SCENE I
La Scène représente un salon d'auberge ù la campagne. Dix personnes sont réunies autour d'une table, sur laquelle il y a un pot de bière, une carafe de whiskey, du tabac, des pipes culottées, et deux ou trois volumes des Statuts Provinciaux. Chaque assistant, enveloppé dans un nuage de fumée, est invisible ù deux pas de distance.
Le Marchand. — Voua savez, messieurs, pourquoi vous réunis ici ce soir ; c'est pour aviser aux moyens d'assurer l'élection de notre candidat. Nous connaissons tous, messieurs, sa capacité, ses talents, je pourrais dire, ses vertus : nous savons cpiels services il rend à la paroisse, depuis quinze ans qu'il se mêle des affaires de la Fabrique et de celles de la Municipalité. On l'a accusé de les embrouiller, d'y faire des bénéfices, de favoriser ses amis, d'avoir fait partir notre curé, l'année dernière ; mais vous savez bien que tout cela a été pour notre bien. Sans lui, nous n'aurions jamais pu me faire élire niarguillier. malgré M. le curé. C'est un citoyen, messieurs, c'est tout dire ; et de plus un homme qui entend les allai res. Ça prend bien des avocats pour le mettre dedans. Jamais personne ne peut se vanter de l'avoir fait taire, ni adhérer h ses raisons. La rivière ne contient pas autant d'eau qu'il a de paroles, et elle tarira avant lui. Elle, plus elle coule, plus elle est claire ; lui, plus il parle, plus il embrouille les choses pour y perdre ses adversaires. — Quant à nous, messieurs, chacun sait que nous avons une grande influence, et que lorsque nous passons par une porte, quelque petite qu'elle
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soit, il faut que tout le monde y passe, même les plus gros. ( Approbation générale. )
L'Orateur. — Je crois, m sssieurs, qu'avant tout, il faudrait nommer un président et un secrétaire. Il n'y a que les assemblées organisées qui aient de la puissance. Ainsi le discours de l'honorable citoyen qui vient de parler, était irrégulier et déplacé, quoique très-bien au fond. Je propose donc pour régulariser nos délibérations que nous le nommions président et que .son élection soit considéré ■ avoir précé lé sou discours. Quant au secrétaire, je ne veux pas dicter votre choix.
Quatrième Électeur. — Je propose que ce soit M. Paul, comme il a une bien jolie écriture.
L'Amoureux. — Te propose plutôt M. l'orateur.
L'Orateur. — J'accepte, Messieurs. La première chose à savoir, maintenant, c'est quelle somme notre candidat consent à dépenser pour son élection. Vous n'ignorez pas plus que moi, que le temps où un candidat n'avait, pour être élu, que des visite- à faire aux principaux citoyens, et dix paroles à dire le jour de la nomination, est déjà bien loin de nous. On ne se rend plus tout seul -au pull. 11 faut deux témoins à un vote, comme ;ï un mariage. Il faut préparer le vote par un coup d'appétit, et le faire suivre d'un coup de digestion, On corrompait autrefois avec des poignées de main et des saluts ; cette innocente corruption a fait place à la corruption des festins. Il faut nourrir les principes de ses électeurs pour qu'ils se conservent ; il faut surtout les arroser pour qu'ils poussent. Je pense que nous sommes tous d'accord sur cepoint.
Le Caxdidat. — Cependant, Monsieur
L'Orateur. — Pas de cependant, Monsieur, ce qui fait perdre une élection, c'est l'économie ; économie d'argent, économie de promesses ; économisez, et vous me direz après les poils, le chiffre de votre minorité.
Le Candidat.— Cependant, Monsieur, je ne suis pas riche, j'ai trois fils au collège et une fille au couvent, cette année ; je ne puis pas payer mes concitoyens pour les servir.
L'Orateur. — Alors, pourquoi m'avez-vous fait venir de la ville? Si vous m'aviez écrit: "Monsieur, je veux me présenter, mais je ne veux pas dépenser d'argent ; " je vous aurais répondu : " Monsieur, vous êtes fait pour la vie privée, la vie publique irait mal à vos illusions. Gardez la chambre, vivez à l'ombre de votre femme, et ne vous enrhumez pas en sortant au grand air ; " et je serais, en ce moment-ci, à plaider une affaire très importante à la Cour de Circuit.
Je reprends le fil de mon discours.
Si vous voulez être élu, il vous faut des fonds de guerre, il faut que vous mettiez de suite, à la disposition du comité, la somme jugée nécessaire, d'après le bilan des frais probables que nous allons établir. Il faut que vous vou3 attendiez à des augmentations ; le premier budget est toujours dépassé. On met les prix trop bas pour ne pas effrayer les capitaux du candidat, habitués à la stagnation ou aux petites opérations. Vous voyez que je parle net ; c'est que je veux une résignation immédiate ou une bonne lutte. Dans l'action je suis toujours pressé; un homme qui marche toujours est certain d'arriver à quelque chose. — J'ajoute qu'après votre élection il faudra vous attendre, lorsque vous enverrez des comptes à vos débiteurs, à recevoir des réponses comme celle que voici :
Monsieur,
J'ai reçu avec beaucoup de surprise, votre lettre me demandant le paiement d'une somme de 816 due depuis deux ans seulement, sur règlement de la succession de m i grand'mère. Vous oubliez que j'ai voté pour vous. La reconnaissance vous serait-elle déjà à charge t Etes-vous pressé d'être ingrat1? Je me laisserai poursuivre pour montrer à vos électeurs comment vous tenez compte de ce qu'on fait pour vous.
P. S. Je vous inclus un petit compte de $10. C'est pour usage de ma salle à dîner, lorsque vous êtes venu me voir avec un avocat et que nous avons réuni cinq ou six voisins. J'espère au moins que vous vous rappellerez cela.
Ou bien comme celle-ci :
Monsieur, La lettre par laquelle vous me réclamez le paiement d'une somme de $12, balance due sur le mauvais cheval que vous m'avez vendu, l'année dernière, ne vous fait pas honneur. C'est une vengeance sans doute, Monsieur : vous voulez mettre sur la paille les gens qui ont voté contre vous. Je savais bien que vous ne valiez pas grand'chose, mais je ne vous pensais pi fauve, j'attendrai une lettre de votre
avocat, pour informer de votre persécution, à mon égard, tous les journaux de la province, tous vos collègues du Parlement, ainsi que le Gouverneur-Général.
Voilà un tableau abrégé de votre avenir électoral. Refusezvous de l'accepter '? Dites-le de suite, et je m'en vais.
I 'Amoureux. — Messieurs, je demande à protester contre ce que vous venez d'entendre. J'en suis indigné pour ma part. Est-il possible que nous en soyons arrivé, non pas à admettre l'existence de pareilles choses, mais seulement à les entendre expliquées et excusées sans rougir ! S'il est vrai que, quelque part dans notre pays, il se passe des choses qui ressemblent à ce qu'on vient de dire, ce n'est pas dans notre comté qu'on voit ou qu'on verra jamais de pareils scandales.
Il faut qu'on sache que notre comté ne se vend pas. On mérite sa confiance : on ne l'achète pas. Le patriotisme ! voilà ce qui l'inspire ; le talent et la probité ! voilà ce qu'il recherche et ce qu'il acclame. Il peut y avoir, ici comme ailleurs, des faiblesses particulières ; mais l'immense majorité est désintéressée et dévouée au bien.
L'Oratevr. — Je ne répondrai qu'une chose à mon contradicteur : c'est qu'il est jeune, bien jeune, trop jeune. Je demande que nous revenions aux choses sérieuses.
Le Marchand.— Xos deux jeunes amis se laissent entraîner par leur fige ; ils exagèrent. Sans doute, il faut de l'argent : il y a tant de petits frais, voitures, traites, salles de
comité etc ; mais il n'en faut pas tant qu'on le dit.
Avec £200, je me rends responsable de l'élection. C'est peu pour un si grand résultat.
Le Candidat. — ■ Je trouve cela énorme, moi.
Le Marchand.- — Mais songez donc à l'honneur, au désappointement de votre adversaire, à la joie de votre femme qui ira passer l'hiver à Québec, à votre neveu qui vous est à charge et que vous pourrez faire nommer à un emploi public, grâce à un vote complaisant ; enfin aux £150 d'indemnité parlementaire par année !
Le Candidat. — Enfin, s'il le faut, je dépenserai £200, mais pas plus.
L'Orateur. — C'est le secret de l'avenir. Passons à autre chose. Il faudrait avoir la liste électorale de la paroisse, afin de distribuer à chacun un certain nombre d'électeurs à voir.
Le Candidat. — Je l'ai oubliée chez moi.
L'Orateur. — Pourquoi n'avez-vous pas oublié de venir ici !
L'Amoureux. — Je vais chercher la liste. (Il sort.)
L'Orateur. — Je n'ai pas confiance dans ce petit jeune homme. Je crois que c'est un traître. Son discours de tantôt m'a donné des doutes sur son zèle pour notre cause et sur la •olidité de ses principes.
Le Marchand. — Il est trop amoureux de la petite de notre candidat, pour ne pas se faire dévorer, s'il le fallait, pour elle et pour lui.
L'Orateur. — En attendant la liste des électeurs, quelle majorité pensez-vous que nous aurons dans cette paroisse-ci 1
Premier Electeur. — Xous aurons les deux tiers, si on y met de l'activité.
Troisième Électeur. — Et si on empêche les orateurs de l'autre parti de parler à la porte de l'église !
:d Electeur. — Si le Grand-Pierre, du rang double, n'est pas pour nous, je ne crois pas que nous ayons la majorité.
Le Marchand. — iïbus aurons certainement une forte majorité; j'ai cent cinquante débiteurs dans la paroisse, et je vous prie de croire qu'ils ne voteront pas pour notre adversaire.
L'Orateur. — On met bien du temps à apporter la lis faudrait envoyer quelqu'un presser notre petit amoureux.
(Le premier électeur sort.)
En attendant, messieurs, je vous annonce que je parlerai demain, à la porte de l'Eglise, pendant deux heures au moins. Il faudra retenir les gens qui voudraient s'en aller avant la fin, car c'est la dernière partie de mon discours qui sera la meilleure. Ne manquez pas de m'applaudir souvent ; ra ne fait rien à l'orateur, mais ça stimule les auditeurs à écouter.
Premier Electeur (rentrant avec la liste). — J'ai trouvé notre amoureux à feuilleter un album avec la petite de notre candidat. Il avait oublié la liste, l'élection, notre candidat, et ne s'est pas empressé de s'en souvenir, lorsque j'ai voulu lui rappeler tout cela.
L'Orateur. — J'avais raison de dire que c'était un traître. Il nous a fait perdre un quart-d'heure. Ah ! les hommes pratiques, les hommes d'affaires, comme ils sont rares !
(La séance continue.)