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LA DISTRIBUTION DES PRIX

L'heure des vacances venait de sonner à l'horloge des collèges, aux pendules des couvents, et ses douces vibrations se prolongeaient délicieusement dans le cœur des élèves. Les professeurs sentaient leur règne finir et les chef* de famille leur peine commencer.

Le mois de juillet, magnifique comme toujours, avait réservé sa plus telle journée pour la dernière séance des examens du couvent d'Armenonville, l'élégante maison d'éducation dans laquelle l'on donne aux jeunes filles une instruction si brillante et l'on développe avec tant de soins le goût pour la toilette et le luxe qu'elles tiennent de leurs mères. La grande salle était décorée à ravir : on y voyait tout ce que peut inventer de joli, de gracieux, l'art de plaire aux imaginations féminines ; on y respirait le parfum délicat de l'exquise propreté. L'auditoire, quoiqu'un peu mêlé de parents de toutes

sortes, ne laissait pas que d'être fort élégant. Aux premiers rangs se montraient les plus imposantes têtes de la ville de Montréal, les plus ravissants chapeaux de la saison. Les mères de famille venues de la campagne tapissaient le fond de la salle. L'observateur pouvait aisément saisir sur leurs ligures franches et ouvertes la révélation anticipée des sentiments contraires qui allaient y éclater à la vue des prix remportés ou des défaites, sous forme d'accessits, essuyées par leurs enfants.

L'entrée était rigoureusement interdite aux jeunes gens encore en âge d'être amoureux. Un certain nombre des plus fringants, cependant, avaient réussi à lever la consigne, en invoquant leur titre de proches parents des élèves. Dans un. pays comme le nôtre, où toutes les familles sont bien fournies d'enfants, qui peut donc manquer jamais de sœur, de nièce ou de cousine, s'il en a besoin ? Si, par hasard, vous n'en avez point, les gens en état de vous en prêter pour l'occasion ne sauraient vous faire défaut. Les vigilantes gardiennes qui ont institué ce règlement sévère mais juste, oublient qu'il ne surfit pas d'être le frère ou l'oncle d'une ou de plusieurs élèves pour perdre à l'inst int tout attrait aux yeux du reste de la communauté. Cette qualité permise donne au jeune assaillant maintes intelligences dans la place.

La séance s'ouvrit par un défilé élégant, une revue des jeunes Grâces. L'on vit s'avancer sur la scène les élèves, trois ou cinq de front. Elles marchaient à pas cadencés jusqu'à la rampe et là faisaient au public, d'avance charmé, la plus jolie révérence du monde. Ce prologue muet eut grand succès. Tout le monde ne se rend pas également compte du plus ou du moins de mérite des exercices littéraires ; mais tout le monde egt juge de la beauté, de la grâce, d'un salut, d'une révérence. C'est pour c^la sans doute que l'on avait placé en tête du programme cette pantomime mondaine. Chaque mère n'eut d'yeux que pour sa fille et, n'ayant vu qu'elle, déclara

que le défilé était magnifique. Les simples spectateurs plus impartiaux trouvèrent, qu'en général, ces demoiselles n'étaient point aussi jolies qu'ils l'auraient désiré et qu'elles-mêmes se le figuraient. La beauté baisse, à ce qu'assurent les femmes d'autrefois, la taille diminue, le teint s'en va, les grands traits se perdent. Il y a trop de dentistes : cela fait tomber les dents de bonne heure !

Trois ou quatre jeunes tilles frappèrent particulièrement la fouie impartiale et non pas indifférente, et l'une d'elles, Mademoiselle Marguerite Aube, plus que les autres encore. Aussitôt qu'elle parut, un mouvement général se produisit, et l'éclair de son regard traversa la salle, faisant jaillir de tous les yeux l'admiration. A dix-sept ans, sa démarche, son grand air étaient déjà d'une grâce accomplie et d'une assurance parfaite, sans l'ombre de cette timidité et de ce léger embarras qui se trahissent d'ordinaire dans les premiers essors de la coquetterie. L'attention se fixa sur elle, sur sa beauté faite pour être vue ainsi d'un peu loin, au-dessus de la foule. On avait pressenti ce succès, car elle n'était venue qu'à la fin du défilé et comme pour le clore magnifiquement.

La toilette de toutes ces demoiselles était charmante. A en juger seulement par là, les fortunes et les positions des parents devant être à peu près égales. Il s'en fallait de beaucoup pourtant qu'il en fût ainsi, et l'on se serait fort trompé en leur assignant à chacune un rang d'après le prix ou l'éclat de la robe. Plusieurs des plus riches se fussent trouvées audessous des moins à l'aise. Les mères de famille habillent leurs filles, non pas selon leur fortune, mais selon leur vanité, qui est souvent d'autant plus grande et exigeante que la fortune est plus modeste. D'ailleurs, il n'y a pas de pays au monde où les parents gâtent autant leurs enfants qu'au Canada, et où, en revanche, les enfants gcâtent moins leurs parents.

Mademoiselle Aube était mise au gré de ses désirs. Sa blanche parure coûtait fort cher à son père, petit marchand

de la rue Notre-Dame-Est, qui voyait les économies de plus en plus notables qu'il opérait chaque année sur les frais de sa propre toilette, rapidement dévorées par les chiffons de sa femme et les rubans de sa fille.

Les élèves achevaient de se former en groupe de chaque côté de la scène, lorsque l'attention des personnes placées près de la porte fut attirée par le bruit d'une contestation au dehors. Trois ou quatre jeunes gens demandaient entrée dans la salle, et le portier la leur refusait sous prétexte qu'ils n'avaient pas l'air de pères de familles authentiques.

— Vous nous offensez, dit celui qui tenait la tête de la colonne, voici monsieur : il a trois enfants, deux au couvent et un au collège ; cela ne se voit-il pas à sa figure : regardez bien ! Pourquoi donc n'aurait-il conservé de l'épaisse chevelure que nous lui avons connue, que cette touffe blonde, ce simple bouquet, qui répand une ombre si légère sur son front pensif? Et moi qui vous parle, je viens couronner ma fille aînée qui va remporter dans la minute un premier prix de sagesse ! Me priverez-vous de la joie de couronner ma fille aînés remportant un premier prix de sagesse 1

Le portier avait ouvert la bouche pour écouter. Avant qu'il eut eu le temps de la refermer, les jeunes gens entrèrent dans la salle.

Celui qui venait de haranguer ainsi le fonctionnaire préposé aux billets d'entrée n'était autre que le Dr. Charles Blandv. Personne n'était plus connu dans la communauté. Maintes fois, les bonnes religieuses avaient surpris quelque élève brodant son nom sur un coin de mouchoir ou sur un bout de canevas. Ses initiales ornaient les marges de bon nombre de grammaires. Ce prestige lui venait de ce qu'il comptait parmi les élèves une sœur et quelques nièces et cousines, qui n'avaient pas fait faute de raconter à leurs amies combien elles l'avaient trouvé aimable pendant les vacances, et séduisant !

Aussi lorsqu'il entra dans la salle, se fit-il un mouvement parmi les élèves. Plusieurs se poussèrent du coude en chuchotant ; quelques-unes rougirent ; d'autres braquèrent leurs yeux sur lui afin d'être les premières à attirer son attention. Ce léger trouble, s'ils l'avaient observé, aurait suffi pour révéler aux parents où en était exactement le cœur de leurs enfants. Mais ce à quoi les parents ne songent guère, c'est à remarquer dans leurs enfants les penchants qu'eux-mêmes éprouvèrent à pareil âge et qui les mirent plus d'une fois à deux doigts de faire des folies. Cet aveuglement a une excuse. L'amour chanté par les poètes, ressenti par les amants, est douce chose et belle flamme, mais pas dans le cœur de sa fille ou de sa sœur, et l'on ferme les yeux pour ne l'y voir que le plus tard possible.

Le jeune docteur a reçu de la nature une figure que bien des gens ont portée avant lui, et dont plusieurs de nos arrièreneveux hériteront. Avant de l'atteindre, ses traits ont circulé un peu partout, et, en le quittant, iront se poser sur d'autres visages. Il a l'œil brun ou gris, les cheveux plus ou moins bouclés, le teint incertain ; ses dents ne viennent pas toutes de ch^z Trestler, mais toutes elles y ont passé. Un grand soin' de son sourire, l'art des expressions, donnent à sa physionomie le cachet qui lui manque et qui la fait remarquer. Un homme est ce qu'il veut être, même physiquement. Avec du sérieux, il devient, un personnage imposant ; avec de la grâce, un séduisant garçon.

Arrivé ainsi un des derniers dans la salle, Blandy trouva moyen d'aller se placer dans les premiers rangs, sans cependant déranger personne, tant il avait le talent d'arriver ! Il savait d'avance, par les intelligences qu'il avait dans le couvent, quelles seraient, à peu près, les élèves qui remporteraient les prix, et il voulait être bien en vue des parents pour les applaudir.

Tandis que l'adroit docteur prenait ainsi ses positions sur

les devants de l'auditoire, ses deux compagnons pénétraient dans le fond de la salle et s'y plaçaient en observation. Le premier, Alphonse Duport, celui-là même qui porte au front la touffe de cheveux signalée par Blandy au respect du portier, est un avocat heureux. Les clients naissent sous ses pas. I 1 est arrivé, avant trente ans, à l'apogée de son talent, de sa renommée ; et il emploiera le reste de sa vie à décliner lentement. Son embonpoint seul ne se ralentira pas, et l'ombre qu'il projette en marchant ira s'agrandissant chaque jour. Il attribue ce progrès physique au manque d'exercice, à l'assiduité au travail.

Pareil phénomène bien des fois sans doute vous a frappé. Tous avez connu étudiant un garçon maigre, fluet : vous le retrouvez, cinq ou six ans après, gras et luisant; sa peau menace d'éclater en maints endroits ; bientôt il y faudra faire des reprises. Vous le félicitez ironiquement de sa belle santé et lui en demandez le secret, la précieuse recette. -Il se rengorge et vous confesse que c'est uniquement à un verre de bière pris à propos à dinsr, entre la poire et le fromage, que cette merveille est due.

L'avocat Duport a pour suivant fidèle, pour admirateur assidu, un jeumi orateur aux longs cheveux. Ce garçon voudrait être né sur les marches d'une tribune. Xourri de politique, il a appris à lire dans les journaux. De bonne heure, il épelait les faits divers et le jour où il lut couramment un accident, il se dit à lui-même qu'il ferait un journaliste au besoin. En quittant le collège, il fonda un club pour y faire son premier discours et se mit à écrire dans les feuilles démocratiques des correspondances bien senties sur le progrès. A l'heure qu'il est, il collectionne les portraits des célébrité* pour y trouver sa ressemblance ; il vient d'écrire à M. de Bismark : l'autographe qu'il en recevra lui servira de modèle, il se fera une signature d'homme d'état. Il a déjà des armée.

un cachet. Avec tout cela, il n'en est pas moins condamné à garder le nom de son père : Pierre Martel.

La séance s'ouvrit, naturellement, par un morceau de piano -à quatre ou huit mains. Vous entendez ce clapotement musical, du large fauteuil où vous vous êtes plongé pour me lire commodément. Agaçant !

Le piano ayant fait silence, on vit s'avancer une des grandes pensionnaires qui se mit soudain à déclamer la Prière d'une Mère. Les paroles étaient françaises, la diction anglaise, les gestes cadencés, l'affectation choquante, les intentions excellentes, et la pensionnaire assez jolie. La salle éclata en applaudissements à la fin. Ils furent vifs surtout aux premiers rangs de l'auditoire, où se trouvaient les parente de l'élève, des mieux posés dans le monde.

Le père de Mademoiselle Caroline Perret est un de nos plus riches négociante. Directeur de hanque et marguillier en charge, actionnaire important de la Compagnie du Richelieu et propriétaire du plus beau terrain au cimetière, il exerce une grande influence et jouit d'un crédit illimité. On calcule qu'il laissera £25,000 à chacun de ses enfante. Cette opinion n'était point étrangère, on le devine, à l'enthousiasme que créait la déclamation de Mademoiselle Perret. Elle influait grandement, dans tous les cas, sur l'admiration que manifestait le Dr. Blandy, que le hasard ou une habile prévision avait placé auprès de Madame Perret. Les applaudissements n'étaient pas finis que, penché du côté de l'heureuse mère, il la félicitait avec chaleur sur un succès si beau et si mérité.

— Madame, lui disait-il, il n'y a que vous qui n'applaudissiez pas. Si c'était ma fille, je crois que je n'aurais pas la force de me contenir; je battrais des mains malgré moi. j'irais l'embrasser de suite, sans m'occuper du public. Quelle voix mélodieuse et quels gestes gracieux ! Elle a un port de reine, et elle dé^Bme à perfection. De figure, permettez-moi

de vous le dire sans flatterie, c'est tout votre portrait. Personne ne saurait s'y tromper. On demanderait à l'auditoire : " Quelle est la mère de cette ravissante jeune fille ] " que tout le monde dirait, en vous montrant : " C'est cette belle personne ! "

— Docteur, ne répétez pas tous ces compliments à ma Caroline, vous lui tourneriez la tête. A son âge, je n'y aurais pas tenu. Je le dis souvent à M. Perret : Mon pauvre homme, si l'on m'avait dit lorsque j'avais dix-sept ans : " tu es belle et tu épouseras un prince," je l'aurais cru et je ne me serais jamais résignée à devenir ta femme.

— Votre fille, comme vous, madame, mériterait un prince, mais il n'y en a pas encore dans notre pays. Ce sera pour une de vos petites-filles. Vous verrez ça peut-être. Il faut du moins, puisqu'elle est venue trop tôt pour être princesse, que mademoiselle Caroline ait un époux digne d'elle, un mari qui sache lui obtenir la position à laquelle elle a droit, qui fasse d'elle la première dame du pays. C'est à vous, madame, à diriger son choix. Votre mari lui donnera la fortune, elle tient de vous l'esprit et la beauté : il faut que votre gendre mette à son service, au vôtre, une ambition sans bornes, une volonté d'arriver à l'épreuve de tous les accidents <!e la route. Le succès appartient à l'énergie. L'homme qui dit résolument : " Je monterai jusque-là," est aussi sûr d'y parvenir que s'il touchait déjà au but. J'ajouterai, — et je n'ai besoin pour en juger ainsi que de voir l'impression profonde que mademoiselle Perret a produite sur tout l'auditoire, sur moi, — j'ajouterai, que celui-là seul aimera véritablement votre fille qui, spontanément, lui promettra la plus haute destinés et que l'on sentira, à son langage, à sa conduite, en état de tenir cet engagement d'honneur.

— Vous me rendez toute fière, cher docteur. Ce que vous dites-là de ma fille est si bien ce que j'avais rêvé pour moimême. Et cependant j'ai épousé monsieur

— Pardon, madame, il y a grande différence : vous étiez pauvre et votre fille est riche ; Monsieur Perret vous a choisie, votre fille peut choisir. Tous le voyez, madame, je ne vous flattais pas tout à l'heure comme vous m'en accusiez, puisque je vous tiens maintenant un langage qui blesserait une personne de moins d'esprit que vous. Mais j'ai cru pouvoir me permettre, pour mieux faire comprendre ma pensée sur l'avenir réservé à votre fille, de faire allusion aux circonstances qui seules expliquent l'alliance, si inégale au point de vue du mérite personnel, que vous avez contractée.

— Caroline a le temps de songer à tous ces beaux rêves. Je ne veux pas la marier trop tôt et je désire qu'elle jouisse à loisir de toute sa gloire déjeune fille. Quand elle aura tourné toutes les têtes, nous songerons à lui trouver le mari que nous rêvons tous deux pour elle. Je ne vous en remercie pas moins de l'intérêt que vous lui portez, et alors, croyez-moi, cher docteur, je m'en souviendrai.

Tandis que le Dr. Blandy et Mme Perret se livraient à cet épanchement, si désintéressé, d'une part, si filial, de l'autre, la séance marchait son train. On jouait aussi la comédie sur la scène. Une lutte des plus vives s'y était engagée entre les coquillages, représentés par une perle fine, les fleurs, symbolisées par une rose des plus brillantes, et les oiseaux, figurés par un joli petit perroquet des mieux dressés. Les fleurs triomphèrent des coquillages, et furent à leur tour vaincues par les oiseaux.

Il y eut ensuite un chant de circonstance sur les vacances, paroles d'un poëte local, musique de Rossini ; puis, quelques autres exercices littéraires : et enfin, la distribution des prix. L'appel des élèves à couronner fut fait par Mademoiselle Perret, d'une voix claire et qui ne devenait sympathique qu'en prononçant son propre nom.

Les deux élèves qui remportèrent le plus de prix furent Mademoiselle Aube et Mademoiselle Perret. A chaque prix,

c'était une ovation, à cette différence près, que lorsque Mademoiselle Perret descendait les degrés de la scène, les applaudissements éclataient aux premiers rangs de l'auditoire, et que, quand venait le tour de Mademoiselle 'Aube, les applaudissements partaient du fond de la salle. Le Dr. Blandy était le principal cliampion de la première ; Duport et Martel les bruyants claqueurs de l'autre. On devine quelle secrète gratitude ressentait Madame Perret en voyant le zèle que déployait son jeune voisin pour la cause de sa fille. Deux ou trois fois, elle lui céda l'honneur de la couronner.

En petit marchand qu'il est, le bonhomme Aube s'était placé un peu en arrière et il fallait que sa fille fendit la foule pour aller le retrouver. Elle se rendait à lui sans se presser et en laissant au public tout le temps d'admirer sa beauté superbe. Les applaudissements l'accompagnaient sur tout le parcours et ne cessaient (pie lorsqu'elle avait repris sa' place dans la foule des élèves. Aube eu était tout intimidé, et c'est en rougissant qu'il posait d'une main mal assurée l'es couronnes sur le front de Marguerite. Il l'admirait pourtant' de tout son cœur et sa joie était pour le moins aussi grande que celle de Madame Perret.

La séance finie, Blandy prit congé de Madame Perret, qui l'invita à passer la soirée chez elle, où quelques amis devaient se réunir aux heureux parents pour célébrer les succès de Caroline ; et il rejoignit ses deux amis Duport et Martel à la -sortie.

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