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L HIVER

qui aient l'onglée aux doigts. L'homme qui aime ardemment son pays, n'y gèle jamais.

Noua avons peu à peu subi l'influence de notre climat et il nous a façonnés, jusqu'à un certain point, à son image. Comparons-nous à nos compatriotes de France, à ces Français si vifs, si légers, si renniants, si brouillons, et nous verrons que le froid a ralenti notre sang et s'est glissé jusqu'à notre âme. Xotre abord est plus glacé ; nous sommes plus renfrognés dans nos capots ! Si nous n'ôtons pas notre chapeau à tout venant, comme fait le Français, c'est que nous portons une casquette ou s^on veut un casque, la moitié de l'année ; si les petits piet^^p sont pas en aussi grand honneur, parmi les femmes, ici qiv^H France, c'est qu'il faut les déguiser, les deux tiers de l'année, soit sous des feutres, soit sous des claques.

I ne seule chose m'étonne, c'est que les fashionables n'aillent point passer l'hiver à la campagne, tout comme ils vont y passer l'été. Ils jouiraient du froid tout à leur aise. Au milieu de juin, au moment où les trains ne circulent que dans un nuage de poussière, une foule de gens se croient obligés de quitter la ville, où ils sont bien, pour aller périr de chaleur, de faim et de soif dans des hôtels encombrés. Ils en reviennent amaigris, criblés de coups de soleil, et ce n'est pas trop du régime fortifiant du pot-au-feu canadien pour les remettre des longs jeûnes de la villégiature, pas trop des plus épaisses flanelles pour les guérir des suites des courants d'air.

Si ce sont les mésaventures que l'on cherche, on en aura à souhait l'hiver. Par le temps qui court, les trains partent et n'arrivent plus, même lorsqu'ils portent des ministres ! Le train se met en route à grande vitesse, on croirait qu'il va dévorer l'espace ; au bout de dix minutes, il s'arrête brusquement et les voyageurs vont s'asseoir sur les bancs de neige.

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La locomotive retourne d'où elle est partie, prend un magnifique élan et enlève un pouce de neige. La lutte dure quelque temps ; enfin le train passe à travers l'obstacle qui fond sous les roues. Les voyageurs tirent leur montre et se disent que voilà une lieure de perdue ; le plus impatient va trouver le conducteur et lui demande s'il croit, qu'en se pressant, la locomotive pourra regagner cette heure perdue. Le conducteur sourit d'un air sceptique et s'éloigne.

De temps à autre, le même incident se renouvelle. On arrive à minuit à la station où l'on devait arriver à neuf heures. Les voyageurs se couchent de désespoir: ils s'étendent deux à deux dans les tiroirs qui servent de jflà Ainsi cord<>* les uns par dessus les autres, ils semblent pré^B cuire ; aussi chauffe-t-on les poêles jusqu'à ce que tout le monde bout. Alors on laisse tomber le feu, de peur que les voyageurs qui sont le plus près des fourneaux ne soient trop rôtis.

Soudain, le train éprouve un choc violent : la plupart des voyageurs sortent des tiroirs et se réveillent sur le carreau. La locomotive vient de rencontrer un obstacle plus formidable que les autres et, en voulant le renverser, elle s'est eneigée. Il faut aller donner l'alarme à la prochaine station, à cinq ou six milles de là, et attendre la locomotive mandée en toute hâte de Québec, Eichmond ou Montréal. Le voyageur qui espérait, après le premier retard, que l'on regagnerait le temps perdu, suit le conducteur pour savoir s'il y a espoir d'arriver à destination au moins le surlendemain matin ; le conducteur lui répond flegmatiquement qu'il ne peut rien promettre ; que cela dépend du temps, des locomotives, de l'état du chemin ; qu'il est probable cependant que le retard ne dépassera pas trois jours ; que, dans tous les cas, les bagages sont en sûreté.

On campe dans les chars ; la locomotive sans mouvement se refroidit, le bois manque, la faim arrive ; bref, personne n'a envie de rire. Les uns crient contre le gouvernement qui laisse tomber la neige, les autres contre le Grand-Tronc qui

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n'a pas une route à l'épreuve des saisons ; les plus féroces menacent de faire un mauvais parti aux ministres qui, aussi transis qu'eux, partagent la mésaventure. Si on les sacrifiait, peut-être cela apaiserait-il les dieux 1 La tempête demande des victimes ; livrons-lui ceux qui, ne payant pas leurs billets, sont moins chers au Grand-Tronc. Un voyageur de sang-froid fait observer qu'au contraire les conducteurs du train feront d'autant plus d'efforts pour arriver que le convoi porte des ministres ; et cet avis opportun sauve les chefs de l'Etat.

On voit, par ce simple récit, quels sont les plaisirs du voyage au mois de février. Les gens qui se plaignent de la monotonie des voyages par chemin de fer n'ont qu'à prendre passage dans un train du Grand-Tronc, un jour de tempête de neige. De temps à autre, le train déraillera pour les distraire.

L'hiver n'a jamais été plus gai à Québec que cette année. Pour compenser la perte du siège du gouvernement, la nature bienveillante nous a donné un pont de glace superbe. Un bon quart de la population passe ses après-midis sur le fleuve, et il y a des gens qui ne peuvent plus marcher sans patin. Le premier pas sur la glace est cependant plus glissant que dans le monde et les occasions de chute y sont plus fréquentes.

Avez-vous jamais regardé un patineur novice, que ses amis entraînent vers le rond qui va être témoin de ses premiers élans ? Parfois, il est plein d'assurance ; il se voit déjà sillonnant l'onde glacée d'un patin rapide, décrivant des courbes merveilleuses autour des patineuses éblouies, étonnant le monde, à ses débuts ; souvent, il est craintif et timide, redoutant les hasards de l'aventure et les perfidies de la surface polie dans laquelle se mire son élégante personne. Selon qu'il est plein d'assurance ou rempli de sombres pressentiments, il s'élance avec une fougue superbe et s'étend violemment de

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tout son long sur la glace ; ou il se risque avec précaution et ne fait que s'y affaisser tranquillement.

Le premier mouvement de l'exercice du patin est invariable, c'est une chute ; tout ce que l'on peut faire est d'en amortir la violence. Sachant le sort qui les attend, maints débutants se laissent de suite glisser entre les bras de ceux qui les soutiennent. Les gens qui vous relèvent manquent de compassion ; pendant que vous vous plaignez de votre mauvaise chance et que vous frottez vos côtes endolories, ils vous poussent au sein des plus grands périls : le tourbillon des patineurs vous entraîne, il faut suivre sous peine d'être écrasé, la nécessité vous donne de l'aplomb ; et voilà comment on apprend à patiner !

Il y a patineur et patineur ; le talent, ici comme sur la terre ferme, n'est pas la règle générale. Quand on a appris à ne plus tomber, on est encore loin de savoir à fond cet art qui, sur la glace, est le premier des arts. Le beau patineur, celui qui s'élance avec grâce, qui passe, léger et rapide, au milieu des groupes, décrit toutes sortes de figures capricieuses, relève d'un clin d'œil ceux qui tombent, entraîne ceux qui hésitent, soutient ceux qui chancellent : celui-là est le roi du rond, et ne pose pas qui veut sur son front ce diadème qui fond au printemps.

Ii y aurait ici une question délicate à traiter, mais je n'ose ; ce serait celle de savoir si la femme, dont la démarche gracieuse et légère contraste si fort à son avantage avec le pas lourd de l'homme, ne perd pas en partie sa supériorité une fois montée sur des patins ] Ce qu'il y a de certain, c'est que sur la glace elle ne règne plus seule et que son esclave lui dispute la palme de la rapidité et de la grâce. S'il faut prendre l'avis des juges compétents, de ce cercle de patineurs à la retraite qui font station près des ronds, racontant leurs exploits de jeunesse et critiquant les héros du jour, il y a plusieurs excellents patineurs pour une bonne patineuse.

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S'il fallait aussi en croire ces vétérans du patin, les prtineurs auraient dégénéré. Xos pères valaient mieux que nous sur la glace comme ailleurs. Un tel que vous voyez aujourd'hui cassé par les rhumatismes et essoufflé par l'asthme, éblouissait des éclairs de son patin les belles de son temps ; cet autre, qui traîne le pied, faisait ses vingt lieues sans s'arrêter ; ce troisième vous montre les patins rouilles qui lui furent offerts en 1825, comme témoignage d'admiration, par l'élite des patineurs de Québec. Sur ce sujet on ne tarit plus : le passé a cela de bon qu'on peut l'apprêter à toutes les sauces, et qu'à celui qui raconte, du moins, il parait toujours nouveau.

La rue St. Jean soutient bravement la concurrence du pont de glace ; les piétons et les équipages y abondent au moment même où le fleuve est couvert de patineurs et de patineuses. Le départ des employés du gouvernement n'a pas diminué notre population autant qu'on le pense à Ottawa. A nous voir même plus gais que jamais, on ne croirait pas (pie nous venons de perdre un gouvernement ! A peine veuve d'un époux qui se croyait tendrement aimé, la ville secoue son deuil ; et c'est l'époux qui, dans sa tombe, à Ottawa, enrage de voir combien peu on l'a pleuré.

Osons le dire : la politique assombrissait Québec. Le ciel était trop souvent couvert de députés. Li Chambre faisait concurrence aux salons ; ses séances empêchaient les soirées. La société comptait sur les ministres pour l'amuser ; or comme les ministres étaient trop occupés à fonder une nouvelle nationalité pour la faire danser, la société s'ennuyait.

Lorsque le gouvernement est parti, nous avons eu un mauvais quart d'heure. Un instant, on nous a vus errer sur le^ remparts, languissants et éplorés. Puis, le courage nous est revenu, nous nous sommes dit qu'après tout nous pouvions

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bous suffire à nous-ruêmes ; que le Couseil-cle-Yille pouvait nous tenir lieu de Parlement et les ronds à patiner de la galerie de l'orateur. Depuis lors, il n'y a pas au Canada de ville plus pimpante que Québec, mieux disposée à convoler en secondes noces. S'il y a de par le monde quelque pays qui soit en peine d'une capitale, il n'a qu'à se présenter à la porte Prescott : il sera bien accueilli.

L'INVASION FSNIENNE.

Québec, 9 mars 1866.

Minuit venait de sonner à tous les cadrans de la ville, comme on dit dans les romans qui commencent à l'heure où les gens se couchent. J'emploie cette formule consacrée, quoique je ne sois pas "bien sûr qu'il y ait des cadrans en activité à Québec. Tout le monde, ou presque tout le monde, dormait : les gens paisibles d'un sommeil léger, les soldats en ronflant, lorsque tout à coup on entendit retentir dans les rues les grelots des chevaux lancés au galop ; aussitôt les sonnettes s'ébranlèrent, les marteaux retombèrent à coups pressés ; et bientôt, à la hauteur des fenêtres du second étage, apparut une ligne blanche de bonnets de nuit agités par la curiosité ou la stupeur. Une même pensée souleva les coiffures nocturnes et transperça l'âme de tous ces gens à moitié éveillés : " Les Féniens viennent d'opérer une descente à la Basse-Ville " et se fortifient dans le marché neuf. "

L'appel aux armes retentissait de toutes parts poussé par des voix enrouées par le froid de la nuit. Chaque maison qui

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recèle un défenseur de la patrie, était sens dessus dessous. On voyait des volontaires sortir en toute hâte et courir au poste, sans prendre le temps d'achever de passer leur pantalon. Les officiers, les sergents, avaient fort à faire de retrouver leurs soldats dispersés dans toute la ville et endormis dans tous les coins. Une fois les résidences trouvées, il fallait se faire ouvrir, tirer les dormeurs de leurs lits, leur annoncer en deux temps la joyeuse nouvelle du départ pour la frontière avant le lever de l'aurore, et courir chez le voisin recommencer la même besogne. On devine comme il doit être agréable d'être réveillé en sursaut, dans son premier sommeil, par un individu cpii vous informe que les Féniens vous attendent sur la frontière. On se retourne du côté du mur, en disant : " Allez vous promener à la frontière, vous-même ! "

Mais, plaisanteries à part, l'instinct belliqueux a bien vite dissipé chez nos volontaires les ombres du sommeil ; et, une heure ou deux après l'appel aux armes, ils étaient réunis en grand nombre au poste, pleins d'ardeur et de vaillance. Cette alerte au milieu de la nuit, cette revue à la lumière des étoiles, surexcitaient l'entrain militaire. Personne ne regrettait son lit, et tous étaient prêts à entrer sur l'heure en campagne.

Il est évident que l'on a voulu éprouver les volontaires, tomme l'on a éprouvé la ville, l'année dernière, en tirant des volées de coups de canon à deux heures du matin. Sans cela, pourquoi n'aurait-on pas attendu au matin pour battre le rappel ] L'ennemi n'était pas à nos portes et l'on ne perdait rien à laisser dormir les volontaires jusqu'à l'aurore. Mais tout est pour le mieux, car ils ont prouvé qu'ils étaient prêts, à toute heure de la nuit comme du jour, à voler à la défense de nos frontières.

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Voici ce qui parait avoir donné lieu à cette épreuve militaire :

Nos ministres ont introduit récemment dans notre régime constitutionnel une modification tout à fait d'accord avec leurs goûts nomades. Xon contents de siéger tour à tour à Montréal et à Ottawa, ils sous-divisent le Conseil Exécutif en trois sections : un conseil, composé de cinq ou sept ministres, délibère à Ottawa ; un autre conseil composé parfois de cinq, parfois de trois, se réunit à Montréal sous la présidence du Gouverneur ; enfin un troisième conseil, qui ne compte que deux membres, circule entre les deux autres, décrète en route et a son domicile ordinaire à Québec.

" Le conseil des ministres, s'est réuni, dit le Canada, hier, à Ottawa. Les ministres présents étaient Six Narcisse F. Belleau, les bon. MM. John A. Macdonald, Campbell, Chapais, Lange vin, Blair et Cockburn. Presqu'immédiatement après cette séance, Sir Xarcisse Belleau, accompagné de l'honorable M. Langevin, est parti pour Montréal où une séance du conseil doit avoir lieu aujourd'hui sous la présidence du Gouverneur. Les cinq autres ministres restent ici, pendant que l'hon. Premier et l'honorable solliciteur-général du Bas- Canada vont rencontrer à Montréal MM. Cartier, Galt et MeGee. "

Il reste à souhaiter que cette machine compliquée fonctionne bien et qu'un conseil ne défasse pas ce que l'autre aura fait.

Il paraît cependant que le principal conseil siège à Ottawa. Aussitôt après l'arrivée de M. McGee, venant de Montréal, ce conseil s'est réuni, avant-hier, et l'appel aux armes de 10,000 volontaires a été résolu. Il est évident que ce sont les nouvelles apportées par M. McGee qui ont décidé le gouvernement à prendre cette mesure.

Ceci nous remet en mémoire un souvenir d'histoire contemporaine. Il y a quelque deux ans, M. McGee, qui, en sa

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qualité de poète, a une imagination inflammable, lança dans le public une nouvelle terrible : l'avant-garde d'une armée avait été vue près de Eouse's Point. Après avoir pris l'alarme, on alla aux informations, et il fut constaté que l'éloquent orateur, cherchant un effet de tribune, avait vu une armée là où il n'y avait qu'une simple compagnie de miliciens jouant aux barres pour se distraire des ennuis de garnison.

Je ne dis pas que, cette fois, ce soit la même cbose, et que le conseil des ministres ait ajouté foi trop facilement à un récit de romancier, mais je ne puis m'empêcher de penser que cela est fort possible.

Depuis ce coup de théâtre, il ne manque pas de gens à Québec qui hochent la tête en disant que la session n'aura pas lieu à Ottawa, mais ici ; que l'on verra le gouvernement remonter la côte de la rue Lamontagne et passer sous la vieille porte de ville pour rentrer dans nos murs.

14 mars.

Québec justifie bien en ce moment le renom dont elle jouit dans les dictionnaires militaires, d'être la première place de guerre de l'Amérique. On ne rencontre partout que des soldats ; on se heurte à des canons ; on voit à chaque pas, toute grande ouverte et menaçante, devant soi, la gueule d'un fusil. Les gens portent des poignards dans leur gousset en guise de cure-dent et des revolvers à la place de tabatière. L'imagination publique est si bien montée, qu'un passant enrhumé du cerveau ayant éternué sans ménagement dans le faubourg

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St. Jean, l'autre après-midi, cinq ou six personnes qui marchaient devant moi se sont retournées brusquement, croyant qu'il s'agissait d'une décharge de mousqueterie nous éclatant inopinément dans le dos. Si la chose fût arrivée, elles n'en eussent pas été surprises, car on s'attend à tout une fois sorti des portes de la ville.

X)ans cette foule armée, les simples piétons qui portent l'uniforme noir, ont peine à se retrouver, et il leur faut se donner rendez-vous, par la voie des journaux, pour se rencontrer au coin d'une rue. Un gros monsieur s'est trouvé pris, hier après-midi, à la sortie de la porte St. Jean, entre deux volontaires et un Trifluvien qui avait déraillé en partant de l'hôtel Kirwin, et a été transporté par le courant jusque chez Bansley.

I ne sentinelle veille sur la Plateforme à ce que les flâneurs ne soient pas enlevés par les Féniens.

Les gens que vous connaissez le mieux ne vous abordent que le fusil au bras. La moitié de vos connaissances portent l'uniforme et vous présentent la bayonnette lorsque vous leur tendez la main. Là où vous pensiez retrouver un ami, qui vous permettait la familiarité de passer votre bras sous le sien, vous vous trouvez en face d'un défenseur du pays, qui vous dit de faire un écait à gauche et de le laisser courir où la trompette l'appelle. Les commis de banque eux-mêmes, qui d'habitude concentrent toutes leurs forces pour repousser les marchands qui demandent de l'escompte, sont armés jusqu'aux dents pour défendre leur or.

Ce spectacle militaire incessant donne à la ville une animation extraordinaire. Xos jeunes soldats sont pleins de la plus martiale ardeur, et rien qu'à les voir passer dans nos rues on devine que, dans leurs veines, coule le sang français, ce sang qui, en fermentant, produit les plus beaux courages, les plus fiers élans.

Les gens timorés retirent leur argent des banques et vont

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l'enfouir dans leurs caves. Dans cinquante ans, en creusant des fondations de maison, on découvrira des paquets de trente sous enveloppés dans des mouchoirs de poche usés aux coins. Il y a des gens qui se trouveront ainsi riches, du jour au lendemain, et qui ignoreront toujours qu'ils doivent leur fortune aux Féniens. D'un autre côté, des vieillards laisseront des testaments avec des clauses ainsi conçues : " Dans le jardin

attenant à ma maison, Xo. 4, rue , sous le troisième arbre

à gauche, mes héritiers, en creusant à trois pieds de profondeur, trouveront une boit 3 jaune contenant ma montre en or, §4,000 en écus, etc. " Les héritiers, essuyant une larme, se rendront en diligence sous l'arbre désigné.

Le quartier Montcalm a l'air d'un camp, la veille d'un engagement ; chaque maison fait l'effet d'un fort détaché. Il y a des habitations, les plus exposées sans doute, qui ont jusqu'à des garnisons de douze hommes. Il faut un siège en règle pour y entrer. Les salons sont pleins de soldats se livrant aux amusements ordinaires de la vie des camps.

Ilya des propriétaires patriotes qui sont enchantés d'offrir ainsi l'hospitalité à nos défenseurs ; mais il y en a d'autres qui ne peuvent dormir lorsqu'ils ont au-dessous d'eux, au premier étage, cinq ou six pensionnaires d'occasion qui ronflent à l'unisson, suite inévitable d'une journée d'exercices militaires.

A l'approche des troupes, plusieurs bourgeois ont vu déserter leurs domestiques. Les servantes, effrayées du bruit des armes et de l'aspect des mâles figures, ont pris la fuite à travers rues et champs.

Plusieurs aussi sont restées et ont fait entendre des plaintes touchantes : " Tous les beaux hommes sont chez les voisins ; on n'a caserne chez nous que les plus laids. On aurait dû faire une distribution plus équitable et ne pas loger tous les miH-

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taires bien tourné? sous les mêmes toits. Quant à se mettre eu quatre pour servir des gens qui transportent avec leurs grosses bottes une partie de la neige des rues dans les salons

et vous enfument sans cérémonie, il vaut bien mieux avoir

affaire à des Volqntuires qui sachent tourner un mot agréable ej vous lancer une œillade assassine. qu'à des individus qui ont le ton bruyant et point de tournure. " < 'es protestations n'ont pas été écouté'--.

On raconte bien de? an ,-e ■!.■: •-. I! y a des vjuiiih «pu s'ébauchent entre nos braves volontaires et des tille- d'Albion. Ce commencement d'hostilité produira plusieurs unions. En tout pays, les militaires ont la renommée de conquérir aussi facilement le cœur féminin que le territoire ennemi. Xos volontaires, qui descendent du peuple le plus galant de l'univers, ne manquent pas à ces valeureuses traditions.

Un de nos jeunes volontaires aimait d'amour tendre une charmante héritière, qui habite le faubourg St. Louis. Il était épris de ses beaux yeux et des souvenirs, sous forme de rentes, que laisserait en quittant ce monde son futur beau-père. L'héritière prêtait l'oreille aux galants propos du soupirant et aurait voulu combler ses vœux, en s'unissant à lui. Mais l'auteur de ses jours, riche marchand, ne voyait pas les choses du même œil et entendait placer sa fille à plus gros intérêts. Il avait tout simplement mis à la porte le fils cadet de Mars.

Le volontaire éconduit est rentré triomphalement, jeudi dernier, un ordre de son commandant à la main, sous le toit où respire la dame de ses pensées. Le hasard, favorable aux cœurs épris, et qu'il a eu soin d'aider un peu, entre cent, lui a précisément choisi comme logement cette maison autour de laquelle il a si souvent erré en soupirant. Le père, à sa vue, a protesté contre l'arbitraire, en a appelé à la justice de son pays, aux libertés anglaises ; mais- force lui a été de se

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soumettre et d'accepter le pensionnaire inattendu que lui imposait un sort rigoureux. Depuis lors cependant, le volontaire, d'abord si mal reçu, a été si discret, si aimable, si obligeant, qu'il a conquis les bonnes grâces de son bote ; ils sont devenus inséparables. Le jeune militaire lui raconte des histoires du camp de Laprairie qui le font se rouler dans son fauteuil et digérer en quelques minutes de copieux repas qui mettaient auparavant des heures à franchir les obstacles que leur opposait une dyspepsie obstinée. La jeune fille aidant, le riche marchand désire maintenant s'attacher par les liens d'une étroite parenté ce causeur si spirituel, ce convive si désopilant. Le mariage aura lieu aussitôt qu'on aura la certitude que la lune de miel ne sera pas troublée par un ordre soudain de partir pour la frontière, ou par l'apparition d'un Fénien.

28 mars.

Il n'est presque plus question des Féniens. De temps à autre encore, les journaux officieux annoncent que la tête de la première colonne de l'armée de Sweeney vient d'apparaître en quelqu'endroit obscur de nos frontières ; mais le public, devenu incrédule, ne se dérange pas pour y aller voir ; et le lendemain, on apprend avec certitude que ce n'était qu'une colonne de fumée montant en paix dans les airs.

C'est à qui raillera agréablement l'invasion qui n'a point eu lieu et narguera le fantôme évanoui. Les gens qui redoutaient le plus les Féniens et qui, tous les soirs, tiraient le verrou

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pour les empêcher de pénétrer, durant La nuit, dans les chambres à coucher, sont les premiers à en rire sans se gêner. Quand maintenant on veut désigner un homme qui n'arrive pas là où on l'attend, on l'appelle un Fénien. Le mot froisse quelquefois les gens susceptibles, mais n'effraie plus les gens timorés.

Ceux de nos confrères qui s'étaient si fort scandalisés de notre attitude, ont opéré tout doucement volte-face. Ils en sont venus à se moquer de ceux qui ont pris l'alarme en voyant le gouvernement faire lever les volontaires la nuit et donner ordre de barricader la porte St. Jean. Ils ne peuvent concevoir surtout que les gens se soient mis en tête que la St. Patrice serait une St. Barthélémy. C'est précisément la dernière journée que les Irlandais eussent choisie pour faire un esclandre. Auraient-ils d'ailleurs marqué d'avance, à la craie, le jour fatal i i

C'est bien raisonner, mais il eût mieux valu encore raisonner ainsi avant l'événement.

La veille de la St. Patrice, il y a bien des gens qui n'ont dormi que d'un œil. Tandis que l'un des deux yeux était fermé, l'autre regardait du côté de la frontière et surveillait L'ennemi. De temps à autre, le dormeur inquiet croyait entendre le bruit d'une fusillade ou la voix du canon d'alarme. Il mettait un pied hors du lit ; mais, comme le froid seul le saisissait, il le rappelait bientôt sous les draps.

La St. Patrice a été une belle journée, calme et sereine. Le soleil brillait de tout son éclat, et les figures irlandaises avaient un air de calme réjoui qui rassurait les passants, mais qui n'était pas sans une nuance d'ironie à l'adresse du gouvernement. Jamais fête nationale n'a été chômée si tranquillement ; on n'a point vu un seul homme ivre de patriotisme, ni même une seule tête un peu échauffée par les rayons du jour. C'é-

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tait à qui ne ferait. pas de bruit, de peur d'enrayer les voisins. Las accidents qui devaient arriver ce jour-là ont été remis au lendemain, et les journaux de lundi n'avaient point de Faits Divers. Les chevaux allaient au pas et les piétons sur le bout du pied.

Cette paix profonde finit par inquiéter les gens soupçonneux qui s'attendaient à un bouleversement. Ils se demandèrent fe'al ne fallait pas voir là une ruse des Féniens, voulant endormir la population, et ils redoublèrent de vigilance.

La journée s'écoule de son pas ordinaire; la nuit arriva : minuit sonne ; les sentinelles qui veillent sur les remparts voient naître l'aurore ; les gens qui prêtaient l'oreille pour entendre le tocsin finissent par s'endormir; et rien, rien, pas l'ombre d'un Fénien sur le mur. Les volontaires, las d'attendre, l'arme au bras, un danger qui ne venait pas, auraient vraiment donné quelque chose pour voir surgir une bande de Féniens.

L'alarme est passée, il n'y a plus maintenant que le compte à payer ; le chiffre sera rond et la Chambre se fera peut-être tirer l'oreille.

L'affaire n'a profité qu'aux journaux qu'on s'arrachait pour avoir des nouvelles. En temps ordinaire, il ne manque pas de gens qui disent qu'on peut se passer de gazettes. Mais lorsqu'il arrive quelque crise comme celle-ci, tout le monde veut en avoir. On entoure les gens qui en reçoivent ; on recommande à ceux qui vont à la ville d'en apporter ; les abonnés affluent.

Il est fâcheux que ceux qui ont alors un si grand besoin des journaux et un si sfiï désir de les lire, ne fassent pas en eux-mêmes cette réflexion si simple que, pour avoir des gazettes qui vous donnent des nouvelles en temps de crise, il faut s'y abonner en temps ordinaire.

LES DEMENAGEMENTS.

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Québec, 10 mai iBâfe

Il y a eu cette année, à Québec, encore plus Je déménagements que d'ordinaire. Une foule de gens qui avaient poliment cédé leurs maisons aux employés publics, sont rentrés dans leurs foyers ; ils ont revu les murs où se sont écoulées leurs jeunes années et qui leur ont rapporté de si bons loyers depuis cinq ou six ans. Par moment, dans les premiers jours du mois, on se serait cru à l'automne dernier, sur le chemin d'Ottawa. Cette série de déménagements avait l'air d'un second transport de capitale. Il y avait assez de meubles dans les rues pour garnir une petite ville.

On voyait circuler d'antiques ménages, qui ne sont sortis qu'une fois ou deux depuis leur fondation, et qui portent la trace poudreuse d'une existence trop sédentaire. Des meubles plus frais apprenaient à leurs dépens ce qu'il en coûte de monter en voiture et gagnaient à ce métier des infirmités dont ils se sentiront toujours.

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