‹ ChroniquesChapitre 82 sur 562 · CHAPITRE LXXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXXII

Comment les Parisiens se mirent en armes contre ceux de la partie d’Orléans; et se commença à émouvoir la guerre en plusieurs parties du royaume.

En ce temps, le roi de France, qui avoit été certaine espace assez santieux, rechéit en sa maladie; pour laquelle cause et pour les affaires et régime , discords et besognes du royaume qu’on traitoit à Melun , les bouchers de Paris, qui devant les autres de quelque état qu’ils soient sont plus privilégiés et plus forts, doutant que, par le grand labeur de la reine et du prévôt des marchands, nommé Charles Cudoc, les ducs de Berri et de Bretagne ne fussent mis au gouvernement du royaume , par le moyen d’un de leurs maîtres, appelé Thomas Le Gris, se mirent en armes et convinrent et déterminèrent ensemble que les deux ducs dessus dits n’auroient pas le gouvernement du royaume, mais seroit baillé au duc d’Aquitaine, premier fils du roi , nonobstant son enfance et sa jeunesse. Et en grand’ multitude vinrent devers icelui duc d’Aquitaine, auquel ils conseillèrent et enhortèrenl que, pour le bien du roi son père et de tout son royaume, il prit le gouvernement ; et en tous ses affaires quelconques lui promirent faire confort et aide loyaument jusqu’à la mort. Lequel duc d’Aquitaine s’inclina tantôt à leur requête , et leur octroya ce qu’ils voulurent, lît ce fait , le prévôt des mar-

chands dessus dit et les autres de Paris en très grand nombre, lesquels ils soupçonnoienl être favorables aux ducs de Berri, de Bourgogne, de Bretagne et autres de cette ligue, firent sonner au son de la trompette par les carrefours de Paris qu’ils se partissent dedans certains jours ensuivants d’icelle ville et sur peine capitale.

Après lequel cri et publication , vidèrent hors de la dessus dite ville, sans les familiers des dessus dits seigneurs, jusqu’au nombre de douze cents personnes , tant hommes comme femmes. Et bref ensuivant, le duc de Bretagne, oyant les commotions dessus dites , prit congé à la reine, qui étoit à Melun , et s’en retourna en son pays de Bretagne. Et alors les dits bouchers , le quartier des Halles et la plus grand’ partie des Parisiens étoient tout affectés au duc Jean de Bourgogne, et ne désiroient que nul autre eût le gouvernement du roi ni de son royaume, sinon lui ou ceux qu’ils savoient être ses amis et favorables. El pour vrai , il faisoit en ce temps très périlleux en icelle ville pour nobles hommes de quelque partie qu’ils fussent, parce que le peuple et commun dessus dit avoient grand’ partie de la domination dedans icelle.

Et entre-temps, le duc d’Orléans et ses alliés et sujets s’efforçoieni chacun jour d’assembler le plus grand nombre de gens d’armes qu’ils pouvoient avoir de tous leurs pays ; et mômemenl le duc de Bourbon et le comte d’Alençon vinrent en ces jours en grand’ compagnie en l.a ville de Roye en Vermandois, laquelle ville est au roi de France ; et entrèrent dedans à heure de midi , plus par fraude et subtilité que par force d’armes , car les habitants d’icelle ne se doutoient pour lors de nulle guerre. Et quand ils eurent là dîné, ils mandèrent les gouverneurs de la ville et leur ordonnèrent , bel leur fût ou autrement t, à recevoir garnison de gens d’armes de par eux ; et puis chevauchèrent outre et allèrent à Nesle en Vermandois, appartenant au comte de Dammartin , où ils mirent pareillement garnison. Et de là envoyèrent messire Clignet de Brabant, qui étoit avec eux, messire Manassès Quiéret, et aucuns autres capitaines très bien accompagnés, en la ville de

* c’est-à-dire bon gré mal gré

LHll]

Ham en Vermandois , qui étoit au duc d’Orléans ; et depuis retournèrent à Chauny-sur- Oise , où ils laissèrent aussi garnison ; et en plusieurs autres lieux, tant de leurs seigneuries comme de ceux tenant leur parti, mirent gens de guerre.

Et qui plus est, le dit duc de Bourbon, retourné en sa ville de Clermont du voyage dessus dit, garnit sa dite ville de forteresses, et avec ce, toutes ses autres places de sa dite comté de Clermont.

Après lesquelles garnisons ainsi assises, comme dit est, se commença la guerre tout à coup entre icelles parties : c’est à savoir entre le duc d’Orléans, ses frères, sujets et bienveillants, d’une part, et le duc Jean de Bourgogne, d’autre. Lequel de Bourgogne attendant du tout la guerre, fit pareillement mettre garnisons en plusieurs de ses villes et forteresses , et de ses amis et alliés , pour résister contre ses adversaires ; et de sa personne étoit en son pays de Flandre, où il se préparoit à toute sa puissance pour venir à ost et grand’ multitude assiéger, combattre et rcbouler ses dits adversaires; lesquels tantôt coururent en plusieurs et divers lieux en son pays d’Artois, tant dessus ses sujets comme de ceux tenant son parti ; et y firent plusieurs grands dommages , tant de prendre prisonniers avec tous leurs biens comme de ramener grands proies en leurs garnisons.

Et d’autre part, les Bourguignons ne se feignoient pas à faire le pareil sur ceux qu’ils savoient être de leurs adversaires , et couroient très souvent jusqu’en la comté de Clermont et autres lieux. Et quand d’aventure ils rencontroienl l’im l’autre, les uns crioient : «Orléans!» et les autres : «Bourgogne! »

Et parainsi,à cause de cette maudite guerre, plusieurs et divers pays étoient pour ce temps en grands tribulations. Néanmoins, le duc de Bourgogne avoit le roi de son parti ; car ceux qui gouvernoient le dessus dit roi , qui pour lors 60 tenoit en la dite ville de. Paris , en son hôtel de Saint-Pol , étoient tous , ou la plus grand’ partie, tenant le parti du duc de Bourgogne, comme dit est dessus.

Et pour ce temps étoit capitaine de la dite ville de Paris le comte Waleran de Saint-Pol, et avec lui Jean de Luxembourg, son neveu ,

qui étoit moult jeune , Enguerrand de Bournonville et aucuns autres capitaines très bien accompagnés de grand nombre de gens d’armes et de chefs. Lesquels sailloient et résistoient très souvent contre les dits Orléanois qui, aucunes fols , venoient courre jusqu’auprès d’icelle ville de Paris. El principalement y étoient ordonnés pour garder la personne du roi , afin que par aucuns moyens de ceux tenant la dite partie d’Orléans ne fût séduit et emmené hors d’icelle ville de Paris.

Page 1