BALS D'ENFANTS
Montréal, 15 janvier 18G2.
UÉcho a publié le premier jour de son nouveau règne, un excellent article sur les bals d'enfants, qui est venu répéter au public tout ce qui a été dit, il y a quelque temps, dans une retraite de dames, au Sacré-Cuur, par une religieuse éloquente et spirituelle. Une des personnes privilégiées qui assistaient à ces conférences, une de celles qui les écoutaient le plus avidement, les appréciaient le plus vivement, et se promettaient le mieux d'en pratiquer les enseignements, par l'entremise de ses neveux et nièces, héritiers et héritières, me les a rapportées avec enthousiasme, et m'en a donné, je crois, grâce à cet enthousiasme, un sentiment fidèle. Je regrette de ne le pouvoir ressaisir tout entier pour en faire part à mes lectrices.
Madame Trincano connaît et peint .notre monde, comme si elle y vivait, et le sermonne, comme si elle espérait le voir se corriger.
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Elle môle à ses critiques justes et piquantes, toutes sortes de grâces irrésistibles et d'indulgences séduisantes ; jamais la raison n'a eu plus d'esprit, et la sévérité des dehors plus aimables. Ses critiques, ses conseils, ses exhortations, ses sermons, si l'on veut, se déguisent sous la forme de causeries improvisées, vives, animées, attachantes. On croit causer avec elle ; elle devine ou prévoit l'objection, l'arrière-pensée, la réticence, l'exprime et y répond. Elle parle pour chacune et à chacune à son tour ; à ce point, que la plupart ne pensent pas n'avoir fait qu'écouter tout le temps.
Laissant la foudre sacrée aux prédicateurs frappant les vices à coups sûrs et redoublés, elle pénètre dans notre monde avec son esprit clairvoyant, sa fine expérience, son sens délicat des nuances, formé pour les épreuves d'une grande existence, et dont la vie religieuse n'a fait qu'augmenter la sûreté et la vivacité. Une fois entrée, elle ôte aux choses, aux habitudes, aux lieux-communs, aux faiblesses générales, les étiquettes rassurantes que nous leur mettons, les fleurs artificielles dont nous les ornons. Elle retrace d'une main sûre la filiation apparente ou cachée qui existe toujours entre la faute particulière, la faiblesse à demi-innocente, et les abus généraux. Chacun s'isole lorsquïhfait le bien, pour que l'on voie sa vertu. Pour faillir, au contraire, on se précipite au plus épais de la foule, et l'on affirme céder au mouvement irrésistible du monde. Il y a bien des gens, et des meilleurs, qui ne résistent pas à l'abus, du moment que c'est un usage suivi par les voisines. Entre un juste et un attroupement de pécheurs, ils n'hésitent pas : ils vont du côté du grand nombre.
S'il m'était permis de risquer un mot, j'essaierais de plaider les circonstances atténuantes pour quelques-uns de nos défauts, pas tant cependant pour les défauts eux-mêmes, que pour celles qui les mêlent comme un assaisonnement profane, mais charmant, à leurs innombrables qualités : je tenterais de fléchir quelques sévérités, et d'excepter de la pratique Je
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certaines vertus rigides les pécheresses vénielles qui sont la parure et la joie de nos salons. Mais il vaut mieux que je me contente de dire que les observations de Madame Trincano sont d'une vérité saisissante, et que les coups dont elle frappe les poitrines sont contrits et spirituels. » Dans une de ses conférences, Madame Trincano a parlé des bals d'enfants, qui ont eu lieu, en grand nombre, dans les familles canadiennes à Montréal, l'été dernier. Le tableau qu'elle en a tracé était d'une justesse de ton et d'une exactitude telles que celles mêmes qui y figuraient ont reconnu leui's bonnes amies. Si j'avais ce tableau, je n'aurais qu'à le suspendre ici, et ce serait le plus beau jour de cette modeste chronique ; mais je ne puis offrir qu'une simple esquisse sur le même sujet.
Le premier tort de ces bals d'enfants, c'est d'être des concours ouverts à la vanité, île petits théâtres de luxe, des expositions de toilettes ; les triomphes sont pour les mères prodigues, au lieu d'être pour les mères sages, prévoyantes, économes.
On habille les petites filles comme s'habillaient les demoiselles, il y a qitelques années, et comme personne ne s'habillait il y a vingt ans. On leur fait danser des quadrilles dès le bas âge, comme si elles n'avaient pas le temps d'en danser de dix-huit à cinquante ans ; — on leur met des robes de soie avec falbalas au sortir du berceau ; — les étrangers cessent de les tutoyer à leur première dent, les parents éloignés aux molaires. Une fois dans le monde, elles se pincent, se renfrognent, posent pour la gravure de mode ; — elles ne savent plus courir, gambader, rire aux éclats, déchirer leur robe, se barbouiller de confitures, escamoter la perruque de leur oncle, et vider dans la poche d'un visiteur enrhumé, la tabatière de leur grand-père. Elles ont des gants jaunes comme leur père, les jours de bals et de noces ; elles ont un sourire grave comme leur grand'mère dans le portrait qui est
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au grenier, coin des souvenirs. Si, tenté par la fraîcheur Je leurs joues, et pressé de jouir légitimement de ce qui vous sera interdit plus tard, vous essayez de les embrasser, selon votre bon plaisir et votre droit, vous êtes accueilli avec mauvaise humeur ; le petit être vous accuse de le défriser ou de chiffonner sa dentelle. J'ai voulu cet été embrasser un bambin, qui a refusé mon accolade d'un geste mortifiant en disant :
— Entre homme, mon cher, on ne s'embrasse pas.
C'est là une des faces du progrès alarmant du luxe parmi nous. Hélas ! les robes d'indienne s'en vont ; il n'y a que les hommes qui les aiment ; que quelques fidèles qui en aient le fanatisme. Comme c'est joli pourtant les robes d'indienne ! comme c'est frais, léger, charmant ! C'est la toilette de quinze ans, c'est la robe que l'on a mise à tous ses rêves de clerc et de rimailleur ; c'est la toilette de la gaieté, de l'insouciance, de la jeunesse ! toutes les héroïnes que nous avons logées dans notre cœur et dans une chaumière, (à l'âge où l'on croit aux chaumières) portaient des robes d'indienne ; celles qui ont eu les primeurs de nos cœurs, la première fleur de notre imagination, portaient des robes d'indienne.
Mais je reviens aux bals d? enfants. Pendant que les enfants imitent les fillettes, celles-ci font du sentiment avec des écoliers, ayant, pour la plupart, cette laideur inachevée et gauche qui caractérise l'espèce humaine aux abords de l'adolescence. Ces jeunes gens sont éloquents et nuageux ; ces demoiselles sont émues. Ils ne disent que des niaiseries sentimentales empruntées à la rhétorique du mauvais goût, qui n'ont rien de commun avec les sentiments vrais et sincères. Ils se donnent des ridicules qui ne sont pas de leur âge, et s'imposent les ennuis et les tourments de sentiments dont ils ne savoureront que plus tard la fraîcheur et les douces joies.
Voici ce que j'ai entendu dire à un jeune écolier s'adressant à une fillette, un soir que je regardais ce petit monde danser mieux que père et mère :
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— " Il y a longtemps, mademoiselle, que j'ai été frappé de l'éclat de vos beaux yeux ; je n'ai pas attendu le plaisir de vous connaître pour vous admirer, et pour me sentir entrain.' vers a'ûus par un de ces courants sympathiques, auxquels on tente en vain de résister, et dont les flots brûlants ne touchent le cœur qu'une fois dans la vie. En vous voyant, j'ai senti que ma vie était fixée, et que j'étais condamné au doux supplice de la passer à vos pieds. Je vais rentrer dans l'esclavage du collège encore une fois ; mais j'y emporte votre cher souvenir pour me soutenir dans les tribulations de l'étude. Bientôt je serai libre, et nous unirons nos destinées "'
Il me paraît difficile, après avoir entendu ou dit ceci, de se remettre allègrement à la prose du collège ou du couvent et aux thèmes. Ce qui est plus ridicule encore, c'est qu'il y a des gens sensés, raisonnables, de grands garçons, qui débitent de semblables fadeurs à des ingénues de treize ans. Ils leur font les mêmes déclarations qu'aux jolies veuves. Iïien n'est plus attristant, à mon avis, rien ne révolte plus le sens moral comme de voir manquer de respect à l'enfance. C'est lui manquer de respect que de lui parler de ce qu'elle doit ignorer. Parlez-lui plutôt de ses jouets, de ses poupées, que des soupirs inédits de son cœur et de l'impression que font ses yeux bleus sur votre fade imagination de danseur, corrompue par le lieucommun.
De grâce, Mesdames et Messieurs, rajeunissons les hommes, si nous pouvons, mais ne vieillissons pas les enfants. Rester enfant le plus longtemps possible, rester jeune toute la vie, c'est le secret du bonheur. N'abrégeons pas les saisons heureuses en les hâtant ; laissons le printemps s'évanouir de luimême, et reprendre et refleurir mille fois.
Montréal, 1er mai 1862.
Il y a dix ans que je fus admis à flâner dans la rue Notre- Dame et à étudier le Droit. De ces deux professions que j'embrassais avec une inégale ardeur, il en est une au moins dont j'ai pratiqué tous les faciles devoirs avec une consciencieuse fidélité. Dans l'une, j'ai été clerc, et clerc médiocre, lisant Pothier lorsque c'était la prose légale de mes patrons que je devais transcrire de ma moins mauvaise écriture, et lisant Chateaubriand lorsque je devais lire Pothier ; mais dans la profession de flâneur, j'ai été maître dès le premier jour. A première vue, j'ai adopté la rue Notre-Dame, et la rue Notre-Dame m'a adopté. Tous les jours, beau temps, mauvais temps, pluie, neige, le 2 décembre comme le 24 février, le 24 mai comme le 24 juin, je n'ai pas failli à la tentation, au devoir, de me promener rue Notre-Dame, de quatre heures à cinq.
L'historien futur de la rue Xotre-Dame devra me faire causer. Je lui fournirai des renseignements précieux, des souvenirs piquants ; je lui ferai connaître ce que c'est au juste qu'un flâneur convaincu.
Il faut qu'il vienne bientôt cet historien ! car la rue Xotre- Dame se dépouille de sa vieille physionomie, la rue Xotre- Dame des anciens jours s'en va rapidement. Elle n'est plus étroite et resserrée sur tout son parcours ; le chemin de fer urbain augmente le nombre des passants, trouble les conciliabules des flâneurs au coin des rues, et leur donne le scandale de la vitesse.
Saisissons quelques traits de la vieille rue avant qu'ils ne s'altèrent ! Consacrons-lui une chronique en attendant l'histoire ! Qui aurait plus le droit d'en parler que celui qui l'a beaucoup aimée !
Il faut d'abord s'entendre sur ce qui constitue vraiment la rue Xotre-Dame. Le règlement municipal nomme ainsi la longue et étroite rue qui s'étend du faubourg St. Joseph au faubourg Québec ; mais cela est du dérèglement. La rue Xotre- Dame des flâneurs, la vraie, est comprise entre le coin de la Place d' Armes et le coin de la rue St.* Vincent. Un pas plus loin, vous êtes déjà un peu dans la rue St. Joseph ou dans la rue Ste. Marie ; Xelson, impassible sur sa colonne, est au-delà de la frontière ; l'aspect change, le trottoir se dégarnit, le passant ressemble au passant des autres rues, au passant de la rue St. Paul ou de la rue St. Laurent : il regarde devant lui, il marche, il arrive, mais il ne se promène plus.
Que de souvenirs dans cet. étroit espace ! que de flâneurs y ont promené leur curiosité, leurs caprices, leurs ennuis ! Demandez à vos grands parents qui voguent dans les eaux de la soixantaine sous pavillon neutre, comment on y flânait autrefois, plus gaiement, plus familièrement qu'aujourd'hui. La ville n'avait alors qu'une rue, la rue Xotre-Dame ; il y avait une rivière dans la rue Craig ; on allait à la chasse rue Sher-
brookc ; il fallait être armé jusqu'aux dents pour se risquer vers le Beaver Hall. L'été on faisait des parties de canot, de la Place-Yiger au Griffintown ; on pouvait pêcher à la ligne Place-à-Foin.
Il faut regretter amèrement qu'aucun flâneur de cette époque ne nous ait laissé de mémoires, écrits au jour le jour, avec des portraits esquissés en marge. Que d'anecdotes sont perdues ! que de délicieux traits de mœurs sont effacés ! que de jolies figures de promeneuses sont oubliées ! Personne n'a songé, et personne ne songe encore à recueillir, à élever, à conserver dans la mémoire les enfants perdus de la gaieté canadienne !
Je voudrais voir un homme d'esprit, qui aurait longtemps vécu dans le commerce et l'intimité de nos aînés, se faire leur historien, leur biographe ; nous introduire dans le monde d'il y a cinquante ans, d'il y a vingt-cinq ans. L'esprit d'aujourd'hui n'est plus l'esprit d'hier ; il est plus cherché, il est moins original, il est moins gai surtout. Leur esprit, à eux, venait de leur gaieté ; le peu de gaieté que nous avons vient de notre esprit. Le grand art de s'amuser pour s'amuser, s'affaiblit de plus en plus ; on ne sait plus préférer l'éclat de rire à tout, même à l'esprit et surtout à la médisance.
Il y a encore quelques flâneurs du passé, mais ils flânent peu dans la rue Notre-Dame. Ils ne font qu'y passer. Comme ils se promènent surtout pour leur santé, ils vont chercher le grand air dans les grands chemins, aux environs de la Montagne. En revanche, ils sont des guides sûrs dans Montréal, des thermomètres infaillibles de l'esprit public : ils marquent les nouvelles. Ils savent où l'on danse ce soir, où l'on mourra demain : ils connaissent le chiffre des faillites, l'heure des enterrements, la date des mariages, l'âge et la parenté des trois quarts de la population, le plan et le coût des maisons qui se construisent, la série des propriétaires et locataires de chaque logis. Il semble que les accidents les envoient avertir :
ils y assistent toujours ; puis, ils s'en vont par la ville répandant le récit. Vous les voyez aller de passant en passant, la douleur publique peinte sur la figure, en débitant le fait divers du lendemain. Ils ont toujours été le principal témoin de l'accident, le premier arrivé sur le théâtre du sinistre, le dernier parti. Ils ont proposé l'avis qui a prévalu, le secours qui a tout sauvé. Ils se félicitent d'avoir été là, si à propos, et se demandent avec une curiosité inquiète ce qu'on aurait fait sans eux.
Le plus spirituel de ces flâneurs, celui qui a le plus vu, le plus raconté, assistait à une assemblée publique il y a quelques années. Un orateur, entraîné par l'improvisation, en vint à parler du grand incendie de 1852. Au premier mot, le flâneur lâche un cri de joie, traverse la foule, bondit sur l'estrade, et s'écrie, l'œil encore illuminé par un reflet de l'incendie :
— C'est moi qui ai vu le feu, le premier
Et il raconte l'origine du désastre : il décrit la maison qui en fut la première victime ; il suit l'élément dévorant dans sa course immense ; et il n'abandonne la pirole que lorsque tout est brûlé.
Le flâneur moderne de la rue Notre-Dame est un être multiple. Les variétés abondent. Il y a d'abord au premier rang, le type suprême, le flâneur cosmopolite. Celui-là flâne partout où il se trouve ; il saurait ne pas flâner ; il flânerait dans l'unique rue d'un hameau, s'il y avait encore des hameaux. Je connais un ancien flâneur de la rue Xotre-Dame, proscrit de sa patrie par les nécessités de l'existence, qui, dans le petit village où il est exilé, ne manque jamais au devoir de flâner avant le coucher du soleil : il se promène dans la seule rue de son village, entre les quatre ou cinq maisons qui la bordent, et les ménagères de ces maisons règlent leurs pendules sur lui. Ce flâneur incorrigible, ce flâneur incorruptible, est. un des hommes que j'honore le plus.
Le flâneur cosmopolite ne tient compte de rien de ce qui décourage ou ralentit, dans sa course, le flâneur ordinaire. Il n'a d'autre but que la flânerie. Sa curiosité s'adresse à tout. Plus il y a de passants, de passantes, plus il y a de spectacles, plus il est joyeux. Mais il sait se contenter de peu et trouver sa proie dans la disette comme dans l'abondance. Il supporte' patiemment les importuns, lorsque les importuns l'arrêtent devant un joli chapeau. Il rentre après cela dans le travail, aussi satisfait «pie Titus lorsqu'il avait accompli une bonne action romaine.
Au-dessous du flâneur cosmopolite, il y a le flâneur proprement dit, celui qui flâne lorsqu'il fait beau et que la rue Xotre-Dame est giboyeuse. Il y a le flâneur-amateur qui n'y parait que de temps à autre, dans les belles saisons. Il y a aussi les flâneurs qui ne vont que par bandes, et dont la promenade est scandée de relais aux coins des rues et aux bords des fontaines.
Ce n'est pas tout, et je ne prétends pas signaler toutes les variétés de flâneurs. 11 y a encore le flâneur timide qui a besoin d'un prétexte pour flâner ; il est toujours sur la route du bureau de poste, petite vitesse ; il va et A'ient en attendant les malles, qui, pour lui, arrivent invariablement après le départ des promeneuses.
Il faut ajouter à cette liste le flâneur âï occasion, celui qui flâne en attendant quelqu'un ou pour voir quelqu'un, pour voir la dame de ses pensées ou le chapeau fané de la dame de pensées porté par une des bonnes de la maison. Le but de la promenade atteint, ce flâneur s'éclipse. Les vrais flâneurs n'ont qu'une médiocre estime pour ces flâneurs-là, qui utilisent la rue Xotre-Dame et la paient d'ingratitude.
Enfin, il y a les flâneurs de contrebande : l'homme d'affaires échappé de son bureau ; l'ancien flâneur domicilié à la campagne qui vient chercher dans la rue Xotre-Dame ses anciennes connaissances, le fantôme de sa jeunesse, les souvenirs de sa
cléricature. D'ordinaire, ceux qui se permettent ces petitesexcursions hors de leur domaine, ont pour cicérone un flâneurémérite, qui commente le texte qu'ils ont sous les yeux.
On reconnait facilement le faux flâneur, celui qui ne flânait pas hier, et qui ne flânera pas demain. Il a la démarche maL assurée ; il va trop vite ou trop lentement ; il ne sait pas. s'arrêter au coin de la rue ; il ne sait pas tout voir sans trop' regarder ; enfin, il menace de se perdre sans cesse dans la foule des passants.
Voici quelques-uns des articles du code du flâneur de la rue Xotrs-Dame :
lo. Tous les hommes sont nés pour être des passants, mais, il n'y a que quelques passants qui soient nés pour être des flâneurs.
2o. On devient passant, mais on naît flâneur. 3o. Le chemin de fer urbain est un passant, mais il ne sera jamais un flâneur.
4o. Le père d'un passant peut être un ex-flâneur, et plus souvent encore le fils d'un passant est un flâneur.
5o. On cesse d'être flâneur en devenant père de famille,, propriétaire ou conseiller municipal.
60. Le veuvage, la perte de sa propriété ou de son élection municipale fait rentrer le flâneur dans ses droits et son titre. 7o. Un flâneur trouvé coupable d'avoir porté un parapluie par simple précaution, ou d'être entré dans un magasin à cinq heures de l'après-midi pour faire un achat sérieux, est déchu de son grade et renvoyé dans la rue St. Paul.
80. La plupart des passants voudraient être des flâneurs. Dans tout passant, il y a un flâneur mort jeune.
9o. Les passants s'arrêtent un peu partout : au coin de la rue St. Jean-Baptiste, aux quatre coins de la rue St. Gabriel ; les flâneurs ne s'arrêtent qu'au coin de la Place d'Armes, côtci Lyman, au coin de la rue St. Lambert^ et au coin de la rue St. Vincent.
Québec, 4 janvier 1864.
Une jolie veuve dont le front était couvert d'un nuage de mélancolie sous lequel ses beaux yeux brillaient du plus doux éclat, me disait aux approches du jour de l'an :
— Savez-vous ce qui agace mes pauvres nerfs de ce temps-ci, ce qui me rend maussade pour tout le monde, moi qui ne l'ai jamais été que pour mon mari 1 C'est l'approche du jour de l'an. Tous ne sauriez imaginer quelle antipathie je porte à cette réjouissance annuelle, à cette fête banale que le calendrier nous impose, que les hommes subissent pour ne pas déplaire aux femmes et que les femmes tolèrent pour ne pas faire pleurer les enfants. L'obligation de former des vœux de bonheur du bout des lèvres pour tous ceux qui vont venir m'en demander, de voir défiler dans mon salon une procession de gens qui me débiteront, souvent cinq ou six à la fois, les mêmes banalités en secouant sur mes tapis la neige de leurs bottes, m'emplit l'âme des plus noires pensées. Si vous
saviez comme vous êtes ridicules et ennuyeux, vous autres
hommes
Je m'inclinai.
— Ce n'est point une personnalité : c'est une observation générale à laquelle vous ne faites point exception, naturellement.
Je m'inclinai de nouveau.
— Je disais donc, lorsque vous m'avez interrompu, que vous ne sauriez imaginer combien vous êtes ennuyeux et ridicules, vous autres hommes, lorsque vous vous livrez à cet exercice, à cette pantomime annuelle qui consiste à traverser une centaine de salons au pas de course, à vous asseoir une minute sur le coin d'une chaise pour répéter les refrains de la journée et à vous enfuir aussitôt qu'une autre bande de visiteurs arrive ! Dans l'intérêt des hommes surtout, on devrait abolir le jour de l'an ; à la rigueur, il n'est supportable que pour les femmes, pour qui tous les prétextes de mettre une jolie robe, sont bons. Xous ne vous recevons pas, croyez-le bien, pour apprendre de vous quel temps il fait cette année et quel temps il faisait l'année dernière ; mais tout simplement pour que vous admiriez l'art de nos toilettes et que vous alliez dire à celles à qui cela peut déplaire, comme elles nous vont bien. Malgré cela, comprenez-vous qu'il y ait un jour de l'année où l'on soit obligé, si jolie et spirituelle que l'on puisse être, de causer de la neige ou du beau temps, avec des gens qu'on ne reverra que pour leur entendre dire la même chose, douze mois après ?
— Mais il me semble, madame, lui ai-je dit, qu'il y a un moyen bien simple et (pie je n'ai pas la prétention d'inventer, de se soustraire aux ennuis du jour de l'an : c'est de le supprimer pour soi-même, c'est de fermer sa porte aux visiteurs et de se mettre sous clef dans sa chambre avec un roman à lire ou une coiffure nouvelle à essayer.
— Vous déplacez la question, comme disent les journaux.
Sachez qu'une femme ne peut pas faire autrement que les autres femmes, sans se compromettre et s'exposer à ces mille et mille traits de la critique amicale qu'elle redoute d'autant plus qu'elle excelle à les lancer. Le monde féminin est régi par une multitude de lois dont le détail échappe à la grossière perception des hommes et qu'aucune femme n'a le courage de secouer. La police de ce petit moude, gracieux et charmant au dehors, à ce que vous dites, rempli au dedans, à ce que je sais, de petites passions, de malice et d'envie, la police est faite par la critique la plus vigilante et la plus aiguisée. Il faut de l'héroïsme de la part d'une femme pour braver les autres femmes ; quant aux hommes, ce qu'ils disent ne nous importe que lorsque nous les aimons. A coup sûr, je meurs d'envie de ne pas recevoir au jour de l'an, et cependant, je recevrai ; et cela, parce que je n'ai pas de raison à donner à mes bonnes amies pour m'excuser de n'avoir pas reçu leurs maris, qui, accablés de visites à faire et bien pourvus de cartes. seraient cependant enchantés de ma discrétion. Les unes diraient que je n'ai pas reçu parce que j'avais mauvais teint, ajoutant que cela m'arrive plus souvent qu'à mon tour depuis quelque temps ; les autres insinueraient que l'absence d'un valseur quelconque avec lequel j'ai dansé deux ou trois fois sans conviction au dernier bal, m'inspire ce goût soudain
pour la solitude , etc. Il me faut donc bon gré mal gré
subir la loi générale ; je m'en console en donnant à ma toilette toute l'attention que je suis censée prêter à la conversation de mes visiteurs, et je me venge de la corvée que m'impose le respect féminin en remportant le prix de beauté.
Lancée dans les entraînants sentiers du paradoxe, mon interlocutrice transporta bientôt la conversation dans un ordre de considérations plus générales ; puis, revenant à son point de départ, elle résuma son opinion à peu près comme suit :
— Ce que je condamne surtout dans le jour de l'an et ce qui révolte mes libres penchants et mes instincts d'indépen-
dance, c'est le plaisir à jour fixe, c'est le bonheur à terme. Je veux prendre mon temps pour être heureuse ; je veux choisir mes jours pour être gaie comme je choisis ma société pour causer. Je n'aime pas la joie commandée d'avance ; elle est déjà refroidie quand on la goûte. L'imprévu est la première condition du plaisir. On s'amuse rarement là où l'on croit s'amuser ; on se plaît souvent là où l'on a craint de s'ennuyer. L'homme qu'on aime le mieux est celui qu'on connaît le moins, et il n'y a rien de charmant comme un indifférent un peu spirituel après un tête-à-tête avec l'objet aimé. Prôner d'avance un amusement, c'est imiter les gens qui vous préviennent qu'ils vont vous faire rire ; le rire ne vient pas, le plaisir non plus. Il faudrait arranger les choses de manière à ce qu'on pût s'amuser lorsque cela vous plaît, s'ennuyer lorsque cela ne vous déplaît pas. Mais les hommes, eux, ne savent ni s'amuser ni s'ennuyer. L'ennui, pris sans se presser, sans s'impatienter, à son aise, est pourtant une des plus douces choses de ce monde. L'unique valeur des choses humaines est dans le contraste. Comme un peu d'ennui fait du bien après trop de plaisir ! Comme la conversation monotone et sans surprises d'une personne sensée, repose après l'éblouissement d'une causerie spirituelle et semée d'éclairs ! Si la destinée s'arrangeait de manière à distribuer dans le cours de la vie les ennuis et les émotions, les plaisirs et les épreuves, en un ordre sans cesse varié, ce bas-morjde serait vraiment trop agréable à habiter.
Il y avait bien des choses à répondre à cette série de paradoxes ; je plaidai de mon mieux la cause qui m'était confiée ; puis, la conversation prit une autre tournure. Changeant soudainement d'impression avec cette mobilité, cette inconstance qui forme un des charmes les plus vifs de la conversation des femmes, mon interlocutrice passa du paradoxe sceptique au paradoxe sentimental.
— C'est singulier, me dit-elle, mais il y a des jours, et
presque toujours les mêmes, où je me rappelle certaines choses avec une lucidité et une vivacité extraordinaires. Moi qui suis éprise de l'inconnu, folle de l'imprévu, j'ai le culte des anniversaires intimes, j'ai dans le cœur de mystérieux autels élevés aux plus douces émotions de ma vie, où sont suspendues des images depuis longtemps effacées de la réalité ; j'y rallume parfois la flamme du passé pour y revoir les sentiments qui l'ont agité. Hélas ! je sais mieux me souvenir que je ne sais rire ; le regret pousse mieux en mon âme que le plaisir : le temps efface ce qui en arrêtait l'essor et empoisonnait mes rapides joies, pour ne laisser subsister que ce qui était vraiment doux et ravissant. En revoyant ce qu'il a aimé dépouillé de toutes les ombres qui lui en cachaient les beautés, mon cœur répand dans des rêves sans fin tout ce qu'il a refusé à la réalité la plus charmante. Inconcevable et douloureuse impuissance que de ne pouvoir aimer sans toutes ses illusions, que de sentir sans cesse son cœur s'éteindre et ne battre longtemps que dans l'isolement du souvenir !
Me voilà bien loin du jour de l'an 1864, et je crains d'avoir laissé ma chronique s'égarer trop longtemps au-delà des bruits du jour, dans ces subtiles discussions sur les choses du cœur qui durent depuis que le monde a été livré à l'empire de l'amour et à la tyrannie des jolies femmes. J'ignore si en racontant la causerie qui précède j'ai cédé plutôt à l'entraînement du souvenir qu'à l'intérêt bien entendu de mes lecteurs ; mais il me semble que, pour l'instruction du genre humain, il est utile de recueillir toutes les nuances d'opinion de celles à qui nous devons les plus belles leçons et les meilleurs exemples dans les questions délicates et les problèmes difficiles qui touchent aux sentiments.
Le jour de l'an à Québec a ressemblé, cette année, à tous les jours de l'an passés. Le principal sujet de Conversation,
48 LE JOUR DE l'aX
à part le. temps bien entendu qui garde en tout pays, ce jourlà, le rang suprême, a été la disette d'amusements. Les jeunes filles et les jolies veuves s'indignent de cette somnolence de la verve sociale et de ce long silence des pianos discrets ; les mères de famille cpii désirent marier leurs filles (et quelles sont les mères qui n'ont point ce légitime désir ?) soupirent et poussent leurs maris à donner l'exemple et à précipiter par une grande soirée la saison en retard ; les pères de famille, •en proie à un désespoir contenu, flottent entre le regret de renoncer à se coucher à neuf heures et la nécessité d'obéir à leurs femmes. Ce malaise général va, dit-on, cesser bientôt. Les dames aimables et bienfaisantes qui prennent soin des plaisirs de la société lui préparent de charmantes surprises, et il est probable que la vivacité joyeuse du carnaval effacera le souvenir des langueurs de l'automne.
Après les vœux qui se sont élevés de toutes parts vers les chefs de maison en faveur des soirées, c'est peut-être le pont de glace qui a été l'objet de plus de souhaits et de manifestations d'intérêt. S'il avait pu entendre tout ce qu'on a dit de lui, il mettrait sans doute son amour-propre à ne pas désappointer tant d'espérances ardentes, à ne pas rendre plus inutiles encore tant de paroles inutiles '.
Quant au temps, son règne quoiqu'encore florissant et glorieux, achève peut-être. Bien des gens ont essayé de n'en point parler ; quelques-uns ont réussi. Trois ou quatre jeunes gens, entr'autres, avaient formé une ligue contre lui. Ils avaient échangé la promesse solennelle de n'en point souffler mot de toutes les visites, sous peine, pour celui qui violerait la consigne, d'avoir à les recommencer. Les choses allèrent merveilleusement durant presque tout le jour de l'an ; chaque fois que d'autres visiteurs avaient abordé légèrement ou traité à fond la grande question du jour, ils étaient restés muets et distraits ; chaque fois qu'une dame, feignant d'être poussée par une curiosité déjà bien des fois satisfaite pourtant, avait
eu recours à cette grande ressource pour suppléer aux lacunes d'une causerie hésitante, ils avaient laissé tomber la question sans y répondre.
Cinq heures allaient sonner ; ils étaient fort satisfaits d'euxmêmes, lorsque, sur le point de finir la corvée des visites, l'un d'entre eux se trouve face à face avec un de ses amis d'enfance, un de ses compagnons de collège, un ancien camarade de plaisirs, qu'il n'a pas vu depuis dix ans. Avec un élan et une explosion de joie (\\\e tous les gens de cœur comprendront, il court à lui, il lui serre les mains et lui lance ce cri de l'âme :
— Comment! toi! à Québec faisant des visites
et par cet affreux temps !
On devine la stupeur de l'infortuné condamné au ridicule de se présenter deux fois dans les mêmes maisons en racontant sa mésaventure. Cette dernière partie du supplice cependant lui a été épargné?. Presque partout on avait si bien, au milieu du tumulte du jour et de la foule des visiteurs, oublié son passage, qu'on le reçut comme si on ne l'avait pas encore vu et en lui servant la même conversation qu'il avait déjà entendue. Dans certaines maisons, on l'a trouvé changé depuis l'année dernière ; une jeune demoiselle lui a dit avec un regard rempli de bonnes intentions :
— Il y a bien longtemps que nous n'avons eu le plaisir de vous voir. Il faut que ce soit le jour de l'an pour que vous veniez nous faire visite.
Enfin, une bonne dame qui lui raconte chaque année, en détail, ses premiers pas dans la vie, en se plaignant que cela la fait vieillir, lui a dit pour flatter sa petite taille, quoiqu'il ait trente ans sonnés :
— ]\Ion Dieu ! il me semble que vous avez encore grandi depuis l'année dernière. Je vous ai vu pourtant bien petit. Quand on pense que j'ai connu votre père à votre âge ! ça me fait vieillir
Je devrais peut-être parler des toilettes du jour de l'an, discuter, commenter et surtout admirer ces œuvres d'art. Mais c'est là un sujet trop délicat pour que je m'y risque ; j'aurais peur de commettre une de ces fautes de détail, imperceptibles aux yeux peu exercés des hommes, mais irrémédiables aux yeux des femmes, et après lesquelles on est jugé et mal jugé. Les femmes seules sont dignes de juger les femmes ; elles seules savent admirer dans toutes ses nuances une toilette réussie, avec une conviction ardente et un enthousiasme réfléchi ; elles seules surtout savent découvrir dans la toilette qui éblouit nos faibles regards le point faible où doit se poser la critique pour en détruire l'effet. Il y a peu de femmes qui réussissent plus de deux ou trois fois dans la vie à obtenir une toilette inattaquable, réduisant au silence ou contraignant à l'admiration les bonnes amies. La félicité qu'éprouve une jolie femme ce jour-là l'indemnise amplement de la mortification et des ennuis que lui ont causé parfois les toilettes triomphantes de ses rivales. Autant il est maussade d'entendre des jolies femmes causer avec passion des cuisinières qu'elles ont renvoyées, autant il est instructif, intéressant, entraînant, de les entendre disserter sur les mille questions renfermées dans une seule toilette, analyser les chiffons, approfondir l'harmonie des couleurs et l'accord des nuances.
Il me reste un souhait à faire pour terminer ma revue du jour de l'an, et je demande à mes lecteurs de s'unir à moi dans ce souhait :
Souhaitons tous ensemble que la mode qui vient délivre les femmes de ces affreux voiles de laine dont elles s'enveloppent la figure et qui ont le tort de nous empêcher de les regarder sans avoir l'avantage de les empêcher de nous voir.
Souhaitons aussi que cette année commencée un jour maigre s'écoule grassement, et démente par sa bonne conduite les
craintes que soulève dans les][esprite paisibles le jour redoutable qu'elle a choisi pour faire son entrée en ce monde.
J'ai rencontré hier deux braves gens qui n'étaient point du tout rassurés sur ce point :
" Le jour de l'an un vendredi, disait l'un d'eux en secouant mélancoliquement la tête ; cela ne présage rien de bon. Heureusement au moins que ce n'est pas un 13 ! !"
Il vient de mourir à Montréal un brave garçon qui a laissé quelques bons mots pour tout héritage à sa famille. En voici un. Employé à tout faire dans un bureau d'avocats, il écoutait leurs clients, répondait à leurs créanciers, donnait la chasse à leurs débiteurs et assistait pour eux aux funérailles de leurs amis.
Un de ces derniers était en train de faire ses malles pour le convoi qui transporte les voyageurs de ce monde à l'autre. Toujours obligeants, les patrons de ce pauvre X offrirent leurs services pour veiller le malade ; puis, ils se firent remplacer à son chevet par leur infatigable clerc. Celui-ci remplit sa mission en conscience et soigna, avec le dévouement d'un vieil ami, celui dont défaisait si tard la connaissance. Seulement, après la troisième^veille, exténué de fatigues, et voyant que cela allait recommencer, il alla trouver un de ses patrons et lui dit simplement :
" Est-ce que ce pauvre M. Z n'a point d'autre ami que moiV'