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FORMULE GÉNÉRALE

Monsieur le Ministre,

Profondément attaché aux institutions de mon pays, personnellement dévoué aux ministres qui les administrent, mon vœu le plus ardent, mon désir le plus sincère, serait de servir le gouvernement dans une position où il me fût possible de lui consacrer toute mon énergie, toutes mes facultés. Il me semble, sans vous natter, Monsieur le Ministre, que, sous la direction d'un homme tel que vous, je ferais des miracles. Mon ardeur au travail ne connaîtrait d'autres bornes que celles que vous lui assigneriez vous-même ; et si jamais vous aviez besoin, pour quelque affaire dans laquelle votre intérêt personnel serait engagé, d'une tête froide, d'un bras sûr, d'une plume dévouée, je serais votre homme

Mon oncle, le notaire Benon, que vous connaissez bien, est arrivé de la ville après-midi. Il m'informe que vous avez besoin d'un bon écrivain dans votre bureau, où il me dit que vous êtes accablé de besogne ; ce que je crois sans peine, car ce n'est pas une petite affaire que de mettre en opération une grosse machine comme celle de la Confédération. Il pense que, comme j'ai une bonne main, je pourrais vous aider. Tous ceux qui m'ont employé me rendent ce témoignage que je déchiffre les plus mauvaises écritures et que je copie sans passer un mot ; à peine si quelques virgules m'échappent, mais on peut toujours les ajouter en relisant. Si vous me prenez dans votre bureau, vous n'aurez pas à vous en repentir, et mon oncle Eenon dit qu'il sera bien satisfait.

Dès ma plus tendre enfance, je fus destiné aux emplois

publics. Mon grand-père était fonctionnaire, mon père l'a été, et j'espère que mes enfants le seront à leur tour. J'ai été élevé dans cette douce croyance. Souvent j'ai entendu mon défunt père dire à ma mère, qui souriait à cette pensée : " Il sera greffier un jour ; " ou bien : " Il a du goût pour les chiffres, on le placera aux statistiques. "

Me refuser un emploi public, ce serait contrarier ma vocation et briser ma carrière. Le gouvernement, ami de ma famille, ne voudra pas assumer cette douloureuse responsabilité.

Cependant, les espérances que l'on avait conçues pour moi mettent bien du temps à se réaliser. Voici la trentaine qui arrive, et je n'ai encore franchi le seuil des bureaux du gouvernement que pour y déposer des suppliques qui n'ont pas même été toujours honorées d'un simple accusé de réception. L'inquiétude commence à me gagner. Le vœu de mon père sera-t-il déçu 1 La tradition de ma famille se brisera-t-elle en ma personne ?

La Confédération fournit au gouvernement l'occasion que j'attends depuis si longtemps. Il peut me placer sans se déranger. S'il n'en profite pas, je m'expatrie, et j'irai demander au gouvernement américain une place que l'on me refuse dans mon pays.

J'en passe, et des meilleures. Il y a la supplique perpétuelle de l'homme qui -s est ruiné pour le parti, et qui montre a l'appui les comptes des élections qu'il a gagnées ou perdues.

Bref, on estime à quinze cents le nombre des demandes de place adressées au gouvernement local. Il y en a déjà une chambre pleine, paraît-il.

Xutez bien que ce chiffre ne comprend pas les lettres adresaux parents et aux amis des membres du gouvernement

pour leur demander d'intercéder auprès de ceux-ci. Que de déceptions en herbe !

Vous comprenez facilement, après cela, que je dise qu'il ne fait pas bon d'être ministre en ce moment, ni même parent ou ami de ministre. On fait trop de malheureux.

Je cherche le mot de la fin. Le voici peut-être.

Il y avait grand dîner chez M. X., ministre. Le dîner était annoncé pour six heures ; mais on avait compté sans la cuisinière ; elle avait fait sa tête. Les sauces étaient brouillées et le roast beef brûlé. Bref, on ne se mit à table qu'à neuf heures.

Les convives agonisaient.

— J'ai déjà recommencé trois fois ma faim, dit l'un d'eux.

6 août 1867.

Chaque jour, je reçois la visite de quelques-uns de mes abonnés de la ville qui me demandent de leur faire expédier le journal à la campagne. Personne ne veut rester au logis en cette saison. Ceux qui ne peuvent s'absenter longtemps vont du moins à l'île d'Orléans ou à Charlesbourg s'étendre une après-midi sur l'herbe fraîche. Cela leur donne le droit de dire, en rentrant en ville, qu'ils arrivent de la campagne. Si on ne les presse pas de questions indiscrètes, on reste sous l'impression qu'ils y ont passé un mois et on leur trouve un air de santé qu'ils n'avaient pas auparavant.

L'exemple de mes abonnés, toujours bon à suivre lorsqu'ils paient régulièrement, m'a séduit. Sans plus de façons, je me suis accordé un congé. Deux ou trois jours durant, j'ai respiré la senteur des champs, au lieu de l'odeur de l'encre à imprimer, et j'ai laissé "paisiblement chevaucher mes pensées par monts et par vaux, sans crainte de les voir soudain changées en article.

Il y a des gens qui aiment à partir, et leur arrivée est toujours un événement. Les préparatifs du départ, les malles à faire, les ordres à donner, les ennuis que l'on quitte et les plaisirs que l'on attend : tout cela leur cause une joie vive, un "bonheur sans mélange. Ils sautent lestement en voiture, s'installent comme pour une longue course, et de la main ils répandent à flots les adieux. On se réjouit involontairement rien qu'à les voir s'en aller si gaiement.

D'autres, au contraire, sont soucieux, agités. Ils pensent deux jours à l'avance à faire leurs malles et prévoient qu'ils oublierout le principal.

En effet, au dernier moment, tous les malheurs leur arrivent à la fois : la femme décharge sur le mari la colère qu'elle ressent contre la couturière infidèle ; le bébé fait une dent • la bonne casse l'enfant chéri de la mère, et tandis qu'on l'envoie raccommoder, l'aîné saute par la fenêtre sur la tête d'un passant qui souffre d'une calvitie avancée ; le cocher retarde, le porte-monnaie ne se retrouve plus, les clefs s'égarent, les têtes se troublent.

Le voyageur heureux trouve chaque fois des amis et même des femmes charmantes qui l'attendent à la gare ou au hateau, pour lui serrer la main, tant on est convaincu qu'il survient toujours quelque chose d'amusant là où il est. Sur la route, il ne rencontre que des figures de connaissance, que des débiteurs qui le cherchent pour le payer, que de vieux amis qui le retrouvent pour le presser sur leur cœur ; il part invariablement le même jour que les gens les plus agréables, le lendemain des fêtes, la veille des accidents.

Au retour, il ne se lasse pas de raconter son voyage. Durant le court trajet, il lui est arrivé plus d'aventures que durant une traversée sur l'océan ou un séjour prolongé en Californie. Il a prévenu des accidents, sauvé un homme qui allait se noyer, apaisé une querelle qui menaçait de dégénérer en rixe et placé un coup de poing admirable sur la tête d'un fâcheux.

Puis, il s'est lié avec un ambassadeur à Washington, qui lui a communiqué les dépêches de son gouvernement, et avec un banquier de la Xouvelle-Orléans, qui lui a fait des offres de service. Du reste, tous les employés le connaissent à bord : il voyage si souvent. On lui réserve la meilleure chambre ; à table, on le place près de la plus jolie femme.

Aussi, quand on le voit s'embarquer, tous les habitués du quai, tous les familiers de la compagnie du Richelieu se disent : On s'amusera à bord ce soir. Et tous ceux que des affaires pressantes ne retiennent pas en ville, le suivent au moins jusqu'aux Trois-Eivières.

Son passage est signalé d'avance chez Farmer, et le bateau n'a pas dépassé Eatiscan que déjà on y trinque en son honneur. Il parait du reste qu'un verre chez Farmer vaut le voyage. De plus, il y a toujours, dans le salon de cet hôtel hospitalier, un touriste qui joue du piano en attendant le vapeur. Le signe particulier des Trois-Eivières, c'est qu'on y trouve toute l'année un piano qui remue. On n'y est jamais privé complètement de musique. C'est là que les chanteurs en peine viennent donner leur dernier concert. L'hiver, on joue du piano pour se réchauffer ; l'été, pour se rafraîchir.

E est rare que le plaisir qu'on a éprouvé aux Trois-Eivières ninspire pas l'envie de voir Sorel. Même à trois heures du matin, il y a encore des gens qui y attendent le bateau, et on y trouve facilement avec qui trinquer.

Et quand on a veillé jusqu'à Sorel, il est vraiment trop tard pour se coucher : on attend Montréal pour dormir.

Mais je reprends le chemin de la campagne.

Je dois avouer que le trajet .n'offrit aucun incident remarquable. Le Grand Tronc suspend, l'été, la série de ses déraillements, pour les reprendre l'hiver. C'est une faveur que l'on fait aux étrangers. On ne veut pas violer à leur égard les lois

162 A LA CAMPAGXE

de .l'hospitalité, ni causer des pertes aux assurances sur la vie. Puissent les Américains rendre la politesse à nos compatriote.? qui voyagent aux Etats-Unis ! H. n'y faudrait pas trop compter cependant ; en général, nos voisins manquent de bons procédés internationaux. Le cabinet de Washington tutoie les cabinets européens, et les plus petits états de l'Union traitent les grandes puissances comme des camarades.

Les bateaux et les trains sont remplis de Yankees, de ce temps-ci. Le train qui me portait en avait sa bonne part. Je les ai vus là tels qu'ils sont toujours en voyage. Ils lisent le New York Herald, achètent des fruits à chaque station et interrogent les gens en mettant les pieds, par un geste familier de la botte, sur les rebords des sièges, à la hauteur des oreilles de leurs interlocuteurs. Us veulent se rendre compte de tout et rien ne leur échappe.

Deux d'entre eux, qui s'étaient assis dans mon voisinage, étaient fort intrigués par la présence insolite d'un poêle dans un coin du char.

On a peut-être remarqué que la Compagnie du Grand Tronc, justement soucieuse d'épargner à ses employés les grands travaux, ne fait pas démonter au printemps les poêles des chars. Ils sont tout prêts pour l'automne et passent l'été à rappeler au voyageur, enclin à se plaindre de la chaleur et de la poussière, les rigueurs de3 hivers et l'inconvénient des frimas.

Mais ces considérations philosophiques échappaient à nos deux Américains, qui, de temps à autre, jetaient des regards inquiets vers ce représentant légèrement rouillé d'une autre saison. Chaque fois que le conducteur du train passait, ils le suivaient des yeux avec une anxieuse curiosité pour voir s'il n'allait pas par hasard allumer le feu. Us ne pouvaient rester longtemps sous ce doute poignant. La lumière tardant à se faire sur ce mystère, ils interrogèrent un de leurs voisins.

C'était un ami de la compagnie, et l'excuse n'était pas facile à trouver :

— Je conçois, dit-il, que ce poêle vous paraisse hors de saison. Vous ne connaissez pas les caprices de notre climat. Si on ne laissait pas les poêles montés tout l'été pour tenir le froid en respect, il gèlerait au mois de juillet !

Les deux Américains se hâtèrent d'inscrire cette curieuse particularité sur leurs carnets de voyage. Xous la retrouveverons dans quelqu'ouvrage sur le Canada.

Cela m'incline à penser que le Grand Tronc, nonobstant le surcroît de frais que l'opération pourrait lui causer, ferait bien de démonter ses poêles le printemps. Peut-être ont-ils l'effet d'induire les voyageurs en erreur sur notre climat et d'éloigner l'immigration de nos terres incultes !

La nature est charmante en ce moment. Lien n'égale la richesse des champs, l'éclat de la verdure. Seulement, on aperçoit par fois dans le paysage ded orateurs électoraux qui en gâtent l'effet. Il est permis de préférer le chant des oiseaux aux allocutions sur le tarif.

Tout le monde n'est pas de cette opinion cependant, et la foule se presse volontiers autour des oracles qui lui divulguent les secrets de la politique et l'initient aux sombres mystères de l'impôt.

Ce qui est intéressant à observer, à écouter, ce n'est pas l'orateur — qui en entend un, les entend à peu près tous — c'est l'auditeur défiant ou bénévole.

L'auditeur défiant écoute, les poings fermés, comme s'il voulait repousser par la force les arguments qu'on lui présente, les raisonnements qui défilent devant lui au son d'une voix enrouée par un exercice oratoire trop prolongé.

L'auditeur bénévole écoute, la bouche ouverte, avalant avec

conviction toutes les paroles qu'on lui verse ou qui flottent dans l'air.

J'assistais, l'autre jour, à un bout de représentation électorale et j'avais près de moi deux électeurs du genre bénévole. Chaque fois que l'on parlait de la dette publique, ils bondissaient et, se poussant du coude, murmuraient : " C'est nous qui paierons ça !"

A mesure que l'orateur libéral parlait, leur admiration croissait. Le tribun en était au chapitre des Anglais ; il parlait de Sir John A. MacDonald, de M. Eose, de M. Mackenzie (de Lambton). Un des deux électenrs n'y tint plus et, donnant un violent coup de coude à son voisin, il s'écria :

— Hein ! Comme il sait bien leurs noms à tous !

Le mot de la fin m'arrive de Paris : il n'en est pas plus mauvais pour cela.

Un petit parisien, dont la mère est née à Montréal, visitait l'Exposition. On lui demanda ce que produisait le Canada :

— Des pommes et des bonnes mères, — dit-il.

PAU LETTEES.

Québec, 15 août 1867,

Je vois tous les matins passer sous les fenêtres de mon bureau une foule de gens, le nez dans les lettres qu'ils viennent de retirer de la poste. Avec un peu de bonne volonté, il est facile de deviner le sujet, heureux ou malheureux, de la correspondance de chacun. Cela se lit sur la figure.

Le négociant à qui l'on apprend la faillite d'un débiteur, jette invariablement l'enveloppe sous les pieds des passants et descend, la lettre à la main, l'antique escalier, sans saluer personne. Il a hâte d'arriver à son bureau pour voir exactement combien il perd et choisir celui de ses commis sur lequel il fera tomber sa colère.

L'hommes d'affaires, à qui l'on annonce une bonne nouvelle, un paiement inattendu, est le plus heureux et le plus sympathique des hommes. Il arrête tout le monde au passage et s'informe des affaires de ses interlocuteurs pour avoir occasion de parler des siennes.

— L'argent vient tout seul, dit-il, sans se faire annoncer.

Des gens qui ne valaient pas plus qu'une action dans les mines, paient comme si c'était pour eux un plaisir. C'est à croire qu'il y a de l'or dans tous les ruisseaux à la campagne.

L'amoureux se révèle à son air mystérieux et concentré. Il a peur que son émotion et le papier rose de la lettre qu'il vient de recevoir, ne le trahissent. Il étouffe l'émotion avec peine et met la lettre avec précaution dans son portefeuille, vis-à-vis de son cœur. Puis, le voilà à chercher une réponse ; il regarde les passants dans les yeux sans les voir et fredonne en plein jour une barcarolle.

Le veuf ressemble à l'amoureux, à ce détail près qu'il n'est pas fâché de laisser apercevoir qu'on lui écrit sur du papier rose. Cela le pose en jeune homme, en habitué du cœur féminin.

Il ne faut pas oublier le candidat qui reçoit une réquisition dont chaque signature lui coûte le prix, et dans laquelle on lui déclare en termes formels que le comté de X. meurt d'envie de l'avoir pour député. Il aborde les gens en disant :

— Devinez ce qui m'arrive ? Yoici le comté de X. qui veut à toute force m'envoyer en Chambre. Ces gens-là se figurent qu'on n'a point autre chose à faire que de s'occuper des intérêts publics. Je vais leur répondre tout net que, s'ils jugent ma présence en Parlement absolument nécessaire, ils n'ont qu'à m'élire par acclamation. Je verrai ensuite ce que je puis faire pour eux.

Il y a encore le solliciteur qui cache au fond de son chapeau une grande lettre officielle ainsi conçue :

Monsieur : — J'ai reçu instruction de l'honorable Ministre des Travaux Publics d'accuser réception de votre lettre en d#te du 13.

J'ai l'honneur d'être etc.

Il aborde ses amis en souriant :

— Le gouvernement, dit-il, m'offre une place. Mais je ne

crois pas que je l'accepte. Mon petit commerce va bien et je ne vois pas trop pourquoi je l'abandonnerais.

— Cependant, répondent les amis, une place au gouvernement, c'est plus sûr. Votre petit commerce peut manquer ; il y a de mauvaises années !

— Impossible, le gouvernement fera banqueroute avant moi. Mais comme de raison, si les ministres me disent qu'ils ont besoin de mon concours pour mettre en. opération la nouvelle machine constitutionnelle, il faudra bien que je fasse mon sacrifice.

Avec quelques-unes de ces lettres entrevues, devinées, on pourrait faire une chronique. Essayons.

Lettre de M. B., candidat, à M. H., agent-général pour les élections.

"J'ai reçu, mon cher ami, la réquisition signée de deux

cent trois électeurs de la paroisse de St , que vous m'avez

expédiée par la dernière malle. C'est un beau résultat et je ne m'attendais pas que nous pourrions l'atteindre si vite. Comme je vous l'ai dit à votre départ, mon oncle Irénée a laissé de mauvais souvenirs dans cette paroisse. Médecin pratiquant durant trente ans, on a fini par découvrir qu'il tuait ses malades à bout portant et que ceux qui en réchappaient ne devaient leur salut qu'à la vigueur de leur constitution, victorieuse à la fois du mal et des remèdes pires que le mal. Le jour de cette funeste découverte, dans toutes les familles, on lui a réclamé des parents, qu'après tout il ne pouvait rendre. Il ne trouvait qu'une chose à dire pour sa défense ; il jurait que, sans ses soins, ils seraient morts tout de même. Ce qui l'a sauvé, c'est que ceux qui avaient hérité lui serraient, en secret, la main, avec une reconnaissance muette, et le protégeaient sans faire semblant de rien.

Il A'ous a fallu Lien de l'habileté pour empêcher ces fâcheux souvenirs de retomber sur moi. J'ai hâte de voir le compte des frais ; il doit être dodu. Vous avez bien fait de graisser la patte du notaire G. ; c'est la plus mauvaise langue de l'endroit. Quand il commence sur le compte de quelqu'un, il ne finit plus. Tous les matins il y a du neuf; il découvre <;a en dormant. Or, il connaît tous les méfaits de mon oncle qui lui a tué son père en quatre heures d'un traitement qui aurait couché à terre un géant. Il nous aurait fait un mal incalculable. Si cher donc que vous l'avez payé, c'est encore une économie.

Vous allez maintenant entamer la paroisse de V. ; il faut commencer par les morceaux les plus durs. Je connais bien ce hameau, où j'allais passer mes vacances, étant écolier, chez une vieille cousine de ma mère. J'ai souvent joué et même fait le coup de poing, sur la place devant l'église, avec les gamins qui vont devenir mes électeurs. Il y en avait qui tapaient dur. Ils jouissaient auprès de leurs camarades, d'un grand crédit, qu'ils ont dû conserver. Il faudra que je m'efforce de les reconnaître. Il n'y a rien qui flatte les gens comme ça : " Tiens, c'est toi ! ta figure n'a pas changé. Tu me fais songer à la petite Madeleine qui te trouvait si beau et qui m'appelait époitriné?"

Dans mon premier discours, je jouerai un air sentimental sur cette corde ; en attendant, faites-la vibrer.

Il paraît qu'il y a deux grandes influences à Y. : le Dr. Joseph Boisée, qui vide- son flacon de gin tous les jours, et M. Léon Serveille, le marchand, dont la femme rêve d'aller demeurer en ville.

C'est par sa bouteille de gin qu'il faut prendre le docteur et par sa femme qu'il faut gagner Serveille.

Faites entendre au premier que j'ai une cave de premier ordre et qu'il n'en sort jamais que du vin de la meilleure qualité ; que je tiens table ouverte pour mes amis et que mon

habitude est d'envoyer de temps à autre une caisse d'eau-devie à mes intimes. Cela lui mettra l'eau à la bouche.

Insinuez à Madame Serveille que nous l'inviterons à venir passer une partie de la session dans la capitale ; que nous la conduirons aux bals des ministres et aux dîners du Gouverneur ; et elle ne laissera de repos à son mari que lorsque j'aurai été élu.

Eeste la question du double mandat. Tous direz aux électeurs de Y. que les électeurs de St. *** veulent à tout prix que j'aille aux deux chambres, comme vous avez fait croire au bon peuple de St. *** que le peuple de V. ne consentirait jamais à ne me laisser accepter qu'un seul mandat. Le notaire G., le Dr. Boisée et le marchand Serveille aidant, la paroisse de V. ne voudra pas refuser d'acquiescer au désir de la paroisse de St. ***, ni la paroisse de V. refuser de se rendre au vœu de la paroisse de St. ***

Et tout ira bien.

Votre dévoué,

(autre lettre.)

Mademoiselle Marie 0. à Mademoiselle R. à Cacouna.

Il n'y a plus personne en ville depuis que tu es partie. On te soupçonne violemment d'avoir enlevé les quelques jeunes gens qui nous restaient. Begarde bien dans ta malle pour voir si tu n'en as pas emporté deux ou trois par mégarde.

Avant-hier cependant, j'ai rencontré le beau X Il s'est

excusé d'être encore en ville. Il rougissait en m'avouant qu'il avait remis jusqu'aujourd'hui son départ pour la campagne. Pour rien au monde, il n'aurait voulu se montrer sur la plateforme.

Quand il n'y a pas de jeunes gens en ville, qu'est-ce qu'une

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jeune fille à une avûi i toi qu'il faut que

je demande des nouvelles. Dis-moi Lien vite que tu vas te marier à ton retour ; cela me fournira un sujet de réflexions pour mes Si j'étais mariée, mon plaisir serait de

marier les autres ; j'emploierais mon jeune époux à chercher, parmi ses connaissances, des maris pour mes amies.

I »;i ne rencontre que des veufs sur la Plateforme ; encore, pas des veufs pour tout de bon. Leurs femmes ressusciteront au mois de septembre.

On nous promet pour la semaine prochaine un m : qui fera flotter dans l'air une tête humaine. J'ai hâte de voir ça. de serais curieuse de savoir où cette tête va se poser lorsqu'elle est lasse de se promener ainsi dans les serais encore plus curieuse de connaître l'homme qui prête ainsi sa tête au magicien.

Pourvu que cette tête si bien douée ne soit pas parmi les effets du magicien qui viennent de brûler ! Ça ne doit pas être facile à remplacer !

En attendant le magicien, on nous fait de temps à. autre le vacarme dans les rues avec le télégraphe d'alarme. Il parait que ce curieux instrument ne joue que les soirs où il n'y a pas d'incendie.

Xous avons des feux comme à l'ordinaire. Un jeune voyageur autrichien, dont j'ai fait la connaissance l'autre jour, me disait qu'il n'avait jamais vu d'incendie. Je lui ai dit que s'il voulait bien prolonger son séjour dans nos murs, il ne tarderait pas à perdre sa douce ignorance à ce sujet. Il a été servi à souhait ; il y en a eu deux : l'un ici, l'autre à Lévis.

Je ne sais pas si c'est mon voyageur autrichien qui a mis le feu pour ne pas partir sans avoir assisté au spectacle qui piquait sa curiosité. Dans tous les cas, je suis bien sûre qu'il a été mis, car on ne me fera jamais croire que le feu prend >i

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souvent tout seul à Québec. Il y aurait donc un feu fait exprès pour notre ville.

Envoie-nous de l'air frais. Je paierai le port.

Bien à toi,

Marie.

A une autre chronique d'autres lettres.

Québec, 2 mars 1868.

Le Bas-Canada est heureux : il méritait bien de l'être.

La Législature que le peuple nous a donnée, par la grâce du parti conservateur, a répondu à nos désirs et dépassé nos espérances. Xous l'avions rêvée douce et pure, accomplissant avec une fidélité modeste ses devoirs d'épouse d'un peuple qui compte sur l'agriculture pour vivre et sur la colonisation pour s'enrichir, sa tâche de mère d'une jeune génération, dont le seul espoir de fortune jusqu'ici est la "bourse de cinquante piastres attachée au certificat de première classe à l'école militaire. Le petit ménage devait habiter une chaumière, sur les bords du St. -Laurent, près du rivage où M. Chauveau trouva CJiarles Guêrin, dans le creux d'un rocher, un beau soir d'été.

On prenait plaisir à se figurer la jeune épouse, sage, modeste en ses goûts, n'allant guère dans le monde et ne songeant qu'à tenir bien propret son petit logis. Et, cependant, l'on craignait fort que le mari ue fût point en état de suffixe

à ces frais, encore moins de faire les dépenses nécessaires pour figurer, à son rang, dans les réceptions et les solennités de la Confédération.

Ce grand gaillard de I Tant-Canada, qni aime à montrer sa mâle beauté et à faire sonner haut son gousset bien garni, nous regardait d'un air fort méprisant et tenait sur notre compte des propos odieux :

— Ce petit peuple Québeccpiois, disait-il, épousera quelque laideron sans dot, une fille bossue ou muette. Avec sa courte taille, ses modiques ressources, son fort accent normand, et l'infirmité que lui a laissée sa chute du haut des remparts de Québec en 1759, quelle jeune personne un peu bien voudrait de lui 1 Les bonnes danseuses politiques iront à Ottawa. On ne verra dans les salons du parlement de Québec que celles qui, d'ordinaire, faisaient tapisserie, et le clergé romain ne leur permettra pas de danser autre chose que le quadrille.

Un tour de valse serait un acte d'opposition, un pas de non-confiance.

— Je vois ce qui va arriver, continuait le grand gaillard. en retroussant son épaisse moustache. Ces bons Canadiensfrançais s'apercevront promptement que cela ne va pas ; ils se demanderont comment il se fait qu'il n'y a jamais d'argent en caisse depuis que je n'y dépose plus mes fonds. Le Bas- Canada se couchera pendant quelque temps sans souper, en regrettant le temps où nous prenions nos repas ensemble. On se lasse de ce régime ; et un soir que la faim le pressera, il mettra sous clé son amour-propre et viendra frapper à ma porte.

Ainsi pensait, ainsi parlait le Haut-Canada, lorsque, le premier juillet dernier, nous nous séparâmes, l'œil sec, près de la chute des Chaudières.

C'était par un beau jour, le soleil oui montai* radieux à

l'hori irait à la fois les sommets des deux provinces

et leurs .■ rts coteaux. Ses rayon?, traversant l'espace, tiraient tout à coup de l'ombre le Nouveau-Brunswick et illuminaient le tombeau de la vieille Acadie. Pâles et décolorés, ils allaient mourir dans les plaines de la Nouvelle-Ecosse, où Howe reverdissait tout à coup, tandis que Tùpper tombait fané avant l'heure.

Le Haut-Canada nous regarda longtemps nous éloigner. Peut-être songeait-il, involontairement, au temps où nous nous sommes rencontrés pour la première fois et où nos grands parents, sévères et cruels en apparence, mais au fond plus sages et plus prévoyants que leurs enfants mutiné-, nous unirent malgré nous.

Xous étions riches alors, pour ce temps-là du moins. Notre conjoint, s'il avait plus que nous l'entente des affaires, n'apportait dans la société que des dettes et un crédit si mauvais, qu'avec toute l'aide qu'on en pouvait tirer, on n'aurait pas racheté la garde-robe de "VVm. Lyons Mackenzie, qui ne passait pas cependant pour se vêtir avec luxe. Cela ne nous a pas empêchés de faire fortune ensemble ) mais il n'en est pas moins vrai de dire que sans la monnaie de cuivre frappée à l'effigie de nos habitants, que l'on dédaigna bientôt, comme aujourd'hui l'on dédaigne les trente smts, M. Merritt serait mort avant d'avoir vu le canal Welland couler au bord de son jardin.

Dans l'instant qui a suivi la séparation, le Haut-Canada a-t-il songé à tout cela? Il n'a point coutume de se lai- ■ aller aux accès de sensibilité. Et cependant, d'instinct, il sentait que nous étions le compagnon, l'ami qu'il lui avait fallu pour traverser, sain et sauf, des moments difficiles. Que de fois ne l'avons-nous pas empêché de se rompre le cou, en nous opposant ;\ des entreprises téméraires, à de scabreuses imitations du savoir-faire américain? Xous avons adouci les

derniers jours de la carrière publique de M. Baldwinj nous avons creusé la fosse où dort M. Brown.

Quoi qu'il en soit, à peine notre ancien compagnon nous eût-il perdu de vue, le jour de l'avènement de la Confédération, qu'il se mit à faire des gorges chaudes sur notre compte et à tenir les propos si blessants rapportés plus haut.

C'est sous l'impression de ces fâcheux pronostics, en proie à des doutes cruels, que nous avançant, comme c'était notre devoir, jusqu'au seuil du régime fédéral, nous attendîmes avec émotion l'apparition de la nouvelle Législature qui allait être, durant quatre ans, notre compagne, et de laquelle dépendrait, en si grande partie, notre bonheur, notre repos.

Quelle n'a pas été notre surprise, notre joie, lorsqu'au lieu de l'humble créature, de la pâle jeune fille, que l'on nous avait annoncée, nous avons vu entrer, au bras du gouvernement, une fort belle personne qui, comme distinction, élégance et bonne tenue, ne le cédait en rien à la grande dame fédérale d'Ottawa, ni à la noble veuve qui fut autrefois la plus tendre moitié du Canada-Uni !

Sa physionomie, jeune et fraiche, avait, du reste, ainsi qu'il était naturel de le prévoir, bien des traits de ressemblance avec celle de ses aînées ; mais on remarquait eu elle quelque chose de plus avenant.

De suite, tout le monde fut touché, séduit. Tous ces hommes politiques blasés, ces journalistes sceptiques qui étaient là tombèrent amoureux. Les plus autorisés déclarèrent que, de leur vie, ils n'avaient vu de personne aussi accomplie.

La session n'a été qu'une longue scène d'amour.

Le Haut-Canada a été fort étonné d'apprendre que nous étions si bien mariés et si heureux. Cela ne durera pas.

disait-il. Mais voyant que cela durerait toujours, il entra dans une grande colère. Ce qui contribuait beaucoup à le mettre en cet état, c'est qu'il n'était pas lui-même très-content de son sort. Agacé par une épouse fort acariâtre, il ne goûtait guère aucun des plaisirs qu'il s'était promis pour l'époque où il serait enfin séparé de nous.

C'est alors que notre rival vexé fit courir le bruit, qu'à Québec, Ton passait le temps à s'aimer.

Hier, j'ai assisté aux Adieux de Font linebleau, et j'en suis encore tout ému.

Vous avez vu, sans doute, dans la salle à dîner de quelque auberge, au Bout de Vile ou à Lanoraie, une ancienne gravure enfumée, représentant Napoléon se jetant au cou d'un vieux brave tout en larmes, dans la cour de ce cbâteau célèbre. Mille héros contemplent ce spectacle avec un attendrissement qui se sent, nonobstant le peu d'art du graveur ; et le mouchoir du grand Empereur sort de la poche de son paletot, comme pour indiquer que, lui aussi, il est à la veille de verser un pleur.

Le gouvernement se séparant de sa fidèle Législature, m'a rappelé cette gravure glorieuse.

Au lieu de vétérans, ici c'étaient de jeunes soldats terminant leur première campagne et s'éloignant à regret des chefs qui les ont conduits au feu. Les pleurs n'en étaient que plus sincères. Eien n'est cher à un député comme le ministère qui a reçu son premier vote, entendu ses premiers discours. Il n'oublie jamais la figure qui lui a souri lorsqu'il s'est levé pour dire d'une voix affaiblie par l'improvisation : Monsieur l'Orateur. Il la revoit encore au dernier moment de sa carrière publique.

Plus d'un député aurait aimé à faire durer la session toute l'année. De temps à autre, chacun aurait adressé à ses élec-

teurs, inquiets de ne le point voir revenir, des d ùnsi

conçues :

— Etat de la province toujours très-grave. Impossible de quitter M. Dunkin.

Le gouvernement, lui aussi, était vivement ému, comme le Xapoléon de la gravure. Le discours de clôture qu'il a porté à ses yeux le dit assez. Il ne se lassait pas de contempler les figures déjà martiales, les allures déjà parlementaires, des jeunes soldats avec qui il a fait sa première campagne.

— Sans vous, a-t-il dit aux députés, sans vous, je vais me trouver bien seul !

Après les adieux officiels, il y a eu les adieux officieux. Le gouvernement, a voulu aller reconduire la Législature jusqu'à la gare de Lé vis. Là, on a retardé le départ du traiu, pour laisser aux amants le temps de se dire encore une fois leur tendre secret. Puis, le cri impitoyable de la locomotive a retenti, et la députation a disparu au loin dans un nuage de fumé ■.

Québec, 7 mars 1868.

Eu relisant ma dernière Causerie, — car je ne suis pas comme Provencher, je me relis quelquefois imprimé, lorsque j'écris chez les autres, — il m'a semblé que je n'étais pas, mercredi dernier, d'une gaieté folle. On venait sans doute m'appeler, en quelque feuille ennemie, notre spiritw I frère. Fuyant devant cette injure cruelle, implacable, qui me poursuit en tous lieux et me relance jusqu'au sein de rùves d'ambition, j'aurais voulu mériter, sur le champ, le surnom d'homme grave. Car, voyez-vous, la chimère que je caresse en secret maintenant, c'est qu'on ne m'aborde plus le sourire aux lèvres, c'est que la folle jeunesse s'incline avec un respect ému devant mon front chauve.

Et pourquoi pas ? Il y a des ancêtres, dont les portraits surannés ornent les greniers, qui furent de leur temps ni meilleurs, ni pires que vous et moi. Us dînaient mieux, ils riaient bien, ils n'étaient pas sans quelque faiblesse de cœur. S'ils descendaient de leurs cadres, ils seraient moins étonnés

et choqués de se voir au grenier que d'entendre en quels ternies faux et solennels l'on parle d'eux. A notre tour, nous passerons aïeux ; et, dans le siècle prochain, nos neveux, toujours un peu sots, diront que nos moindres articles étaient des chefs-d'œuvre et que notre vie n'a été qu'un long sacrifice à la patrie, à raison de six piastres d'abonnement par an.

Il est certain que dans notre aimable patiie, c'est la gravité qui fait le succès. L'homme qui ne rit jamais arrive à tout. Puisqu'il ne se déride en aucune occasion, il faut qu'il soit constamment occupé de hautes pensées. Xous voyons son corps droit et roide, mais son esprit erre dans les cieux : c'est sûr. Il se contient ici-bas, afin de causer à loisir avec les astres.

Si les morts pouvaient prendre part à nos luttes de chaque jour, ils l'emporteraient aisément sur les vivants, à cause de leur air lugubre.

Condamnés par état au sérieux perpétuel, ils en imposeraient à la foule et écraseraient leurs rivaux. On se dirait que, retirés chaque soir dans les tombeaux, ils y approfondissent les questions. Sortant de leur retraite, au petit jour, ils gagneraient sans obstacle les hauteurs. Les populations viendraient admirer leur majestueux silence. Tout céderait devant eux. S'il est déjà difficile de se mesurer avec les gens qui ne s'expriment que par monosyllabes, comment lutterait-on avec ceux qui ne parleraient pas 1

Aussi, la plus sûre manière d'arriver est-elle de faire le mort.

Vous vous tenez dans un coin, ne bougeant que le moins possible, la vue fixe, quelques mèches de cheveux jetées sur la tempe : tous ceux qui passent vous remarquent.

— A quoi peut-il bien penser ? se dit-on.

Personne ne met en doute que vous ne pensiez à quelque chose ; c'est le point important.

— Voilà un garçon sérieux, dit Prudhomme.

SPIRITUEL COXFKËRE 181

— Un homme de tête, reprend Calino.

Votre attitude muette continue à faire son effet et, un jour, dans une réunion de magistrats et de députés, un vieillard qui, avant de mourir, veut trouver un gendre, s'écrie :

— C'est un jeune homme de talent.

Votre réputation est faite ; votre fortune va l'être.

Le jour où le vieillard aura besoin d'un second lui-même, il viendra vous tirer de votre coin. Vous ferez mine de résister, sous prétexte que le bruit vous importune ; puis, vous vous résignerez à hériter du bonhomme.

Règle générale : quand un jeune homme possède ni le don de la parole, ni l'art d'écrire, ni aucun savoir, ni aucun talent, on proclame qu'il a du jugement et surtout du tact. Ces deux qualité?, timides de leur nature, ne se produisent, paraît-il, qu'en l'absence des autres. Elles aiment l'ombre et le silence ; elles flottent dans le vide.

C'est d'abord pour consoler les parents affligés, que l'on dote de ces qualités précieuses les fruits secs. Mais avec le temps et bien administré, ce petit bien est la source d'une grande et belle fortune. Celui qui en est l'heureux possesseur peut commettre impunément toutes les sottises, l'étiquette : tact et jugement, lui reste attachée au front. On la gravera sur son tombeau de marbre.

Dans le clergé, on a une autre expression pour pallier les faiblesses intellectuelles. Quand un bon curé n'a pas la parole en bouche et qu'il n'a point de savoir de reste, on dit que c'est un bon administrateur.

Cela le classe parmi ses confrères. Il a sa spécialité. On le nomme curé des paroisses dont la moralité est parfaite, mais dont les finances sont embarrassées. Il conserve les âmes en bon état et rétablit les affaires de la fabrique.

Voilà pourquoi je ne tiens pas du tout à ce qu'on m'appelle spirituel confrère. La première fois que je m'entendis nommer ainsi, je ne vous dissimulerai pas que cela me mit en

182 SFRÈBE

s; et même je continuai, durant quelque ; pren-

dre plaisir à cet éloge pei

Le réveil fut cruel. Un homme grave qui s'intéressait à mon avenir, me prit à part.

— Savez-vous ce que l'on dit de vous ? me demanda-t-il.

— Oui, non, peut-être ; dites toujours.

— Vous ne vous pas de rua franchise !

— Comment donc ! allez.

— Eh bien ! l'on dit que vous n'avez pas de jugement/

•Je ne m'attendais pas à recevoir un coup aussi rude, une sure dont je compris de suite toute la gravité. En un instant, je vis pourquoi je n'avais pas de rentes, pourquoi je ne suis pas député, pourquoi ce vieux coquin de X... ne s'abonne pas à mou journal, pourquoi enfin je serai toujours suspect aux sots !

Depuis lors, je n'aime pas que l'on m'appelle spirituel confrère, et vous m'obligeriez, mon cher rédacteur, en ne me donnant ce petit nom d'amitié, qui m'a déjà fait trop de mal, que dans la plus secrète intimité. Si même j'avais quelque chose à demander à mou confrère V., qui a du. jugement, et à mon autre confrère X.. qui a du tact, ce serait de me traiter parfois de h<>n administrateur.

Je leur rendrais cela sous la forme qui leur paraîtrait la plus agréable.

La session et le carnaval se sont donné la main pour nous quitter en même temps ; et, dans quelques jours, tous les ministres locaux seront partis. Tout nous manque à la fois : plus de bals, pas de séance, aucune nomination. Les jolies femmes jeûnent, les députés sont retirés au logis électoral, le gouvernement chôme et l'État s'endort. C'est à faire ronfler un journaliste en plein article.

Ce coin de la ville, naguère si animé, qui -.'étend île l'édi-

SPIRITUEL COXFRÈRE 183

du parlement au Journal de Québec, du Journal de Qi a la Poste, et de la Poste à YEvénement, est redevenu calme. Vers le milieu du jour, à peine voit-on un employé publie franchir lentement le seuil du palais législatif, et un abonné entrer à YEvénement.

Ceux qui ont l'oreille Une peuvent encore entendre cependant le vague murmure, de plus en plus faible, des discours de la session qui s'écoulent vers la postérité. On ne distingue plus les accents : les A'oix de MM. Cauclion et Bellingham s'unissent et se confondent, et le torrent, poussé par le souffle du député Je Terrebonne, grossi des imprécations du député de Laval, se précipite et s'engouffre au loin.

Les avis sont partagés. On ne sait pas si : q a été

plus gaie que le carnaval, ou le carnaval plus gai que la ion.

On a remarqué que les habitués de la tribune de l'Orateur

nt, en général, plus jeunes, sinon plus jolies, que sous

l'ancien régime. Vu du côté de M. Dunkin, le gouvernement

n'avait pourtant pas l'air d'un bel adolescent dans l'ardeur

de la victoire.

Ce qu'il y a de certain, c'est que la session a été moins ora- -e que le carnaval; c'est que le monde des salons a été plus agité par la question des préséances que la Chambre par les motions de non-confiance.

Il s'agissait de savoir qui, de madame la présidente du Sénat, de madame la présidente de la Cour d'Appel, ou de madame la présidente du Conseil des ministres provinciaux, aurait le pas sur les autres.

Chaque cause avait ses partisans parmi les hommes, ses adversaires parmi les femmes. On criblait de traits les prétentions opposées à celles que l'on soutenait, ("'était une guerre à mort, sans paix ni trêve.

On juge de l'embarras du maitre de la maison qui réunis- - a Ions les trois parties belligérante-. Durant toute

la soirée, il donnait des espérances à chaque opinion, il s'efforçait par des préférences d'une nuance délicate, presqu'imperceptible, de faire sentir la vivacité de son regret de ne pouvoir suivre son propre sentiment, et d'adoucir par là le coup qu'il allait être obligé de porter.

On recevait froidement ses avances ; on lui demandait des gages sérieux, positifs.

Cependant, l'heure fatale du souper sonnait.

Le maître de la maison se dirigeait à pas lents vers la dame qui lui semblait, en toute sincérité, avoir droit aux honneurs de la soirée. Aussitôt qu'il était trop engagé pour reculer et qu'il devenait évident que son choix était fait, les autres dames quittaient le salon, et leurs partisans, sous un prétexte ou sous un autre, ne tardaient pas à les suivre.

Les bals finissaient, au souper, par une catastrophe.

Que faire 1 ne pas donner de bal, allez-vous me dire. C'est bien là le parti extrême qu'on allait prendre, lorsque le mercredi des cendres est survenu et a fait ajourner à l'année prochaine la solution de la question.

Québlc, 17 mars 1868.

Vous nie voyez aujourd'hui triste et abattu ; je promène sur l'horizon un regard voilé, connue si j'espérais qu'un photographe, eu quête de portraits pour album, me saisît en cette attitude rêveuse. Mes confrères m'entourent et m'interrogent. Je trouve à grande peine, dans la tendre affection que je leur porte, la force de répondre à leurs questions.

— Vos abonnés vous quittent peut-être, insinue doucement l'un d'eux.

Je lui lance un regard furieux.

— Mon cher, lui dis-je, il ne faut pas plaisanter un éditeur de journal au sujet de ses abonnés. Il n'entend pas badinage à ce propos. Dites-lui qu'il écrit mal, que sa gazette ne vaut pas le papier sur lequel elle s'imprime : il supportera ces injures avec philosophie, pourvu que vous ayez l'air de croire qu'il y a six mille personnes qui paient d'avance le plaisir de le lire.

Pressé de questions, je finis par avouer la cause de mon chagrin.

— Je m'ennuie, leur dis-je, de n'avoir pas, au moins, un chemin de fer à faire construire !

Un cri d'étonnement part de toutes les poitrines.

— Oui, leur dis-je, le plaisir de croiser le fer avec vous, de temps à autre, ne me suffit plus. Il me plairait de doter mon pays d'une nouvelle voie ferrée, pour me délasser la main de la besogne d'écrire. Deux heures sounées, mes articles imprimés, j'irais faire abattre un pan de forêt vierge et dresser, dans l'ombre, une station où les gourmets de la presse viendraient, de temps à autre, souper. Bien supérieur à Tite, qui, s'il eut vécu à notre époque, n'aurait pas même été directeur du chemin de fer (petite vitesse) de l'Industrie, je verrais mes bonnes actions de chaque jour cotées au pair.

Après avoir laissé mes auditeurs se remettre un peu de leur (•motion, je repris d'une voix douce et entraînante à la fois :

— J'aimerais à avoir mon petit million d'acres de terre sur les bords du St. -Maurice, tout comme un autre. Au fait, pourquoi ne nous partagerions-nous pas cette contrée, qui n'est point habitée, mais qui, certes, mérite de l'être ? Qu'attend-on pour la distribuer, par petits morceaux, aux journalistes 1 Que les castors s'y mettent ! Xous écririons moins d'articles, parfois mal sonnants aux oreilles délicates de quelques ministres, si nous avions, chacun, à nous occuper du défrichement de cent mille acres de terres incultes. Xous rentrerions le soir si fatigués, que nous n'aurions que la force d'envoyer à l'imprimerie ces simples mots :

"Bonne nuit, lecteurs; dors, gouvernement, excellent." Ce serait charmant ; nous fonderions un hameau de journalistes, qui, plus tard, deviendrait ime ville où il n'y aurait que des publicistes. Là on naîtrait avec dus idées. On n'aurait qu'à se baisser pour ramasser du talent. L'imagination déploierait en paix ses ailes et s'élèverait, d'un vol égal, jus-

qu'aux cieux ; la fantaisie rirait à toutes les fenêtres, chanterait sur toutes les branches. On verrait partout l'esprit courir, et on ne le saisirait nulle part.

Chacun de nous, en quittant la vallée du St. Maurice pour un monde meilleur, laisserait son nom à un coin de forêt, à un endroit pittoresque. Dans cinquante ans, le voyageur ferait l'a-cen<ion du Mont-Cauchon, descendrait dans les souterrains découverts par Evanturei, pénétrerait jusqu'au fond des grottes cristallisées qu'éclairerait, comme une lampe ardente, la mémoire de Provench-r.

— Vous voyez cet orme superbe, dirait le guide des voya- - dans le St. -Maurice. Eh bien, c'est là que, par un beau soir d'été, Dunn, nonchalamment étendu sur l'herbe, improvisa ce passage sublime qui, inséré plus tard dans le douzième volume d complètes, créa une si vive sensation

dan-; le monde des lettres et attroupe encore les lecteurs.

vaste plaine où l'on voit tantôt une colline verdoyante, tantôt un ravin profond, ici un bouquet d'arbres, là-bas une prairie en fleurs, est l'image fidèle du talent de Carie Tom.

Ce ruisseau qui côtoie les bois en gazouillant, c'est Suite ; ce lac tranquille, que Ton aperçoit sous l'ombrage, berça longtemps Renault ; cette fontaine dont les eaux minérales conservent au parti démocratique le peu de vigueur et de teint qui lui reste, coula en plein Journal de St. -Hyacinthe ; ce torrent qui déborde et s'effondre tout à coup en une chute profonde, emporta un jour Y Union Nationale. Cette chaîne de montagnes, que les* géographes ont appelée tour à tour l'Ordre, la Revue Canadienne et le Nouveau-. ' lève

jusqu'au haut 'les airs, jusque dans les cieux, le nom de Royal.

Mais je n'en finirais pas si j i voulais énumérer tous ] beaux sites qui porteraient avec orgueil les noms déjà célèbres tle m -s confii :

Voilà Les pensées, les rêves qui m'obsédaient, l'autre jour, après avoir lu, dans le Canadien, que notre confrère M. Cauchon avait tenté d'escamoter au gouvernement local et d'emporter, dans le fond de son chapeau, un million et demi d'acres de terres toutes neuves. Cela m'a fait venir l'eau du St. -Maurice à la bouche. Je connais bien peu de publicistes qui refuseraient d'aller passer la belle saison à quarante milles des Trois-Bivières, si l'on ajoutait les revenus d'un chemin de fer, même tout petit, à leurs appointements Ordinaires.

Il faudrait cela pour réhabiliter les chemins de fer dans l'opinion publique. On ne doit pas se dissimuler, qu'en général, ils sont mal vus parmi nous. D'abord, nous craignons toujours qu'ils n'enrichissent quelqu'un ; et ce que l'on aime le moins en notre sage pays, c'est ce qui fait la fortune du voisin. Dès que l'on n'amasse pas d'argent soi-même, on se demande pourquoi les autres en amasseraient ; et d'un commun accord, d'un seul élan, on court sus à l'entreprise, on abat la spéculation qui ose montrer la tête.

Puis, le chemin de fer de l'Industrie ne fascine personne et le Grand-Tronc n'est pas populaire. La plupart de nos concitoyens sont sous l'impression que le pont Victoria a été construit à même les sueurs du peuple. Chaque fois qu'un train du Grand-Tronc déraille, ceux qui ne sont pas dedans crient :

— C'est bien fait ; cela leur apprendra à construire des chemins de fer avec notre argent !

Il y a des gens qui s'étonnent très-sincèrement que l'un fasse payer le prix du passage sur un chemin de fer qui coûte si cher aux actionnaires anglais.

— Il est temps que l'on voyage pour rien, au moins entre Montréal et Québec, s'écrient-ils avec conviction.

Tant il est vrai qu'on ignore encore, en plus d'un quartier, que le Grand-Tronc est un cadeau qui nous est venu d'Angleterre, et que nous avons eu à peine à en payer le fret.

J'ai rencontré, un jour, en Europe, un actionnaire du Grand-Tronc; il portait assez bien son malheur. Il me dit qu'il ne regretterait pas son argent perdu, si je lui assurais que les habitants du pays étaient pénétrés de reconnaissance à l'endroit de leurs bienfaiteurs d'outrc-mer. Je ne crus pas devoir lui enlever cette dernière illusion, qu'il aurait échangée bien volontiers, du reste, pour le moindre dividende payé sur l'heure.

La conversation «animant — nous étions à table, à usantes — il m'offrit ses actions pour un panier de Champagne. Je le remerciai, en lui disant qu'il n'y avait plus de place dans ma malle. Il se paya de cette excuse banale.

La presse aurait bien vite fait revenir l'opinion publique de ses préventions contre les chemins de fer, si elle s'y mettait avec quelque ardeur. Mais il faudrait nous intéresser élans l'opération. Sans cela, nous continuerons à vanter par dessus tout le Phtlodontf du Dr. Tourner.

Québec n'est plus (pie la seconde capitale du royaume. < !'est à Ottawa, maintenant, que l'on fait rôtir les projets de loi. Tous les bons cordons bleus politiques du Canada y sont réunis, et le télégraphe nous transmet, chaque jour, un fort parfum s'échappant de la cuisine parlementaire. Avec le flair d'une ville qui a vu quarante sessions, nous devinons vite si le morceau est cuit à point et si la majorité arrive bientôt au degré de chaleur suffisant pour embraser le budget.

N'importe ! il nous plairait fort de voir les choses de plus près et de rôder, toute la journée, autour des fourneaux de l'Etat. L'air même est nourrissant en ce voisinage, et il peut arriver que, frappé de votre bonne mine, quelque haut personnage vous invite à la table du conseil.

Mes concitoyens québecquois avaient la bien douce habi-

tude de vivre, dormir et souper aux côtés du gouvernement. Chaque année, on sonnait la cloche sur la Plateforme, et aussitôt le parlement paraissait, de l'autre côté de la rive, frais, pimpant, endimanché, plus jeune que jamais. La vieille capitale et le beau parlement flirtaient ensemble.

Nous avons eu, il est vrai, la législature locale ; mais une session d'un mois et demi ne saurait assouvir l'appétit d'une ville, qui consommait des séances de vingt-quatre heures, sans en éprouver la plus légère incommodité.

Nous nous ennuyons de ne plus entendre M. McKenzie. Nous aimions à voir M. Iîvmal. A mon retour d'Ottawa, quelqu'un m'a demandé si M. Tom Fergusson avait vieilli, depuis l'avènement de la confédération.

Après les affaires politiques, le sujet d occupations

est le pont de glace devant la ville.

Les anciens ne B'entendent pas sur la date de son à Les uns prétendent reconnaître, à certains signes, qu'il n'a pas hâte de s'en aller ; les autres pensent, au contraire, qu'il fait ses malles à la sourdine.

On ne sait même pas au juste si, actuellement, il est solide

ou non. La discussion est interdite sur ce point : les privi-

- accordés par la constitution anglaise s'arrêtant au rivage.

Tant que le pont n'est pas parti, il doit être considéré comme le meilleur que nous avons eu. 11 faut le traverser sans manifester aucune inquiétude. Si l'on retournait seulement la tête, on £ nt, changé en Montréalais !

VOYAGE EN EUKOPE.

Quibzc, 30 mais 1863.

Les journaux ont annoncé que Oscar Dunn quittait la rédaction du Courrier de St.-Hyacinthe et partait pour l'Europe.

Je regrette qu'il délaisse ainsi le Courrù r de St.-Hyacinthe,

auquel je commençais à m'intéresser fort ; mais je suis enchanté d'apprendre qu'il va serrer la main à Gérîn, en plein Journal de Paris.

La presse en général et le Courrier de St.-Hyacinthe eu particulier, sentiront l'absence de Dunn. En moins de temps qu'il n'en faut aux autres pour se mettre un peu au courant de la politique, il s'était fait dans nos rangs une place brillante et respectée. Son talent se développait rapidement ; son influence s'affermissait. On voyait déjà poindre son avenir.

Un voyage en Europe ne saurait, cependant, faire de mal à personne, et le talent de Dunn se retrempera au:, vives de l'esprit fran

Je croia avoir lu quelque part que Durm allait en Europe pour rétablir sa santé, épuisée par les grands travaux du journalisme.

J'ignore si la chose vous a frappé ; mais il n'en est pas moins certain que les journaux, en général, lorsqu'ils annoncent le départ d'un de nos compatriotes pour l'Europe, se croient obligés d'ajouter que c'est "pour des raisons de santé ou pour affaires commerciales : comme si l'on ne pouvait franchir l'océan pour autre chose que pour aller prendre les eaux à Vichy ou acheter des soieries à Lyon !

Lorsque je suis allé en Europe, les journaux, amis de ma famille, n'ont pas failli à leur mission. On les vit annoncer à leurs lecteurs, — en quelques mots bien sentis, — que je passais les mers afin de me remettre de la prostration physique, suite cruelle et inévitable des labeurs auxquels je m'étais livré pour passer mes examens d'avocat.

S'il n'est pas trop tard, je démens cette version inexacte. Le fait est que, de longtemps, je n'avais moins étudié et que jamais ma santé n'avait été meilleure.

N'importe, cet entrefilet propagea parmi mes connaissances la fausse nouvelle que j'allais me choisir un tombeau au Père Lachaise. Un quart d'heure avant le départ du vapeur, je vis accourir un de mes anciens camarades de collège.

— Je viens te serrer une dernière fois la main, me dit-il en appuyant involontairement sur dernière fois, et en me regardant de façon à se graver tous mes traits dans la mémoire.

— Comment une dernière fois ! lui dis-je. Xous nous reverrons bientôt, dans un an.

— - Oui, oui ; aussi je ne te dis pas adieu, mais au revoir.

Tous tes amis espèrent croient que tu reverras la terre

natale.

— Mais j'en suis sûr, moi. Sans cela, je ne partirais pas, sois-en bien persuadé.

— Tant mieux alors

Il n'acheva pas ; il se jeta tout en larmes dans mes bras. Je lui offris sur mon sein un abri sûr.

— Remets-toi, lui dis-je. On nous regarde. Mais pourquoi ces pleurs ]

D'un geste muet, il tira de sa poche le journal qui annonçait, en termes de condoléance, que j'allais à Paris chercher la santé que me refusait, — l'auteur ne disait pas pourquoi, — l'air de mon pays.

Je compris tout, et cependant j'éprouvai tout d'abord un léger sentiment de malaise. Mon médecin n'avait-il pas voulu, par cet entrefilet prophétique, préparer ma famille à ma fin prématurée ]

La fortune ne voulut pas me laisser partir avec ce douto dans l'âme.

En prenant congé de moi, l'un de mes amis se pencha àmon oreille et me dit :

— As-tu lu mon article dans le journal de ce matin 1 C'est bien tapé, c'est senti, n'est-ce pas 1 Pour corser la chose et te rendre intéressant, j'ai insinué, à la fin, que tu étais mourant et que tu ne reverrais peut-être pas la rue Notre-Dame.

— Bien entendu, ajouta-t-il, en me tapant sur le ventre, bien entendu, je n'en pense rien.

Lorsque ce n'est pas pour rétablir sa santé que l'on va en Europe, c'est pour régler la question d'Orient ou pour épouser la fille d'un roitelet de Germanie, épris de l'idée de faire sauter sur ses genoux des petits-enfants qui parleront Huron, comme on parle Allemand, de naissance.

On part en caressant l'arrière-pensée de faire sensation en Europe.

Le bel homme se demande ce que penseront de lui les

Parisiennes.

Le jeune abbé se promet de donner quelques cou Mgr. Dupanloup.

Le littérateur veut étonner le vieux monde à l'aide des brillantes productions de notre jeune Muse.

L'avocat déclare qu'il fera remarquer à Berryer et a Jules Favre, qu'ils se préoccupent trop de la forme et que, dans nos tribunaux, on arrive plus vite au fait.

L'homme d'état s'interroge pour savoir au juste ce qu'il ferait à la place de Eouher ou de Disraeli.

Plusieurs parlent de reprocher à la France moderne de ne pas parler, comme nous, la langue du dix-septième siècle.

Xos aveugles parents, nos amis enthousiasmés, nous crient, au moment du départ, en agitant le mouchoir humide des adieux :

— Reviens membre «le l'Académie Française .'

— Ramène-nous une princesse russe !

De la main, on fait un petit signe d'adhésion. I !'es1 entendu.

Durant le voyage, vous emploiyez les longues heures du bord

à se représenter l'accueil qui nous attend de l'autre côté de l'Atlantique.

— Peut-être, se dit-un, que le Paris moderne, le Paris de Napoléon III et de M. Haussman restera indifférent et froid. Mais la vieille France, la France de Racine et de Corneille, tressaillera. La nouvelle de l'arrivée d'un Canadien au Havre se répandra rapidement dans tous les châteaux de la Bretagne et de la Normandie. Les vénérables douairières diront aux marquis, leurs fils, de m'inviter à chasser le cerf sur leurs terres. On me préparera des fêtes; on songera à me retenir au milieu de cette jeunesse française qui a dégénéré, et à laquelle j'infuserais un sang nouveau.

Vous arrivez en France.

— -Je suis du Bas-Canada, dit-on à l'employé, qui vient faire la visite des malles.

L'employé réfléchit un instant et dit d'un ton grave :

— Je n'y vois pas d'inconvénients, pourvu toutefois que vous n'ayez pas de momie dans votre malle.

— Je vous répète que je suis du Cas-Canada et que l'insistance que vous mettez à pénétrer dans mon sac de voyage, indique en vous une absence totale de politesse internationale. Ce n'est pas ainsi que nous avons traité M. de Belvèzc ni M. Rameau.

— Connais pas ces messieurs. Vos clefs, s'il vous plait.

— ■ Je suis mal tombé, se dit-on, cet homme n'aime pas le Bas-Canada. Il est sans doute vexé de voir que, de soixante mille que nous étions à l'époque de. la cession du pays à l'Angleterre, nous sommes maintenant un million.

A bord du convoi, entre le Havre et Paris, on entame la conversation avec son voisin.

— La Pompadour a fait bien du mal à la France et au Canada, dit-on pour engager l'entretien.

— Vous voulez dire Pigolboche, répond le voisin. Il y a quelques années que vous n'êtes venu à Paris, je vois. C'est Thérésa qui règne maintenant

On essaie de parler du Canada à ses autres voisins. Il s'en trouve un qui connaît un négociant de Montréal ; les autres hochent la tête.

— Les Français auraient-ils oublié Jacques-Cartier ? se diton en entrant dans Paris.

XOEL.

Québec, 28 décembre 1868.

A Montréal, la messe de minuit avait été supprimée, à peu près dans le même temps que les cérémonies gallicanes, mais pour d'autres causes. Je n'ai pas à discuter les motifs qui avaient amené cette mesure de rigueur, cette atteinte portée à ce côté brillant et pittoresque de la reHgion qui séduisait tant Chateaubriand et que, même après lui, le vicomte "Walsh (voir la plupart des journaux, la veille des grandes fêtes) a si bien décrit. Il n'y a pas de doute qu'on n'avait dû se résoudre à un tel sacrifice qu'avec un vif regret, qu'avec un serrement de cœur et pour des raisons graves.

Bon nombre de gens ne vont pas à la messe de minuit par piété, par amour du recueillement, par tendre et fervent respect pour les grands mystères ; ni par sentiment religieux et émotion toute surnaturelle, afin de ressaisir les plus douces visions chrétiennes de leur enfance, devenues les solides croyances de leur âge mûr, et les espérances lointaines qui flottent sur leur avenir.

Ils y vont, paraît-il, en moins bonne tenue qu'au eoncerr et dans un but plus banal encore, sans se souvenir en rien dece qu'ils éprouvaient autrefois, quand leur cœur était meilleur et leur esprit plus ouvert, sans comprendre ce qu'ils vont voir : le divin spectable et l'humaine prosternation.

On y va pour regarder l'ornementation, lorgner les fillettes, critiquer la musique et se donner un violent appétit pour le réveillon au retour.

Il y en avait, il y en a encore qui organisent des excursions à la campagne, au risque de se glacer l'imagination et de se geler les doigts ; et qui, traînant après eux tout un orchestre, cuivres et tambours, vont jouer en des villages reculés, Ma Normandie ou Partant pour la Syrie, certifiant qu'ils donnent du vrai Mozart inédit.

On avait remplacé à Montréal, la messe de ruinait par la messe de Vaurore, mais il n'y avait que les plus dévotes âmes qui y assistaient. La mère y allait, une des filles aussi ; mais le père refusait de se lever comme il l'avait promis, et le reste de la famille dormait jusqu'au matin.

Au point de vue religieux strict, ascétique, c'était peut-être mieux ; mais Dieu qui lit au fond des âmes et qui tient compte à l'homme des moindres mouvements vers lui, accueille sans doute avec indulgence, après les prières parfaites, les élans moins purs mais sincères des cœurs faibles, les soudains repentirs des esprits frappés par la grâce. Aussi, après quelques années d'interruption, est-on revenu à Montréal à l'ancienne coutume.

A Québec, on a cru pouvoir maintenir l'antique et touchante tradition de la nuit de Noël, et c'est une ressemblance de plus avec ces vieilles villes bretonnes ou normandes d'où nos pères partirent pour venir si loin. Jeudi soir, on se serait cru à Eouen, à Nantes, ou à Eennes, il y a deux siècles. Le

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