CHAPITRE LXXXIII
Comment messire Clignet de Brabant cuida prendre Réthel.
et depuis courut ès pays du duc de Bourgogne, et de plusieurs autres tribulations.
En après , messire Clignet de Brabant , soi disant toujours amiral de France, certain jour assembla jusqu’à deux mille combattants ou environ, lesquels il conduisit le plus sûrement qu’il put des garnisons dont dessus est fait mention au pays de Réthelois. Et avoit plusieurs échelles et autres habillements de guerre, atout lesquels il se tira jusqu’auprès des fossés de la ville de Réthel. Et environ l’heure du soleil levant , soudainement assaillit très roidement la dite ville, icelle voulant prendre et piller du toui ; mais les habitants avoient aucunement un petit par avant été avertis de la venue d’iceux ; et pour eux défendre s’étoient préparés le plus diligemment qu’ils avoient pu. Néanmoins l’assaut dura par très longue espace fort dur et merveilleux ; et tant que d’un parti et d’autre y eut plusieurs hommes morts et navrés, entre lesquels le fut le dit messire Clignet. Lequel voyant la défense d’iceux , et qu’il lui sembloit mal possible d’entrer dedans, attendu la dite défense, fit sonner la retraite , et se lira avec tous les siens aux champs, en rapportant ou traînant avec eux les morts ou navrés; et là départit ses gens en deux compagnies , dont les uns s’en allèrent parmi le pays de Laonois à Coucy et Chauny, en emmenant et prenant avec eux tout ce qu’ils pouvoient atteindre , tant prisonniers comme autres gens. El l’autre compagnie s’en retourna par l’empire et par la comté de Guise, en passant parmi Cambrésis , emmenant devant eux comme les autres tout ce qu’ils pouvoient
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trouver; et par spécial, emmenèrent très grand’ multitude de bétail , atout lequel ils retournèrent en la ville de Ham-sur-Somme et à leurs garnisons.
Et après , quand ils furent retournés et reposés bien huit jours, se mirent sus derechef bien six mille combattants , qui prirent leur chemin pour entrer au pays d’Artois ; et de fait allèrent jusque devant la ville de Bapaume, appartenant au duc de Bourgogne ; et de prime venue prirent les barrières, et allèrent jusqu’auprès de la porte , où ils levèrent une très dure escarmouche; mais le seigneurdelleilly, messire Hue de Bossuet, le seigneur d’Anceulles et autres vaillants hommes d’armes qui étoient dedans la dite ville de par le dit duc de Bourgogne, saillirent à l’encontre d’eux et les reboutèrent hors des dites barrières. Et y eut là fait grands appertises d’armes , et moult y eut de morts et de navrés de chacune partie ; mais en la fin fallut que les Bourguignons entrassent dedans, pource que les Orléanois étoient trop puissants et en très grand nombre.
Après laquelle besogne ils se retrahirent , et en accueillant grands proies sur le pays, atout icelles s’en retournèrent en la dite ville de Ham. Durant lequel temps les ambassadeurs du roi de France , c’est à savoir messire Jacques de Châtillon, amiral, et autres, traitèrent à Lolinghen, au pays de Boulenois, les trêves avec les légaux du roi d’Angleterre, durant un an , entre les deux royaumes , par mer et par terre.
Et entre-temps que ces besognes se faisoient, le duc de Berri vint un certain jour de Melun à Corbeil avec la reine de France ; duquel lieu de Corbeil il envoya Louis de Bavière à Paris devers le duc d’Aquitaine et ceux qui gouvernoienl le roi, et aussi aux bouchers, eux prier qu’il leur plût être contents qu’il pût veniravec la reine au dit lieu de Paris demeurer en son hôtel de Nesle emprès le roi son neveu, attendu qu’il ne se vouloit entremettre de la guerre d’un côté ni d’autre d’entre les ducs d’Orléans ni de Bourgogne. Laquelle requô e ne lui fut pas accordée , principalement parles bouchers de Paris et autres de la communauté qui avoient grand’ audience ; mais, tout le contraire , afin qu’il ne pensât pas d’y venir, rompirent tous les huis et fenêtres de son dit hôtel de Nesle,
et y firent plusieurs destrois ; et avec ce envoyèrent devers la dite reine son frère dessus dit, et lui mandèrent qu’elle vint, sans attarger, demeurer à Paris avec le roi son seigneur, et qu’elle n’emmenât pas avec elle le dit duc de Berri. Et outre, iceux Parisiens, afin que le roi et le duc d’Aquitaine ne fussent emmenés hors de la dite ville de Paris , les firent partir du dit hôtel de Saint -Pol et demeurer au Louvre ; et là avoient continuellement jour et nuit plusieurs guets, par doute que de la partie d’Orléans ne fussent soustraits et emmenés.
Et adonc la reine oyant par son frère le mandement que lui faisoient les dessus dits, doutant leurs commotions, se partit de Corbeil et s’en retourna au dit lieu de Melun, le dit duc de Berri et son frère en sa compagnie. Et brefs jours ensuivant, les dits Parisiens se mirent en armes à grand’ puissance et allèrent à Corbeil ; et prirent la ville , et y mirent garnison ; et après rompirent tous les ponts qui étoient sur Seine , depuis Charenton jusqu’à Melun , pour que les Orléanois ne passassent la rivière à venir en l’Ile-de-France. Et tors la dite reine et le dit duc de Berri étant au dit lieu de Melun , et avec eux le comte Waleran de Saint-Pol, qui y avoit été envoyé, le maréchal Boucicaut, le maître des arbalétriers et le grand-maître-d’hôtel vinrent devers eux à privée mégnie ; le duc de Bourbon et le comte d’Alençon , qui venoient de Vermandois et de Beauvoisis, pour aller avec le duc d’Orléans, qui faisoit son assemblée en Gâtinois, requirent à la dite reine et au dit de Berri aide contre le dit duc de Bourgogne , qui adonc ne leur fut pas accordée , pource que le roi avoit de nouvel fait un édit à Paris à plein conseil , auquel présidoit le duc d’Aquitaine , avec lui plusieurs autres. C’est à savoir, fut ordonné à envoyer par tous les bailliages et sénéchaussées du royaume certains mandements royaux, par lesquels fut signifié à tous nobles et autres, de quelconque état qu’ils fussent, qui avoient accoutumé d’eux armer, qu’ils se missent sus pour aller servir le roi en la compagnie du duc Jean de Bourgogne, et lui aider à bouter hors et combattre les ennemis et inobédieiits du roi, commandant qu’à lui comme au roi en tous ses affaires obéissent, et aussi que toutes cités, bonnes villes et passages lui
Soient ouverts et lui fassent aide et confort de vivres, d’iiabillements et nécessités, pareillement que si le roi y étoit en propre personne. Après lesquels mandements publiés et proclamés comme dit est, très grand nombre de gens s’apprêtèrent en toute diligence pour aller servir le dit duc. Et d’autre partie le duc d’Aquitaine lui écrivit ses lettres signées de sa main, par lesquelles il lui mandoit qu’atout la plus grand’ partie de gens d’armes qu’il pourroit liner le vint servir en propre personne contre son cousin-germain le duc d’Orléans et scs alliés ; lesquels, comme il lui écrivoit, dégàtoient le royaume en plusieurs cl divers lieux ; cl qu’il se tirât le plus bref qu’il pourroit devers Senlis et en l’Ile-de-France.