‹ Chroniques et traditions provençalesChapitre 2 sur 29 · SAINT-PIERRE · texte numérisé non relu

SAINT-PIERRE

DALMANARE.

OuB les ruines d'une cité romaine ' , au milieu des débris amoncelés d'un quai superbe où venaient se briser les flots d'or de la Méditerranée , et que couvre à présent la vague envahissante, s'élevaient autrefois les murs d'un monastère consacré par les Chrétiens au Prince des Apôtres. Ses arceaux gothiques, la nef imposante de son église, ses pilastres lourds et grossièrement sculptés, mais qui semblaient indestructibles , les images révérées des Saints

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et de la Viei^e, brisées par la main du temps ou celle des hommes , sont aujourd'hui confondues avec les restes profanes des temples et des divinités de l'antique Pomponiana. Une terre sabloneuse, quelques pins maritimes courbés par les orages , des ronces serrées et les ceps peu nombreux d'une vigne que le vent de mer appauvrit et dessèche, recouvrent les derniers vestiges de ces constructions de deux âges si différens. L'antiquaire savant et laborieux a dit ce que fut Pomponiana. Mais pourquoi les chants sacrés ne se font plus entendre dans la chapelle du monastère? Pourquoi la cloche de la tour sainte n'ébranle plus les airs ? Pourquoi les voûtes du cloître ne reçoivent plus les plaintives confidences des Vierges du Seigneur? C'est ce que je vais essayer de- raconter.

Pendant ces nuits pluvieuses et froides de notre hiver méridional , à l'heure où, s'enve-

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loppant dans ses voiles sombres, la lune répand snr la terre, et seulement par intervalles , sa douteuse clarté , il est arrivé que des pêcheurs de la côte^' forcés de chercher un asyle sur

cette plage peu fréquentée^ ont cru voir

ont vu. ...la figure pâle et inaniméed'une femme; sa taille est élevée , sa démarche noble et im- ' posante, sa robe de laine blanche frôle le sol aride qu'elle semble effleurer^ comme ces nuages légers qui cheminent en glissant sur le flanc des montagnes. Un bandeau de lin couvre son front; son voile noir flotte en écharpeau gré de la tempête. Sur son sein brille une large croix d'or ;elles'appuie sur unecrosse de même métal, semblable àcelleque portent nos Évoques aux jours les plus pompeux de nos cérémonies saintes. Si son œil n'était pas fixe et sa paupière immobile , oti la croirait inquiète et agitée , tant sa course et ses gestes précipités peignent le trouble et l'angoisse. Tantôt elle écoute le froissement des vagues , tantôt on dirait qu'elle prête l'oreille à ces bruits étran-

oyGooi^lc —

b LABBAYH

ges et coiifusqui, parfois, s élèvent des profondeurs des forêts, et troublent le silence des nuits. Puis, avant que l'aurore vienne à poindre, le fantôme s'approche de la grève; sa physionomie impassible se contracte; trois cris perçans et douloureux s'échappent de sa poitrine. Alors l'œil le cherche en vain : il a disparu sans laisser de traces. En vérité la faute de cette femme fut celle d'un enfant; mais ses effroyables suites appelèrent sur sa tête le courrouxdu Ciel ; bien des siècles sont passés, depuis qu'elle vivait, et sa pénitence n'est point encore accomplie.

Le récit en est tout à la fois plaisant et lamentable : jeunes filles, il peut amener le sourire sur des lèvres vermeilles; mais aussi et à coup sûr , il provoquera des larmes et des frémissemens. Ne resserrez point encore votre joli cercle, curieux d'émotions nouvelles, avide d'écouter les choses d'autrefois , car il n'est

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point de contes de ce temps-là , sans amours constans, sans paladins valeureux , sans pages^ messagers discrets d'une passion plus discrète encore ; et quelle pensée de femme ne s'est prise à rêver paladins, tendres billets, et surtout flamme constante. Je ne saurais suivre ces routes frayées ; mon héros n'était peut-être qu'un pâtre descendu des Bassea-AIpes, bien qu'il eût la tournure et le courage d'un chevalier; d'ailleurs Béatrix de Baux elle-même ne se trouvait-elle point consacrée au culte d'un Dieu sévère ? Et puis elle descendait d'une si haute et si puissante maison , que ce serait vraiment chose hardie, de publier qu'un peu d'amour aussi , se trouve au fond de cette histoire.

Fière de ce qu'un sang royal coulait dans ses veines', Béatrix aimait à se faire raconter la longue guerre qui jadis avait divisé la noblesse de Provence, quand Estevenette, son aïeule et de la race des Bozons , revendiqua ses droits

sur la couronne, contre les Princes Catalans. Elle aimait à se faire dire pourquoi l'étoile à seize rayons d'argent brillait dans ses armes^. Elle s'égarait avec complaisance dans le labyrinthe des traditions fabuleuses. Béatrix assurait avec orgueil que sa maison, qui n'avait pas besoin de cette fausse illustration pour être illustre, descendait de Balthazar, ce Roi Mage qu'un astre miraculeux guida jusqu'à Bethléem auprès de la crèche berceau d'un Dieu naissant.

Au milieu de la cour de son père, la brune Béatrix semblait ignorer qu'à elle seule s'adressaient mille regards d'amour et d'admiration; ou si, dans sa malicieuse gaité, elle feignait d'écouter les aveux embarrassés de quelque bon chevalier, c'était pour en amuser celle de ses compagnes qu'elle daignait élever à son intimité; c'était aussi par un regard plein de fierté qu'elle repoussait des hommages qu'elle jugeait

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indignes d'elle; d'autres fois elle les éloignait par des railleries fines et piquantes. En vain le puissant baron lui-même avait sollicité sa fille en faveur de l'héritier des Adhemars : un sourire moqueur, des larmes de dépit, une caresse insidieuse venaient tour à tour à son aide , et quelquefois ensemble, désarmer son père, et lui donner à elle-même la conviction de son empire.

Et avec tous ces défauts qu'enfantait une pitoyable vanité, Béatrix était pieuse envers l'Église et charitable aux pauvres. Priant avec ferveur et componction , on la voyait souvent aux pieds des Autels : spectacle agréable à Dieu ! Getteame altière s'offrait à lui subjuguée et contrite ! Cette tête charmante qu'animait habituellement une seule passion, l'orgueil, était là baissée sous une invisible puissance, et là seulement elle entendait une voix qui ne

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la flattait pas , celle âe sa conscience ; aussi , quand, sa prièreachevée, elle quittait la froide pierre sur laquelle fléchissaient ses genoux ; sa physionomie offrait tout à coup une image nouvelle ; elle était belle de la beauté des Anges , tant ses traits paraissaientpurs et calmes, tant ses yeux brillaient du feu céleste de la charité et de la miséricorde; c'est alors que, s'enveloppant dans son voile, dont sa main sévère pour elle-même multipliait les plis, elle marchait, simple de cœur et ignorée de tous, vers

la demeure des indigens et des lépreux

Mais hélas! de retour au palais paternel , Béatrix se retrouvait la fille des Rois d'Arles, des Princes d'Orange, des Empereurs de Constantinople.

Soit donc dédain pour toute alliance qui ne devait point jeter un plus grand éclat sur cette race à triple couronne, soit désir d'être plus

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souvent en paix avec elle-même, soit encore pour n'avoir plus à se défendre contre les paternelles instances, la noble vierge jeta les yeux sur un époux céleste, et au sein des fêtes et des plaisirs , elle apprit à s'affermir dans ses saintes résolutions. La lutte fut bientôt terminée^ le combat |)eu pénible; car jusque là Béatrix s'était montrée indifférente aux récits des peines du cœur , jusque là elle avait paru méprisant ses tempêtes. L'amour divin qui l'avait embrasée, n'ayant eu à combattre que des passions enfantines, il crut les avoir domptées. Béatrix , subjuguée par les pompés et les ' grandeurs touchantes de la Religion , courut au-devant d'un sacrifice, qui satisfaisait à la fois son orgueil et son cœur.

vm.

Ce fut un magnifique spectacle en la ville d'Aix , que celui de cette imposante cérémonie*, où se dépouillant des grandeurs humaines

et d'un long avenir d'hommages et d'adulations , une si graci«ise et si noble fiUe vint , d'une main ferme , attacher ce voile qui devait pour jamais la cacher au monde. De hauts barons, des comtes, des chevaliers remplissaient la nef de la vaste chapelle de Notre-Dame de Nazareth ; Béatrix sortie d'un long recueillement , promena un moment ses r^ards sur l'auguste assemblée. Non bien loin d'elle, un hom me d'un^ haute stature se tenait immobile. Sa noire chevelure flottait en désordre sur ses épaules; ses yeux bleus, naturellement tendres, étaient empreints du caractère d'une profonde tristesse , bien qu'il ne pleurât point comme quelques-uns s'y surprirent. Sa bouche entr'ouverte laissait échapper un souffle brûlant ; son attitude était celle de la stupéfaction et de la douleur. Les yeux de la fille des Rois s'égarèrent un moment sur cette figure si expressive et ils se baissèrent aussitôt. Elle se surprit une effroyable pensée; il y avait là sans doute une tentation de l'enfer , car avant de prononcer la formule qui consommait le sacrifice, son

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regard, comme à l'insu de son ame, suivit de nouveau une étrange direction Le chevalier avait disparu.

Interdite, effrayée de la sensation nouvelle qui maîtrisait son ame, elle eut cependant la force d'invoquer l'aide du Ciel. Sept fois elle fit le signe de la croix du Sauveur, neuf fois elle humilia son front dans la poussière^ Sept et neuf était le nombre mystérieux qui présidait aux destins de l'antique famille de Baux. Moins agitée, après avoir accompli ces actes extérieurs de la religion de ses pères, Béatrix livre sa longue chevelure aux impitoyables ciseaux , et à mesure que la cérémonie prend un caractère pins sombre et plus sévère, la royale novice oublie l'insidieux prestige qui l'avait pour quelques momens troublée; et quand, morte au monde , mais vivante pour Dieu , le prêtre, après les hymnes funèbres, leva le linceul qui la couvrait, pour la remettre aux

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mains de ses compagnes sans doute qu'il

la leur livra pure et sans tache.

Deux années s'écoulèrent dans le calme de la vie religieuse et les naïfs et monotones plaisirs du monastère. Béatrix exila de son esprit le chevalier dont le regard avait failli renverser l'édifice , trop fragile peut-être , de sa vocation. Si par fois son image apparaissait encore à l'appel involontaire d'un cœur jeune et passionné, c'était seulement dans le silence des nuits , et commit ces rêves qui , s'attachant de bonne heure à notre destinée, passent et reviennent à certains intervalles pour nous avertir qu'il est des impressions que l'ame ne peut, ni ne doit tout à tait oublier.

Et deux autres années encore s'étaient détachées de son existence, et la noble et pieuse

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fille avait retrouvé toute quiétude et tout repos. La plupart des hommes croient, et c'est' à tort, que le temps n'est rapide que pour ces cœurs en proie aux passions du monde , ou dévorés par de vastes projets. Ceux-ci, dit-on, usent leurs jours, mais se sentent vivre : au fond du cloître, on ne fait que passer à travers la vie. Maxime fausse. Les heures données aux prières et à la méditation s'écoulent peut-être plus vite que celles qui fuient avec les frivoles plaisirs du monde.

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Et d'ailleurs , à cette remarquable époque, ce n'était pas tout à fait une triste existence que celle menée par les noues^ Aux saints cantiques succédaient aussi les chansons légères et mordantes des troubadours en renom. On voyait plus d'un page aux brillantes couleurs causer le matin avec la jeune et bienveillante tourière, et glisser dans ses maîns discrètes des tablettes qui n'y devaient pas rester. Les repas austères

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étaient devenus de splendides festins. A la grille se rendaient souvent maints chevaliers qui , sous les titres privilégiés de frères et de cousins , parlaient tendresse et étaient écoutés mieux qu'un clerc qui eût dicté un livre de piété. L'on dit même que, par un singulier mélange de l'esprit religieux et de celui du monde, le confessionnal ne retentissait chaque jour que des naifs aveox de ces vierges qui s'accusaient, sans détour, d'avoir trouvé un séduisant intérêt aux plaisirs du parloir. Audessus des noires médisances occasionnées par ces irrégularités et ces scandales, la seule Béatrix promena son indifTérence et son enjouement , de Notre-Dame de Nazareth à l'antique Abbaye de la Celle , de la Celle à Saint- Pons de Gémenos , monastère situé dans une ravissante contrée.

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Voilà qu'une noble abbesse vint à quitter la maison terrestre de Saint-PierrC' qu'elle

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avait gouvernée saintement pendant de longues années^ pour vivre avec les élus dû Ciel , et partager pendant urje éternité leurs ineftables joies. Des doiileurs véritables suivirent son cercueil, les pensées pieuses des délaissées. accompagnèrent son ame jusqu'aux parvis célestes^ et là s'arrêtèrent; car s'il est permis aux yeux de l'esprit de percer jusqu'à cette immensité, il leur est défendu de. voir au-delà de cette redoutable enceinte. Et puis les choses d'icibas réclamaient impérieusement, de la part des chastes sœurs , les secours de l'attention et de la prudence. Laquelle de ces filles de Saint Benoît se croirait digne de succéder à tant de vertus, et saurait montrer assez de résignation pour consentir à se charger d'une administration toute temporelle, au détriment de la grande affaire du salut ? Le démon de la vanité et les envieuses passions qui marchent à sa suite assiégèrent, pour quelques instans , non le cœur , mais l'esprit des saintes femmes. Avant qn'eljes pussent succomber le se-

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cours arriva. Un ordre de Cîteaux et la volonté du Comte de Provence avaient désigné Béatrix de Baux comme Abbesse de Saint Pierre d'Almanare.

Montée sur une mule docile et richement caparaçonnée , et seulement accompagnée de deux vassaux et serviteurs du couvent, la fille du puissant Seigneur de Baux se mit en marche. C'était par une belle matinée d'automne, le soleil s'était levé, projetant dans tout leur éclat ses gerbes d'or. Pas un de ces nuages pourprés, enfant matinal des vapeurs de la terre, n'errait dans l'étendue du Ciel. L'impétueux mistral balayait devant la voyageuse les feuilles desséchées de ces grands arbres qui, dans une contrée aride et rocheuse d'où jaillissent mille sources, font de Gémenos un séjour délicieux. Béatrix s'aperçut peu de la beauté des scènes de la nature ; elle rêvait , en marchant, à la grave dignité dont les Chefs

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de l'Eglise venaient d'honorer son jeune âge ; elle souriait à l'idée de s'entendre appeler Mère par ces saintes filles , flétries dans les austères exercices de la dévotion , et qui appelaient de leurs vœux et de leurs prières une réforme que les plus jeunes redoutaient. Elle songeait avec une joie encore enfantine , au branle des cloches du monastère , quand latourière, si curieuse d'apercevoir la première la noble Abbesse , signalerait son arrivée ; et si , sur la longue route quelle parcourait, quelques voyageurs passaient près d'elle en s'inclinant , Béatrixoubhait ses rêves pour leur rendre le salut d'une façon pleine de grâce et d'aisance, mais aussi d'un air gravité qui cadrait mal avec les idées vaines et légères qui l'occupaient.

Mais alors que Béatrix et sa suite se furent enfoncées dans les gorges d'OlIioules , un sentiment involontaire de terreur et de tristesse se manifesta dans son esprit, et ses pensées

prirent une direction plus en harmonie avec ses devoirs et la responsabilité qui allait peser sur sa tête. Il est donc vrai que les objets extérieurs ont sur notre ame une influence tout à la fois impérieuse et indéfinissable qui la surprend et l'entratne. Dans ces temps-là , au lieu d'une route large et tracée avec art, un étroit sentier serpentaitcoupé par cent ravins; d'énormes quartiers d'une lave dure, noire et scoriée , qui s'étaient .séparés de la masse volcanique sur laquelle est bâti Évenos*^ étaient jetés çà et là comme pour obstruer la route et la rendre encore plus impraticable. Par intervalles , et comme on le voit encore aujourd'hui, des blocs d'un marbre grossier se détachaient du flanc de la montagne avec d'épouvantables craquemens , et venaient se briser non loin du voyageur, et le couvrir, non sans danger, d'éclats et de poussière. Cétait donc là d'assez puissans motifs pour que la nouvelle Abbesse se recommanda à Dieu , et se pénétra de graves pensées à l'aspect de ces roches si élevées et si

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menaçantes^ de ce vallon sans autre végétation que l'olivier sauvage et les pins , dont les racines à découvert semblent de longs serpens qui attendent sur la roche , où ils se sont endormis^ les bienfaisans effets de la chaleur du soleil.

Fatiguée de la pénible route qu'elle venait de suivre , l'Abbesse , dont les regards et les idées se reposent maintenant avec complaisance sur une riche plaine , renfermée dans une enceinte de collines cultivées •, ou de montagnes couvertes de bois > la noble Abbesse veut, continuer sa marche. Impatiente qu'elle est de se trouver au milieu du troupeau contîé à ses soins, elle traverse, sans s'y arrêter , Toulon, non moins fiera alors qu'elle ne l'est aujourd'hui de son port et ses arsenaux^, de son port le plus vaste et le plus sûr de tous ceux où viennent dormir les flots de la Méditerranée. Un guide envoyé par la touchante solli-

citude des Religieuses d'Almanare , conduisit Béatrix par un chemin peu fréquenté, et après de longs détours, ils arrivèrent au pied du rocher sur lequel est bâti l'ancien château d'Hyères". Ses tourscrevassées indiquent qu'il a déjà soutenu plus d'un siège. En lui faisant prendre ces chemins peu connus, on avait voulu lui faire éviter la rencontre des gens de guerre grossiers et insolens qui, dans ces temps de trouble '°, parcouraient et dévastaient les campagnes. Le voyage se termina donc sans fâcheuses aventures; cependant un homme d'une haute taille, couvert d'unecape de lainebrune, semblable à celles que portent nos pâtres, s'était fait voir dans la profondeur des bois ; il semblait épier la marche de la faible caravane ; on le reconnut, comme il traversait une clairière , pour le même homme qui le matin , au départ de Gémenos , s'était enquis d'un air indifférent de la destination de la jeune abbesse, et toutefois avait témoigné quelque surprise de ce qu'une Dame de si haut parage^ voyageât sans une imposante escorte. Puis,

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marchant d'nii pas rapide, il s'était éloigné sans que depuis on l'eût te\u.

Le jour était sur son déclin ^ aloi<s que Béatrix se présenta aux portes de cette heureuse ville dont l'écusson offre une tour sur un champ d'azur et trois besans d'argent, emblèmes de l'importance dé sa forteresse et de la richesse de son sol. Hyères, qui jadis appartint à des Princes de la Maison de Baux ", avait passé dans le domaine des Comtes de Provence, en conservant, comme l'opulente Marseille, ses franchises et ses privilèges. Elle était régie par des Consuls choisis au sein des plus illustres familles. Un D'Arcussia , un D'Albi , noms célèbres dans les fastes de l'histoire, étaient alors revêtus de cette importante dignité ; suivis de vingt Gentilshommes de Sang et de nom , possédant tous fiefs et hauberts , et précédés de la foule du peuple , ils marchèrent à la rencontre de la noble voya-

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geuse , qui les prévînt en s'écriant : courtois Seigneurs , et vous descendans des généreux défenseurs d'Amelin de Fos , une femme qui ne vous est point tout-à-fait étrangère , vient vous demander l'hospitalité! et disant ces mots avec une grâce et une adresse inexprimable, elle descendit de sa mule et salua le peuple qui l'accueillait avec de grandes acclamations.

Le lendemain, ce fiit un nouvel enchantement. En grande pompe la royale Abbesse quitta la ville pour se rendre au monastère.

Alors on lui fit traverser ces délicieux jardins que de hautes murailles ne bornaient point encore , et qui n'étaient défendus que par des haies épaisses de myrtes , de grenadiers et de lauriers-roses; là, ses yeux parcouraient à la foi» cent allées de hauts orangers plantés en quinconce. Ils étaient chargés de fruits , et à cette riante époque de l'année , une teinte

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l^èrement dorée , annonce leur prochaine maturité et remplit d'espérance l'inquiet possesseur. Plus loin^ elle admirait tour à tour l'élégant palmier, le platane du Bosphore /et le carroubier d'Ibérie;et puis, au milieu de ces bosquets nouveaux pour elle , les fleurs brillantes et suaves- de l'Asie et de l'Afrique étalaient leurs couleurs ou prodiguaient leurs parfums. Les pluies abondantes de septembre avaient revivifîé les prairies brûlées ' par le soleil d'été. Le vert ai^enté des oliviers se prolongeait au levant, sur la base des montagnes que venait baigner la mer immense.

Leurs sommets étaient couronnés de pinsverdoyans, ou de ces chênes qui ne perdent jamais leur luisant feuillage. Des galères, des bateaux pêcheurs , des tartanes marchandes se croisaient, s'approchaient, sillonnaient la radeen tous sens , et animaient ce magique tableau.

A son aspect, Béatrix se prit un moment, et pour la première fois , à regretter sa liberté ; mais quand on lui dit qu'il suffisait d'un souffle d'hiver pour anéantir cette riche végétation.

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que, pendant le règne du soleil, ce lac paisible et profond d'où s'élevaient des milliers d'oiseaux aquatiques de formes et de plumages variés, n'était plus qu'un marais empesté '*, et que ces vaisseaux dont elle se plaisait à suivre les majestueuses évolutions, vomissaient quelquefois sur la côte de cruels et impies Sarrasins, oulepirateCatalan, Béatrix s'attrista des fléaux dont la nature ou l'homme désolaient ce délicieux séjour. Surtout ce ne fut pas sans effroi qu'elle apprit que le couvent de Saint Pierre, qu'on supposait renfermer de grandes richesses,avaitplus d'une fois tenté la cupidité des Musulmans, et qu'eux-mêmes ils avaient imposé le nom d'Almanare à la longue plage qui des anciens jardins de l'Abbaye s'étend jusqu'à cette presqu'île, le point le plus méridional de la terre de Provence.

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La jeune abbesse se tournant vers l'un des deux Consuls qui l'accompagnaient , lui fit

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promettre et obtint l'assurance que, si jamais descentes de Barbares venaient troubler les filles du Seigneur dans leurs pieu\ exercices et menacer leurs jours, elles pourraient compter sur une prompteetgénéreuseassistance. Un regard doux et suppliant de la fière, mais craintive Béatrix , suivit sa prière ; il fallait moins ptour enflammer le vieux D'Arcussia d'une ardeur jeune et chevaleresque. 11 s'écrie donc que lui,ainsi que son noble et grave collègue, s'empresseront de voler au lieu du danger ; qu'il suffira que l'air ébranlé leur apporte les tintemens d'alarmes de la cloche du couvent , pour faire courir aux armes une population trop heureuse de se sacrifier en faveur d'une si haute, si belle et si puissante Dame. Un nouveau regard , sans doute involontairement plus aimable et plus séduisant que le premier, remercie le Consul de son enthousiasme ; la brune Béatrix dirigea rapidement , et sans détourner la tête , ses noires et vives prunelles vers le second des hauts dignitaires de la ville,

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comme pour lui demander si seul il demeurait impassible à l'appel de la grâce et de la beauté. Le Consul , qui jusque là n'avait point élevé la voix , se contentant d'approuver par signes les discours de D'Ârcussia , le Consul , pour la première fois de sa vie, se sentit ému, et il promit aussi, mais lentement et à voix basse, qu'aux jours du danger, on le verrait à cheval ; chose qui depuis vingt ans ne lui était arrivée. ^

Satisfaite de s'être acquise des protecteurs si dévoués et d'un âge et d'une gravité tels qu'ils lui semblaient au-dessus des traits de la médisance, Béatrix, chemin faisant, oublia ses regrets et les craintes que lui inspiraient les Sarrasins , et comme elle s'attachait à fortifier son ame , passant au pied de la colline sur laquelle est situé le couvent des Récollets et la chapelle dédiée à la Mère du Sauveur'*, l'abbesse s'arrêta , se recueillit et commença une

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clévotieuse oraison ; elle lève avec ferveur les yeux vers la sainte demeure de la Consolatrice des affligés; ses yeux restent attachés... A cent pieds au-dessus d'elle , sur une roche mousseuse, était assis un pâtre..... Les traits de l'habitantdes montagnes avaient attiré son attention ; ils ne lui étaient pas inconnus ; mille idées sans suite vinrent subitement l'assaillir et mêler à sa prière les souvenirs profanes d'un monde pour qui , dès long-temps , elle n'existait plus. Mécontente d'elle-même, la Religieuse se relève ; on ne sait si elle acheva la prière commencée ; mais , sans prononcer une parole, elle se remet en marche. Arrivée aux portes de l'Abbaye, elle salue gravement son escorte respectueuse. Les portes s'ouvrent et avec fracas se referment sur elle.

Je tairai la pompeuse cérémonie de l'installation; les secrets du cloître, je ne les dirai

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point. A quoi bon révéler les dépits, les intrigues , les rivalités, les jalousies qu'entraînent toujours les laveurs ou les antipathies d'une nouvelle abbesse? Toutefois il faut qu'on sache que pendant les deux premiers mois de son séjour à Saint Pierre, Béatrix récita neuf fois par jour les Sept Psaumes de la Pénitence. Pourquoi elle s'infligea cette peine? C'est vraiment ce qu'on ignore. Peut-être se reprochaitelle comme une faute grave le léger sentiment de coquetterie auquel elle s'était abandonnée en invoquant la bienveillance des nobles Consuls; d'autres veulent qu'elle témoignât ainsi son repentir des impatiences qui lui étaient échappées, lorsque, le jour même de son arrivée, elle voulut soumettre à des réglemens nouveaux quelques parties du costume des anciennes Religieuses, et qu'elle éprouva de leur part opposition et même résistance; enfin je ne sache pas qu'on ait jamais dit autre chose au sujet de ses mystérieuses austérités , et je suis prêt à m'inscrire en faux contre toute interprétation qui s'éloignerait de celles que je

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viens de donner. Quoi qu'il en soit, l'ordre et l'harmonie Bnirent par renaître au couvent ; les passions calmées en apparence permirent l'introduction de sages réformes. L'Abbaye de Saint-Pierre d'Almanare fut bientôt citée comme digne de servir de modèle aux communautés rentrées dans la sainte voie ; et des lettres flatteuses de Gîteaux vinrent récompenser la jeune abbesse de son zèle et de son dévouement.

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