DÉCOUVERTE DANS LES ÉTATS DU PAPE
Cctailuii soir du printemps de 182'. Tout Rome était en mouvement : M. le duc de B'*', ce fameux banquier, donnait un bal dans son nouveau palais de la place de Venise. Tout ce que les arts de Tltalie, tout ce que le luxe de Paris et de Londres peuvent produire de plus magnifique avait été réuni pour l'embellissement de ce palais. Le concours était immense. Les beautés blondes et réservées de la noble Angleterre avaient brigué Thonneur d'assister à ce bal; elles arrivaient en foule. Les plus belles femmes de Rome leur disputaient le prix de la beauté. Une jeune fille que l'éclat de ses yeux et ses cheveux d'ébène proclamaient Romaine entra conduite par son père; tous les regards la suivirent. Un orgueil singulier éclatait dans chacim de ses mouvements.
On -voyait les étrangers qui entraient frappés de la magnificence de ce bal. « Les fêtes d'aucun des rois de l'Europe, disaient-ils, n'approchent point de ceci. »
Les rois n'ont pas un palais d'architecture romaine : ils sont obligés d'inviter les grandes dames de leur cour; M. le duc de B*'* ne prie que de jolies femmes. Ce soir-
là il avait été heureux dans ses invitations; les hommes semblaient éblouis. Parmi tant de femmes remarquables il fut question de décider quelle était la plus belle : le choix resta quelque temps indécis ; mais enfin la princesse Vanina Vanini, cette jeune fille aux cheveux noirs et à l'œil de feu, fut proclamée la reine du bal. Aussitôt les étrangers et les jeunes Romains, abandonnant tous les autres salons, firent foule dans celui où elle était.
Son père, le prince don Asdrubale Yanini, avait voulu qu'elle dansât d'abord avec deux ou trois souverains d'Allemagne. Elle accepta ensuite les invitations de quelques Anglais fort beaux et fort nobles; leur air empesé l'ennuya. Elle parut prendre plus de plaisir à tourmenter le jeune Livio Savelli, qui semblait fort amoureux. C'était le jeune homme le plus brillant de Rome, et de plus, lui aussi était prince ; mais, si on lui eût donné à lire un roman, il eût jeté le volume au bout de vingt pages, disant qu'il lui donnait mal à la tête. C'était un désavantage aux yeux de Vanina.
Vers le minuit une nouvelle se répandit dans le bal, et fit assez d'effet. Un jeune carbonaro, détenu au fort Saint-Ange, venait de se sauver le soir même, à l'aide d'un déguisement, et par un excès d'audace romanesque, arrivé au dernier corps de garde de la prison, il avait attaqué les soldats avec un poignard; mais il avait été blessé lui-même, les sbires le suivaient dans les rues à la trace de son sang, et on espérait le ravoir.
Comme on racontait cette anecdote, don Livio Savelli, ébloui des grâces et des succès de Vanina, avec laquelle il venait de danser, lui disait en la reconduisant à saplace, et presque fou d'amour :
— Mais, de grâce, qui donc pourrait vous plaire?
— Ce jeune carbonaro qui vient de s'échapper, lui répondit Vanina; au moins celui-là a fait quelque chose de plus que de se donner la peine de naître.
Le prince don xVsdriibale s'approcha de sa fille. C'est un homnae riche qui depuis vingt ans n'a pas compté avec son intendant, lequel lui prête ses propres revenus à un intérêt fort élevé. Si vous le rencontrez dans la rue, vous le prendrez pour un vieux comédien ; vous ne remarquerez pas que ses mains sont chargées de cinq ou six bagues énormes garnies de diamants fort gros. Ses deux fils se sont faits jésuites, et ensuite sont morts fous. U les a oubliés; mais il est fâché que sa fille unique, Yanini, ne veuille pas se marier. Elle a déjà dix-neuf ans, et a refusé les partis les plus brillants. Quelle est sa raison ? la même que celle de Sylla pour abdiquer, son mépris pour les Romains.
Le lendemain du bal, Vanina remarqua que son père, le plus négligent des hommes, et qui de la vie ne s'était donné la peine de prendre une clef, fermait avec beaucoup d'attention la porte d'un petit escalier qui conduisait à un appai-tement situé au troisième étage du palais. Cet appartement avait des fenêtres sur une terrasse garnie d'orangers. Vanina alla faire quelques visites dans Rome ; au retour, la grande porte du palais étant embarrassée par les préparatifs d'une illumination, la voiture rentra par les cours de derrière. Vanina leva les yeux, et vit avec étonnement qu'une des fenêtres de l'appartement que son père avait fermée avec tant de soin était ouverte. Elle se débarrassa de sa dame de compagnie, monta dans les combles du palais, et à force de
chercher parvint à trouver une petite fenêtre grillée qui donnait sur la terrasse garnie d'orangers. La fenêtre ouverte qu'elle avait remarquée était à deux pas d'elle. Sans doute cette chambre était habitée; mais par qui? Le lendemain, Vanina parvint à se procurer la cleC d'une petite porte qui ouvrait sur la terrasse garnie d'orangers. Elle s'approcha à pas de loup de la fenêtre qui était encore ouverte. Une persicnne servit à la cacher Au fond de la chambre il y avait un lit et quelqu'un' dans ce lit. Son premier mouvement fut de se retirer; mais elle aperçut une robe de femme jetée sur une chaise. En regardant mieux la personne qui était au lit, elle vit qu'elle était blonde, et apparemment fort jeune. Elle ne douta plus que ce ne fût une femme. La robe jetée sur une chaise était ensanglantée; il y avait aussi du sang sur des souliers de femme placés sur une table. L'inconnue fit un mouvement; Vanina s'aperçut qu'elle était blessée. Un grand linge taché de sang couvrait sa poitrine; ce linge n'était tlxé que par des rubans ; ce n'était pas la main d'un chirurgien qui l'avait placé ainsi. Vanina l'cmarqua que chaque jour, vers les quatre heures, son père s'enfermait dans son appartement, et ensuite allait voir l'inconnue; il redescendait bientôt, et montait en voiture pour aller chez la comtesse Vitteleschi. Dès (ju'il était sorti, Vanina montait à la petite terrasse, d'où elle pouvait apercevoir l'inconnue. Sa sensibilité était vivement excitée en faveur de cette jeune femme si malheureuse ; elle cherchait à deviner son aventure. La robe ensanglantée jetée sur une chaise paraissait avoir été peicéc de coups de poignards. Vanina pouvait compter les déchirures. Un jour elle vit l'inconnue plus disLinc-
lemcnt : ses yeux bleus étaient fixés dans le ciel; elle semblait prier. Bientôt des larmes remplirent ses beaux yeux ; la jeune princesse eut bien de la peine à ne pas lui parler. Le lendemain, Vanina osa se cacher sur la petite terrasse avant l'arrivée de son père. Elle vit don Asdrubale entrer chez l'inconnue ; il portait un petit panier où étaient des provisions. Le prince avait l'air inquiet, et ne dit pas grand'chose. 11 parlait si bas que, quoique la porte-fenêtre fût ouverte, Vanina ne put entendre ses paroles. 11 partit aussitôt.
— Il faut que cette pauvre femme ait des ennemis Incn terribles, se dit Vanina, pour que mon pèie, d'un caractère si insouciant, n'ose se confier à personne et se donne la peine de monter cent vingt marches chaque jour.
Un soir, comme Vanina avançait doucement la tête vers la croisée de l'inconnue, elle rencontra ses yeux, et tout fut découvert. Vanina se jeta à genoux, et s'écria ;
— Je vous aime, je vous suis dévouée.
L'inconnue lui fit signe d'entrer.
— Hue je vous dois d'excuses, s'écria Vanina, et que ma sotte curiosité doit vous sembler offensante! Je vous jure le secret, et si vous l'exigez, jamais je ne reviendrai.
— Qui pourrait ne pas trouver du bonheur à vous voir? dit l'inconnue. Habitez-vous ce palais?
— Sans doute, répondit Vanina. Mais je vois que vous ne me connaissez pas : je suis Vanina, fille de don Asdrubale.
L'inconnue la regarda d'im air étonné, rougit beaucoup, puis ajouta :
— Daignez me faire espérer «pie vous viendrez me
230 VANINA VAMNl
voir tous les jours; mais je désirerais que le prince ne sût pas vos visites.
Le cœur de Vanina battait avec force : les manières de l'inconnue lui semblaient remplies de distinction. Cette pauvre jeune femme avait sans doute offensé quelque homme puissant; peut-être dans un moment de jalousie avait-elle tué son amant? Vanina ne pouvait voir une cause vulgaire à son malheur. L'inconnue lui dit qu'elle avait reçu une blessure dans l'épaule, qui avait pénétré jusqu'à la poitrine et la faisait beaucoup souffrir. Souvent elle se trouvait la bouche pleine de sang.
— Et vous n'avez pas de chirurgien ! s'écria "Vanina.
— Vous savez qu'à Rome, dit l'inconnue, les chirurgiens doivent à la police un rapport exact de toutes les blessures qu'ils soignent. Le prince daigne lui-même serrer mes blessures dans le linge que vous voyez.
L'inconnue évitait avec une grâce parfaite de s'apitoyer sur son accident; Vanina l'aimait à la folie. Une chose pourtant étonna beaucoup la jeune princesse, c'est qu'au milieu d'une conversation assurément fort sérieuse l'inconnue eut beaucoup de peine à supprimer une envie subite de rire.
— Je serais heureuse, lui dit Vanina, de savoir votre nom.
— On m'appelle Clémentine.
— Eh bien, chère Clémentine, demain, à cinq heures, je viendrai vous voir.
Le lendemain, Vanina trouva sa nouvelle amie fort mal.
— Je veux vous amener un chirurgien, dit Vanina en l'embrassant.
— J'aimerais mieux mourir, dit l'inconnue. Voudraisje compromettre mes bienfailcurs ?
— Le chirurgien de monseigneur Savelli-Catanzara, le gouverneur de Rome, est fils d'un de nos domestiques, reprit vivement Vauina; il nous est dévoué, et par sa position ne craint personne. Mon père ne rend pas justice à sa fidélité; je vais le faire demander.
— Je ne veux pas de chirurgien, s'écria l'inconnue avec une vivacité quisurpritA'anina. Venez me voir, et si Dieu doit m'appeler à lui, je mourrai heureuse dans vos bras.
Le lendemain, l'inconnue était plus mal.
— Si vous m'aimez, dit Vanina en la quittant, vous verrez un chirurgien.
— S'il vient, mon bonheur s'évanouit.
— Je vais l'envoyer chercher, reprit Vanina.
Sans rien dire, l'inconnue la retint, et prit sa main qu'elle couvrit de baisers. Il y eut un long silence ; l'inconnue avait les larmes aux yeux. Enfin, elle quitta la main de Vanina, et de l'air dont elle serait allée à la mort, lui dit ;
— J'ai un aveu à vous faire. Avant hier, j'ai menti en disant que je m'appelais Clémentine ; je suis un malheureux carbonaro...
Vanina, étonnée, recula sa chaise et bientôt se leva.
— Je sens, continua le carbonaro, que cet aveu va me faire perdre le seul bien qui m'attache à la vie; niais il est indigne de moi de vous tromper. Je m'appelle Pietro Missirilli; j'ai dix-neuf ans; mon père est un pauvre chirurgien de Saint-Angelo-in-Vado; moi, je suis carbonaro. On a surpris notre tente; j'ai été amené, enchaîné, de la Komagne à Rome. Plongé dans un cachot éclairé jour et nuit par une lampe, j'y ai passé treize mois. Une âme charitable a eu l'idée de me faire sauver. On m'a habille
232 VANINA VAN INI
en femme. Comme je sortais de prison et passais devant les gardes de la dernière porte, l'un d'eux a maudit les carbonari; je lui ai donné un soufflet. Je vous assure que ce ne fut pas une vaine bravade, mais tout simplement une distraction. Poursuivi la nuit dans les rues de Rome après cette imprudence , blessé de coups de baïonnette, perdant déjà mes forces, je monte dans une maison dont la porte était ouverte; j'entends les soldats qui montent après moi, je saute dans un jardin ; je tombe à quelques pas d'une femme qui se promenait.
— La comtesse Vitteleschi ! l'amie de mon père ! dit Vanina.
— Quoi! vous l'a-t-elle dit? s'écria Missirilli. Quoi qu'il en soit, cette dame, dont le nom ne doit jamais être prononcé, me sauva la vie. Comme les soldats entraient chez elle pour me saisir, votre père m'en faisait sortir dans sa voiture. Je me sens fort mal : depuis quelques jours ce coup de baïonnette dans l'épaule m'empêche de respirer. Je vais mourir, et désespéré, puisque je ne vous verrai plus.
Vanina avait écouté avec impatience ; elle sertit rapidement : Missirilli ne trouva nulle pitié dans ces veux si beaux, mais seulement l'expression d'un caractère allier que l'on vient de blesser.
A la nuit, un chirurgien parut; il était seul. Missirilli fut au désespoir; il craignait de ne revoir jamais Vanina. Il fit des questions au chirurgien, qui le saigna et ne lui répondit pas. Même silence les jours suivants. Les yeux de Pietro ne quittaient pas la fenêtre de la terrasse par laquelle Vanina avait coutume d'entrer; il était fort malheureux. Une fois, vers minuit, il crut apercevoir quel-
nn'un dans rombre sur la terrasse : était-ce Vanina?
Vanina venait toutes les nuils coller sa joue contre les vitres de la fenêtre du jeune carbonaro.
— Si je lui parle^, se disait-elle, je suis pei'duc ! Non, jamais je ne dois le revoir I
Cette résolution arrêtée, elle se rappelait, malgré elle, l'amitié qu'elle avait prise pour ce jeune homme, quand si sottement elle le croyait une femme. Après une intimité si douce, il fallait donc l'oublier I Dans ses moments les plus raisonnables, Vanina élait effrayée du changement qui avait lieu dans ses idées. Depuis que Missirilli s'était nommé, toutes les choses auxquelles elle avait l'habitude de penser s'étaient comme recouvertes d'un voile, et ne paraissaient plus que dans l'éloignement.
Une semaine ne s'était pas écoulée, que Vanina, pâle et tremblante, entra dans la chambre du jeune carbonaro avec le chirurgien. Elle venait lui dire qu'il fallait engager le prince à se faire lemplacer par un domestique. Elle ne resta pas dix secondes; mais quelques jours après elle revint encore avec le chirurgien, par humanité. Un soir, quoique Missirilli fût bien mieux, et que Vanina n'eût plus le prétexte de craindre pour sa vie, elle osa venir seule. En la voyant, Missirilli fut au comble du bonheur, mais il songea à cacher son amour j avant tout, il ne voulait pas s'écarter de la dignité convenable à un homme. Vanina, qui était entrée chez lui le front couvert de rougeur, et craignant des propos d'amour, fut déconcertée de l'amitié noble et dévouée, mais fort peu tendre, avec laquelle il la reçut. Elle partit sans qu'il essayât c.e la retenir.
Quelques jours après, lorsqu'elle revint, même con-
duite, mêmes assurances de dévouement respectueux et de reconnaissance éternelle. Bien loin d'être occupée à mettre un frein aux transports du jeune carbonaro. Vanina se demanda si elle aimait seule. Cette jeune fille, jusque-là si fière, sentit amèrement toute l'étendue de sa folie. Elle affecta de la gaieté et même de la froideui-, vint moins souvent, mais ne put prendre sur elle de cesser de voir le jeune malade.
Missirilli, brûlant d'amour, mais songeant à sa naissance obscure et à ce qu'il se devait, s'était promis de ne descendre à parler d'amour que si Vanina restait huit jours sans le voir. L'orgueil de la jeune princesse combattit pied à pied.
— Eh bien ! se dit-elle enfin, si je le vois, c'est pour moi, c'est pour me faire plaisir, et jamais je ne lui avouerai l'intérêt qu'il m'inspire.
Elle faisait de longues visites à Missirilli, qui lui parlait comme il eût pu faire si vingt personnes eussent été présentes. Un soir, après avoir passé la journée à le détester et à se bien promettre d'être avec lui encore plus froide et plus sévère qu'à l'ordinaire, elle lui dit qu'elle l'aimait. Bientôt elle n'eut plus rien à lui refuser.
Si sa folie fut grande, il faut avouer que Vanina fut parfaitement heureuse. Missirilli ne songea plus à ce qu'il croyait devoir à sa dignité d'homme; il aima comme on aime pour la première fois à dix-neuf ans et en Italie. 11 eut tous les scrupules de l' amour-passion, jusqu'au point d'avouer à cette jeune princesse si fière la politique dont il avait fait usage pour s'en faue airner. Il était étonné de l'excès de son bonheur. Quatre mois passèrent bien vite. Un joui', le chirurgien rendit la liberté
à son malade. Que vais-je faire? pensa Missirilli; rester caché chez une des plus belles personnes de Rome? Et les vils tyrans qui m'ont tenu treize mois en prison sans me laisser voir la lumière du jour croiront m'avoir de'couragé! Italie, tu es vraiment malheureuse, si tes enfants t'abandonnent pour si peu !
Vanina ne doutait pas que le plus grand bonheur de Pietro ne fût de lui rester à jamais attaché ; il semblait trop heureux j mais un mot du général Bonaparte retentissait amèrement dans l'âme de ce jeune homme, et influençait toute sa conduite à l'égard des femmes. En 1796, comme le général Bonaparte quittait Brescia, les municipaux qui l'accompagnaient à la porte de la ville lui disaient que les Bressans aimaient la liberté par-dessus tous les autres Italiens.
— Oui, répondit-il, ils aiment à en parler à lem's maîtresses.
MissiriUi dit à Vanina d'un air assez contraint :
— Dès que la nuit sera venue, il faut que je sorte.
— Aie bien soin de rentrer au palais avant le point du jour; je t'attendrai.
— Au point du jour je serai à plusieurs milles de Rome.
— Fort bien, dit Vanina froidement, et où irez-vous ?
— En Romagne, me venger.
— Comme je suis riche, reprit Vanina de l'air le plus tranquille, j'espère que vous accepterez de moi des armes et de l'argent.
MissiriUi la regarda quelques instants sans sourciller ; puis, se jetant dans ses bras :
— Ame de ma vie, tu me fais tout oublier, lui dit-il.
et même mon devoir. Mais plus ton cœur est noble, [li^s tu dois me comprendre.
Vanina pleura beaucoup, et il fut convenu qu'il r.c quitterait Rome que le surlendemain.
— Pietro, lui dit-elle le lendemain, souvent vous m'avez dit qu'un homme connu, qu'un prince romain, par exemple, qui pourrait disposer de beaucoup d'argent, serait en état de rendre les plus grands services à la cause de la liberté, si jamais rAutriche est engagée loin de nous dans quelque grande guerre.
— Sans doute, dit Pietro étonné.
— Eh bien! vous avez du cœur; il ne vous manque qu'une haute position : je viens vous offrir ma main et deux cent mille livres de rentes. Je me charge d'obtenir le consentement de mon père.
Pietro se jetaà sespiedsjVaninaétaitrayonnante de joie.
— Je vous aime avec passion, lui dit-il; mais je suis un pauvre serviteur de la patrie; mais plus l'Italie est malheureuse, plus je dois lui rester Qdèle. Pour obtenir le consentement de don Asdrubale, il faudra jouer un triste rôle pendant plusieurs années. Vanina, je te refuse.
Missirilli ^e hâta de s'engager par ce mot. Le couiage allait lui manquer.
— Mon malheur, s'écria-t-il, c'est que je t'aime plus que la vie, c'est que quitter Rome est pour moi le pire des supplices. Ah ! que l'Italie n'est-elle délivrée des barbares ! Avec quel plaisir je m'embarquerais avec toi pour aller vivre en Amérique !
Vanina restait glacée. Ce refus de sa main avait étonné son orgueil; mais bientôt elle se jeta dans les bias de Missirilli.
— Jamais tu ne m'as semblé aussi aimable, s'écriat-elle; oui, mon petit chirurgien de campagne, je suis à toi pour toujours. Tu es un grand homme comme nos anciens Romains.
Toutes les idées d'avenir, toutes les tristes suggestions du bon sens disparurent: ce fut un instant d'amour parfait. Lorsqu'on put parler raison :
— Je serai en Romagne presque aussitôt que toi, dit Vanina. Je vais me faire ordonner les bains de laPoretta. Je m'arrêterai au château que nous avons à San Mcolo, près de Forli...
— Là, je passerai ma vie avec toi! s'écria Missirilli.
— Mon lot désormais est de tout oseï', reprit Vanina avec un soupir. Je me perdrai pour toi, mais n'importe... Pourras-tu aimer une fille déshonorée ?
— N'es-tu pas ma femme, dit Missirilli, et une femme à jamais adorée? Je saurai t'aimer et te protéger.
Il fallait que Vanina allât dans le monde. A peine eutelle quitté Missirilli, qu'il commença à trouver sa conduite barbare.
— Qu'est-ce que la pairie? se dit-il. Ce n'est pas un être à qui nous devions de la reconnaissance pour un liienfait, et qui soit malhemeux et puisse nous maudire si nous y manquons. La jKilric et la libcrlv, c'est comme mon manteau, c'est une chose qui m'est utile, que je dois acheter, il est vrai, quand je ne l'ai pas reçue en héritage de mon père ; mais enfin j'aime la patrie et la liberté, parce que ces deux choses me sont utiles. Si je n'en ai que faire, si elles sont pour moi comme un manteau au mois d'août, à quoi l)on les acheter, et à un prix énorme? Vanina est si belle! elle a un génie si singulier! On cher-
chera à lui plaire; elle m'oubliera. Quelle est la femme qui n'a jamais eu qu'un amant? Ces princes romains, que je méprise comme citoyens, ont tant d'avantages sur moil Ils doivent être bien aimables! Ah! si je pars, elle m'oublie, et je la perds pour jamais.
Au milieu de la nuit, Vanina vint le voir; il lui dit l'incertitude où il venait d'être plongé, et la discussion à laquelle, parce qu'il l'aimait, il avait Jivré ce grand mot de patrie. Yanina était bien heureuse.
— S'il devait choisir absolument entre la patrie et moi, se disait-elle, j'aurais la préférence.
L'horloge de l'église voisine sonna trois heures; le moment des derniers adieux ariivait. Pietro s'arracha des bras de son amie. 11 descendait déjà le petit escaliei", lorsque Vanina, retenant ses larmes, lui dit en souriant :
— Si tu avais été soigné par une pauvre femme de la campagne, ne ferais-tu rien pour la reconnaissance? Ne chercherais-tu pas à la payer? L'avenir est incertain, tu vas voyager au milieu de tes ennemis : donne-moi trois jours par reconnaissance, comme si j'étais une pauvre femme, et pour me payer de mes soins.
Missirilli resta. Enfin il quitta Rome. Grâce à un passeport acheté d'une ambassade étrangère, il arriva dans sa famille. Ce fut une grande joie; on le croyait mort. Ses amis voulurent célébrer sa bienvenue en tuant un carabinier ou deux (c'est le nom que portent les gendarmes dans les États du pape).
— Ne tuons pas sans nécessité un Italien qui sait le maniement des armes, dit Missirilli; notre patrie n'est pas une île comme l'heureuse Angleterre : c'est de soldats
que nous manquons pour résister à l'intervention des rois de l'Europe.
Quelque temps après, Missirilli, serré de près par les carabiniers, en tua deux avec les pistolets que Vaninalui avait donnés. On mit sa tète à prix.
Vanina ne paraissait pas en Romagne : Missirilli se crut oublié. Sa vanité fut choquée; il commençait à songer beaucoup à la différence de rang qui le séparait de sa maîtresse. Dans un moment d'attendrissement et de i-egret du bonheur passé, il eut l'idée de retourner à Rome voir ce que faisait Vanina. Cette folle pensée allait l'emporter sur ce qu'il croyait être son devoir, lorsqu'un soir la cloche d'une église de la montagne sonna VAngclus d'une façon singulière, et comme si le sonneur avait une distraction. C'était un signal de réunion pour la vente de carbonari à laquelle Missirilli s'était affiUé en arrivant en Romagne. La même nuit, tous se trouvèrent à un certain ermitage dans les bois. Les deux ermites, assoupis par l'opium, ne s'aperçurent nullement de l'usage auquel se^'vait leur petite maison. Missirilli, qui arrivait fort triste, apprit là que le chef de la vente avait été arrêté, et que lui, jeune homme à peine âgé de vingt ans, allait être élu chef d'une vente qui comptait des hommes de plus de cinquante ans, et qui étaient dans les conspirations depuis l'expédition de Murât en 18i5. En recevant cet honneur inespéré, Pietro sentit battre son cœur. Dès qu'il fut seul, il résolut de ne plus songer à la jeune Romaine qui l'avait oublié, et de consacrer toutes ses pensées au devoir de délivrer l'Italie des barbares '.
' liherar l'Ilalia iW barbari, c'est le mot de Pétrarque en 1330, répète ticpuis par Jules II, par Machiavel, par le comte Alfieri,
Deux jours après, Missirilli vit dans le rapport des arrivées et des départs qu'on lui adressait, comme chef do vente, que la princesse Vaniua venait d'arriver à son château de San Nicolo. La lecture de ce nom jeta plus de trouble que de plaisir dans son âme. Ce fut en vain qu'il crut assurer sa fidélité à la patrie en prenant sur lui de ne pas voler le soir même au château de San Nicolo; l'idée de Vanina, qu'il néghgcait, l'empêcha do remplir ses devoirs d'une façon raisonnable. 11 la vit le lendemain ; elle l'aimait comme à Rome. Son père, qui voulait la marier, avait retardé son départ. Elle apportait deux mille sequins. Ce secours imprévu servit mei'veilleusement à accréditer Missirilli dans sa nouvelle dignité. On fit fabriquer des poignards à Corfou ; on gagna le secrétaire intime du légat, chargé de poursuivre les carbonari. On obtint ainsi la liste des curés qui servaient d'espions au gouvernement.
C'est à cette époque que finit de s'organiser l'une des moins folles conspirations qui aient été tentées dans la malheureuse Italie. Je n'entrerai point ici dans des détails déplacés. Je me contenterai de dire que si le succès eût couronné l'entreprise, Missirilli eût pu réclamer une bonne part de la gloire. Par lui, plusieurs milliers d'insurgés se seraient levés à un signal donné, et auraient attendu en armes l'arrivée des chefs supérieurs. Le moment décisif appochait, lorsque, comme cela arrive toujours, la conspiration fut paralysée par l'arrestation des chefs.
A peine arrivée en Romagne, Vanina crut voir que l'amour de la patrie ferait oublier à son amant tout autre amour. La fierté de la jeune Romaine s'irrita. Elle essaya en vain de se raisonner; un noir chagrin s'empara
d'elle : elle se sui'prit à maudire la liberté. Un jour qu'elle clait venue à Forli pour voir Missirilli^ elle ne fut pas maîtresse de sa douleur, que toujours jusque-là son orgueil avait su maîtriser.
— En vérité, lui dit-elle, vous m'aimez comn;c un m ari; ce n'est pas mon compte.
Bientôt ses larmes coulèrent ; mais c'était de honte de s'être abaissée jusqu'aux reproches. Missirilli répondit cà ces larmes en homme préoccupé. Tout à coup Vanina eut l'idée de le quitter et de retourner à Rome. Elle trouva une joie cruelle à se punir de la faiblesse qui venait de la faiie parler. Au bout de peu d'instants de silence, son parti fut pris; elle se fût trouvée indigne de .Missirilli si elle ne l'eût pas quitté. Elle jouissait de sa surprise douloureuse quand il la chercherait en vain auprès de lui. Bientôt Tidée de n'avoir pu obtenir l'amour de l'homme pour qui elle avait fait tant de folies l'attendrit profondément. Alors elle rompit le silence, et fit tout au monde pour lui arracher une parole d'amour. 11 lui dit d'un air distrait des choses fort tendres; mais ce fut avec un accent bien autrement profond qu'en parlant de ses entreprises politiques, il s'écria avec douleur :
— Àh! si celle affuire-ci ncrèussil pas, si le qouverncmcnl la découvre encore, je quille la parlie.
Vanina resta immobile. Depuis ime heure, elle sentc.it qu'elle voyait son amant pour la dernière fois. Le mot qu'il prononçait jeta une lumière fatale dans son esprit. Elle se dit :
— Les carbonari ont reçu de moi plusieurs inillius de sequins. On ne peut douter de mon dévouement à la conspiration.
212 VANINA VAN INI
Vanina ne sortit de sa rêverie que pour dire à Pietro :
— Voulez-vous venir passer vingt-quatre heures avec moi au château de San Nicolo ? Votre assemblée de ce soir n'a pas besoin de ta présence. Demain matin, à San Nicolo, nous pourrons nous promener; cela calmera ton agitation et te rendra tout le sang-froid dont lu as besoin dans ces gi-andes circonstances.
Pietro y consentit.
Vanina le quitta pour les préparatifs du voyage, en fermant à clef, comme de coutume, la petite chambre où elle l'avait caché.
Elle courut chez une de ses femmes de chambre qui Tavait quittée pour se marier et prendre un petit commerce à Forli. Arrivée chez cette femme, elle écrivit à la hâte, à la marge d'un livre d'Heures qu'elle trouva dans sa chambre, l'indication exacte du lieu où la vente des carbonari devait se réunir cette nuit-là même. Elle termina sa dénonciation par ces mots : « Cette vente est composée de dix-neuf membres ; voici leurs noms et leurs adresses. » Après avoir écrit cette liste, très-exacte à cela près que le nom de Missirilli était omis, elle dit à la femme, dont elle était sûre :
— Porte ce livre au cardinal-légat; qu'il lise ce qui est écrit et qu'il te rende le livre. Voici dix sequins ; si jamais le légat prononce ton nom, ta mort est certaine ; mais tu me sauves la vie si tu fais lire au légat la page que je viens d'écrire.
Tout se passa à merveille. La peur du légat fit qu'il ne se conduisit point en grand seigneur. 11 permit à la femme du peuple qui demandait à lui parler de ne paraître devant lui que masquée, mais à condition qu'elle aurait
VANINA VAN INI i?43
les mains liées. En cet état, la marchande fut introduite devant le grand personnage, qu'elle trouva retranché derrière une immense table, couverte d'un tapis vert.
Le légat lut la page du livre d'Heures, en le tenant fort loin de lui, de peur d'un poison subtil. 11 le rendit à la marchande, et ne la fit point suivre. Moins de quarante minutes après avoir quitté son amant, Vanina, qui avait vu revenir son ancienne femme de chambre, reparut devant Missirilli, croyant que désormais il était tout à elle. Elle lui dit qu'il y avait un mouvement extraordinaire dans la ville ; on remarquait des patrouilles de carabiniers dans des rues où ils ne venaient jamais.
— Si tu veiLX m'en croire, ajouta-t-elle, nous partirons à l'instant même pour San JNicolo.
Missirilli y consentit. Us gagnèrent à pied la voitm'e de la jeune prmcesse, qui, avec sa dame de compagnie, confidente discrète et bien payée, l'attendait à une dcmilieue de la ville.
Arrivée au château de San Nicolo, Vanma, troublée par son étrange démarche, redoubla de tendresse pour son amant. Mais en lui parlant d'amour, il lui semblait qu'elle jouait la comédie. La veille, en trahissant, elle avait oublié le remords. En serrant son amant dans ses bras, elle se disait :
— Il y a un certain mot qu'on peut lui dire, et ce mot prononcé, à l'instant et pour toujours, il me prend en horreur.
Au milieu de la nuit, un des domestiques de Vanina entra brusquement dans sa chambre. Cet homme était carbonaro sans qu'elle s'en doutât. Missirilli avait donc des secrets pour elle, même pour ces détails. Elle frémit.
Cet homme venait avertir Missirilli que dans la nuit, à Forli, les maisons de dix-neuf carbonari avaient été cernées, et eux arrêtés au moment où ils revenaient de !a vctilc. Quoique pris à l'improviste, neuf s'étaient échappés. Les carabiniers avaient pu en conduire dix dans la prison de la citadelle. En y entrant, l'un d'eux s'était jeté dans le puits, si profond, et s'était hié.
Vanina perdit contenance ; heureusement Pietro ne le remarqua pas : il eût pu lire son crime dans ses yeux.
— Dans ce moment, ajouta le domestique, la garnison de Forli forme une file dans toutes les rues. Chaque soldat est assez rapproché de son voisin pour lui parler. Les habitants ne peuvent liaverser d'un côté de la rue à l'autre, que là où un officier est placé.
Après la sortie de cet homme, Pietro ne fut pensif qu'un instant.
— Il n'y a rien à faire pour le moment, dit-il enfin. Vanina était mourante; elle trem])lait sous les regards
de son amant.
— Qu'avez-vous donc d'extraordinaire? lui dit-il. Puis ii pensa à autre chose, et cessa de la regarder.
Vers le milieu de la journée, elle se hasarda à lui dire :
— Voilà encore une vente de découverte; je pense que vous allez être tranquille pour quelque temps.
— Très-lranquiUe , répondit Missirilli avec un sourire qui la fit frémir.
Elle alla faire une visite indispensable au curé du village de San Nicole, peut-être espion des jésuites. En rentrant pour dîner à sept heures, elle trouva déserte la l'ulitc chambre ou son amant était caché. Hors d'elle-
mémo, elle court le chercher dans toute la maison; il n'y était point. Uésespe'rée, elle revient dans cette petite cliambre, ce fut alors seulement qu'elle vit un billet; elle lut :
Je vais me rendre prisonnier au légal; je dvscspcre de noire cause; le ciel est contre nous. Qui noiis a Iraliis? npparemmcnl le misérable qui s'est jeté dans le puits. Puisque ma vie est inutile à la pauvre Italie, je ne veux pas que mes camarades, en voyant que, seul, je ne suis jms arrêté, puissent se figurer que je les ai vendus. Adieu ; si vous m'aimez, songez à me venger. Perdez, anéantissez V infâme qui nous a trahis, fût-ce mon père.
Vanina tomba sur une chaise, à demi évanouie et plongée dans le malheur le plus atroce. Elle ne pouvait proférer aucune parole; ses yeux étaient secs et brûlants.
Enfin elle se précipita à genoux :
— Grand Dieu! s'écria-t-elle, recevez mon vœu; oui, je punirai l'infâme qui a trahi; mais auparavant il faut rendre la liberté h Pietro.
Une heure après, elle était en route pour Rome. Depuis longtemps son père la pressait de revenir. Pendant son absence, il avait arrangé son mariage avec le prince Livio Savelli. A peine Vanina fut-elle arrivée, qu'il lui on I)arla on tremblant. A son grand étonnement, elle consentit dès le premier mot. Le soir même, chez la comtesse Vitteleschi, son père lui présenta presque olticiellement don Livio; elle lui parla beaucoup. C'était le jeune homme le plus élégant et qui avait les plus beaux chevaux; mais, quoiqu'un lui reconnût beaucoup d'esprit, son caractère passait pour tellement léger, qu'il n'était nullement suspect au gouvci ncment. Vanina pensa qu'en
lui faisant d'abord tourner la tête, elle en ferait un agent commode. Comme il était neveu de monsignor Sa-velli- Catanzara, gouverneur de Rome et ministre de la police, elle supposait que les espions n'oseraient le suivre.
Après avoy* fort bien traité, pendant quelques jours , l'aimable don Livio, Vanina lui annonça que jamais il ne serait son époux ; il avait, suivant elle, la tête trop légère.
— Si vous n'étiez pas un enfant, lui dit-elle, les commis de votre oncle n'auraient pas de secrets pour vous. Par exemple, quel parti prend-on à l'égard des carbonari découverts dernièrement à Forli ?
Don Livio vint lui dire, deux jours après, que tous les carbonari pris à Forli s'étaient évadés. Elle arrêta sur lui ses grands ^eux noirs avec le sourire amer du plus profond mépris, et ne daigna pas lui parler de toute la soirée. Le surlendemain , don Livio vint lui avouer, en rougissant, que d'abord on l'avait trompé.
— Mais, lui dit-il, je me suis procuré une clef du cabinet de mon oncle; j'ai vu par les papiers que j'y ai trouvés qu'une congvcgalion (ou commission), composée des cardinaux et des prélats les plus en crédit, s'assemble dans le plus grand secret, et délibère sur la question de savoir s'il convient de juger ces carbonari à Havenne ou à Rome- Les neuf carbonari pris à Forli, et leur chef, un nommé Rlissirilli, qui a eu la sottise de se rendre, sont en ce moment détenus au château de San Léo «.
A ce mot de sollise, Vanina pinça le prince de toute sa force.
— Je veux moi-même, lui dit-elle, voir les papiers of-
' Près de Rimiui enRomagne. C'est dans ce. château que périt le fameux Cai^lioslro; on dit dans le pays qu'il y fut étoulTé.
ficiels et entrer avec vous dans le cabinet de votre oncle; vous aurez mal lu.
A ces mots, don Livio frémit; Vanina lui demandait une chose presque impossible ; mais le génie bizarre de cette jeune fille redoublait son amour. Peu de jours après, Vanina, dégiiisée en homme et portant un joli petit habit à la livrée de la casa Savelli, put passer une demi-heure au milieu des papiers les plus secrets du ministre de la police. Elle eut un mouvement de vif bonheur, lorsqu'elle découvrit le rapport joiu-naUer du prévenu Piclro Missirilli. Ses mains tremblaient en tenant ce papier. En relisant ce nom, elle fut sur le point de se trouver mal. Au sortir du palais du gouverneur de Rome, Vanina permit à don Livio de l'embrasser.
— Vous vous tirez bien, lui dit-elle, des épreuves auxquelles je veux vous soumettre.
Après un tel mot, le jeune prince eût mis le feu au Vatican pour plaire à Vanina. Ce soir-là, il y avait bal chez l'ambassadeur de France; elle dansa beaucoup et presque toujours avec lui. Don Livio était ivre de bonheur, il fallait l'empêcher de réfléchir.
— Mon père est quelquefois bizarre, lui dit un jour Vanina, il a chassé ce matin deux de ses gens qui sont venus pleurer chez moi. L'un m'a demandé d'être placé chez votre oncle le gouverneur de Rome ; l'autre, qui a été soldat d'artillerie sous les Français, voudrait être employé au château Saint- Ange.
— Je les prends tous les deux à mon service, dit vivement le jeune prince.
— Est-ce là ce .que je vous demande? répliqua fièrement Vanina. Je vous répète textuellement la prière de
ces pauvres gens ; ils doivent obtenir ce qu'ils ont demandé, et pas autre chose.
Rien de plus difficile. Monsignor Cantazara n'élaitrion moins qu'un homme léger, et n'admettait dans sa mais. >n que des gens de lui bien connus. Au milieu d'une vie lemplie, en apparence, par tous les plaisirs, Vanina, bourrelée de remords, était fort malheureuse. La lenteur des événements la tuait. L'homme d'affaires de son père lui avait procuré de l'argent. Devait-elle fuir la maison paternelle et aller en Romagne essayer de faire évader son amant? Quelque déraisonnable que fût cette idée, elle était sur le point de la mettre cà exécution, lorsque le hasard eut pitié d'elle.
Don Livio lui dit :
— Les dix carbonari de la vente Missirilli vont être transférés à Rome, sauf à cire exécutés en Romagne, après leur condamnation. Voilà ce que mon oncle vient d'obtenir du pape ce soir. Vous et moi sommes les seuls dans Rome qui sachions ce secict. Êtes- vous ccntente ?
— Vous devenez un homme, répondit Vanina; faitesmoi cadeau de votre portrait.
La veille du jour où Missirilli devait arriver à Rome, Vanina prit un prétexte pour aller à Città-Castellana. C'est dans la prison de cette ville que l'on fait coucher les carbonari <jue l'on transfère de la Romagne à Rome. Elle vit Missirilli le matin, comme il sortait delà piison : il était enchaîné seul sur une charrette; illui parut fort pâle, mais nullement découragé. Une vieille femme lui jeta un bouquet de violettes; Missirilli sourit en la remerciant.
Vanina avait vu son amant, ton tes ses pensées scmbL'-
rent renouvelées; elle eut un nouveau courage. Dès longtemps elle avait fait obtenir un bel avancement à M. Tabbé Cari, aumônier du château Saint-Ange, où son amant allait être enfermé ; elle avait pris ce bon prêtre I>our confesseur. Ce n'est pas peu de chose à Rome que d'être confesseur d'une princesse, nièce du gouverneur.
Le procès des carbonari de Forli ne fut pas long. Po'ar se venger de leur arrivée à Rome, qu'il n'avait pu empêcher, le parti ultra fit composer la commission qui devait les juger des prélats les plus ambitieux. Cette commission fut présidée par le ministre de la police.
La loi contrôles carbonari est claire : ceux de Forli ne pouvaient conserver aucun'£spoir ; ils n'en défendiient pas moins leur vie par tous les subterfuges possibles. Nonseulement leurs juges les condamnèrent à mort, mais phisieurs opinèrent pour des supplices atroces, le poing coupé, etc. Le ministre de la police, dont la fortune était faite (car en ne quitte cette place que pour prendre le chapeau), n'avait nul besoin de poing coupé : en portant la sentence au pape, il fit commuer en quelques années de prison la peine de tous les condamnés. Le sei;l l'ietro Missirilli fut excepté. Le ministre voyait dans ce jeune homme un fanatique dangereux, et d'ailleurs il avait aussi été condamné à mort comme coupable de meurtre sur les deux carabiniers dont nous avons parlé. Vanina sut'la sentence et la commutation peu d'instants apiès que le ministre fut revenu de chez le pape.
Le lendemain, monsignor Catanzara rentra dans son palais vers le minuit, il ne trouva point son valet de chambre; le ministre, étonné, sonna plusieurs ibis; enfin parut un vieux domeslique imbécile : le ministre, impa-
tienté, prit le parti de se désliabiller lui-même. Il ferma sa porte à clef; il faisait fort cliaud ; il prit son habit et le lança en paquet sur une chaise. Cet habit, jeté avec trop de force, passa par-dessus la chaise, aUa frapper le rideau de moussehne de la fenêtre, et dessina la forme d'un homme. Le ministre se jeta rapidement vers son lit et saisit un pistolet. Comme il revenait près de la fenêtre, un fort jeune homme, couvert de sa livrée, s'approcha de lui le pistolet à la main. A cette vue, le ministre approcha le pistolet de son œil; il allait tirer. Le jeune homme lui dit en riant :
— Eh quoi! monseigneur, ne reconnaissez- vous pas Vanina Vanini?
— Que signitie cette mauvaise plaisanterie? répliqua le ministre en colère.
— Raisonnons froidement, dit la jeune fille. D'abord votre pistolet n'est pas chargé.
Le ministre, étonné, s'assura du fait; après quoi il tira un poignard de la poche de son gilet*. Vanina lui dit avec un petit air d'autorité charmant :
— Asseyons-nous, monseigneur.
' Un prélat romain serait hors d'état sans iloute rlp coniman- (lor un corps d'arniéc avec bravoure, conuue il est arrivé plusieurs fois à un général de division qui était ministre de la police à Paris, lors de l'entreprise de Mallet; mais jamais.il ne se laisserait arrêter chez lui aussi simplement. Il aurait trop de peur des plaisanteries de ses collègues. Un Romain qui se sait haï ne marche que bien armé. On n'a pas cru nécessaire de justifier plusieurs autres petites difTérences entre les façons d'agir et de parler de Paris et celles de Rome. Loin d'amoindrir ces différences, on a cru devoir les écrire hardiment. Les Romains que l'on peint n'ont pas l'honneur d'être Français.
Et elle prit place tranquillement sur un canapé.
— Étes-vous seule au moins? dit le ministre.
— Absolument seule, je vous le jure! s'écria Vanina. C'est ce que le ministre eut soin de vérifier : il fit le
tour de la chambre et regarda partout; après quoi il s'assit sur une chaise à trois pas de Vanina.
— Quel intérêt aurais-je, dit Vanina d'un air doux et tranquille, d'attenter aux jours d'un homme modéré, qui probablement serait remplacé par quelque homme faible à tète chaude, capable de se perdre, soi et les autres?
— Que voulez-vous donc, mademoiselle? dit le ministre avec humeur. Cette scène ne me convient point et ne doit pas durei'.
— Ce que je vais ajouter, reprit Vanina avec hauteur, et oubliant tout à coup son air gracieux, importe à vous plus qu'à moi. On veut que le carbonaro Missirilli ait la vie sauve : s'il est exécuté, vous ne lui survivrez pas d'une semaine. Je n'ai aucun intérêt à tout ceci; la folie dont vous vous plaignez, je l'ai faite pour m'amuser d'abord, et ensuite pour servir une de mes amies. J'ai voulu, continua Vanina, en reprenant son air de bonne compagnie, j'ai voulu rendre service à un homme d'esprit, qui bientôt sera mon oncle, et doit porter loin, suivant toute apparence, la fortune de sa maison.
Le ministre quitta l'air fâché : la beauté de Vanina contribua sans doute à ce changement rapide. On connaissait dans Rome le goût de monseigneur Catanzara pour les jolies fenmies, et, dans son déguisement en valet de pied de la casa Savelli, avec des bas de soie bien tirés, une veste rouge, son petit hobit bleu de ciel ga-
252 VANINA VANINl
lonné d'argent, et le pistolet à la main, Vanina était ravissante.
— Ma future nièce, dit le ministre presque on riant, vous fiiites là une haute folie, et ce ne sera pas la dernière.
— J'espère qu'un personnage aussi sage, répondit Vanina, me gardera le secret, et surtout envers don Livio; ( t pour vous y engagei', mon cher oncle, si vous m'accordez la vie du protégé de mon amie, je vous donnerai \m baiser.
Ce fut en continuant la conversation sur ce ton de demi-plaisanterie, avec lequel les dames romaines savent traiter les plus grandes affaires, que Vanina parvint à donner à cette entrevue, commencée le pistolet à la main, la couleur d'une visite faite par la jeune princesse Savelli à son oncle le gouverneur de Rome.
Bientôt monseigneur Calanzara, tout en rejetant avec hauteur l'idée de s'en laisser imposer par la crainte, en fut à raconter à sa nièce toutos les difficultés qu'il rencontrerait pour sauver la vie de Missirilli. En discutant, le minisire se promenait dans la chambre avec Vanina; il prit une carafe de limonade qui éiait sur sa cheminée, et en remplit un verre de cristal. Au moment où il allait le porter à ses lèvres, Vanina s'en empara, et, après l'avoir tenu quelque temps, le laissa tomber dans le jardiu comme par distraction. Un instant après, le ministre prit une pastille de chocolat dans une bonbonnière, Vanina la lui enleva, et lui dit en riant :
— Prenez donc garde, tout chez vous est empoisonné ; car on voulait A'otre mort. C'est moi qui ai obtenu la grâce de mon oncle futiu", afin de ne pas entrer dans la famille Savelli absolument les mains vides.
VANINA VAN INI 253
Monseigneur Catanzara, fort étonné, remercia sa nièce, et donna de grandes espérances pour la vie de Missirilli.
— Notre marché est fait! s'écria Vanina, et la preuve, c'est qu'en voici la récompense, dit-elle en l'embrassant.
Le ministre prit la récompense.
-^ II faut que vous sachiez, ma chère Vaninn, ajoulat-il, que je n'aime pas le sang, moi. D'ailleurs, je suis jeune encore, quoique peut-être je vous paraisse bien vieux, et je puis vivre à une époque où le sang versé aujourd'hui fera tache.
Deux heures sonnaient quand monseigneur Catanzara accompagna Vanina jusqu'à la petite porte de son jardin.
Le surlendemain, lorsque le ministre parut devant le pape, assez embarrassé de la démarche qu'il avait à faire. Sa Sainteté lui dit :
— Avant tout, j'ai une grâce à vous demander. 11 y a un de ces carbonari de Forli qui est resté condamné à mort; cette idée m'empêche de dormir : il faut sauver cet homme.
Le ministre, voyant que le pape avait pris son parti, fit beaucoup d'objections, et finit par écrire un décret ou motu proprio, que le pape signa, contre l'usage.
Vanina avait pensé que peut-être elle obtiendrait la grâce de son amant, mais qu'on tenterait de l'empoisonner. Dès la veille, Missirilli avait reçu de l'abbé Cari, son confesseur, quelques petits paquets de biscuit de mer, avec l'avis de ne pas toucher aux aliments fournis par l'Etat.
Vanina, ayant su après (juc les carbonari de Forli allaient être transférés au château de San Léo, voulut essayer de voir .Missirilli à son passage à Città-Castellana ;
2o4 VAN IN A VANINI
elle arriva dans cette ville vingt-quatre heures avant les prisonniers; elle y trouva l'abbé Cari, qui l'avait précédée de plusieurs jours. Il avait obtenu du geôlier que Missirilli pourrait entendre la messe, à minuit, dans la chapelle de la prison. On alla plus loin : si Missirilli voulait consentir à se laisser lier les bras et les jambes par une chaîne, le geôlier se retirerait vers la porte de la chapelle, de manière à voir toujours le prisonnier, dont il était responsable, mais à ne pouvoir entendre ce qu'il dirait.
Le jour qui devait décider du sort de Vanina parut enfin. Dès le matin, elle s'enferma dans la chapelle de la prison. Qui pourrait dire les pensées qui l'agitèrent durant cette longue journée? Missirilli l'aimait-il assez pour lui pardonner? Elle avait dénoncé sa vente, mais elle lui avait sauvé la vie. Quand la raison prenait le dessus dans cette àme bourrelée, Vanina espérait qu'il voudrait consentir à quitter l'Italie avec elle : si elle avait péché, c'était par excès d'amour. Comme quatre heures sonnaient, elle entendit de loin, sur le pavé, le pas des chevaux des carabiniers. Le bruit de chacun de ces pas semblait retentir dans son cœur. Bientôt elle distingua le roulement des charrettes qui transportaient les prisonniers. Elles s'arrêtèrent sur la petite place devant la prison ; elle vit deux carabiniers soulever Missirilli, qui était seul sur une charrette, et tellement chargé de fers qu'il ne pouvait se mouvoir. Du moins il vit, se dit-elle les larmes aux yeux, ils ne l'ont pas encore empoisonné ! La soirée fut cruelle ; la lampe de l'autel, placée à une grande hauteur, et pour laquelle le geôlier épargnait l'huile, éclairait seule cette chapelle sombre. Les yeux do
Vaniiia erraient sur les tombeaux de quelques grands seigneurs du moyen âge morts dans la prison voisine. Leurs statues avaient l'air féroce.
Tous les bruits avaient cessé depuis longtemps; Vanina était absorbée dans ses noires pensées. Un peu après que minuit eut sonné, elle crut entendre un bruit léger comme le vol d'une chauve-souris. Elle voulut marcher, et tomba à demi évanouie sur la balustrade de l'autel. Au même instant, deux fantômes se trouvèrent tout près d'elle, sans qu'elle les eût entendus venir. C'était le geôlier et Missirilli chargé de chaînes, au point qu'il en était comme emmaillotté. Le geôlier ouvrit une lanterne, qu'il posa sur la balustrade de l'autel , à côté de Vanina , de façon à ce qu'il pût bien voir son prisonnier. Ensuite il se retira dans le fond, près de la porte. A peine le geôlier se fut-il éloigné que Vanina se précipita au cou de Missirilli. En le serrant dans ses bras, elle ne sentit que ses chaînes fi'oides et pointues. Qui les lui a données, ces chaînes? pensa-t-elle. Elle n'eut aucun plaisir à embrasser son amant. A cette doideur en succéda une autre plus poignante : elle crut un instant que MissirilU savait son crime, tant son accueil fut glacé.
— Chère amie, lui dit-il enfin, je regrette l'amour que vous avez pris pour moi; c'est en vain que je cherche le mérite qui a pu vous l'inspirer. Revenons, croyez-m'en, à des sentiments plus chrétiens ; oublions les illusions qui jadis nous ont égarés; je ne puis vous appartenir. Le malheiu: constant qui a suivi mes entreprises vient peut-être de l'état de péché mortel où je me suis constamment trouvé. Même à n'écouter que les conseils de la prudence humaine, poui'quoi nai-je pas été arrêté avec mes amis.
lors de la fatale nuit de Forli? Pourquoi, à Tinstanl du danger, ne m3 trouvais-je pas à mon poste? Pourquoi mon absence a-t-elle pu autoriser les soupçons les plus ci'uels? J'avais une autre passion que celle de la liberté de l'Italie.
Vanina ne revenait pas de la surprise que lui causait le changement de Missirilli. Sans être sensiblement maigri, il avait l'air d'avoir trente ans. Vanina attribua ce changement aux mauvais traitements qu'il avait soufferts en prison, elle fondit en larmes.
— Ah! lui dit-elle, les geôliers avaient tant promis qu'ils te traiteraient avec bonté 1
Le fait est qu'à l'approche de la mort, tous les principes religieux qui pouvaient s'accorder avec la passion pour la liberté de l'Italie avaient reparu dans le cœur du jeune carbonaro. Peu à peu Vanina s'aperçut que le changement étonnant qu'elle remarquait chez son amant était tout moral , et nullement l'effet de mauvais traitements physiques. Sa douleur, qu'elle croyait au comble, en fut encore augmentée.
Missirilli se taisait; Vanina semblait sur le point d'être étouffée par ses sanglots. Il ajouta d'un air un peu ému lui-même :
— Si j'aimais quelque chose sur la terre, ce serait vous, Vanina; mais grâce à Dieu, je n'ai plus qu'un seul but dans ma vie ; je mourrai en prison, ou en cherchant à donner la liberté à l'Italie.
11 y eut encore un silence ; évidemment Vanina ne pouvait parler : elle l'essayait en vain. Missirilli ajouta ;
— Le devoir est cruel, mon amie; mais s'il n'y avait pas un peu de peine à l'accomplir, où serait l'héroïsme?
Donnez-moi votre parole que vous ne chercherez plus à me voir.
Autant que sa chaîne assez serrée le lui permettait, il lit un petit mouvement du poignet, et tendit les doigts à Vanina.
^- Si vous permettez un conseil à un homme qui vous fut cher, mariez-vous sagement à l'homme de mérite que votre père vous destine. Ne lui faites aucune confidence fâcheuse; mais, d'un autre côté, ne cherchez jamais à me revoir; soyons désormais étrangers l'un à l'autre. Vous avez avancé une somme considérable pour le service de la patrie; si jamais elle est déhvrée de ses tyrans, cette somme vous sera fidèlement payée en biens nationaux.
Vanina était atterrée. En lui parlant, l'œil de Pietio
n'avait brillé qu'au moment où il avait nommé la pairie.
Enfin l'orgueil vint au secours de la jeune princesse;
elle s'était munie de diamants et de petites limes. Sans
répondre à Missirilli, elle les lui ofl'ril.
— J'accepte par devoir, lui dit-il, cai' je dois cherclier à ra'échapper; mais je ne vous verrai jamais, je le jure en présence de vos nouveaux bienfaits. Adieu, Vanina; promettez-moi de ne jamais m'éciire, de ne jamais chercher à me voir; laissez-moi tout à la pairie, je suis mort pour vous : adieu.
— Non, reprit Vanina furieuse, je veux que tu saches ce que j'ai fait, guidée par Tamour que j'avais pour loi.
Alors elle lui raconta toutes ses démarches depuis le moment où Missirilli avait quitté le château de San Nicole, pour aller se rendre au légat. Qnand ce récit fut terminé :
— Tout cela n'est rien, dit Vanina : j'ai fait plus, par amour pour toi.
Alors elle lui dit sa trahison.
— Ah I monstre, s'écria Pietro furieux, en se jetant sur elle, et il cherchait à l'assommer avec ses chaînes.
Il y serait parvenu, sans le geôlier qui accourut aux premiers cris. Il saisit Missirilli.
— Tiens, monstre, je ne veux rien te devoir, dit Missirilli à Vanina, en lui jetant, autant que ses chaînes le lui permettaient, les limes et les diamants, et il s'éloigna rapidement.
Vanina resta anéantie. Elle revint à Rome; et le journal annonce qu'elle vient d'épouser le prince don Livio Savelli.
DUCHESSE DE BMCCIANO
Malheureusement pour moi comme pour le lecteur, ceci n'est point un roman, mais la traduction fidèle d'un récit fort grave écrit à Padoue en décembre 1583.
Je me trouvais à Mantoue il y a quelques années , je cherchais des ébauches et de petits tableaux en rapport avec ma petite fortune, mais je voulais les peintres antérieurs à l'an IHOO; vers cette époque acheva de mourir roriginalité italienne, déjà mise en grand péril par la prise de Florence en 1530.
Au lieu de tableaiLx , un vieux patricien fort riche et fort avare me fit offrir à vendre, et très-cher, de vieux manuscrits jaunis par le temps ; je demandai à les parcourir; Q y consentit, ajoutant qu'il se liait à ma probité, pour ne pas me souvenir des anecdotes piquantes que j'aurais lues, si je n'achetais pas les manuscrits.
Sous celte condition, qui me plut, j'ai parcouru, au gi'and détriment de me? yeux, trois ou quatre cents volumes oii furent entassés, il y a deux ou trois siècles, des récils d'aventures tragiques, des lettres de défi relatives à des duels, des liaités de pacification entre des nobles voisins, des mémoires sur toutes sortes de sujets, etc., etc.
260 VITTORIA ACCORAMBOKI
Le vieux propriétaire demandait un prix énorme de cet; manuscrits. Après des pourparlers, j'achetai fort cher le droit de faire copier certaines historiettes qui me plaisaient et qui montrent les habitudes de l'Italie vers l'an 1500. J'en ai vingt -deux volumes in-folio, et c'est une de ces histoires fidèlement traduites que le lecteur va lire, si toutefois il est doué de patience. Je sais l'histoire du seizième siècle en Italie, et je crois que ce qui suit est parfaitement vrai. J'ai pris de la peine pour que la traduction de cet ancien style itahen, grave, direct, souverainement obscur et chargé d'allusions aux choses et aux idées qui occupaient le monde sous le pontificat de Sixte-Quint (en lo8o), ne présentât pas de reflets de la belle littérature moderne, v[ des idées de notre siècle sans préjugés.
L'auteur inconnu du manuscrit est un personnage circonspect, il ne juge jamais un fait, ne le prépare jamais ; son affaire unique est de raconter avec vérité. Si quelquefois il est pittoresque, à son insu, c'est que, vers 1585, la vanité n'enveloppait point toutes les actions des hommes d'une auréole d'alTectation; on croyait ne pouvoir agir sur le voisin qu'en s'exprimant avec la plus grande clai té possible. Vers loSii, à l'exception des fous entretenus dans les cours, ou des poètes, personne ne songeait à être aimable par la parole. On ne disait point encore : Je mourrai aux pieds de Votre Majesté, au moment où l'on venait d'envoyer chercher des chevaux de poste pour prendre la fuite; c'était peut-être le seul genre de trahison qui ne fût pas en usage. On parlait peu, et chacun donnait une extrême attention à ce qu'on lui disait.
Ainsi, ô lecteur bénévole ! ne cherchez point ici un
VITTORIA AGCORAMBONI 261
style piquant, rapide, brillant de fraîches allusions aux façons de sentir h la mode, ne vous attendez point surtout aux émotions entraînantes d'un roman de George Sand; ce grand écrivain eût fait un chef-d'œuvre avec la vie et les malheurs de ViUovia Accoramboui. Le l'écit sincère que je vous présente ne peut avoir que les avantages plus modestes de l'histoire. Quand par hasard, courant la poste seul à la tombée de la nuit, on s'avise de réfléchir au grand art de connaître le cœur humain, on pourra prendre pour base de ses jugements les circonstances de l'histoire que voici. L'auteur dit tout, explique tout, ne laisse rien à faire à l'imagination du lecteur ; il écrivit douze jom's après la mort de l'héroïne.
Viltorià Accoramboui naquit d'une fort noble famille, dans une petite ville du duché d'Urbin, nommée Agubio. Dès son enfance, elle fut remarquée de tous, à cause d'une rare et extraordinaire beauté ; mais cette beauté fut son moindj-e charme : rien ne lui manqua de ce qui peut faire admirer une fille de haute naissance ; mais rien ne fut si remarquable en elle, et l'on peut dire rien ne tint autant du prodige, parmi tant de qualités extraordinaires, quane certaine grâce toute charmante qui dès la première vue lui gagnait le cœur et la volonté de chacun. Et cette simplicité qui doimait de l'empire à ses moindres paroles n'était troublée par aucun soupçon d'artifice; dès l'abord on prenait confiance en cette dame douée d'une si extraordinaire beauté. On aurait pu, à toute force, résister à cet enchantement, si on n'eût fait que la voir; mais, si on l'entendait parler, si surtout on venait à avoir quelque conversation avec elle, il était de
262 VITTORIA AGGORAMBONI
toute impossibilité d'échapper à un charme aussi extraordinaire.
Beaucoup de jeunes cavaliers de la ville de Rome, qu'habitait son père, et où Ton voit son palais place des Ruslicuci, près Saint-Pierre, désirèrent obtenir sa main. 11 y eut force jalousies et bien des rivalités, mais enfin les parents de Vittoria préférèrent Félix Peretti, neveu du cardinal Montalto, qui a été depuis le pape Sixte- Quint, heureusement régnant.
Félix, fils de Camille Peretti, sœur du cardinal, s'appela d'abord François Mignucci; il prit les noms de Félix Peretti lorsqu'il fut solennellement adopté par son oncle.
Yittoria, entrant dans la maison Peretti, y porta à son insu cette prééminence que l'on peut appeler fatale, et qui la suivait en tous lieux; de façon que l'on peut dire que, pour ne pas l'adorer, il fallait ne l'avoir jamais vue '. L'amour que son mari avait pour elle allait jusqu'à une véritable folie; sa belle-mère, Camille, et le cardinal Montalto lui-même , semblaient n'avoir d'autre occupation sur la terre que celle de deviner les goûts de Vittoria, pour chercher aussitôt à les satisfaire. Rome entière admira comment ce cardinal, connu par l'exiguïté de sa fortune non moins que par son horreur pour toute espèce de luxe, trouvait un plaisir si constant à aller au-devant de tous les souliaits de Vittoria. Jeune ,
' On voit à Milan, autant que je puis me souvenir, dans la bibliothèque AmbrosiLMine, des sonnets remplis de grâce et do sentiment, et d'autres pièces de vers, ouvrage de Vittoria Accoraaiboni. D'assez bons sonnets ont été faits dans le temps sur son étrange destinée. Il paraît qu'elle avait autant d'esprit que de grâces et de beauté.
VITTORIA ACCORAMT.OM 263
l)rillaiite de beauté , adorée de tous , elle ue laissait pas d'avoii' quelquefois des fantaisies fort coûteuses. Vittoria recevait de ses nouveaux parents des joyaux du plus grand prix, des perles, et enfin tout ce qui paraissait de plus rare chez les orfèvres de Rome^ en ce temps-là fort bien fournis.
Pour Tamour de cette nièce aimable, le cardinal Montalto, si connu par sa sévérité, traita les frères de Vittoria comme s'ils eussent été ses propres neveux. Octave Accoramboni, à peine arrivé à l'âge de trente ans, fut, par l'intervention du cardinal Montalto, désigné par le duc d'Urbin et créé, par le pape Grégoire XIII, évêque de Fossombrone; Marcel Accoramboni, jeune homme d'un courage fougueux, accusé de plusieurs crimes, et vivement pourchassé par la corte i, avait échappé à grand'peine à des poursuites qui pouvaient le mènera la mort. Honoré de la protection du cardinal, il put recouvrer une sorte de tranquillité.
Un troisième frère de Vittoria, Jules Accoramboni, fut admis par le cardinal Alexandre Sforza aux premiers honneurs de sa cour, aussitôt que le cardinal Montalto en eut fait la demande.
En un mot, si les hommes savaient mesurer leur bonheur, non sur l'insatiabilité infinie de leurs désirs, mais par la jouissance réelle des avantages qu'ils possèdent déjà, le mariage de Vittoria avec le neveu du cardinal
' C'était le corps armé chargé de veiller à la sûreté publique, les gendarmes et agents de police de l'an 1580. Ils étaient commandés par un capitaine appelé Bargello, lequel était personnellement responsable de l'exécution des ordres de monseigneur le gouverneur de Rome (le préfet de police).
2C4 VITTORIA ACGORAMBONI
Montalto eût pu sembler aux Accoramboni le comble des félicités humaines. Mais le désir insensé d'avantages immenses ot incertains peut jeter les hommes les plus comblés des faveurs de la fortune dans des idées étranges et pleines de périls.
Bien est-il vrai que si quelqu'un des parents de Vittoria, ainsi que dans Rome beaucoup en eurent le soupçon, contribua, par le désir d'une plus haute fortune, à la délivrer de son mari, il eut lieu de reconnaître bientôt après combien il eût été plus sage de se contenter des avantages modérés d'une fortune agréable, et qui devait atteindre sitôt au faîte de tout ce que peut désirer l'ambition des hommes.
Pendant que Vittoria vivait ainsi reine dans sa maison, un soir que Félix Peretti venait de se mettre au Ut avec sa femme, une lettre lui fut remise par une nommée Catherine, née à Bologne et femme de chambre de Vittoria. Cette lettre avait été apportée par un frère de Catherine, Dominique d'Aquaviva, surnommé le Mancino (le gaucher). Cet homme était banni de Rome pour plusieurs crimes; mais, à la prière de Catherine, Félix lui avait procuré la puissante protection de son oncle le cardinal, et le Mancino venait souvent dans la maison de Félix, qui avait en lui beaucoup de confiance.
La lettre dont nous parlons était écrite au nom de Marcel Accoramboni, celui de tous les frères de Vittoria qui était le plus cher à son mari. 11 vivait le plus souvent caché hors de Rome ; mais cependant quelquefois il se hasardait à entrer en ville, et alors il trouvait un refuge dans la maison de Félix.
Par la lettre remise à cette heure indue, Marcel appe-
iait à son secours son beau-frère Félix Peretti ; il le conjurait de venir à son aide, et ajoutait que, pour une affaire de la plus grande urgence, il l'attendait près du palais de Montecavallo.
Félix fit part à sa femme de la singulière lettre qui lui était remise, puis il s'habilla et ne prit d'autre arme que son épée. Accompagné d'un seul domestique qui portait une tcfrche allumée, il était sur le point de sortir, quand il trouva sous ses pas sa mère Camille, toutes les femmes de la maison, et parmi elles Vittoria elle-même; toutes le suppliaient avec les dernières instances de ne pas sortir à cette heure avancée. Comme il ne se rendait pas à leurs prières, elles tombèrent à genoux, et, les larmes aux yeux, le conjurèrent de les écouter.
Ces femmes, et surtout Camille, étaient frappées'de terreur par le récit des choses étranges qu'on voyait arriver tous les jours, et demeurer impunies dans ces temps du pontificat de Grégoire XllI, pleins de troubles et d'attentats inouïs. Elles étaient encore frappées d'une idée ; Marcel Accoraraboni, quand il se hasardait à pénétrer dans Rome, n'avait pas pour habitude de faire appeler Félix, et une telle démarche, à cette heure de la nuit, leur semblait hors de toute convenance.
Rempli de tout le feu de son âge, Félix ne se rendait point à ces motifs de crainte ; mais quand il sut que la lettre avait été apportée par le Mancino, homme qu'il aimait beaucoup et auquel il avait été utile, rien ne put l'arrêter, et il sortit de la maison.
Il était précédé, comme il a été dit, d'un seul domestique portant une torche allumée; mais le pauvre jeune homme avait à peine l'ait quelques pas de la montée de
-266 VITTORIA AGGORAMBONI
3Ionlccaviillo, qu'il tomba frappé de trois coups d'arquebuse. Les assassins, le voyant par terre, se jetèrent sur lui, et le criblèrent à l'envi de coups de poignard, jusqu'à ce qu'il leur parût bien mort. A l'instant, cette nouvelle fatale fut portée à la mère et à la femme de Félix, et, par elles, elle parvint au cardinal son oncle.-
Le cardinal, sans changer de visage, sans trahir la plus petite émution, se fit promptement revêtir de ses habits, et puis se recommanda soi-même à Dieu, et cette, pauvre âme (ainsi prise à l'improviste). Il alla ensuite chez sa nièce, et, avec une gravité admirable et un air de paix profonde, il mit un frein aux cris et aux pleurs féminins qui commençaient à retentir dans toute la maison. Son autorité sur ces femmes fut d'une telle efficacité, qu'à partir de cet instant , et même au moment «ù le cadavre fut emporté hors de la maison, l'on ne vit ou Ton n'entendit rien de leur part qui s'écartât le moins du monde de ce qui a lieu, dans les familles les plus réglées, pour les morts les plus prévues. Quant au cardinal Montalto lui-même, personne ne put surprendre en lui les signes, même modérés, de la douleur la plus simple; rien ne fut changé dans l'ordre et l'apparence extérieure de sa vie. Rome en fut bientôt convaincue, elle qui observait avec sa curiosité ordinaire les moindres mouvements d'un homme si profondément offensé.
Il arriva par hasard que , le lendemain même de la mort de Félix^ le consistoire (des cardinaux) était convoqué au Vatican. 11 n'y eut pas d'homme dans toute la ville qui ne pensât que pour ce premier jour, à tout le moins, le cardinal Montalto s'exempterait de cette fonclinn publique. Là, en effet, il devait paraître sous les yeux de
iant et de si curieux témoins! On observerait les moindres mouvements de cette faiblesse naturelle, et toutefois si convenable à celer chez un personnage qui d'une place éminente aspire à une plus éminente encore; car tout le monde conviendra qu'il n'est pas convenable que celui qui ambitionne de s'élever au-dessus de tous les autres hommes se montre ainsi homme comme les autres.
Mais les personnes qui avaient ces idées se trompèrent doublement, car d'abord, selon sa coutume, le cardinal Montalto fut des premiers à paraître dans la salle du consistoire, et ensuite il fut impossible aux plus clairvoyants de découvrir en lui un signe quelconque de sensibilité humaine. Au contraire , par ses réponses à ceux de ses collègues qui, à propos d'un événement si cruel, cherchèrent à lui présenter des paroles de consolation, il sut frapper tout le monde d'étonnement. La constance et l'apparente immobilité de son âme au milieu d'un si ati'oce malheur devinrent aussitôt l'entretien de la ville.
Bien est-il vrai que dans ce même consistoire quelques hommes, plus exercés dans l'art des cours, attribuèrent cette apparente insensibilité non à un défaut de sentiment, mais à beaucoup de dissimulation; et cette manière de voir fut bientôt après partagée par la multitud^es courtisans, car il était utile de ne pas se montrer trop profondément blessé d'une offense dont sans doute l'auteur était haut placé, et pouvait plus tard peutêtre barrer le chemin à la dignité suprême.
Quelle que fût la cause de cette insensibilité apparente et complète, un fait certain, c'est qu'elle frappa d'une sorte de stupeur Rome entière et la cour de Grégoire Xlll. Mais, pour en revenir au consistoire, quand, tous les car-
dinaiLx réunis, le pape lui-même entra dans la salle, il tourna aussitôt les yeux vers le cardinal Montalto, et on vit Sa Sainteté répandre des larmes; quant au cardinal, ses traits ne sortirent point de lem' immobilité ordinaire.
L'étonnement redoubla quand , dans le même consistoire, le cardinal Montalto étant allé à son tour s'agenouiller devant le trône de Sa Sainteté, pour lui rendie compte des affaires dont il était chargé, le pape, avant de lui permettre de commencer, ne put s'empêcher de laisser éclater ses sanglots. Quand Sa Sainteté fut en état de parler, elle chercha à consoler le cardinal en lui promettant qu'il serait fait prompte et . sévèrtî, ju^Ut^e d'un attentat si énorme. Mais le cardinal, après avoir remercié très-humblement Sa Sainteté , la supplia de ne pas ordonner de recherches sur ce qui était arrivé, protestant que, pour sa part, il pardonnait de bon coeur à l'auteur, quel qu'il pût être. Et immédiatement après cette prière, exprimée en très-peu de mots , le cardinal passa au détail des affaires dont il'^^était chargé, comme si^rieu d'extraordinaire ne fût arri\'é.
Les yeux de tous les cardinaux présents au consistoire étaient fixés sur le pape et sur Montalto ; et, quoiqu'il soit assurément fort difficile de donner le change à l'œil exercé des courtisans, aucun pourtant n'osa dire que le visage du cardinal Montalto eût trahi la moindre émotion en vojant de si près les sanglots de Sa Sainteté, laquelle, a dire vrai, était tout à fait hors d'elle-même. Cette insensibilité étonnante du cardinal Montalto ne se démentit point durant tout le temps de son travail avec Sa Sainteté. Ce fut au point que le pape lui-même en fut fiappé.
VITTORIA AGGORAMBONI 269
et , le consistoire terminé , il ne put s'empêcher de dire au cardinal de San Sisto, son neveu favori ;
P'eramente coslui c un gran fraie! (En vérité, cet homme est un fier moine M)
La façon d'agir du cardinal Monlalto ne fut, en aucun point, différente pendant toutes les journées qui suivirent. Ainsi que c'est la coutume, il reçut les visites de condoléance des cardinaux, des prélats et des princes romains, et avec aucun, en <]uelque liaison qu'il fût avec lui, il ne se laissa emporter à aucune parole de douleur ou de lamentation. Avec tous, après un court raisonnement sur l'instabilité des choses humaines , confirmé et fortifié par des sentences et des textes tirés des saintes Écritures ou des Pères, il changeait promptement de discours, et venait à parler des nouvelles de la ville ou des affaires particulières du personnage qui lui parlait , exactement comme s'il eût voulu consoler ses consolateurs.
Rome fut surtout curieuse de ce qui se passerait pendant la visite que devait lui faire le prince Paolo Giordanu Orsini, duc de Bracciano, auquel le bruit public attribuait la mort de Félix Peretti. Le vulgaire pensait que le cardinal Montalto ne pourrait se trouver si rapproché du prince, et lui parler en tète à-tête, sans laisser paraître quelque indice de ses sentiments.
Au moment oii le prince vint chez le cardinal, la foule
' Allusion à riiypocrisic que les mauvais esprits croient l'ré- (|ucntc chez les moines. Sixle-Quint avait été moine meiiclianl. et persécuté dans son ordre. Voir sa vie, par Gregorio Leti, historien anmsanl, qui n'est pas plus menteur qu'un autre. Félix Peretti fut assassiné en 1580; son oncle fut créé pape en lo85.
270 VITTORIA AGGORAMBONÎ
était énorme dans la rue et auprès de la porte ; un grand nombre de courtisans remplissaient toutes les pièces de la maison, tant était grande la curiosité d'observer le visage des deux interlocuteurs. Mais, chez l'un pas plus que chez l'autre, personne ne put observer rien d'extraordinaire. Le cardinal Montalto se conforma à tout ce que prescrivaient le convenances de la cour ; il donna à son visage une teinte d'hilarité fort remarquable, et sa façon d'adresser la parole au prince fut remplie d'affabilité.
Un instant après, en remontant en carrosse, le prince Paul, se trouvant seul avec ses courtisans intimes, ne put s'empêther de dire en riant : In fallo, è vcro che cosiui è tin grand fraie ! ( 11 est parbleu bien vrai, cet homme est un fier moine! ) comme s'il eût voulu confirmer la vérité du mot échappé au pape quelques jours auparavant.
Les sages ont pensé que la conduite tenue en cettt circonstance par le cardinal Montalto lui aplanit le chemin du trône ; car beaucoup de gens prirent de lui cette opinion que, soit par nature ou par vertu, il ne savait pas ou ne voulait pas nuire à qui que ce fût, encore qu'il eût grand sujet d'être irrité.
Félix Peretti n'avait laissé rien d'écrit relativement à sa femme ; elle dut en conséquence, retourner dans la maison de ses parents. Le cardinal Montalto lui fit remettre, avant son départ, les habits, les joyaux, et généralement tous les dons qu'elle avait reçus pendant qu'elle était la femme de son neveu.
Le troisième jour après la mort de Féhx Peretti, \'ittoria, accompagnée de sa mère, alla s'établir dans le palais du prince Orsini. Quelques-uns dirent que ces femmes
VITTORIA ÂCCORAMBONI 271
furent portées à cette démarche par le soin de leur sûreté personnelle, la corle * paraissant les menacer comme accuse'es de cnnsenlemenl à Thomicide commis , ou du moins d'en avoir eu connaissance avant l'exécution ; d'autres pensèrent (et ce qui arriva plus tard sembla confirmer cette idée) qu'elles lurent portées à cette démarche pour efléctuer le mariage, le prince ayant promis à Yittoria de l'épouser aussitôt qu'elle n'aurait plus de mari.
Toutefois, ni alors ni plus tard, on n'a connu clairement l'auteur de la mort de Félix, quoique tous aient eu des soupçons sur tous. La plupart cependant attribuaient cette mort au prince Orsini; on convenait généralement qu'il avait eu une passion pour Vittoria, il en avait donné des marques non équivoques ; et le mariage qui survint fut une grande preuve, car la femme était d'une condition tellement inférieure, que la seule tyrannie de la passion d'amour put l'élever jusqu'à l'égalité matrimoniale ^ Le vulgaire ne fut point détourné de cette façon de voir par une lettre adressée au gouverneur de Rome, et que l'on répandit peu de jours après le fait. Cette lettre était écrite au nom de César Palantieri, jeune homme d'un caractère fougueux et qui était banni de la ville.
' La corte n'osait pas pénétrer clans le palais d'dn prince.
' La première fennne clii prince Orsini, dont il avait un fils nommé Virginie, était sœur de François l^^, grand-duc de Toscane, et du cardinal Ferdinand de Médicis. Il la fit périr du consentement de ses frères, parce qu'elle avait une intrigue. Telles étaient les lois de l'honneur apportées en Italie pur les Espagnols. Les amours non légitimes d'une femme offensaient autant ses frères que son mari.
Dans cette lettre^ Palantieri disait qu'il n'était pas nécessaire que sa seigneurie illustrissime se donnât la peine de chercher ailleurs l'auteur de la mort de Félix Peretti, puisque lui-même l'avait fait tuer à la suite de certains différends survenus entre eux quelque temps auparavant.
Beaucoup pensèrent que cet assassinat n'avait pas eu lieu sans le consentement de la maison Accoramboni ; on accusa les frères de Yittoria, qui auraient été séduits par l'ambition d'une alliance avec un prince si puissant et si riche. On accusa surtout Marcel, à cause de l'indice fourni par la lettre qui fit sortir de chez lui le mallieureux Féhx. On parla mal de Viltoria elle-même, quand on la vit consentir à aller habiter le palais des Orsini comme future épouse, sitôt après la mort de son mari. On prétendait qu'il est peu probable qu'on arrive ainsi en un clin d'œil à se servir des petites armes, si Ton n'a fait usage, pendant quelque temps du moins, des armes de longue portée '.
L'information sur ce meurtre fut faite par monseigneur Portici, gouverneur de Rome, d'après les ordres de Grégoire XllI. On y voit seulement que ce Dominique, surnommé Mancino, arrêté par la corte, avoue, et sans être mis à la queslion [lonnenlalo], dans le second interrogatoire, en date du 24 février 1382 :
« Que la mère de 'S ittoria fut la cause de tout, et qu'elle fut secondée par la camcriera de Bologne, laquelle, aussitôt après le meurtre, prit refuge dans la citadelle de Bracciano (appartenant au prince Orsini et où la corle
' Allusion à l'usage de se badic iivec une épee et un poignard.
n'eût osé pénétrer), et que les exécuteurs du crime furent Machione de Gubbio et Paul Barca de Bracciano, lancie spi'zzo'c (soldats) d'un soigneur duquel, pour de dignes raisons, on n'a pas inséré le nom. »
A cys dignes raisons se joignirent, comme je crois, les prières du cardinal Montalto, qui demanda avec instance que les recherches ne fussent pas poussées plus luin, et en effet il ne fut plus question du procès. Le Mancino fut mis hors de prison avec le precello (ordre) de retourner directement à son pays, sous peine de la vie, et de ne jamais s'en écarter sans une permission expresse. La délivrance de cet homme eut lieu en 1583, le jour de Saint- Louis, et, comme ce jour était aussi celui de la naissance du cardinal Montalto, cette circonstance me confirme de plus en plus dans la croyance que ce fut à sa prière que cette affaire fut terminée ainsi. Sous un gouvernement aussi faible que celui de Grégoire XIll, un tel procès pouvait avoir des conséquences fort désagréables et sans aucune compensation.
Les mouvements de la corfe furent ainsi arrêtés, mais le pape Grégoire XIII ne voulut pourtant pas consentir à ce que le prince Paul Orsini, duc de Bracciano, épousât la veuve Accoramboni. Sa Sainteté, après avoir infligé à cette dernière une soi'te de prison, donna le iircccUo au prince et à la veuve de ne point contracter do mariage ensemble saiis une pei'niission expresse de lui ou de ses successeurs.
(Grégoire XIII vint à mourir (au commencement de J .'jSS), et des docteurs en droit, consultés par le prince Paul Orsini, ayant répondu qu'ils estimaient que le preccUo était annulé par la mort du souverain qui l'avait imposé,
274 YIÏTORIA AGCORAMBONI
il résolut d'épouser Vittoria avant l'élection d'un nouveau pape. Mais le mariage ne put se faire aussitôt que le prince le désirait, en partie parce qu'il voulait avoir le consentement des frères de Vittoria, et il arriva qu'Octave Accoramboni, évêque de Fossombrone, ne voulut jamais donner le sien, et en partie parce qu'on ne croyait pas que l'élection du successeur de Grégoire XIII dût avoir lieu aussi promptement. Le fait est que le mariage ne se fit que le jour même que fut créé pape le cardinal Montalto, si intéressé dans cette affaire, c'est-à-dire le 24 avril 1383, soit que ce fût l'effet du hasard, soit que le prince fût bien aise de montrer qu'il ne craignait pas plus la cnrfe sous le nouveau pape qu'il n'avait fait sous Grégoire XIIl.
Ce mariage offensa profondément l'âme de Sixte-Quint (car tel fut le nom choisi par le cardinal Montalto); il avait déjà «{uitté les façons de penser convenables à un moine, et monté son âme à la hauteur du grade dans lequel Dieu venait de le placer.
Le pape ne donna pourtant aucun signe de colère; seulement, le prince Orsini s'étant présenté ce même jour avec la foule des seigneurs romains pour lui baiser le pied, et avec l'intention secrète de tâcher de lire, dans les traits du saint-père, ce qu'il avait à attendre ou à craindre de cet homme, jusque-là si peu connu, il s'aperçut qu'il n'était plus temps de plaisanter. Le nouveau pape ayant regardé le prince d'une façon singulière, et n'ayant pas répondu un seul mot au compUment qu'il lui adressa, celui-ci prit la résolulion de découvrir surle-champ quelles étaient les intentions de Sa Sainteté à son égard.
Par le moyen de Ferdinand, cardinal de Médicis (frère de sa première femme), et de l'ambassadem- catholique espagnol, il demanda et obtint du pape une audience dans sa chambre : là il adressa à Sa Sainteté un discours étudié, et, sans faire mention des choses passées, il se réjouit avec elle à Toccasion de sa nouvelle dignité, et lui offrit, comme un très-fidèle vassal et serviteur, tout son avoir et toutes ses forces.
Le pape * l'écouta avec un sérieux extraordinaire, et à la fin lui répondit que personne ne désirait plus que lui que la vie et les actions de Paolo Giordano Orsini fussent à l'avenir dignes du sang Orsini et d'un vrai chevalier chrétien ; que, quant à ce qu'il avait été par le passé envers le saint-siége et envers la personne de lui, pape, personne ne pouvait le lui dire mieux que sa propre conscience; que pourtant, lui, prince, pouvait être assuré d'une chose, à savoir, que tout ainsi qu'il lui pardonnait volontiers ce qu'il avait pu faire contre Félix Peretti et contre Félix, cardinal Montalto, jamais il ne lui pardonnerait ce qu'à l'avenir il pourrait faire contre le pape Sixte; qu'en conséquence il l'engageait à aller sur-le-champ expulser de sa maison et de ses Étals tous les bandits (exilés) et les malfaiteurs auxquels, jusqu'au présent moment, il avait donné asile.
Sixte-Quint avait une efficacité singulière, de quelque ton qu'il voulût se servir en parlant; mais, quand il était irrité et menaçant, on eût dit que ses yeux lançaient la foudre. Ce qu'il y a de certain, c'est que le prince Paul
' Sixte-Quint, pape, en 1583, à soixante-liuit ans, régna cinq nns et quatre mois ; il a des rapports frappants avec Napoléon,
Orsini, aceoutunié de tout temps à être craint des papes, fut porté à penser si sérieusement à ses affaires par cette façon de parler du pape, telle qu'il n'avait rion entendu de semblable pendant l'espace de treize ans, qu'à peine sorti du palais de Sa Sainteté il courut chez le cardinal de Médicis lui raconter ce qui venait de se passer. Puis il résolut, par le conseil du cardinal, de congédier, sans le moindre délai, tous ces hommes repris de justice auxquels il donnait asile dans son palais et dans ses États, et il songea au plus vite à trouver quelque prétexte honnête pour sortir immédiatement des pays soumis au pouvoir de ce pontife si résolu.
11 faut savoir que le prince Paul Orsini était devenu d'une grosseur extraordinaire; ses jambes étaient plus grosses que le corps d'un homme ordinaire, et une de ces jambes énormes était affligée du mal nommé la /h7>« (la louve), ainsi appelé parce qu'il faut le nourrir avec une grande abondance de viande fraîche qu'on applique sur la partie affectée ; autrement l'humeur violente, ne trouvant pas de chair morte à dévorer, se jetterait sur les chairs vivantes qui l'entourent.
Le prince prit prétexte de ce mal pour aller aux célèbres bains d'Albano, près de Padoue, pays dépendant de la république de Venise ; il partit avec sa nouvelle épouse vers le miUeu de juin. Albano était un port très~.sûr pour lui; car, depuis un grand nombre d'années, la maison Orsini était liée à la répubhque de Venise par des services réciproques.
Arrivé en ce pays de sûreté, le prince ne pensa qu'à jouir des agréments de plusieurs séjours; et, dans ce dessein, il loua trois magnifiques palais ; l'un à Venise, le
VITTORIA ACCORAMBONl 277
palais Dandolo, dans la rue de la Zacca, le second à Padoue, et ce fut le palais Foscariui, ?uv la magnifique place nommée l'Arena ; il choisit le troisiènio à Salo, sur la rive délicieuse du lac de Garde : celui-ci avait appartenu autrefois à la famille Sforza Pallavicini.
Les seigneurs de Venise (le gouvernement de la république) apprirent avec plaisir rariivée dans leurs États d'un tel prince, et lui offrirent aussitôt une très-noble condotla (c'est-à-dire une somme considérable payée annuellement, et qui devait être employée par le prince à lever un corps de deux ou trois mille hommes doTit il aurait le commandement). Le prince se débarrassa de cette offre fort lestement; il fit répondre à ces sénateurs que, bien que, par une inclination naturelle et liérédilaire en sa famille, il se sentit porté de cœur au service de la sérénissime république, toutefois, se trouvant présentement attaché au roi catholique, il ne lui semblait pas convenable d'accepter un autre engagement. Une réponse aussi résolue jeta quelque tiédeur dans l'esprit des sénateurs. D'abord ils avaient pensé à lui faire, à son arrivée à Venise, et au nom de tout le public, une réception fort honorable ; ils se déterminèrent, sur sa réponse, à le laisser arriver comme un simple particulier.
Le prince Orsini, informé de tout, prit la résolution de ne pas même aller à Veni-e. Il était déjà dans le voisinage de Padoue, il fit un détour dans cet admii-able pay s, et se rendit, avec toute sa suite, dans la maison prépal'ée pour lui à Salo, sur les bords du lac de Garde. Il y passa tout cet été au milieu de passe-temps magnifiques et variés.
L'épofpie du changement (de séjour) étant arrivée, le
278 VITTORIA AGGORAMBONl
prince fit quelques petits voyages, à la suite desquels il lui sembla ne pouvoir supporter la fatigue comme autrefois j il eut des craintes pour sa santé ; enfin, il songea à aller passer quelques jours à Venise, mais il en fut détourné par sa femme, Vittoria, qui l'engagea à continuer de séjourner à Salo.
11 y a eu des gens qui ont pensé que Vittoria Accoramboni s'était aperçue du péril que couraient les jours du prince son mari, et qu'elle ne l'engagea à rester à Salo que dans le dessein de l'entraîner plus tard hors d'Italie, et ^r exemple dans quelque ville libre, chez les Suisses; par ce moyen, elle mettait en sûreté, en cas de mort du prince, et sa personne et sa fortune particulière.
Que cette conjecture ait été fondée ou non, le fait est que rien de tel n'arriva, car le prince ayant été attaqué d'une nouvelle indisposition à Salo, le 10 novembre, il eut sur-le-champ le pressentiment de ce qui devait arriver.
11 eut pitié de sa malheureuse femme; il la voyait, dans la plus belle fleur de sa jeunesse, rester pauvre autant de réputation que des biens de la fortune, haïe des princes régnants en Italie, peu aimée des Ôrsini, et sans espoir d'un autre mariage après sa mort. Comme un seigneur magnanime et de foi loyale, il fit, de son propre mouvement, un testament par lequel il voulut assurer la fortune de cette infortunée. 11 lui laissa en argent ou en joyaux la somme importante de cent mille piastres, outre tous les chevaux, carrosses et meubles dont il se servait dans ce voyage. Tout le reste de sa fortune fut laissé par lui à Virginio Orsini, son fils unique, qu'il avait eu de sa première femme, sœur de François 1*=% grand-duc de
VITTOUIA AGGORAMBONl 279
Toscane (celle-là même qu'il avait tuée poiu' cause d'infidélité^ du consentement de ses frères) .
Mais combien sont incertaines les prévisions des hommes! Les dispositions que Paul Orsini pensait devoir assui'er une parfaite sécurité à cette malheureuse jeune femme se changèrent pour elle en précipices et en ruine.
Après avoir signé son testament, le prince se trouva un peu mieux le i2 novembre. Le matin du 13, on le saigna, et les médecins, n'ayant d'espoir que dans une diète sévère, laissèrent les ordres les plus précis pour qu'il ne prît aucune nourriture =
Mais ils étaient à peine sortis de la chambre, que le prince exigea qu'on lui servît à dîner; personne n'osa le contredire, et il mangea et but comme à l'ordinaire. A peine le repas fut-il terminé, qu'il perdit connaissance, et deux heures avant le coucher du soleil il était mort.
Après cette mort subite, Yittoria Accoraniboni, accompagnée de Marcel, son frère, et de toute la cour du prince défunt, se rendit à Padoue dans le palais Foscarini, situé près de YArena, celui-là même que le prince Orsini avait loué.
Peu après son arrivée, elle fut rejointe par son frère Flaminio, qui jouissait de toute la faveur du cardinal Farnèse. Elle s'occupa alors des démarches nécessaires pour obtenir le payement du legs que lui avait fait son mari; ce legs s'élevait à soixante mille piastres effectives qui devaient lui être payées dans le terme de deux années, et cela indépendamment de la dot, de la contredot, et de tous les joyaux et meubles qui étaient en son pouvoir. Le prince Orsini avait ordonné, par son testament, qu'à Rome, ou dans telle autre. ville, au choix de
280 VITTORIA ACGORAMBOM
la duchesse, on lui achèterait un palais de la valeur de ■ dix mille piastres, et une vigne (maison de campagne) de six mille; il avait prescrit de plus qu'il fût pourvu à sa table et à tout son service comme il convenait à une femme de son rang. Le service devait être de quarante domestiques, avec un nombre de chevaux correspondant.
La signora Yittoria avait beaucoup d'espoir dans la faveur des princes de Ferrare, de Florence et d'Urbin, et dans celle des cardinaux Farnèse et de Médicis, nommés par le feu prince ses exécuteurs testamentaires. 11 est à remarquer que le testament avait été dressé à Padoue, et soumis aux lumières des excellentissimes Parrizoli et Menochio, premiers professeurs de cette université et aujourd'hui si célèbres jurisconsultes.
Le prince Louis Orsini arriva à Padoue pour s'acquitter de ce (ju'il avait à faire relativement au feu duc et à sa veuve, et se rendre ensuite au gouvernement de l'ile de Corfou, auquel il avait été nommé par la sérénissime république.
Il naquit d'abord luie difficulté entre la signora Vittoria et le prince Louis, sur les chevaux du feu duc, que le prince disait n'être pas proprement des meubles suivant la façon ordinaire de parler; mais la duchesse prouva qu'ils devaient être considérés comme des meubles proprement dits, et il fut résolu qu'elle en retiendrait l'usage jusqu'à décision ultérieure ; elle donna pour garantie le seigneur Soardi de Bergame, condottiere des seigneurs vénitiens, gentilhomme fort riche et des premiers de sa patrie.
Il survint une autre difficulté au sujet d'une certaine quantité de vaisselle d'argent, que le feu duc avait remise
VITïORlA ACCORAMBONI 28i
au prince Louis comme gage d'une somme d'argent que celui-ci avait prêtée au duc. Tout fut décidé par voie de justice, car le sérénisstme (ducj de Ferrare s'employait pour que les dernières dispositions du feu prince Orsini eussent leur entière exécution.
Cette seconde affaire fut décidée le '23 décembre, qui était un dimanche,
La nuit suivante, quarante hommes entrèrent dans la maison de ladite Accoramboni. Ils étaient revêtus d'habits de toile taillés d'ime manière extravagante et arrangés de façon qu'ils ne pouvaient être reconnus, sinon par la voix; et, lorsqu'ils s'appelaient entre eux, ils faisaient usage de certains noms de jargon.
Ils cherchèrent d'abord la personne de la duchesse, et, l'ayant trouvée, Tun d'eux lui dit : « Maintenant il faut mourir. «
Et, sans lui accorder un moment, encore quelle demandât de se recommander à Dieu, il la perça d'un poignard étroit au-dessus d i sein gauche, et, agitant le poignard en tout sens, le cruel demanda plusieurs fois à la 'malheureuse de lui dire s'il lui touchait le cœur; enfin elle lendit le dernier soupir. Pendant ce temps les autres cherchaient les frères de la duchesse, desquels, l'un, Marcel, eut la vie sauve, parce qu'on ne le trouva pas dans la maison; l'autre fut percé de cent coups. Les assassins laissèrent les morts par terre, toute la maison en pleurs et en cris; et, s'étant saisis de la cassette qui contenait les joyaux et l'argent, ils partirent.
Cette nouvelle parvint rapidement aux magistrats de Padoue; ils flrent reconnaître les corps morts, et demandèrent des ordres à Venise.
282 VITTORIA AGGORAMBONI
Pendant tout le lundi, le concours fut immense audit palais et à l'église des Ermites pour voir les cadavres. Les curieux étaient émus de pitié , particulièrement à voir la duchesse si belle : ils pleuraient son malheur, et dentibus fremebanl (et grinçaient des dents) contre les assassins; mais on ne savait pas encore leurs noms.
La corte étant venue en soupçon, sur de forts indices, que la chose avait été faite par les ordres, ou du moins avec le consentement dudit prince Louis, elle le fit appeler, et lui, voulant entrer in corle (dans le tribunal) du très-illustre capitaine avec une suite de quarante hommes armés, on lui barra la porte, et on lui dit qu'il entrât avec trois ou quatre seulement. Mais, au moment où ceux-ci passaient, les autres se jetèrent à leur suite, écartèrent les gardes, et ils entrèrent tous.
Le prince Louis, arrivé devant le très-illustre capitahic, se plaignait d'un tel affront, alléguant qu'il n'avait reçu un traitement pareil d'aucun prince souverain. Le trèsillustre capitaine lui ayant demandé s'il savait quelque chose touchant la mort de la signora Vittoria, et ce qui était arrivé la nuit précédente, il répondit que oui, et ' qu'il avait ordonné qu'on en rendît compte à la justice. On voulut mettre sa réponse par écrit; il répondit que les hommes de son lang n'étaient pas tenus à cette formalité, et que, semblablement, ils ne devaient pas être interrogés.
Le prince Louis demanda la permission d'expédier un courrier à Florence avec une lettre pour le prince Virginio Orsini, auquel il rendait compte du procès et du crime survenu. 11 montra une lettre feinte qui n'était pas la véritable, et obtint ce qu'il demandait.
ViXrORIA ACGOKAMBOiNl îM
Mais rhomme expédié lut an-êté hors de la ville et soigneusement fouillé ; on trouva la lettre que le prince Louis avait montrée, et une seconde lettre cachée dans les bottes du courrier ; elle était de la teneur suivante :
« AU SEIGNEUR YIRGIMO ORSIMl.
» Très-illustre seignelr,
» Nous avons mis à exécution ce qui avait été convenu entre nous, et de telle façon, que nous avons pris pour dupe le très-illustre Tondini (apparemment le nom du chef de la corle qui avait interrogé le prince), si bien que l'on me tient ici pour le plus galant homme du monde. J'ai fait la chose en personne, ainsi ne manquez pas d'envoyer sur-le-champ les gens que vous sa^ez. »
Cette lettre fit impression sur les magistrats; ils se hâtèrent de l'envoyer à Venise; par leur ordre les portes de la ville furent fermées, et les murailles garnies de soldats le jour et la nuit. On publia un avis portant des peines sévères pour qui, ayant connaissance des assassins, ne communiquerait pas ce qu'il savait à la justice. Ceux des assassins qui porteraient témoignage contre un des leurs ne seraient point inquiétés, et même on leur compterait une somme d'argent. Mais sur les sept heures de nuit, la veille de Noël (le 24 décembre, vers minuit), Aloïse Bragadin arriva de Venise avec d'amples pouvoirs de la part du sénat , et l'ordre de faire arrêter vifs ou morts, et quoi qu'il en pût coûter, ledit prince Louis et tous les siens.
Ledit seigneur avogador Bragadin, les seigneurs capitaine et podestat se réunirent dans la forteresse.
Il fut ordonné, sous peine de la potence {délia força), à toute la milice à pied et à cheval, de se rendre bien pourvue d'armes autour de la maison dudit prince Louis, voisine de la forteresse, et contiguë à l'église de Saint- Augustin sur YÀrena.
Le jour aryivé (qui était celui de Noël), un édit fut publié dans la ville, qui exhortait les fils de Saint-Marc à courir en armes à la maison du seigneur Louis ; ceux qui n'avaient pas d'armes étaient appelés à la forteresse, où on leur en remettrait autant qu'ils en voudraient ; cet édit promettait une récompense de deux mille ducats à qui remettrait à la coric, vif ou mort, ledit seigneur Louis, et cinq cents ducats pour la personne de ctiacun de ses gens. De plus, il y avait ordre à qui ne serait pas pourvu d'armes de ne point approcher de la maison du prince, afin de ne pas porter obstacle à qui se battrait dans le cas où il jugerait à propos de faire quelque sortie.
En même temps, on plaça des fusils de rempart, des mortiers et de la grosse artillerie sur les vieilles murailles, vis-à-vis la maison occupée par le prince; on en mit autant sur les murailles neuves, desquelles on voyait le derrière de ladite maison. De ce côté, on avait placé la cavalerie de façon à ce qu'elle put se mouvoir librement, si l'on avait besoin d'elle. Sur les bords de la rivière la Brenta, on était occupé à disposer des bancs, des armoires, des chars et autres meubles propres à faire office de parapets. On pensait, par ce moyen, mettre obstacle aux mouvements des assiégés, s'ils entreprenaient de marcher contre le peuple en ordre serré. Ces parapets devaient
aussi servir à protéger les artilleurs et les soldats contre les arquebusades des assiégés.
Enfin on plaça des barques sur la rivière, en face et sur les côtés du prince, lesquelles étaient chargées d'hommes armés de mousquets et d'autres armes propres à inquiéter l'ennemi, s'il tentait une sortie : en même temps on fit des barricades dans toutes les rues.
Pendant ces préparatifs arriva une lettre, rédigée en tei'mes fort convenables, par laquelle le prince se plaignait d'être jugé coupable et de se voir traité en ennemi, et même en rebelle, avant que l'on eût examiné l'affaire. Cette lettre avait été composée par Liveroto.
Le 27 décembre, trois gentilshommes, des principaux de la ville, furent envovés par les magistrats au seigneur Louis, qui avait avec lui, dans sa maison, quarante hommes, tous anciens soldats faits aux périls. On les trouva occupés à se fortifier avec des parapets formés de planches et de matelas mouillés, et à préparer leurs arquebuses.
Ces trois gentilshommes déclarèrent au prince que les magisti-ats étaient résolus à s'emparer de sa personne ; iis l'exhortèrent à se rendre, ajoutant que, par cette démarche, avant qu'on en fût venu aux voies de fait, il pouvait espérer d'eux quelque miséricorde. A quoi le seigneur Louis répondit que si, avant tout, les gardes placées autour de sa maison étaient levées, il se rendrait auprès des magistrats accompagné de deux ou trois des siens, pour traiter de l'affaire, sous la condition expresse fju'il serait toujours libre de rentrer dans sa maison.
Les ambassadeurs prirent ces propositions écrites de sa main, et retournèrent auprès des magistrats, qui re-
fusèrent les conditions, particulièrement d'après les conseils du très-illustre Pio Enea, et autres nobles présents. Les ambassadeurs retournèrent auprès du prince, et lui annoncèrent que, s'il ne se rendait pas purement et simplement, on allait raser sa maison avec de l'artillerie ; à quoi il répondit qu'il préférait la mort à cet acte de soumission.
Les magistrats donnèrent le signal de la bataille, et, quoiqu'on eût pu détruire presque entièrement la maison par une seule décharge, on aima mieux agir d'abord avec de certains ménagements, pour voir si les assiégés ne consentiraient pas à se rendre.
Ce parti a réussi, et l'on a épargné à Saint-Marc beaucoup d'argent, qui aurait été dépensé à rebâtir les parties détruites du palais attaqué; toutefois, il n'a pas été approuvé généralement. Si les hommes du seigneur Louis avaient pris leur parti sans balancer, et se fussent élancés hors de la maison, le succès eût été fort incertain. C'étaient de vieux soldats; ils ne manquaient ni de munitions, ni d'armes, ni de courage, et, surtout, ils avaient le plus grand intérêt à vaincre; ne valait-il pas mieux pour eux, même en mettant les choses au pis, mourir d'un coup d'arquebuse que de la main du bourreau? D'ailleurs, à qui avaient-ils affaire? à de malheureux assiégeants peu expérimentés dans les armes, et les seigneurs, dans ce cas, se seraient repentis de leur clémence et de leur bonté naturelle.
On commença donc à battre la colonnade qui était sur le devant de la maison; ensuite, tirant toujours un peu plus haut, on détruisit le mur de façade qui est derrière. Pendant ce temps, les gens du dedans tirèrent force ar-
VITTORIA AGGORAMBONI 287
quebusades, mais sans autre effet que de blesser à l'épaule un homme du peuple.
Le seigneur Louis criait avec une grande impétuosité : Bataille! bataille! guerre! guerre! 11 était très-occupé à faire fondre des balles avec Tétain des plats et le plomb des carreaux des fenêtres. Il menaçait de faire une sortie, mais les assiégeants prirent de nouvelles mesures, et l'on fit avancer de l'artillerie de plus gros calibre.
Au premier coup qu'elle tira, elle fit écrouler un grand morceau de la maison, et un certain Pandolfo Leupratti de Camerino tomba dans les ruines. C'était un homme de grand courage et un bandit de grande impui tance. 11 était banni des États de la sainte Église, et sa tète avait été mise au prix de quatre cents piastres par le trèsillustre seigneur Vitelli, pour la mort de Vincent Vitelli, lequel avait été attaqué dans sa voiture, et tué à coups d'arquebuse et de poignard, donnés par le prince Louis Orsini avec le bras du susdit Pandolfo et de ses compagnons. Tout étom-di de sa chute, Pandolfo ne pouvait faire aucun mouvement; un serviteur des seigneurs Caidi Lista s'avança sur lui armé d'un pistolet, et très-bravement il lui coupa la tète, qu'il se hâta de porter à la forteresse et de remettre aux magistrats.
Peu après, un autre coup d'artillerie fit tomber un pan de la maison, et en même temps le comte de Montemelino de Pérouse, et il mourut dans les ruines, tout fracassé par le boulet.
On vit ensuite sortir de la maison un personnage nommé le colonel Lorenzo, des nobles de Camerino, homme fort riche, et qui en plusieurs occasions avait donné des preuves de valeur et était fort estimé du prince,
288 VîTTORIA ACCORAMBONI
11 résolut de ne pas mourir tout à fait sans vengeance; il voulut tirer son fusil; mais, encore que la roue tournât, il arriva, peut-être par la permission de Dieu, que l'arquebuse ne prit pas feu, et dans cet instant il eut le corps traversé d'une balle. Le coup avait été tiré par im pauvre diable, répétiteur des écoliers à Saint-Michel. Et, tandis que pour gagner la récompense promise celui-ci s'approchait pour lui couper la tète, il fut prévenu par d'autres plus lestes et surtout plus forts que lui, lesquels prirent la bourse, le ceinturon, le l'usil, l'argent et les bagues du colonel, et lui coupèrent la tête.
Ceux-ci étant morts, dans lesquel le prince Louis avait le plus de confiance, il resta fort troublé, et on observa qu'il ne se donnait plus aucun mouvement.
Le seigneur Filenfi, son maître de casa et secrétaire en habit civil, fit signe d'un balcon avec un mouchoir blanc qu'il se rendait. 11 sortit et fut mené à la citadelle, conduit sous le bras, comme on dit qu'il est d'usage à la guerre, par Anselme Suardo, lieutenant des seigneurs (magistrats). Interrogé sur-le-champ, il dit n'avoir aucune faute dans ce qui s'était passé, parce que la veille de Noël seulement il était arrivé de Venise, on il s'était arrêté plusieurs jours pour les affaires du prince.
On lui demanda quel nombre de gens avait avec lui le prince : il répondit : « Vingt ou trente personnes, »
On lui demanda leurs noms, il répondit qu'il y en avait huit ou dix qui, étant personnes de qualité, mangeaient, ainsi que lui, à la table du prince, et que de ceux-là il savait les noms, mais que des autres, gens de vie vagabonde et arrivés depuis peu auprès du prince, il n'avait aucune particulière connaissance.
Il nomma treize personnes, y compris le frère de Liveroto.
Peu après, Tartillerie placée sur les murailles de la ville commença à jouei'. Les soldats se placèrent dans les maisons contiguës à celle du prince pour empêcher la fuite de ses gens. Ledit prince, qui avait couru les mêmes périls que les deux dont nous avons raconté la mort, dit à ceux qui l'entouraient de se soutenir jusqu'à ce qu'ils vissent un écrit de sa main accompagné d un ceitdin signe ; après quoi il se rendit à cet Anselme Suardo, déjà nommé ci-dessus. Et, parce qu'on ne put le conduire en carrosse, ainsi qu'il était prescrit, à cause de la grande foule de peuple et des harricades faites dans les rues, il fut résolu qu'il irait à pied.
Il marcha au milieu des gens de Marcel Accoramboni ; il avait à ses côtés les seigneurs condoUieri, le lieutenant Suardo, d'autres capitaines et gentilshommes de la ville, tous très-bien fournis d'armes. Venait ensuite une bonne compagnie d'hommes d'armes et de soldats de la ville. Le prince Louis marchait vêtu de brun, son stylet au côté, et son manteau relevé sous le bras d'un air fort élégant; il dit avec un sourire rempli de dédain : Si y avais combaUu ! voulant presque faire entendre qu'il l'aurait emporté. Conduit devant les seigneurs, il les salua aussHôt, et dit :
— Messieurs, je suis prisonnier de ce gentilhomme, montrant le seigneur Anselme, et je suis très-faché de ce qui est arrivé et qui n'a pas dépendu de moi.
Le capitaine ayant ordonné qu'on lui enlevât le stylet qu'il avait au côté, il s'appuya à un balcon, et conmiença à se tailler les ongles avec une paire de petits ciseaux qu'il trouva là.
290 VitTORIA ACCORAMBONI
On lui demanda quelles personnes il avait dans sa maison; il nomma parmi les auti'es le colonel Liveroto et le comte Montemelino dont il a été parlé ci -dessus, ajoutant qu'il donnerait dix mille piastres pour racheter l'un d'eux, et que pour l'autre il donnerait son sang même. Il demanda d'être placé dans un lieu convenable à un homme tel que lui. La chose étant ainsi convenue, il écrivit de sa main aux siens, leur ordonnant de se rendre, et il donna sa bague pour signe. 11 dit au seigneur Anselme qu'il lui donnait son épée et son fusil, le priant, lorsqu'on aurait trouvé ces armes dans sa maison, de s'en servir pour amour de lui, comme étant armes d'un gentilhomme et non de quelque soldat vulgaire.
Les soldats entrèrent dans la maison, la visitèrent avec soin, et sur-le-champ on fit l'appel des gens du prince^ qui se trouvèrent au nombre de trente-quatre, après quoi ils furent conduits deux à deux dans la prison du palais. Les morts furent laissés en proie aux chiens, et on se hâta de rendre compte du tout à Venise.
On s'aperçut que beaucoup de soldats du prince Louis, complices du fait, ne se trouvaient pas ; on défendit de leur donner asile, sous peine, pour les contrevenants, de la démolition de leur maison et de la contiscation de leuis biens; celix qui les dénonceraient recevraient cinquante piastres. Par ces moyens on en trouva plusieurs.
On expédia de Venise une frégate à Candie, portant ordre au seigneur Latino Orsini de revenir sur-le-champ pour affaire de grande importance, et l'on croit qu'il perdra sa charge.
Hier matin, qui fut le jour de la Saint-Étienne, tout le monde s'attendait à voir mourir ledit prince Louis ou a
ouïr raconter qu'il avait été étranglé en prison ; et l'on fut généralement surpris qu'il en fût autrement, vu qu'il n'est pas oiseau à tenir longtemps en cage. Mais la nuit suivante le procès eut lieu, et, le jour de Saint-Jean, un peu avant l'aube, on sut que ledit seigneur avait été étranglé et qu'il était mort fort bien disposé. Son corps fut transporté sans délai à la cathédrale, accompagné par le clergé de cette église et par les pères jésuites. 11 fut laissé toute la journée sur une table au milieu de l'église pour servir de spectacle au peuple et de miroir aux: inexpérimentés.
Le lendemain son corps fut porté à Venise, ainsi qu'il l'avait ordonné dans son testament, et là il fut enterré.
Le samedi on pendit deux de ses gens; le premier et le principal fut Furio Savorgnano, l'autre une personne vile.
Le lundi qui fut le pénultième jour de l'an susdit, on en pendit treize, parmi lesquels plusieurs étaient trèsnobles; deux autres, l'un dit le capitaine Splendiano et l'autre le comte' Paganello, furent conduits par la place et légèrement tenaillés ; arrivés au lieu du supplice, ils furent assommés, eurent la tète cassée, et furent coupés en quartiers étant encore presque vifs. Ces hommes étaient nobles, et, avant qu'ils se donnassent au mal, ils étaient fort riches. On dit que le comte Paganello fut celui qui tua la signora Vittoria Accoramboni avec la cruauté qui a été racontée. On objecte à cela que le prince Louis, dans la lettre citée plus haut, atteste qu'il a fait la chose de sa main; peut-être fut-ce par vaine gloire comme celle qu'il montra dans Rome en faisant assassiner Yitelli, ou bien pom- mériter davantage la faveur du prince Virginio Orsini.
Le comte Paganello, avant de recevoir le coup raortel;i
fut percé à diverses reprises avec un couteau au-dessous du sein gauche, pour lui toucher le cœur comme il l'avait fait à cette pauvre dame. 11 arriva de là que de la poitrine il versait comme un fleuve de sang. 11 vécut ainsi plus d'une demi-heure, au grand étonnement de tous. Celait un homme de quarante-cinq ans qui annonçait beaucoup de force.
Les fourches patibulaires sont encore dressées pour expédier les dix-neuf qui restent, le premier jour qui ne sera pas de fête. Mais, comme le bourreau est extrêmement las, et que le peuple est comme en agonie pour avoir vu tant de morts, on diflere Texécution pendant ces deux jours. On ne pense pas qu'on laisse la vie à aucun. 11 n'y aura peut-être d'excepté, parmi les gens attachés au prince Louis, que le seigneur Filenfi, son maître de casa, lequel se donne toutes les peines du monde, et en effet la chose est importante pour lui, afin de prouver qu'il n'a eu aucune part au fait.
Personne ne se souvient, même parmi les plus âgés de celte ville de Padoue, que jamais, par une sentence plus juste, on ait procédé contre la vie de tant de personnes, eii une seule fois. Lt ces seigneurs (de Venise) se sont acquis une bonne renommée et une réputation auprès des nations les plus civilisées.
[Ajoulé d'une autre main.) François Filenfi, secrétaire et maeslro di casa, fut condamné à quinze ans de prison. L'échanson [coppiere] Onorio Adami de Fermo, ainsi qile deux autres, à une année de prison ; sept autres furent condamnés aux galères avec les fers aux pieds, et enfin sept furent relâchés.
L\nTÉ DE L'ITALIEN DE SIL^IA MALAPERTA.
Par une nuit sombre et pluvieuse de l'été de 182*, un jeune lieutenant du 96^ régiment, en garnison à Bordeaux, se retirait du café où il venait de perdre tout son argent. Il maudissait sa sottise, car il était pauvre.
11 suivait en silence une des rues les plus désertes du quartier de Lormond, quand tout à coup il entendit des cris, et d'une porte qui s'ouvrit avec fracas s'échappa une personne qui vint tomber à ses pieds. L'obscurité était telle, que l'on ne pouvait juger de ce qui se passait que par le bruit. Les poursuivants, quels qu'ils fussent, s'arrêtèrent sur la porte, apparemment en entendant les pas du jeune officier.
Il écouta un instant : les hommes parlaient bas, mais ne se rapprochaient pas. Quel que fut le dégoût que cette scène lui inspirait, Liéven crut devoir relever la personne qui était tombée.
Il s'aperçut qu'elle était en chemise ; malgré la profonde o!)Scurité de la nuit, à deux heures du matin qu'il pouvait être alors, il crut entrevoir de longs cheveux dénoués : c'était donc une femme. Cette découverte ne lui plut nullement.
Elle paraissait liors d'état de marcher sans aide.Liéven eut besoin de songer aux devoirs prescrits par l'humanité pour ne pas l'abandonner.
Il voyait l'ennui de paraître le lendemain devant un commissaire de police, les plaisanteries de ses camarades, les récits satiriques des journaux du pays. Je vais la placer contre la porte d'une maison, se dit-il, je sonnerai et je m'en irai bien vite. C'est ce qu'il cherchait à faire, lorsqu'il entendit cette femme se plaindre en espagnol. Il ne savait pas un mot d'espagnol. Ce fut peut-être pour cela que deux mots fort simples que prononça Léonor le jetèrent dans les idées les plus romanesques. 11 ne vit plus un commissaire de police et une fille battue par des ivrognes ; son imagination se perdit dans des idées d'amour et d'aventures singulières.
Liéven avait relevé cette femme, il lui adressait des paroles de consolation. Mais si elle était laide? se dit-il. Le doute à cet égard, en remettant en jeu sa raison, lui fît oublier les idées romanesques.
Liéven -voulut la faire asseoir sur le seuil d'une porte, elle s'y refusa. — Allons plus loin, dit-elle avec un accent tout à fait étranger.
— Avez-vous peur de votre mari? dit Liéven.
— Hélas ! j'ai quitté ce mari, l'homme le plus respectable et qui m'adorait, pour un amant qui me chasse avec la dernière barbarie.
Cette phrase fit oublier à Liéven le commissaire de police et les suites désagréables d'une aventure de nuit. ' — On m'a volée, monsieur, dit Léonor quelques instants après, mais je m'aperçois qu'il me reste une petite bague en diamant. Quelque aubergiste voudra peut-être
me recevoir. Mais, monsieur, je vais être la fable de la maison, car je vous avouerai que je n'ai qu'une chemise pour tout vêtement; je me jetterais à vos genoux, monsieur, si j'en avais le temps, pour vous supplier, au nom de l'humanité, de me faira entrer dans une chambre quelconque et d'acheter d'une femme du peuple une mauvaise robe. Une fois vêtue, ajouta-t-elle, encouragée par le jeune oflicier, vous pourrez me conduire jusqu'à la porte de quelque petite auberge, et là, je cesserai de réclamer les soins d'un homme généreux et vous prierai d'abandonner une malheureuse. — Tout cela dit en mauvais français plut assez à Liéven. — Madame, répondit-il, je vais faire tout ce que vous m'ordonnez. L'essentiel cependant pour vous et pour moi, c'est de ne pas nous faire ai'rêter. Je m'appelle Liéven, lieutenant au 96* régiment ; si nous rencontrons une patrouille, et qu'elle ne soit pas de mon régiment, on nous mène au corps de garde, où il faudra passer la nuit, et demain, vous et moi, madame, serons la l'able de Bordeaux.
Liéven sentit frémir Léonor, à qui il donnait le bras. Cette horreur du scandale est de bon augure, pensa-t-il. Daignez prendre ma redingote, dit-il à la dame, je vais vous conduire jusque chez moi.
— 0 ciel ! monsieur...
-— Je n'allumerai pas de lumière, je vous le jure sur l'honnem'. Je vous laisserai maîtresse absolue dans ma chambre, et ne reparaîtrai que demain matin. 11 le faut, car à six heures arrive mon seigent, qui est homme à frapper jusqu'à ce qu'on lui ouvre. Vous avez affaire à un homme d'honneur... Mais est-elle johe? se disait Liéven.
11 ouvrit la porte de sa maison. L'iiTconnue fut sur le point de tomber au bas de l'escalier, dont elle ne trouvait pas la première marche. Liéven lui parlait fort bas; elle répondait de même.
— Quelle horreur d'amener des femmes dans ma maison ! — s'écria d'une s'oix aigre une cabaretière assez jolie, en ouvrant sa porte et tenant une petite lampe. Liéven se tourna vivement vers l'inconnue, vit une figure admirable, et souffla la lampe de l'hôtesse. — Silence î madame Sauccde, ou demain matin je vous quitte. Il y a dix francs pour vous si vous voulez ne rien dire à personne. Madame est la femme du colonel, et je vais ressortir. — Liéven était parvenu au troisième étage ; à la porte de sa chambre, il tremblait. — Entrez, madame, dit-il à la femme en chemise. 11 y a un briquet phosphorique à côte de la pendule. Allumez la bougie, faites du feu, fermez la porte en dedans. Je vous respecte comme une sœur, et ne reparaîtrai qu'au jour; j'apporterai une robe. — Jésus Maria ! s'écria la^belle Espagnole.
Quand Liéven frappa à sa porte, le lendemain, il était amoureux fou. Pour ne pas réveiller trop tôt l'inconnue, il avait eu la patience d'attendre son sergent sur la porte, et d'aller dans un café signer ses papiers.
Il avait loué une chambre dans le voisinage ; il apportait à l'inconnue des vêtements, et même un masque. — Ainsi, madame, je ne vous verrai pas si vous l'exigez, lui dit-il à travers la porte.
L'idée du iriasque plut à la jeune Espagnole, en la distrayant de son profond chagrin. — Vous êtes si généreux, lui dit-elle sans ouvrir, que je prends la hardiesse de vous prier de laisser contre la porte le paquet de bardes
que VOUS avez acheté pour moi. Quand je vous aurai entendu descendre, je le prendrai.
— Adieu, madame, dit Liéven en s'en allant. Le'onor fut si charmée de la promptitude de Tobéissance, qu'elle lui dit presque du ton de l'amitié la plus tendre : — Si vtvus pouvez, monsieur, revenez dans une demi-heure.
Lorsqu'il revint, Liéven la trouva masquée; mais il vit les plus beaux bras, le plus beau cou, les plus belles mains. U était ravi.
C'était mi jeune homme bien né, et qui avait encore besoin de prendre sur lui, pour avoir du courage avec les femmes qu'il aimait. Son ton fut si respectueux, il mit tant de grâce à faire les honneurs de sa petite chambre bien pauvre, que, comme il se retournait après avoir arrangé un paravent, il resta immobile d'admiration en voyant la plus belle femme qu'if eût jamais rencontrée. L'étrangère s'était démasquée; elle avait des yeux noirs qui semblaient parler. Peut-être à force d'énergie eussent-ils semblé durs dans les circonstances ordinaires de la vie. Le désespoir leur donnait un peu de sympathie, et l'on peut dire que rien ne manquait à la beauté de Léonor. Liéven pensa qu'elle pouvait avoir de dix-huit à vingt ans. 11 y eut un moment de silence. Malgré sa douleur profonde, Léonor ne put s'empêcher de remarquer avec quelque plaisir le ravissement de ce jeune officier, qui lui semblait appartenir à la meilleure compagnie.
— Vous êtes mon bienfaiteur, lui dit-elle enfin, et malgré votre âge et le mien, jespère que vous continuerez à vous bien conduire.
Liéven répondit comme peut le faire l'homme le plus
amoureux; mais il fut assez maître de lui pour se refuser le bonheur de dire qu'il aimait. D'ailleurs les yeux de Le'onor avaient quelque chose de si imposant, elle avait Tair tellement distingué, malgré la pauvreté des vêtements qu'elle venait de prendre, qu'il eut moins de peine à être prudent. Autant vaut être nigaud tout à fait, se dit-il à lui même. 11 s'abandonna à sa timidité et à la céleste volupté de regarder Léonor, sans lui rien dire. 11 ne pouvait mieux faire. Cette façon d'agir rassura peu à peu la belle Espagnole. Ils étaient fort plaisants, l'un vis-à-vis de l'autre, se regardant en silence. — 11 me faudrait un chapeau tout à fait de femme du peuple, lui dit-elle, et qui cache le visage ; car, par malhem-, ajouta-t-elle presque en riant, je ne puis pas faire usage de votre masque dans la rue. — Liéven eut un chapeau; ensuite il conduisit Léonor dans la chambre qu'il avait louée pour elle. Elle redoubla son agitation et presque son bonheur en lui disant : — Tout ceci peut finir pour moi par l'échafaud.
— Pour vous servir, lui dit Liéven avec la plus grande impétuosité, je me jetterais dans le feu. J'ai loué cette chambre-ci sous le nom de madame Liéven, ma femme.
— Votre femme? reprit l'inconnue presque fâchée.
— 11 fallait paraître sons ce nom ou montrer un passeport que nous n'avons pas. — Ce nous fut un bonheur pour lui. 11 avait vendu la bague, ou du moins remis à l'inconnue cent francs, qui en étaient la valeur. On apporta à déjeuner; l'inconnue le pria de s'asseou'. — Vous vous êtes montré l'homme le plus généreux, lui dit-elle api'ès le déjeuner. Si vous voulez, laissez-moi. Ce cœur vous oarde une reconnaissance éternelle.
— Je VOUS obéis, dit Liéven en se levant. Il avait la mort dans le cœur. L'inconnue parut fort pensive, puis elle dit :
— Restez. Vous êtes bien jeune, mais enfin j'ai besoin d'un soutien : qui me dit que je pourrai trouver un autre homme aussi généreux ? D'ailleurs, si vous aviez pour moi un sentiment aiiquel je ne dois plus prétendre, le récit de mes fautes me fera bientôt perdre votre estime, et vous ôtera tout intérêt pour la femme la plus criminelle. Car, monsieur, j'ai tous les torts. Je ne puis me plaindre.de personne, et moins de don Gutier Ferrandez, mon mari, que de personne. C'est un de ces malheureux Espagnols qui ont cherché un refuge en France, il y a deux ans. Nous sommes l'un et l'autre de Carthagène, mais lui fort riche, moi très-pauvre. J'ai trente ans de plus que vous, ma chère Léonor, me dit-il en me prenant à part, la veille de notre mariage; mais j'ai plusiem's millions et je vous aime comme un fou, comme je n'ai jamais aimé. Voyez, choisissez : si mon âge vous éloigne de ce mariage, je prendrai auprès de vos parents tout le tort de la rupture. Monsieur, il y a quatre ans de cela. J'avais quinze ans. Ce que je sentais le plus vivement alors, c'était l'ennui de la profonde pauvreté où la révolution des Cortès a plongé ma famille. Je n'aimais pas, j'acceptai. Mais, monsieur, j'ai besoin de vos conseils, car je ne connais ni les usages de ce pays, ni votre langue, comme vous voyez. Sans ce besoin extrême que j'ai de vous, je ne pourrais supporter la honte qui me tue... Cette nuit, en me voyant chassée d'une maison de petite apparence, vous avez pu croire que c'était une femme de mauvaise vie que vous secou-
riez. Eh bien! monsieur, je vaux moins encore. Je suis la plus criminelle et aussi la plus malheureuse des femmes, ajouta Léonor en fondant en larmes. Un de ces j ours vous me verrez peut-être devant vos tribunaux, et je serai condamnée à quelque peine infamante. A peine marié, don Gutier a montré de la jalousie. Ah! mon Dieu, alors c'était sans raison; mais sans doute il devinait mon mauvais caractère. J'eus la sottise d'être fort irritée des soupçons de mon mari, mon amour-propre fut froissé. Ah! malheureuse !
— Vous auriez à vous reprocher les plus grands crimes, dit Liéven en l'interrompant, que je vous suis dévoué à la vie et à la mort. Mais si nous pouvons craindre les poursuites de la gendarmerie, dites-le-moi bien vite, afin que j'arrange votre fuite sans perdre de temps.
— Fuir? lui dit-elle. Comment pourrais-je voyager en France? Mon accent espagnol, ma jeunesse, mon trouble, me feront arrêter par le premier gendarme qui me demandera mon passe-port. Sans doute les gendarmes de Bordeaux me cherchent en ce moment ; Tnon mari leur aura promis des poignées d'or s'ils parviennent à me trouver. Laissez-moi, monsieur, abandonnez-moi... Je vais vous dire un mot plus hardi. J'adore un homme qui n'est pas mon mari, et quel homme encore! Cet homme est un monstre, vous le mépriserez; eh bien ! il n'a qu'un mot de repentir à m'adresser, et je vole, je ne dirai pas dans ses bras, mais à ses pieds. Je vais me permettre une parole bien inconvenante; mais dans l'abîme d'opprobre où je suis tombée, je ne veux pas du moins tromper mon bienfaiteur. Vous voyez, monsieur, une malheureuse qui vous admire, qui est pénétrée de re-
connaissance, mais qui jamais ne pourra vous aimer. Liéven devint fort triste.
— Ne prenez pas, madame, pour le dessein de vous abandonner, dit-il d'une voix faible, la tristesse subite qui inonde mon cœur; je pense aux moyens d'éviter la poursuite des gendarmes. Le moins ckanceux est encore de rester cachée dans Bordeaux. Plus tard je vous proposerai de vous embarquer à la place d'une autre femme de votre âge et aussi jolie, pour qui j'arrêterai le passage sur un navire. En finissant ces mots, l'œil de Liéven était morf,
— Don Gutier Ferrandez, reprit Léonor, devint suspect au parti qiii tyrannise l'Espagne. Nous faisions des promenades en pleine mer. Un jour nous trouvâmes au lai'ge un petit brick français. Embarquons-nous, me dit mon mari, abandonnons tous nos biens de Ca^thagène. Nous partîmes. Mon mari est encore fort riche ; il a pris une maison superbe à Bordeaux, où il a recommencé son commerce; mais nous vivons absolument seuls. 11 s'oppose à ce que je voie la société française. Depuis un an surtout, sous prétexte de ménagements politiques qui ne lui ])ermettent pas de voir les libéraux, je n'ai pas fait deux visites. Je mourais d'ennui. Mon mari est fort estimable , c'est le plus généreux des honunes ; mais il se méûe de tout le monde, et voit tout en noir.
Malheureusement il céda, il y a quelques mois, à la prière que je lui lis de prendre une loge au spectacle. Il choisit le moins bon et prit une loge tout à fait sur la scène, pour ne pas m'exposer aux regards des jeunes gens de la ville. Une troupe d'écuyers Napolitains venait d'arriver à Bordeaux.., Ah ! monsieur, que vous allez me mépriser! »
— Madame, répondit Liéven, je vous écoute avec attention, mais je ne songe qu'à mon malheur; vous aimez pour toujours un homme plus heureux.
— Sans doute vous avez entendu parler du fameux Mayral, dit Léonor en baissant les yeux.
— L'écuyer espagnol! sans doute, répondit Liéven, étonné, il a fait courir tout Bordeaux; il est fort leste, fort joli garçon .
— Hélas ! monsieur, je crus que ce n'était pas un homme du commun. 11 me regardait sans cesse en faisant ses tôm-s à cheval. Un jour en passant sous ma loge, d'où mon mari venait de sortir, il dit en catalan : Je suis un capitaine de l'argiée du Murquesiio et je vous adore.
Être aimée d'un faiseur de tours! quelle horreur, monsieur! et^ne infamie plus grande était d'y pouvoir penser sans horreur. Les jours suivants je pris sur moi de ne pas mettre les pieds au spectacle. Que vous dirai-je, monsieur, j'étais fort malheureuse. Un jour ma femme de chambre me dit : Monsieur Ferrandez est sorti, je vous supplie, madame, de lire ce papier; et elle se sauva en fermant la porte à la clef. C'était une lettre fort tendre de May rai : il me faisait l'histoire de sa vie; il disait être un pauvre officier forcé par le plus affreux dénùment à faire un métier qu'il m'offrait d'abandonner pour moi. Son vrai nom était don Rodrigue Pimenlel. Je retournai au spectacle. Peu à peu je crus aux malheurs de Mayral, je reçus ses lettres avec plaisir. Hélas! je finis par lui répondre. Je l'ai aimé avec passion , et une passion, ajouta doua Léonor en fondant en larmes, que rien n'a pu éteindre, même les plus tristes découvertes. Bientôt je jédai à ses prières, et désu'ai autant que lui Toc-
casion de lui parler. J'eus cependant un soupçon dès cette époque : je pensai que Mayral n'était peut-être rien moins qu'un Pimentel et un officier du corps du Marquesito. Il n'avait point assez d'orgueil; il ine témoigna plusieurs fois la crainte que je ne voulusse me moquer de lui^ à cause de son métier d'écuyer voltigeur dans une troupe de sauteurs napolitains.
Il y a deux mois à peu près, comme nous étions sur le point de sortir pour aller au spectacle, mon mari reçut la nouvelle qu'un de ses vaisseaux avait échoué près de Royan, au bas de la rivière. Lui qui ne parlait jamais et ne disait pas dix mots en une journée, s'écria : // faudra que j'y aille demain. Le soir, au spectacle, je fis à Mayral un signe convenu. Pendant qu'il voyait mon mari dans sa loge, il alla prendre une lettre que j'avais laissée chez la portière de notre maison, qu'il avait gagnée. Je vis bientôt Mayral au comble de la joie. J'avais eu la faiblesse de lui écrire que, la nuit du lendemain, je le recevrais dans une salle basse donnant sur le jardin.
Mon mari s'embarqua après le courrier de Paris, sur le midi. Il faisait un temps superbe, et nous étions dans les jours les plus chauds. Le soir, je dis que je coucherais dans la chambre de mon mari, qui était au rez-de-chaussée et donnait sur le jardin. J'espérais y souffrir moins de l'excessive chaleur. A une heure du matin, au moment où, ay'ant ouvert la fenêtre avec beaucoup de précaution, j'attendais Mayral, j'entends tout à coup un grand bruit du côté de la porte : c'était mon mari. A moitié chemin de Royan, il avait aperçu son vaisseau qui remontait tranquillement la Gironde et s'avançait vers Bordeaux.
En rentrant, don Gutier ne s'aperçut point de mon
trouble horrible ; il loue la bonne idée que j'ai eue de coucher dans une pièce fraîche, et se place à côté de rnoi.
Jugez de mon inquiétude ; il faisait par malheur le plus beau clair de lune. Moins d'une heure après je vis distinctement Mayral s'approcher des croisées. Je n'avais pas songé à fermer, après le retour de mon mari, la • porte-fenêti'e d'un cabinet voisin de la chambre à coucher. Elle était grande ouverte, ainsi que la poite «lui, du cabinet, conduisait dans la chambre.
En vain essayai-je, par des mouvements de tète, qui étaient tout ce qUe j'osais me permettre, ayant un mtu'i si jaloux dormant à mes côtés, de faire comprendre à Mayral qu'un malheur nous était arrivé. Je l'entendis entrer dans le cabinet, et bientôt il fut près du lit du côté où j'étais couchée. Jugez de ma terreur : on y voyait comme en plein jour. Par bonheur, Mayral ne parla pas en s'approchant.
Je lui montrai mon mari dormant à mes côtés ; je le vis tout à coup tirer un poignard. Saisie d'horreur, je me levai à demi; il s'approcha de mon oreille et me dit : « C'est votre amant, je comprends le contre-temps de ma venue, ou plutôt vous avez trouvé plaisant de vous moquer d'un pauvre écuyer voltigeur; mais ce beau monsieur va passer un niauvais quart d'heure.»
— C'est mon mari, lui répétai-je tout bas; avec toute la force que je pouvais, je lui retenais la main.
— Votre mari que j'ai vu s'embarquer à midi sur le bateau à vapeur de Royan! Un sauteur napolitain n'est pas assez bête pour croire cela. Levez-vous et venez me parler dans le cabinet voisin, je le veux : autrement je réveille ce beau monsieur; alors il se nommera peut-
èlro. Je suis plus fort, plus agile, mieux armé, et tout pauvre diable que je suis, je lui ferai voir qu'il ne fait pas bon se moquer de moi. Je veux être votre amant, morbleu, alors c'est lui qui sera ridicule. - A ce moment mon mari se réveilla.
— Qui parle d'amant ? s'écria-t-il tout troublé.— Mayral qui, placé à côté de moi, me tenait embrassée et me parlait à l'oreille, se baissa fort à propos en voyant ce mouvement imprévu. J'étendis le bras comme si le mot de mon mari me réveillait j je lui dis plusieurs choses qui firent bien voir à Mayral que c'était mon mari. Enfin don Gutier, croyant avoir rêvé, se rendormit. Le poignard nu de Mayral léfléchissait toujours les rayons de la lune, qui à ce moment tombaient d'aplomb sur le lit. Je promis tout ce que Mayral voulut. Il exigeait que je vinsse l'accompagner dans le cabinet voisin : « C'est votre mari, soit, mais je n'en joue pas moins un sot rôle, » répétait-il avec colère. Enfin, au bout d'une heure, il s'en alla.
Me croirez-vous, monsieur, quand je vous dirai que toute cette conduite sotte de Mayral m'ouvrit presque les yeux sur son compte, mais ne put diminuer mon amour !
Mon mari, n'allant janftis en société, passait sa vie avec moi. Rien n'était plus difficile que le second rendez-vous que j'a\ais juré à Mayral de lui accorder.
11 m'écrivait des lettres pleines de reproches; au spectacle il affectait de ne pas me regarder. Enfin, monsieur, mon fatal amour ne connut plus de bornes.
« Venez au moment de la Bourse, un jour que vous y aurez vu mon mari, lui écrivis-je; je vous cacherai. Si le hasard me donne un moment de liberté dans la
journée, je VOUS verrai; si un hasard favorable fait que mon mari aille encore à la Bourse le lendemain, je vous verrai; sinon vous aurez du moins reçu une preuve de mon dévouement et de Tinjustice de vos soupçons. Songez à quoi je m'expose. »
Ceci répondait à la crainte qu'il avait toujours que je n'eusse choisi un autre amant dans la société, avec lequel je me moquais du pauvre sauteur napolitain. Un de ses camarades lui avait fait à ce sujet je ne sais quel conte absurde.
Huit jours après, mon mari alla à la Bourse; Mayral, en plein jour, entra chez moi en escaladant le mur du jardin. Voyez à quoi je m'exposais. Nous n'avions pas été trois minutes ensemble', que mon mari revint. Mayral passa dans mon cabinet de toilette; mais don Gutier n'était revenu chez lui que pour prendre des papiers essentiels. Par malheur, il avait aussi un sac de portugaises. La paresse le prit de descendre à sa caisse; il entra dans mon cabinet, mit son or dans une de mes armoires qu'il ferma à clef, et pom- surcroît de précaution, comme il est fort méfiant, il prit aussi la clef du cabinet. Jugez de mon chagrin : Mayral était furieux, je ne pus que lui parler à travers la porte.
Mon mari reparut bientôt. Après dîner il me força en quelque sorte d'aller à la promenade. 11 voulut aller au spectacle; et enlin je ne pus rentrer que fort tard. Toutes les portes de la maison étaient chaque soir fermées avec soin, mon mari prenait toutes les clefs. Ce fut par le plus grand hasard du monde que, profitant du premier sommeil de don Gutier, je pus faire sortir Mayral du cabinet où il s'impatientait depuis si longtemps ; je lui
ouvris la porte d'un petit grenier sous le toit. II fut impossible de le faire descendre au jardin. On y avait étendu des balles de laine qui étaient gardées par deux ou trois portefaix. Mayral passa toute la journée suivante dans le greniei'. Jugez de ce que je souffrais : il me semblait à chaque instant le voir descendre le poignard à la main, et s'ouvrir un passage en assassinant mon mari. 11 était capable de tout. Au moindre bruit dans la maison je tressaillais.
Pour comble de malheur, mon mari n'alla point à la Bourse. Enfin, sans avoir pu parler une seule minute à Mayral, je fus trop heureuse de pouvoir donner des commissions à tous les portefaix, et trouver le moyen de le faire sauver par le jardin. En passant, il brisa avec le manche de son poignard la grande glace du salon. Il était fm'ieux.
Ici, monsieur, vous allez me mépriser autant que je ine méprise. De ce moment, je le vois à présent, Mayral ne m'aima plus, il crut que je m'étais moquée de lui. Mon mari est toujours amoureux de moi ; plusieurs fois dans cette journée il me donna quelques baisers et me prit dans ses bras. Mayral, malade d'orgueil plus que d'amom-, se figura que je ne l'avais caché que pour le rendre témoin de ces transports.
11 ne répondait plus à mes lettres, il ne daignait pas même me regarder au spectacle.
Vous devez être bien las, monsieur, de cette suite d'infamies; voici la plus atroce et la plus lâche.
Il y a huit jours que la troupe de voltigeurs napolitains annonça son départ. Lundi dernier, jour de Saint-Augustin, folle d'amour pour un homme qui, depuis trois se-
maines qu'a eu lieu l'aventure de la cacherie chez moi, n'a pas daigné me regarder ni répondre à mes lettres, j'ai déserté la maison du meilleur des mai'is, et, monsieur, en le volant, moi qui n'ai rien apporté en dot qu'un cœur infidèle; j'ai emporté des diamants qu'il m'avait donnés, j'ai pris dans sa caisse trois ou quatre roideaux de cinq cents francs, pai'ce que je pensais qu'à Bordeaux May rai serait suspect s'il voulait vendre des diamants.
A cet endroit de son récit, dona Léonor rougit beaucoup. Liéven était pâle et désespéré. Chacune des paroles de Léonor lui perçait le cœur, et cependant, par une affreuse perversité de son caractère, chacune de ces paroles redoublait l'amour qui l'enflammait.
Hors de lui, il prit la main de dona Léonor, qui ne la retira pas. Quelle bassesse à moi, se dit Liéven, de jouir de cette main, tandis qu'ouvertement Léonor me parle de son amour pour un autre ! C'est par mépris ou distraction qu'elle me la laisse, et je suis le moins délicat des hommes.
— Lundi dernier, monsiem", continua Léonor, il y a quatre jours, vers les deux heures du matin, après avoir eu la lâcheté d'endormir, avec du laudanum, mon mari et le portier, je me suis enfuie ; je suis venue frapper à la porte de la maison d'où, cette nuit, au moment où vous passiez, je suis parvenue à m'échapper. C'est ceUe de Mayral. ce Croiras-tu, en effet, que je t'aime? » lui dis-je en l'abordant. J'étais ivre de bonheur. 11 me sembla dès le pi'emier moment plus étonné qu'amoureux.
Le lendemain matin, quand je lui montrai mes diamants et mon or, il se décida à quitter sa troupe et ii
s'enfuir avec moi en Espagne. Mais, grand Dieu! à son ignorance de certains usages de mon pays, je crus m'aporcevoir qu'il n'était pas Espagnol. Probablement, me dis-je, je viens d'unir à jamais ma destinée à celle d'un simple écuyer voltigeur! Eh! que m'importe, s'il m'aime? Moi, je sens qu'il est le maître de ma vie. Je serai sa servante, sa femme fidèle; il continuera son métier. Je suis jeune; s'il le faut, j'apprendrai à monter à cheval. Si nous tombons dans la misère dans notre vieillesse, eh bien ! dans vingt ans, je mourrai de misère à ses côtés. Je ne serai pas à plaindre, j'aurai vécu heureuse ! (Jue de folie ! que de perversité ! s'écria Léonor en s'interrompant.
— 11 faut avouer, dit Liéven, que vous mouriez dennui avec votre vieux mari, qui ne voulait vous mener nulle part. Ceci vous justifie beaucoup à mes yeux. Vous n'avez que dix-neuf ans et lui cinquante-neuf. Que de femmes vivent honorées dans la société de mon pays, et au fond n'ont pas vos remords généreux et ont commis de plus grandes fautes !
Quelques phrases de ce genre parurent soulager Léonor d'un grand poids.
— Monsieur, reprit-elle, j'ai passé trois jours avec Mayral. Le soir, il me quittait pour aller h son théâtre. Hier soir, il m'a dit : Comme la police pourrait faire une descente chez moi, je vais déposer vos diamants et votre or chez un ami sûr. A une heure du matin, après l'avoir attendu bien au delà de l'heure accoutumée, et mourant (le peur qu'il ne fût tombé de cheval, il est rentré, m'a donné un baiser, et bientôt est ressorti de la chambre. Heureusement, j'avais gardé de la lumière, quoiqu'il me
Teût défendu à deux reprises et eût même éteint la veilleuse. Longtemps après, j'étais endormie, un homme est entré dans mon lit; je me suis aperçue sur-le-champ que ce n'était pas Mayral.
J'ai pris un poignard; le lâche a eu peui', il s'est jeté à mes genoux, implorant ma pitié. Je me suis élancée sui- lui pour le tuer.
« 11 y a la guillotine pour vous si vous me touchez, « disait-il.
La bassesse de ce langage m'a fait horreur. Avec quelles gens me suis-je compromise! ai-je pensé. J'ai eu la présence d'esprit de dire à cet homme que j'avais des protections dans Bordeaux, et que M. le procureur général le ferait arrêter, s'il ne me disait pas toute la vérité. — Eh bien ! a-t-il répondu, moi je n'ai rien volé de votre or ni de vos diamants.
Mayral vient de quitter Bordeaux ; il va à Paris avec tout le butin. 11 est parti avec la femme de notre directeur; il a donné vingt-cinq de vos beaux louis au directeur, qui lui a cédé sa femme. 11 m'a donné deux louis que voilà, et que je vous rends, à moins que vous n'ayez la générosité de me les laisser; il m'a donné ces deux louis pour vous retenir ici le plus longtemps possible, afin d'avoir vingt ou trente heures d'avance.
— Est-il Espagnol? ai-je dit.
— Lui, Espagnol ! il est de Saint-Domingue, d'où il s'est enfui en volant ou assassinant son maître.
— Pourquoi est-il venu ici ce soir? réponds, lui ai-je dit, ou mon oncle t'envoie aux galères.
— Comme j'hésitais à venir ici vous garder, Mayral m'a dit que vous étiez bien belle femme. « Rien de pluï
aisé, a-t-il ajouté, que de prendre ma place auprès d'elle. Ce sera drôle. Elle a voulu, dans le temps, se moquer de moi : je me moquerai d'elle. » A cette condition, j'ai consenti; mais comme je n'osais pas, il a fait venir la chaise de poste jusque devant la porte, et est monté pom* vous embrasser devant moi, qu'il a fait cacher à côté du lit. — Ici encore les sanglots étouffèrent la voix de Léonor. — Le jeune sauteur qui était avec moi, reprit-elle, était intimidé et me donnait les détails les plus vrais et les plus désolants sur Mayral. J'étais au désespoir. Peut-être m'a-t-il fait prendre un phiUre, me disais-je, car je ne puis le haïr. En présence de telles infamies, je ne puis le haïr, monsieur, je sens que je l'adore. — Dona Léonor s'interrompit et resta pensive.
Étrange aveuglement! pensa Liéven. Une femme de tant d'esprit et si jeune croire aux sortilèges ! — Enfin, reprit dona Léonor, ce jeune homme me voyant pensive commença à avoir moins de peur. 11 m'a quittée brusquement, et une heure après est revenu avec un de ses camarades. J'ai été obligée de me défendre; la lutte a été sérieuse : peut-être en voulaient-ils à ma vie, tout en préteudant autre chose. Ils m'ont pris quelques petits bijoux et ma bom'se. Enfin, j'ai pu gagner la porte de la maison; mais sans vous, monsieiu", probablement ils m'am-aient pom-suivie dans la rue.
Plus Liéven voyait Léonor forcenée d'amour pour Mayral, plus il l'adorait. Elle pleura beaucoup; il lui baisait la main. Comme il lui parlait à mots couverts de son amour : — Croiriez-vous, mon véritable ami, lui ditelle quelques jours après, que je me figure que si je pouvais prouver ù Mayral que jamais je n'ai cherché à le
prendre pour dupe et à me moquer de lui, peut-être il m'aimerait?
— J'ai bien peu d'argent, reprit Liéven, l'ennui m'a fait joueur; mais peut-être le banquier auquel mon père m'a i"ecommandé à Bordeaux ne me refusera pas qiiinze ou vingt louis, si je vais le supplier; je m'en vais tout faire, même des bassesses : avec cet argent vous pourrez partir pour Paris. Léonor lui sauta au cou. — Grand Dieu! que ne puis-je vous aimer! Quoi! vous me pardonnerez mes horribles folies?
— A tel point que je vous épouserais avec ravissement, et que je passerais ma vie avec vous, le plus fortuné des hommes.
— Mais si je rencontre Mayral, je me sens assez folle et criminelle pour vous abandonner, vous mon bienfaiteur, et tomber à ses pieds.
Liéven rougissait de colère. — 11 n'est qu'un moyen de me guérir, c'est de me tuer, lui dit-il en la couvrant de baisers. — Ah ! ne te tue pas, mon ami, lui disait-elle.
On ne l'a plus revu, Léonor a fait profession au couvent des Ursulines.