‹ Chroniques ...: humeurs et caprices (volume 2)Chapitre 5 sur 24 · MORITURI MORTUO · texte numérisé non relu

MORITURI MORTUO

(Ceux qui vont ti:

ir à celui qui n'est plu?.)

Avant-hier matin, un téli^grainmo de deux mots annouçnît tout-i-conp ia mort de Lucien Turcotte, l'ami, le compagnon de toute la jeunesse de notre ville. Pas d'autre détail. Il est ^leint sans doute doucement, eans agonie, après nue maladie qui, depuis pri>a d'un on, le conduisait il pas comptés et certains vers le tomboan ; sans effort, comme sans lutte peut-être, il a franchi l'obstacle suprême t|ui sépare l'homme de l'éternité.

Auenn de nous ne pouvait être près de lui ; aucun de nous n'a pn apprendre à mourir de celui dont la vie avait éié pour tous nn exemple, Jnsqu'aa dernier moment nous avions espéré, quoique le dénouement fatal fttt presque certain : on peut pas croire que la mort soit inesorable pour la jeuforce brillante comme elle enlève flétries. Muis maintenant elle o, ■ions pensé toujours qu'au moment dernière heure, elle reculerait devant ce jeune homme de vingt-sept ans, armé contre elle de toutes les promesses de l'avuiiir ! nous pensions qu'elle serait arrêtée violemment devant cet â^e à qui U nature apporte tout-ii-eoup, dans les crises auprôuies, uee force inconnue et des ressources mystérieuses.

Mais pour la mort, rien n'est sacré ; pour elle la jeunesscj }e talent, la vertu n'ont pas do privilégoB: sous son terrible

(I) Sort* murtdft Lncwa Tarsolte, [ki[i\ï«te\ïï»'^<n.

nesse et qu'elle abatte li d'un souffle les c fait son œuvre, — Noi de livrer le combat d

passage, les têtes les plus hautes sont celles qui tombent les premières, et elle se hâte de frapper les cœars les plus vaillants, comme si elle craignait de s'attendrir aux sanglots qui retentissent autour d'elle.

Pauvre cher Lucien ! Eh bien ! non, la mort n'a pas tout fait encore. Elle ne nous ôtera pas cette heure où nous nous rassemblons tous autoar de ton lit funèbre avant qu'on te descende dans cette fosse glacée qui t'attend. Tons, tous tes amis sont autour de toi en ce moment pour presser encore une fois ta pauvre main amaigrie par une année de souffran. ces ; jusqu'à ton dernier jour tu pensas à nous ; jusqu'à notre dernier jour, nous penserons à toi ; nous nq^s rappelle* rons combien tu étais bon, généreux, sympathique, discret' dévoué ; tu ne savais pas que tu avais une santé à conserver, et c'est peut-être cela qui t'a fait mourir. Tu te serais tué par le travail, si la mort jalouse ne se fût hâtée de mettre sur ta route un piège inattendu où tu es tombé tout entier, à l'heure où l'avenir t'enveloppait de ses plus brillantes caresses, et tes amis de leur plus chaude affection. Ta pou* vais tout espérer et atteindre à tout, car, avec l'&me, tu avak l'intelligence et la science ; tu brillais au premier rang d'un groupe d'élite, et la fortune te ménageait le plus rare de ses bienfaits, celui de ne pouvoir faire d'envieux.

Tu n'as pas eu le temps de rien laisser de toi que le vide irréparable que fait ta mort dans nos rangs et nos éternels regrets. La renommée avait déjà promené ton nom de bouche en bouche, et la gloire t'attendait avec de frais lauriers . mais tu n'as pu arriver jusqu'à elle, et, peut-être, Dieu dédaL gnait-il pour toi cette gloire profane, indigne de ses élus : tu es mort avec la gloire bien plus noble et bien plus haute»

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quoique moins ^datante, d'une vie sans tache et d'un nom aussi cher qu'il lîtait pur.

Et, maintenant, qn'ea-tu ? Un paavre corps dOjà flétri, une dépouille brisée <|ue nous ne reconnaîtrions peut-ëtie pas ^ nous la voyions, sur un lit que couvre ton linceul, et oôti d'ufle biéro entr'ouverte, et, quelques pas plus loin, le fossoyeur couthé dans l'ombre, qui attend les dernières instructions de la mort.

Etvoilàtoutcequi reste d'une vie quêtant de ohoseaavaient faite pri5cieuEe et clière. Tu avnïs tous les dons de l'esprit et du ccBUr, devant toi une brillante carrière qu'avaient prûpari^e de fortes études, et déjà mSmo tu avais eonnu le succûs à l'heure où tant d'autres secherclicnt BOuJemant an chemin. Tout le eoariail; l'espéranoe le tendait ses larges bras, et pour toi c'étaient ceux d'une mûre ; elle ne voulait pas te tromper, toi qui avais 616 heureux avant d'avoir pu à peine désirer de l'être ; tu étais cher à L'ambition elle-mûme, cette marâtre qui étouffe sur son seïn presque tous ses enfants, et elle l'avait oomblé alors même que tu pouvais à peine bégayer son nom.

Subitement, santé, avenir, buooSs, renommée, tout s'est évanoni. Il n'y eut d'égal à cette fortune rapide que l'enva. bissement non moins prompt de la mort. Un an t'avait suffi pour élever ton piédestal ; un an a suffi pour qu'il s'éerou. I&t sous tes pieds. Mais, dans le calme anxieux qui entourait ta longue maladie, dans le détachement graduel de toutes les choses d'ioi-bas, tu avais appris i. mépriser la mort, i. balancer les choses périssables avec ce qui est immoitel, et tu t'étonnais du néant des agitations humaines.

Plus grand etplusntile exemple ne nousfutjaruaia donné^ et noua qui te pleurons si amÈremeat, ntiMa îiù^\4ssm. «sa.-

corc avec une satbfaction jalouse ion entrée si yictorieuse dans réternitd que tu ne redoutais plus bien des jours avant ta mort. A Taurore nouvelle tes yeux se sont ouverts avant même de se fermer à la pâle lumière de notre misérable vie> et, avant de quitter la terre, ton âme dragée volait déjà libre dans les cieuz. Oh ! apprends-nous les secrets de cet autre monde si redouté et qui n'est pourtant qu*nne déli~ vrancc, une éclosion au bonheur que noas cherchons en vain parmi les ténèbres que tu as franchies ; fais rayonner dans nos cœurs les immortelles espérances de la tombe ; reste aveo nous comme la lumière de notre âme, nous qui allons maintenant te dire adieu et qui nous éloignons pour toujours de ces pauvres restes qui sont tout ce que la mort a laissé d'une vie que nous avons si longtemps et si tendrement partagée.

Adieu, adieu, cher ami; nous ne tarderons pas à te rejoindre. Notre jeunesse à nous est déjà aux trois-quarts envolée ; ce qui en reste ne pourra longtemps retarder la mort et son œuvre sera facile. Heureux toutefois d'avoir trouvé dans la tienne un enseignement et une force qui raniment nos défaillances ! Plus heureux encore si, comme toi, nous méri« tons de laisecr après nous d'aussi inconsolables et d'aussi justes regrets ! !

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