‹ Chroniques et nouvellesChapitre 3 sur 5 · A RIPA · texte numérisé non relu

A RIPA

Je traduis d'un chroniqueur italien le détail des amours d'une princesse romaine avec im Français. C'était en •1726, au commencement du dernier siècle. Tous les abus du népotisme florissaient alors à Rome. Jamais cette cour n'avait été plus brillante. Benoît XIll (Orsini) régnait, ou plutôt son neveu, le prince Campobasso, dirigeait sous son nom toutes les affaires, grandes et petites. De toutes parts, les étrangers affluaient à Rome ; les princes italiens, les nobles d"Espagne, encore riches de l'or du nouveau monde, y accouraient en foule. Tout homme riche et puissant s'y trouvait au-dessus des lois. La galanterie et la magnificence semblaient la seule occupation de tant d'étrangers et de nationaux réunis.

Les deux nièces du pape, la comtesse Orsini et la princesse Campobasso, se partageaient la puissance de leur . oncle et les hommages de la cour. Leur beauté les aurait fait distinguer même dans les derniers rangs de la société. L'Orsini, comme on dit familièrement à Rome, était gaie et disinvolla, la Campobasso tendre et pieuse ; mais cette âme tendre était susceptible des transports

' Église de Rome dans le Translevère.

les plus violents. Sans êlre ennemies déclarées, quoique se rencontrant tous les jours chez le pape et se voyant souvent chez elles, ces dames étaient rivales en tout : beauté, crédit, richesse.

La comtesse Orsini, moins jolie, mais brillante, légère, agissante, intrigante, avait des amants dont elle ne s'occupait guère, et qui ne régnaient qu'un jour. Son bonheur était de voir deux cents personnes dans ses salons et d'y paraître en i-eine. Elle se moquait fort de sa cousine, la Campobasso, qui, après avoir eu la constance de se faire voir partout, trois ans de suite, avec un duc espagnol, avait fini par lui faire dire de quitter Rome dans les vingt-quatre heures, et ce, sous peine de mort. « Depuis cette grande expédition, disait l'Orsini, ma sublime cousine n'a plus souri. Voici quelques mois qu'il est évident que la pauvre femme meurt d'ennui ou d'amour, et son mari, qui est adroit, fait passer cet ennui aux yeux du pape, notre oncle, pour de la haute piété. Un de ces jours, cette piété la conduira à entreprendre un pèlerinage en Espagne, w

La Campobasso était bien éloignée de regretter son duc espagnol, qui pendant son règne l'avait mortellement ennuyée. Si elle l'eût regretté, elle l'eût envoyé chercher, car c'était un de ces caractères naturels et naïfs dans l'indifférence comme dans la passion, qu'il n'est pas rare de rencontrer à Rome. D'une dévotion exaltée, quoique à peine âgée de vingt-trois ans et dans toute la fleur de la beauté, il lui arrivait de se jeter aux genoux de son oncle en le suppliant de lui donner la bénédiction papale, qui, comme on ne le sait pas assez, à l'exception de deux ou trois péchés atroces, absout tous les autres.

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mi'me sans confeision. Le bon Benoit XIII pleurait de tendresse. c( Lève-toi, ma nièce, lui disait-il, tu n'as pas besoin de ma bénédiction, tu vaux mieux que moi aux yeux du Seigneur. »

C'était en quoi, bien qu'infaillible. Sa Sainteté se trompait, ainsi que Rome tout entière. La Campobasso était éperdument amoureuse, son amant partageait sa passion, et cependant elle était fort malheureuse. Il y avait plusieurs mois qu'elle voyait presque tous les jours le chevalier de Sénecé, neveu du duc de Saint-Aignan, alors embassadeur de Louis XV à Rome.

Fils d'une des maîtresses du régent Philippe d'Orléans, le jeune Sénecé avait été l'objet des faveurs les plus singulières. Colonel depuis longtemps, quoiqu'il eût à peine vingt-deux ans, il avait quelques habitudes de fatuité, mais sans insolence. La gaieté, l'envie de s'amuser de tout et toujours, l'étourderie, le courage, la bonté, formaient les traits les plus saillants de ce singulier caractère, et l'on pouvait dire alors, à la lnuange de la nation, qu'il en était un échantillon parfaitement exact. Ce caractère, dès les premiers instants, avait séduit la Campobasso. « Je me méfie de vous, lui avait-elle dit, vous êtes Français; mais je vous avertis d'une chose : le jour où l'on saura dans Rome que je a'ous vois quelquefois en secret, je serai convaincue que vous l'avez dit, et je ne vous aimerai plus. »

Tout en jouant avec l'amour, la Campobasso s'était éprise d'une passion furieuse. Sénecé aussi l'avait aimée, mais il y avait déjà huit mois que leur intelligence durait, et le temps, qui redoulile la passion d'une Itahenne, tue celle d'un Français. La vanité du chevalier le conso-

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lait un pou de son ennui; il avait déjà envoyé à Paris deux ou trois portraits de la Campobasso. Du reste, comblé de tous les genres de biens et d'avantages, pour ainsi dire, dès Tenfance, il portait l'insouciance de son caractère jusque dans les intérêts de la vanité, qui d'ordinaire maintient si inquiets les cœurs de sa nation,

Sénecé ne comprenait nullement le caractère de sa maîtresse, ce qui fait que quelquefois sa bizarrerie l'amusait. Bien souvent encore, le jour de la fête de sainte Balbine, dont elle portait le nom, il eut à vaincre les transports et les remords d'une piété ardente et sincère. Sénecé ne lui avait pas fait oublier la religion, comme il arrive auprès des femmes vulgaires d'Italie; il l'avait vaincue de vive force, et le combat se renouvelait souvent.

Cet obstacle, le premier que ce jeune homme comblé de tous les dons du hasard eût rencontré dans sa vie, maintenait vivante' l'habitude d'être tendie et attentif auprès de la princesse ; de temps à autre, il croyait de son devoii" de l'aimer. Sénecé n'avait qu'un confident, c'était son ambassadeur, le duc de Saint-Aignan, auquel il rendait quelques services par la Campobasso, qui savait tout. D'autre part, l'importance qu'il acquérait aux yeux de l'ambassadeur le flattait singulièrement. La Campobasso, bien différente de Sénecé, n'était nullement touchée des avantages sociaux de son amant. Être ou n'être pas aimée était tout pour elle. « Je lui sacrifie mon bonheur éternel, se disait-elle ; lui qui est un hérétique, \m Français, ne peut rien me sacrifier de pareil. » Mais le chevaUer paraissait, et sa gaieté, si aimable et cependant si spontanée, étonnait l'àme de la Campobasso et

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la charmait. A son aspect, tout ce qu'elle avait forme le projet de lui dire, toutes les idées sombres disparaissaient. Cet état, si nouveau pour cette âme altière, durait encore longtemps après que Sénecc avait dispani. Elle finit par trouver qu'elle ne pouvait penser, qu'elle ne pouvait vivre loin de Sénecé.

La mode à Rome, qui, pendant deux siècles, avait été pour les Espagnols, commençait à revenir un peu au\ Français. On commençait à comprendre ce caractère qui porte le plaisir et le bonheur partout où il se produit. Ce caractère ne se trouvait alors qu'en France, et depuis la révolution de 1789, ne se rencontre nulle part. C'est qu'une gaieté si constante a besoin d'insouciance, et il n'y a plus pour personne de carrière sûre en France, pas même pour l'homme de génie, s'il en est. La gueiTe est déclarée entre les hommes de la classe de Sénecé et le reste de la nation. Home aussi était bien différente alors de ce qu'on la voit aujourd'hui. On ne s'y doutait guère, en 1726, de ce qui devait y arriver soixante-sept ans plus tard, quand le peuple, payé par quelques curés, égorgeait le jacobin Bassevillo, qui voulait, disait-il, civiliser la capitale du monde chrétien.

Pour la première fois, auprès de Sénecé la Campobasso avait perdu la raison, s'était trouvée dans le ciel ou horriblement malheureuse pour des choses non approuvées par le bon sens. Dans ce caractère sévère et sincère, une fois que Sénecé eut vaincu la religion, qui pour elle était bien plus, bien autre chose que la raison, cet amour devait s'élever rapidement jusqu'à la passion la plus cifrénée.

La princesse avait distingué monsignor Ferratorra,

dont elle avait entrepris la fortune. Que devint-elle quand Ferraterra lui annonça que non-seulement Sénecé allait plus souvent que de coutume chez l'Orsini , mais encore était cause que la comtesse venait de renvoyer un castrat célèbre, son amant en titre depuis plusieurs semaines !

Notre histoire commence le soir du jour où la Campohasso avait reçu cette annonce fatale.

Elle était immobile dans un immense fauteuil de cuir doré. Posées auprès d'elle sur une petite table de marbre noir, deux grandes lampes d'argent au long pied, chefs-, d'œuvre du célèbre Benvenuto CcUini, éclairaient ou plutôt montraient les ténèbres d'une immense salle au rez-de-chaussée de son palais, ornée de tableaux noircis par le temps ; car déjà , à cette époque , le règne des grands peintres datait de loin.

Yis-à-vis de la princesse et presque à ses pieds, sur une petite chaise de bois d'ébène garnie d'ornements d'or massif, le jeune Sénecé venait d'étaler sa personne élégante. La princesse le regardait, et depuis qu'il était entré dans cette salle, loin de voler à sa rencontre et de se jeter dans ses bras, elle ne lui avait pas adressé une parole.

En 1726, déjà Paris était la cité reine des élégances de la vie et des parures. Sénecé en faisait venu- régulièrement par des courriers tout ce qui pouvait relever les grâces d'un des plus jobs hommes de France. Malgré l'assurance si naturelle à un homme de ce rang, qui avait fait ses premières armes auprès des beautés de la coui' du régent et sous la direction du fameux Canillac, son oncle, un des roués de ce prince, bientôt il fut facile de lire quelque embarras dans les traits de Sénecé. Les

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beaux cheveux blonds de la princesse étaient un peu en désordre; ses grands yeux bleu foncé étaient fixés sur lui : leur expression était douteuse. S'agissait-il d'une vengeance mortelle? était-ce seulement le sérieux profond de l'amour passionné ?

— Ainsi vous ne m'aimez plus? dit-elle enfin d'une voix oppressée.

Un long silence suivit cette déclaration de guerre.

11 en coûtait à la princesse de se priver de la grâce charmante de Sénecé, qui, si elle ne lui faisait pas de scène, était sur le point de lui dire cent folies; mais elle avait trop d'orgueil pour différer de s'expliquer. Une coquette est jalouse par amour-propre; une femme galante l'est par habitude; une femme qui aime avec sincérité et passionnément a la conscience de ses droits. Cette façon de regarder, particulière à la passion romaine, amusait fort Sénecé : il y trouvait profondeur et incertitude; on voyait l'àme à nu pour ainsi dire. L'Orsini n'avait pas cette grâce.

Cependant, comme cette fois le silence se prolongeait outre mesure, le jeune Français, qui n'était pas bien habile dans Tart de pénétrer les sentiments cachés d'un cœur itahen, trouva un air de ti-anquillité et de raison qui le mit à son aise. Du reste, en ce moment il avait un chagrin : en traversant les caves et les souterrains qui, d'une maison voisine du palais Campobasso, le conduisaient dans cette salle basse , la broderie toute fraîche d'un habit charmant et arrivé de Paris la veille s'était chargée de plusieurs toiles d'araignée. La présence de ces toiles d'araignée le mettait mal à son aise, et d'ailleurs il avait cet inscclc on horreur.

Sénecé, croyant voir du calme dans Toeil de la princesse, songeait à éviter la scène, à tourner le reproche au lieu de lui répondre; mais, porté au sérieux par la contrariété qu'il éprouvait : « Ne serait-ce point ici une occasion favorable, se disait-il, pour lui faire entrevoir la vérité? Elle vient de poser la question elle-même; voilà déjà la moitié de l'ennui évité. Certainement il faut que je ne sois pas fait pour l'amour. Je n'ai jamais rien vu de si beau que cette femme avec ses yeux singidiers. Elle a de mauvaises manières, elle me fait passer par des souterrains dégoûtants; mais c'est la nièce du souverain auprès duquel le roi m'a envoyé. De plus, elle est blonde dans un pays où toutes les femmes sont brunes : c'est imc grande distinction. Tous les jours j'entends porter sa beauté aux nues par des gens dont le témoignage n'est pas suspect, et qui sont à mille lieues de penser qu'ils parlent à l'heureux possesseur de tant de charmes. Quant au pouvoir qu'un homme doit avoir sur sa maîtresse, je n'ai point d'inquiétude à cet égard. Si je veux prendre la peine de dire un mot, je l'enlève à son palais, à ses meubles d'or, à son oncle-roi, et tout cela pour l'emmener en France, au fond de la province, vivoter tristement dans une de mes terres... Ma foi, la perspective de ce dévouement ne m'inspire que la résolution la plus vive de ne jamais le lui demander. LOrsini est bien moins jolie : elle m'aime, si elle m'aime, tout juste un peu plus que le castrat Butafoco que je lui ai fait renvoyer hier ; mais elle a de l'usage, elle sait vivre, on peut arriver chez elle en carrosse. Et je me suis bien assuré qu'elle ne fera jamais de scène; elle ne m'aime pas assez pour cela. «

Pendant ce long silence, le regard fixe de la princesse n'avait pas quitté le joli front du jeune Français.

« Je ne le reverrai plus^ se dit-elle. « Et tout à coup elle se jeta dans ses bras et couvrit de baisers ce Iront et ces yeux qui ne rougissaient plus de bonlieur en la revoyant. Le chevalier se fût mésestimé, s'il n'eût pas oublié à l'instant tous ses projets de rupture; mais sa maîtresse était trop profondément émue pour oublier sa jalousie. I^cu d'instants après, Sénecé la regardait avec ctonnement; des larmes de rage tombaient rapidement sur ses joues. « Quoi! disait-elle à demi-voix, je m'avilis jusqu'à lui parler de son changement; je le lui reproche, moi qui m'étais juré de ne jamais m'en apercevoir! Et ce n'est pas assez de bassesse, il faut encore que je cède à la passion que m'inspire cette charmante figure! Ah! vile,- vile, vile princesse!... 11 faul en finir. »

Elle essuya ses larmes et parut reprendre quelque tranquillité. — Chevalier, il faut en finir, lui dit-elle assez paisiblemejit. Vous paraissez souvent chez la comtesse... Ici elle pâlit extrêmement. — Si tu l'aimes, vas-y tous les jours, soit; mais ne reviens plus ici... Elle s'arrêta comme malgré elle. Elle attendait un mot du chevalier; ce mot ne fut point prononcé. Elle continua avec un petit mouvement convulsif et comme en serrant les dents : — Ce sera l'arrêt de ma mort et de la vôtre,

Cette menace décida l'âme incertaine du chevalier, qui jusque-là n'était qu'étonné de cette bourrasque imprévue après tant d'abandon. 11 se mit à rire.

Une rougeur subite couvrit les joues de la princesse, qui devinrent écartâtes. « La colère va la suffoquer, pensa le chevalier; elle va avoir un coup de sang. » 11

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s'avança pour délacer sa robe ; elle le repoussa avec une résolution et une force auxquelles il n'était pas accoutumé. Sénecé se rappela plus tard que, tandis qu'il essayait de la prendre dans ses bras, il l'avait entendue se parler à elle-même. Il se retira un peu : discrétion inutile, car elle semblait ne le plus voir. D'une voix basse et concentrée, elle se disait, comme si elle eût été à cent lieues de lui : « Il m'insulte, il me brave. Sans doute, h son âge et avec l'indiscrétion naturelle à son pays, il va raconter à l'Orsini toutes les indignités auxquelles je m'abaisse... Je ne suis pas sûre de moi; je ne puis me répondre même de rester insensible devant cette tète charmante...» Ici il y eut un nouveau silence qui sembla fort ennuyeux au chevalier. La princesse se leva enfin on répétant d'un ton plus sombre : Il faut en finir.

Sénecé, à qui la réconciliation avait fait perdre l'idée d'une explication sérieuse, lui adressa deux ou trois mots plaisants sur une aventure dont on parlait beaucoup à Rome...

— Laissez-moi , chevalier, lui dit la princesse l'interrompant; je ne me sens pas bien...

« Celte femme s'ennuie, se dit Sénecé, en se hâtant d'obéir, et rien de contagieux comme l'ennui. » La princesse l'avait suivi des yeux jusqu'au bout de la salle... « Et j'allais décider à l'étourdie du sort de ma vie ! ditelle avec un sourire amer. Heureusement, ses plaisantel'ies déplacées m'ont réveillée. Quelle sottise chez cet homme! Comment puis -je aimer un être qui me comprend si peu? 11 veut m'amuser par un mot plaisant, quand il s'agit de ma vie et de la sienne!... Ah! je re-

connais bien là cette disposition sinistre et sombre qui fait mon malheur! » El elle se leva de son fauteuil avec fureur. « Comme ses yeux étaient jolis quand il m'a dit ce mot!... Et, il faut l'avouer, l'intention du pauvre chevalier était aimable. Il a connu le malheur de mon caractère; il voulait me faire oublier le sombre chagrin qui m'agitait, au lieu de m'en demander la cause. Aimable Français! Au fait, ai-je connu le bonheur avant de l'aimer? »

Elle se mit à penser et avec délices aux perfections de son amant. Peu à peu elle fut conduite à la contemplation des grâces de la comtesse Orsini. Son âme commença à voir tout en noir. Les tourments de la plus affreuse jalousie s'emparèrent de son cœur. Réellement un pressentiment funeste l'agitait depuis deux mois; elle n'avait de moments supportables que ceux qu'elle passait auprès du chevalier, et cependant presque toujours, quand elle n'était pas dans ses bras, elle lui parlait avec aigreur.

Sa soirée fut affreuse. Épuisée et comme un peu calmée parla douleur, elle eut l'idée de parler au chevalier : « Car enlin il m'a vue irritée, mais il ignore le sujet de mes plaintes. Peut-être il n'aime pas la comtesse. Peutêtre il ne se rend chez elle que parce qu'un voyageur doit voir la société du pays où il se trouve, et surtout la famille du souverain. Peut-être si je me fais présenter Sénecé, s'il peut venir ouvertement chez moi, il y passera des heures entières comme chez l'Ursini.

» Non, s'écria-t-elle avec rage, je m'avilirais en parlant; il me méprisera, et voilà tout ce que j'aurai gagné. Le caractère évaporé de l'Orsini que j'ai si souvent mé-

prisé, folle que j'étais, est dans le fait plus agréable que le mien, surtout aux yeux d'un Français. Moi, je suis faite pour m'ennuyer avec un Espagnol. Quoi de plus absurde que d'être toujours sérieux, comme si les événements de la vie ne l'étaient pas assez par eux-mêmes!... Que deviendrai-je quand je n'aurai plus mon chevalier pour me donner la vie, pour jeter dans mon cœur ce feu qui me manque? »

Elle avait fait fermer sa porte ; mais cet ordre n'était point pour monsignor Ferraterra, qui vint lui rendre compte de ce qu'on avait fait chez l'Orsini jusqu'à une heure du matin. Ce prélat avait servi de bonne foi les amours de la princesse ; mais il ne doutait plus , depuis cette soirée, que bientôt Sénecé ne fût au mieux avec la comtesse Orsini, si ce n'était déjà...

« La princesse dévote, pensa-t-il, me serait plus utile que femme de la société. Toujours il y aura un être qu'elle me préférera : ce sera son amant; et si un jour cet amant est Romain , il peut avoir un oncle à faire cardinal. Si je la convertis, c'est au directeur de sa conscience qu'elle pensera avant tout, et avec le feu de son caractère... Que ne puis-je pas espérer d'elle auprès de son oncle ! » Et l'ambitieux prélat se perdait dans un avenir délicieux ; il voyait la princesse se jeter aux genoux de son oncle pour lui faire donner le chapeau. Le pape serait très-reconnaissant de ce qu'il allait entreprendre... Aussitôt la princesse convertie, il ferait arriver sous les yeux de Benoît Xlll des preuves irréfragables de son intrigue avec le jeune Sénecé. Pieux , sincère et abhorrant les Français, le pape aura une reconnaissance éternelle pour l'agent qui aura fait finir une intrigue aussi déplaisante à

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Sa Sainteté. — Forraterra appartenait à la haute noblesse de Forrare; il était richCj il avait plus de cinquante ans... Animé par la perspective si voisine du chapeau, il fit des merveilles; il osa changer bmsquement de rôle auprès de la princesse. Depuis deux mois que Sénecé la négligeait, il eût pu être dangereux de l'attaquer, car à son tour le prélat, comprenant mal Sénecé, le croyait ambitieux.

Le lecteur li'ouverait bien long le dialogue de la jeune princesse, folle d'amour et de jalousie, et du prélat ambitieux. Ferraterra avait débuté par Faveu le plus ample de la triste vérité. Après ini début aussi saisissant, il ne lui fut pas difficile de réveiller tous les sentiments de religion et de piété passionnée qui n'étaient qu'assoupis au fond du cœur de la jeune Romaine ; elle avait une foi sincère. — Toute passion impie doit finir par le malheur et par le déshonneur, lui disait le prélat. — 11 était grand jom' quand il sortit du palais Campobasso. Il avait exigé de la nouvelle convertie la promesse de ne pas recevoir Sénecé ce jour-là. Cette promesse avait peu coijté à la princesse : elle se croyait pieuse, et, dans le fait, avait peur de se rendre méprisable par sa faiblesse aux yeux du chevalier.

Cette résolution tint ferme jusqu'à quatre heures : c'était le moment de la visite probable du chevalier. 11 passa dans la rue, derrière le château de Campobasso, vit le signal qui annonçait Fimpossibilité de l'entrevue, et tout content, s'en alla chez 1 1 comtesse Orsini.

Peu à peu la Campobasso se sentit comme devenir folle. Les idées et les résolutions les plus étranges se succédaient rapidement. Tout à coup, elle descendit le grand

escalier de son palais comme en démence;, et monta en voiture en criant au cocher : « Palais Orsini. »

L'excès de son malheur la poussait comme malgi'é elle à voir sa cousine. Elle la trouva au milieu de cinquante personnes. Tous les gens d'esprit, tous les ambitieux do Rome, ne pouvant aborder au palais Campobasso, affluaient au palais Orsini. L'arrivée de la princesse fit événement; tout le monde s'éloigna par respect; elle ne daigna pas s'en apercevoir : elle regardait sa rivale, elle l'admirait. Chacun des agréments de sa cousine était un coup de poignard pour son cœur. Après les premiers compliments, l'Orsini, la voyant silencieuse et préoccupée, reprit une conversation brillante et disinvoUa. -t .

— Comme sa gaieté convient mieux au chevalier que ma folle et ennuyeuse passion ! se disait la Campobasso.

Dans un inexplicable transport d'admiration et de haine, elle se jeta au cou de la comtesse. Elle ne voyait que les charmes de sa cousine ; de près comme de loin, ils lui semblaient également adorables. Elle comparait ses cheveux aux siens, ses yeux, sa peau. A la suite de cet étrange examen, elle se prenait elle-même en horreur et en dégoût. Tout lui semblait adorable, supérieur chez sa rivale.

Immobile et sombre, la Campobasso était comme une statue de basalte au milieu de cette foule gesticulante et bruyante. On entrait, on sortait; tout ce bruit importunait, offensait la Campobasso. Mais que devint-elle quand tout à coup elle entendit annoncer M. de Sénecé 1 II avait été convenu, au commencement de leurs relations, qu'il lui parlerait fort peu dans le monde, et comme il sied à un diplomate étranger qui ne rencontre que deux nu

trois fois par mois la nièce du souverain auprès duquel il est accrédité.

Sénecé la salua avec le respect et le sérieux accoutumés ; puis, revenant à la comtesse Orsini, il reprit le ton de gaieté presque intime que l'on a avec une femme d'esprit qui vous reçoit bien et que l'on voit tous les jours. La Campobasso était atterrée. « La comtesse me montre ce que j'aurais dû être, se disait-elle. Voilà co qu'il faut être, et que pourtant je ne serai jamais ! » Elle sortit dans le dernier degré de malheur où puisse être jetée une créature humaine, presque résolue à prendre du poison. Tous les plaisirs que l'amour de Sénecé lui avait donnés n'auraient pu égaler l'excès de douleur où elle fut plongée pendant toute une longue nuit. On dirait que ces âmes romaines ont pour souffrir des trésors d'énergie inconnus aux autres femmes.

Le lendemain, Sénecé repassa et vit le signe négatif; il s'en alla gaiement; cependant il fut piqué. «C'est donc mon congé qu'elle m'a donné l'autre jour? 11 faut que je la voie dans les larmes, » dit sa vanité. 11 éprouvait une légère nuance d'amour en perdant à tout jamais une aussi belle feinme^ nièce du pape. Il s'engagea dans les souterrains peu propres qui lui déplaisaient si fort, et. vint forcer la porte de la grande salle au rez-de-chaussée où la princesse le recevait.

— Comment! vous osez paraître ici? dit la princesse étonnée.

— Cet étonnement manque de sincérité, pensa le jeune Français ; elle ne se tient dans cotte pièce que quand elle ' m'attend.

Le chevalier lui prit la main ; elle frémit. Ses yeux se

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remplirent de larmes ; elle sembla si jolie au chevalier, qu'il eut un instant d'amour. Elle, de' son côté, oublia tous les serments que, pendant deux jours, elle avait faits à la religion ; elle se jeta dans ses bras : « Et voilà le bonheur dont désormais l'Orsini jouira !... » Sénecé, comprenant mal, comme à l'ordinaire, une âme romaine, crut qu'elle voulait se séparer de lui 'avec bonne amitié, rompre avec des formes. « U ne me convient pas, attaché que je suis à l'ambassade du roi, d'avoir pour ennemie mortelle (car telle elle serait) la nièce du souverain auprès duquel je suis accrédité. « Tout fier de l'heureux résultat auquel il croyait arriver, Sénecé se mit à parler raison. — Us vi\Taient dans l'union la plus agréable; pourquoi ne seraient-ils pas très-heureux? Qu'avaiton, dans le fait, à lui reprocher? L'amour ferait place à une bonne et tendre amitié. U réclamerait instamment le privilège de revenir de temps à autre dans le lieu oîi ils se trouvaient ; leurs rapports auraient toujours de la douceur...

D'abord la princesse ne le comprit pas. Quand, avec horreur, elle l'eut compris, elle resta debout, immobile, les yeux fixes. Enfin, à ce dernier trait de la douceur de leurs rapports, elle l'interrompit d'une voix qui semblait sortir du fond de sa poitrine, et en prononçant lentement :

— C'est-à-dire que vous me trouvez, après tout, assez jolie pour être enployée à votre service !

— Mais, chère et bonne amie, l'amour-propre n'est-il pas sauf? répliqua Sénecé, à son tour vraiment étonné. Comment pourrait-il vous passer par la tête de vous [tlaindre? Heureusement jamais notre intelligence n'a

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ctc soupçonnée de personne. Je suis homme d'honneur; je vous donne de nouveau ma parole que jamais être vivaiît ne se doutera du bonheur dont j'ai joui.

— Pas même TOrsiniV ajoula-t-cUe d'un ton froid (;ui fit encore illusion au chevalier.

— Vous ai-je jamais nomme, dit naïvement le chevalier, les personnes que j'ai pu aimer avant d'être votre esclave?

— Mulyrc tout mon respect pour votre parole d'honneur, c'est cependant une chance que je ne courrai pas, dit la princesse d'un air résolu, et qui enfin commença h étonner un peu le jeune Français. « Adieu! chevalier... » Et, comme il s'en allait un peu indécis : « Viens m'embrasser, » lui dit-elle.

Elle s'attendrit évidemment; puis elle lui dit d'un ton ferme : « Adieu, chevalier... »

La princesse envoya chercher Ferraterra', « C'est pomme venger, » lui dit-eUe. Le prélat fut ravi. « Elle va se compromettre; elle est à moi à jamais. »

Deux jours après, et comme la chaleur était accablante, Sénecé alla prendre l'air au Cours sur le minuit. Il y trouva toute la société de Rome. Quand il voulut reprendre sa voitm-e, son laquai? put à peine lui répondre : il était ivre; le cocher avait disparu; le laquais lui dit, en balbutiant, que le cocher avait pris dispute avec un ennemi.

— Ah! mon cocher a des ennemis! dit en riant Sénecé. En revenant chez lui, il était à peine à deux ou trois

rues du Corso, qu'il s'aperçut qu'il était suivi. Des hommes, au nombre de quatre ou cinq, s'arrêtaient quand il s'arrêtait, recommençaient à marcher quand il marchait.

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« Je pourrais faire le crochet et regagner le Corso par une autre rue, pensa Sénecé. Bah! ces malotrus n'en valent pas la peine; je suis bien armé. » 11 avait son poignard nu à la main.

Sénecé parcourut, en pensant ainsi, deux ou trois rues écartées et de plus en plus solitaires. Il entendait ces hommes, qui doublaient le pas. A ce moment, en levant les yeux, il remarqua droit devant lui une petite église desservie par des moines de Tordre de Saint-François, dont les vitraux jetaient un éclat singulier. Il se précipita vers la porte, et frappa très-fort avec le manche de son poignard. Les hommes qui semblaient le poursuivre étaient à cinquante pas de lui. Ils se mirent à courir sur lui. Un moine ouvrit la porte; Sénecé se jeta dans l'église; le moine referma la porte précipitamment. Au même instant, les assassins donnèrent des coups de pied à la porte. « Les Impies! » dit le moine. Sénecé lui donna un sequin. « Décidément ils m'en voulaient, dit-il. »

Cette église était éclairée par un millier de cierges au moins.

— Comment! un service à cette heure ! dit-il au moine.

— Excellence, il y a une dispense de l'éminentissime cardinal-vicaire.

Tout le parvis étroit de la petite éghse de San-Francesco a Ripa était occupé par im mausolée magnifique; on chantait l'office des morts.

— Qu'est-ce qui est mort? quelque prince? dit Sénecé.

— Sans doute, répondit le prêtre, car rien n'est épargné; mais tout ceci, c'est argent et cire perdus; monsieur le doyen nous a dit que le défunt est mort dans l'inipénitence finale.

Sénecé s'approchait ; il vit des écussons d'une forme

fj'ançaise; sa curiosité redoubla; il s'approcha tout à fait

et reconnut ses armes ! Il y avait une inscription latine :

NohiUs homo Joharmes Norherlus Scnecc eqttes decessit Romœ.

« Haut et puissant seigneur Jean Norbert de Sénecé, chevalier, mort à Rome. »

« Je suis le premier homme, pensa Sénecé, qui ait eu l'honneur d'assister à ses propres obsèques... Je ne vois que l'empereur Charles-Quint qui se soit donné ce plaisir... Mais il ne fait pas bon pour moi dans cette église. »

II donna un second sequin au sacristain. — Mon père, lui dit-il, faites-moi sortir par une porte de derrière de votre couvent.

— Bien volontiers, répondit le moine.

A peine dans la rue, Sénecé, qui avait un pistolet à chaque main, se mit à courir avec une extrême rapidité. Bientôt il entendit derrière lui des gens qui le poursuivaient. En arrivant près de'son hôtel, il vit la porte fermée et un homme devant. « Voici le moment de l'assaut, » pensa le jeune Français; il se préparait à tuer l'homme d'un coup de pistolet, lorsqu'il reconnut son valet de chambre. — Ouvrez la porte, lui cria-t-il.

Elle était ouverte; ils entrèrent rapidement et la refermèrent.

— Ah! monsieur, je vous ai cherché partout; voici de bien tristes nouvelles ; le pauvre Jean, votre cocher, a été tué à coups de couteau. Les gens qui l'ont tué vomissaient des imprécations contre vous. Monsieur, on en veut à votre vie...

224 SAN FRANCESCO A lUPA

Comme le valet parlait, huit coups de tromblon partant à la fois d'une fenêtre qui donnait sur le jardin, étendirent Sénecé mort à côté de son valet de chambre; ils étaient percés de plus de vingt balles chacun.

Deux ans après, la princesse Campobasso était vénérée à Rome comme le modèle de la plus haute piété, et depuis longtemps monsignor Ferraterra était cardinal. Excusez les fautes de l'auteur.

i9 el 50 septembre i«jl.

ou PARTICULARITÉS SIR LA DERMÈRE VENTE DE CARRONARI

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