‹ Chroniques \Chapitre 17 sur 32 · L'EVENEMENT · texte numérisé non relu

L'EVENEMENT

Québec, 13 mai 1867.

Depuis que je suis eu train de fonder un journal, j'interroge la figure des passants pour y découvrir le désir de s'abonner. Les uns descendent l'escalier de la Basse-ViUe, les lettres qu'ils viennent de retirer du bureau de poste à la main, et ne lèvent pas les yeux vers nos bureaux ; les rutres examinent avec intérêt la façade de la maison que l'on répare, et regardent si, par hasard, il ne leur tomberait pas un article sur la tête : ils ont l'air de dire d'un air empressé : " A quand le premier numéro de L'Événement ? "

Ai-je besoin de le dire ? Je détourne bien vite mon attention des premiers pour la concentrer sur les seconds que je suis avec émotion jusqu'à ce qu'ils aient disparu sous la porte Prescott. C'est qu'aux yeux d'un éditeur de journal, il n'y a rien comme l'abonné. En le voyant, il se dit :

— Voilà l'homme qui lira mes articles depuis la première ligne jusqu'à la dernière (c'est une illusion, mais n'importe, respectez-la) : voilà l'homme qui paiera régulièrement et d'avance son abonnement (ce n'est pas toujours certain, mais il est doux de le croire).

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Il faut dire bien haut que les gens qui ne s'abonneront pas à L'Événement n'auront point d'excuse. Noua avons mis notre bureau sur le chemin de tout le monde. On ne peut aller de la Basse-Ville à la Haute- Ville, ni de la Haute à la Basse, sans passer devant notre porte, et l'on ne saurait négliger d'y entrer sans parti pris de ne pas s'abonner. Je suis convaincu, lecteur, que vous ne connaissez pas d'autre maison en ville. Elle vous crève les yeux de chez vous.

Vous savez bien cette ancienne maison à côté du Bureau de Poste, sur les marches mêmes de l'escalier de la Basse- Ville ? Eh bien ! c'est là. La maison de la Poste et la nôtre sont de vieilles voisines à peu près du même âge ; elles pourraient s'en conter long sur bien des choses passées, si elles causaient ! Je mentirais si je disais que notre demeure est un palais. Loin de là, mais le poste est le meilleur de la ville. Xous la réparons d'ailleurs un peu, et bientôt elle paraîtra plus jeune que son âge. Il faut aux vieilles maisons comme aux vieilles personnes un peu de toilette, pas trop. Les gens qui s'intéressent aux anciennes résidences de Québec, seront heureux de voir que celle-ci a un retour de jeunesse, une belle vieillesse.

Confessons qu'elle a eu une existence accidentée. Lorsque nous l'avons prise, elle n'était pas positivement en tenue de fête. Il a fallu lui passer un linge sur la figure.

Ce n'est pas la première imprimerie qu'aient contenue ces murs ; ils connaissent la secousse de la presse et l'odeur de l'encre. Xotre excellent confrère du Mercury y a eu longtemps ses bureaux.

Ainsi, lecteur, vous n'ignorez plus rien. Je vous ai dit plus haut ce que serait L'Événement ; je vous ai révélé sa politique ; vous savez maintenant où il demeure, où vous le trouverez tous les jours, du matin au soir, heureux de vous voir : si vous. ne vous abonnez pas, c'est que vraiment vous n'avez pas l'abonnement facile.

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La pluie qui tombe a flots depuis huit jours a trempé même les nouvelles, et vous ne serez pas surpris si, faute de sujet plus actuel, je vous dis un mot, un dernier mot, du pont de glace- En allant sur la Plateforme, on est encore surpris de ne pas le voir devant la ville. Bien des gens croyaient qu'il passerait le mois de juillet auprès de nous, pour nous rafraîchir ou se réchauffer. On le traversait eu calèche comme une route d'été : il ne manquait qu'un peu de poussière autour des roues et dans les yeux pour que l'illusion fut complète. De mémoire de canotier, on ne l'avait vu si solide. Comme plus d'un homme bien posé, on le disait fort épais ; et la vérité est qu'il pesait fur les épaules de tout le monde. Chaque jour, des deux rives du fleuve, les populations irritées lui lançaient des injures. Impassible, il ne se donnait même pas la peine de leur faire souvenir qu'elles l'avaient appelé de tous leurs voeux au mois de janvier, et qu'il n'était venu que sur leur invitation pressante et réitérée. Sous son air froid cependant, il était touché et préparait son départ.

Il a déménagé tout-à-coup, le premier mai au matin, comme un locataire (pli n'a pas payé son terme et qui a peur qu'on retienne ses meubles en gage.

Depuis l'invention des bateaux à vapeur fendant la glace comme du beurre, le pont a perdu beaucoup de sa valeur. On peut se passer de lui aisément. S'il ne s'engage pas à partir quand sa présence gêne, il vaudrait peut-être mieux ne pas l'inviter à venir. C'est une question à débattre l'automne prochain.

Les déménagements se sont faits à la pluie cette année. Les meubles étaient mouillés jusqu'à la bourrure. D'ordinaire, il n'y a rien d'attrayant dans la vue d'une voiture de déménagement remplie de fauteuils renversés, de lits sens dessus dessous ; c'est l'envers de la vie domestique étalé au jour. Cette

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fois, le transport Je tous ces débris du foyer de famille, de tous ces fragments épais des pénates, sous un ciel qui versait de l'eau à torrent, avait quelque chose de particulièrement navrant.

Il y a des intérieurs qui mettront quelque temps à sécher.

Mais je n'ai pas l'intention de recommencer la description, souvent faite, du spectacle des déménagements. Je veux seulement, à ce propos, raconter une anecJote. Elle remonte à près de deux ans, à l'époque du transfert du siège du gouvernement de Québec à Ottawa ; mais elle est encore inédite.

Si le déménagement d'un particulier n'est point une petite amure, on juge de ce que doit être le déménagement d'un gouvernement. Il fallut mettre en caisse les livres de la bibliothèque de la Chambre d'Assemblée pour les expédier dans la nouvelle capitale. C'était une assez grosse besogne ; mais Ils emballeurs ne manquaient pas. La moitié Jes députés, à peu près, en avaient imposé chacun un à l'Orateur.

Cela faisait une escouaJe Je cinquante hommes en état Je mettre Jes livres dans îles caisses.

Les employés orJinaires Je la Chambre, qui se pensaient en état Je suffire à la tâche, prirent le parti J'envoyer ces recrues à l'Université pour emballer les Jix mille volumes qui j'y trouvaient appartenant au Parlement.

Les cinquante hommes retroussèrent leurs manches et attaquèrent l'ouvrage. Le chef, ayant levé un plan Ju siège Jes opérations, fit placer une caisse à la porte Je la salle ; puis orJonna à ses suborJonnés Jociles Je former une chaîne Jepuis la caisse jusqu'à la tablette la plus reculée Je la bibliothèque.

L'opération commença. L'homme placé à l'extrémité Je la salle prenait un volume, le passait à son voisin, qui le passait à son voisin, lequel le passait à son voisin et ainsi Je suite jusqu'à l'homme assis à côté Je la caisse. Ce n'était que lorsque le livre était arrivé à Jestination et sain et sauf au fond Je la

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caisse, que l'employé du fond se décidait à détacher un autre volume du rayon, lequel volume était acheminé de la même manière.

Parfois, le livre stationnait en route. On l'ouvrait pour voir s'il ne contenait pas quelques gravures. Si, par hasard, il y en avait, la chaîne se rompait, on formait un groupe pour les mieux voir. Pendant ce temps-là, l'homme assis près de la ciisse se délassait les jambes et l'employé du fond se reposait les bras.

Au bout de quinze jours, il y avait vingt-cinq caissi \ îètes. Les cinquante hommes, mis sur les dents par ce travail sans relâche, demandèrent un jour de repos. Il leur fut, naturellement, accordé.

Les employés de la bibliothèque, qui avaient fini leur tâche, en profitèrent pour venir voir ce qu'avaient fait durant ces quinze jours leurs cinquante collaborateurs. Ils trouvèrent les vingt-cinq caisses, et une vingt-sixième qui n'était pas fermée à clous, six heures ayant sonné au moment où l'on mettait le couvercle. Ils se mirent à l'œuvre et firent huit à dix caij • lans la journée.

Les cinquante travailleurs de la bibliothèque crurent à un prodige. Néanmoins, ils se piquèrent d'honneur et firent bravement après cela leurs trois ou quatre caisses par jour.

Sans l'intervention des employés réguliers, le même système eût continué, et se serait tout doucement étendu à tout le transport de la bibliothèque ; de sorte qu'à l'heure qu'il est, il y aurait des ouvrages dont le premier tome serait à Ottawa et le dernier encore à Québec.

Un de mes amis causait avec une demoiselle qui a fait bien :>s malheureux, il y a quelque vingt ans. Cette demoiselle, qui est entichée de préjugés et de préten-

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tions aristocratiques, exprimait le regret de voir nos salons à la mode envahis par des roturiers, par des noms inconnus.

— De mon temps, ajoutait-elle, avec un soupir, on ne recevait que des lords, des gens titrés. Pour être admis dans notre société, il fallait avoir des aïeux ! Personne n'était invité à moins d'avoir son nom inscrit dans l'almanacli de la noblesse.

— Maintenant, répondit mon ami, on ne fait pas tant de cérémonie. Il suffit pour que l'on vous invite que votre nom soit dans le Directory.

JoriiXAL ET ELECTIONS.

Québec, 31 mai 18G7,

J'ai fait; depuis quinze jours, des infidélités à la chronique. I )ii me ks reproche et j'y reviens. Mon excuse, c'est qu'on ue fonde pas un journal tous les jours et qu'il en coûte quelques loisirs. Le temps me manque pour causer.

Vous me faites l'honneur de me rendre visite et, tout naturellement, vous me demandez comment va l'abonnement. Je me dispose à vous répondre lorsque, tout-à-coup, je songe à un abonné qui se plaint de ne pas recevoir son journal régulièrement et que l'on va peut-être oublier encore. Je pars comme un trait et vous laisse la bouche béante, l'oreille tendue.

Le temps d'aller dire un mot à l'expéditeur et je reviens :

— Vous disiez, vous dis-je

Lue idée me frappe au cœur : il est deux heures moins le quart ; a-ton songé à expédier la malle qui part à deux heures ? Je vous échappe de nouveau.

La malle est partie emportant nos numéros. Je me r plus calme :

— Vous me demandiez

Vous avez la complaisance de répéter votre question et je ne l'entends pas. Un autre abonné vient de faire irruption dans le bureau :

— Monsieur, dit-il, je m'appelle Arthur et vous m'adressez le journal sous le nom d'Ernest. J'aimerais à savoir pourquoi. Est-ce que ce nom d'Arthur vous déplait ? Préférez-vous celui d'Ernest ?

Une lettre arrive, elle est marquée pressée ; je vous demande pardon et je l'ouvre :

" Cher Monsieur : — Votre journal est charmant, "

Homme excellent ; bienveillant lecteur ! Il me semble sentir a travers la feuille de papier le corps soyeux d'un billet de banque.

" Je l'ai lu avec un vif intérêt et je le renvoie. Si vous

voulez bien l'adresser à mon oncle M. Pierre , de St :

il le recevra, si toutefois il n'est pas parti pour les Etats-Unis. Dans la dernière lettre qu'il m'a écrite, il m'annonçait son prochain départ. "

ZS'ous reprenons le fil de l'entretien et vous parvenez enfin oir des nouvelles du journal. 11 se porte à merveille et je n'ai qu'à souhaiter que le public soit aussi satisfait de lui qu'il est content du public.

Cependant, je dois avouer que je viens de recevoir une plainte, un vif reproche, et d'une de mes lectrices encore.

— Ii n'y a pas assez de décès dans L'Événement, m'a-t-elte dit avec son plus aimable sourire.

— Ce n'est pas ma faute, madame. Veuillez bien songer que je ne puis tuer les gens pour avoir l'avantage de publier des nécrologies.

— A'ous avez beau dire, vous avez beau dire, il meurt plus

de gens dans cette saison qu'on ne le soupçonnerait en lisant L'Événement. Et les mariages 1

— ^Madame, les maris sont rares, la vie est chère, les jeunes tilles sont exigeantes : on ne se marie plus. Ce n'est pas encore ma foute. Faut-il que j'aille trouver tous mes amis. garçons ou veufs, pour les prier de me fournil' un mariage par numéro ?

— Tout ce que je puis dire alors, monsieur, c'est que vous avez commencé la publication de L'Événement dans une mauvaise année, une année où il n'y a pas de mariages !

Chaque lecteur a dans le journal une partie qu'il préfère, un coin où ses yeux se portent tout d'abord. Parfois, il borne là sa lecture. Ceci me fournit l'occasion de citer ce mot superbe d'un abonné à qui l'on demandait s'il avait lu un article qui avait fait quelque bruit :

— Je ne l'ai pas vu. dit-il : il n'était pas parmi les annonces nouvelles !

Nous recevons de nos amis, connus ou inconnus, des lettres

pleines de félicitations et d'encouragements, auxquelles il nous est impossible de répondre directement, accablé de besogne comme nous le sommes en ce moment. Qu'ils veuillent donc bien accepter une réponse collective et recevoir ici l'expression de notre vive gratitude.

Plusieurs des numéros qu'on nous renvoie portent sur le couvert :

" Renvoyé avec peine, " ou " avec regret. "

Ce mot de regret, de la part de ceux qui ne peuvent souscrire, nous touche et, à nos yeux, vaut un abonnement. Nous n'avons pas besoin d'ajouter que notre caissier pense autrement.

Quelques autres — et nous n'avons pas besoin de les désigner davantage — nous écrivent que les ressources d'une mo-

deste Cure ne leur permettent pas de souscrire à un journal ; et cette excuse-là encore est de celles qu'on accepte de bon cœur.

D'autres enfin nous disent : " A bientôt. " Messieurs, L'Événement sera le premier au rendez-vous.

A côté de ces généreux lecteurs, il y a des gens accablés de rentes, qui prennent épouvante à la seule pensée qu'ils auraient à payer l'abonnement. Ils se sont empressés de renvoyer le numéro-spécimen ; le lendemain, ils ont expédié un messager chargé de s'assurer si nous avions reçu le numéro renvoyé ; puis, ils sont venus eux-mêmes voir si leur nom était bien effacé. De peur d'erreur, ils ont ajouté une rature à celles qui le couvraient déjà ; une de ces bonnes et grosses ratures qui font tout disparaître, majuscules, petites lettres et traits. Après cela, ils sont partis rassurés.

Il ne me reste plus qu'à me procurer des polémiques. En voici la recette.

Le matin, en se rendant à son bureau, le journaliste rencontre un de ses adversaires politiques ; ils font un bout de chemin ensemble, causant de la pluie et du beau temps, et se séparent sans avoir échangé leurs cartes.

Le journaliste arrive à son bureau. Installé dans son fauteuil, il se demande sur quoi il va écrire aujourd'hui. Pas le moindre sujet d'article. C'est en vain qu'il repasse en sa mémoire les vieux thèmes sur lesquels il a tant de fois brode d'étincelantes variations : la verve tarde à s'allumer.

Machinalement, il en vient à songer à son compagnon de route de tout à l'heure. Il avait l'air fort heureux et l'on écrirait un article, même très-vif, contre lui, que cela n'assombrirait pas un seul des sourires qu'il échange avec la fortune. Qu'un pauvre diable de député qui compte sur son indemnité parlementaire pour vivre, s'offense des traits qu'on lui lance.

passe : mais qu'un ministre, qu'an chef de parti, un personnage influent, un homme qui est sûr de sa réélection s'en préoccupe, cela n'est pas possible.

- — Mais alors, au fait, se dit le journaliste, pourquoi repousserai-je le sujet d'article qui s'offre à moi ? Ce n'est pas le hasard seul qui a mis cet homme sur ma route, ce matin. Sans, bien s'en rendre compte peut-être, il a envie que l'on parle de. lui dans les journaux. Cela compléterait son bonheur.

Convaincu, rassuré, le journaliste écrit un entrefilet virulent ou perfide contre cet adversaire d'occasion.

Le lendemain, il rencontre son homme ; celui-ci n'a pas l'air heureux du tout et passe à côté de lui, en lui coupant la figure d'un regard tranchant comme la lame d'un garibaldien en congé.

— Quelle mouche l'a piqué l se dit le coupable, qui ne se rappelle son article de la veille qu'après avoir cherché longtemps la cause de cette froideur soudaine.

Lorsque ce n'est pas son compagnon de route que le journaliste donne à manger à ses lecteurs, c'est un confrère, souvent bien cher. Moi qui vous parle, pressé par le besoin de copie, j'ai parfois immolé des gens que j'aimais et pour qui j'aurais tout fait, hors de ne point écrire contre eux.

La première colonne du journal attend qu'on la remplisse ; le temps presse, les typographes s'impatientent, le chef d'atelier dit, en regardant à sa montre, que l'heure du départ des. malles approche, que faire ? On saisit un confrère, on l'étrangle, et, de son cadavre encore chaud, on comble le trou béant.

Une fois la polémique engagée entre gens du métier, sait-on où elle s'arrête 1 Un coup n'attend pas l'autre ; le jeu s'anime, on s'emporte. On vise à enlever du chapeau de son adversaire cette cocarde qui vous agace et, sans le vouloir, on lui fait a la figure une laide blessure.

Si l'on avait toujours la patience de mesurer ses coups et le temps de relire ses articles, cela n'arriverait pas.

L'envie de se porter candidat vient facilement aux gens en cette saison. Etant de loisir, vous allez faire un tour à la campagne. La conversation glisse de la pluie à la politique. On parle candidat.

— Tiens, au fait, pourquoi ne vous présenteriez-vous pas dans notre comté, vous dit votre interlocuteur ; je me charge de vous faire élire.

On en cause. Tant que vous vous faites prier pour accepter la candidature, tout le monde est en votre faveur.

— Présentez-vous donc, vous dit-on, vous n'aurez que la peine de voua rendre au chef-lieu, le jour de la Nomination.

- ra fait en un tour de main.

Vous voua laissez persuader et vous posez votre candidature dana un discours bien senti.

-V l'instant vous perdez toutea vos chances. Vos plus zélés partisans se refroidissent, vos plus solides appuis hochent la K-r ■■. Les obstacles, voilés jusqu'ici, apparaissent tout-à-coup :

— Qui aurait pt prévoir, s'éciïe-t-on, que la paroisse de R sciait contre vous ; et ce diable de Y. quelle mouche l'a piqué de vous faire opposition ?

Règle trop invariable : l'homme qui ne se présente pas a toujours plus de chances d'être élu que celui qui se présente.

On oppose sans cesse aux candidats les ombres de gens qui resteraient sur le carreau s'ils tentaient l'épreuve électorale : mais ils ne la tentent pas et on les croit tout-puissants.

Bon nombre d'électeurs sont épris de l'idée d'avoir pour représentant leur plus proche voisin, ou tout au moins un de leurs co-paroissiens, ou bien enfin un enfant du comté.

Il n'y a pas de mal à cela si le voisin est intelligent et au fait de la chose publique, ou si Y enfant du comté est un homme trempé pour être député.

Mais il ne suffit pas d'avoir vu le jour dans un comté pour être son représentant-né. A ce compte-là. qui ne serait pas le

représentant d'une localité quelconque et le député de quelqu'un 1

Il faudrait calculer le nombre des représentants d'après le chiffre des naissances, déduction faite des mortalités.

Lorsqu'un candidat vient dire aux électeurs : " Je suis enfant du comté, j'ai été bercé sur vos genoux, je vous ai tiré la barbe quand j'étais tout petit — " c'est qu'il éprouve le besoin de distraire l'attention de son mérite personnel pour la concentrer sur son berceau.

Le seul avantage qu'il y ait à avoir pour député un de ses eo-paroissiens, c'est que ses départs et retours de la capitale indiquent le commencement et la fin des sessions. On n'a pas besoin de lire les journaux pour savoir où en est le pays.

Puis, île temps à autre, le député, désirant nourrir sa popularité, fait une distribution de papeterie parlementaire parmi lecteurs. Il donne des canifs aux petits garçons, du papier rose et des enveloppes de fantaisie aux jeunes filles, et les élections générales suivantes, il est élu par acclamation.

La meilleure raison que l'on ait donné en faveur des candidats résidents, n'est pas celle inventée par un aspirant aux abois.

Le malheureux voyait son élection lui échapper, et son adversaire, un avocat de la ville, allait être nommé. Il fit un appel suprême à son imagination, et voici ce qu'il trouva :

Si l'avocat était élu, il dépenserait à la ville ce qui lui resterait de ses émoluments de député ; tandis que si c'était lui, le candidat résident, il dépenserait ses économies dans sa paroisse. Ce serait autant d'argent de répandu dans le comté ! Cela contribuerait à faire marcher les affaires d'un chacun, et augmenterait la prospérité générale.

Nonobstant ce raisonnement, il fut battu.

M. X. était ministre, et même membre du ministère Hincks, qui n'avait pas une réputation sans tache.

Il devait recevoir quelques amis le soir, et sa ménagère envoie chercher des gâteaux chez un pâtissier.

Ces gâteaux sont célèbres sous le nom de Présidents. Voua les connaissez, ils sont mauvais !

Le domestique se trompe et demande au pâtissier :

— Avez-vous des représentants à vendre?

Or, il y avait en ce moment-là trois député-; près du comptoir.

Ils se retournèrent tous les trois de l'air de gens prêta h dire : Xous voici.

Québec, 7 juin 1SG7.

Il y a aujourd'hui ou hier dix ou onze ans que je suis avocat, sans l'être. Je ne saurais choisir un meilleur jour pour faire ma première chronique du Palais. Cet anniversaire m'attendrit sur le sort des clients qui m'ont échappé, et j'ai eu ce matin un vague retour vers Domat. Ce Domat n'a point un mauvais style et je me rappelle que, malgré moi, je prenais un certain intérêt à l'étudier. J'ai lu depuis bien des livres plus mal écrits que le sien, et moins agréables sous des airs plus légers. Lorsque vous serez de loisir, ouvrez-le pour voir ce que vous en penserez ; dans tous les cas, il ne vous apprendra pas de sottise.

Je ne sais pas comment sont les étudiants de nos jours, ni ce qu'ils font ; mais lorsque je l'étais, voici ce qui advenait.

L'admission à l'étude était une formalité à laquelle étaient attachés quelques honoraires au profit du secrétaire du barreau. On vous posait au hasard cinq ou six questions sur les Grecs ou les Romains, et n'importe la réponse, elle emportait d'emblée l'admission. On demanda à un de mes compagnons

dans quel siècle nous vivions ; il répondit que nous étionsdans le dix-huitième : il fut admis à l'unanimité !

Ce titre d'étudiant a conservé quelque prestige et on ne le porte guère sans un peu de crânerie. Il est reconnu que ce sont les étudiants qui ont fait la révolution de 1830 en collaboration avec Alexandre Dumas, dont ce n'est pas la meilleure pièce ; cela répand une certaine gloire sur les jeunes têtes qui savent porter la casquette.

Cependant, il y a des étudiants timides, et l'un d'eux nous racontait un jour, entre deux doses de Pothier et pour en suspendre les effets, la plaisante histoire de son entrée en cléricature.

La scène se passe à Montréal.

Le père de mon héros l'avait amené du fond de la campagne pour le placer chez un avocat célèbre. C'était un modèle qu'il donnait à sa jeune ambition. Le grand orateur l'accueillit avec bonté et le fit placer au coin d'une table surchargée de dossiers, tandis que le pauvre garçon tremblait de tous ses membres, à cette première vue de la gloire sous figure humaine.

Il était accoudé depuis un quart d'heure au poste qui lui avait été assigné, lorsque la voix du patron retentit. C'était une mission importante qu'on lui confiait, quelque chose comme un ordre de bataille :

— Allez porter ce fiât à M. Honey, au greffe.

Il prit son chapeau et sortit. Mais qu'était ce au juste qu'un fiât ? Où était ce greffe qui recelait M. Honey 1 II alla droit devant lui, regardant tour à tour les enseignes pour voir s'il n'y trouverait pas l'indication du greffe et la figure des passants pour voir s'il ne connaîtrait pas M. Honey. Puisque son patron ne lui avait pas indiqué davantage le greffe, c'est que rien n'était plus facile à trouver et, qu'entre mille, on devait

distinguer M. Honey. Il marchait donc toujours, tournant le dos au Palais de Justice et allant droit à la gare Bonaventure. Enfin, ne trouvant pas le greffe et ne voyant pas venir M. Honey, il se décida à demander des renseignements.

Après avoir ôté cinq ou six fois son chapeau en vain, il parvint à aborder un passant :

— Monsieur, lui dit-il, excusez-moi si je vous arrête. C'est la nécessité qui me pousse à cette extrémité. Je suis arrivé à la ville ce matin et je suis clerc depuis une heure chez M. X., le célèbre avocat. Il m'a donné ordre de porter ce papier à M. Honey, au greffe. Or, je ne connais pas M. Honey et je ne sais point où est le greffe ; vous voyez mon embarras cruel.

Le passant était humain ; de plus il s'en allait du côté du Palais de Justice ; il lui jeta une corde de sauvetage et l'entraîna vers la statue de Nelson. Il lâcha le timide étudiant à la porte du Palais. Celui-ci, après avoir pris ses précautions, avoir essuyé son front humide et secoué la poussière de ses bottes, frappa tout doucement. Personne ne vint, il redoubla.

En ce moment, la porte s'ouvrit et un avocat passa à côté de l'étudiant :

— Pardon ! Monsieur, lui dit celui-ci, je suis clerc chez M. X., le célèbre avocat ; il m'a donné un fiât à porter au greffe, à M. Honey. Auriez-vous la complaisance de me dire où est le greffe et si je puis voir M. Honey 1

— Allez tout droit, dit l'avocat.

L'étudiant franchit le seuil du Palais avec l'émotion d'un criminel novice qui va comparaître devant ses juges. Il tenait V' ri nf à deux mains.

Mais ce n'était que la double porte que lui avait ouverte l'avocat : il se cassa le nez sur une seconde porte. Il frappa, et voyant que personne ne répondait : Entrez, il se hasarda à entr'ouvrir et à regarder dans le corridor. Le corridor était désert, il s'y risqua ; mais à peine avait-il fait quelques pas,

qu'il entendit venir quelqu'un. Il se dit qu'il s'était trop pressé d'entrer. Les pas se rapprochaient : il serra son fiât sur sa poitrine et attendit. C'était encore un personnage à cravate blanche qui passa sans mot dire :

— Pardon ! Monsieur, lui dit notre héros, je suis clerc chez M. X., le célèbre avocat ; il m'a donné un fiât à porter au greffe, à M. Honey. Auriez-vous la complaisance de me dire où est le greffe et si je puis voir M. Honey ?

L'avocat, qui était un homme grave et qui, de plus, venait de perdre une cause, le toisa des pieds à la tête :

— Je n'aime pas les mauvaises plaisanteries, dit-il brusquement.

Xotre héros, son fiât à la main, était aussi perdu dans le corridor solitaire que Eobinson sur son île. Une sombre mélancolie s'empara de lui. Il songea à son village natal et aux objets familiers qu'il y avait laissés. Les reverrait-il jamais ]

Cependant M. X., son illustre patron, lui avait confié ce fiât. Mort ou vif, il devait le déposer entre les mains de M. Honey.

Il prit son courage a deux mains et s'élança dans l'escalier. Il alla se heurter sur un gros monsieur qui descendait en gesticulant contre les juges :

— Pardon ! Monsieur, lui dit-il, je suis clerc chez M. X.. le célèbre avocat ; il m'a donné un fiât

L'histoire pourrait durer longtemps comme cela et le narrateur la faisait durer. Mais arrêtons les frais.

Xotre héros finit par trouver le greffe et par remettre en mains sûres le fiât ! H s'en retourna au bureau, débarrassé d'un poids immense.

Les études d'un clerc avocat consistaient, à cette époque, à copier les déclarations de son patron, le jour, et à fumer la pipe, le soir. Ça ne doit pas être changé !

De temps à autre, nous fondions une association pour promouvoir les études légales parmi nous. On se mettait en société pour étudier Pothier. Chacun eu apprenait quelques chapitres et faisait ensuite profiter les autres de son savoir. Je recommande le procédé aux étudiants qui ne veulent pas s'instruire : il est infaillible.

Le cours volontaire commençait bieu, mais ne tardait pas à se dissiper. Deux ou trois d'entre nous avaient la bosse de la discussion, une bosse terrible ;

Ils mettaient en doute un point obscur et lé débat commençait. Lorsqu'on voulait reprendre le travail interrompu, ce n'était plus possible : les têtes étaient en l'air et les langues déliées. Alors celui qui avait un roman ou un volume de poésie en poche, le sortait de sa cachette et la soirée était perdue pour Pothier.

Nous étions là douze ou quinze qui avons appris le droit de cette façon.

En ce temps-là, on admettait les gens au barreau sur leur bonne mine. Si, en vous rendant à votre examen et en prenant place sur la sellette vis-à-vis vos examinateurs, vous aviez l'air de savoir le droit, votre affaire était bonne : vous étiez admis d'emblée.

De ces douze ou quinze camarades, cinq ou six sont parvenus. Les trois ou quatre qui sont restés un peu en arrière, étaient précisément ceux que l'on croyait voir arriver promptement au but. La route est semée d'accidents, et il ne suffit pas d'avoir de bonnes jambes pour dépasser les autres.

L'un avait le goût des citations et l'a toujours conservé ; l'autre était doué d'un rire formidable qu'il lâchait à chaque plaisanterie. Il se présente en ce moment pour la Chambre Locale et s'il est élu, comme je l'esrjère, je l'entendrai rire de mon bureau. Cela me rappellera le temps passé et me distraira de mes articles

Un troisième admirait passionnément les grands révolutionnaires, sans être la dupe des petits. Il se plaisait à faire causer le citoyen Blanchet sur l'esclavage des peuples. In quatrième voyait le mauvais côté de tout, et il en est encore à se demander s'il ferait bien de faire quelque chose. Un cinquième ne tenait jamais en place, il était toujours pressé lorsque les autres n'avaient encore rien à faire ; il a pris bien vite la tête de la colonne.

Quelques-uns ont changé d'allure, mais ceux qui aimaient à faire des calembours en font plus que jamais. C'est un tic intellectuel dont on ne guérit point. Quand ils n'en trouvent pas de neufs, ils rééditent les anciens, ceux de notre jeunesse !

Cette chronique est une préface, et il me reste à vous raconter comment je plaidai ou plutôt comment je ne plaidai pas ma première cause.

Mais j'ai rempli l'espace qui m'était assigné, et il me faut remettre à une autre fois ce trait de ma vie qui vous expliquera pourquoi d'avocat je me suis fait chroniqueur.

Après cela, j'entrerai en besogne et vous raconterai, chaque semaine, les bruits et nouvelles du Palais, ce qui se passe dans ce petit monde de la chicane où chacun, à notre tour, nous devenons la pâture des avocats.

HORS ï>\] PALAIS.

Québec, 18 juin 1867.

Je vous ai promis de vous raconter comment j'avais plaidé ma première cause ou plutôt comment je ne l'avais pas plaidée.

Il n'y a rien au monde de plus désert qu'un bureau sans clerc et de plus désœuvré qu'un avocat sans client. Or, je n'avais point de client et j'étais mon propre clerc. Presque tous les avocats ont connu cette époque critique et cependant joyeuse, ce bureau solitaire et cependant habité par les plus belles espérances.

Mon bureau avait l'air d'une cave. Par la fenêtre, l'unique fenêtre, on voyait le bas du pantalon des passants, des clients qui passaient devant la porte sans entrer. On y venait prendre le frais l'été, dans ce bureau. Cela faisait l'effet de la campagne à ceux qui n'avaient pas la monnaie nécessaire pour traverser le fleuve ou les jambes assez bonnes pour grimper sur les collines.

De temps à autre, des confrères qui n'avaient pas plus de clients que moi, venaient me demander si je n'en avais pas à

leur prêter. Ils prétendaient à la gloire pour seul honoraire, et se déclaraient prêts à payer les frais des procès qu'on leur confierait. Ne faut-il pas apprendre à ses propres dépens à perdre une cause, si l'on veut ensuite mettre ce talent précieux au service des autres ?

Un jour, cependant, je vis entrer un de mes amis tout rayonnant.

— J'ai une cause, dit-il, partageons-la ( Je lui serrai la main avec émotion.

— La cause est bonne, reprit-il, mais entourée de circonstances assez difficiles à démêler pour jeter quelque lustre sur celui qui la gagnera. Seulement, je manque d'assurance et je tremble d'avance d'avoir à dire d'une voix tonnante : Messieurs les jurés. Je préparerai la cause, veux-tu la plaider, et nous partagerons les honoraires /

— Comment donc !

Mon confrère me raconta ensuite en quelques mots ce dont il s'agissait. Notre client était accusé d'avoir volé un cheval. Circonstance atténuante ou plutôt point capital de la défense : on n'avait point retrouvé le coursier sous lui. Le noble animal avait pris la clé des champs et, après une promenade prolongée assez tard dans la nuit, était allé se réfugier dans l'écurie d'un parent de l'accusé, sans avertir personne. Y avait-il là de quoi faire condamner un homme ? Xe devait-on pas plutôt admirer l'instinct de ce cheval qui, au lieu de rentrer tout simplement chez son maître après son escapade, avait été finir la nuit sous un abri où l'attendait l'impunité ?

L'affaire me parut superbe.

— Peut-être, me dit mon collègue dans la défense, peutêtre serait-il bon d'aller voir l'accusé, moi pour recueillir de nouveaux éclaircissements sur l'affaire, toi pour puiser un

redoublement d'éloquence dans l'aspect d'un innocent persécuté.

Le fin mot de la chose, c'est que mon collègue avait une belle sur le chemin de la prison et qu'il désirait passer sous ses fenêtres, dans l'espoir d'apercevoir sa prunelle noire.

L'entrevue, avec l'accusé, n'offrit rien de palpitant. Le fait est qu'il n'avait pas l'air d'un jeune homme destiné à commettre de gros méfaits, nonobstant le cheval qui l'avait conduit en prison.

Nous nous séparâmes en nous disant :

— Nous le sauverons.

Le lendemain, X. consacra sa journée à étudier les témoignages et moi à préparer ma harangue. En nous retrouvant le soir, nous eûmes la même pensée, la même exclamation :

— C'est un grand coupable.

— Mais nous le sauverons.

L'examen et les réflexions des jours suivants fortifièrent cette conviction, sans ébranler notre résolution.

Il nous paraissait évident que nous avions sous nos soins un adroit coquin. Nous éprouvions bien par avance quelques remords de le ravir au glaive de la justice ; mais ce scrupule devait-il aller jusqu'à nous faire perdre notre première cause 1

— Nous le sauverons, s'écria mon collègue.

— Nous le sauverons, répondis-je en choeur.

Nous attendions avec hâte le jour du procès. Le grand jury tardait bien, au gré de nos désirs, à faire son rapport. Enfin il le fit. Nous étions en Cour, mon collègue et moi, pour demander à ce que le procès fut fixé le plus tôt possible.

La preuve contre notre client était si peu concluante, son innocence apparut avec tant d'éclat aux yeux du grand jury, qu'il fut renvoyé immédiatement des fins de la plainte.

Le geôlier lui fit même des excuses de l'avoir retenu si longtemps en prison et lui en ouvrit les portes à deux battants.

Le coup qui brisait les chaînes de l'accusé, fut rude pour défenseurs, dont cet acquittement prématuré étouffait l'éloquence. Mon collègue surtout, qui ne devait pas parler, mais qui maintenant regrettait l'occasion perdue, mon collègue était consterné.

— Nous l'aurions sauvé, me dit-il en sortant du tribunal.

— En es-tu bien sûr? lui dis-je. Quant à moi, j'estime qu'il a agi prudemment en se faisant acquitter par le grand jury. Il se serait peut-être noyé avec nous.

Cet incident décida de ma vocation. Il n'y avait pas à en douter, je ne savais pas distinguer un innocent d'un coupable. Le flair juridique me manquait. Sur l'heure, je donnai ma robe à un pauvre garçon qui venait de se faire admettre au barreau, faute de mieux, et qui, depuis, est sournoisement passé huissier dans un autre district.

Yoilà pourquoi, moi, de mon côté, d'avocat je suis devenu chroniqueur pour vous servir.

Les vacances du pays légal approchent et les plaideurs obstinés voient venir avec terreur ce congé, cette récréation accordée aux débiteurs malheureux. Ils ne se figurent pas que les avocats aient besoin de deux mois de silence.

Il y a des gens qui ont l'habitude d'aller tous les jours faire leur petit tour au Palais. Ils en connaissent tous les détours. Lorsqu'un plaideur y vient pour la première fois, ils le distinguent à l'embarras qu'il éprouve à trouver son avocat.

Ces gens-là entrent au tribunal comme chez eux, et, tout en s'occupant de leur propre affaire, apprennent sur le bout de leurs doigts celles des autres. Ils vont d'abord au greffe prendre une prise de tabac dans la tabatière toujours ouverte d'un fonctionnaire aimable. C'est comme un coup d'appétit. Puis, ils recueillent les nouvelles. Soyez sûr cependant qu'ils savaient déjà tout. Ils n'aiment pas à avoir l'air de recevoir

des nouvelles au lieu d'eu distribuer. Ils y étaient ; ils l'avaient bien pensé ; mais sans doute ; comment vous ne saviez pas ça"? etc.

Ils vous répètent à l'oreille ce qu'un juge a dit à l'autre, sur le banc.

— Vous ne perdrez pas votre cause, soyez-en convaincu : j'ai vu cela seulement à l'air du juge X. en écoutant votre avocat. Quand il s'impatiente ainsi sur son fauteuil, c'est qu'il juge la plaidoirie inutile et la cause gagnée. Votre avocat aurait dû voir cela et se taire.

La retraite d'un de nos juges me rappelle un trait assez gai de sa carrière.

On ne dit point dans notre pays : sobre comme un juge, et pour cause.

Celui-ci était précisément un de ceux qui collaboraient le plus activement à faire mentir le proverbe.

Deux Français comparurent un jour devant lui sous je ne sais quelle accusation et furent déclarés coupables par le jury.

Xotous, pour expliquer l'histoire, que c'était à l'époque de la guerre de Crimée et que l'alliance anglo-française était alors dans toute sa ferveur.

Le jour de l'arrêt, l'avocat des accusés invita le juge à déjeûner ; puis, ils s'en allèrent bras dessus bras dessous au Palais.

Le juge, qui avait la reconnaissance de l'estomac, condamna les deux Français au minimum de la peine, et voici sur quel considérant il appuya cette faveur :

— Je désire, dit-il, en n'appliquant que le minimum de la peine aux accusés, montrer l'intérêt que je porte à la France. et cimenter l'alliance entre les deux nations !

Québec, 2 juillet 1867.

Les gens qui n'aiment point le bruit et l'agitation des fêtes publiques ont dû être satisfaits. La Confédération a fait, bier, son entrée dans la bonne ville de Québec, sans vacarme. On l'a reçue fort poliment ; chacun lui a tiré son coup de chapeau.

A peine quelques-uns de ses adversaires vaincus sont-ils allés à la campagne — en pique-nique — pour ne pas assister à son tranquille triompbe.

Voici donc le Bas-Canada marié en secondes noces. Le premier ménage, en somme, a été heureux, quoique notre conjoint, le Haut-Canada, n'eût p£s tout-à-fait l'humeur facile. De temps à autre, il nous menaçait d'une scène, prétendait que c'était de sa bourse que sortait la plus grosse part de l'argent qui faisait bouillir la marmite ; bref, il nous accusait de vivre à ses dépens. Il nous fallait bien pourtant continuer à mettre la tête sur le même oreiller et prendre notre époux en patience.

Lorsque l'Angleterre nous fiança au Haut-Canada, le fiancé n'était pas de notre goût. La lune de miel ne fut point agréable, et le jeune mari ne sut pas détruire la fâcheuse impression qu'avait produite le fiancé. C'était à qui ne céderait pas à l'autre. Il nous rudoyait, nous nous entêtions ; cela finissait par des coups. Un seul membre de la famille nous plaisait, c'était M. Baldwin, et il ne commandait point encore.

Enfin arriva le jour fortuné où on le vit assis à la tête de la table, à côté de M. LaFontaine. Il y eut grande fête, et l'on goûta à des plats nouveaux pour les Canadiens-Français, les plats ministériels. La sauce fut trouvé» excellente ; et il y en a qui s'en lèchent encore les lèvres.

Le festin dura trois ans, lorsqu'un jour, sur un incident malheureux, M. Baldwin quitta la table, M. LaFontaine le suivit de près.

Depuis lors nous avons été souvent brouillés avec la majorité haut-canadienne, mais, en somme, les choses n'ont pas été trop mal. Le Haut-Canada n'est pas aussi féroce qu'il en a l'air. Il fait grand bruit avec ses souliers ferrés, mais il n'écrase personne. Il n'y a qu'à lui tenir tête ; il s'adoucit et devient presque tendre. Un jour, à l'avènement du ministère Sicotte, on le surprit rêvant sous nos fenêtres. Il ne demandait, disait-il, qu'un cœur qui partageât sa flamme. Nous eûmes tort de l'empêcher de tomber à nos pieds. Il y serait encore ; et nous ne serions pas au bras du grand époux fédéral, dont le caractère nous est inconnu.

Espérons que cette fois nous célébrerons la cinquantaine.

Ce n'est point encore tout-à-fait un mariage d'amour que nous faisons là ; c'est un mariage de convenance. L'âge, la position des époux, sont assortis. Si nous ne ressentons pas une granc e passion pour les provinces qui nous sont unies, du moins nous n'en aimons pas d'autre. Eien n'empêche qu'un solide attachement ne naisse de nos relations constantes. Ce ne suit pas toujours les gens les plus épris qui font les

meilleurs ménages. Tel mari bat sa femme qui, avant le mariage, était doux comme un mouton et tendre comme un tourtereau.

La lune de miel de la Confédération se passera en élections. On pourrait lui souhaiter des plaisirs moins bruyants. Bon gré mal gré, il faut qu'elle passe par là ; c'est le prix des grandeurs dans les pays libres.

D'ici à un mois ou deux, chacun de nous va avoir à se choisir un représentant, à opter entre deux ou quatre candidats. Pour bon nombre de nos lecteurs, l'embarras sera grand.

— Pour la première fois, je suis électeur, nous écrit un de nos amis, et d'avance je me faisais une joie patriotique de voter. Mais voyez ce qui m'arrive.

Trois candidats briguent mon suffrage : l'un ne sait pas lire, l'autre épèle, le troisième lit couramment l'imprimé, mais le manuscrit est hors de sa portée. Vous allez me dire de voter pour celui qui lit couramment. Il semble en effet que ce soit le parti le plus sage ; mais écoutez la suite de l'histoire.

Celui qui ne sait pas lire est venu me trouver, et ses raisons m'ont touché. Il a peu de moyens et il est à la tète d'une grande famille, qui augmente chaque année. Il a fait le sacrifice d'envoyer l'aîné au collège, dans l'espoir qu'il aiderait plus tard aux autres. Le jeune homme a terminé son cours avec succès ; il s'est fait recevoir avocat et il attend, la plume à l'oreille, des clients qui ne viennent pas.

Le père veut se faire élire député dans l'espoir de placer son fils au bureau des traducteurs français du Parlement.

Puis-je refuser ma voix à un homme qui la sollicite pour un motif si digne de sympathie ?

Attends un peu, cependant. J'ai reçu également la visite «lu second candidat : celui qui épèle. Son histoire aussi vaut la peine d'être écoutée. Celui-ci est las du commerça qu'il

exerce et qui, petit à petit, l'a enrichi. Il voudrait changer de sphère, embrasser une profession indépendante qui lui fournisse chaque année l'occasion d'aller passer quelques mois loin de son comptoir et de ses livres de compte. Il a besoin de distractions, d'un petit voyage de temps à autre. Son médecin lui recommande l'air d'Ottawa.

Le troisième, celui qui sait lire couramment, a plus de prétention. Il a été maire de son village, puis préfet du comté ; maintenant il désire être membre du Parlement. Fais-le causer tant que tu voudras, tu n'en tireras pas d'autre raison.

Des trois pour qui voterais-tu 1 Mon choix est fait. Pour des raisons d'humanité, un motif de bienfaisance, je donnerai ma voix à celui qui ne sait pas lire, afin de lui aider autant qu'il est en mon pouvoir à placer son fils au bureau des traducteurs français.

Une chose qui me frappe, c'est qu'en plus d'un comté il est surtout question comme candidats de gens qui, dans l'ordre ordinaire des choses, devraient rester chez eux. La vie privée est-elle donc devenue si maussade qu'il faille absolument l'échanger contre la vie publique 1

La plupart des candidats ne veulent même pas se contenter d'un seul mandat, il leur en faut deux. L'appétit vient en mangeant. Dans certains cas, cependant, les aspirants, pour vouloir trop avoir, pourraient bien s'asseoir entre deux sièges.

Etant donné un candidat de médiocre valeur, les électeurs ne comprennent pas très-bien l'importance qu'il y a de l'envoyer aux deux Chambres. Il les représente déjà insuffisamment dans une seule ; c'est assez. On le trouve gourmand ; il désire donc tout avoir à lui seul ! Il tire les plats à lui et ne veut rien laisser aux autres.

— D'ailleurs, dit le peuple, on ne peut pas manger avec deux cuillers à la fois.

AU POUYOIH

Québec, 25 juillet 1867.

Je ne voudrais pas être ministre pour le quart d'heure.

Lecteur, je vous vois sourire d'ici et je vous entends murmurer : " En voici encore un qui repousse doucement ce qu'on ne lui offre pas. "

Entendons-nous. Lorsque je déclare que je ne voudrais pas être ministre, cela ne veut pas dire que si l'on me pressait un peu fort d'accepter un portefeuille, je ne finirais pas, comme les autres, par me le mettre sous le bras et par gravir lestement les marclies du pouvoir. Les hommes qui ont la force de répondre un non tout sec aux ouvertures flatteuses de l'autorité en quête de conseillers, ne sont pas communs clans le monde. On refuse le salaire quelquefois, jamais le titre.

Mais cela ne vous explique point pourquoi je ne voudrais pas être ministre pour le quart d'heure. C'est tout simplement parce qu'il me faudrait refuser des places à trop de gens qui en désirent et qui croient fermement que, grâce à la Confédération, on leur en peut donner à leur faim.

On n'avait pas su au juste encore jusqu'à ce jour le nombre de gens qui, parmi, nous, se destinaient aux fonctions publiques. L'avènement de la Confédération a décidé bien des vocations incertaines et a fait éclater maintes aspirations secrètes. L'idée que l'on sera payé régulièrement à la fin de chaque mois, en papier, enflamme les imaginations et remplit les cœurs d'ardentes convoitises.

Le département des postes a constaté une augmentation considérable dans le nombre des lettres transmises par ses soins. C'est le Ilot des suppliques aux ministres qui grossit le cours ordinaire des correspondances. Si cela continue, on sera dans la nécessité de prendre des employés surnuméraires.

A cela il faut ajouter les pétitions qui viennent par occasion ; «elles qui sont déposées dans les bureaux du gouvernement par des intermédiaires fidèles ; celles que l'on glisse discrètement dans les poches de redingote des ministres.

Les demandes varient à l'infini et s'étendent des beaux emplois aux places de messager, qui sont très-recherchées.

Le chemin de fer intercolonial est l'objet de prédilections particulières. On l'a déjà dépecé en petits morceaux, pour en faire la distribution à ceux qui en demandent. Mais on a beau tailler les morceaux petits, il n'y en a pas assez pour tout le monde. Heureux ceux qui ont dans leur lot une station à bâtir ou un emploi de conducteur sur un embranchement esquissé sur papier parlementaire !

La littérature des aspirants aux faveurs ministérielles manque en général de variété. C'est la même corde qui résonne partout mélancoliquement. La plainte du mousse n'est pas plus touchante, ni le chant de la fauvette plus tendre.

J'essaierai pourtant d'en donner quelques échantillons.

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