‹ Chroniques ...: humeurs et caprices (volume 2)Chapitre 4 sur 24 · LA I · texte numérisé non relu

LA I

fraîches harmonies de lears ombres, sont presque tons plies j usqu'à terre, incapables de se redresser sous l'averse froide <|ui multiplie et entasse les bandelettes de givre sur leurs branches. Ils courbent la tête sans lutte, sans frémissement, sans bruit, si ce n'est lorsque leur tronc, pénétré jusqu'au cœur, s'entrouvre violemment, et que d'innombrables rameaux s'en arrachent pour aller joncher le chemin de leurs dObris.

Quel spectacle I Le ravage, aussi magnifique que terrible, a fait de chaque arbre, tout le long de l'avenue, comme ua groupement et un échafaudage de prismes étincelaots où le jour pale vient revêtir tout à coup des couleurs aussi vives que fantastiques. On dirait qu'une mer de fea passait comme un torrent, balayant, brisant, ployant tout dans sa course brûlante, et que, subitement, elle s'est trouvée glacée, figée dans le sein même des arbres qu'elle entraînait avec elle. — l^es ormes, les trembles, les érables descendent leurs branches chargées, comme une draperie qu'aucune main n^ retient et qui s'affaisse lentement. Ces branches, arrondies par leur propre poids, et qui ne s'arrêtent qu'en touchant le sol, donnent à chaque arbre l'aspect d'un grand saule pleureur gémissant avec éclat, baigné de torrents de larmes auxquels le soleil lui-même, impuissant à ranimer la nature, vient mêler de lumineux sanglots.

Seul, le haut et superbe peuplier reste droit, infléchissablc ; ses rameaux, dressés vers le ciel, défient la chute des nues; il ne plie ni ne casse ; à peine a-t-il de temps à autre un gémissement étouffé, quand tout autour de lui se brise, s'arrache et tombe avec fracas ; il ne donne aucune prise à Ifl destruction, et il la regarde impassible, dans sa dédaignens( inviolabilité ^ le givre veut en vain se fixer à ses innombra-

blea petite rameaux qui aoniblent sans Ji^fense et giina force ; aassitôl il le secoue et le repousse sur les arbres voisins où. le ■vent le jette et l'imprime en longs sillons.

Quand finira la douloureuse eléwenoe de cet hiver sans charme, sans boaot<î et presque sons neige ? Déji l'on peut ù peine marclicr dans lea ruea, comme aux mutïuËes d'avril, lorsque le soleil n'a pas percé les geltîcs iStendues par la nuit Bur les torrents do k -voillo. Los maisoiiâ, les murs, les remparts, les trottoirs sont enduitu d'un crdpi glacé qui doene à tout ce qu'aperçoit le regard l' aspect d'un vaste 3 uni re. On n'ose regarder où l'on marche, oblîgJ qu'où est d'avoir toujours l'œil sur les toits des maisons qui n'ont pas encore fini de se décharger sur la tête d^s passants, Slais si l'on fait un fiiux pas, on est sûr do so casser une jambe ou de se tordre les reins. Entre deux périls presque inévitables, l'un menaçant les pieds, l'autre la tête, que doit^ou faire lorsqu'il faut sortir 7 On ne peut pas ahurir l'Eternel eu lui recommandant son âme vingt fois par jour, et tout le monde n'a pns la ressource suprême de faire une chronique a e6té d'un bon feu, ca narguant les caprices destructeurs de la nature.

L'appel nominal même, en plein vent, loin des toit--^, n'offre aucune garantie. J'ai vu hier, un brave habitant de h banlieue, venu pouraeclanier Fréelictto,ct qui avait négligé d 'es Buyer quatre à cinq gouttes de pluie qui lai étaient tombées Burlenez, Kapidementcesgouttess'étaientfigécs sur place ; d'autres étaient venues s'ajouter ù elles, de sorte que le pauvre homme avait fini par avoir sur lo plus chatouilleux des or. ganes une véritable corne de plus d'un pouce de bauteur- II n'osait l'âter, de peur de s'enlever le nez en mSuie temps : " Qu'allez- vous faire avec cette bouture?" lui demandni-jc timidement.— " Je pense bien qu'il va me falloir attendre printemps pour qu'elle déjjJlc, " me "t6\(jwï\V^ù,

Voilà comment notre peuple est éprouvé, niême aux plus grands jours de son histoire. Voilà comment tout toarne en ce monde, par quelque côté ou par quelque fin burlesque, môme la chronique qui débute par les éléments en démence et qui termine par un nez de canadien.

Je m'abstiens pour aujourd'hui de vous donner des noovelles électorales, quoiqu'elles soient toutes fraîches, et quoique je puisse facilement faire concurrence au télégraphe aux trois-quarts démoli sur toutes les lignes. Le vent du succès, d'un succès inouï, aura déjà Eoufflé jusqu*à vous. L*oppostion ! on ne la voit nulle part. Déjà je signale un danger pour le parti libéral trop puissant. Il a attendu troploDg.1 temps et la fortune lui est venue trop subitement ; qu'il prenne | garde qu'elle l'étouffé. Par honheur, un parti se compose de bien des éléments, et il y en a toujours qui restent bien' maigres, quand les autres gémissent dans rcmbonpoint.

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