PRÉFACE DE L’ÉDITEUR
La dernière édition de cet ouvrage si rapidement épuisé date de 1860.
Depuis , les lettrés et les bibliophiles n’avaient cessé d’en réclamer une réimpression.
Cette œuvre d’ Edouard Fournier , comme toutes celles qu'il a écrites sur Paris, est et sera toujours d’ actualité. Ainsi que lui-même le dit dans V introduction de son Paris Démoli.
. . . x< Les ruines se sont tous les jours accumulées davantage dans l’ancien Paris, et tous les jours la ville nouvelle a continué d’ en sortir plus à l’aise et plus superbe. A chaque monument qui tombait , à chaque vieille rue qui s’effaçait, elle se faisait une plus large place, et, du même
coup, elle taillait à notre histoire une plus large page...
...Notre mission est de renseigner le public préoccupé de ces ruines , et le passant qui les regarde s'amonceler, sur le haut prix historique de ce qui disparaît ; c'est aussi d'en tenir registre afin que ce qui tombe dans la poussière ne se perde pas en même temps dans l'oubli ; afin que V attention éveillée sur ces choses dans la génération qui les voit s'évanouir, soit aussi excitée d'avance che\ celle qui lui succédera, afin surtout que l'avenir, qui certes ne sera pas sans admiration pour ce que ce siècle aura élevé, ne soit pas non plus sans respect, sans souvenir et sans regret pour ce qu'il aura dû renverser. »
Les Poètes à Paris
Je commencerai, s’il vous plaît, par vous parler des poètes dont on ne se souvient vraiment pas assez dans ce tempsci, et dont la chronique , par ses oublis, semble presque être l’ennemie intime. Quant à moi, je sympathise avec eux de tout mon esprit et de tout mon cœur ; nulle pensée ne m'est plus douce que celle qui me vient parfumée de leurs fleurs.
Je me plais surtout en leur compagnie depuis que, rompant avec la routine des inspirations ordinaires, ils ont quitté, pour la plupart, la banalité des sujets fanés qui, sous de nouveaux pompons et avec d'autres rimes, les renfermaient dans les entraves enrubanées d’un genre que j’appellerai Y Almanach des Muses
romantiques , Ils ont quitté la vie de convention de ces idylles , dont le titre tout neuf était rêveries ; de ces élégies qui pour se rajeunir, s’appelaient émotions. Ils sont restés dans la vie réelle, et leur Muse y a gagné d'être plus forte et de parler plus haut. Il est bon pour elle d’abandonner la nue, de dire même adieu aux bois, et de venir, moins dédaigneuse, tremper son pied dans le ruisseau de la rue. Madame de Staël aimait bien celui de la rue du Bac !(i) A Coppet, elle le regrettait, ce fangeux ruisseau, et pourtant elle était poète et les blancs sommets de la Suisse étaient devant elle.
De tous les poètes d’aujourd’hui je n’en aime aucun plus que ceux dont la rêverie a bien voulu, en flâneuse, battre le pavé de notre vieux Paris; s'arrêter aux carrefours devant les derniers saltim-
(i) Suivant d'autres ce n'est pas le ruisseau de la rue du Bac, mais celui de la rue Saint- Honoré que regrettait madame de Staël, et c'est dans une de ses lettres à Talma qu’elle aurait exprimé ce regret : « Ah ! mon cher Talma, aurait-elle dit, le ruisseau de la rue Saint-Honoré! » (V. Hugo, Cromtrc/f, 1841, in-12, notes, p. 422.)
banques qui l’égayent, s'émerveiller des jeunes splendeurs dont il se revêt ; puis, avec un soupir pour le passé, raviver, sous la ville nouvelle qui naît et qui grandit, la vieille cité qui tombe et disparaît.
Dans un beau poème de Marc Pessonneaux, intitulé : la Vie à ciel ouvert (i), auquel je voudrais, je devrais consacrer de longues pages, je trouve sur ces spectacles du coin des rues, sur les saltimbanques et leurs pauvres petites victimes, des vers d’une grande vérité de touche, où l’on sent l’émotion frisonner sous la nuance :
Les voilà tous : la Grosse est auprès de l’Hercule,
Qui porte Mitoufflet sur une clavicule,
Et sur l’autre Gaston ; il tient par le collet L’enfant que dans la troupe on nomme Gringalet* Gaston est en maillot ; un jupon polygone Que Pepa lui tailla dans un vieux jupon jaune Fait ressortir encor sa maigreur et son teint,
Par le jeûne, la veille et la fatigue éteint .
Tous ses efforts secrets pour avoir un air libre,
Tous les membres roidis pour garder l’équilibre,
Font crisper son sourire, et son œil transparent Promène sur la foule un regard déchirant.
(i) Paris, E* Dentu, 1860, 2 volumes in-18.
Le saltimbanque est un débris du vieux Paris ; bientôt ce ne sera plus qu’un fossile, comme la vieille ville ne sera plus qu’une ombre. Pour retrouver l’un, il faudra relire des vers comme ceux de Marc Pessonneaux, et pour revoir l’autre apparaître dans sa plus vive image, on devra s’adresser à quelque poète encore, à M. André Lemoine, par exemple, qui, dans ses stances une Larme du Dante , bijou charmant enchâssé dans un trop mince volume, nous dit à son tour, comme naguère Auguste Barbier en une admirable pièce :
Voilà, voilà celui qui revient de l’Enfer.
M. A. Lemoine nous représente le vieux poète jetant sur Paris, du haut d’une étroite fenêtre de l'hôtellerie de la rue du Feurre où il est descendu, un de ces regards qui voyaient si bien en d’autres gouffres (i).
Dante courbé pencha son regard dans Taris
(i) J'ajouterai une note, inutile dans la Claris Stella de M. A. Lemoine, indispensable ici. Dante vint à Paris, et y étudia, on ne sait au juste à quelle époque, niais sans doute en 1294,
Il promena d’abord sa vue indifférente Sur les gens affairés qui fourmillaient en bas.
Clercs, marchands, écoliers ; — il ne reconnut pas Un seul habit toscan dans cette foule errante.
année où son maître Brunetto Latini y mourut. Il avait alors vingt-neuf ans. Un passage de son P aradis témoigne de ses études aux écoles de la rue du Feurre , sous Sigier de Brabant. « Dante, écrit M. Victor Leclerc [Journal des Débats , ii août 1845), Dante, au milieu de la lumière éclatante de son Paradis , entend une voix qui lui apprend de quelles âmes illustres il est environné. « A ma droite, c’est mon frère et mon « maître, Albert de Cologne; et moi, je suis « Thomas d’Aquin. Si tu veux savoir qui sont « les autres, que tes yeux suivent mes paroles, « à travers la céleste Guirlande. Ce sourire de « flamme est celui de Gratien, qui a rendu de « tels services à l’un et à l’autre droits, que la « vie heureuse l’en a récompensé. Vois ensuite « resplendir l’ardent génie d’Isidore, de Bède et « de ce Richard, que ses extases élevèrent au- « dessus de l’homme. Celui sur lequel ton re- « gard m’interroge est un esprit, qui, dans ses « graves méditations, eût voulu devancer la « mort trop lente, c’est l’éternelle lumière de Si- « gier, qui, professant dans la rue du Fouarre, « mit en syllogismes d’importunes vérités :
« Essa a la luce eterna di Sigieri „
« Che leggenda nel vico degli strami « Sillogizzo invidiosi vert. »
Fazio degli Uberti, « le disciple le plus fervent et le plus fidèle » de Dante, vint aussi un siècle
Pais, entre des palais et des maisons de bois Il aperçut un fleuve au cours mélancolique,
Et, dominant au loin la cité catholique,
Une forêt de tours, de clochers et de croix.
Il chercha le soleil. — La lumière amortie Pour le poète en deuil n'eut pas un rayon d’or ;
Le globe descendait, ainsi qu’un astre mort,
Froid comme un clair de lune et blanc comme une hostie.
Il joignit ses deux mains... (sur sa joue amaigrie Une larme roulait. . sa tête se pencha, . .
L’enfant qui le suivait tout ému s’approcha Et de sa douce voix parla de la patrie
Ce sujet, le Dante à Paris, était bien fait pour tenter nos poètes. Après avoir si heureusement alléché M. A. Lemoine, il a plus longuement et avec autant de bon-
après étudier à Paris, dans la rue du Fouarre, ainsi qu’on le voit par maint passage de son Dittamondo, ce livre considérable et si peu connu, auquel Paul de Saint-Victor a consacré dans le Correspondant du io janvier 1846 (p. 67- 90), un si excellent article. La rue du Fenrre ou du Fouarre nommée ainsi, selon Ménage, à cause de la paille (feurre), sur laquelle s’asseyaient les écoliers dans les clauses, est citée dans Rabelais (liv. I, chap. n; liv. II, chap. x) et dans les Contes 4’Eutrapel , où elle est donnée comme le pays de la glose (édit. 1732, t, I, p. 67), Aujourd’hui en l’an 1864 c’est une rue perdue, qui
heur inspiré M. Jacques (i), en l’une de ses causeries poétiques les plus développées, On y voit Dante se promener dans ce Paris qui est à lui seul, au grand complet, le triple monde qu’il hanta jadis : le Paradis pour quelques-uns, V Enfer pour beaucoup, le Purgatoire pour le plus grand nombre (2). Virgile n'est pas avec Dante, dans cette promenade. M. Jacques le remplace, et pour que le poëte de la Divine Comédie s’introduise d'une façon digne dans le grand pandémonium, il l’y fait entrer par la porte dé Enfer !
M. A. de Châtillon, un poëte éveillé d’hier, et qui babille déjà comme le plus gai pinson, égare à travers la banlieue ses rimes promeneuses.
Tout lui plaît dans ces environs, et
attend comme ses voisines, la démolition. Au no 13 est un vieux puits dont la margelle est ornée d’une tête de monstre.
(1) Je dois rappeler ici que le dicton : « Paris est le paradis des femmes, le purgatoire des hommes, l’enfer des chevaux, » date au moins de deux siècles et demi. Il se trouve dans un pasquil de 1619, où il n’est pas donné comme nouveau ( V. nos Variétés, t. II, p. 284.)
(2) Pseudonyme du savant professeur Demogeot.
ce qui est la plus charmante preuve de préférence, tout lui semble là sujet de poésie et de chanson. Il en a pour le Cabaret de la Grand9 Pinte, pour la Barrière Blanche , où il s'apitoie à regarder passer les bœufs qui vont à l'abattoir ; pour les maisons neuves dont on bâtit les hauts étages vers la rue de Clichy et la rue Pigalle ; enfin, vo}œz jusqu’où va sa poésie, il a même des vers pour les moulins de Montmartre ; et il embellit, il idéalise toutes ces choses, tant il les aime.
Salut , dit-il, par exemple, aux moulins :
Salut, dernières splendeurs De Montmartre et de sa butte D’où plus d’un fait la culbutte En descendant les hauteurs î D’un faux pas nul n’est le maitre Quand il suit les brodequins.
Qu’ils sont gais les trois moulins Que l’on voit de ma. fenêtre !
Venez là vous promener,
Si votre bourse est en fête, Au Moulin de la Galette i Allez aussi déjeuner.
(i) V. plus bas, p. 520.
Vous direz plus tard, peut-être,
Même en de plus beaux jardins :
Qu’ils étaient gais ces moulins Qu’on voyait de ma fenêtre !
Les vers de M. de Châtillon nous ont mené, tambour battant et mirliton sifflant, dans la banlieue : ne la quittons pas.
Un poète qui ne dit pas son nom, car il veut qu’on l’appelle par celui d’ Ulrich , qui n’est le nom de personne, va nous y entraîner sur les pas des grisettes trotte-menu que Paul de Kock regrette, et dans le sillage des calèches de ces lorettes à grandes guides que ne regrettera pas même le vice spirituel.
11 va nous conduire vers Suresne, dont le vin qui ne vaut guère, vaut mieux pourtant que sa réputation (i); vers la Vallée aux Loups et les bois d’Aulnay, où Y arbre de Robinson l’arrêtera dans une oasis de guinguettes, qui n’est pas une île déserte ; à Saint-Cloud, où depuis le temps de Louis XIII, quand la Du Ryer y grisait les gens de cour, on n’a
(i) V. sur ce vin et le goût prétendu que Henri IV avait pour lui : L’Esprit pans V histoire., 4e édit. p. 243.
pas cessé de boire (i) enfin- au bois de Boulogne, vers la villa de Rossini et le chalet de Lamartine, sur les ruines du Ranelagh (2) :
Puisque c’est demain dimanche,
Nous irons hors de Paris,
Tu prendras ta robe blanche,
Moi, j’aurai mon chapeau gris.
Que choisira ton caprice ?
— Où lu veux aller je vais. —
Montreuil, aux pêches propice,
Ou bien les prés Saint-Gervais ?
Visiterons-nous, mon ange,
Dédaignant les frais sentiers,
Enghien, plein d’agents de change,
Ou Passy, plein de rentiers ?
Boulogne au bois purgé d’ânes,
Peut nous montrer à la lois Ses escadrilles de canes Et ses couples de bourgeois.
A Suresnes, mon hôtesse,
Échanson à l’œil divin,
Me verseras-tu l’ivresse De tes regards et du vin ?
(1) V. notre Histoire ÿes hôtelleries et cabarets, t. II, p. 281 et suiv., et le Rom&n bourgeois, édition elzévirienne, p. 87, note.
(2) V. sur le Ranelagh les Enigmes des rues de Paris , p. 327-340.
Respirerons-nous F arôme Du printemps jeune et verdi,
Malgré Mathieu (delà Drôme)
Et la chaleur qu’il prédit ?
Ferons-nous notre dinette Sur l’arbre de Robinson,
Tendres comme une fauvette,
Ou joyeux comme un pinson ?
Le bois sera magnifique,
Tour à tour sombre ou vermeil Gomme un Diaz authentique,
Rempli d’ombre et de soleil.
Sur le fourreau blanc du tremble Nous inscrirons notre nom.
Si nous disputons ensemble L’amour ne dira pas non .
Nous verrons, courses heureuses,
Ou canotiers ou piétons,
Bougival plein de vareuses,
Saint-Cloud plein de mirlitons.
Fuyons surtout les lieux ternes,
Endroits tristes quoique beaux :
Versailles a trop de casernes,
Saint-Denis trop de tombeaux.
Irons-nous à la barrière,
Où pullule un monde entier ?
Mars s’y fait vendeur de bière g Et Bacchus cabaretier.
(i) Ceci rappelle Fépigramme sur Santerre, brasseur et général de la garde nationale, pendant la Terreur :
Ci-gît le général Santerre ,
Qui n'eut rien de Mars que la bière
Grave aujourd’hui, toi, mutine,
Aimerais-tu mieux, Nini,
Le chalet de Lamartine,
La villa de Rossini ?
Mais, ma chère, avant de mettre A profit ce beau dessein,
Consultons le baromètre Et dormons jusqu’à demain.
Louis Bouilhet nous fait repasser la barrière, pour nous ramener au cœur de Paris. Il a, dans ses Poésies , toute une pièce sur la grande ville. Ce sont des stances de regrets, au seuil desquelles il plante comme un drapeau de deuil ce titre éploré : Démolition :
Ah ! pauvres maisons éventréps Par le marteau du niveleur,
Pauvres masures délabrées,
Pauvres nids qu’a pris l’oiseleur !
Quand vos cloisons mal affermies Livrent aux regards insultants Les secrètes anatomies Du foyer qui vécut cent ans,
Et qu’on voit au long des murailles, Sous les morsures des grappins, Flotter, ainsi que des entrailles,
Vos vieux lambeaux de papiers peints !
Mon cœur frémit, ma foi s’écroule Devant les manœuvres impurs Dont la cognée ouvre à la foule La conscience des vieux murs .
Voici la mansarde fidèle Où le poète, pauvre encor,
Confiait au nid d’hirondelle Le secret de ses rêves d’or !
Ah ! douloureuses gémonies !
Ils ont tout mis sous l’œil du jour, Depuis la chambre aux agonies Jusqu’aux alcôves de l’amour.
Pour les couvrir, montez, ô lierres,
Brisez l’asphalte des trottoirs !
Jetez sur la pudeur des pierres Le linceul de vos rameaux noirs !
Cercueils froids que le sage envie,
J’ai vu votre ombre et vos lambeaux :
Mais ces sépulcres de la vie
Sont plus mornes que les tombeaux.
Le poëte des Idylles parisiennes (i), Jean Larocque parlant du Paris qui se fait trop beau, et méconnait ses vieilles guenilles, sans penser que c’est être ingrat pour son passé et sa gloire, trouve des vers émus des mêmes plaintes, mouillés des mêmes larmes :
i) Paris, Dentu, 1862, in-18.
Pourquoi vous aimer, ruelles étroites.
Humbles coins obscurs,
Rigoles sans jours, qui n’étiez pas droites,
Angles des grands murs !
Vertus qui mourez des froides risées Du progrès vainqueur,
Pourquoi vous aimer, coutumes brisées Dans le fond du cœur !
M. Paul Juillerat, quoiqu’il se soit fait, dans les Soirs d'octobre (i), le poëte de la saison mélancolique, n’a pas de ces mélancolies. Dans le Paris neuf, il ne regrette pas trop le Paris démoli. Les larges rues dans de nouveaux quartiers lui plaisent. Il en aime le grand air, la circulation animée, et les hôtels, somptueux. Curieux de ce qui est art, élégance et bon goût, il risque parfois une indiscrétion de promeneur jusque dans ces sanctuaires du luxe, qui, à certains jours, se trouvent à louer, comme la plus simple mansarde, et livrent ainsi le secret de l’existence de leurs dieux à tout flâneur qui veut bien se donner les façons d’un locataire en espérance, et prendre dans ce labyrinthe encore meublé une portière pour Ariane.
C’est ainsi qu’un matin, l'écriteau Hô-
(i) Un magnifique volume ehez Dentu,
tel à louer arrêta notre poète, devant a une gentille mignonne porte, » comme dit Figaro, et lui fit franchir, tout friand de ce qu’il allait voir, les deux marches du seuil. La portière, fière des belles choses qu’elle avait à montrer, ne se fit pas prier pour le mener de chambre en chambre. Il vit, il admira, et retournant chez lui, il se mit à photographier en vers charmants ce qu'il avait vu et admiré. L’écriteau provocateur Hôtel à louer lui servit de titre :
La porte est peinte en vert ; point de cour ; pour entrée, Vestibule de stuc avec glaces au fond ;
A droite, une statue en sa niche cintrée,
Lanterne de cristal suspendue au plafond,
Lourde armure d’acier, grave comme une veuve ;
A gauhe une fontaine où gentiment s’abreuve Un couple de ramiers du marbre le plus fin,
Et qui semble se plaire au babillage humide De l’eau vive que lance en cascade timide
La gueule ouverte d’un dauphin. . . etc.
Tout le charmant logis est décrit avec ce soin et ce goût pleins d’art. La peinture en est si parfaite qu’on le reconnaîtrait; aussi l’ai-je reconnu. C’est cette jolie maison de la rue d’Astorg, à droite, en entrant parla rue de la Ville-l’Evêque, qui, au mois de juillet 1849, quand
le poète la visita, était encore habitée par mademoiselle Grisi. La déesse, en s’éloignant du temple, n’y laissa pas sa beauté, mais la fauvette, en s’envolant de la cage, y oublia sa voix, qu’elle ma plus retrouvée.
Le gracieux asile, qui semble presque modeste auprès de la somptueuse coquetterie des habitations artistes d’aujourd’hui, n’a pas encore disparu, et j’en suis presque surpris. Les quartiers neufs, en effet, tels que celui où il se trouve, ne sont pas exempts de ruines; on les bouleverse, on les détruit aussi impitoyablement que s’ils étaient du Paris ancien.
Il n’eût fallu, par exemple, qu'une toute petite déviation de la ligne droite du boulevard Malesherbes, et la jolie maison était à bas. Laissons faire, il doit y avoir à l’horizon quelque autre boulevard qui ne lui fera pas grâce. On a cherché longtemps et l’on cherche encore d‘où peut venir ce mot boulevard. Je suis maintenant, quant à moi, fixé sur son étymologie : il n’est qu’une variante du mot bouleversement.
Dans la Chaussée-d’Antin, qui se trouve tout près de ce quartier et n'est pas
beaucoup plus vieille, que de changements, que de débris !
Le Paris du xi i Ie siècle resta debout, les pieds dans la crotte, jusqu’au moment, où la rue de Rivoli, se frayant passage du Louvre à la Grève, le renversa brusquement sans dire gare. Le Paris de Louis XV et de Louis XVI n’a pas eu pareille durée. Il était aussi sorti de la boue, car les marais du chemin de V Hôtel-Dieu, devenus à la fin du xvne siècle, la Chaussée de M. le duc d’Antin, n’étaient ni plus secs ni plus salubres que la Grève, inondée chaque hiver, d’où l’autre Paris, avait émergé lentement, de Philippe-Auguste à Philippe le Bel; mais bien assaini, leste et pimpant, ayant toutes les apparences d’un quartier de bon ton, il méritait de n’être pas dérangé dans les grands airs qu’il s’était donnés. Se voyant si neuf, il croyait pouvoir vivre.
Présomption de jeunesse! Le voilà ravagé, troué de part en part, démoli! Où donc y retrouver la maison de la Guimard qui y vint des premières ; celle de la Duthé qui l’y suivit; celle de Grimm, dont Mozart fut l’hôte un instant ; celle
de M. Necker et de sa fille, madame de Staël?
Nous tâcherons de vous le dire plus loin Mais pour combien d’autres, hélas! nous n’aurions pas de réponse. Madame Sand, quoi qu'elle en dise, aurait eu bien de la peine à nous montrer du doigt « cette petite maison des champs, » où sa galante aïeule, Marie Rinteau, dite mademoiselle Verrière, donnait de si jolies fêtes, et qu’elle nous assure devoir exister encore « au nouveau centre de Paris, en pleine Chaussée-d’Antin (i). » Quant à V. Hugo, je doute qu’il eût eu plus de facilité à retrouver dans ces mêmes parages et la maison où sa mère l’amena tout enfant, à son retour de Besançon à Paris, et celle où, tout près de là, il allait à l’école. « En 1805, écrit Sainte-Beuve (2), l’enfant revint à Paris, avec sa mère qui se logea dans la rue de Clichy. Il allait à l’école rue du Mont-Blanc. Les souvenirs de ce temps ne lui retracent qu’une chèvre et un puits surmonté d’un saule, dans la cour de la maison. » La maison et le
(1) Histoire (Je ma vie , 1856, in-18, tome I, p.
2) Revue tfes Deux Mondes , t. III (1831), p. 242,
puits n’existent sans doute plus. Quant au saule j’en jurerais.
V. Hugo devait penser à ces maisons, aimées comme toutes celles où l’on vécut enfant, lorsqu’il écrivait dans une des rares pages des Misérables qui soient irréprochables, parce qu’elles sont simples : « Voilà bien des années déjà que l’auteur de ce livre... est absent de Paris... Paris, la ville natale de son esprit. Par suite des démolitions et des reconstructions, le Paris de sa jeunesse, ce Paris qu’il a religieusement emporté dans sa mémoire, est à cette heure un Paris d’autrefois. Qu’on lui permette de parler de ce Paris-là, comme s’il existait encore. 11 est possible que là où l’auteur va conduire les lecteurs en disant : « Dans telle rue, il y a telle maison, » il n’y ait plus aujourd’hui ni maison ni rue. Les lecteurs vérifieront, s’ils veulent en prendre la peine. »
Nous avons vérifié pour l’un des logis qui tint toujours le plus chèrement au cœur du poète, la maison n° 12 de Y Impasse des Feuillantines , où se passa son enfance depuis l’âge de dix ans, et nous avons trouvé ce qu’il prévoyait : des ruines, « 11 n’y a plus ni rue ni mai-
son. » Tout a disparu. Chère maison !
presque claustrale avec son grand et tranquille jardin (i), si bien faite par son silence pour assister sans trouble au premier éveil d’un grand esprit. Combien de fois sa pensée ne l’ a-t-il pas revue? combien de fois ces vers n’en ontils pas ranimé les horizons :
... Le dôme oriental du sombre Val-de-Grâce,
Le cloitre du couvent brisé, mais doux encore:
Les marronniers, la verte allée aux boutons d’or. . .
Tous ces vieux murs croulant, toutes ces jeunes roses Tous ces objets pensifs, toutes ces douces choses.
Le poète, lorsqu’il habitait Paris, ne pouvait se détacher du souvenir de cette maison de son enfance. Sa pensée y revenait toujours. En exil elle dut encore y revenir plus vite, car il en est ainsi pour cequ^on aime: plus la chose regrettée est éloignée des yeux plus elle est présente et visible pour le cœur.
Lorsque Victor Hugo fit les Orientales ,on neprévoyaitpas qu’au milieu de ces légendes de l’Asie ou de la Grèce, une strophe ou une stance put s’éveiller sous la plume du poète pour nous parfit Ce n’était pas un jardin, c’était un parc, un bois, une campagne. » [Victor Hugo raconte par un témoin de sa vie , t. I, p. 55.)
1er encore de cette pauvre maison, si loin de l’Orient. Il ne put cependant résister au doux souvenir, et la dernière Orientale , oùle poète parle à sa muse, les ramena tous deux aux Feuillantines :
Entre mes souvenirs, je t’offre les plus doux :
Mon jeune âge et mes jeux, et l'école mutine,
Et les serments sans fin de la vierge enfantine,
Aujourd’hui mère heureuse au bras d'un autre époux.
Je te raconte aussi comment aux Feuillantines Jadis tintaient pour moi les cloches argentines.
Comment jeune et sauvage errait ma liberté,
Et qu’à dix ans, parfois resté seul à la brune,
Rêveur, mes yeux cherchaient les deux yeux de la lune, Comme la fleur qui s’ouvre aux tièdes nuits d’été.
Puis tu me vois du pied poussant l’escarpolette Qui d’un vieux marronnier fait crier le squelette,
Et vole, de ma mère éternelle terreur i .
(i) « Il y avait une allée de marronniers qui . serviraient à mettre une balançoire. Il y avait un puisard à sec, qui serait admirable pour jouer à la guerre, et pour donner l’assaut... » ( Victor Hugo raconte par un témoin de sa vie, p. 55.) — Un peu plus loin, p. 59, on lit : « La balançoire préméditée par Victor le jour de sa première visite, était installée à la place même que son coup d’œil sûr lui avait assignée. C’était à qui en userait et en abuserait. Personne n’en abusait plus que Victor : une fois monté dessus, on ne pouvait plus l’en faire dessendre ; debout sur l’escarpolette, il mettait toute sa force te
11 me reste à citer encore quelques vers, non plus de V. Hugo, mais pour lui.
Vous vous souvenez du temps où, tout près de l’endroit qui voyait l’hôtel de Nantes, les pieds dans la boue, la tête dans les nues, se dresser comme un îlot à six étages, la place du Carrousel, était encombrée d’échoppes d’oiseliers et de marchands de bric-à-brac. Certes, auprès du palais si copieusement sculpté qui en a pris la place, ces misérables masures de bois ne sont guère regrettables. Il faut être poète pour les regretter, et poète encore plus pour jeter en nous la contagion de ce regret, et nous faire soupirer sur ce passé d’oiseaux criards, de planches pourries, en présence des fastueuses façades que le présent a vu s’élever à cette même place. Charles Baudelaire a réussi, par l’énergique magie de ses vers, à produire en nous ce miracle. Sa pièce qu’il intitule le Cygne , et qu'il dédie à V. Hugo, nous a fait pleurer sur ce misérable hameau de baraques, infime devancier de ces monuments.
tout son amour-propre à la lancer le plus haut possible, et il disparaissait dans le feuillage des arbres, qui s'agitaient comme au vent. »
En l’écoutant, nous avons senti les délices de nos flâneries d’enfant nous remonter au cœur, et aux pleurs qu’il nous faisait verser sur l’exil du poëte, dans cette allégorie, se sont mêlées des larmes inattendues pour le souvenir de tous ces bouquins, de tout ce bric-à-brac, de tous ces oiseaux qui meublaient et qui peuplaient ce grandCapharnaüm disparu.
Cela prouve que la vie, même au milieu d’un amas d’échoppes et de haillons, vaut mieux que la mort dans un désert monumental.
Voici les stances de Baudelaire :
Andromaque, je pense à vous ! Ce petit fleuve,
Pauvre et triste miroir où jadis resplendit L'immense majesté de vos douleurs de veuve,
Le Simoïs menteur qui par vos pleurs grandit,
A fécondé soudain ma mémoire fertile,
Comme je traversais ce vaste Carrousel.
Le vieux Paris n’est plus ! (la forme d’une ville Change plus vite, hélas ! que le cœur d’un mortel I)
Je ne vois qu’en esprit tout ce camp de baraques,
Ces tas de chapiteaux ébauchés et de fûts.
Les herbes, les gros blocs verdis par l’eau des flaques,
Et, brillant aux carreaux, le bric-à-brac confus.
Là, s’étalait jadis une ménagerie ;
Là, je vis, un matin, à l’heure où sous les cieux
Froids et clairs, le Travail s’éveille, où la voirie Pousse un sale ouragan, dans l’air silencieux
Un cygne qui s’était évadé de sa cage Et de ses pieds palmés frottant le pavé sec,
Sur le sol raboteux traînait son blanc plumage.
Près d’un ruisseau sans eau la bête ouvrant le bec,
Baignait nerveusement ses ailes dans la poudre,
Et disait, le cœur plein de son beau lac natal :
« Eau, quand pleuvras-tu ? quand tonneras-tu, foudre ? Je vois ce malheureux, mythe étrange et fatal,
Vers le ciel quelquefois, comme l’homme d’Ovide,
Vers le ciel ironique et cruellement bleu,
Sur son cou convulsif tendant sa tète avide,
Comme s’il adressait des reproches à Dieu !
Paris change ! mais rien dans ma mélancolie N’a bougé î palais neufs, échafaudages, blocs,
Vieux faubourgs, tout pour moi devient allégorie,
Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs.
Aussi devant ce Louvre une image m’opprime :
Je pense à mon grand cygne, avec ses gestes fous. Comme les exilés, ridicule et sublime,
Et rongé d’un désir sans trêve 1 et puis à vous.
Andromaque, des bras d’un grand époux tombée;
Vil bétail, sous la main du superbe Pyrrhus,
Auprès d'un tombeau vide en extase courbée ;
Veuve d’Hector, hélas ! et femme d’Hélénus !
Je pense à la négiesse, amaigrie et phthisique,
Piétinant dans la boue, et cherchant, l’œil hagard,
Les cocotiers absents de la superbe Afrique Derrière a muraille immense du brouillard :
A quiconque a perdu ce qui ne se retrouve Jamais, jamais ! à ceux qui s’abreuvent de pleurs Et tettent la Douleur comme une bonne louve !
Aux maigres orphelins séchant comme des fleurs 1
Ainsi dans la forêt où mon esprit s’exile Un vieux souvenir sonne à plein souffle du cor !
Je pense aux matelots oubliés dans une île,
Aux captifs, aux vaincus !... à bien d’autres encor.
Après tous ces beaux vers, qui montrent si bien qu’il n’est plus besoin d’aller à Palmyre pour savoir pleurer sur les ruines, on ne se plaindra pas si, pour une fois, j’ai parlé de poésie.
Le cèdre de Gigoux
Pendant que nos soldats partaient, en 1861, pour le Liban, avec une mission d’héroïque vengeance, à laquelle ne devaient faillir ni leur dévouement ni leur courage, un enfant perdu de ces belles contrées, un exilé de la célèbre montagne, qui depuis cent vingt-six ans s'était fait une patrie d’un petit coin de la terre parisienne, un admirable cèdre, était menacé de périr.
Je dois vous dire d'abord, pour que vous ne soyez pas trop effrayé, que ce cèdre n'était pas celui du jardin des Plantes, mais son frère jumeau.
Où se trouvait-il ? dans un charmant jardin d'artiste du quartier Beauj on. Mais pourquoi s’y trouvait-il plutôt qu’ailleurs, tandis que c’est le Jardin des Plantes qui, si loin de là, possède encore
l’autre ? Tout cela va demander quelques explications quine sont pas, je crois, sans intérêt.
Je commencerai, s’il vous plaît, par quelques mots sur la grande famille des cèdres, dont celui-ci est un lointain rejeton, et qui couvrent de leurs derniers ombrages la quatrième et la plus élevée des zones du Liban. Il y a trois cents ans, ces contemporains des époques bibliques étaient encore au nombre de vingt-huit ; mais depuis lors la neige, qui s’éternise de plus en plus à leur base, les a décimés d’année en année. Il y a cent ans, Schultz n’en comptait plus que vingt, et Lamartine, qui les visita au mois d’avril 1833, n’en trouva plus que sept.
« Ces arbres, a-t-il dit, dans son Voyage en Orient , sont les monuments naturels les plus célèbres de l’univers. La religion, la poésie et l’histoire les ont également consacrés. L’Écriture sainte les célèbre en plusieurs endroits,
« Les Arabes de toutes les sectes ont une vénération traditionnelle pour ces arbres. Ils leur attribuent non-seulement une force végétative qui les fait vivre éternellement, mais encore une âme qui
leur fait donner des signes de sagesse, de prévision, semblables à ceux de l’instinct chez les animaux, de l’intelligence chez les hommes. Ils connaissent d’avance les saisons, ils remuent leurs vastes rameaux comme des membres, ils étendent ou resserrent leurs coudes ; ils élèvent vers le ciel ou inclinent vers la terre leurs branches, selon que la neige se prépare à tomber ou à fondre. Ce sont des êtres divins sous la forme d’arbres. Us croissent dans ce seul site des croupes du Liban ; ils prennent racine bien au-dessus de la région où toute grande végétation expire. Tout cela frappe d’étonnement les peuples d'Orient.
« Chaque année, au mois de juin, les populations de Beschierai, d’Eden, de Kanobin et de tous les villages des vallées voisines, montent aux cèdres et font célébrer une messe à leurs pieds. Que de prières n'ont pas résonné sous ces rameaux ! et quel plus beau temple, quel autel plus voisin du ciel ! quel dais plus majestueux et plus saint que le dernier plateau du Liban, le tronc des cèdres et le dôme de ces rameaux sacrés, qui ont ombragé et ombragent encore tant de
générations humaines prononçant le nom de Dieu différemment, mais le reconnaissant partout dans ses œuvres, et l’adorant dans ses manifestations naturelles ! »
Il se passa bien des siècles avant que l’Europe connût l’arbre syrien . Du temps des croisades, on essaya de l’acclimater chez nous, mais inutilement. Les cinq troncs de cèdre rapportés du Liban par saint Louis, et conservés « bruts et inutiles, dit Sauvai, et vêtus de leur écorce » dans le trésor de la Sainte-Chapelle, furent tout ce qui resta de cette importation. L’arbïe mort restait pour faire penser à l’arbre qui n’avait pu vivre.
Dans la première moitié du règne de Louis XV, en 1754, la France ne possédait pas encore un seul cèdre. L’Angleterre, plus heureuse, en voyait plusieurs croître dans ses jardins, et s’en montrait on ne peut plus fière.
Bernard de Jussieu, qui était alors sous-démonstrateur des plantes au Jardin du Roq jura que nos pépinières n’auraient pas longtemps à envier sur ce point les pépinières anglaises ; et il tint parole. C'est à l’Angleterre même qu’il alla dérober l’arbre tant convoité par
nous et soigneusement gardé par elle.
Il en obtint, je ne sais comment, deux pauvres pieds bien chétifs, qu’on ne lui donna peut-être que parce qu’onpensait qu’ils ne pourraient pas vivre (i).
Vous savez le reste de l’histoire, à laquelle se mêla, comme- il arrive toujours pour les histoires devenues populaires, un peu de légende et d’invraisemblance.
Ne sachant où loger sa conquête, c’est-à-dire où la cacher, car il l’emportait un peu comme un voleur, Bernard se servit de son chapeau pour y mettre en bonne terre les deux brins de verdure qui devaient être plus tard deux arbres géants. J’ai longtemps douté de ce détail. Le chapeau devenu pot de fleur, le tricorne porte-cèdre, me semblait un peu légendaire, mais Condorcet, m’ayant confirmé le fait dans un Eloge de Jussieu, où tout est vérité, je n’ai plus hésité à croire. La légende ne parle que d’un cèdre, mais Condorcet dit expressément que Bernard en a rapporté deux :
l’un qui a si bien grandi près du labyrinthe du Jardin des Plantes ; l’autre
(i) C’est, dit-on le médecin anglais Collinson, qui lui en fit présent,
dont nous vous parlerons tout à l’heure.
La tradition ajoute sur leur voyage d’émigration bien des détails que n’a pas oubliés Léon Gozlan dans l’article, d’un esprit charmant mais d’une vérité douteuse, qu’il écrivit, en 1834 (1), sur le cèdre du Jardin des Plantes, pour célébrer sa centenaire.
~ « Le voyage fut long, dit-il, tempétueux, l’eau douce manqua, l’eau douce , ce lait d’une mère pour le vo3mgeur.
« A chacun on mesura l’eau ; deux verres pour le capitaine, un verre pour les braves matelots, un demi- verre pour les passagers. Le savant à qui appartenait le cèdre était passager : il n’eut qu’un demi-verre. Le cèdre ne fut même pas compté pour un passager, il n’eut rien ; mais le cèdre était l’enfant du savant, il le mit près de sa cabine, et le réchauffa de son haleine ; il lui donna la moitié de sa moitié d’eau et le ranima. Tout le long du voyage, le savant but si peu d’eau, et le cèdre but tant qu^ils furent descendus au port, l’un mourant, l’autre superbe, haut de six pouces. »
(ï) Dans le journal Je Temps .
Tout cela, certes, est on ne peut plus touchant ; tout cela même pourrait être vrai, s'il s’était agi d’un très-long voyage, du Liban à Marseille, par exemple ; mais pour une simple traversée de Douvres à Calais, tout cela n’est guère vraisemblable. Aussi n’est-ce pas vrai, pour l’aventure dont il s’agit, du moins. Ce n’est pas Bernard de Jussieu qui faillit mourir de soif par dévouement pour son arbuste altéré, c’est le capitaine Déclieu; l’arbuste, ainsi ranimé et mis en état de vivre, n’était pas un cèdre, mais un plant de caféier ; et le voyage que l’homme et son cher arbuste avaient à faire, n'était pas une simple traversée de Douvres à Calais, mais un voyage de plus long cours. Déclieu allait du. Havre à la Martinique, où le plant de café qu’il avait ainsi pu sauver devint la souche de tous ceux qui, depuis 1716, ont si miraculeusement pullulé sur les parties montueuses de cette belle colonie, dont ils sont la richesse (1). Rendons à Déclieu ce qui est
(1) Déclieu écrivit lui-même, sur ce que nous venons de raconter, une lettre qui fut insérée dans Y Année littéraire, et que Guilbert a reproduite dans ses Mèm. biogr., 1812, in-8°, t. I,
à Déclieu, au caféier ce qui appartient au caféier, et revenons à Bernard de Jussieu et à ses cèdres en espérance.
Quand il fut de retour au Jardin du Roi, Bernard y chercha bien vite un coin de la meilleure terre pour y faire sa plantation. C’est près de la butte, dont on a fait le labyrinthe, qu’il trouva ce coin béni. Le sol en était excellent. Bernard savait que, pendant des siècles, le Montfaucon du Paris de la rive gauche s’était trouvélà, et quele monticule o\xcopeau(\) du labyrinthe avait même été formé par ces amas d'immondices (2), qui sont pour la terre un si merveilleux engrais. Celui de ses deux cèdres qu'il y planta devait certainement pousser là on ne peut mieux.
p. 282-286. Déclieu mourut le 29 nov. 1 773, à Dieppe, peu de mois après que les colons de nos Antilles qui lui devaient leur richesse, puisqu'ils lui devaient la culture du café, lui eussent fait remettie par un des leurs cinquante mille écus, en témoignage de leur reconnaissance. C’était la seule fortune de Déclieu à sa mort. (V.Mém. secrets , édit. Ravenel, t. I, p. 297.)
(1) Nous avons déjà dit ailleurs que de ce vieux mot, qui signifie butte ou monticule, on a fait le nom de la rue Copeau ( V. nos Enigmes cfes rues <fe Paris , n. édit. p. 52.
(2Î Ibif.
En effet, Bernard de Jussieu eut le bonheur de le voir croître comme par magie. Lorsqu’il mourut, quarante-trois ans après, en 1777, « il pouvait admirer, dit Condorcet, la cime de son arbre chéri qui dominait les plus grands arbres (1). »
Bien loin de là, sur un point tout opposé de la grande ville, entre l’église, alors très-humble chapelle, de Saint-Philippe-du-Roule et l’avenue des champs- Élysées, existait alors la Pépinière du Roi , « où l’on élevoit, dit un livre du temps (2), des fleurs, des arbustes, des arbres, pour en fournir aux Tuileries, à Versailles et autres maisons royales (3).»
(1) Il serait beaucoup plus élevé encore si la flèche n’eut été cassée par accident. Or, ces sortes d’arbres poussent par le sommet des branches, et quand ce sommet est coupé, ils ne croissent plus.
(2) Hurtault et Magny, Dict.Jiistor. de Paris , t. IV, p. 12.
(3) Les cèdres qui ornent aujourd’hui nos parcs viennent de celui-ci sans doute ou de son jumeau du jardin des Plantes. Nous connaissons une lettre de Marie- Antoinette relative à la plantation de l’un de ces précieux rejetons, qui devait être faite par Joseph de Jussieu, frère de Bernard. Elle y donne ordre de réunir les jardiniers pour désigner la place des arbres choi-
C’est là que Bernard de Jussieu vint planter le second de ses cèdres. Il poussa aussi bien que l’autre, car le terrain n'était pas là moins excellent qu’au Jardin du Roi. Malheureusement, peu de temps après, la Pépinière dut changer de place. On la transplanta, c’est bien le mot ici, de l’autre côté du faubourg du Roule, au delà du grand égout (i), sur un espace, longé bientôt par une rue nouvelle, qui, aujourd’hui encore, s’appelle, pour cette raison, rue de la Pépinière .
L’ancienne qu’on supprimait ainsi, avait été déjà singulièrement amoindrie, à l’époque où Bernard de Jussieu était venu lui confier le second de ses deux cèdres. En 171g, unepartie des terrains avait été envahie par les officiers de la Monnaie de Paris, qui se prétendaient de très-anciens droits sur tout le quartier du Roule (2), et qui destinaient l’espace
sis par M. de Jussieu. « Une collation d’en cas sera prête pour M. de Jussieu qui érigera devant elle le cèdre du Liban. )>
(1) V. nos Enigmes tfes Rues pe Paris, p.2i.n. éd.
(2) Le clos de la Pépinière , selon l’abbé Lebeuf, était attaché à la Monnaie de Paris (Hur. tault et Magny,, Dict. hist. cfe Paris , t. IV, p- 256). — C’est à cause de cette propriété, dépen-
repris par eux, à la construction d’un nouvel hôtel des Monnaies. On fit les fondations, mais on n’alla pas plus loin, et pour cause (i). On était alors à l’époque du système. Or, pourquoi un hôtel de monnayage, quand M. Law, contrôleur général des finances, remplaçait la monnaie par du papier? En 1770, un autre projet qui fut poussé plus loin, sans être pour cela plus heureux, vint enlever à la Pépinière un nouveau morceau de terrain. On l’acheta pour y construire, d’après les plans de Le Camus de Choiseul, l’immense établissement de boue et de crachat, dont, moins de dix ans après, il ne restait plus que le nom, qui fut pris, comme écriteau, par la rue du Colisée , tracée sur son emplacement.
C’est alors que vint le comte d’Artois. Non-seulement il s’empara de tout le terrain dont on avait précédemment disposé pour le dessein de l’hôtel des monnaies
dante du Roule 3 dont ils se disaient seigneurs, que messieurs de la Monnaie ayant en 1691, à percer une rue entre celle où se trouvait leur hôtel et la rue Saint-Honoré, lui donnèrent le nom de rue du Roule , qu’elle porte encore
(1) Hébert, Almanach pittoresque de Paris , 1780, in-12, p. 239.
et pour l’éphémère Colisée, mais il prit encore ce que la congrégation de l’Oratoire possédait de ce côté (i); ce qui, tout à l’entour de notre cèdre, survivait intact de l’ancienne Pépinière, et de plus encore, tout le terrain de la nouvelle. Du reste, il paya bien, M. de Saint- Florentin, qui lui vendit la nouvelle pépinière, reçut une belle somme (2), et M. de Langeac, les pères de l’Oratoire et les entrepreneurs du Colisée, qui lui cédèrent le reste, n’eurent pas non plus à se plaindre. L’espace était immense. Le roi le reconnut comme fief à? Artois, et le prince qui en fut ainsi déclaré seigneur feudataire ne perdit pas de temps pour y rêver les plus coûteuses fantaisies. Il eut le projet d’y faire construire un vaste square à l’anglaise, ou, pour mieux dire, toute une ville de jolis cottages uni-
(1) Une rue de ce quartier prit à cause de cette propriété des Oratoriens le nom de rue de l’Oratoire .
(2) Correspond . secrète , t. IV, p. 192. Ce terrain dépendait de Fhôtel queM. de Saint-Florentin possédait au coin de la rue des Saussaies et de celle de la Ville-FEvêque . Il existe encore, presque intact, sous le nom d'hôtel Molé, qu’il doit au célèbre homme d’Etat qui l’habita longtemps.
formes, dont chacun pour mille écus de loyer au plus vous eût procuré, sans l’ennui de quitter Paris, le vrai comfort de la vie anglaise. Ce quartier neuf se serait appelé la Nouvelle Londres (i).
Il ne fut pas bâti, tel du moins que l’avait rêvé M. le comte d’Artois. Un quartier plus prosaïque fut la réalité de son projet, et les noms donnés aux rues qu’on y traça sont le seul souvenir qui y reste de lui : la rue de Ponthieu s’appelle ainsi à cause de l’un des comtés qui étaient dans l’apanage du prince; la rue d’ Angoulême dut son nom à l’aîné de ses fils, tandis que le plus jeune devenait le parrain de la rue de Berry , en 1778, l’année où on le baptisait luimême (2). Quant au nom de la rue des écuries d'Artois , il porte avec soi son étymologie, pour qui sait ce que nous venons de dire.
(1) Correspond . secrète , t. XIV, p. 236, et le Vieux-Neuf, n. édit. t. II, p. 128.
(2) L'un des premiers habitants de cette rue fut le futur président des tats-Unis, Jefferson. Il y habitait' en 1789, comme ministre de sa république en France, un fort joli pavillon avec magnifique jardin. [État actuel de Paris, 1782, in-32, quartier du Louvre , p. 18,36.)
La partie des terrains, qu'on trouvait en montant vers X Etoile et dont on n’avait pas disposé pour ces rues nouvelles, fut achetée par Beaujon, et la coquette solitude, qu'il avait osé parer de l’austère nom de la Chartreuse , y étala ses mille fantaisies. C’est de ce côté-là que se trouvait le cèdre.
Qu’était- il devenu, après la suppression de la Pépinière, et lorsqu’on lui eut enlevé le voisinage des arbustes et des fleurs au milieu desquels il avait grandi ?
D’abord, comme tout le reste, il fut sérieusement menacé. Mais on le trouva si beau qu’on le garda. Que voulait-on d’ailleurs créer dans ce quartier? Des lieux de plaisirs, des lieux enchantés.
C’était le rêve du comte d’Artois, c’était ausssi le rêve de Beaujon, qui était venu après lui semer des millions sur ce terrain pour qu’il en sortît des merveilles, et où il ne poussa que des folies. Notre admirable cèdre ne pouvait rien déparer, il eût orné le plus beau jardin du monde. On le laissa donc vivre, pour orner celui-
Mais voilà qu’on se prend un jour icq comme partout, de la rage de bâtir. Le jardin devient un quartier. C’en est donc
fait du cèdre ! Un prince en eut pitié, un financier l’a épargné ; un maçon vat-il donc le faire jeter par terre ? Pas encore.
On lui laisse un petit coin, tout au plus assez grand pour contenir son ombrage, mais il y est toujours en compagnie excellente. Une jolie maison d’artiste lui fait cadre. L’hôte, un peintre célèbre, un homme d'esprit, M. Gigoux, fait les honneurs du logis et de son arbre avec une grâce charmante. On va voirie cèdre, on l'admire comme il convient ; on le déclare plus beau que son frère de la rive gauche, qui n’a plus de puis longtemps sa flèche, et ne s’étend que de côté, tandis que lui n‘a rien perdu de son élévation ni de son ampleur.
Le cèdre, Lamartine vous l’a dit, qui est un arbre pensant, ne laisse pas que d'être fier et heureux de tout cela. Mais rien de stable, hélas ! pour les arbres comme pour les hommes. Les plus solides sur leurs pieds ou sur leurs bases peuvent tomber. De nouvelles menaces commencent à gronder. Le terrain, où il enfonce si joyeusement et si profondément ses racines, va changer encore une fois de face. On parle d'un bou-
levard qui le traversera de part en part. Les alignements sont pris, et si le pauvre cèdre n’a pas le bonheur d’être, comme la tour Saint-Jacques, un peu en dehors de l’impitoyable ligne tracée, il tombera ; il est tombé. Un moment on espéra qu’il serait conservé sur les ruines de son dernier jardin, pour servir de parure à quelque joli square placé à l’angle de la rue Balzac et du boulevard Beaujon. Le souvenir du grand romancier qui pare cette rue de son nom, après l’avoir, sur la fin de sa vie, honorée, de sa présence (i), se fut illustré de cet ombrage, et s’en fût réjoui. C’eût été charmant de voir le
(i) La rue, percée en 1825, où Balzac mourut le 20 mai 1850, et qui porte son nom depuis 1851, s’appelait auparavant rue Fortunée , du prénom de la célèbre madame Hamelin, propriétaire des terrains sur lesquels on l’avait tracée. « Balzac, dit Théophile Gautier, habitait rue Fortunée, dans le quartier Beaujon, beaucoup moins peuplé alors qu’il ne l’est anjour d’hui. Il y occupait une petite maison mystérieuse qui avait abrité les fantaisies du fastueux financier. Du dehors, on apercevait au dessus du mur, une sorte de coupole repoussée par le plafond cintré d’un boudoir et la peinture fraîche des volets fermés. » Honoré de Balzac, par Th. Gautier, 1859, in-18, p. 168-169,)
cèdre de Gigoux au milieu du square Balzac. Rien de tout cela n'a été pris en considération. L’alignement qui n'eut jamais le moindre penchant sentimental est passé avec son niveau, et et le cèdre a été emporté, comme le reste. A Londres, on l’eut respecté, mais à Paris, où pour la moindre fantaisie de bâtisse, l’arbre le plus rare et le plus beau ne compte pas plus qu’un échalas ou qu'un pieu, on l’a sans pitié jeté par terre (i), Il ne survit que par les regrets de ceux qui l’admiraient, et dont quelquesuns lui ont consacré quelques pages
(i) J'ai vu ainsi déraciner, vers 1855 dans une maison de roulage de la rue Boucherat, au Marais , un marronnier immense qui datait' certainement de l’époque où tout ce quartier était en culture, et qui devait être à peu près contemporain de son voisin le marronnier du Temple, « père de tous ceux que nous avons en France, » comme disait Sauvai, Antiq, de Paris, t. III, p. 45. — En 1861, un gigantesque cotonnier, qui ombrageait le jardin de la rue de Navarin, n° 20, fut abattu par suite des mêmes exigences de bâtisse. Fechter qui habitait la maison et avait la jouissance du jardin et de l’arbre, demanda, après la suppression de son cher cotonnier la résiliation de son bail, et des dommages et intérêts. On les lui accorda. V. la Galette des Tribunaux du 12 janv. 1861.
émues en façon d'épitaphe. Je choisirai pour la citer ici, celle que j’ai trouvée sous la signature C. Desault, dans la vingt-unième livraison de Paris qui s’en va .
Le quartier tout entier, dont le cèdre était la joie et la parure, a, dans cette curieuse page, son oraison funèbre, et notre petite histoire y trouvera fort à point son complément. Quand on aura lu ces quelques lignes, on saura tout ce qui reste à savoir sur ce terrain tant de fois métamorphosé depuis moins d’un siècle, où les derniers passants et les plus regrettés furent des artistes, à commencer par Houdon, qui, en 1788, avait déjà par ici son atelier (ij,et à finir par les deux Giraud et Théodore Gudin (2).
(1) Houdon avait son atelier dans la rue du Faubourg-du-Roule, en 1788. ( Etat actuel de Paris, 1788, in-32, quartier du Louvre, p. 149.) C’était là, du reste, que se trouvait la grande fonderie d’où sortit la statue équestre de Louis XV, par Bouchardon, avec les figures du piédestal terminées par Pigalle, ( Mèm . secrets, édit. Ravenel, t, I, p. 82, 87.)
(2) L’hôtel de Gudin n’est autre que l’ancien pavillon de la Châtre us £, bâti par Beaujon et où il mourut. C’est un hôtel-boudoir.
Béranger habita aussi ce quartier. Au mois
« Ariêtons-nous, une dernière fois peut-être, dit l'écrivain de Paris qui s'en va , au pied du jardin en terrasse où Gigoux a construit son atelier. Oui sait si le maître est encore là pour nous recevoir? Oui, certes, il y est, car voilà le chien Loulou, le fidèle Loulou, assis gravement comme un sphinx et couronnant la grille d’entrée.
« Du haut de son observatoire, Loulou domine tout le quartier Beaujon. Il aperçoit le désordre précurseur d’un ordre nouveau : les alignements bizarres, les déblais, les démolitions et les terrassements qui, de toutes parts, menacent et enserrent de plus près l’atelier.
« La grille s'ouvre et nous voilà sous la tonnelle, ombragée de vignes, qui forme l'escalier pittoresque de l'habitation. Rien n’est changé encore. A gauche, à
de juillet 1851, la pension bourgeoise, qui lui servait de famille, ayant émigré de la rue d’Enfer n° 113, à la rue de Chateaubriand n° 5, il l’y suivit. V. sa Corrcsp., t. IV, p. 84, 107. «Il y passa, dit M. P. Boiteau, Vie de Bc ranger , p. 222, ses trois dernières années de bonheur et de santé..., il fit à Beaujon ses derniers vers, la noble pièce de Y Adieu, qui clôt si majestueusement le volume posthume, »
l’entrée, dans la grotte obscure, voici l’antique petit enfant, qu’on ne peut rêver plus gracieux, mais qu’on pourrait souhaiter mieux élevé; puis, à la sortie, voici deux statues de la cathédrale de Strasbourg : la vierge sage et la vierge folle. Ouelle est la sage? Ouelle est la folle?...
« Sans nous annoncer à l’artiste, et en attendant qu’il sorte spontanément du sanctuaire, nous nous reposerons sous le cèdre majestueux (i)...
« Combien de jolies villas d’habitation s’élèvent sur l’emplacement des jardins Beaujon ! Ce quartier plaisait aux étrangers, aux artistes et aux dilettantes. M. d’Orsay l’habita quelque temps, M. de Nieuwerkerke y venait travailler; Lola Montés y vécut légitimement mariée ; le duc de Brunswick y a enfoui ses trésors, mais son étrange et mystérieuse habitation touche à ses derniers moments. Déjà ont disparu, remplacés par la chaussée du boulevard : les ateliers de Dantan, son belvédère aux quatre vents, sa P allas Athénée, envelop-
(i) La 21e livraison de Paris qui s’en va donne une eau-forte de Flameng réprésentant le cèdre.
pée de vignes vierges, son jardinet dessiné, planté de ses mains et tout parsemé de sculptures et de surprises, comme les jardins de Pompéi ; le petit hôtel de madame la comtesse d’Agoult, construction de brique, originale et gaie, où le peintre Jacquand avait révélé un rare talent d’architecte ; et bien d’autres agréables retraites.
« La petite ville de Beaujon, aujourd’hui presque complètement détruite, ne comptait pas vingt ans. Ainsi, en moins d’un siècle, la propriété du financier a passé par trois phases, dont la première, l’époque des labyrinthes, des eaux, des pelouses et des grands arbres, ne fut pas la moins belle assurément. Qu’en pense le cèdre, et quelle dut être son émotion, lorsque les premiers jalons posés et les premiers coups de pioche lui annoncèrent le morcellement du parc, dont il était un des splendides ornements ? Cependant voici qu’une parcelle lu domaine du financier est devenue le jardin de l'artiste. Le cèdre, cette fois, s’est trouvé en bonne compagnie. Il a vécu d’une vie digne de lui. Sous son ombrage hospitalier florissaient la paix et le travail, l'inspiration et les belles pensées, et l’on voyait à ses
pieds les ennemis naturels réconciliés se livrer à des jeux familiers et à de familières causeries : le chien avec le chat, l’enfant avec l’oiseau, le musicien avec le musicien, le peintre avec le peintre, l’homme de lettres avec l’homme de lettres. Où les promeneurs habituels du petitjardin suspendu, Troyon, Barge, Chenavard, François, Baron. Mouilleron, tous les amis et les élèves de Gigoux, retrouveront-ils les gais propos aux heures de loisir ? Nous ne verrons plus croître le blé d’Égypte, recueilli auprès d’une momie, et cultivé avec tant de soin par le propriétaire de ces aimables lieux.
Nous ne cueillerons plus la rose et la pervenche ou la grappe vermeille. Nous n’irons plus sous le vestibule toucher du doigt les naseaux frémissants des coursiers de Phidias, dont la seule vue émeut jusqu’aux larmes Ch. Blanc, le critique athénien. Et puissions-nous retrouver ailleurs ce rare exemplaire de la Vénus de Milo, moulé sur l’original, pour le baron Gérard, et qui va, lui aussi, voyager au péril de ses jours ; nous ne viendrons plus, le dimanche, feuilleter la collection inépuisable de gravures et de dessins recueillis depuis des années par Gigoux !
Nous n’aurons plus de beaux concerts improvisés dans ce^ vastes ateliers, que regrettera longtemps le maître, et que regretteront encore plus les élèves qui ont reçu de lui conseils et appui ! »
Les trésors de Montmartre
En 1 86 1 , on put lire dans les journaux (i) que Montmartre était tout d’un coup devenu l’un des points de mire de nos archéologues du moyen-âge, et que la montagne des Anes , ainsi qu’on l’appelait du temps de ses moulins, se trouvait momentanément un lieu chéri de la science.
On s’était enfin avisé de découvrir ce qu’on n'aurait jamais dû ignorer, ou du moins oublier, à savoir, que les trois chapelles romanes groupées derrière la vieille église Saint-Pierre, sous la tour de l’ancien télégraphe (2), sont un monu-
(i\V. notamment laPatrie du 5 décembre 1861. (2) Les chapelles et église de Montmartre sont,
ment des plus curieux, des plus rares, surtout à Paris ! et, grand miracle ! au lieu de les détruire ou de les laisser se démolir d’elles-mêmes, ce qui n’eût pas tardé, on voulait bien les conserver, on les mettait par une acquisition intelligente, sous la sauvegarde de la ville et du comité des monuments historiques ; bien mieux, on parlait de les restaurer !
Puisque l’archéologie s’installe à Montmartre, elle fera bien de ne pas se hâter d’en descendre. La célèbre butte renferme dans son sein plus d’une ruine perdue sou> ses flancs de plâtre ; il ne faut qu’y savoir chercher.
Les derniers vestiges de la chapelle du Martyre, la trace dernière du sanctuaire vénérable que saint Denis, l’apôtre de Lutèce, sanctifia par son supplice, et dans lequel — détail trop ignoré des Parisiens — Ignace de Loyola vint avec ses six compagnons, le 15 août 1534, consacrer par un vœu solennel la compagnie
avec Saint-Germain-des-Prés, la crypte primitive de Saint-Martin-des-Champs Conservatoire des Arts-et-Métiers) et la tour de Saint-Germain fAuxerrois, les seuls échantillons du style roman qui existent à Paris.
de Jésus « fille de Montmartre, des martyrs, et de la France (i) : » ces précieux vestiges sont encore à retrouver.
Avant la Révolution, la chapelle était debout, tous les Parisiens la connaissaient, et il n’en était pas un qui, la trouvant à mi-côte, sur le versant qui regarde Paris, ne se signât devant son humble croix. Alors en effet, si dans le peuple de Paris on n’était pas véritablement pieux, on avait toujours du moins l'extérieur de la piété et chaque crucifix obtenait de tout passant un salut ou un signe de croix.
Tout le monde, les bonnes femmes surtout que certaine croyance superstitieuse attirait à Montmatre (2), tout le monde
(1) Doublet, Hist. chronolog . de Saint-Denis , p. 531; Lebeuf. Hist. du diocèse de Paris, t. III, p. 114, et Orlandin, Hist. soc. Jesu , pars prima. Lib. I, p. 20.
2) « A Montmartre, il y aune image de Nostre Seigneur, qui apparoît à la Magdelaine et au bas est un écrit où on l’appelle Rabboni , qui est à dire maistre. Les bonnes femmes ont cru que c’estoit l’image et le nom d’un saint qui rendoit bons les maris, et pour cela lui portoient autrefois toucher les chemises de leurs maris, moyennant quoy, elles croyaient qu’il falloit qu’ils rabonnissent ou qu’ils crevassent dans
avait donc salué la petite chapelle ; beaucoup avaient fait leurs prières devant son autel. Il n'y a pas de cela plus de soixante-dix ans : cependant personne aujourd'hui, même parmi les plus âgés, qui étaient des enfants ou des jeunes gens alors, personne ne peut indiquer à quelle place au juste de la montée se trouvait l'humble sanctuaire, si connu, si populaire. Quelques vieillards, quelques vieux meuniers de la butte (i) vous diront bien, en vous montrant un petit enclos en face de la chaussée des Martyrs, tout près du tournant que la route fait à droite : « Ce devait être là ! » Mais voilà tout ce qu'on pourra vous apprendre (2)
l’année.» [Mélanges de Philibert Delamarre, mss. Bibl. nat., fonds Bouhier, n° 34, p. 173.)
(1) Montmartre, qui, au dernier siècle comptait encore douze moulins, dont M. de Trétaigne donne les noms dans son curieux livre : Montmartre et Clignancourt , 1862, in-8<>, p. 222, n'en possède plus que deux à présent, à l'extrémité septentrionale de la butte : celui d eBnttcà -fin, et celui de la petite Four ou de la Galette .
(2) La chapelle du Martyre se trouvait, suivant M. Chéronnet : <c à mi-côte de la butte Montmartre, en face de la rue et chaussée des Martyrs, à quelques pas du premier coude
Ce dont on ne se souvient mieux à Montmartre, c’est qu’un jour de l’année 1790, quelque temps après que tout le domaine de l’abbaye dont faisait partie cette chapelle du Martyre (1) eut été vendu comme bien national, un plâtrier, à qui elle était échue, la jeta par terre au ras du sol, et n’en laissa pas un moellon. Souvent, même dans les démolitions les plus impitoyables, les constructions souterraines survivent : on détruit la maison, mais on respecte la cave. Ce fut le contraire ici. Que demandait le plâtrier propriétaire ? Du plâtre. Il ne détruisit donc la chapelle qu’afin de pouvoir éventrer mieux et fouiller plus profondément le sol qu’elle embarrassait.
Lorsqu’il eut fait son trou, il respecta
que forme la route à droite, et à peu près sur la même ligne que la mairie. » [Hist . de Montmartre, 1843, in-12, p. 163, note.)
(1) Après la Ligue, qui fut un temps de ruine pour elle, la petite chapelle avait été réparée entièrement par les soins de Marie de Beauvilliers, l’abbesse, et enfermée avec la pièce de vigne qui l’entourait, dans l'enclos même de l’abbaye. (Sauvai, t. I, p. 352; Du Breul, Antiq. de Paris, 1639, in-4<h supplèm. p. 84, Du lieu de Montmartre,)
moins encore ce qui était dessus, et la ruine souterraine suivit de près la destruction extérieure.
En 1795, il ne restait plus trace des deux chapelles, ni de celle qui était audessus du sol, ni de celle qui était audessous.
Le village Or sel, qui depuis a été remplacé lui-même par la rue des Acacias, entre les chaussées des Martyrs et de Clignancourt, avait peu à peu étagé ses maisons sur les vingt-six arpents en montée dont le petit sanctuaire était le centre (1). Lorsque les plâtriers avaient eu bien fouillé et retouillé les profondeurs du sol, on avait bâti sur sa surface. Pour toute la butte il en fut de même. Ici, il en avait coûté de très-précieux restes ; ailleurs, chose plus étrange, on y perdit... une fontaine. Les excavations pratiquées pour l'extraction du plâtre en furent cause. Au XVIIe siècle, la source
(1) M. Orsel, qui était fort riche, avait acquis sur le versant de la butte tous les terrains que l’abbesse, madame de Laval, avait défendus, en 1786, contre le fisc, qui voulait les englober dans la nouvelle enceinte de Paris. C’est Si. Lambin, héritier d’Orsel, qui commença le village dont celui-ci fut le parrain,
appelée la Fontenelle avait disparu ainsi (i). Un matin elle s’ètait trouvée à sec et depuis lors on n’y avait plus vu une goutte d’eau. Tout s’était perdu dans un trou à plâtre. En 1810, ce fut le tour de la fontaine Saint-Denis , la plus belle cîe toutes, et la plus sainte. C’est dans son onde pure que l’apôtre des Gaules avait dit-on, lavé ses mains et sa tête, toutes sanglantes du martyre (2); c’est sur ses bords que Loyola et ses compagnons avaient achevé en prières et en pieux entretiens la journée sanctifiée parleur vœu solennel (3). Il n’y avait pas dans tous ces environs d’endroit plus célèbre, plus vénéré. Or, l’année que j’ai dite tout à l’heure, il vint des chercheurs de plâtre qui bouleversèrent tout le terrain voisin de la source. D’abord ils changèrent la direction de ses eaux, puis un beau jour un de leurs trous l’engloutit, elle aussi, tout entière, jusqu’à la dernière goutte. « Aujourd’hui, dit M. de Trétaigne (4) la fontaine Saint-Denis,
(1) Caylus, Antiquités, t. III, p. 387.
(2) Doublet, Hist . citron, de Saint-Denis, p.. 526-527.
{3) Orlandin, toc . citât.
(4) Montmartre et Çlignancourt, p. 219-220.
autrefois si célèbre n’est plus qu'un fait légendaire (i).
Nous la regrettons, mais nous ne regrettons pas moins le sanctuaire souterrain de la chapelle du Mart}rre.
Il y avait là mieux qu'une crypte ordinaire; c’étaient de vraies catacombes, semblables par la destination sinon par l’étendue, à celles qui avaient servi de refuge aux premiers chrétiens de Rome.
Le souterrain n'étaient pas positivement sous l’église, il commençait sous le chevet du chœur, et de là se prolongeait assez loin. Après avoir été longtemps le but d’un pèlerinage fervent (2), et avoir partagé l’adoration qu’on vouait au saint martyr, dont on pensait qu'il avait vu
(1) Le plâtre qui, s'il fut la richesse de Montmartre, lui a fait perdre aussi tant de choses précieuses, y était exploité dès le xivc siècle M. Hœfer, dans son Hist, de la Chimie , t. I, p. 425, cite de ce temps-lA, un manuscrit de Bartolomé, l'Anglais, où il en est parlé; Guillebert de Metz en fait aussi mention, p. 801.
(2) Dom Marier parle de cette affluence à la chapelle des Martyrs dans son Hist . de Saint - Martin-des-Champs , p. 319. Depuis 1096, une donation faite par des laïcs avait mis le sanctuaire de Montmartre sous la dépendance de cette riche abbaye,
le supplice, il fut fermé, muré, oublié. Pourquoi ? à la suite de quels événements ? C’est ce que je ne saurais dire.
Depuis longtemps, on n’y songeait plus, et le souvenir de son existence s’était même effacé, lorsque, le 12 juillet 1611, des maçons employés à la construction d’une annexe que les dames de Montmartre faisaient bâtir à la suite de la chapelle des Martyrs, trouvèrent, dès les premiers coups de pioche qu’ils donnèrent dans le sol « une voulte sous laquelle il y avoit des degrés pour descendre sous terre en une cave. » Ils descendirent, « et au bas de la descente, dit le procès-verbal conservé dans le Théâtre des Antiquités de Du Breul (1), ils trouvèrent une cave ou caverne prise dans un roc de piastre, tant par le hault que par les costez et circuit d’icelle. » Ils avancèrent, et quand ils furent au bout, du côté de l’orient, ils aperçurent « une pierre de piastre biscornue, et au-dessus, au milieu, une croix gravée avec un sizeau.... Icelle pierre eslevée sur deux pierres de chascun costé, de moillon de pierre dure de
(1) 1639, in'4°> liv. IV, p. 365.
trois pieds de hault, appuyée contre la roche de piastre, en forme de table ou austel. » C'était un autel, en effet, sur lequel dans les premiers temps, on était venu dire la messe en l'honneur des saints martyrs, devant la foule recueillie des fidèles. Plusieurs, avant de quitter le sanctuaire souterrain, y avaient écrit leur nom à la lueur des cierges, et tous ces noms, soient qu’ils fussent gravés avec la pointe d'un couteau, soit qu’ils fussent grossièrement écrits au charbon, étaient encore visibles.
Le bruit de cette découverte se répandit bientôt, et ce fut alors, de tous les points de Paris, une affluence de gens de toutes sortes, qui, par le nombre plus que par la piété, rappelaient la longue foule des anciens pèlerins. La reine Marie de Médicis, avec plusieurs dames delà plus grande qualité (i), vint des premières, toute la cour suivit, et pour que dans la province et à l’étranger ceux qui ne pouvaient pas voir la miraculeuse chapelle eussent au moins le moyen de
(i) Sauvai, Antiq. de Paris, t. I, p. 352. — D. Marier, Sancti Martini de Campis historia, P- 3*i-
s'en faire une idée, une grande image fut publiée avec ce titre : Représentation d'une chapelle souterraine qui s'est trouvée à Montmartre, près Paris, le mardi , 1 2e jour de juillet 1611, comme onfaisoit les fondements pour agrandir la chapelle des Martyrs, Paris, 1 6 1 1 , in-fol ( i).
Après tout ce bruit et tout ce coucours, il ne fut plus guère question de la crypte de Montmartre, On l'oublia, comme tout s'oublie. Quand le plâtrier en eut fait un puits à plâtre, il ny eut personne pour se rappeler qu’elle méritait bien un regret. C'était cependant, il n’en faut pas douter, un très-précieux monument. Paris n’en possédait pas de plus ancien ; les Thermes seuls étaient cPune époque plus reculée, « Si disait M. Edmond Leblant, le savant épigraphiste, dans un travail qu'il fit en 1856 sur cette chapelle souterraine (2), si mon opinion est partagée on verra dans la crypte de Mont-
(1) Cette pièce se trouve à la Biblioth. nationale, département des estampes, Hist.de France par estampes , t. XV, année 1611.
(2) Athenœum français du 16 février 1856,
martre un sanctuaire creusé aux premiers siècles sur la place, alors sans doute bien connue, où saint Denis et ses compagnons avaient souffert pour la foi, et dans les inscriptions murales les actes de visite de pèlerins qui y sont venus prier.
Dans la première moitié du XViiP siècle, pour peu qu’on eût encore songé à la crypte des martyrs, on l’aurait bien vite oubliée et dédaignée pour une découverte bien autrement importante dont la nouvelle se mit à courir Paris dès la fin de décembre de l'année 1737 (1). Il ne s’agissait plus de chapelle et de reliques, mais d'un incalculable trésor.
On parlait de deux figures de bronze de cinq pieds quatre pouces de haut, dont l'une représentait Osiris et l’autre Isis, ce qu i venait donner un triomphant argument à ceux qui tenaient pour l’existence du culte isiaque dans l’ancienne
(1 V.dans les Amusements littéraires ou Corresp. politique % histor ., etc., de la Barre de Beaumarchais, t. I, p. 58 et 76, deux lettres du mois de janvier 1738; et le Dict . histor. de la ville de Paris , par Hurtault et Magny, t. III,
Lutèce. Mais cela n’est rien. On avait trouvé, disait-on, dix-sept cylindres ou barriques de fer ayant chacun trois pieds de long sur onze pouces de diamètre, et dont un, s’étant ouvert, avait laissé échapper une grande quantité de médailles d'or, représentant d’un côté une figure de Cybhle , de l’autre une branche d eguy, avec des caractères indéchiffrables. Ce n’était pas moins que le trésor d'un temple et,, qui plus est, le temple lui-même avait été découvert.
Il était de forme ronde ; dix-huit arcades de marbre le soutenaient; au milieu s’élevait un vaste autel d'argent orné de douze statues d’or tenant des boucliers et des épées d’argent. Une autre chapelle était auprès, où se voyaient huit statues aussi d’argent, représentant des femmes de la plus belle taille, etc., etc. Qui donc avait fait cette merveilleuse trouvaille ? Un pauvre oculiste nommé Dubois, qui, s étant un jour égaré sur le versant qui regarde Clignancourt dans les touffes de verdure dont était alors entourée la fontaine Saint-Denis, avait aperçu l’entrée d’un souterrain, y avait pénétré, et, trouvant toutes ces merveilles sur son chemin, ne s’était arrêté qu’après une
marche de sept heures, « pendant laquelle il avait, disait-on, beaucoup souffert de la fraîcheur. » Le souterrain, lui faisait-on dire, était parfaitement bien voûté ; il se dirigeait du côté de Paris, et venait aboutir en ligne droite à l'é- 1 glise Saint-Leu, dans la rue Saint-Denis.
Tout cela n’était, bien entendu, que mensonge ; l’effet d’une berlue subite tombée sur les yeux de notre oculiste, La crédulité avait commencé, l'exagération avait continué, et la mystification avait fait le reste.
Vint un honnête homme de savant qui rétablit les faits dans leur naïve vérité, et que resta-t-il de tout cet échafaudage de merveilles ? La découverte d’assez insignifiants débris d'une villa romaine, de laquelle auraient peut-être dépendu des thermes , beaucoup moins importants bien entendu que ceux de Julien à Lutèce ; et quelques brimborions d’antiquités. « Il n'y a, écrivit-il dans le mémoire en forme de lettre qu’il voulut bien consacrer sérieusement à cette chose si peu sérieuse (i), il n'y a de vraisemblable en tout cela que la rencontre qu’on a pu faire de quelques médailles de
i) Mcrcurcdc France , janvier 1738, p. 47-53.
bronze, de morceaux de marbre ou d’albâtre, en remuant les terres (i). »
Le sauvant dont je parle ici était ce bon abbé Lebeuf, dont on s’apprête à réimprimer le chef-d’œuvre, Y Histoire du diocèse de Paris , prodige d érudition, où malgré les progrès de la science moderne, on ne trouvera guère à ajouter et moins encore à corriger.
C’était un homme comme on n’en voit plus. Il ne vivait que pour la science et dans la science. L’arracher au passé, c’était le faire sortir de son plus beau rêve, et il ne marchait dans le présent ’ que comme un homme qui n’est pas bien éveillé. Il ne connaissait rien du monde, et ce qu’il en comprenait ne semble pas le lui avoir fait beaucoup estimer, comme vous allez voir. « Nous avions, écrit l’abbé Barthélemy à madame du Deffand(2), nous avions été, lui et moi, députés par l’Académie à Clichy, pourvoir quelques antiquités qu’on venoit de découvrir. Je
(1) Le plus curieux de ces débris était un grand tronçon d’albâtre, avec un fragment d’inscription sur lequel on pouvait lire quelques mots signifiant peut-être Leutetia civitas.
(2) Correspond, inêd. de madame du Dcffand, , de Ja duchesse de Choiseul , de Vahhè Barthélemy, etc., 1858, in-8<>, t. II, p. 176.
ne sais par quel hasard nous y allâmes avec M. de Malesherbes, M. Boutu, et, je crois, le président de Cotte. Il avoit plu, on trouvoit plaisant de s'éclabousser, de se poursuivre à coups de mottes de terre, et de faire toutes les polissonne! ies possibles. L’abbé Lebeuf marehoit lentement, et je lui dis « Que pensez-vous « de ces jeux-là ? » Il me dit tout naturellement : « C'est apparemment là ce « qu'on appelle le ton de la bonne com- « pagnie. »
Quelle profondeur de méprisante ignorance à l’égard du monde dans ces simples paroles du savant!
En 1846 fi) un nouveau bruit de trésors découverts courut dans Montmartre et descendit jusque dans Paris, ou l’on s’en émut quelque temps. Ce bruit disait qu'on était sur la trace des richesses de l’abbaye, sauvées par la dernière abbesse, madame de .Montmorency-Laval (2), et cachées par elle
1 V. les journaux du commencement de juillet 1846.
(2 La rue de Laval lui doit son nom. Les rues de Bellefonds, de Rochechouart, de la Rochefoucauld, de la Tour d'Auvergne ont eu pour marraines les abbesses qui avaient précédé madame de Laval.
avec l’aide d’un vieux domestique dans un souterrain placé sous la serre du château bien connu des Montmartrais, les Folies-Montigny . Le seigneur, M. le comte Chartraire de Montigny, arrêté et exécuté pendant la Révolution, n’avait rien dit de ce secret, que peut-être même il n'avait pas connu ; madame de Montmorency, l’abbesse, n’en avait pas davantage parlé, avant de porter, elle •aussi, sa tête sur l’échaîaud ; mais le vieux domestique, nommé Beuchot, avait enfin tout révélé. Près de mourir, il avait indiqué à une dame qui le soignait l’endroit où le trésor était caché. Cette dame ne tenta rien pour la découverte jusqu’au jour où le terrain recéleur fut devenu une propriété communale. Les démarches à faire près des propriétaires l’effrayaient. Enfin l’acquisition faite par la commune lui permettant de ne plus s’adresser qu’à celle-ci, elle se décida. Une somme de 600 fr. fut déposée par elle à lamairie de Montmartre, comme premier dédommagement des dégâts indispensables. Les fouilles commencèrent.
Qu’en résulta-t-il ? Je crois qu’on cherche encore.
Le palais du roi de Home
Il n’est pas de coin de Paris qui ne soit entamé par la sape municipale. Elle s’attaque même aux montagnes. Je ne serais pas surpris qu'un de ces jours Montmartre, ce MontBlanc, ce Cliimboraço de la banlieue parisienne, ne fût perforé d'outre en outre par un tunnel, pour abréger le chemin aux bourgeois pressés d’arriver à Clignancourt. En attendant, ce sont d’autres sommets qui sont vaillamment attaqués. La montée de Cliaillot est entamée au vif en deux endroits: ici pour donner passage à l'Avenue d’Iéna : là pour faire place au boulevard de l’Empereur, qui s’en ira en droite ligne du Coursla-Reine à l’avenue de Saint-Cloud.
Les deux grandes voies effleureront la
rampe si roide du Trocadéro , et ce sera, on peut le dire, une terrible difficulté tournée. Chemin faisant, quoique ces quartiers semblent assez jeunes et ne soient pas habités par une population bien nombreuse, plus d’une histoire sinistre, comique ou galante, perdra son cadre.
Sans aller plus loin que le quai dont le parrain est le brave général de Billy , mort à cette bataille d ' Iéna qui devait elle-même baptiser de son nom et de sa gloire le pont du Champ de Mars (i); sans prendre même la peine de grimper la rampe du Trocadéro , je trouve à faire une ample moisson d’anecdotes: disonsles vite, car peut-être, à cause des impitoyables démolitions qui balayent tout, on ne pourra bientôt plus les cueillir à leur vraie place.
Je passerai rapidement devant la Manutention des vivres militaires , qui englobe dans son vaste terrain l’espace occupé, sous Henri IV, par une fabrique de savon (2), et plus* tard par cette fa-
1 Décret de Varsovie du 13 janvier 1807.
(2) V. dans les Archives curieuses de Vliistoire de France , ire série, t. XV, p. 265, le Mémoire concernant les pauvres qu’on appelle enferme
meuse manufacture de tapis, appelée la Savonnerie , à cause de la première destination des bâtiments. Je ne donnerai qu'un coup d’œil à la célèbre pompe à feu, ou, si je m'y arrête, ce sera seulement pour vous rappeler le distique dont en 1778, on salua la création de cette doyenne des machines â vapeur, établie par les frères Périer, et remplacée, depuis 1857, par une autre bien supérieure, comme force et comme combinaison mécanique. D'un seul coup de piston elle élève 1,200 litres d’eau!
Ici , disait le faiseurs d'épigrammes de 1778, qui, tout en riant, ne pouvait s’empêcher d’admirer l'invention, si grosse de merveilleuses promesses,
Ici, vois, par un sort nouveau,
Le feu devenu porteur d’eau.
L'histoire d’une maison voisine est un peu plus ancienne, sans aller pourtant au delà du même siècle : elle remonte à madame de Pompadour, qui fut ici dame et maîtresse. C’était dans le temps le moins frivole de son règne, où, de concert avec le marquis de Marigny, son , frère, et l’architecte Gabriel, elle faisait activement travailler à l’Ecole militaire,
dont la création lui est réellement due, et pour laquelle, il faut le dire à sa gloire, elle dépensa une forte somme de ses propres deniers (i).
Afin d’être plus près de cette fondation chérie et de n’avoir qu’à traverser la Seine en barque pour aller surveiller les travaux, elle venait loger à certains jours dans le charmant pavillon qu’elle possédait sur ce quai, nommé alors le quai de Chaillot ou de la Conférence .
Un joli parc en dépendait; il a disparu ainsi que le pavillon.
(i Elle écrivait, le 3 janvier 1751, à la contesse de Lutzelbourg : « Cette École royale sera bâtie auprès des Invalides. Cet établissement est d’autant plus beau que Sa Majesté y travaille depuis un an, et que ses ministres n'v ont nulle part, et ne l'ont su que lorsqu'il a eu arrangé tout à sa fantaisie. » La fantaisie, qui lui servait ici de ministre, c'était madame de Pompadour. Quatre ans après, l'ouvrage était en bonne voie, mais marchait lentement; c'est alors que la marquise se décida à employer sa fortune. «J’ai dit, écritelle, le 15 août 1755, à Pâris-Duverney, j’ai dit, à Gabriel aujourd'hui de s’arranger pour remettre à Grenelle les ouvriers nécessaires pour finir la besogne. Mon revenu de cette année ne m'est pas encore rentré. Je l’employerai en entier pour payer les quinzaines des journaliers. »
Une autre petite maison, où les souvenirs sérieux ne se mêlent pas, comme dans celle-ci, aux souvenirs de la galanterie, est tout auprès. C'est celle que vous pouvez apercevoir au bout de la longue avenue où les bustes de Néron et d’Agrippine surmontent les pilastres de la grille d’entrée. Ce petit séjour n’a rien perdu de sa physionomie; tout y révèle l’époque de la coquette où il fut construit, et il semble qu’on y va entendre encore, au détour d’une allée, derrière un arbre, le spirituel éclat de rire de Sophie Arnould, qui en fut longtemps la galante châtelaine. Un cèdre bien vieux, qu’elle vit bien jeune, existe encore; vous en pouvez voir les rameaux toujours verts débordant au-dessus de la muraille, et projetant sur le quai leur éternel ombrage. Le jardinier qui l’a planté, il y a soixante-seize ans, vit toujours, selon M. Lefeuve (i).
Oue d’intrigues nouées et dénouées ici!
Que d’aventures galamment préparées!
Que de petits complots! Mais pas un ne valait. Dieu merci ! celui qui ftit tramé
(i Les anciennes maisons Je Paris , art. quai
W BILLV.
dans le voisinage, et dont le dénouement fut si terrible.
Je parle de la conspiration contre le premier consul, hardiment couvée dans une maison proche de celle-ci, au n° io du quai de Billy. C’était, chose rare en ces sortes de combinaisons lâchement mystérieuses d’ordinaire, c’était un complot vaillant, Georges Cadoudal, qui en était le chef ne voulait agir qu’en plein jour et à force ouverte. « Georges, dit Desmarest qui connut bien l’affaire, car il fut chargé de la déjouer, ne marchait contre le premier consul qu’à la condition de le frapper de l’épée dans un choc militaire, et non sous la forme clandestine du meurtre (i). » Toute autre entreprise, quieût plus ou moins ressemblé à celle de la machine infernale, lui eût paru une lâcheté. La maison du quai de Chaillot , pour lui donner le nom qu’il portait alors,, avait semblé tout à fait propre à la préparation du coup de main, et comme point d'appui pour l’attaque. C’est delà qu’on se serait élancé, sabre aux dents, contre le premier consul, au moment où,
(i) Témoignages historiques, ou Quinze ans de haute police, 1833, in-8°, p. 88.
entouré de son escorte, il passerait sur le quai, en se rendant à Saint-Cloud.
« Soixante-dix à quatre-vingts hommes d élite, appelés du Morbihan, dit quelque part M. Th. Muret, devaient déboucher tout à coup de la maison louée dans ce but, et livrer en plein soleil, le sabre à la main, ce nouveau combat en champ clos. Telle était l'entreprise que Georges avoua hautement devant ses juges, et qui, — les hommes de bonne foi de tous les partis en conviendront, — ne ressemblait nullement au crime odieux de la machine infernale. La victoire obtenue, le plan était donc que le comte d'Artois et le duc de Berry, attendus à Paris, se montreraient à la population, et que le premier consul serait envoyé en Angleterre. Par une circonstance remarquable, la prison que lui destinait le gouvernement britannique, était, à ce qu’il paraît, cette même île Sainte-Hélène qui le reçut douze ans plus tard. Nous tenons, ajoute M. Muret, ce curieux détail du général Brèche, l'un des principaux compagnons de Georges qui, au moment où la conspiration fut découverte, était parti pour la Bretagne, afin d’y choisir la petite phalange de combattants et de l'amener à Paris. »
On sait commentée coup manqua sans avoir pu être tenté; comment justice fut faite et à quel rang suprême monta bientôt celui dont le complot avait, de si près, menacé la tête.
C’est dans ce même quartier que Napoléon voulut élever l'un des monuments dont la construction lui tint le plus au cœur. Cet édifice, où la magnificence de l'Empereur eût tout mis en œuvre pour satisfaire la tendresse du père, était le Palais du roi de Rome . Les bâtiments devaient couvrir ces hauteurs qui, sous le règne suivant, reçurent, comme par ironie, le nom de Trocadero. Ce ne fut qu’un projet, un rêve, mais on y crut longtemps, tant I on était accoutumé à voir exécuter tout ce que projetait, tout ce que rêvait ce génie. Il y eut, d’ailleurs, des travaux commencés, des terrains acquis, des fondements jetés.
Le meilleur témoignage que nous ayons sur cette gigantesque entreprise est celui des deux architectes Percier et Fontaine (i) qui furent chargés de la conduire, au milieu de plans infinis
(i) V. leur article Napoléon architecte, dansla Revue de Paris, juillet 1833, p. 33.
dont le plus ou moins de splendeur se réglait, à chaque changement, sur la fortune, plus élevée ou plus abaissée de celui qui commandait.
D’abord, quand trois mois avant la naissance du roi de Rome, les travaux commencèrent sur ces hauteurs, de la base au faîte, il ne s'agit pas moins que de la construction d’un palais capable d'éclipser en magnificence et en étendue, les plus beaux et les plus vastes du monde.
L’Empereur régla lui-même la disposition générale, « selon laquelle, disent MM. Fontaine et Percier, plusieurs travaux de maçonnerie et de terrassement ont été faits. » Ils donnent une description du monument, dont le détail serait trop long à reproduire ici, puis ils résument son aspect général en quelques lignes, qui permettront fort bien d’en juger: « Ceux, disent-ils (i), qui pourront se représenter un palais aussi étendu que celui de Versailles, occupant avec ses accessoires le rampant et le sommet de la montagne qui domine la plus belle partie de la capitale, avec les moyens
Ci) Ibid., p. ,36.
d’accès les plus faciles, n'hésiteront point à penser que cet édifice aurait été l’ouvrage le plus vaste et le plus extraordinaire de notre siècle. »
Survinrent les désastres de 1812, dont le contre-coup se fit sentir jusque dans les travaux de la montagne de Chaillot. Tout dut rentrer en terre avant presque d’en être sorti. Le malheur avait appris la modestie à Napoléon, ou du moins l’avait désenchanté des palais trop magnifiques. Il ne voulait plus sur les hauteurs de Chaillot qu'un petit S ans- S o uci, comme celui de Frédéric avant Rosbach.
Endolori de ses chutes à Moscou et à Leipsick, il ne rêvait désormais qu’une retraite de convalescent (1).
De nouveaux et plus graves malheurs lui défendirent bientôt jusqu’à l’espoir de ce refuge modeste. Après l’île d’Elbe, sa pensée y revint, et les architectes eurent l'ordre d’y retourner avec leurs maçons. « Mais, disent MM. Fontaine et Percier (2), quoiqu'un assez grand nombre d’ouvriers ait été occupé à continuer les terrassements et les fouilles du pâli) Napoléon architecte , p. 36.
(2) Ibid., p. 38.
lais, il nous fut impossible de retrouver les illusions du rêve qui venait de finir. » Ils n'avaient que trop raison. Le souvenir de Napoléon, de ce côté ne fut bientôt plus qu’une ombre qui s’effaça devant une autre, la gloire du vainqueur du Trocadero, pour lequel fut rêvé sur cet emplacement, propice aux vains projets, un monument qu’on n’a pas vu plus que l'autre.
(Ju’était-il résulté de tout cela ? Pour un palais qui ne devait pas être, la destruction de pauvres petites maisons qui ne demandaient qu’à vivre encore, ou qui désiraient pour dédommagement de leur disparition un prix qu’elles n’obtenaient pas toujours. Je vous dois, à ce propos, une anecdote peu connue et bonne à connaître. On y verra que si l'Empereur, rendu modeste, rêva Sans Souci sur la montagne de Chaillot, il n'y trouva pas toujours le meunier qui refuse de vendre le bien de ses pères.
Dès que le bruit du projet impérial s’était répandu, la population, d'ailleurs peu nombreuse, de ces quartiers s’était émue vivement, mais en sens assez contraires.
Parmi les proprietaires, il y en eut qui
virent là une fortune, d’autres un danger. Ceux-là se réjouissaient, ceux-ci se plaignirent. Dans le nombre de ces derniers se trouvait un propriétaire, depuis longues années receveur de l’octroi, qui, voyant que le plus clair de tout cela était la panique de ses locataires, déménageant en hâte, de peur d’être forcés de déménager, présenta sans tarder une requête à M. le comte Daru, intendant de la maison de l’Empereur.
Comme elle fut trouvée assez plaisante pour mériter d’être recueillie, je vous en citerai le plus curieux fragment : « Je suis, dit le suppliant, propriétaire d’une vaste maison sur le quai de Billy, n° 62 ; les entrepreneurs du palais du roi de Rome ont prononcé sa sentence, ils l’ont marquée de la pierre noire : ceux qui l’habitent en sont instruits et s’empressent de la quitter, autant par respect que par prudence. Il en résulte que pour peu que cette émigration continue, il ne restera pour habitants que quelques terrassiers du pontd’Iénaet les hirondelles.
Vous concevez, monsieur le comte, qu'avec de tels locataires, il est difficile à un bourgeois d’acquitter ses charges.
« Pour éviter donc que ma ruine pré-
cède celle de ma maison, j’ose proposer à Sa Majesté deux moyens : le premier serait de l’utiliser pour son service, en m'assurant son loyer, d’après l’estimation qui en sera faite, et ce jusqu’au jour de mon décès, qui ne peut tarder ; le dernier serait d’en accélérer l’acquisition, de me payer en monarque juste et libéral, comme l’est le nôtre, en ordonnant que le remboursement s’en fasse le plus promptement possible, attendu que j’ai des créanciers sur les bras et des cautionnements à relater, etc. »
Le brave homme ne s’en tint pas à cette requête. Il était commis et connaissait les catacombes de la bureaucratie. Il eut peur que les cartons de l intendance ne fussent des abîmes d’ou sa supplique ne sortirait pas. Il en rédigea une seconde, mais cette fois pour l’Empereur lui-même, et afin qu’elle fût digne de celui qu’elle allait solliciter, il l’écrivit dans la langue des dieux. D’abord, il explique les faits le mieux qu’il peut :
Sire, au pied du Capitole
Qui va couronner Chaillot,
Je possède un hormitage Habité par l'indigent.
Qui prudemment déménage.
Et ce, depuis qu’il apprend Que Napoléon le Grand,
Qu’on appelle aussi le Juste,
Destine ce bâtiment A servir incessamment De rampe au palais d’Auguste . . .
Ensuite, il explique ce qu’il désire, fait humblement ses petites conditioas, puis reprenant sa supplique :
On prétend qu'au roi de Rome,
J’aurai bien dû m’adresser,
Mais, Sire, à vous c'est tout comme,
Je suis sûr qu’en pareil cas Il ne vous dédira pas.
Je crois donc tout me promettre Si Sa Majesté veut mettre En marge de cet écrit :
Soit fait ainsi qu'il est dit.
L’Empereur se fit lire la requête, s’en amusa beaucoup, et accorda autre chose que ce qu’elle demandait. Il nomma le pétitionnaire concierge du palais du roi de Rome ; fort belle place si elle fût venue (i). Mais un palais chimérique ne
(i) Elle eût notamment donné droit à un fort beau logement. Il entrait dans le plan des deux architectes que « les petits pavillons isolés en avant des rampes auraient logé les portiers et les corps de garde pour surveiller les entrées. »(Àfopolèon architecte , p. 35.)
peut avoir qu'un portier imaginaire ! c'est ce que fut le propriétaire rimeur avec sa pétition en rimes.
Le nom de Napoléon, assez impertinemment effacé sur ces pentes par celui du duc d’Angoulême, n y reparut qu'un jour, vers 1840. On se demandait beaucoup alors où l'on placerait le tombeau de celui dont sainte-Hélène venait de rendre les restes. Napoléon avait désiré qu'on mit sa tombe auprès de la Seine et l’on cherchait un endroit favorable sur l’une et l'autre rives. Ceux qui le voulaient sur la rive gauche, aux Invalides, finirent par l’emporter; mais ceux qui le voulaient sur la rive droite, au Trocadéro, en face du champ-de-Mars, ou son ombre eut présidé de haut à tous les jeux militaires, étaient certes bien mieux inspirés.
« Pour nous, — écrivit alors M. Vitet(i ) l'un des plus chauds partisans de cette idée heureuse, qu'il combinait sans peine avec le projet de monument présenté par >1. Marochetti, — pour nous, il est un autre emplacement, qui semble mieux
(1) Revue îles Deux Mondes . icr sept. 1840. — M. Vitet a reproduit l’article dans ses Etudes sur les beaux-arts et la littérature, 1846, 2 vol. in- 18. V . la p. 314 du t. I.
choisi : c’est un lieu prédestiné en quelque sorte à recueillir cette dépouille mortelle de Napoléon et plus d’une fois longtemps avant qu’il fut question du retour de ses cendres nous y avions rêvé son tombeau. Je veux parler de cette place où lui même avait jeté les fondements du palais du roi de Rome. Ce terrain par sa grandeur, par son élévation, par son isolement semble fait à dessein pour un tel monument, Je n'ajouterais, continuet-il, au projet de M. Marochetti qu’un grand et large soubassement , sur le haut de la colline, et auquel on parviendrait parles deux rampes actuelles. Ces rampes revêtues de murs et de terrasses prendraient elles-mêmes un caractère monumental. Au dessus du grand soubassement,je placerais à la manière antique un triple rang d’arbres toujours verts, et c’est au-dessus de cette masse de verdure épaisse et sombre que se détacherait sur le ciel la silhouette pyramidale du monument, si heureusement accidenté par les quatre figures assises aux quatre angles si hardiment couronné par la statue équestre.
« C'est là que Napoléon voulait élever la demeure de sa dynastie naissante ; c’est
là que sa dynastie éteinte serait ensevelie avec lui. Il dominerait ce nouveau Paris dont il fut pour ainsi dire le créateur, ces rives de la Seine, qu'il voulait couvrir d une longue ligne de palais : à ses pieds sous son regard s’étendrait le Champ-de-Mars : le spectacle des manœuvres réjouirait encore son ombre, et quand vers le matin nos jeunes soldats viendraient s’exercer aux fatigues du métier des armes, ils verraient au-dessus de leur tête cette grande figure s'éclairer des rayons du soleil levant, comme un phare lumineux, placé là pour leur montrer le chemin des combats et de la victoire. »
Le projet était plein de poésie et de grandeur; on était à une époque prosaïque et mesquine : il fut repoussé.
Le donjon de Jean sans peur.
Les choses dont nous venons de parler sont trop jeunes encore pour prêter complètement à la légende, retournons, pour qu’elle soit plus à l’aise, aux vieux murs et aux vieilles tours. Quoique l’ancien Paris ne soit plus guère facile à découvrir dans le nouveau, nous n’aurons pas à fureter longtemps pour y faire encore une découverte intéressante.
Entre la rue Saint-Denis et la rue Montorgueil, vers le centre de ce dédale de ruesau milieu duquel le boulevard de Turbigo va bientôt jeter son éclaircie, nous trouverons ce que nous cherchons.
Tout au fond d’une cour de la maison profonde qui porta longtemps le n° 3 de la ru e Pavée-Saint-Sauveur , et qui, depuis 1851, est passée sous le n° 23 de la rue du Petit-Lion, s’élève une tour qua-
drangulaire, remarquable à toutes sortes de titres: par sa position vraiment inattendue au fond d'un hôtel style LouisXV, par sa hauteur et par quelques détails de construction qui portent leur date et leur histoire. Sans être même très-familier avec le moyen âge, on voit du premier coup d’œil qu’on a ici affaire à un monument des premiers temps du XVe siècle. On ne se trompe pas, comme nous allons voir.
Cette tour mesure vingt et un mètres de la base au faîte (i), elle est de construction solide, toute en pierres de taille soigneusement appareillées. Plusieurs baies ogivales s’étagent sur ses deux façades, larges chacune de huit mètres, et aussi sur ces côtés, qui ont chacun la moitié de cette largeur. De robustes et élégants mâchicoulis servent de frange à la terrasse en encorbellement qui couronne la tour (2).
(1) C’est la mesure exacte donnée par M. le comte A. d'Héricourt dans sa curieuse notice sur X Hôtel d'Artois à Paris, 1863, in-40, p. 4. La Tynna avait dit à tort quatre-vingt-six pieds.
Dict. des rues de Paris , 1816, in-8°, p. 450.)
(2) M. Albert Lenoir, dans la Statistique monumentale de Paris 3e série, 28e livraison, pl.
L’intérieur, quoique la distribution en ait été singulièrement dénaturée, est fort curieux à visiter en détail. La haute salle voûtée en ogive, qui en occupait la plus grande partie, n’existe plus. On y a disposé, comme des alvéoles dans une ruche, plusieurs étages de petits logements où s’agite toute une population d'ouvriers. Des ménages complets vivent et travaillent dans cet espace jadis occupé tout entier par une seule chambre féodale.
L'escalier, qui s’arrête aux deux tiers du donjon est logé dans une tourelle à pans coupés, dont la porte s’ouvre sous une voûte affaissée. Il est resté intact, avec ses cent trente-huit marches de pierre tournant autour d’une colonne, comme les lames d'un éventail autour de leur pivot; avec ses portes carrées à moulures, avec ses fenêtres semblables à des meurtrières, et enfin avec l’étrange ornementation symbolique dont celui qui le fit construire ordonna de décorer son sommet.
Dans l’aspect général de cette tour, il
182, a donné de cette tour un très-exact dessin, réduit par Fichot pour X Itinéraire archéologique de Paris, de M, Guilhermy, p. 299.
y a une date ; dans l'ornementation du plafond de l’escalier, il y a une histoire. Figurez-vous, posé sur le chapiteau de l'arbre ou colonne de grès autour de laquelle tournent les degrés, une sorte de caisse ronde en pierre, ou, comme dit La Tynna, « un baquet » cerclé de trois doubles anneaux. Les tiges d’un chêne vigoureux s’en élancent, et de leur feuillage abondant vont tapisser toute la voûte, env décrivant avec leurs robustes nervures quatre travées d’ogives. Rien de plus bizarre, mais rien île plus élégant aussi, que cette ornementation feuillue, que cette vigoureuse végétation de pierre. S’il n'y avait pas d’autre emblème, on pourrait se croire dans la dépendance de quelques-uns de ces nobles séjours que Louis, duc d'Orléans, frère de Charles VI, possédait dans Paris 0).
i Nous ne lui connaissons pas moins de quatre hôtels à Paris : celui de la Poterne , près de Saint- Paul, sorte de petit Sérail, auquel le peuple donnait le nom d'hôtel Pute y musse, que la rue voisine a conservé, légèrement altéré ; l'hôtel d’Orléans, au faubourg Saint-Marcel, qui vit cette terrible fête de Carnaval d'où Charles VI sortit fou, et dont le nom de la rue d'Orlians+Sdint* Marcel est encore un souvenir: Khôtel deCouey
Il avait en effet pour emblème et il faisait sculpter partout, avec cette devise: je V ennuie (i), de lourds bâtons, noueux comme les branches du chêne de pierre qui répand ici son feuillage. Mais lorsqu’on cherche un peu, on s’aperçoit vite que, loin d'être chez le duc d’Orléans, on se trouve chez son ennemi, le duc de Bourgogne, chez Jean sans Peur, celuilà même qu’il ennuiait . Dans le tympan ogival d’une des baies extérieures, sur le côté gauche de la tour, sont sculptés au milieu de fleurons gothiques, un fil à plomb et deux rabots , dont la vue fait frissonner lorsqu’on sait ce qu’ils veulent dire; quand on connaît l’espèce de défi dont ils sont la menaçante expression. Ces deux rabots du duc Jean signifient que tôt ou tard les bâtons noueux du duc Louis seront rabotés et que Bourgogne enfin aura raison d’Orléans (2).
à Chaillot ; et enfin le plus vaste de tous, l’hôtel de Behaigne ou de Bohême, dont il sera parlé tout à l’heure.
(1) On écrivait ce mot avec un seul n, et comme Vu avait alors la forme du v, on crut longtemps que la devise du duc était je V envie et non ]eY ennuie. Ce qui était un gros contre-sens.
(2) Le duc Jean mettait des rabots partout,
Le meurtre nocturne du 23 novembre 1407 prouva que ce n'était pas une menace vaine. Le brutal emblème était pour ainsi dire la fleur d'une vengeance dont cet assassinat de la rue Barbette fut le fruit sanglant (1).
Maintenant vous savez qui fit bâtir le donjon de la rue du Petit-Lion : les rabots de pierre vous ont assez dit que c était le duc Jean ; et de plus vous devinez sans doute dans quel dessein il le fit construire.
même sur ses habits et sur la livrée de ses gens. ( V. L. de Labo r de, Glossaire p. 368, 476.'! « Le nivel de maçon avec son ptommet » n’était pas moins son emblème. Le ierjanvier 1410, suivant Monstrelet,les joyaux d’or qu’il donna, comme étrennes, à ses familiers, avaient tous cette forme . C’était un présent et un mot d'ordre ; Jean sans Peur voulait dire par là qu’il lui tardait d'aplanir le terrain où le gênaient encore le fils de sa victime, le dauphin Charles et ses amis les Armagnacs.
(1) Le meurtre eut lieu rue Vieille-du-Temple, dans la partie qui s’appelait alors rue Barbette , en face de l'hôtel de ce nom, dont il reste encore une tourelle en encorbellement au coin delà rue des Francs-Bourgeois, et de l'autre côté en face de l’hôtel de Rieux, remplacé aujourd’hui par 1<^ charmant hôtel qu'Amelot de Bisseuil fit bàtii vers 1660. Il porte le no 47 de la rue Vielile-du- Temple et fait face à la rue des Rosiers,
Ici ce fut l’effroi qui inspira cet homme sans peur . Louis d’Orléans avait laissé des amis qui pouvaient devenir ses vengeurs. Jean de Bourgogne les craignit, et se mit sur ses gardes.
La tour qu’il fit solide pour qu’elle lui fût un sûr refuge, et haute à l’avenant, afin d’y dominer mieux le mouvement du populaire, fut bâtie par lui, trois ans après le meurtre, lorsqu’obligé de revenir à Paris, il pensa qufil y avait tout à craindre de la veuve et du fils de sa victime.
C’est en 1410 (1), qu’il l’ajouta aux défenses déjà très-fortes du vaste hôtel qui lui était échu huit ans auparavant dans
(1) Il ne me semble pas douteux, en effet, que Monstrelet (édit. Buchon, in-8°, t. I, p. 240) ne parle de notre donjon lorsqu’il dit, sous cette date de 1410, que Jean sans Peur « fist faire et édifier à puissance d’ouvriers une forte chambre de pierre bien taillée,*?// manière d'une tour, dedans laquelle il se couchoit par nuict. Et estoit ladite chambre fort avantageuse pour le garder. » Il ne s’y retirait que bien entouré. On voit en effet par les Comptes de Jehan dePressy, fol. 215. « que le duc se faisoit accompagner, dans Paris, par plusieurs arbalestriers et les tenoit en son hostel d’Artois pour la sûreté de sa personne ; » et que « Estienne Lambin estoit gouverneur de 64 arbalestriers et Colas de Gennes de 35.»
qo —
le partage des biens de sa mère, Marguerite, cette bonne comtesse tV Artois, dont l’extrémité de la rue Montorgueil garda si longtemps le nom (i).
C’était une demeure vraiment royale que cet hôtel, dès lors appelé indifféremment d 'Artois ou de Bourgogne. Paris i n’en possédait pas de plus grand ni de mieux défendu, point capital en ce temps où les seigneurs, lorsqu'ils étaient dans Paris, se battaient d’hôtel à hôtel, comme de châteaux à châteaux, lorsqu'ils étaient dans leurs domaines.
Le mur bâti par Philippe-Auguste, de j
(i) Cet hôtel d'Artois avait été b;\ti du temps > de Saint- Louis, par le comte Robert, qui mourut I si glorieusement à la Massoure. On le confisqua 1 sur son petit-fils après le honteux procès où il fut condamné comme envousteur et faussaire. ( V. j la curieuse notice de M. Le Roux de Lincy, Rev. • de Paris, 21 juillet et 4 août 1839'. Le dauphin - Jean le reçut en présent. Devenu roi, il le rendit il â la comtesse Marguerite, lorsqu'elle épousa son j fils Philippe le Hardi. Elle possédait à Paris, en outre de cet hôtel, celui de Flandres , sur l’emplacement duquel se trouve aujourd’hui l'hôtel des Postes. A l'époque du partage de ses biens, Jean sans Peur eut A choisir. Il prit l’hôtel d’Artois et laissa l'autre à son frère Antoine, duc de Brabant, Guillebert de Metz, p. 65, dit qu'il Ici | lui donna, mais il se trompe.
ii go à 12 ii, qui, depuis la construction de la nouvelle enceinte de Charles V, achevée en 1383, avait cessé d’être une défense pour la ville, servait de clôture à l’hôtel d’Artois qui semblait y avoir été comme accrochée du côté de la rue Mauconseil (1); clôture redoutable, mais que le donjon de Jean sans Peur renforça encore d’une façon singulière. Il s’adossait à l’une des hautes tours rondes de Philippe-Auguste, dont nous avons vu les assises souterraines, en visitant la cave. Il s’appuyait à droite et à gauche sur deux solides pans de la muraille qui, d’un côté, s’allait joindre, rue Saint-Denis, à la Porte aux Peintres (2), et, de l’autre, rue Montorgueil, à la Porte au comte d? Artois, près du cul-de-sac de la Bouteille (3) ; et combinant ainsi sa force plus jeune avec celle des anciennes fortifications, il donnait à l’hôtel du duc deux défenses pour une.
N’était-il pas curieux de trouver un
(1) L’entrée de l’hôtel était rue Pavée. Piganiol, t. III, p. 314.)
(2) Au n« 216 de larue Saint-Denis. Elle ne fut démolie qu’en 1535.
(3) Au n° 31 de la rue Montorgueil. CVcte porte subsista jusqu’en 1498,
tel appareil de guerre au milieu de Paris? N’était-il pas étrange surtout de voir une vieille muraille s’éterniser avec ses tours et ces créneaux, longtemps après que la ville, montant toujours, l’avait dépassée et qu’une autre enceinte l’avait rendue inutile? Tout le monde, seigneur, bour- ■ geois, gens du peuple, trouvait cela naturel alors et s’en accommodait. Les tours devenaient des refuges pour les pauvres gens ; dans les fossés restés béants, s’entassait une population de mendiants et de bandits, et sur les murailles on faisait des jardins, on disposait des promenades, on alignait des jeux de boules.»
Elles étaient assez épaisses pour cela.: La courtine que l’on démolit en 1862,1 sur l’ancienne place Saint-Michel, n’avait pas moins de deux mètres d’épais-l seur.
A la fin d'un manuscrit du Vatican Galliœ historia, ab anno 1461 ad an num 1467 (1), se trouve un curieux pas : sage au sujet des promenades qu’on fai sait à la nuitée tout le long et sur le
1) In-40, p. 106. — Ce manuscrit est cité dan la Bibiioth. histor. de la France, supplément] n° 17,297.
vieilles murailles de Paris. Il y est parlé d’un autre duc de Bourgogne, Philippe le Bon, et d’un autre duc d’Orléans, le père de Louis XII, lesquels, en se promenant et sans quitter l'ancienne enceinte, se rendaient de l’hôtel de Bourgogne ou d’Artois à V hôtel cC Orléans, plus tard hôtel de Soissons , dont la Halle aux blés occupe en partie l’emplacement (i) : « Alors souvent, dit le vieux chroniqueur (2), monseigneur le duc de Bourgogne et monseigneur le duc de Clèves, voire monseigneur d'Orléans et madame sa femme, sœur dudict seigneur de Clèves, alloient après souper esbattre et passer temps au long et dessus les anciennes murailles de Paris, depuys ledict hostel d'Artoys jusque dedans ledict hostel d'Orléans, vers les halles, sans que ceux de la ville les vissent. »
Jusqu’au temps de Louis XIV, il y eut de ce côté des fragments considérables de l'ancien mur. Sauvai en retrouva tout près de l’hôtellerie de la rue Comtesse-
(1) V. nos Enigmes des rues de Paris , p. 281- 28^.
\z) Alex. Petau l'appelle Jean F&uchet Bibloth . manusc., t. Br, p. 82.)
d'Artois (rue Montorgueil) qui avait pour enseigne une Bouteille , et dont l'impasse du même nom, vis-à-vis du parc aux huîtres, a pris la place. Par là, vous pouvez juger d’ici à quelle hauteur, dans la rue JMontorgueil, se trouvait la vieille enceinte. Les fragments dont parle Sauvai ( i) étaient « si longs et si entiers » qu'il les avait vus, à ce qu'il assure, servir de jeux de boules.
Alors rhoteld’Artois-Bourgogne n'existait plus depuis bien longtemps déjà Sur une partie de son terrain on avar construit, rue Mauconseil, un théâtre oi jouèrent successivement les confrères d« la Passion, les comédiens du Roi, le premiers acteurs de l'< )péra-C'omique ( 2 ) et qui fut enfin démoli pour faire plac à la Halle aux cuirs, laquelle à son tou devra très-prochainement disparaître.
1 ) T. 1«ï, p. 32. — On voit encore, gravée si une pierre de la maison n° 29 de la rue Monto gueil, à côté de l'impasse de là bouteille, cet inscription :
ICV EST
l'ancien MUR