X0EL
culte est le même ; l'intérieur simple et noble de la cathédrale a quelque chose qui rappelle les grandes églises de France : les fidèles sont de vrais chrétiens, de parfaits Bretons ou Normands : l'illusion était complète.
Le-; alentours de la cathédrale sont peuplés de survivants historiques. Toutes les émotions sont voisines, tous les souvenirs se rapprochent et se touchent. Au sortir du religieux rcice, on en vient, par une pente toute naturelle à songer à nos pères, célébrant le même anniversaire immortel, avec une foi égale à la notre, avec plus d'effusion et de ferveur.
C'était un des jours, où ils se rappelaient le mieux, où ils regrettaient le plus la patrie absente, cette France dont le nom nous fait tressaillir nous-mêmes, descendants d'émigrés, Mis d'aventuriers, quoique nous ne l'ayons point ou que peu connue.
Apres la messe, ils se réunissaient dans chaque famille pour le réveillon. A table, les cœurs s'ouvraient, les langues se déliaient. Les cancans de la veille faisaient place aux vieux souvenirs. On causait du pays breton ou normand, comme si on venait de l^Buitter, pourtant avec l'accent qu'involontairement l'on a, qrie spontanément l'on trouve, en parlant de ce que l'on ne reverra plus, de ce qui est à jamais perdu. Les figures de connaissance défilaient en foule dans le récit familier, au sein de l'abondante causerie. La description des lieux se mêlait à la pourtraicture des gens ; les traits plaisants croisaient les narrations émouvantes; les menus détails, les choses toutes personnelles survenaient à tout propos.
Il y a des amis ou même de simples types curieux et connus de toute la ville natale, qu'on aurait tout donné pour revoir un instant, pour faire connaître à ses auditeurs. Ils étaient si bons ou si drôles ! quel dommage de ne les point avoir près de soi ? mais dans ces lieux lointains et étrangers, paraîtraient-ils les mêmes que là-bas1? Ce que le souvenir a
de plus heureux sans doute, c'est qu'il ne peut nous rendre, selon nos vœux, la réalité qu'il nous rappelle.
A la tête de cette table largement servie, on voyait le Breton, plus tout à fait le même déjà et tournant, pour ainsi dire, lentement le dos à la France, où dorment les ancêtres, pour s'attacher à cette contrée nouvelle qui devait être l'unique patrie de ses enfants.
A l'autre bout, ce type de la mère bretonne ou normande qui allait devenir, en se modifiant un peu, le type de la mère de famille canadienne : active, remuante, grande parleuse, douce, affectueuse, dévouée.
Puis, l'aîné des fils, né, élevé en Bretagne, mais en train de devenir canadien comme ses frères et sœurs, dont la physionomie, l'allure, le caractère, les dispositions ébauchaient le modèle moral et physique sur lequel se formeront successivement tous les descendants des premiers colons.
Pour ceux-ci comme pour les vieux parents une certaine émotion se mêlait à ces évocations familières ; car c'e?t un vrai chagrin pour les imaginations sensibles que de songer qu'elles ne verront jamais iesl^ux où ont vécu les grands parents, qu'elles ne connaîtront^)oint ceux qu'ils ont aimés.
Me voilà loin de la messe de minuit de cette année.
J'y reviens pour dire, en résumé, qu'elle a été fort belle à la cathédrale. M. Ernest Gagnon, en artiste qu'il est, nous a donné de la vraie musique de Noël, simple, grande, joyeuse.
L'église était remplie de fidèles qui n'étaient pas venus là pour s'abandonner à des distractions profanes ou à de vagues rêveries religieuses, car la plupart ont communié. C'est dire combien l'attitude de l'auditoire s'harmonisait avec la cérémonie. Eien ne détonnait dans le religieux spectacle.
En regardant défiler vers la Sainte Table les enfants tenant leurs mères par la main, ou les vieillards marchant avec peine
et comme en tremblant, la pensée tout à tour redescendait la route des années parcourues et se laissait glisser sur la pente moins douce des années à venir. Chacun de nous se revoyait au temps où il suivait pas à pas jusqu'à l'autel sa mère qui savait montrer à ses yeux émerveillés, à son cœur soumis, visible quoique cacbé au fond du sanctuaire, le Dieu bon et chérissant les petits enfants; Et le voile de la vie se soulevant aux deux extrémités, on apercevait en même temps le jour où, penchant la tête comme ces pieux vieillards, l'on recevra le pardon suprême.