‹ Chroniques et traditions provençalesChapitre 1 sur 29 · DISCOURS · texte numérisé non relu

DISCOURS

IITTRODUCTIE

O'iL est vrai, comnie l'ont Toalu prouver quelques auteurs, qoe les sensations et que les sentimens ou affections de l'âme soient plus prononcés chez les peuples qui habitent le Midi , que c^ez ceux qui demeurent vers le Nord; si les produits de l'imagination y portent davantage l'empreinte de passions énergiques ou même exagérées; si étmngerà tous les calculs de formes ou de codtcnances littéraires , l'esprit s'j livre à des écarts piquons et inattendus, certes, voilà de puissans molift poar que l'Iiistoïre d'une nation qui aura vécu sous de telles influences, présente des pages, rappelant de nobles actions, des tableaux rehaussés d'un brillant coloris, des scènes de la vie privée pleines de verve et d'originalité.

En eff<et , plus une race d'hommes aurii été âi»po»ée de ta nature i se laisser aller au choc des impressions extérieures, plus elle se complaira dans le désordre plein de vie , de ses passions toujours chaudes de haine ou d'amitié.

Dominée avec oi^ndl par ses souTcoirs nationaux , elle conserrora mieux et plus long-temps son caractère typique.

Seulement alors , elle sera digne bub« d'éire offerte comme objet d'étude aux méditations du philosophe , aux regards de l'artiste , it l'esprit créateur du poète.

Dans le développement de cette pensée , il faut partir d'une base sur laquelle l'appuie un singulier, mab incontestable raisonnement ; ^est que les âges que nous appelons barbares ont cela de particulier, que considérés de loin comme de près, ils semblent aux yeux de tous, pleins de mystère, de jeunesse et de religion; et quoi de plus poétique , de plus capable de produire une profonde impression qne cet ensemble qui préûde aux destins des sociétés naissantes I

Ce n'est pas que la religion y soit sage et éclairée ; la jeunesse toujours parée des qualités qui lui sont ppopret , le mystère impénétrable; maisc'estquedumélangede la superstition aux croyancec Traies; c'est que deTalIiaRce bizarre delà rudesse des formes avec la candeur de l'esprit ; c'est enfin que des difficultés sans nombre qu'on éprouve à lever le rideau qui cache les mcteursdetoutordre social , naissent et se développent des idées étranges sur le sort de l'homme. On eût dit k voir la lenteur de ses premiers monvemens, vers un meillenr ordre de choses , qu'il était irrévocablement condamné à désirer , sans jamais l'obtenir , son affranchissement sur la terre ainsi que dans le ciel.

Toutefois dans la vie de ces grands individus politiques , qu'on appelle nations, les progrès, pour être lents, ne sont pas imperceptibles.

L'esprit humain n'a pas toujours été comme à l'époque à laquelle nous sommes arrivés , c'est-i-dire inquiet de l'avenir et travaillant sans relâche et avec connaissance de cause au bien-être des races futures.

DISCOUKS IRIBODCCTtr. m

Aujourd'hui tout s'effkce dans l'iBUDense tkàte entreprise en

Autrefois la vie éliiit tonte individuelle, elle déterminait datu . chaque caste , dans chaque famille , ou égoisine de bonne foi , qui a bien son cAté piquant pour l'historieo , et s'il m'est permit d'enpnmter à nos Totsim d'outre-mer une expression qui peint d'une manière précise les résultata de l'isolement moral de quelques grandes figures historiques , elle laissait à ceriains caractères toute leur excentridté.

L'énei^e que' déployait tes uns dans tes moyens de conservation , oflrail un digne contraste avec celle qne mettait en oeuvre les antres, possédés qu'ils étaient par la manie de conquête et de domination.

Au moyen Age surtout, la Intte se manifesta plus sanglante et plus animée.

Personne n'efit pn dire dans ce boulevereement des tètes et des lieux , que la société tentait de se reconstituer.

Dans la plupart des provinces recnlées du royaume de France , la nature d'un aspect sauvage , sombre, désolée, se trquvail singulièrement en harmonie avec les passions des hommes qui foulaient le sol. On pouvait s'en rapporter aux partis , qui de nuit comme de jour cherchaient à s'inquiéter et à se surprendre , sur le choix à faire de« lienx où devaient se commettre d'épouvantables crimes , suivis toujours de représailles , et en cela , les traditions populaires sont merveilleusemeiit d'accord avec les récits historiques; elles ne racontent que meurtres , rapta et incendies.

Les châteaux ensevelis au milien- des immenses forêts de sapins qui couvraient l'Alsace et la Lorraine, les chapelles expiatoires-, les croix jetées au milieu des solitudes de la Bretagne et de l'Anjou , les tours qui se voyaient ça et ti assises sur quelques roches escarpées du Vivarais , les riches abbayes dévastéesde la Normandie , les ruines des villes détruites ou abandonnées, qui se dessinent encore sous le ciel grisâtre de l'Auvergne et du X>auphiné , attestent à tout jamab que les populations de ces provmces vivaient sous un empire continuel de violence et d'agression..

IV Dtscotru iMTftotiDCTir.

Ou conçoit que U poésie qui n'aurait d'AUlres faits à célébrer que ceux réveillés par de pareils souvenirs, serait crnotlement iDonotonej quelles tableaux peinte d'après d'aussi ssnglautes acèaes, n'offriraient toujours et partout que la couleur du sang ; que la vie des camps, racontée par une voii m£nie éloquente, ^liguerait l'auditoire condamné à supporter d'étemelles descriptions et d'habitudes féroces et de jours sans renos,

U n'en est pas de même dans la topographie historique de Provence ; ici le peuple marchait le premier en tête de la civilisation européenne; les arts, dous fruit des inspirations d'un beau ciel, florissaient protégés par les princes et le goût général. Le sol était cultivé et productif , les fleurs, les arbrisseaux odoriférans croissaient surcettelerrecomme par magie; une mer semblable le plus souvent à un beau et immense lac , semblait avoir été placée là comme à dessein pour embellir le fond d'un délicieux paysage; si donc le mauvais génie des siècles barbares agitait quelquefois sa torche au milieu de ses contréesfavorisées,»u moins est-il vrai que se présentait alors une opposition frappante entre les faits et les lieux. Si nous ne devons pas taire les ëgaremens du fanatisme, les coups de poignards portés et reçus, malgré la foi des traités; si nous ne prétendons pas cacher d'amères humiliations , des fléaux hideux , nous dirons qu'aidée par sa bonne nature, l'humanité finissait toujours par réclamer ses droits au sein d'une société vraiment policée, eu égard au reste de l'Europe.

Quila composait eu grande partie cette société, au sein de laquelle on venait étudier de toutes [laris les doux préceptes de lu galanterie , les généreux usages 9 faire de la richesse , et les traditions scientifiques et littéraires de l'ancienne Grèce, de Rome et de la Gaule , tant bien que mal conservées 7

Les élémens en étaient si distincts et si tranchés, que peu de mots serviront à les taire comiattre.

Ou trouvait, en assez grand nombre, de nobles hommes qui n'attachaient point de honte au risque de montrer quelque peu du savoir' des clercs; s'ils cherchaient à paraître guerruyeurs et indépenduos , ce n'était pas par dédain des affections privées et faute de savoir goûter les charmes de la paix.

s ihtkovvctif. v

Les femmes, habilnées de bonne heure à une espèce de cnlte tout à la fois respectueux 'et passionné , se montraient, quand l'occasion s'en présentait , sensibles i la véritable gloire, fortes de dénouement et disposées à proléger tout ce qui portait l'apparence du bon et -du beau.

L'étaient aussi des moines ayant conserréun godt prononcé ponr les choses de la terre et fitisant un étt ange amalgame des pieuses coutumes du cloître et des habitudes moins rigoureuses des laïques.

Enfin dans la classe du peuple , chaque jour voyait naître de nouvelles corporations, des confréries, des afSliations secrètes, établies plus qu'on ne pense par le besoin de liberté qui germait en silence dans tous les esprits.

Ln variété des costumes, des bannières , des armures , des différens cris de guerre étourdissaient l'imagination et la disposaient aux fêles, eux tournois, aux combats, véritables fËtes aussi pour la jennesse du pays de Provence ; la jeunesse dans qni reposait tout l'avenir de l'état

Quelles étaient donc tes leçons qu'elle recevait cette jeunesse du pays de Provence ? Éclairée du flambeau d'une saine critique, on peut tirer de manuscrits oubliés depuis long-temps , d'ancims fabliaux , de vieilles légendes , de chansons , premiers essais de nos premiers poètes , des notions exactes sur l'état des mœurs B cette époque de transition pour l'ordre social. Ces compositions tontes informes qu'elles peuvent nous paraître, portent cependant l'empreinte d'un cHchet particulier et déterminent d'une manière assez précise le degré de civilisation où étaient parvenues les différente) classes de la société aux jours dont nous parlons. S.ins elles nous n'aurions encore que des idées inexactes sur les phases de cette civilisation. On trouve donc dans la lec~ turede ces ouvrages futiles en apparence, un enseignement historique sans aridité et sans sécheresse : raconter soit en vers, soit en prose, les hauts faits et les gestes de nos valeureux chevaliers, dît NostradamuB, voilà quek étaienl'les sujets ordinairement

(nitës par les truniMdoBrs , le ménie aulenr nous apprend encore que ces récits uù l'art commençait ■ se faire KRl!r , ^taîeut écrit* ttirdes registres en forme de roman et que cliaque maison avait le sian.

Ces dépôts sacres de l'honneur des fitmillet étaient ainsi des foyers perpétuels d'inspirations héroïques; la Jeunesse y puisait son éducation dans de grands souvenirs ; elle parcourait la vie dans l'espoir d'en laisser un jour de semblables à l'admiration de la poHériié ; leçons de vaillnnce et de vertu s'y trouvaient à chaque page- Ceux qui avaient failli dans la cnrrière , n'osaient plus prétendre à l'insignefiireur d'y voir leurs noms inscrits; elle était refusée à ces chevaliers qui végétaient dans une honteuse obscurité, romroe si celte exclusion morale du sein de leurs £imilles était une conséquence nécessaire de leurs jours perdus pour 'la gloire.

Les femmes, ainsi qne je l'ni dit plus haut, prêtaient une oreille attentive à ces brillantes traditions ; leur imagination impresaionable saisissait facilement ces grands traits qui élèvent l'ame ; pleines de cette confiance que leur donnait une influence dont elles se 'montraient dignes, elles imprimèrent à ce siècle xm caractère d'eialtalioD qui servit merveilleusement A développer au coeur, des jeunes hommes les plus nobles facultés; car il faut le dire, à celte époque un lèle louable s'était emparé en Provence de la haute classe de la société , qui seule avait de* loisirs quand elle n'était pas livrée toute entière aux occupations de la guerre , et. donna naissance à la chevalerie et aux cours d'amour. Les élémens d'existence de ces deux singulières institutions furent les chances aventureuses de la guerre et de l'amonr. Alors s'opéra comme d'elle-même une iiuporlanle révolution dans les manières et dans les mœurs, alors et pour le temps furent montés nu plus haut degré , tous les ressorts de la vie morale et physique.

La société s'améliorait visiblement ; le culte des femmes * donnant de l'élégance et de la variété à la vie, étendait la sphère de la conversation et de l'urbunité; la protection constante qui leur était accordée fit une habitude de la bienv«IIance qui n'était guère qu'accidentelle; si chaque chevalier se trouvait

Ducoms iK*moBncTiF. vu

nBlarellement disposé â bire igréer ses soins à la beauté qai l'oTail «oflainiiiâ; s'il se croyait dans la nécessité d'élever l'objet de Ms affections au-^tessas des beautés rivales ; s'il fil souvent résonner Is harpe des troubadours aussi facilement qu'il s'était servi du glaive , ( par la raison que l'amour est peut-être encore pins poète qu'il n'est poétique]; si le titre d'esclave ou de serviteur de la beauté devint uu titre d'honneur qui ne put être acheté par trop d'exploits en tout genre , au moins la beauté ne fut-elle plus alors l'objet unique de la protection. L'esprit de justice commençait à se bire jour , et lit lance et le bouclier firent plus d'une fois soulevés pour couvrir ou défendre les bibles et les opprimés.

Et puis les institutions politiques ayant pris enfin une direction pins prolectrice des Intérêts de tous, le besoin et le partage des nobles amusemens qui leur étaient offerts, rassemblèrent dans les cours souveraines ces seigneurs qui naguère vivaient isolés et retirés au fond de leurs cfalteanx; les classes inférieures , comme il arrive fréquemmept, suivirent l'impulùondonnéepar les grands, et c'est ainsi que guidés par les troubadours de l'Occitanie , tous les peuples de l'Europe s'avancèrent h grands pas vers la civi~ lîsatiou. Je dis Ions les peuples , car ce n'était pas seuleuienl dans les provinces méridionales de la France que leurs chants étaient écoulés, leurs ouvrages transcrits et répandus; mais presque toutes les courseDropéenuessyant adopté leur langage, elles reçurentleor part des bienfaits opérés par son harmonieuse et douce influence.

D'un autre cAcé, qui n'a pas remarqué qn'ilexistait une étrange ' corrélation entre les mœurs de ces sièotes poétiques et les modes et les coutumes de ces mêmes époques? En Provence , plus que partout ailleurs et malgré la mobilité du caractère Gallo ou Celloligure, on peut déterminer ces révolutions d'habits , d'armes , de langage, qui semblent peu importantes dans le grand cadre de l'histoire générale , nuis qui n'eu sont pas moins d'un très-vif intérêt et d'un boa ensognement pour tous les hommes qui s'occupent des arts.

Laissant de côté les temps antiques de la fondation de Marseille

LtizsdbyGOOQlC

par les Gra» et de l'occupatioD desdeox Narboauaises par le«' Romains , si noui nrrÏTons aux siècles de fer du Bas-Enipîr« , noua voyons la Provence envahie par les nations Gothiques on Boni^ignonnes; et lorsqu'en 4^^ Théodoric fit ëlîre empereur Atïius soq mattre et son vainipienr , et que det populations entières venues des Alpes , des Pyrennées , des bords du Rhin et des cAtes de la Méditerranée , proclamèrent dans Arles le nouvel empereur d'Occident, celui-ci n'eût pour trône qu'an siège de gazon , pour couronne qu'un collier miliiaire et pour courtisans que des hommes revêtus du harnais de combat au de la dépouille desbéles fauves du Nord. Plus tard , api^s que les cités de Marseille, d'Aix , etc. etc. eurent été annexées au royaume d'AusIrasie, le costume changea et redevint une imitation roîde et grossière de celui des Romains, hommes que les Francs méprisaient , mais cherchaient à copier.Alors c'est seulement dans le vêtement de guerre qu'on retrouve l'analogie avec le caractère farouche , impétueux et téméraire des premiers Gaulois et des Francs leurs vainqueurs, les uns et les autres étaient renuirquables dans la bataiHe par leur longue barbe et leurs cheveux flottans. Les habits de guerre étaient justes et serrés, propres à l'attaque et à la course. Au rapport de Procope, racontant l'eipédilion de Theodebert, leurs annesdéfensives étaient rares et grossières ; peu d'entre eux portaient casques et cuirasses. La hache était leurarme de prédilection , car elle les forçait à attaquer leur ennemi corpsàcorps; manière de combattre qui décida souvent la victoire en leurfaveurrcarchexeux la vigueur était jointe au courage et à Vadresse. Quant aux habitans de la Provence proprement dits, l'état de leurs manufactures et de leur commerce en ouvrages de laine , brodés d'or et d'argent , annonce déjà nne civilisation plus vinlle et où le besoin du luxe se fait sentir. Les tuniques, les manteaux, les capuces ou capuchons surtout étaient portés par tontes les classes de la société. Les ordres religieux et les monastères , quisemuliiplièrent àmesurequelechristianismeponssMÎtde ))lus profondes racines, ayant adopté unanimement cette dernière

DIKOtTHS IRTmODUCTlF. tX

parli« du costitine, nous l'ont contervé presqn'intact dans m forme jusqu'à nos jours.

Sous les Carlavingiens , les profençaKi qui avaient suîtu Hugues en Lombardie , reprirent le goât des pelleteries qui les arail dominé, sous les princes de race Gothique; mais le caractère national, inconstance et bizarrerie , perça lonjonn dans ces empmnb faits aox étrangers. Leurs habits élaient bariolés de t«iites sortes de raies de couleurs éclatantes, la pourpre j dominait ; des peaux de différente nature étaient cousues par longue bande et servaient de doublure a leurs maoteaux. Ils portaient le haut de tliauue fort étroit ainsi que le potupoinl ; les premiers , je eroUf ilsparuraità la cour en bottes allant jusqu'à mi-jambe. Au reste, lors du mariage de Constance avec Robert de France, ils eurent l'honneur de faire adopter leurs modes parmi les courtisans du Monarque Français. Puis vint le premier siècle de la Chevalerie, où le costume reprit une sévérité et une simplicité en harmonie aveccette institution toute militaire, mais qui perdit de sa rudesse qoand les femmes se trouvèrent admises au rang qu'elles devaieqt occuperdans l'échelle sociale. Le ton et les manières reçurent alors un vemii de décence et de grâce qui se répandit imperceptiblement surtoutel'babitude du styleet de la pensée. Plus lard, quand la nécessité d'une protection réelle et eiScace envers les femmes eut cessé , que l'aulorilé de la justice eut repris son cours , l'esprit de galanterie auquel on était accnutumé subsistant toujours , on appela cette teinte d'exaltation répandue sur le commerce de la vie et poussé à l'excès, esprit chevaleresque ; et la dénomination est d'une grande justesse, car dès-lors la tète plus que le cœur reçut et rendit les impressions. L'amour , il faut l'avouer , perdit de son énergie, il ne fut plus qu'une flamme phosphorique qui brûlait saus consumer : à ses accens passionnés succéda un jargon métaphorique qui, dans les compositions littéraires, annonça l'afTaiblissement des idées. Son éloquence concise et entraînante fut remplacée par nne fade et ridicule logique , le langage mystique de la dévotion devint celui de l'amour ; l'amour enfin fut de l'esprit et rien que de l'esprit : or s'il m'est permis de me

X DUCOVU UrtBODOCTIT.

^iervir de cm expreuions , ce làéclt liit tonr-à-lonr celnï du dévergondage ou celui de la pruderie de l'înMgînatiun.

Aussi c'est le temps des habits mi-parti, des juste-au- corps blasonn^, c'est le temps des toques, des pompons, des panarbcs, des oripHUxde toute espèce; c'est nae époque futile, licentieuse, misérable, et c'est dans nos annales l'époque tout à la fois la plus piquante et la plus triste à étudier. Les jeunes gens defomîlle, carde ceux du peuple on n'en parle pas, commençaient leur carrière par un singulier apprentissage , celui delà pagerie;i^<stà~dire qu'ils étaient divisés en pages nobles et pages communs. Les premiers, fils, pour la plupart de comtei ou marquis , ne ser- TBient que chez les princes et les grands suserains ; les pages communs étnient issus de gentilshommes sans titres et passaient leur jeunesse au service des hauts barons ou seigneurs bannerel^ c'était d'ordinaire à l'ige de quinze à seise ans qu'ils devenaient écnyers ; quand commença la décadence de la chevalerie, il est fait mention de pagres ayant plus de vingt ans.

Destinés i la carrière d^ armes , Ils recevaient au manoir seigneurial une éducation qu'on croyait confonne à leur naissance et au noble métier qu'ils devaient embrasser ; admis sonvent dans la confiance et la familiarité de leur maître on de leur maîtresse, on confit que peu de secrets échappassent Âlenrs yens, nnssi voiton dans la plupart de nos fabliaux , grand nombre de maris , à leur retour des lointaines expéditions, interroger leurs pa^. En France on chcrrherall , je crois , vainement au-dessous dn règne de S.* Louis, des détails précis sur l'habillement on pluldt surin livrée des pages ; René d'Anjou, comte de Provence, est même le seul qui nous en foornisse une description exacte : les pages , comme je l'ai indiqué plus haut, jouect pourtant nu à grand rAle dans l'histoire de la vie domestique de ces temps-l , que le lecteur sans doute ne sera pas fiché d'entendre quelques mots de plus sur ces jouvenceaux dont les fonctions et la conduite ont toujours passé pour fort équivoques. Qui ne se rappelle ces vers dn vîenx d'Assoucy ?

DMCODB» iimatiDCTiF. XI

S'il CM bMD h) fila de aimàM .

Quoiqu'elle ail no haamu iwa Uid , Cela a'( ncn qui me ■arpramie , Son pige eit on garçon bien fait.

D'anciennes peinlnres sur émail et sur vélin , mais qui ne sont pus d'nne date pins ancienne qoe celle indiquée ci-d^saug , nous les représentent comme porinnt le pourpoint de drap, couleur du fond des amiei de leur seigneur et maître, les grëgues de chamois, les bottines de cuir fauve, l'éperon de fer à large molette , le bonnet de laine de diverses couleurs , à peu pré) semblable pour la forme a celui que portent le* Grecs modernes ; une ceinture de soie serrait leurtaille, lorsqu'ils ne chevaucb aient puint,ils marchaient c^ a nssés a la poulaine, espèce de souliers d'une longueur démesurée et dans la pointe duquel se trouvait nue charnière qui servait à la redresser. Comme on le voit, aux poulainesprès,ce costume ne manque ni de grâce, ni d'élégance: le caractère national revenait à ses bonnet traditions.

Mais c'est l'homme des temps passés que nous voulons faire connaître , bien mieux que les vétemens qui le convraient. Pour cela cependnnt ne le dépouillorspoinlpiéceà pièce, ne le mettons pas à nnd , ne l'exainiaons pas surtout en cet état sons le faux jour ou quelques historiens se plaisent i le reproduire. Si nous regardons comme nécessaire de le suivre dans sa triple vie , physique, morale et intellectuelle, prenons-le à ce point déjà asses élevé où ces trois vies sont distinctes chez lui.

Car c'est seulement alors que des observations sur l'homme peuvent intéresser et plaire.

Au contraire de lui prêter nos pensées , essayons de penser comme lui et d'après lui , an lien d'interroger trop scrupuleusement les motifs de sa conduite, bomons-nons i le voir agir; l'enseignement à déduire de cette méthode viendra de laî-méme et en temps opportun.

Que si l'on me demande quel sera le fruit à recaàllir d'un tel travail et de ces études préliminaires auxquelles il faut se livrer pour se plaire ■ la question que nous avons agitée, je répondrai que semblable au prisonnier qui exerce sa vne au jour sombre

de ion cachot, celui <|iiî par goAt ou par nëceuité s'occupe de recherches historiques stabituera non-seulement ainsi i voir clair dans les ténèbres de la *ie du moyen jkge; mais encore qu'il finira par adopter comme k son insu des mœurs et des coutumes qui lui auront d'abord paru grossières et bizarres, et tellement que ce ne sera qu'A grande peine qu'il consentira à se dëtoumer de celte attachante fantasmagorie.

En effet, elle aura pour lui ' presque le charme de lu réalité, sans qu'il soit jamais froissé , par ce que celte réalité yue de pris offre d'âpre , de rude et de décevant.

£t qu'on ne croie pas ici la lAcfae lout à &it achevée, c'est peu d'avoir démêlé la vérité quand elle s'est offerte sous des formes attrayantes , telles qnc celles des feiis historiques , et que les difficultés pour y parvenir ont été médiocres; l'important est de se tirer d'une route hérissée d'obstacles, aride en apparence et fa~ tigante au possible. Je veux parler de l'étude des institutions féodales et de l'examen approfondi des lois et privilégesde nos premières municipalités du comté de Provence^

En me voyant aborderoes matières on pense peut-être que je me suis éloigné du cercle de la littérature et des beaux-arts , et cependant toute la poésie possible poar notre époque se rencontre là. Les élétnens du poème moderne capable de nous intéresser, sont épars au sein de ce cohos ; le merveilleux même s'y trouve ; le merveilleux , moyen obligé de l'épopée, s'il faut en croire nos rhéteurs; le merveilleux, dis-je, domine dans certains sujets puisés aux sources pures de l'hbtoire.

N'y a-t-îl pas en effet do prodige dans ce puissant effort du génie de l'homme qui se réveille de son sommeil de tant de siècles , et qui brise tout d'un coup ses fers, que l'ignorance , l'astuce et la force, geôliers par excellence, croient avoir rivés pour l'éternité. I4'y a-t-il pas du mouvement cl de la vie dans les chances de cette lutte ; que la poésie s'empare de quelquesuns de ces épisodes, qu'elle nous montre nos intérêts les plus chers engagés , nos vieilles franchises refusées on^méconnues, de nobles champions du peuple s'élevant du dernier étage de la

s IHTBODDCTIF, XIII

société ponr réclamer sFs droits, la noblesse triorapliante nu romb»X, nais Taincaeparles institutionB : poètes personnîfiei, idéalisez à votre gré; mais faites-nous voir par-deuus tout, l'inlerrention de la providence qoi obtint, non sans peine, que la victoire demeura définiliTCioent i la mainte cause de l'humanité. De tant de faits intéressant qui pourraient se plier au développement du poème bistorique tel que je le conçois, c'est-à-dire débarrassé de l'entourage usé de l'ancienne mytholo^e ou de ces personnîlîcations allégoriques de vices et de vertus , agens factices dont l'introduction dans l'épopée n'est plus gratié de nos jours. Je n'en veux indiquer que quelques-uns. Ce sera d'nbord le récit des combats , des succès , des revert du premier des iJozons , pour acquérir et fonder le trâne de Provence; ce sera comme morceaux détachés, le siège de Vienne défendue par sa femme Hermengarde contre les forces réunies des eiifans de Louis-le-Bègue et de Charles -le-Gros; ce sera l'épisode de l'impératrice Angelberge dirigeant tant de graves évènemens du fond d'un cloître de Bresse , et cette femme enlevée à ses intrigues et destinée i périr prisonnière au fond de l' Allemagne ; ceseraenlîn ce même Bozon, dont la vie fut si agitée, qui meurt tranquillemeot dans Vienne après avoir reconquis toutes les provinces dont il avait constitué ses états.

Cest encore les déprédations et l'anéantissement des Sarrasins au 9.' siècle et la conquête de Naplcs ci de la Sicile au la.'

Il m'a semblé aussi parmi tant d'antres, qu'un événement pins rapproché de nos jours , l'invasion de Cbarles-Quint en Provence et les ftiaestes suites qu'elle eut pour l'agresseur, pouvait être chanté autrement qu'en vers raacaroniques.

Le second sujet furmerait, si je ne me trom|)e, une belle contre-partie de la compoùtion de Tasse. Le manque de documens bien précis laisserait un champ libre à l'imagination. N'estce point nne aventure étrange que ce premier débarquement d'une vingtaine de maures , poussés par la tempête dans le golfe ' Sambracitainetdontrétablissementaufrasinet eut de si désastreuses conséquences pour le pays.

N'«st'ce point un caractère «ins ^1 qae celui de ce Berald, vice-roî de Provence, loujoars disposé dans la sincérilé de son affection , & faire bomiDa^ de ses trophées et de sa gloire à son jeune et indolent souTerain, sa vie aventureuse et si bien racontée par Nostrada m us, qui ne puise pas malheureuMinent à des sources bien pures, ne le rend-elle p as propre an rAlede héros d'un poème nRtional , des combats sur mer , des chevaliers bataillant à cheval sur les sommets rocatlleui de la chaîne de montagnes appelée chalnedes Maures, Mu^a, chef des Sarrasins, vieux et intrépide soldat occupant la Corse et la Sardaigne, ne se lassant point d'être toujours vaincu et sans cesse menaçant les câtes de U riche contrée qu'il convoite ; et après une entière défaite , Muu, parvenu an comble de l'infortune, éprouvant une dernière joie, celle de survivre à son vainqueur, que le chagrin de voir ses intentions méconnues par sou souverain, entraîne vers la tombe à l'âge on il eAt pu se reposer avec gloire de ses grands travaux; ne voilà-1-îl des alimens pour le génie créateur.

Rappeler d'autre part l'expédition de Chirles-d'Anjon; indi" qner rapidement le parti qu'on pourrait tirer de l'oppoùtion des mœurs italiennes et du caractère françab; raconter Manfred et tes musulmans ses auxiliaires; déplorer en le rappelant le moment de vertige où fut résolue la mort de Conradin; laisser soupçonner de poignann remords , que ne purent sans doute jamais étouffer les conseils de la nécessité politique; rapporter l'enivrement de la victoire, les excès des vtfinqneurs, le silence menaçant des vaincus , et le lectenr pressentira de lui-même la pérépétie,je ne dirai pas de ce poème, mais de cette suite de poèmes dont les chroniques ont presque déjà fait tous les frais , tant leurs narrations sont chaudea , vives et dramatiques.

Par exemple je ne conseillerais jamais l'essai d'une épopée sur

la fondation de Marseille, par les raisons que j'ai laissé entrevoir

plus hunt , c'est-à-dire pi rce que le fond autant que lesaccessoi-

Fes, ne serait pour nous que d'un intérêt factice. Nous restons

. froids aujourd'hui à ces rêveries renouvelées des Grecs, ou

DISCMUM IRTItODUGTIF. ■ XV

sans sympathie pour des éTÂnemens par trop ^nignés de notre

Je ne dit pat que tout ce qui se rapporie à celle époque doive ~ demeurer dormais dans l'oubli; ce qui nous pkirjii peu, comme lujet de poème, pourriiil appeler nos regards s'il était fixé sur la toile, et quelques momens carresser notre imaginatiou, comme on se surprend par fois, d'indicibles et soudaines étnolions dans la contemplation d'un vieux tableau de famille. J'ai trouvé pat exemple dans l'histoire des Gaulois de M. Amédée Thyei'ri , une naïve nairation de ces temps , dépouillée heureusement de toute fiction mythologique; c'est de l'bisioire primitive dans toute sa simplicité. On me saura peut-^lre quelque gré de la rappeler ici. Chacun sentira, sans être artiste lui-même, que c'est tout un tableau gracieusement ordonné , une composition pleine de fraîcheur et de vie. Tout sujet de peinture ne se rencontre pas sous les longues voAtes de nos cloîtres gothiques; toute expression bonne à rendre peut se trouver ailleurs que sur ces physionomies que cachent le plus souvent la visière du baume; toute grâce ne s'admire pas dans la taille emprisonnée, ou sous le corset et les épaisses étoffes que portaient nos ayenles;el quelque prédilection que je me sente pour les naïves portraitures du temps de la renaissance, je ne saurais être exclusif au point de demeurer impas»h1e à la vue de ces premiers voyageurs venus du fond de l'antique Grèce, revêtus de longues robes un de tuniques légères, drapétdemanteaux à plis ondoyants, eux qu'on voyait en un festin la tête ornée de chapeaux , de fleurs ou de blanches bandelettes , nobles dans leur attitude, et nobles dnns leur physionomie; mais qu'on écoute l'auteur que je me plais à citer , et puis nprèschacun évoquera à son gré les imnges de ces Phocéens ariivant sur les rivages des Gaulois et accueillis avec une si touchanCe bospiL-ilité.

1 Ce fut l'an 6aa avant Jésus-Christ , que le premier vaisseau de cette nation jeta l'ancre sur la cAte à l'est du Rhâne.

'• 11 était conduit par un marchand nommé Euxène. Le golfe où il aborda dépendait du territoire des Ségobriges, une des tribus Galliqnes qui s'étaient maintenues libres au milieu de la

population LTgurieDDe;le chef ou le roi des Ségobrigei , que le* hb1orien$ appellent Na nu , aconeiliit avec umîtié ce* étrangers et ies emmena dans la maisoo où nn grand repas était préparé, car ce jour-là il nariait aa fille. Mêlés parmi les prélendans Galls et Lygures , les Grecs prirent place au festin qui se composait selon l'nsagC'de venaisons et d'herbescnites.

« Lu jeune fille nomioéeGyptissuivant les uns, Petia selon les autres , ne parut point pendant le repas; U coatnme Ibérienne conjervée chez les Lygures et adoptée par les Ségobriges , voulait qu'elle ne se montra qu'à In fin portant à U main nn vase tempti de quelque boisson , et celui à qui elle présentait à boire devait être réputé l'époux de son clioix. Au manient où le festin s'achevait , elle entra donc et soit hasard , soit antre cause , elle

s'arrêta en face d'Euxène et loi lendit ta coupe k Ici je

m'arrête, qu'ajouter à cette narration ? Quel peintre ne verrait quel parti l'on peut tirer d'une pareille scène 7 la surprise générale, modifiée par une foule de sentîmens individuels; la joie des uns , le dépït des autres , le calme d'innocence et de candeur de la jeune fille qui d'un geste a déterminé t'essort de mille passions diverses , et le regard favorable du vieux monarque qni , dans l'action de Gyplis , lit nn ordre des Dieux.

Mais à quoi bon tracer moi-même le tableau , au lieu de le rappeler ? Descendants des Phocéens , donnez ce sujet à traiter à Paulin Guérin, votre habile compatriote, et vous verrez si la toile est muette ; dessin , correction , couleur , expression, tout vous prouvera que de teb souvenirs peuvent encore être vraiment inspirateurs. Et cette touchante histoire de Zénoihémis et Cydi' mâchée, racontée avec tant de charmes par le même uuteur, et terminée par. une aventure qu'on écrirait sur la toile d'une manière plus frappante que sur le papier. « Ménécrate accusé d'avoir rendu une sentence inique, les six cents qui formaient la véritable magistratnrede Marseille dans les temps antiques, le jugèrent et le reconnurent coupable. Déclaré iofSme , on le dégrada et on le dépouilla de ses biens ; c'était le cliAliment dont on punissait les

juges corrompus. M^nécrate déplorait sa condamnation , surtout parce qu'il entraînait dans sa misère nne fille déjà nubile, puisqu'elle touchait à ses dix-huit ans. A peine au temps de sa prospérité avait-i). espéré de lui faire épouser quelque honune bien né, quoique pauvre , car elle était hideuse à voir. Zénothémig , touché dé In pénible situation de Mënécrate, qui avait été son aroi,. le reçut chec lui, épousa sa fille , et cette femmesi laide lui donna le plus beau des fils». — Il n'j a paslong-Ieinps,dit Lucien, dont ce morceaa est si élégamment traduit, it n'y a pas long-terap» que le père prenant ce bel eofant dans nés bras l'upporia au milieu ' an conseil des sii cents, il l'avait couronné de branches d'olivier et enveloppé Id'nn vêtement noir, afin d'inspirer pour t'ayeul une commisération pins vive. Le petit suppliant souriait a ses juges et leurbaltait des mnina; l'assemblée toute entière fiit émue, et levant la sentence qui pesait sur Ménécrate , aile lui rendit sa dignité et *a fortune.

. Pour rendre cette action plus instantanée et par conséquent plus propre à la peinture, il suffit que Ménécrate soit présent à la sréne et accueilli seulement de quelques regards bienveillants do la part de ses anciens juges. Quelques personnages plus austères etd'un caractère plus rigide s'éloigneront momentanément de cet homme dont la rougeur et les larmes rappelleront la honte, 1» repentir et la joie delà réintégration.

Franchissant d'un bond rapide l'intervalle des siècles et pour ne point multiplier les citations, j'arrive à une époque féconde de l'hiïtoire, le temps des croisndeset de U fondation des ordres, religieux et militaires, chacun sait que les Provençaux ne furent pas les derniers a débarquer en terre sainte, et que beaucoup s'y firent connaître par des faits brillants : c'était un chevalier de la noble comté , ce Gozon se dévouant h Rhiides à un combat d'un nouveau genre , contre un reptile monsirueuK , combat dont la durée ne fut pas sans périls et l'issue sans gloire. Peindrais-je

aussi tes Templiers recevant dans les somptueux réfectoires de inderie de Manieille , un solennel et prophétique avei;-

(Usement, la figure pUe et amaigrie par les veilles et les jednes du frère Hugues de Oigne , «on regard ^arë dans )» profondeurs de l'avenir, les narrines gonflées âa rrisiaque, son geste annonçani pour des jours prochains, l'entier anéantissemeni de l'ordre devenu une puissance politique, ne présentent-ils pas un pittoresque contraste avec la face insouciante ou le rire moqueur des chevnliers du temple.

Si mâme le témoignage des chroniques n'est point trop inexact, si beaucoup de faiisraconlésn'ont point été cltargés outre mesure, lie pourrait-ou pns donner à plusieurs de ces physionomies une expression approchant de celle que prend le dédain et l'impiété. Mais j'en voudrais voir quelques-uns dans ce grand nombre rappelés toiit-à-coup à eux-mêmes et disposés déji à racheter par un noble repentir , les fautes dont la voix publique les accuse et dont, malgré l'osserti on de Raynouard, beaucoup étaient coupables. Avant d'Abandonner entièrement ce sujet, disons un mot des accessoires (ju'il comporte : ce sont de glorieux trophées appendus aux murailles, des coupes et de^ vases d'or , des esclaves Maures ou Abyssins, de riches tapis, le vin coulant à âots , les parfums brûlant dans d'élégantes cassolettes; en vérité, plus j'y pense , plus je suis convaincu qu'il faudrait un Paul Véronèse pour remplir celte vaste toile.

Le domaine de la peinture est si entraînant que je ne saurais résister au désir d'indiquer encore une page de nos annales oiise rencontre un sujet non moins intéressitnt , je veux parler de la dame de Moans, femme forte selon l'écriture et selon le monde, anétant elle-même le duc de .Savoie A la tète de ses troupes, et le rap|)elant à la foi des traités. Il devra certainement y avoir de la bienveillance dans l'étonnement de toutes les figures guerrières qui se grouppent et se dessinent autour du prince , car le courage se plait à admirer le cuurage. L'argentier du duc de Savoie aura compris le signe de son maiire, Suzanne de Villeneuve tendra noblement la main, car cet argent est bien acquis, de l'autre elle ne craindra pas de montrer les ruines noircies de son château ' qu'elle a su défendre pendant trois jours contre les efforts de toute une armée.

JbyGOOgIC ■

1 tltTKODlICTIF. XIK

£n ce pa js il eiUte de vieux uiages, de simples cérémonies villageoises, de religieuses coulumes dont la peinture dite de genre pourrait tirer profit. Qui n'a nssiitc par exemple le jour de S.* PoDsà la bénédiction des bestiaux. Par un ciel pur, sur une place publique ordinairement spacieuse et d'oà la vue peut s'étendre au loin dan» la campagne, un prêtre se tient gravement et debout à l'ombre de quelque vieil ormeau , près de lui et non moins grave, les cheveux retenus sous la calotte rouget unenfunt de cbceurlui présente l'eau lustrale que contient un vase d'argent ciselé et de forme gothique. Conduits par leurs bouviers parés Gomme aux plus grands jours de fête , les vaches , le génisses , les bœufs , s'avancent à pas pesant , leur énorme tétc est ornée de couronnes de fleurs , des guirlandes de vert feuillage qui viennent se nouer devant leur poitrail et dessinent leurs larges flancs, ils passent devant l'hiimme de Dieu qui , comme à' loate créature vivante, leur départit la bénédiction d'en haut; des femmes, dâs vieillards, des enfans assistent à cette pompe simple et louchante qui rappelle les beaux et premiers jours du christianisme. On aurait b ce tableau un pendant gracieux d'autant mieux qu'il semble se rattacher par la tradition aux fêtes du paganisme , je veux parler de ces enfans qu'on voit au premier jour de mai célébrer, sans qu'ils s'en doutent , la fête du printemps. Couvertes de haillons et de fleurs, gueuses parfumées, cnmme la contrée qu'elles habitent , si le proverbe est vrai,' les jeunes prêtresses couAies devant une table parsemée de feuilles de rose et de jasmin , attendent i» rétribution des passans ou la sollicitent de leurs regards, de leurs gestes, de leurs prières. Je pourrais facilement trouver et citer d'autres sujets, tous tes jours l'élude de l'histoire et celle lïes mteurs me met à même d'en découvrir de nouveaux; ils valent bien ceux que pourraient fournir l'imagination , et ils ont cela de bon et de particulier qu'ils nous reportent à la vie de nos pères.

S'enchatuant aux destins de son héros et vivant de sa vie, le romancier plus que le poète peut-être et que le peintre aussi , a besoin de ces études fortes et sérieuses dont j'ai parlé dans les premières lignes de cet essai.

Il doit joindre à un baut degré celles non moins engageantes de» variations du cceur humain; il pent rappeler un monde effacé, quelquefois idéal, mais en ce cas, ii but qu'il le rende frappant de réalité; de simples usages de la vieintérieure ajoutent souvent un puissant intérêt à l'action du roman historique ; mais que l'auteur se garde d'élrd trop sttvant dans ces sortes de chose* , carilne&era plus ils portée de tous, et c'est là le dé&ut desimi-' taleurs trançais du genre de W. Scott ; aussi chei eux on a pu le remarquer , le dialogue semble-t-il souvent confiis et surchargé. L'auteur écossais au contraire est doué d'un tact si parfait , qae pen à peu et sans effort il vous initie aux mystères de la science historique; aussi profond que Montesquieu par une phrase incidente et amenée à propos, il éclaircil plus d'an doute ; plus adroit que Voltaire, il enveloppe d'un voile de décence et de ^ace le tableau de certains usages féodaux et de mœurs passablement licencieuses, qu'on ne pourrait mettre tout crûment sons les yeux d'un grand nombre de lectenrs.

L'histoire de Provence , je crois l'avoir déjà dit , plus que celle de tout autre province, offre les vrab éléméns du roman historique lel que nous l'entendons de nos jours. Je dirai miens, je dirai que c'est là qu'est né ce genre aujourd'hui si goûté , qu'on me permette d'indiquer à la curiosité des lecteurs un petit livre imprimé en i556 et qui malheureusement n'est point

Il est intitulé Histoire mémorable de la Persécution et Saccagement du peuple de Merindol , Cabrières et autres cîrconvoisins et porte pour épigraphe, car cela non plus n'est pas chose nouvelle, celte apostrophe tirée d'une vieille tragédie ou mystère:

Saai , Saal , [lourquoï nie pcnéGOtei-tQ ?

Le début en est fort remarquable. Nombre de personnes invitées à un banquet qui se donne en la ville d'Ail on jour de l'année i.54o, s'entretiennent des aHàires du temps et surtout de l'arrêt dit de Mérindot. Les uns soutiennent qu'il est juste et nécessaire. Cette proscription étendue jusqu'aux femmes et aui en-

ttnt , répugne b de plus nobles cnraclères ; la coDvenatîon a'anime , la réplique ne se fait Jamais atltendre , le trait s'y fait sentir, les inquiétudes des affections privées, l'emporlement de j>artt, les paroles mielleiues des gensèconciliaiion donnent i cette seine un naturel qu'on ne rencontre nulle part , pas même dans les ouvrages de W. Scott. Joignez à cela Hnlrigue que fuurrissent l'hisloire et les débals de ce procès fameux, c'est-à-dire Meynier d'Oppède, persécuteur au nom de la plus sainte et de la plus inoffensive des religions , poussé au mal par une passion tonte humaine, le désir de se venger de la dame de Cental qni avait refusé l'alliance de son fils pour une de ses filles ; et dites si l'imaginalion inventerait mieux. Si continuant la lecture de ce volume , je trouvais au milieu de cette population qui n'a de courage que pour subir le martyre quelques hommes préchant enfin la résistance et défendnnt &vec énergie le culte qu'ils ont adopté , la dame de Cental faisant retentir et la cour, et la ville et les tribunaux de ses plaintes légitimes. Le baron de la garde , le capitaine Poulin, soldat consciencieux, égorgeur sans pitié, d'abord récompensé et puis puni par ceux qui le payent et l'envoyent. En vérité, n'aurais-je pasun digne pendant des puritains d'Ecosse.

Pour faire connaître la manière de l'aotenr qui évidemment est protestant , j'en citerai quelques pages que maître Rabelais de joyeuse mémoire n'aurait point désavouées.

' Et mesme dix on douze jours après que ledit arrest fut donné, fut fait un festin en la ville d'Aix, auquel estait te président M. Barthélemi Chassanée, et plusieurs Conseillers et autres personnages nobles et d'autorité. Aussi y esiayent l'Archeuesqae d'Arles et l'Euesque d'Aix , avec des dames et damoîselles : entre lesquelles y en avait une qui estait, selon le bruit et commune renommée, estimée p de l'Euesque d'Aii. Icelle au commencement du banquet commença à dire : Monsieur le Président , ne voulez-vous point faire exécuter l'arrest qui a esté donné ces iours passez contre ces luthériens de Merindol ? Et le Président ne répondit rien, feignant qu'il n'eust entendu ce qu'elle disait, et un gentilhomme demanda quel arrest il y ausit contre ceux

du Merindol. El la damoùelle le récits à la formeetnMoiète qu'il allait esté dopné, sans rien oublier ,'coin ne si de long-temps elle l'etist bien recordé. Et tous ceux du banquet l'escoutoyent bien diligemment, sans dire mot .jusqu'à ce qu'elle eust du tout acheué son propos. Etflors le seigneur d'Alenc, homme o^aignant Dieu et de grand savoir , lui dit : Mademoiselle, tous'htcz npprins ce conte de quelcun qui voudrait qu'il fusl ainsi : ou bien c'est un arrest qni a esté donné par la cour du parlement des femmes. Et M. de Senas , ancien conseiller , dit : non , non , M. d'Alenc , ce n'est pas un conte , ne fable ce que vous auei ouy de ceste damoiselle, mais uh arrest de la cour. Et ne faudrait pas parler comme vous auez fait , sinon que vous veuillez appeler la cour de Provence, le parlement des femmes. Lors le seigneur d'Alenc commença à s'excuser, auec protestation qu'il ne voudrait dire chose au monde pour blasmer l'autorité d'une cour souveraine; toutefois qu'il ne pourrait croire du tout ce que par ceste damoiselle anait esté propoaé: assauoir, que par arrest delà cour du parlement de Provence^ ayent esté condamné à mort tous les inanans et habitons de Merindol : et mesme les femmes etles petits enfans , et le village à estre du tout rasé , pour la faute de di^ ou douze personnes qui ne s'étoient présentées à ladite cour, an jour à eux assigné. Et le seigneur de Beaujeu dit , nussi ne croy-je pas que ta cour ait baillé un tel arrest : ce serait chose déraisonnable, et que les turcs et les hommes les plus cruels du monde, jugeront chose inhumaine et détestable ; aussi i'ay de long-temps cognu plusieurs dé Meiindol qui me semblent être de bonne prudhommie. £t M. le Président dirait bien de cest affaire ce qui en est : car il ne faut plus s'arrêter au dit des femmes. La damoiselle qui avait récité l'arrest , n'attendit pas que le président répondit ; mais soudainement en regardant l'Euesqae d'Aix : — Je seroye bien esmerueillée , s'il ne se fust trouvé quelcun en ceste compagnie qui défeodit ces malhi^ureux , et leuant les yeux an cial , dit en courroux féminin , que pleust à Dieu, que tous les luthériens qui sont en Provence, voire en France, eu*-

cent cornes au front ! on verroit beaucoup de comns. Et le seigneur de Bau-ieu respondit soudainement ; que pleust à Dieu

que tontes les p des prêtres piirlassent comme oye»l Et la

damoiselle dît : ah! M. de Bau-ien, ne faut pas ainii parier contre noslre mère snincte ^lise, jamais chien n'aboya contre le crucifix qu'il n'enrageast. Alors l'Enesqae A'Aix commença à rire , et dire , en frappant sur l'épaule de la damoiselle : — Par mes saintes ordres , ma mignouDe, tous m'avez fait bien plaisir, elle a bien parte à vous , M. de Bau-ieu ; apprenez bien la leçon qu'elle tous baille. Le seigneur de Bau-ieu dit en courrons : je n'ai que bire d'aller k son escole , et i la vostre ; et ne sauroyc apprendre d'elle ne de tous, ne bien, ny honneur. Or quand ie diroje bien que la pluspart des ETesqnes et Prêtres soift débauchés, adultères, aueugles, idolâtres, trompeurs, larrons, séducteurs , je ne parleroye contre la saincte église , mais contre nn troupeau de loups, de chiens et de pourceaux abominables: et en disant cela ,jeite penseroye poîat earasger, sinon qu'on enrasge pour dire la Térité. Lors l'ArcheTesqae répondit furieusement : — Vous parlez mat, M. de Bau-ieu, et tous Êiudra rendre compte en temps et lieu des propos que vous tenez de gens de l'église. Et le seigneur de Bau-ieu dit : ie voudroye que ce fiist dès anjonrd'hui , et je me submettroye i prooTerplvs d'abns et de méchancetez des prêtres, que ie n'ai encore dit. Lors te président Chassanée dit : laissons le moustier là où il est , M. de Baa-4ea , tîtiius comme nos pères , et maintenons leur honneur. Le seigneur de BaU'ieu dit tout courroucé : — Je ne suis pas fils de prêtre, pour maintenir leurs abus et méchancetez. Puis dit : je Teux bien honorer tous Trais pasteurs de l'église qui montrent bon exemple et en doctrine et en TÎe, et tels ne Toudroye blasuier. Mais jeTous demande M. d'Arles , et TOUS pareillement M. d'Âix, quand les sacrificateurs et prêtres de Jérusalem ont esté appelés par Nostre Seigneur Jésus-Christ , hypocrites, aueugles, séducteurs et brigands, leur e-t-il fait outrage? Ut ils dirent non : car la pluspart estoit tels. Aussi

de ce que i'ai dit des Euesqnes et Prestres (dît alors le seigaeur de Bau-iea) la pluspart sont tels, et pire»; et ay ai grande Iiorrenrde leur vie dissolue et abominable, que ie n'oseroye dire la moitié de ce que j'en Siiy, A cetre csum, eo disant la vérité,

pour abaisser le caquet d'une p de . ie ne leur faj point

d'outrage. £t M. de Senas , ancien Conseiller, dit : laissons ces propos facbeux , nou* sommes ici assemblez poar faire bonne clière. Après dit ; M. deBau-ieu, pour l'amitié qne je vous porte, ie voub aduiseray de trois choses , que si vous les faites vouï vous en trouverei bien : la première est que vous ne baillen jamais aide, ni défait, ne parole à ceux desquels vous aues ouy dire qu'ib sont luthériens ; la seconde c'est que vous ne tous mêliez de reprendre publiquement les dames de lents menus plaisira; la troisième, ne troaviez iamais à redire à la vie des prêtres, pourméchantequ'etle id\l: juxtoi tUad , noUUe tondre chrixtûi meos.'he seigneur de Bau-ieu répondit : quant au premier, ie ne cognoy point de luthériens, et je ne say que c'est de lutherie, sinon qae tous appeliez luthériens, ceux qui prêchent la doctrine de l'évangile. Toutefois le n'approaveraj jamais un arrêt, qui aura esté donné à mort contre gens , qui n'auront esté ouys, ny appelez : même contre les femmes et les petits enfans ; et ie suis assenré qu'il n'y aura cour ne parlement de France qui approuve tel arrest ; et quant à ce que dites, de ne reprendre les dames , si ie say qu'une mienne parente s'abandonne ny à prestre, ny à clerc , fust-il bien cardinal ou énesque, te ne Iny feray pas l'honneur de la reprendre, mais ie luy copperay le nez pour le moins. Et au regard des prestres , je suis content de tie me mesler de leurs affaires ; mais aussi qu'ils ne se mesleiit point des miennes, pour venir dorénauanten ma maison : car à ceux que l'y trouveray, ieleur feray la couronne si près des épanles qu'ils n'auront besoin d'nn chapperon à gorge. Autant en dit le président Chassanée. Mais In bien-aimée de l'éuesque d'Aîx ( qui avait commencé la querelle) dit ; je ne seray pas bien à mon aise , si je ne dis encore un mot à M. de Bau-ieu : — Et pensez-vous, dit-elle à M. de

IBTSODIJCTIF, HV

Ban-ien, que tous les c.irdinanx et éTesques, tona les abbei et presires , et ces saioles gens de religioa qui vont souuent aux maisons des gentilshommes, voire qui entrent familiiremeat et hantent aux châteaux et palais des princes, qu'ils ailleot pour faire mal P M. de Bau-iea , si vous vouliez sonsteair ces propos ie necesseroye de vous accuser du crime de leze-majesté divine et humaine ; mais il y a bien personnages en celle compagnie qui vous en feront bien rendre compte. Elle n'eut pas achevé son propos, que M. de Bau-ieu Ivy dit : allez, Mad. Herodîas , paillarde déshoDueste ci effrontée, devriez-vous ouvrir la bouche pour parler en ceste compagnie? Savez-vous bien que c'est, que crime de lèze-majesté divine et humaine? Ne vous devrait-il pas suffire, sons désirer et solliciter que le sang innocent soit répandu? Et à ces paroles la' damoiselle int un peu étonnée. Et pensait-on que le propos aurait fin , et chacun taschait d'inventer propos facétieux, pour empêcher que de ceste a&ire ne fust plus parlé. .Toutefois ladite damoiselle s'adnisa , qu'elle estait par trop outragée , de dire qu'elle sollicitait de faire répansdre le sang innocent Et rompit tous les propos , disant à haute vois ; M. de Bau-ieu, si i'étoye aussi bien homme que femme , le vous présentero je le combat, pour vous maintenir que je ne suis point telle que vous dites, que je désire de faire répandre le sang innocent A.ppelez~vous le sang de ces méchants de Merindol le sang innocent? 11 est bien vrai que je désire et m'offre de tout mon pouvoir qne ces méchants de Merindol et leurs semblables soyent défaiis, et destruits depuis le plus grand jusqu'au plos petit; et pour voir ce chef-d'œuvre, i'ai employé tout mon crédit, et tous mes amis :.et n'espargne ni corps, ni biens pour faire faire la ruine de ces gens , et en &ire perdre la mémoire d'entre les hommes. El , dea M. de Bau-ieu, appelezvous la tuerie des luthériens, l'elTusioa du sang innovent? Et vous avei beau dire, je ne me garderai pour homme vivant d'aller et de jour et de nuit, aux maisons des cuesqnes, en tout bien et . tout honneur, et pour le devoir que i'a; à notre mère saincte église et aussi je recevray en ma maison toutes gens d'église pour

conuiller «ladniser les moyens de faire monHr ces raalbenreiu liiihérieni. Le seignear de Bau-ieuoefit plus compte des propos de ceste damoûelle. Anui tous les aMÎstaas la méprisèrent et esloyent fâchés de ses fols propos. Toutefois il 7 ent un jeune gentilhomme qui, en se giudissant, dit aussi : — Il faut bien , mademoiselle , que les méchantes gens auxquels vous voulez mal mortel , TOUS ayçnt fait quelque grand déplaisir. Et la demoiselle dit : — Jepourroye bien ftire serment, que de ces misérables gens, le ne cognois pas un et n'en yj onqnes un que Je sache: et aimeroye mieux rencontrerdix diables, qu'un de ces méchants; car leur* propos sont tant détestables, que bienheureux sont ceuï qui n'en ont jamais ouy parler. Et fut bien mal adnis^ quand par curiosité voyant que M. l'éuesque d'&ix était fàsché et troublé , qu'il perdoit le boire et le manger , le priay el le contraignis à me dire la canse de sa fascfaerie. Lors il me déclara une partie de cesie affaire , assavoir , qu'il 7 avait par le monde une manière de gens hérétiques, parlant contre notre mère sa incte église. Après tels propos frivoles, il eut grand trouble et débat et plusieurs menaces qui seroyeut trop longues à décrire «. Qu'on me permette encore une citation. « Et pour parvenir , ledit Meynier, à ses vengeances, non pas seulement contre ceux de Cabrières, mais de plusieurs autres lieux , a forgé une menlerie qu'il a écrite au roi, lui faisant entendre que ceux dudii Merindo) et d'autres lieux leurs voisins, jusqu'au nombre de douze ou quinze mille hommess'étoient mis aux champs l'enseigne déployée, en délibération de prendre d'emblée la ville de Marseille et d'en faire un canton de suisses ; et pour remédier à leur entreprise , il fallait exécuter ledit arrêt manu militari. Je vous laisse à penser si c'est une ville aisée à prendre d'emblée et sans mitaines; l'eropereur et Mgr. de Bourbon par deux fois y ont mené leurs troupes par mer et par terre où elles n'ont gagné que force horions u. Et pub plus loin : • Le tambourin résonne par toute la Provence; le samedi 1 1 avril, à l'aube du jour, le président d'Oppède , accoutré d'armes de guerre, écharpé de taffetas blanc an col , monté sur un grand cheval , et devant lui faisant porter son

hanmenn bout d'un garrot, commença à faire marcher son année ordonnée en ivant-garde de bataille et arriére garde; mais à quelques jours de là, abandonné par le capitaine Paulin et les vieilles bandes piémnolaises qui allaient l'attendre à Pertuis ; de nouveau il monte à cheval bien armé jusqu'aux jambes, et à la tête, biea démontrant que ce n'était pas son métier qne de la guérie. Aux deai c&tés dudit capitaine président, pour renforcer sa magnificence, étoieat les seigneurs de Poorriers et de Lauris, ses gendres qui lui servaient de conseillers et qui ressemblaient pas mal à compagnons pour vaincre flacons et bouteilles.

» Après marchait le juge d'Aix, maître Jean Meram, capitaine des en&ns de In ville, lequel au lieu d'un bon coursier, était monté surnnemule noire, il était si fort t^rgé que sa maie ne le pouvait porter, et était en outre si -fort empêché qu'il n'eAt su tuer un ciron ; et en la troupe des pionniers, Nicolas Thibaud , marchand de cresson , marchait en bon ordre, capitaine bien expérimenté faisant avant-garde et arriére-garde des pionniers en l'art de tavemerie ; et ledit juge étant vers la porte de ladite ville d'Aix pour voir l'ordre et l'équipage dudit président , un messager vint au-devant de lui qui lui présenta une lettre, et en ouvrant icelle sa muleajrant oui le bruit du papier,hausse la qoene, baisse les oreilles et fit une made , se déchargeant de son maitre, qui reçut un si grand saut qu'on pensait qu'il fût mort; qui loi fui un mauvais augure, comme cm le verra ci-apriSj etc. etc. > Je ne ferai point remarquer ce que celte description offre de noif et de piquant; il est des choses qu'il convient de faire sentir, plutôt que les démontrer rigoureusement.

On vent maintenant des scènes bistoricpies. Que de plaisantes et mémorables à reliacer , si l'on consent à se rappeler le si^;« d'Avignon par Arnaud de Servoles, ce conquérant d'indulgence a main armée, faisant peu de cas du titre d'arcLiprétre , mab beaucoup de celui de receveur des revenus de l'église. Qu'on se ligure cette cour de prélats, sans un homme de guerre que lui inspire te projet de taire servir la population de la ville a sa dé-

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fetise, essayant timidement des exconiinnnïcBtiont , arme faible contre de tels gamemens , dit un chroniqneni' , et finissant par traiter avec le chef des ^andes compagnies , k la suite d'un repas oà probablement le vin et la flatterie plus enivrante encore ne lui furent pas épai^ës.

Nombre de familles possèdent en Provence' , j'en snis cert>iin , desdocumensprécieuxsurlesguerresciv|les et religieuses de iSSg itSgo. Les seigneurs deMauvans, d'Ampus, de Vins, le comte de T«nde, le capitaine Bayer du lieu d'OUioulei , ne sont-ils pas dans letir vie aventureuse des hommes singulièrement propres à entrer dans le cadre du roman historique. Au temps de la ligue, le vieux chAteau d'Hyéres, défendu par le fils, attaqué par le père; au dedans , une garnison dévouéei la maison de Lorraine ; au dehors et au sein de la ville même, toute une population disposée i reconnaître le souverain légitime. L'influence de la dame de Sault , à Marseille , son alliance avec le duc de Savoie et avec des personnages secondaires, tels que Louis d'Aix et Casiuli ;que d'incidens Taries, quelles sourcesd'émotions diverses, quel mélange de gravité et de bouffonerie , de hardiesse et de politique, de sagacité et d'inexpérience des hommes et des choses. Eh bien, tontes ces richesses sont encore â mettre en oeuvre; elles attendent un esprit qui saura les faire valoir et les mettre en circulation. Je ne terminerai pas ce morceau sans offrir i M. Rey Dusseuil un tribut d'éloges qu'il me semble mériter, non que sa chronique marseillaise soit parfaite et ne prête en aucune façon à la critique, même sous le rapport de la connaissance du caractère national ; mais , àt même que l'auteur de Lionnel , il a ouvert la mine , et s'il a mis moins de vérité dans la description des scènes de la nature et le tableau des mœurs de la haute classe du temps , il nous a semblé qu'il avait plus de franchise dans le style , plus de trait et de vivacité dans la répartie , et quelquefois enfin plus de hardiesse dans la charpente dramatique de l'ouvrage.

A tout ce que j'ai dit sur les ressources qu'offrent les annalts

de Provence au poète, au peintre et au romancier, j'ajouterai quelques considérations dernières. C'est qn'il peut quelquefois arriver que le même sujet convienne à tous les trob. L'un s'attachera davantage à ce qu'on peut nommer l'idéal des faits; l'antre à la partie dramatique et toute d'action; le troisième ans causes, aux détails, aux conséquences. Le premier plane audessus du sujet, le Toit de haut et de loin; aussi son imagination est-elle par fois obligée de suppléer à ce qii'une telle position oflre de vagae et de confus. Le peintre examine de plus pvèset choisit un moment, et comme ce moment est fu^tif comme la pensée , il en résulte de sa part un travail pénible et de puissants efforts de souvenir. Si un tableau pouvait être fixé sur la toile à l'instant oti il vien t d'être conçu , nul doute qu'il ne parut sur le champ avec toute la perfection qui semble lui manquer plus tard. L'idée -première est toujours pleine de lucidité , d'harmonie et de justesse. Malgré sa rapidité, l'artiste assiste, pour ainsi dire, au spectacle d'une admirable et nouvelle création de quelque grand matire inconnu. Ce tableau fantastique porte alors son cachet particulier; ce n'est que plus tard, avec l'aide presque toujours malencontreux d'un travail pénible et de la réflexion , que l'œuvre prend quelque chose de la manière de l'école et de l'esprit d'atelier. Le peintre le plus heureux est doue selon moi celui qui est doué de la 'mémoire la plus vive et des mains les plus rapides.

Pour le rOïnancier, quoiqu'on eu ait dit, son rdle n'est pas aussi facile qu'on le croit généralement.

Il faut absolument que sa tête renferme quelque chose du génie du poète , non sous le rapport des formes , mais sous celui du fond; voyei ceux qui ont le mieux réussi , voyez W. Scott et Manzoni. H'ont-ils pas été poètes avant d'être romanciers ?

Eh bien! ce n'est pas tout, le romancier a besoin du coup d'œil exercé du peintre ; et de plus , à la gravité de l'historien il doit mêler de l'abandon, de la naïveté, de In disposition à se mettre à nu de l'homme qui prétend à écrire des mémoires.

Ce n'est pas qu'on lui demande tontes ces qualités avec une

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grande rignenr et comme une dette forcée enyen le lecteur; mais on exige assex, pour que, soiu peine de délaissement et d'oubli, il se conforme aux besoins de l'époque.

Si donc il a la sngesse de se maintenir dnns les limites où le vraisemblable conserve encore quelque cliose de vrai , il pourru glorieiiacment marcher dans la carrière. Ce ne sont que les portes et les barrières qui sont encombrées par la foole , sur la vérituble route, où s'avancentà l'aise peu d'auteurs quis'j'distîngaent

On a dit, et les feuilles périodiques et littéraires commencent à répiiter qu'on avait à satiété gcAté de la couleur locale, qne l'exaclitude était fade ou ennuyeuse, que le foyer domestique du braconnier bn du bûcheron était une scène trop restreinte, que les convives rassemblés autour de la table de cbéne grossièrement sculptée, étaient aussi par trop grossiers eux-m^es, que les vitraux gotlùques à travers leurs mille couleurs reflétaient un }our faux et fatigant. On n dit toutes ces choses et bien d'autres encore , mais on n'a pas voulu voir que les reproches s'adressaient directement ans défauts du genre plutôt qu'an genre lui-même. Pour les auteurs qui n'ont encore rien produit, mais qui peuvent faire un jour , «'est encourir le blflme avant que de l'avoir mérité , c'est la loi des suspects ou celle de tendance introduitedanslatittératureet dansicsaris. Pour ceux qui ont marché les premiers, c'est l'arrêt absurde de cette commission militaire qui priva l'armée de ses plus braves soldats , parce qu'ils avaient dépassé le but qu'il fallait atteindre. Pour moi je m'arrête , et chacun concevra que ce n'est point faute de matériaux ; mais pour ne point faire d'une notice , un ouvrage trop volumineux , j'ai indiqué les soarces où l'on pouvait puiser; j'ai prouvé qu'elles étaient riches, abondantes, nombreuses : j'ni rempli mon but.

L'ABBAYE

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