LE PREMIER DE L'AN
Encore une année de plus : encore une année de moins. Et quand on a répété ca calcul vingt, trente, quarante, quatre-vingt fois, on s'arrSta tout £l coup, otl'on reste muet pour reiernité.
Le plus souvent mSmc on n'attend pns qne Tnanée soit finie; U y a bien peu de gêna qui meurent le 31 dc'esmbre, de ni^ine qu'il y en abienjieu qui nniasent le 1er janvier. C'est sans doute par un esprit de haute impartialité et pour cou. per oourt à bien des réclamations, qu'on a clioisi spécialeineotdeus jours, l'un pour Être lu fin, et l'autre pour êlre le
Ces deux jours se suivent sans aucune interruption, sans te moindre intervalle. Alaniinutc, à l'instant qui aehivel'un l'autre commence. Sur la route du temps, on ne peut jamais revenir; il fuut marcber, mareber sans cesse; courbé, flétri, déchiré aux ronces du cbemin, hors d'haleine, n'ayant plus niSme ce sonfBe de l'âme qui est l'espérance, sans ressort, Kuuvcnt sans lumière, on marche toujours, éternel supplice condamnation implacable!
Eh bien pourtant ! ils sont nombreux, ceux qui se hâtent, se précipitelît, surtout dans notre siècle ; c'est une manière do tromper la durée. Ne pouvant rien enlever au temps, ni se dérober au terme fatal, ne pouvant détacher sa vue du gouffre aux éternels mugissements, l'homme veut s'éblouir, il court en désespéré sur les bords de l'abîme, s'élance vers l'endroit où il doit être englouti et se jette lui-même en pâture à l'oubli, comme le gladiateur épuisé se jetait sur le fer pour abréger le supplice.
Pourquoi compter les années à venir ? Qu'oses-tu souhaiter aux amis qui t'entourent ? Malheureux ! tu n'as môme pas un lendemain à toi ! Tu te félicites, et déjà peut-être la mort s* apprête à cueillir le souhait sur ta bouche. Tu serres
la main de tes amis ! prolonge un instant cette effusion,
et peut-être sentiras-tu cette main froide. Le tombeau est sous
tes pas et tu t'enivres de l'ivresse de la vie ! Eh quoi ! ton
passé même, ce passé que tu appelles le tien, n'est pas à toi, puisqu'il n'est plus. Toutes tes prières et tous tes efforts réunis ne pourraient t'en rendre une minute. Tu n'as rien» rien, si ce n'est l'espérance, plus trompeuse encore que tout le reste, puisqu'elle fait croire à un bonheur que jamais tu pourras saisir.
Cette année que tu appelles nouvelle,que tu reçois avec des transports trompeurs, avec une allégresse menteuse, qu*. aura-t-elle de nouveau pour toi avant que le premier de ses trois-cent soixante-cinq jours ait apporté sa première veille ? Oublies tu donc qu'elle vient à toi malgré toi ? que, voudraistu repousser un seul de ses dons funestes, tu n'en as ni le loisir, ni le temps, ni le pouvoir ? C'est un vainqueur qu'il te faut accueillcr à ton foyer et auquel tu souris pour qu'il te ménage ^ueJgues jours do plus.
OHBOHIQUB?. D
L'année nouvelle ! quelle dérision ! Et les hommes saluent cet astro qoi va bientôt t^clster sur leurs t€to!< I Ils emplissent leur regard de ce rayon qui va les aviiugler ! Âhl sous tant do Tisngea joyens, sous dm rires éelatante, combien n'y a-t-il paa plutôt de larmes, combien de regrets pour la pauvre anniîe qui s'en vn, à toujours insaisissable, à Jamais envolée I
Oui, toujours le deuil et l'espérance, côte à c6te dans Is sentier de la vie, jumeaux éternels enlacés eur le même tombeau, l'un se parant des fleura flétries de l'autre et, l'instant d'après, mourant avec elles. Sur le berceau de l'année qui a'avanct!, tombe de l'année écoulée, nous restons, nous, tristes hamaina, comme ces crSpes qui tremblent suependaa an aeuîl d'an foyer que le mort cbéri vn bientôt délaisser pour toujoura.
La mort ! la vie ! deux ehosés qui se lienneot l'aae l'autre, inséparables comme les deus nnni5ca dont l'une part en mêoie temps que l'autre arrive. La terre que nous foulons au^jiicds est remplie de la poussière dos générations éteintes ; nous nous agitons sur des sépulcres ; noua vivons par la mort d'une foule d'autres existences, jusque ce qu'à notre tour nous allions cn<;raisser de nos corps inertes ce sol qu'aujourd'hui n
Offrez, offrez, puisque cela vous sourit, offrez vos souhaits fl l'année nouvelle qui vient accumuler les ruines et h£terla cbQte de vos espérances. Pour moi, je me retourne vers l'année lUi espire : elle seule m'est chère, parce que je no la redoute ['lus ; je n'avais pas s;ilué son aurore, mais aujourd'hui je lui oiÏG avec toute mon flme :
" Ah I pauvre et cbÈre année I ne t'en vas pas si tôt. Resta encore un jour, une heure : ta otaçoïtiiattQç iîma^j.v'K&'iMs.
avec toi ; tu emportes tout, hv5las ! et tu ne laisses rien, rien que des regrets. Tu n'avais que trois cent soixante-cinq ^urs à vivre; pour toi, le terme fatal était marqué, connu aavance, et dans ton berceau tu portais ton linceul.
" Comme Tannée nouvelle qui arrive aujourd'hui, empressée, joyeuse, rayonnante, les mains chargées de promesses et la figure de sourires, tu t*annonç^ais toi-même il y a un an, un an seulement, et déjà tu meurs 1 Combien d'entre nous qui «t'avaient embrassée avec des bras vigoureux, un cœur plein d'illusions, et qui t'ont précédée dans la tombe ! J'ai compté mes jeunes amis disparus qui avaient plus le droit de vivre que moi, et je regarde en tremblant l'année qui te suit. Il me semble qu'elle porte un oiêpe mal caché dans les fleurs éclatantes qui la parent.
" Non, je ne puis te saluer avec une âme joyeuse, toi qui viens m'annoncer une année de moins dans la vie, une année de plus dans l'amertume des souvenirs. Pour toi je ne prendrai pas cet éclat de fête dont s'entourent à ton approche les malheureux que tu séduis. Va, je connais ton faux sourire ; tu viens, comme toutes tes devancières qui promettant le. bonheur, et qui s'en vont avec des coeurs brisés, des existences fiétries: j'ai trop longtemps salué ces trompeuses aurores; j'ai trop longtemps mêlé mes souhaits et mes earesses aux réjouissances qui les accompagnent. Pour toi, nouvelle venue que tout le monde choie et adore comme un soleil levant, je n'aurai pas une flatterie, pas un baiser
" Aujourd'hui, Ton s'embrasse, on se fait tous les souhaits de bonheur ; on se reconcilie. Ceux qu'une vétille ou un faux amour-propre à tenus éloignés pendant des mois, saisissent cette bonne o\iwx^ d^ ^^ serrer de nau-
cnitONlQDBB. 7
vean Is mtùn ; il est si bon de se rapprocher ! Hais cela (lare an jour, et je o'obo compter les baisers que le lendemain on regrettera peut être.
Si, du moins, aaaie nonvollo, tu venais apporter le pardon à tous les cœurs qui souffrent, ai ta venais vraiment pour eouvrir d'un voiie éternel les regrets que nous laisse l'aunée mourante, alors je te saluerais comme une bîânfoittïco, toi quo jo crains de maudire.
Qui saie, pourtant, qui sait sî'ta ne portes pas
l'espérance ? Sur ton front vierge, que rien ne ternit encore, n'y aurait-il donc place que. pour le mensonge ? Ne feraistu que succéder à l'année qui s'en va, sans ensevelir avec elle tous les maus qu'elle a semés 7 Non, non, viens. Et qu'importe aprâs tout I Qu'importe que tu ajoutes ton poids à oeJai que nous traînons tous, que je traîne, moi, depuis trecte-quatre ans, trente-quatre ans que je n'ai p!us aujourd'hai, et l'avenir ! .-..l'avenir, qu'il va failoir subir I
J'ai passé l'été de la vie, maïs jo cherche en vain mainteaaDt le soleil qui l'a écLauffé. Que me feraient du reste ses rayons impuissants 7 Pourraient-ih arriver jamais dans la unît de mon cœur? Avant même que paru sur l'arbre de ma vie, les orages c porté et balayé au loin toutes les feuilles.
Et maînienant je m'arrSte sur le tombeau de ma jeunesse et de ma force; je voudrais retenir un instant l'heure qui fuit en ne me laissant pas môuic le loisir de pleurer. Mai« non, lioi, inutiles eSbrta 1
Allez, passez, cfiaecz-vous, jours à j amaîs perdus. n'Ctes plus maintenant que des souvenirs. Il faut bris
séparer pour toujour? Toutes tes vm,açfa t^C
vous m'aviez moatréos à votro autotii wi\\\. ■
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longtemps évanouies ; elles ne vous ont pas a^tendas pour s'envoler loin de moi. Saivez-les, suivez-les dans leur tombe ; nous, nous restons aveo notre deuil, avec nos douleurs qui, seules, vivront autant que nous.