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LE MARIAGE DE BLAXDY

Un an s'est écoulé dans l'existence de Blandy depuis le dernier chapitre. L'habile docteur a consacré cette année laborieuse à faire la cour à la famille Perret.

Exact comme le canon de l'île Ste. Hélène, on l'a vu tous les soirs, à huit heures précises, sonner à la porte de la magnifique résidence de l'opulent négociant, au Beatoer Hall. Il venait déposer ses hommages aux pieds de Mademoiselle Perret. Souvent l'après-midi, on le rencontrait accompagnant les deux dames dans les magasins ; et lorsqu'on les apercevait quelque part, on pouvait dire, sans risquer de se tromper, qu'il n'était pas loin.

Chaque dimanche après-midi, il faisait a pieds le tour de la montagne avec son futur beau-père, qui avait pris depuis

longtemps cette habitude, un peu pour se dégourdir les jambes appesanties par l'assiduité au bureau, un peu pour laisser reposer son équipage.

La fille l'aimait, la mère le consultait, le père l'admirait.

D'accord unanime, le mariage fut fixé au cinq octobre, et l'on s'occupa des préparatifs de la fête. Le programme fut discuté en famille, remanié, corrigé, augmenté.

M. Perret n'était pas modeste. On lui avait dit si souvent, en sollicitant sa souscription, qu'il était la plus forte tête du commerce et un des caissiers de la patrie, qu'aucun doute ne lui restait plus à cet égard. Il désirait que sa fille fut mariée à dix heures du matin, en grande pompe.

Madame Perret voulait inviter au mariage tous les gens haut placés qu'elle ne fréquentait point et avec lesquels elle souhaitait ardemment de se lier.

Quant à la jeune fille, elle s'occupait du choix des garçons et des filles d'honneur. Le nombre avait été fixé à trois, puis à six, enfin à douze couples. Le problème était de mettre ensemble les gens qui se convenaient le mieux, et de dorer la pilule à ceux qui seraient moins bien accouplés que les autres. Toutes les bonnes petites amies de Mademoiselle Perret voulaient avoir un bon parti comme garçon d'honneur, et jeter, pour elles-mêmes, durant le déjeuner de noces, les bases d'un mariage bien assorti. Il y avait un ou deux malheureux avocats sans clients que l'on se passait à la ronde ; personne n'en voulait. Martel avec ses longs cheveux ne prenait pas.

Mademoiselle Perret songeait bien un peu aussi aux cadeaux qu'elle allait avoir. Elle faisait des calcuLs ingénieux sur le plus ou moins de générosité des gens, sur l'habitude qu'on leur connaissait de donner beaucoup ou peu, de bien choisir l'objet, ou d'y mettre une maladresse qui en détruisait le prix. Elle allait faire visite à ses ainées récemment mariées pour voir ce qu'elles avaient eu et juger de ce qu'elle pouvait espérer.

Une sourde rivalité régnait entre la fiancée de Bkindy et les filles d'honneur. Qui d'entre elles aurait la plus brillante toilette, le jour du mariage? Chacune des filles d'honneur méditait d'éclipser la mariée, et celle-ci ne voulait rien épargner pour remporter la palme. L'important pour cela, c'était de tenir secret jusqu'au grand jour le feu d'artifice principal. Mais il est difficile, même à une femme, de cacher quelque chose à d'autres femmes qui sont décidées à tout savoir. On se disait donc déjà à l'oreille quelle étoffe Mademoiselle Perret avait choisie pour sa robe de noces.

De plus sérieuses pensées remplissaient l'esprit de Blandy. Il songeait au contrat de mariage, il s'inquiétait de la dot. Plusieurs fois, en faisant le tour de la montagne, il avait tenté d'amener M. Perret sur ce terrain ; mais le bonhomme n'avait point paru entendre de cette oreille-là. De guerre lasse, il s'était adressé à Mme. Perret. Elle lui avait donné de vagues espérances, en y ajoutant' un étourdissant éloge de l'avenir qui l'attendait comme médecin des bonnes familles et des malades élégants.

Mademoiselle Perret en savait-elle quelque chose 1 II tenta de l'effrayer par une sombre peinture de sa position, par un sermon sur l'économie qui devrait de toute nécessité régner dans le jeune ménage. Elle parut fort rassurée et ne dit mot. Si M. Perret méditait de déposer un don de £15,000 dans la corbeille de mariage, le secret était bien gardé.

Le jour du contrat de mariage arriva enfin. Les parents des deux côtés, les garçons et les filles d'honneur y avaient été invités et se trouvaient assemblés dans le salon de M. Perret.

La physionomie de la réunion était curieuse à observer. Une seule pensée agitait tous les esprits, une question muette se posait sur toutes les lèvres : quel dot M. Perret allait-il donner à sa fille ]

De temps à autre, on chuchotait, on discutait dans les coins du salon. Les parents du marié ne voulaient pas accepter moins de £15,000; les parents de la jeune fille déclaraient que ce serait bien assez de £5,000.

Mme. Perret ne misait qu'un rond, disant un mot aimable à celui-ci, tapant sur la joue à celle-là, offrant un verre de vin à un troisième. Elle n'avait jamais tant parlé.

Quant à M. Perret, il rayonnait. De temps à autre, il se frottait les mains avec une indicible expression de satisfaction et de félicité. Evidemment, il était au comble de ses joies ; ce mariage faisait déborder son cœur paternel.

Maître de lui-même, le Dr. Blandy ne laissait rien voir sur aa souriante figure du trouble profond, de la cruelle anxiété qui tourmentait son esprit. Il avait l'air d'un amoureux en passe d'arriver au bonheur.

Le notaire parut.

Les invités prirent place autour de la chambre, et le silence ae fit. Qui aurait regardé Blandy avec attention en ce moment, l'aurait vu pâlir légèrement ; il se remit promptement.

La solennelle lecture commença. Ce fut un coup de théâtre.

M. Perret accordait au Dr. Blandy la main de sa fille, et bornait là sa paternelle munificence.

Tous les regards se fixèrent sur Blandy qui sourit agréablement à la joie méchante des uns, à la sympathie des autres. Il se pencha à l'oreille de sa fiancée et lui dit un mot d'amour.

Le contrat signé, des groupes se formèrent. Mme. Perret vint trouver le docteur.

— Vous serez riche un jour, lui dit-elle.

— Peut-être, répondit le docteur.

— Mon mari tient avant tout à ce qu'on dise qu'il ne donne rien à ses filles.

Survint M. Perret :

— Eh Lien ! mon gendre, s'écria-t-il, je viens de vous réhabiliter. 0)i disait que vous épousiez ma fille pour sa fortune : on ne le dira plus.

— Certes, dit Blandy en s'inclinant, je n'avais pas songé à cette ruse de guerre ; mais ma gratitude pour avoir tardé un instant, n'eu sera que plus vive. Vous êtes un beau-père modèle ; vous sacrifiez votre renom de libéralité pour sauver la réputation de votre gendre. Ma femme et moi, nous ne l'oublierons jamais.

En quittant Blandy, M. Perret alla prendre par le bras un de ses vieux amis et l'entraîna vers le buffet. 11 remplit deux verres de vin jusqu'au bord et en offrit un à son compagnon :

— A la santé des vieux, mon bonhomme, dit-il. Qu'est-ce que tu penses de moi? Suis-je digne de ton amitié 1 Enfin m'escompterais- tu un billet de vingt-cinq mille piastres, si je te Le présentais sur l'heure?

— Comment donc ! Tu viens de montrer aux jeunes gens ce que nous sommes. S'ils croient nos écus fondus exprès pour eux, ils se trompent. Qu'ils deviennent riches, et l'on verra ensuite ce que l'on peut faire pour eux !

— Tu m'imiteras ?

— Peux-tu en douter !

— Alors un autre verre de vin, buvons : " A nos gendres ! "

Ici finit le roman du docteur Blandy. S'il ne vous a pas ennuyé, ami lecteur, je vous raconterai un de ces jours que la politique fera relâche, l'histoire de Duport et de Mademoi- Vubé. que nous avons laissés en route.

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