CHAPITRE LXXVII
Commenl le duc d’Orléans et scs frères envoyèrent lettres devers le roi et autres seigneurs, et aussi à plusieurs bonnes villes contraires au duc de Bourgogne.
« Notre très redouté et souverain seigneur ,
» Nous, Charles, duc d’Orléans, Philippe, comte de Vertus, et Jean, comte d’Angoulôme, frères, vos très humbles fils et neveux, en toute humble recommandation , subjétion et obéissance, avons délibéré à vous exposer et signifier , conjointement et chacun seul à part lui , ce qui s’ensuit.
» Jà soit ce, très redouté et souverain seigneur, que le cas de la douloureuse, lamentable et inhumaine mort de notre très redouté seigneur et père , votre seul frère germain , quand il vivoit, soit en votre mémoire intichée, et nous sommes certains qu’aussi y est-elle , et qu’elle n’en est mie évadée , mais en votre cœur et en très parfonde mémoire enracinée ; néanmoins , notre très redouté et souverain seigneur, l’office de pitié , les droits de sang , les devoirs de nature, les droits divins, canons et civils, et vérité nous contraignant, nous rainentoivent et enhortent de vous rarnentevoir et ramener à mémoire mômement les fins par nous ci-devant élevées et déclarées. 11 est vrai, très redouté et souverain seigneur, que Jean, qui SC dit et affirme être duc de Bourgogne, jadis par une très grand’ haine couverte , laquelle longuement il avoit gardée en son cœur, par une fausse et mauvaise envie de dominer, et afin qu’il eût l’olficc et autorité de régenter et dominer en votre royaume, si comme clairement il a montré et montre de jour en jour, notoirement quand, en l’an quatorze cent et sept , au mois de novembre le quatorzième jour, votre dit frère, notre très redouté seigneur et père, fil traîtreusement occire en votre bonne ville de Paris, de nuit , par long aguet de fait apensé, et de courage délibéré, par faux, mauvais et traîtres à ce habilités et convenables , sans ce que par avant on lui eût montré aucun signe de mal
volonté , si comme il est notoire à vous et à tout le monde, et aussi vérifié et confessé par le dit traître meurtrier, qui est homicide douloureux , déloyal , traître , cruel et inhumain , plus que dire ni penser ne pourrois.
» Et nous semble qu’on ne pourroil trouver par écrit qu’oneques, pour quelque trahison qui pût être, tel ni si pervers fait fut fait ni pensé par quelconque manière. Premièrement, pour cause de ce qu’ils étoient si prochains conjoints ensemble par sang, de lignage, ainsi que cousins-germains, enfants des deux frères. Et par ainsi n’a mie tant seulement commis crime d’homicide ; mais avec ce , a commis le plus horrible crime des crimes, c’est à savoir crime de parricide , auquel les droits ne peuvent mettre ni imposer trop grands peines, pour la très cruelle, horrible et détestable cruauté d’icelui fait, et aussi , que tous deux étoient alliés cl avoient confédération ensemble par deux ou trois paires de confédérations et alliances de leurs propres mains et sceaux signées et scellées, par lesquelles alliances ils avoient juré et promis l’un à l’autre sur les saintes évangiles , et saints à ce corporellement par eux touchés, en la présence d’aucuns prélats et autres gens de grand état du conseil d’une partie et d’autre , qu’ils scroient bons , vrais et loyaux amis, et qu’ils ne pourchasseroient l’un à l’autre mal, dommage ni vitupère en apert ni en secret, ni ne soulTriroient être fait ou procuré par quelconque moyen , selon son pouvoir. En outre firent plusieurs grandes et solennelles promesses en tel cas accoutumées et plus; car, en signe de démonirancc de toute parfaite amour d’une vraie unité, et que s’ils voulsissent avoir et pussent un cœur, un courage, une pensée, jurèrent cl solennellement promirent vraie fraternité et compagnie d’armes et société ensemble, par spéciales convenances sur ce faites. Lesquelles choses d’elles -mêmes doivent emporter telle et si grand’ loyauté et amour mutuelle, comme savent tous nobles.
'■ Et derechef, pour plus grand’ confirmation de la dite fraternité et société d’armes , portèrent les ordres et couleurs l’un de l’autre, ainsi comme il est tout notoire. Secondement, par les manières du dit traître, quant au regard du dit homicide commis ; car lui fei-
cnant avoir bonne et loyale amour avecque voire (lil fr{îre , par ce que dit est dessus , il conversoit souvent avec lui, et par spécial, en une maladie qu’il eut un peu devant le dit homicide commis en sa personne, iU’alla voir et visiter, tant en l’iiôtel de Beaulé-sur-]Marne , comme à Paris ; et lui moniroit tous les signes d'amour que frère, cousin et ami pouvoienl et dévoient montrer , jà soit ce que déjà avoit traité et ordonné sa mort, et jà avoit mandé les homicides , et étoit la maison louée à eux escorcer et inusser, qui moult clairement approuve et démontre que c’est cruelle et mauvaise trahison. Et qui plus est, le jour devant l’accomplissement du dit homicide , votre dit frère et lui , après le conseil par vous tenu à Saint-Pot, en votre présence et des seigneurs de votre sang qui là étoient et plusieurs autres, j)rirent le vin, burent et mangèrent ensemble ; et votre dit frère l’invita et pria au dîner avecque lui le dimanche ensuivant ; laquelle chose il lui octroya , jà soit ce qu’il lui gardât telle et si fausse pensée de le faire ainsi vilainement et honteusement mourir ; laquelle chose est trop abominable et horrible à ouir seulement réciter. Et le lendemain , nonobstant toutes choses promises et devant dites, il, comme obstiné en son déloyal propos , et en mettant à exécution son cruel et corrompu vouloir , le fit tuer plus cruellement et plus inhumainement qu’oneques ne fut vu homme, de quelque état qu’il fût, de ses meurtriers affectés et locatifs, comme dit est dessus, et lesquels jà par long temps l’avoienl épié et aguété ; car ils lui coupèrent une main , laquelle fut trouvée le lendemain en la boue ; et après lui coupèrent le bras au dessus du coubte , tellement qu’il ne tenoit qu’à la pel ; en outre , lui effondèrent et crévanlèrent la tète en divers lieux, tellement q\ie la cervelle en chut presque toute au missel et en la boue, auquel ruissel ils le navrèrent et traînèrent jusqu’adonc qu’ils le virent tout roide mort; (jui est cl seroit une grand’ pitié , douleur et horreur à l’ouir réciter d’un plus bas homme et de plus petit état du monde ! Et oneques sang de votre noble maison de France ne fut tant cruellement ni tant honteusement répandu; dont vous ni tous ceux de votre sang et de vos sujets et bienveillanlï qc devez souf¬
frir telle condolence ni déplaisance être ni demeurer sans punition ni réparation quelconque, comme ce fait ci est jusqu’à présent, qui est la plus grand’ vergogne et chose plus honteuse qui oneques advint ni puisse advenir de si noble maison ; et encore seroit plus , si la chose demeuroit longuement en tel état. Tiercement, fausses et damnables manières a tenu le dit traîlreur après l’accomplissement de l’horrible et détestable homicide ; car il vint au corps avecques les autres seigneurs de votre sang, et de noir se vêtit , et à son enterrement fut, feignant de pleurer et gémir et d’avoir déplaisance de sa mort, par ce pensant couvrir et céler la mauvaiseté de son péché. Plusieurs autres feintes et très damnables manières tint, qui seroient, à vous et aux autres de ce règne, seigneur, trop longues à raconter; et en feint propos demeura jusqu’adonc qu’il connut et aperçut que son péché venoit à clarté et lumière, et jà par diligence de justice étoit connu et découvert.
» Et adonc au roi de Sicile et à son oncle le duc de Berri confessa en apert avoir commis et perpétré, ou au moins avoir fait commettre et perpétrer le dit homicide; et dit que le diable l’avoit tenté et surpris, qui ainsi lui avoit fait faire, sans autre cause ou raison quelconque assigner, et aussi est vérité. Lequel, non content d’avoir une fois iniquement et damnablement tué son germain cousin, votre seul frère, comme dit est, mais en persévérant en son déloyal et pervers courage, derechef le vouloit occire et tuer, c’est à savoir en voulant tuer, damner et tout entièrement planer sa famé et renommée par faux mensonges et accusations trouvées, comme par la grâce de Dieu il est à vous et à tout le monde notoirement su. A l’occasion duquel faux et traître homicide, notre très redoutée dame et mère, à laquelle Dieu soit miséricors! tant désolée et déconfortée fut que dame ni créature quelconque pouvoit être, pour la misération pitoyable do son seigneur et mari , et mêmement que par manière si damnable lui fut ôtée, et plus tôt qu’elle n’eût voulu. Après laquelle advenue elle se trahit à vous, et je , .Tean i , en sa compagnie, comme à son roi et seigneur souverain,
' Jean, bûlarU d’Orléans.