‹ Chroniques \Chapitre 26 sur 32 · SC EXE II · texte numérisé non relu

SC EXE II

La scène se passe au village de ***. La place de l'Eglise est à moitié remplie d'électeurs, de f.-mmis et d'enfants. Du perron de l'Eglise on aperçoit un délicieux paysage, un bois touffu, profond, peu élevé, qui ombrage une petite rivière vive et limpide ; mais 1" paysage politique envahit complètement la scène.

Le Candidat. — Libres et indépendants électeurs de la paroisse de ***, je viens solliciter vos suffrages pour la prochaine élection. Vous me connaissez tous : les plus vieux d'entre vous étaient les camarades et les amis de mon père. Vous avez vieilli ensemble, et si, comme bien d'autres, il est parti avant vous, si vous n'avez pu le retenir pour continuer la route côte à côte, du moins vous avez conservé dans vos cœurs son souvenir, le souvenir de ses vertus, de son amitié, de sa probité. Et moi, moi qui porte son nom, j'ai été élevé. pour ainsi dire, par vous, vous qui êtes vieux : avec vous, vous qui êtes jeunes. Vieillards, je suis votre fils ; jeunes gens, je suis votre frère.

Ce n'est pas par ambition que je veux me faire élire, c'est pour vous, c'est dans votre intérêt. Je voudrais que notre représentant fût de la paroisse. Assez longtemps nous avons été chercher notre député hors de chez nous ; assez longtemps nous nous sommes laissé dicter notre choix par les autres paroisses. Il est temps que cela cesse, et que cette paroisse, la plus riche, la plus populeuse, la plus intelligente du comté, remporte le prix dans le concours électoral comme dans les concours agricoles.

Vous êtes ceux qui contribuez le plus à la prospérité. ;i la bonne renommée du comté ; c'est à vous d'y faire la loi.

Je n'aurais pas sollicité vos suffrages, si des citoyens plus âgés et plus influents n'avaient pas refusé de les briguer. Je leur ai offert la candidature. J'ai offert la candidature à M. P., qui m'a répondu : " Comment voulez-vous que moi, qui

puis à peine me résoudre à aller en ville, tous les trois ans, j'aille à la Chambre tous les ans ? " M. X., m'a dit : " Ma femme ne voudrait jamais y consentir, elle qui s'ennuie et qui pleure, seulement lorsque je m'absente durant trois jours. J'ai beau lui dire, qu'après tout, je ne suis pas bien amusant à la maison, elle dit, comme ça, que le temps est encore plus long, lorsque je n'y suis pas." M. Y, m'a dit : " J'ai trop peur de me faire dire dos bêtises. Maintenant tout le monde m'estime. 11 y aurait des jaloux. On découvrirait toutes mes fautes et on oublierait toutes mes qualités ; à force de vouloir prouver que je ferais un mauvais député, on finirait par persuader à bien des gens que je suis un mauvais citoyen." — Tous ces messieurs m'ont engagé à me présenter et m'ont promis leur appui.

Ils m'ont demandé de me sacrifier pour le bien public, pour que notre paroisse ait enfin un de ses enfants en Parlement, et pour qu'elle ne soit plus en arrière, sous ce rapport, de la paroisse voisine, notre vieille rivale.

Voilà pourquoi, messieurs, je sollicite vos suffrages. En votant pour moi, c'est pour vous-mêmes que vous voterez, pour la gloire de votre paroisse. Quant à mes principes politiques, mon ami que voici, qui est avocat, vous les expliquera mieux que moi.

Le Marchand. — Messieurs, vous savez que je suis plutôt un liomme d'action qu'un homme de paroles. J'ai eu le talent de faire fortune, ce qui vaut bien, je pense, celui de parler. Lorsque j'ai commencé les affaires, je n'avais rien. Avec cela je suis devenu riche ; vous savez que je vaux £15,000, presqu'autant que notre ancien seigneur. Je médite de ce tempsci une affaire qui me donnera au moins £500 de profit. Je vous la conterai dimanche prochain, si elle se fait d'ici là.

Tous me connaissez ; vous savez que je suis incapable de vous donner un mauvais conseil. Vous comprenez bien, n'estce pas1? que si je suis devenu riche c'est parce que j'avais du

.jugement ? Eh bien ! suivez mon conseil, rotez pour mon candidat. Je l'ai employé dans des négociations difficiles ; il a du tact et il entend bien les affaires. Si je tombais malade, je n'hésiterais pas à lui donner une procuration pour faire mes affaires.

Je ne dis pas ça pour me vanter, mais dans votre intérêt : ma position, ma fortune, font honneur à la paroisse du comté qui possède un homme aussi riche. J'espère que vous reconnaîtrez tout cela en votant pour mon candidat.

L'Orateur. — Messieurs

Une voix ennemie dans la foule. — Pas d'avocat !

L'Orateur. — Messieurs, je regrette de voir que le barreau compte ici un ennemi. C'est sans doute une victime de la justice, un plaideur désappointé. Je sympathise avec son malheur, même si c'est moi qui l'ai causé.

Je viens vous parler de questions plus graves. Aimez-vous votre pays ou ne l'aimez-vous pas?

Une autre voix ennemie. — ■ Allons-nous-en, c'est un avocat ; il en a pour deux heures à parler, la soupe va refroidir I (Hilarité générale.)

L'Orateur, élevant la voix. — Messieurs, le comté tout entier, les comtés voisins, les ministres, je pourrais dire tous les habitants du pays, ont les yeux sur vous en ce moment.

U>" Farceur. — Comment le savez-vous ? Est-ce qu'ils vous l'ont écrit1? (Rires approbateurs.)

L'Orateur, à pleine voix. — Messieurs, je suis un homme public qui parle à ses concitoyens de leurs affaires. J'ai droit d'être entendu.

Voix Amies. — Parlez. Parlez !

Lb Marchand. — Vous devez écouter, Messieurs ; c'est moi qui ai invité Monsieur à venir vous instruire de la politique du pays.

N'ES ELECTORALES ZM

Le Farceur. — Nous en savons assez long. Nous n'avons pas besoin de savoir ce qui se passe en ville. {Rires. Un quart de l'assemblée entoure l'interrupteur avec admiration.)

L'Orateur. — • Messieurs, je crois qu'il est nécessaire avant d'aller plus loin, que je vous fasse l'histoire des partis qui divisent actuellement notre beau pays. Messieurs, en 1841, l'a 'h d? Union nous fut imposé par l'Angleterre

Un Électeur, un peu lance. — Dites-donc, monsieur l'avocat, combien est-ce qu'on vous paie par discours 1 Si ce n'est pas trop cher, venez en faire un à la maison, quand les enfant-; seront couchés. (Rires et applaudissements. Un autre quart de l'assemblée entoure le partisan de Bacchus et le fait causer.)

L'Orateur. — Messieurs, malgré les interruptions d'une minorité de cette assemblée, minorité infime sous le rapport du nombre, minorité plus infime encore sous le rapport des qualités intellectuelles, je sais que vous désirez m'écouter et que vous reconnaissez dans notre candidat un homme intelligent, instruit, laborieux.

Je disais donc, Messieurs, que l'acte d' Union nous avait été imposé par la tyrannie anglaise. Permettez-moi de vous dire toute ma pensée sur cet acte infâme. Et d'abord quelle était notre position avant 1840?

Le Farceur. — 1840 ! C'est l'année où je me suis marié, une fameuse année ! Il y a eu des fraises au mois de mai. {Hilarité.)

L'Orateur. — Messieurs, nous luttions depuis cinquante ans

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