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CHAPITRE XCI

Comment plusieurs capitaines furent envoyés de par le roi sur les frontières en divers pays contre les Orléanois; et d’une giosse escarmouche qui fut devant Villefranche, au pays de liourbonnois; et de la détrousse du comte de La Marche.

En ce même temps furent envoyés plusieurs seigneurs et capitaines de par le roi sur les marches et pays qu’adonc il tenoit pour scs adversaires, entre lesquels le comte de La Marche fut commis, et avec lui le scignetirde Rambures, à entrer en la duché d’Orléans, cl icelle mettre en l’obéissance du roi. Et contre le duc de Bourbon qui avoit fort dégàlé le p«vs de Charolois, furent envoyés Ame de A^iry, Fribourg et autres, lesquels très fort dégâtérent le pays de Bourbonnois, eux cl leurs gens, dont ils avoient grand’ planté en leur compagnie, et aussi le pays de Beaujolois. Et de fait allèrent courre à puissance et étendard déployé en très belle ordonnance devant Villefranche, où lors étoit le duc de Bourbon et avec lui son frère le bâtard, c’est à savoir messire Hector, qui étoit très vaillant chevalier, expert cl renommé és armes et en fait de guerre , et avec ce fort puissant et bien formé de sa personne. Si étoient avec eux pour ce jour grand nombre de chevaliers et écuyers des pays du dit duc, lesquels, cjuand ils virent leurs ennemis devant eux, se mirent en très belle ordonnance; et alors saillirent dehors de pied cl de cheval atout puissance ; et rnêmenient le duc se mil en balaille au-dehors delà ville pour iceux comballre. El adonc se commença rescarmouche très dure entre icelles parties; et y fut fait de grands appcrlisos d’armes, tant d’un côté comme d'autre. Et jfar spécial le dit bâtard de Bourbon, (pii conduisoit les coureurs par manière d’avant-garde, se porta pour ce jour très vaillamment, et se férit dedans ses adversaires très chevaleureuscmcnl et roidemeni ; et si avant s’y boula, que le dit duc fut en grand doute qu’il ne fût pris ou mort ; cl pour le roscourre s’écria hautement à ses gens, en frappant son coursier des épe-

lü

rons : « Or sus avanll mon frère est pris, sinous >• ne le secourons. « Et lors, avecque grand’ partie de sa dite bataille, allèrcnl le grand cours jusqu’à leurs adversaires; et y eut derechef très grand estour, et hommes d’armes ]iortès à terre morts et navrés de chacune partie ; et enfin ceux de la partie de Bourgogne, qui menoient l’avant-garde, et lesquels concluisoit le dit Amé de Viry, se retrahirent jusqu’à leur bataille, qui étoit un petit plus loin ; et le dessus dit bâtard qui avoit été porté et mis jus de son cheval, fut remonté et retourna devers le duc son frère. Et par avant ce jour n’étoit homme, de quelque état qu’il fût, qui au dit duc l’eût ouï nommer frère. Si furent morts, tant d’une partie comme d’autre, environ quarante hommes, et plusieurs navrés.

Après laquelle escarmouche , pource qu’il étoit tard vers les vêpres, les deux parties se retrahirent sans plus avant procéder l’une contre l’autre ; c’est à savoir le dit duc et ses gens dedans Villefranche , et l’autre partie se tira , en gâtant pays , devers la comté de Charolois.

D’autre part furent envoyés en Languedoc et au pays d’Aquitaine, et en Poitou, contre le duc de Berri , le comte d’Armagnac et le seigneurd’Albret ; c’est à savoirmessire Guichard Dauphin, maître-d’hôtel du roi, et le seigneur de Saint-George , à l’un des lez ; et à l’autre côté , le seigneur de Heilly, maréchal d’Aquitaine, et Enguerrandde Bournonville, lesquels dégâtèrent moult le pays des dits seigneurs. Toutefois, un certain jour que le dit seigneur de Heilly étoit logé en un gros village nommé Linières, il fut, au point du jour, assailli des gens du duc de Berri , et la plus grand’ partie de ses gens détroussés de leurs chevaux et autres bagues, et les aucuns en assez petit nombre morts et pris; et lui de sa personne, avec la plus grand’ partie de ses gens, se sauva en défendant dedans la forteresse d’icelle ville , laquelle tenoit le parti du roi, et par ainsi furent sauvés.

Et quant au dessus dit comte de La Marche et au seigneur de Rambures,qui étoient entrés en la dite duché d’Orléans, comme dit est dessus, faut un petit parler de leur gouvernement. Il est bien vérité qu’ils pouvoient bien avoir fie cinq à six mille combattants; lesquels furent conduits par iceux seigneurs, en dégâtant

pays, jusqu’auprès de Yeuville-le-Châtel ; et se logea le dit comte de La Marche en un village nommé Le Puiset, atout ses gens tant seulement, et le seigneur de Rambures fut logé en une autre ville. Or, est ainsi que ceux de la garnison du dit lieu de Yeuville firent savoir les nouvelles de leur venue en la ville d’Orléans, où il y avoit très grand nombre de gens de guerre pour la garde du pays. Si se mirent sus sous la conduite de Barbasan, de Gaucourt, de messire Galliot de Gaules et d’un chevalier lombard , environ six cents hommes d’armes et trois cents archers ; et s’en vinrent le plus secrètement qu’ils purent en un certain lieu où ils trouvèrent ceux de la garnison dessus dite, c’est à savoir de Yeuville; lesquels, quand ils furent tous ensemble , pouvoient être mille combattants ou environ. Si se mirent à chemin et chevauchèrent toute nuit pour aller où le dit comte étoit logé , et avoient plusieurs guides qui les conduisoient. Toutefois , icelui comte en fut aucunement averti et fit armer ses gens , et traire vers son hôtel la plus grand’ partie, et en autres lieux les fit tenir ensemble; et avec ce manda et envoya devers le seigneur de Rambures lui noncer les dites nouvelles, et lui signifier qu’il fût prêt pour le venir secourir si besoin en étoit. Et ainsi fut le dit comte et ses gens la plus grand’ partie de la nuit en armes, attendant leurs adversaires; mais quand vifit vers le jour, par le conseil d’aucuns, chacun se retrahit en son hôtel pour soi reposer, ce que point faire ne devoit. Et quand ce vint un petit devant soleil levant, vint au dit logis un chevaucheur de leurs adversaires, qui alla tout au long du village ; et après voyant qu’il n’y avoit point de guets et qu’ils n’étoient pas ensemble, retourna tantôt vers ses gens, qu’il trouva assez près de la ville ; et incontinent en entrant dedans le dit logis, commencèrent à crier: «Vive le roi!» et après, en assaillant iceux, crièrent: «Vive Orléans!» Et en alla grand’ partie au logis du dit comte , qui vouloit ouïr la messe. Auquel lieu il y eut très grand hutin ; car icelui comte avec aucuns de ses gens se combattit très vaillamment ; néanmoins il fut vaincu et pris prisonnier, et tout le logis généralement fut mis à déconfiture, et iceux pris et morts.

Après laquelle détrousse, le dessus dit comte

CHROMQl ES LEUR AND DE MONSÏRELET.

l.IVRE PREMIER.

et les autres prisonniers furent emmenés hùtiyement devers Orléans.

Et entre-temps, le dit seigneur de Rambures venant à leur secours , fut fourvoyé par un homme qu’il avoit pris à son logis pour le guider pour venir au secours ; et quand il y vint , tout étoit départi et emmené , dont il fut moult dolent. Et pourtant poursuivit sans délai ses dits ennemis par si grand’ vertu qu’il les ratleignit; et se boula en eux vigoureusement, tant qu’il en rua jus plusieurs; et avec ce rescouit aucuns prisonniers ; mais le comte et environ quatre-vingts de ses gens, comme dit est, furent emmenés devant, tant comme chevaux les pouvoient porter, et fut mis prisonnier en la ville d’Orléans. Si fut icelui seigneur de Rambures moult troublé de ce qu’il ne le put rescourre. El furent morts à ces deux besognes de trois à quatre cents hommes , tant d’un parti comme d’autre, dont la plus grand’ partie étoit des Orléanois ; et entre les autres y fut navré à mort, de la partie du comte de Vendôme , Guyot LeGois aîné, fils de Thomas Le Gois , grand bourgeois de Paris , dont les Parisiens furent moult déplaisants.

Après cette besogne, le dessus dit seigneur de Rambures assembla grand nombre de gens de par le roi, et fit plus que par avant forte guerre à la duché d’Orléans, et eux à lui ; pour quoi le pays de tous côtés fut fort oppressé.

Auquel lempsvintenla ville de Paris, du pays de Provence, le roi Louis de Sicile, atout trois cents hommes d’armes bien habillés , et se logea en son hôtel d’Anjou ; si fut grandement reçu et honoré du roi , du duc d’Aquitaine et des autres princes et grands seigneurs. Si s’allia du tout avec le roi de France, les ducs d’Aquitaine et de Bourgogne , et promit de tenir leur parti contre les enfants d’Orléans et leurs alliés.

El d’autre partie, la duchesse de Bourgogne et une sienne fille vinrent parce temps du pays de Bourgogne au bois de Vincennes , où étoit la reine de France et la duchesse d’Aquitaine, qui très honorablement les reçurent; et là les alla visiter le duc d’Aquitaine et le duc de Bourgogne, et y furent laits très grands et solennels ébattements pour leur bienvenue; et depuis y demeurèrent avec la dite reine grand espace de temps aux dépens du roi.

En ce même temps fut envoyé de par le roi le seigneur de Dampierre , amiral de France , et aucuns autres à Boulogne-sui’'-Mer. au-devant des ambassadeurs du roi d’Angleterre, qui étoient à Calais; et tous ensemble convinrent à Lolinghen, et là traitèrent trêves entre les deux rois durant un an entier.

Après lequel traité icelui amiral et ceux qui étoient avec lui retournèrent à Paris devers le roi ; auquel lieu étoient assemblés très grand nombre de prélats et autres gens d’église pour la réformalion de l’église universelle, c’est à savoir afin qu’on élût aucuns sages et experts d’iceux gens d’église pour aller devers notre saint père le pape lui faire requête qu’un lieu lut pris et élu à tenir un concile général de l’église chrétienne. Mais , à vérité dire , assez peu y fut besogné, et ne purent ceux de cette assemblée venir à une seule conclusion. Si fut élu et pris autre jour pour être ensemble et avoir plus grand nombre des dits prélats et gens d’église que là n’avoit eu.

En outre, en ces propres jours, les Parisiens entendant loyaument et constamment avoir servi le roi et son fils le duc d’Aquitaine en ses guerres, procurèrent tant devers lui , par le moyen du duc Jean de Bourgogne, que l’état de l’échevinage de la dite ville de Paris avec toutes les franchises d’icelui , qui par avant , c’est à savoir l’an mil trois cent quatre-vingtdeux, au mois de janvier, leur avoit été ôté par l’autorité royale, leur fut rendu de par le roi pleinement et libéralement ; et sur ce lettres faites et à eux baillées , dont très grandement furent réjouis, et parce moyen eurent le dit duc de Bourgogne en tous ses affaires en grand’ recommandation.

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