‹ Chroniques ...: humeurs et caprices (volume 2)Chapitre 2 sur 24 · APRÈS · texte numérisé non relu

APRÈS

C'est le trois janvier enfin ! On a fini de serrer et

de resserrer ma pauvre main toute empoulde. On a fini d'avoir du bonheur par dessus la tête et de s'en souhaiter mutuellement à s'en rendre malade. Les paresseux ont eu leur congé du deux de l'an sans compter celui du premier, lequel est obligatoire, mais non gratuit. De braves gens, ines compatriotes, que je ne vois pas une heure de toute l'année durant, ont voulu rattrapper le temps perdu; ils se sont précipités sur ma main comme sur des étrennes, et l'ont engloutie dans leurs transports: il me semble qu'ils la tiennent encore.... Pendant deux jours, elle a été à tout le monde, excepté à moi, et j'ai peine à la reconnaître maintenant qu'elle m'est revenue.

Je regarde cette pauvre main qui essaie de reprendre la plume, et y ai envie de lui souliaitet la bonne année. Si je

me la serrais!....— (r<estc une toie i^éiâs&k. La jour Is Tan est épidéœiqœ ; j'^rzarûi <seIa: a 11 «iiinic isoumiâxii: une semaine, on ne poorrxîc pîuLS se: Hûcoisr.

Les amis de nos amis soat nos imii : e dsc ]& ds dis le dire. Pour moi, j'en ai tu de aombvaix, t^uî wt snxs (Bortaînement pas les miens, ee qœ je ggg?wcfr. (sar ls m'ast^ sent sans doate épargné, — je les ai ttu leiaacer ^ers ■«£, du plus loin qu'ils me TOjaient, fréoûisaas d'aL^rese^ transportés de bonhenr. '* Je tous la sonliaite l s'éetweatr ils tour-à-toar comme hors d'eax-mémes. D'autres, ae faisant qa*un bond à travers la rae : "Je Tons la soolisifie f s'dcrîaient-ils aussi, et crac, c'ét lit encore un sermnait de main à me faire trouver mal. Il y a même des amu de mes amis qui m'ont souhaité Us compliments de la saison;

d'autres, beaucoup d* heureux retours/ chacun fait et

dit comme il peut ; le jour de Tan étant le jour de tout le monde, il ne faut pas se montrer trop difficile.

Cette opération du serrement de main étant subie deux ou trois cents fois, j'avoue que, pour ma part, je ne déteste pas le jour de l'an. Mon triste état de vieux garçon m'oblige malheureusement à tout apprécier à un point de vue personnel; eh bien! je le déclare, le jour de l'an me plaît, malgré le dinger que je cours d'une paralysie absolue du bras droit. Ce jour là, je me distingue des sept-huitièmes de mes compatriotes; co jour là, plus que tout autre, je suis libre et je savoure ma sauvage indépendance, comme si je devais la perdre pour le reste de Tannée; je ne fais pas une visite, non, pas une, je m'affranchis de ce supplice ridicule et je ne vais pas marmotter à deux cents personnes indifférentes mes souhaits d<i <i.'cy;sr vention.

Si le jour de Tan est vraiment un jour de bonheur, j'entends en jouir. Je garde au fond de mon cœur des trésors de souliaits pour mes amis, mes vrais amis, et jo me garde bien d'aller confondre ces souhaits avec le flot de banalités qu'ils se condamnent à entendre. Pour les autres, les personnages, les gens à position, dont un abîme me séparera toujours, je me contente de les plaindre. Je les plains d'avoir tant de devoirs ii remplir en un seul jour, et d'en avoir si peu tout le reste de l'année, puisqu'il est entendu que nous vivons dans un pays de cocagne où la sinécure est l'objet légitime des plus honnêtes ambitions.

Mais, d'un autre côté, je les envie. La plupart d'entre

eux ont une famille .... oh ! la famille Le matin,

avant le jour, avant l'aube, il n'est pas encore cinq heures, les petits, ces petits qui donnent tant de mal et qui causent tant do joie, les petits enfants sont déjà debout : ils courent, ils accourent les bras ouverts, la bouche pleine de baisers, vers le lit où la maman, qui les épie déjà depuis plus d'une heure, sans faire semblant de rien, les reçoit sur son cœur frémissant, les couvre de caresses, Içur trouve à chacun une place sur son sein gonflé de bonheur, les prend tous dans ses bras et les passe au papa qui pleure de joie et qui devient presque une mère, en oubliant tout dans cette heure unique, excepté ce qu'il a dans son cœur.

On entend ensuite, on voit les petits, tout rouges encore de tant de baisers, tout essoufflés, courir à la cachette des étrennes, ces trésors légers, parcelles fugitives détachées de cet autre trésor inépuisable, l'amour maternel.

Mais moi, ah I moi qui n'ai môme pas eu de berceau et qui n'ai pas connu ma mère, moi, condamné solitaire dès ma nalssaDce, je ne connais le jour de Tan c[ue le bon-

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heur des autres, et sod fîital retoiiT et ton iacs-TraLk I'uîk. Comme cliaqûe jour de ma TÎe, je me suL; érciii^ le jour d-e Tan de cette anaée dans le froid et dacc létTirmK' d^^- î'itolement. J'ai re^ard^ ie eiei : pour moi, ii éuiit viu<;. J'ui

promené mon regard désuit autour de tua chiitui/re

elle était muette: pas une voix, paf un écljo. «i e^.- tt??: celui des souTenire qui, en uu iuritum, eu fouie, fc*r fconr précipités but mon lit fiiloneieux- ILire seul ce jour ]à. ^ réveiller seul, bs sentir seul eartout, c cm piufc qu une it.fortune, c'est Tine explttiiDn^ et ] ou éprouve cromuie uu remords de ne pis mériter ee l)oulieur dont tuut d'îiutT«. jouissent, sans le comprendre souTeot et «une uvoir rien fait pour en être digztôfi.

Le bonheur que tout le moade s^obfiÛTie û eruixe introurii^ ble, est poartant £ieîle et mJ^slre ; nmm ^ouime "UftxU» les choses de ce moode, il «et purement i^é^atif^ 11 «ufit, pour être heureux, de n'être pas maUienreicsu TiJ^iM^ UniUfS> ^^ espérances, tons to» ppc^eUi, tpi» «d ^ooeerrec d'uutjr^, t^ TOUS serex tout ansi isqmto, itnxt «iMiâxiu4»fd^^ mtaeii malheureux que tous Véiùiez d'aixtrâL J&tre lieufeux, t^'etit jouir de ce qu'on a «i s'en «oniiQocter ; smûa ^tre muUieuf>eux, c'est ne pouToir jontr <de n$»^ ^eotmiue jeis Ti^ux ^[ur^f qui sont toujours panrref, fnnopc t-ilg fdiUionnuir^ ; ib xMtoqaent du premier des bien, ^ni 4^itne «Sttestic^ (ttltre qui partage leur fortune comme kor détre«ie. li«^ arares atnils croient trouver une jouiseaoee dafis ee qui s'ef>t qu'une aberration, car on ne peut être heureux que du bonheur qu'on donne et de celui qu'on reçoit. Thésauriser est une maladie, répandre est un remède; et l'homme se soulage par la générosité comme Tarbre qui écoule sa sève et en nourrit les lianes qui se terdent en sappliant autour de sa tige. A]ii\ ^^^ Vfôv\SkV^ ^<^^v.-

liaits qu'on m'a faits le premier de Tan, on n'en a oublié qu'un seul, celui d'une compagne assez parfaite pour suppléer à toutes mes imperfections, assez indulgente pour ne pas m'en tenir comptai, et assez discrète pour ne pas s* en apercevoir. Montrez-moi ce trésor, ô mes amis ! et je le garderai pour inoi seul, au risque de passer pour ingrat.

Il est envolé déjà, ce premier jour de l'année qui entrouvre l'inconnu. Quelques heures de soleil, beaucoup de tapage, des f^Slicitations et des poignées de main innombrables, voilà tout ce qui l'a marqué dans le cours du temps.

Maintenant, il faut songer à l'aveniri prévoir, préparer, édifier: c'est la tâche toujours nouvelle, toujours ancienne. Qu'allons-nous faire en 1874 ? Il ne suffit plus de se démener, de politiqucr, de pousser dans une ornière de plus en plus profonde le coche boiteux et branlant de vieilles rivalités sans motif et de divisions sans objet ; il faut marcher, sortir du sentier ingrat où nous épuisons notre jeunesse trop prolongée, il faut secouer nos langes, nous défaire du vieil homme dont les loques pendent obstinément à nos bras, il faut rompre avec les petitesses et les traditions mesquines, jeter hors du chemin les débris fossiles qui l'obstruent et devenir un peuple jeune de fait, comme nous le sommes de nom, avec toute l'activité, la souplesse et l'énergie qui conviennent à la jeunesse.

Voici des élections générales qui s'annoncent : profitonsen pour renouveler non seulement les hommes, mais les choses. Nous avons tout à faire ou à refaire ; eh bien I faisons •et refaisons. Cessons de languir ; les peuples jeunes qui ne

tO.tIQCES.

croissent pas, s'i'tiolcr^ et meurent sur leur tnnc plein i» sève. Kons sommes d(=jà aus troîs-qnnrt» niii5iiii(|itc9i nous n'avons guère vécu, depuis viogt-cinf] an=, (|uu de lu force que nous ont laissée les gfaérations snti! ri cures. Sï nous ne roucttons pas notre saag qui s'ifpaissit et se caille à vue. d'œil, nous allons mourir d'une syncope nationale. Ce ii'e£t pas la peine que les anmîcssc reoouvollent pour noua, si noua reculons au lieu d'avancer avec elles.

Ce qui a toujours manqniî au pi'uple eansdien, c'est l'aotion. Il en faut bien peu pour que nous fassions de grandes choses, cBi- nous avons tout en main. Les ferons-nous ? Que la jeunesse réponde; qu'elle mette hardiment ic pied Eur le vaste terrain qui sMccud des deux côeJs du triste chemin que nous parcourons, qu'elle conquière eet espaça qnî s'offre à elle, et en moins d'une anni5e, nous aurons grandi de tout ce qUa nous avons ndgligiS de le faire en vingt ans.

Depuis un quart de siSole, notre race subît nno décrois- Banoe qui la mène à une infériorité aussi évidente que douloureuse pour les esprits qui savent voir les choses au lieu de se payer de mots et de priÎBomptions puériles. Rien n'est plus fatal que do vieillir en .se croyant toujours jeune ; l'impuisaance vient et l'on compte encore sur l'avenir. Il ne Euffit pas de se souhaiter de bonnes et heureuses anni5es ; il faut les rendra telles. Se félïcilcr, puis se croiser les bras, mène droit ik la momification. Avant un autre quart de siècle, notre peuple sera ptftrifié, et les canadiens du pays orneront les musiSes de l'Earope.

Un trait diBtinctifdc notre race, c'est la fossilisation dfs le bnB-£ge; il semble que nous ne soylons bons qu'à Stremis en bocal ou consorrés dans l'esprit de tffi'bentiue. Tout cnnadicD a one peine infinie à sorltr de l'^c^illc \ «'il çou.>{a.vt.

y vivre indéfiniment renfermé, comme l'huître, il attendrait dans une immobilité satisfaite, le réveil des morts à la vallée de Josaphat, sans se douter un instant que le monde s'agite autour do lui. Pourvu qu'il puisse dire tous les ans : " Je vous la souhaite ! " qu'il soit rond comme une balle les lendemains de chaque fête, qu'il en ait de ces fêtes à tout propos, inventées uniquement, je crois, pour faire concurrence aux innombrables fêtes d'obligation de son pays, c'est tout ce que le canadien désire ici-bas. Le reste, il sait bien qu'il l'aura dans l'autre monde, pour lequel seul il semble vouloir vivre.

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