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CHAPITRE LXXXVI

Commeni le duc de Bourgogne alla à puissance de Ponioisc ^

Paris, eide l’étal el gouvernemcnl du duc d’Orléan“

En après, le duc Jean de Bourgogne étant à Pontoise, comme dit est dessus, vcnoienl devers lui gens de guerre de diverses nations, et

CHRONIQUES D ENGUERRAND DE MONSTRELET. [Hllj

y vinl le conile de Pcnlhiùvre, son gendre, à noble compagnie. El quand il enl là séjourné environ quinze jours, el enquis diligemmenl de l'élat de ses adversaires, le vingl-dcuxiémc jour d’üclobre se partit du dit lieu de Pontoise avec tout son exercite, ainsi qu’à deux heures après midi ; et délaissa la voie royale qui d’icelle ville va à Paris, laquelle occupoienl ses dits adversaires, et prit son chemin à Meulansnr-Seine, où il passa la rivière atout bien quinze mille chevaux, et chevaucha toute la nuit ; et le lendemain, par la porte Saint-Jacques entra dedans Paris. A l’encontre duquel vinrent et issirent d’icelle ville grand’ multitude de gens d’armes. Entre lesquels étoient en belle ordonnance et bien armés les bouchers de Paris, lesquels conduisoienl le prévôt de Châtelet et des marchands, sous le comte de Nevers, frère du dit duc de Bourgogne. Lequel, accompagné de plusieurs princes, grands seigneurs et capitaines, et aussi ceux du grandconseil du roi, vinrent bien honorablement une lieue ou plus au-devant du dit duc. Et par spécial y vint son frère; et tous les autres seigneurs lui firent aussi grand honneur et révérence comme ils eussent dû ou pu faire à la propre personne du roi de France, s’il fût venu d’aucun lointain voyage. Et quant au peuple de Paris, il faisoit très grand joie, et crioit Noël! pour sa venue, à tous les carrefours, quand il passoit. Et pource que son entrée se fit si tard que le jour étoit failli, furent allumées par toutes les rues de Paris grand’ quantité de torches, fallots et lanternes.

Et quand vint qu’icelui duc de Bourgogne approcha le Louvre, le duc d’Aquitaine, qui avoit épousé sa fille, issit au-devant de lui, et le reçut en grand’ joie et moult révéremment ; et tantôt le mena dedans le chûtel du Louvre, devers le roi et la reine, qui lui firent très grand’ joie. El après qu’il les eut humblement salués, s’alla loger en l’hôtel de Bourbon ; et le comte d'Arondel se logea, avec son étal, au prieuré de Sainl-Martin-des-Champs, et ses Anglois emprès lui, ès maisons de côté; et tous les autres se logèrent dedans la ville de Paris, où ils purent le mieux. Elle lendemain, qui fut le dimanche, Enguerrand de Bournonville. avec lui plusieurs vaillants hommes d’armes et de traits, tant Picards comme An¬

glois, issirent de Paris, et alla jusqu’à la Chapelle, laquelle les Orléanois avoient fortifiée do lices cl de barrières, et èloiont logés dedans. IMais quand ils virent venir leurs adversaires, ils montèrent à cheval et vinrent l’un contre l’autre à de bonnes lances, dont ils s’entre-donnèrent de rudes coups, en reversant les uns les autres à terre: Et entre les autres s’y porta moult vaillamment le dit Enguerrand, auprès duquel étoit Jean de Luxembourg, neveu au comte de Saint-Pol, qui étoit moult jeune. Et y eut plusieurs navrés et peu de morts. Les Anglois aussi atout leurs arcs et sagettes ne s’épargnoient pas à la besogne.

Et entre-temps que ladite escarmouche durcit, les autres Orléanois, qui étoient logés à Saint-Denis, Montmartre el autres villes, montèrent à cheval, pource qu’ils ouïrent le cri de celle assemblée, et vinrent à grand’ puissance pour couper le chemin au dit Euguerrand et à ses gens, afin qu’ils ne pussent entrer dedans Paris; mais lui, de ce averti, les rassembla, et en bonne ordonnance les reconduisit au dit lieu de Paris ; néanmoins iceux Orléanois, qui étoient en très grand nombre, les suivirent de si près qu’ils en prirent el tuèrent aucuns. Et pource que le duc d’Orléans et les princes étant avecque lui furent avertis de la venue et puissance qu’avoit amenée le dit duc de Bourgogne, firent tous les gens qui étoient ès villages loger ensemble au dit lieu de Saint- Denis. Et pour avoir vivres, fut envoyé messire Clignet de Brabant atout compagnie de gens d’armes ès pays de Valois et Soissonnois, où il y en avoit très grand nombre et abondance; lequel mossire Clignet , en accomplissant le commandement qui fait lui avoit été, en fit venir en la dite ville de Saint-Denis très grand’ planté et largement. Et aussi, pource temps, le pays de France étoit en très bon état, par quoi les dits Orléanois avoient largement ce dont il leur besognoit; car de ce côté étoient les plus forts, et couroient chacun jour par diverses compagnies jusque sur les rivières d’Oise et de Marne, et par toutes les parties de l’Ile-de-France ; et pareillement les gens du roi et du duc de Bourgogne couroient à l’autre côté de la rivière de Seine jusqu’à Mont-le-Héry , Meulan et Corbeil; et par ainsi étoit ce très noble pays de France de

toutes parts très durement oppressé et violé.

Et quant aux gens d’armes, des uns contre les autres il y avoit très souvent de dures rencontres; et par spécial se tenoit chacun jour l’escarmouche entre Paris et Saint-Denis; esquelles advenoit aucunes fois que l’une des parties avoit l’honneur par un jour, et le lendemain le contraire sofaisoit.

Et entre les autres places où les dites besognes se faisoient et conlinuoient, y avoit un fort moulin sur une haute motte assez avantageuse, sur laquelle se logeoient aucunes fois deux ou trois cents des dits Orléanois; et là par les François et Bourguignons étoient fort envahis et combattus pour un jour, jusqu’à tant que le vespre venoit, que toutes parties se retrayoient en leurs places. Et aucuns autres jours, ceux de Paris prenoient la dite motte et moulin, où ils se tenoient, en attendant les assauts et envahissements d’iceux Orléanois. Et alors avoit avec le dit duc d’Orléans un chevalier nommé le seigneur de Clilford, lecjuel jà pieçà y éloit venu atout cent hommes d’armes et deux cents archers du pays de Bordelois ; et quand il ouit les nouvelles que le roi d’Angleterre avoit envoyé en la compagnie du duc de Bourgogne le comte d’Arondel et autres grands seigneurs , tantôt vint devers le dit duc d’Orléans, et lui requit qu’il lui donnât congé de s’en retourner; car il douloit que le roi son souverain seigneur ne fût mal content de lui, si plus y demeuroit. Lequel duc d’Orléans, considéré et pensé à ce qui lui avoit été dit, lui octroya le dit congé par telle condition que contre lui et les siens nullement il ne s’armeroit cette guerre durant ; laquelle chose le dit chevalier lui promit, et puis s’en retourna en Angleterre.

En ouire , le sixième jour de novembre, Trouillart de IMaucruet, capitaine et bailli de Senlis, atout six vingts combattant sou environ de sa garnison, éloit allé courre en la comté de Valois ; et en son chemin rencontra environ sept vingts Orléanois, lesquels vigoureusement assaillirent lui et les siens ; mais après qu’il y eut eu plusieurs appertises d’armes faites, tant d’un côté comme d’autre, le dessus dit Trouillart demeura victorieux sur le champ ; et y eurent, que morts que pris d'iceux Orléanois, de soixante à quatre vingts;

entre lesquels fut prisonnier messire Guillaume de Saveuse, lequel tenoit le parti d’Orléans ; et ses deux frères, c’est à savoir Hector et Philippe, étoient en armes avec le duc de Bourgogne. Et par ainsi, en cette douloureuse guerre, étoient les frères germains l’un contre l’autre, et le fils contre le père. * Après laquelle détrousse, Trouillart de Maucruel, et avec lui Pierre Quiéret, s’en retournèrent atout leur proie et prisonniers au dit lieu de Senlis ; et depuis , en la faveur du vieux seigneur de Saveuse et des dessus dits Hector et Philippe, fut le dessus dit Guillaume mis à délivrance.

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