CHAPITRE XG
Commenl les ducs d’Aquitaine et de Bourgogne allèrent conquérir Étanipes et Dourdan, et de la mort de messire Mansarl du Bois el autres prisonniers.
Or est vérité que, durant les tribulations dessus dites, le roi et ses princes étants à Paris, eurent plusieurs complaintes des maux et violences que faisoient sur le pays ceux de la garnison d’Etampes et de Dourdan, et que pour ce, nonobstant qu’il eût été conclu parte conseil royal que le roi ni le duc d’Aquitaine ne se inettroient pas aux champs, à puissance, que riiiver ne fût passé, néanmoins, pour résister aux entreprises des dessus dits, fut ce propos rompu. Et le vingt-troisième jour de novembre, ledit duc d’Aquitaine, accompagné du duc de Bourgogne, des comtes de Nevers, de La IMarche, de Penthièvre et de Vaudernont, du maréchal Boucicaut et d’aucuns autres serviteurs, avec très grand nombre de piétons, tant de la commune de Paris comme d’ailleurs, se partit de la dite ville de Paris, sur intention de mettre en l’obéissance du roi les dessus dites places de Dourdan et d’Etampes, et aucunes autres qui faisoient guerre de par le duc d’Orléans et ses aidants, et s’en alla
par Corbcil, oû il séjourna aucuns jours pour attendre ses gens; et de là, atout foison d’habillements de guerre, tant bombardes comme autre artillerie, se tira, atout son ost, devers Etampes ; auquel lieu étoit messire Louis Bourdon, qui tantôt se retira dedans le chàtel, et ceux de la dite ville se soumirent incontinent et rendirent en l’obéissance du dit duc d’Aquitaine ; lequel les reçut assez bénignement, en la faveur du duc de Berri son oncle. Mais messire Louis Bourdon ne voulut nullement obéir, jà soit ce que il en fût sommé par plusieurs fois; et pour ce fut sans délai ordonné que le dit chàtel seroit de toutes parts environné.
Et pour lors étoit dedans un prisonnier, c’est à savoir le seigneur de Rouq, lequel avoit, un petit devant, été rencontré et pris par le dessus dit Bourdon. Et adonc furent dressés et assis plusieurs engins contre le dit chàtel, lesquels en plusieurs et divers lieux le dérompirent et dommagérent ; et avecque ce furent mis grand’ quantité d’ouvriers en œuvre à miner par dessous les terres d’icelle forteresse. Et tant y fut continué que les assiégés, voyant qu’ils étoient en péi il d’être pris de force, commencèrent à parlementer ; et finalement, par le moyen du dit seigneur de Rouq, se rendirent en la volonté du dit duc d’Aquitaine. Et par ainsi fut icelui Louis Bourdon et aucuns autres gentilshommes envoyés à Paris dedans le Châtelet ; et grand’ partie des biens d’icelui Bourdon, avec un moult excellent coursier qu’il avoit, furent donnés au dit seigneur de Rouq pour ses frais qu’il avoit eus à être prisonnier.
Et après que les dessus dits ducs d’Aquitaine et de Bourgogne eurent garni les dessus dites forteresses de leurs gens, ils s’en retournèrent avec toute leur exercite en la ville de Paris, pource que bonnement ils ne pouvoient icelle conduire pour le temps d’hiver. Et aucuns peu de jours ensuivant, furent menés du dit lieu de Paris de par le duc de Bourgogne plusieurs seigneurs prisonniers au chàtel de Lille ; c’est à savoir le seigneur de Hangest, messire Louis Bourdon dessus dit, le sire de Géresrnes, messire Enguerrand de Fontaine, messire Jean d’Amboise et aucuns autres, lesquels avoientété pris en divers lieux en tenant^
CHROiMQLES D’E^Gl]ERRAM) DE MONSTRELET.
LIVKE PREMIER.
le parti du duc d’Orléans, et là furent par long espace ; mais enfin furent délivrés en payant grand’ finance.
Et en ces mêmes jours fut décapité ès halles messire Mansart du Bois, natif de Picardie ; et fut son corps pendu par les aisselles au gibet de Montfaucon, et la tète demeura sur une lance ès dites halles de Paris; et fut faite cette exécution à l’instance et pourchas du dit duc de Bourgogne, pource qu’icelui messire Mansart étoit son homme-lige, et ce nonobstant l’avoit défié par lettres scellées de son scel, au temps que les trois frères d’Orléans, dont dessus est fait mention, défièrent le dit duc; et ne put être sauvé par prière de ses amis, jà soitee que grand’ diligence en fût faite; car plusieurs on y avoil de grand’ autorité qui servoient le dessus dit duc de Bourgogne, qui s’en mirent en grand’ peine ; mais ce porta petit effet.
Auquel temps avoit dedans le Châtelet de Paris et autres prisons de la ville grand nombre de prisonniers orléanois, desquels moult grand’ partie très misérablement mouroient par force de froid, de mésaise et de famine ; et après qu’ils ôtoient morts, on lesportoit dehors la dite ville en aucuns fossés, et là les laissoit-on manger des chiens, oiseaux et autres bêles très inhumainement. Et la cause pour quoi on tenoit telle manière contre eux, si étoit pource que par plusieurs et diverses fois avoient été dénoncés et publiés par les églises et carrefours de la dite ville de Paris comme excommuniés. Néanmoins ce sembloit être à plusieurs prud’hommes, tant nobles comme gens d’église, grand’ dérision de traiter ainsi piteusement ceux qui étoient chrétiens et lenoienl la foi de Jésus-Christ.
En après, en persévérant à toute rigueur en cette matière, fut décapité ès dessus dites halles de Paris un vaillant chevalier nommé messire Pierre de Famechon, lequel étoit de l’hôlel cl famille du duc de Bourbon ; et fut sa tête mise sur une lance comme les autres. Pour la mort duquel le dit duc de Bourbon fut très fort troublé cl courroucé, et par siiécial quand il sut qu’il avoil été exécuté et mis si honteusement à mort. El adonc, pour celte saison, tous ceux qui poiivoienl être pris et appréhendés tenant le parti du duc d'Orléans
et de ses alliés étoient en très grand danger de leurs vies ; car peu y en avoit qui pour eux osât parler ni faire quête, quelque prochain qu’on leur fût.