DE LA BÉCIPROOITÉ AVEC LES ETATS-UNIS
Conférence faîte à la salle Victoria, h 18 avril, 1874..
Messieurs,
Quiconque voudrait raisonner aujourd'hui comme il l'eût fait il y a quatre ou cinq années seulement, tomberait dans un désordre d'idées plus déplorable que l'inintelligence complète des événements et le défaut de toute prévision. En revoyant ces jours-ci quelques notes écrites vers cette époque sur les événements et les questions du jour, je me suis étonné des aventures de l'imagination et de la témérité de l'esprit qui ose indiquer un point quelconque de l'avenir dans un monde où, tous les dis ans, a lieu une grande révolution sociale ou politique. Oui, messieurs, presque tous les dix ans, il se fait Un remuement prolongé sur co vaste sol où logent pêle-mêle des hommes venus de partout, par centaines de mille, assez nombreux pour former des groupes imposante, des- nationalités en germe, pas en-
core assez pour former des peuples. Ces révolutions, pour la plupart paisibles, n'en sont pas moins profondes, et, pour n'être pas dclatantes, sont peut-être plus décisives. C'est grâce ù cette situation unique qui fuit du continent américain le rendez-vous et souvent l'asile de tous les peuples, que les questions ne sont plus seulement nationales, mais en quelque sorte humaines, intéressant les états du monde entier.
Dans le vieux monde, les révolutions sociales, je ne dis pas politiques, sont des ères qui marquent pour plusieurs siècles des conditions nouvelles de société ; le développement y est successif, restreint, ou tout au moins graduel ; en Amérique, c'est par immenses enjambées et par soubresauts que les choses marchent. Les événements arri- , vent presque imprévus; leur rapidité déroute même les penseurs qui croyaient les voir venir alors qu'ils en sont tout à coup frappés et comme éblouis. Ainsi, qui eût prévu, seulement quelques années d'avance, la soudaineté tragique de la grande guerre américaine qui éclata en 1861 et qui a embrassé le monde dans ses incalculables résultats? Dix ans à peine plus tard, voilà une nouvelle grande forme de l'avenir qui se dessine, à peine entr'aperçue et déjà dom nant l'horizon. Les états de l'ouest au berceau sont devenus un monde géant tout-à-coup, comme ces grands arbres des tropiques qui, en quelques mois, grandissent de trente pieds. L'Ouest s'est non seulement dressé en un jour sur sa couche d'enfant, étendant ses jeunes et vigoureux membres sur la moitié de l'Union américaine, mais le voilà déjà trop à l'étroit dans sa vaste sphère ; ses bras déployés ■enserrent et absorbent presque les plus vieux états, et lui, à peu près le dernier venu dans la grande république, il ea
est maintenant le plus fort, le dominateur. Il commande, il plie la législation fédérale à sa volonté aussi impérieuse que ses besoins ; il agrandit à sa taille les portes du congrès -pour y passer en maître et dicte les lois qui feront sa force, dussent-elles faire la faiblesse ou l'infériorité des états de J.'Est et du Sud.
Cette prodigieuse croissance, due à des centaines de mille ■de nouveaux venus, poussés comme un immense ras-de-marée sur les plaines de l'ouest, renverse un équilibre savamment assis et alarme les vieilles populations de la Nouvelle- Angleterre, de la Virginie, des Carolines. L'association, connue sous le nom de Granges et qui compte dans ses rangs cent cinquante mille fermiers, prépare une révolution économique dont il est impossible de prévoir l'étendue et les conséquences.
Qui peut dire la destinée prochaine réservée au Dominioa canadien par l'énorme grandisseraent de l'Ouestqui se trouve uni à nous par les lacs, par le St.Laurent, le Nord-Ouest et la Colombie anglaise, plus étroitement encore qu'avec les autres états de l'Union ? C'est à cause de cette croissance inattendue, et qui a renversé tout équilibre, que les combinaisons politiques et les prévoyances d'il y a quelques années à peine sont maintenant en déroute, et qu'il faut avoir une autre vue pour discerner les choses.
Qui ne se rappelle le cri général d'annexion poussé eu 1849 et le manifeste signé à ce sujet par la plupart des hommes,
politiques éuiinents, plus tard convertis à un loyalisme ombrageux et farouche ? Le traité de rcSciprocité de 1851 vint jeter pendant dix ans une eau de plus en plus froide sur cette ardeur qu'on appellerait irréfléchie si elle n'avait pas envahi les plus fortes têtes. Puis vint la guerre américaine, puis les sympathies sudistes de notre gouvernement d'alors qui creusèrent tout simplement un abîme entre nous et les Etats- Unis. Ceux-ci se hâtèrent de révoquer le traité de réciprocité, et le gouvernement canadien y répondit en établissant un système de représailles dans la mesure de ses moyens.
Le système de représailles ! ce mot fait sourire douloureusement, quand on songe à la richesse, au bien-être, à l'existence même d'un jeune peuple qu'il exposait par sa puérile arrogance. C'est depuis les représailles en effet que nous avons perdu tous les ans vingt-cinq à trente mille bras, des plus vigoureux.
De ce système provocateur, c'est notre propre pays qui a été la première et la principale victime, et qui s'est coupé les vivres pour jeter une pSture à l'appétit toujours féroce des loyaux.
Savez-vous bien, messieurs, que les chemins de fer canadiens d'alors n'étaient des exploitations possibles et ne pouvaient être sustentés que par le commerce de fret qu'ils commandaient tout le long de la frontière américaine ? Savezvous que c'était le commerce américain qui, seul, avait nécessité le creusement des canaux Welland et du St. Laurent, et qui continuait d'en payer tous les frais de construction ? En 1869, le trafic local sur le canal Welland, entre les ports canadiens, n'employait que 195,4] 7 tonneaux, pendant que le même commerce, soit d'un port américain ù un autre, soit entre des ports américains et canadiens, exigeait 1,040,000 tonneaux, six fois plus.
De 185J: à 1865, les Etats-Unis ont admis chez eus, libres de droits, presque toutes les productions des provinces. Nous étions leçus à leur faire concurrence sur leurs propres mar- •chés, et nous leur avons ainsi exporté, en moins de douze ans, pour deux cent quarante millions de produits, tandis qu'ils ne nous en envoyaient que pour cant vingt-cinq millions i\ peine. De tous les articles que le Canada pouvait exporter, 96 pour 100 pénétraient dans les Etats-Unis sans payer de droits, tandis qu'ils ne nous en expédiaient que pour 58 pour 100 dans les mêmes conditions, c'est-àdire qu'il restait encore 42 pour cent de produits améri- ■cains frappés d'impôts à nos frontières.
Et encore, d'après le témoignage de M. Wilkes, délégué de Toronto à la Chambre de Commerce du Dominion, les exportations que se faisaient mutuellement le Canada et les Etats-Unis, sous le traité ds réciprocité, étaierît de 36 pour cent en notre faveur.
Lorsqu'il y a trois ans, pendant les négociations du traité cle Washington, la question de la réciprocité se présenta de nouveau, les américains, formés depuis leur guerre civile à une nouvelle école, celle d'une protection impitoyable qui leur avalu un vaste déploiement d'industrie, des usines et des manufactures élevées sur tous les points du sol, les américains, dis-je, ne semblaient prêts à rien concéder, même après l'abandon de nos pêcheries, à moins que le Canada n'adoptât leur tarif, même contre l'Angleterre, ce qui équivalait à un Zollverein, ou Union douanière, ex-
pression provisoirement employée pour celle d'indépendance.
Il semblait alors que toute solution des difficultés existant entre l'Angleterre et les Etats-Unis était impossible, à moins qu'on posât d'abord comme base des négociations, comme condition inévitable, imposée par les relations des deux pays et nos circonstances particulières, l'indépendance des colonies britanniques. M. Sumner, le grand homme d' Etat américain qui vient de mourir, avait même proposé au Congrès l'acceptation de cette base préalablement à toute négociation, et si sa proposition fut rejetée^ ce n'est pas qu'on eu contestât le principe, mais parce que le Congrès n'avait pas voulu esercer de pression sur les commissaires du traité ou porter atteinte aus usages internationaux.
L'Angleterre, cependant, cela ressortait avec évidence de la voie dans laquelle elle s'était engagée, était prête à admettre toutes les réclamations américaines, et son parti était pris de vider une bonne fois toutes les questions, d'éponger l'ardoise, de nettoyer pour toujours ce passé hargneux qui divisait deux grandes nations, et de se débarrasser de l'avenir. Or, se débarrasser de l'avenir, s'affranchir de ses périls toujours imminents, toujours malaisés à prévoir, signifiait alors pour la Grande-Bretagne se détacher à jamais de ses colonies américaines. Sans cela, les difficultés pendantes seraient à peine résolues qu'il s'en présenterait de nouvelles. L'inconséquence, l'anomalie d'une dépendance coloniale à côté des Etats-Unis, dans un temps où toutes les sociétés cherchent leur place fixe et ne la trouvent que dans l'harmonie entre eux de leurs rapports géographiques et commerciaux, de leurs aspiration»
avec leur destint^e manifeste, frappaient si vivement les esprits qu'on avait l'air de chercher des deux côtés le moyen de faire aux colonies une situation nouvelle qui réalisât le but sans que les noms fussent changés.
Il y a trois ans, messieurs, on sortait encore à peine des grandes époques de crises : les traditions et les animosités étaient vivaces ; les souvenirs couvaient sous la cendre chaude ; on ne pouvait presque parler des Etats-Unis sans qu'immédiatement fût- éveillée l'idée d'annexion, et avec elle le cortège bouillant des antipathies et des tendances mises en lutte. Entre plusieurs ordres de choses qui cependant ne présentent aucune corrélation nécessaire, s'établissait inmanquablement une confusion déplorable qui paralysait tout. La politique, qui n'a souvent que des voies tortueuses et des inspirations funestes, qui introduit les injustices et l'aveuglement des partis dans les questions les plus indépendantes, semble n'avoir d'autre objet, en se mêlant à tout, que de jeter le désordre dans les esprits et d'embrouiller les choses les plus claires. Pour un bon nombre, la réciprocité ou une union douanière ne signifient autre chose que l'absorption des provinces britanniques par l'Union américaine : de là le cri immédiatement poussé de loyauté, de dignité nationale, et cette politique qu'a vo-ulu faire prévaloir le gouvernement Macdonald, politique consistant à ne dépendre que de nous-mêmes, " io fall hack on otcr oicn resoia-ces."
Depuis trois ans, que les choses ont changé ! La Confé-
doration qui, jusqu'alors, n'avait été qu'un essai et même plutôt un expédient, une dernière ressource politique dans la pensée de ses fondateurs, est aujourd'hui solidement assise ; les provinces se tiennent entre elles comme une chaîne dont les anneaux se resserrent de plus en plus ; le Canada, comme un jeune aigle qui essaie ses ailes avant de les livrer à l'espace, et s'arrête un instant, au seuil des mystérieuses profondeurs, entre la certitude de son vol, la liberté des airs et l'nquiétude vague de l'immensité, le Canada s'est soulevé sur son nid flottant entre deux océans, vaste comme un monde ; il a déployé ses bras avec ces tressaillcmotits, pleins d'assurance à la fois, de la force qui ne s'est pas encore exercée ; il a pressenti, puis reconnu la destinée incomparable que l'avenir lui réserve, et il te'est élancé pour la conquérir. Non, le Canada n'a plus peur maintenant d "être dévoré ou englouti chaque fois que le nom des Etats-Unis se prononce ; le grand fantôme étoile ne se dresse plus dans un ciel menaçant, la politique, avec ses meutes criardes, s'est sauvée des champs qu'elle avait envahis, les préjugés et les in>pirations d'un chauvinisme comique s'effacent à, la hâte devant les nécessités de situation et la volonté impérieuse des circonstances : les questions purement commerciales ont repris leur domaine libre, et les deux confédérations, les plus grandes au monde par l'étendue et peut-être par leur puissance future, vont pouvoir traiter sans ombrageuses défiances de leur bien-être intérieur et des moyens de se rendre mutuellement prospères.
CONFÉRENGES. 26L
Oui, pour pouvoir aborder la question de la réciprocité commerciale, il fallait la dégager de la politique, de cette lèpre qui s'attacbe à toutes les entreprises les plus étrangères à son action. Les déclarations des chambres de commerce américaines, depuis le traité de Washington, celles de leurs délégués, venus spécialement aux réunions annuelles de la chambre de commerce du Dominion, ont précipité les négociations qui se poursuivent à cette heure, ont aplani le chemin devant elles, et réduit les politiciens aboyeurs à leur rôle impuissant. Je rappellerai ici ce que M. Hazard, délégué de Buffalo, disait en 1872 : " La frontière qui sépare les Etats-Unis du Canada est une frontière idéale. Le peuple américan eyt prêt à faire la moitié du chemin, et même jjîits qiie cela, nu devant du peuple des colonies, s'il peut, par ce moyen, arriver à un résultat amical de la question commerciale. En ce qui concerne l'annexion, je ne pense pas que le peuple américain la désire : quant à l'indépendance, ce n'est pas une affaire qui nous regarde ; mais ce que nous voulons ardemment, c'est que les deux peuples américain et canadien soient bientôt unis socialement et commercialement .'^
De son côté, M. Hamilton Tlill, délégué de Boston et secrétaire de la chambre nationale des Etats-Unis, disait l'année dernière à Ottawa ; " Il ne suffît pas que nos bons rapports et notre amitié réciproque soient bien reconnus, mais il faut prendre encore toutes les occasions de manifester ces sentiments. Il se peut qu'il y ait quelques manières de
voir difflérentes dans les détails d'un traité de réciprocité, et quant à sou étendue et à ses éléments, mais nous sommes tous d'accord aux Etats-Unis, comme vous l'êtes probablement en Canada, sur la nécessité d'un traité qui rende libre le commerce entre les deux p»ys et qui les unisse plus étroitement qu'ils le furent jamais. Un fait remarquable, continue M. Hill, c'est que, depuis l'aTaolition du traité, le commerce n'ait pas cessé d'augmenter tous les ans ; il avait reçu, durant l'exercice du traité, une telle impulsion, que cette impulsion a suffi pour maintenir son allure pendant de longues années après. On pourrait conclure de là qu'il vaut mieux laisser les choses telles qu'elles sont et les affaires se développer suivant leur propre mouvement ; et c'est là en effet ce que bon nombre disent. A cela il n'y a qu'une réponse; c'est que, si dans les circonstances actuelles, le commerce continue d'augmenter, ne le ferait-il pas encore bien d'avantage si on lui laissait un libre cours à travers la frontière et toutes les facilités possibles d'emploi et de direction ? Si, malgré les désavantages de la situation actuelle, les relations entre les deux pays sont si étroites qu'il leur faille absolument faire des affaires ensemble, que sera-ce donc quand tous les obstacles auront été écartés et les rapports rendus absolument libres? Personne ne peut regarder une carte d'Amérique sans reconnaître de suite que la nature a placé les deux pays voisins des Etats-Unis et du Canada dans une connexité si intime que les plus bienveillantes et les plus amicales relations de chaque jour leur sont impérieusement commandées."
Maintenant, reportons-nous par la pensée aux séances de îa convention internationale du commerce qui eut lieu à St. Louis, 3Iissouri, il y a bientôt trois ans.
Le rapport du conseil exécutif de la convention, après s'être entendu sur la '' malheureuse condition des choses existant entre les Etats-Unis et le Dominion," présentait les propositions suivantes comme une base sur laquelle on pût établir quelque règlement définitif entre les deux pays :
1°. Introduction libre en Canada des produits bruts et manufacturés des Etats-Unis, et concession réciproque faite aux produits bruts et manufacturés du Dominion.
2°. Uniformité des lois passées dans les deux pays pour le règlement des droits sur les importations et pour la taxation intérieure; le revenu de ces impôts devant être placé dans une caisse commune et divisé proportionnellement à la population ou suivant tout autre moyeu équitable.
3^^. Inscription sur le registre américain des navires construits en Canada et mêmes privilèges accordés aux dits navires que ceux dont jouissent les navires américains pour le commerce intérieur et étranger.
4°. Elargissement des canaux du St. Laurent et creusement du fleuve, le Dominion s'engageant à construire de nouvelles lignes de chemins de fer internationaux auxquels les citoyens américains auront aussi bien accès que ceux du Canada, les Etats-Unis s'obligeant à accorder en échange
aux habitants du Canada les mêmes droits et privilèges que leurs propres citoyens exercent sur les lignes construites dans les limites de leur territoire.
A la suite de ces propositions venait la demande formelle faite au Congrès de nommer une commission qu^ s'entendît avec une autre commission également nommde par le Dominion, pour m^gocier des relations commerciales fondées sur les quatre propositions ci-dessus ou sur toutes autres de même nature et de même portée.
Ce sont ces propositions, messieurs, qui comportaient plus que la réciprocité,mais une véritable union douanière ou zollverein entre nous et les américains, qui ont été, depuis, l'objet de diseussions approfondies dans les chambres de commerce, jusqu'à ce qu'enfin elles aient pris une forme pratique et soient entrées dans la voie de l'action par la mission qu'a reçue l'honorable George Brown de négocier les bases d'un nouveau traité avec les Etats-Uni«.
Les américains sont déterminés à trouver une solution également avantageuse pour eux et pour nous, et les réductions successives de leur tarif ont fait faire à la question des progrès considérables. Mais tout n'est pas aplani encore, comme on va le voir, et la difficulté consiste précisément dans ce tarif que les américains veulent maintenir et que le Canada ne semble pas encore prêt à adopter, parce que de suite surgissent des susceptibilités et des défiances nationales.
M. Howland, délt^gué de Toronto ù la chambre de commerce du Dominion en 1872, disait au sujet des quatre propositions fondamentales que jo viens d'énumérer.
" Le Canada ne peut consentir à l'établissement d'un zoUverein pour plusieurs raison?. La première consiste en ce que ce serait faire ù la Grande-Bretagne une grande injustice que d'adopter contre elle des droits différentiels, aussi longtemps que .subsistera la dépendance coloniale. Si l'union douanière était effectuée, il n'y aui'ait plus pour le Canada qu'à rompre les liens qui l'attachent à la métropole, ce qu'il n'est nullement disposé à faire. La deuxième raison, c'est qu'en abandonnant aux Etats-Unis le pouvoir de prélever les droits et de déterminer eux-mômes la nature de CCS droits, le Canada renoncerait à la première des prérogatives d'un peuple libre, celle de faire ses propres lois.
" Lïntention de la convention internationale n'est pastant d'étendre les relations commerciales que de précipiter l'annexion des provinces anglaises : tel serait en effet le résultat nécessaire d'un zollverein, résultat auquel le peuple des colonies est positivement, décidément opposé. Le Canada a été livré depuis quelques temps à ses propres ressources,, à son propre travail ; ses habitants sont industrieux et patriotiques, ils ont la ferme conviction qu'ils peuvent for-^
mer pour toujours une nation distincte, ils ont le culte de ^eur nationalité et ne sont pas prêts à la sacrifier pour faire plaisir aux Américains ; enfin, leur devise est Le Canada poin- les Canadiens.^^
Je répondrai à cette argumentation en me tenant uniquement sur son terrain, qui est celui d'une union douanière, et en laissant de côté la question de la réciprocité pure et simple qui est indépendante du tarif.
Lorsque les petits et grands états de l'Allemagne résolurent d'en finir avec le système tracassier des douanes établies à chacune de leurs frontières et de fonder un zollverein, l'Angleterre crut d'abord que son commerce en éprouverait un grand préjudice, mais le résultat a été tout différent, comme l'ont admis eux-mêmes les publicistes de la Grande-Bretagne, parce que, plus un peuple devient riche, plus s'agrandit le cercle de ses affaires, plus son commerce avec l'Angleterre est considérable. Le rêve des économistes a toujours été l'effacement des barrières qui séparent les peuples : ce n'est pas grâce aux résultats obtenus par le zollverein que les allemands ont fondé leur union politique ; cette union est tout simplement le fruit des aspirations et des idées de toute l'Allemagne, les états qui la composent n'étant en somme que les parties d'une même nation, et les divisions qui existaient parfois entre eux ne provenant que de l'antagonisme et de l'ambition de leuîj princes. En ce qui concerne le Canada et les Etats- Unis réciproquement, leurs aspirations et leurs vues ne
sont pas les mêmes. Quoique leurs habitants aient en général une origine commune, ils n'ont pus les mêmes traditions ni le même entraînement vers l'unité politique, ils ne sont pas un seul et même peuple divisé en petits états di?tincts, et leur fédération purement commerciale ne conduit pas nécessairement à l'union politique. Il n'en est pas entre le Canada et les Etats-Unis comme des provinces anglaises entre elles qui, placées dans la môme dépendance et sous la même autorité, ont établi une union à la fois politique et commerciale. Le librc-cchange, qui n'est qu'une forme du zollverein, peut parfaitement exister entre deux états que rapproche seule la similitude des intérêts, sans que pour cela l'un sacrifie à l'autre sa nationalité ni son indépendance. Mais, par malheur, nous sommes te^Hment habitués dans notre pays à mêler la politique aux choses qui en sont indépendantes, qu'elle devient un obstacle continuel à tous les développements et à toutes les entreprises.
Eh ! messieurs, puisque c'est là un besoin, je ne répugne nullement à le satisfaire, sous forme de digression, et à jeter en passant un regard sur la question politique.
L'annexion ! ah ! l'annexion ! question bien brûlante il y a quelques années à peine, aujourd'hui bien éteinte.
L'annexion ! on en a parlé beaucoup à diverses époques de notre histoire, mais rarement en se fondant sur l'esprit véritable qui anime les groupes si divers de la population des provinces. Elle a été presque toujours l'expression
d'un dé?ir ardent chez les uns, d'une ncjcessité inévitable aux yeux des autres, mais sans qu'on voulût se rendre compte des modifications et des tempéraments que le temps pouvait apporter à cette nécessité et à ce désir. Parce que les gUns désiraient l'annexion et parce que les autres la croyaient nécessaire, il eût fallu, d'après eux, la faire sans délai, au risque de la mal faire et d'étouffer, pour un temps peut être bien court, des répugnances qui auraient pu devenir par la suite fatales à l'Union américaine.
Ce n'est pas ainsi que l'envisageaient les grands hommes d"état américains. Jefferson, Adama, Everitt prévoyaient la réunion éventuelle de toutes les parties de l'Amérique du Xord, mais ils ne voulaient pas devancer les événements. Pour eux, précipiter la destinée, c'était la contrarier, et, au lieu de fruits mûrs, ne recueillir que des fruits amers et semer des germes de démembrement futur. Ils comptaient par demi-siècles et quarts de siècles et comprenaient toute la nécessité d'une éducation préalable qui habituât les jeunes peuples environnant la république, uses institutions, à son esprit public, à ses mœurs. Nous, au contraire,, nous n'avons presque jamais parle d'annexion qu'à la manière des enfants qui crient après un joujou, à la manière des affamés qui se jettent sur un morceau appétissant, ou bien à la façon de ceux dont les espérances déçues ou l'existence déclassée ne leur font plus trouver de remède et d'avenir que dans une révolution.
Un des faits dominants de Thistoire des",Etats-Unis, c'est l'admission successive dans leur sein de tous les territoires de ce continent qui leur ont été nécessaires. En général,^ ces acquisitions se sont faites paisiblement, le plus souvent par voie d'achat. Ainsi, en 1803, la Louisiane, embrassant
toute la vallée du Mississipi, et dont les Américains avaient "besoin comme d'un débouché } our leur grand fleuve sur le golfe du Mexique, est achetée de la France pour quinze millions de dollars. En 1819, la Floride est achetée de l'Espagne pour sept millions ; en 1845, le Texas, du Mexique, sans conditions autres que le paiement de sa dette en 1848, la Californie, le Nouveau-Mexique et l'Utah sont acquis moyennant quinze millions de dollars. En 1854, c'est le tour de l'Arizona, aclieté encore du Mexique pour quinze millions aussi ; et, enfin, en 1869, l'Alaska vient grossir la confédération républicaine en laissant, entre lui et le reste de l'Union, la Colombie anglaise, qui, il y a quatre ans à peine, demandait au parlcinent britannique la permis'^ion de figurer sur le drapeau étoile des Etats- Unis.
Le Canada échappera-t-il à cette attraction que semblent rendre irrésistible sa situation géographique et l'esprit des temps modernes qui pousse aux grandes unités politiques ? Le travail d'agglomération qui se fait en Europe pour tous les peuples ayant quelques traits communs, quelque affinité de race ou une étroite liaison d'intérêts, se poursuivra-t-il dans le nouveau monde jusqu'à ce qu'il atteigne ses dernières limites ? Ne semble-t-il pas que cette lisière comparativement étroite qui sépare la grande masse du continent nord américain d'avec les régions inhabitables et qui comprend toutes les possessions anglaises, doive graviter autour des Etats-Unis comme les moindres astres autour du foyer lumineux qui donne son nom au système solaire ? L'annexion n'est-elle pas plus qu'un fait politique, mais encore et par dessus tout un fait géographique et physique ?
Nous sommes annexés déjà par nos rivières, par nos lacs et nos chemins de fer avant de l'être par une convention que ratifieraient des deux parts les vœux du peuple. Tout contrat politique de cette nature ne ferait que sanctionner un état de choses préexistant et n'apporterait d'autre changement à notre condition que celui de la développer merveilleusement. Nous sommes américains déjà par nos mœurs qu'une démocratie progressive a rapidement envahies ; nous le sommes par tous nos intérêts et par les tendances des sociétés uiodernes qui germent parmi nous comme des fruits niturels. Vouloir arrêter ce mouvement, c'est remonter le cours des choses, c'est élever à frais inutiles une digue artificielle contre un torrent qui emporte tout sur son passage, c'est vouloir reconstruire, à l'exemple des vieillards puérils, des illusions depuis longtemps disparues.
Oui, messieurs, on peut à bon droit peut-être et à coup sûr argumenter de cette façon, mais il est des considérations d'un autre ordre et d'une portée toute politique, que personne ne peut négliger et dont l'oubli mènerait droit à la déception.
Et d'abord, sommes-nous sûrs que les américains désirent l'annexion de nos provinces à leur jeune et déjà vieille république? Non, non; ils veulent notre indépendance, oui, tous ; mais l'annexion ! c'est autre chose. Il y a deux grands partis aux Etats-Unis, deux partis formés par la nature et qui dureront comme elle malgré les victoires passagères de l'un sur l'autre, deux partis indépendants du
mouvement des choses politiques et qui subsistent, parce qu'ils sont pour ainsi dire inhérents au sol et résultent de la situation géographique qui crée des mœurs et des intérêts essentiellement distincts ; ces deux partis sont ceux du Nord et du Sud.
Les états du Nord ne veulent pas des annexions faites au Sud, et les états du Sud ne veulent pas des annexions fuites au Nord, mais tous ils se réunissent sous la même bannière quand il s'agit d'éloigner l'Europe de ce continent et de voir les colonies, qui s'y trouvent encore, affranchies de leurs métropoles. Cette volonté, ils la poursuivent régulièrement, sans emportement, sans ardeur belliqueuse, sans violence diplomatique, mais avec obstination, avec toute la persistance d'un droit incontesté. C'est pour cela qu'ils n'ont pas craint, il y a huit ans, de payer à la Russie jusqu'à sept millions pour le territoire désolé, stérile et glacé d'Aliaska dont ils ne savent en vérité que faire, mais dont l'acquisition a éloigné pour toujours une grande puissance de l'Amérique du Nord. Si jamais les états du Nord voulaient nous annexer à eus, ce n'est que lorsqu'ils y seraient contraints par la nécessité politique, celle de parti, ou par l'impossibilité de continuer leurs relations avec la Grande-Bretagne, tant qu'elle garderait un pied à côté de l'Union Américaine. Or, je crains bien que cette impossibilité ne soit démontrée davantage à quelque occasion prochaine, malgré le grand apaisement apporté de part et d'autre par le traité de Washington.
D'autre part, il semble que si l'annexion du Canada était désirée par le peuple américain, la presse ne tarderait pas à en faire une question débattue par tous ses organes, à créer à ce sujet une agitation universelle, comme c'est la
pratique invariable aux Etats-Unis. Mais nos voisins comprennent parfaitement qu'ils n'ont aucun besoin de cela, que si l'annexion doit avoir lieu, ce sera par la gravitation naturelle, par la marcbe irrésistible des faits, que la navigation libre du St. Laurent, l'élargissement de nos canaux, l'accès aux l-.ius canadiennes pour y faire la pêche et le commerce libre sont tout ce qu'il leur faut. En hommes pratiques, ils ne veulent pas précipiter sans profit les événements, ni faire une agitation qui réveillerait de iiombreuses susceptibilités et retarderait indéfiniment le résultat au lieu de le hâter. Nous devrions faire comme eux, avoir leur sagesse, savoir dis-cerner, ne pas voir partout des intentions machiavéliques, laisser ces puérilités aux esprits étroits, consulter les intérêts du pays, quelque haut que retentissent les criailleries intéressées, et répondre à ceux dont les préjugés malfaisants résistent à toutes les démonstrations possibles, comme M. Hugh McLennan, délé- <^né de Montréal, répondait dans la chambre de commerce du Dominion, à M. Tmlach, délégué de Brantford [Oatario] : " Les appels constants à la loyauté sont comme les cris qu'en pousse pour ranimer le courage ; le Canada est en mesure de conserver son existence indépendante comme nation, si c'est là son vœu ; et si les américains désirent nous annexer, ils ne pourront jamais le faire sans un consentement entier et libre de notre part."
En attendant, qu'on rétablisse donc la réciprocité qui est l'intérêt actuel des deux pays et que tous deux ils réclament.
CONFÉREXDE?. 273
Si, disait Thon. John Young, ù la réunion de la Chamhve de Commerce du Dominion tenue en janvier 1872 si notre charbon, dont la Nouvelle-Ecosse contient des mil- Kards de tonnes, si notre minerai de fer et de cuivre, si le pétrole, le sel, l'ardoise et le gypse pouvaient ôtre exportés librement aux Etats-Unis, la prospérité du Canada en recevrait une impulsion merveilleuse. Quant je porte les jeux sur la province de Québec, quand je contemple les vastes rivières qui coulent du nord dans le St. Laurent, toutes pourvues de magnifiques pouvoirs d'eau, et que je vois un peuple impuissant en face de ces dons de la nature, quand je songe que vingt-huit mille canadiens ont émiçré Tannée dernière aux Etats-Unis pour y chercber de l'emploi, je me sens près de désespérer ; tandis qu'avec un zolîverein, la province de Québec ne tarderait pas à attirer le travail et l'immigration "
Ces paroles de l'homme qui, depuis vingt-cinq ans, se •consacre à l'étude de notre (situation commerciale et aux moyens d'élever le Canada rapidement au niveau des grandes nations, doivent donner pour le moins à réfléchir, îl n'est pas une classe d'hommes aujourd'hui qui, débarrassée des préjugés et des mobiles mesquins d'un faux loyalisme, ne soit prête à lui faire écho.
Parlant du lac Michigan dont le traité de Washington nous ouvre la libre navigation pendant huit années, au bout desquelles nous nous trouverons exactement dans la même position qu'auparavant, l'iion. John Young a émis l'idée que le Canada devrait négocier lui-même les traités où ses intérêts propres sont en jeu. C'est là l'indépendance établie en fait et en droit, si ce n'est de nom. Sans doute, la question se trouverait delà sorte estiêmemeat simplifiée
et ce serait infiniment mieux sous tous les rapports; maie^ à ceux que ce mot d'indépendance effraie, nous pouvons répondre que la prérogative exercée par l'Angleterre de conclure avec d'autres nations d» s traités où le Canada est spécialement en jeu, ne devient dans la plupart des cas qu'une simple formalité. Cette formalité est -lésagréable, elle entraîne des délais, elle est fastidieuse, elle nous oxpose à recevoir le contre-coup de tonnes les difficultés qui peuvent s'élever entre la métropole et les Etats-Unis, mais, enfin elle n'est pas un empêchement absolu, et quand bien même on donnerait en faveur de l'indépendance les raisons les plus concluantes, ces raisonf resteraient toujours sans eff&t tant que l'esprit du peuple n'y serait pas préparé.
Il faut donc rester dans les limites restreintes, mais précises, de la question commerciale, aller aussi loin que possible dans notre spiière d'action, aussi loin que le permet la dépendance coloniale, dégager la réciprocité de toutes les combinaisons politiques qui n'y ont pas un rapport nécessaire, en démontrer les innombrables avantages, tant pour nous que pour les américains, et se bâter de l'établir en dépit de cette loyauté inintelligente qui examine avant tout les questions au point de vue britannique, plutôt qu'au point de vue du pays même qui doit être notre premier intérêt.
Quand on considère que les Etats-Unis sont de beaucoup le principal marcbé du Canada, qu'il y exporte ses produits pour une valeur qui dépasse trente-cinq millions, et qu'il
est obligé d'accepter le prix que les américains veulent en donner, on ne tarde pas à apprécier les bienfaits de la réciprocité commerciale. Ce n'est pas sur le consommateur américain que pèse l'impôt douanier, mais bien sur le producteur des colonies qui est obligé de payer cet impôt à même le prix de vente ; voilà la situation exceptionnelle dans laquelle nous sommes. Or, en 1870, le Canada a payé de cette façon aux Etats-Unis pour près de six millions de droits sur une exportation qui n'atteignait pas tout-à-fait vingt-neuf millions. L'année dernière, le Dominion a exporté pour onze millions de produits agricoles seulement, sur lesquels les Etats-Unis ont retiré §2,200,000 de droits, tandis que de notre côté, nous ne percevons aucun droit sur les produits agricoles des Etats-Unis. Le charbon,^ dont les gisements couvrent dans l'Amérique anglaise une superficie de 6,000 lieues carrées, 1,500 lieues carrées de plus que dans la Grande-Bretagne même, est aussi frappé de droits exhorbitants à la frontière américaine. Les principaux articles que nous exportons sont l'orge, l'avoine, le seigle et le bois qui, tous, sont frappés d'un droit de vingt pour cent au moins. Il y a d'autres articles, tels que les étoffes et les vêtements confectionnés, sur lesquels existe un droit si élevé qu'il équivaut à la prohibition ; il sufi&rait cependant à ces articles d'un marché libre pour que leur fabrication prît un rapide développement dans un pays où tout le favorise. Il en est ainsi du commerce de chaussures et des constructions navales, de même que pour le charbon dont il y a d'énormes dépôts dans les provinces maritimes. Toutes ces diverses branches d'industrie ne peuvent prendre l'essor dont elles sont susceptibles sans la réciprocité ; la construction des navires surtout en recevrait une impul-
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sion magnifique, parce que I(!S amdricains trouvent plus avantageux de se servir de navires construits à l'étranger et inscrits sur leurs registres maritimes, que de les construire eus-mênîes.
Une raison étrange que donnent, afin de faire contre mauvaise fortune bon cœur, ceux qui affectent de la répugnance à renouveler les relations commerciales avec les Etats-Unis, c'est que l'abrogation du traité de réciprocité nous a obligés à compter sur nous-mêmes et ù ne dépendre que de notre propre industrie. Sans doute il faut bien se consoler avec quelque chose et se faire une raison quand on a perdu sa fortune. Mais la question n"est pas de savoir ce que nous pouvons en étant livrés à nous-mêmes, mais ce que nous ferions avec un marché libre ; et cela une fois établi, l'immense disproportion qui existe entre les deux conditions une fois bien comprise, faire tous ses efforts pour reconquérir le bien perdu «it assurer la prospérité future.
Les statistiques du commerce démontrent que depuis l'abrogation de la réciprocité, notre commerce avec les Etats-Unis a été beaucoup plus considérable que durant
l'exercice du traité. Sans doute il nous a bien fallu écouler coûte que coûte nos produits, et, notre commerce général augmentant, l'industrie et la population prenant de l'essor, il en est résulté que nos exportations ont grandi et multiplié avec elles. Du reste, qu'elles que soient les conditions désavantageuses dans lesquelles se trouve le Canada, son commerce doit toujours augmenter, parce qu'il est un pays jeune qui se développe sans cesse. Mais ce n'est pas sur l'augmentation du commerce telle que l'exposent les statistiques, qu'il faut mesurer la prospérité réelle du pays ; celui qui ferait ce calcul tomberait dans une dangereuse illusion. Si notre commerce a augmenté de trente ou quarante pour cent depuis l'abrogation de la réciprocité, que n'aurait pas été cette augmentation avec la réciprocité? Voilà le calcul qu'il faut faire et qui expliquera facilement comment tout ce que nous aurions pu accomplir avec le libre-échange, constitue une perte sèche pour la production nationale. Si notre commerce a augmenté de qua. rante pour cent, et, si dans d'autres conditions, il eût augmenté de quatre-vingt pour cent, c'est quarante pour cent dç perdus pour nous, sans compter toutes les pertes indirectes qui résultent pour les diverses branches d'industrie de ce que leur production est forcément limitée.
S'il ne s'agissait pas dans cet écrit de la réciprocité commerciale purement et simplement, je pourrais répondre à une objection souvent faite au zoUverein ou union douanière, objection fort plausible et qui consiste dans l'énorme
disproportion apparente entre la condition financière des Etats-Unis et celle du Dominion.
Les américains ont une dette de $2,200,000,000 qui, répartie sur une population de 40,000,000 d'âmes, donne 855 par tête, tandis que la dette du Canada n'est que de 6150,000,000. Mais le Canada n'a qu'une population de trois millions quatre cent raille âmes, ce qui fuit au moins 330 par tête d'habitant. Si nous ajoutons dix-huit millions pour améliorer la navigation de nos canaux comme elle doit l'être, nous nous trouvons à avoir une dette qui représentera $40 par tête : on voit de suite que la disproportion diminue considérablement. En outre, l'immigration qui se fait chez nous est comparativement insignifiante, tandis qu'elle est de plusieurs centaines de mille âmes tous les ans aux Etats-Unis ; de sorte qu'avant qu'il s'écoule un long temps, les américains se trouveront devoir moins que nous. Ajoutons que les p]tats-Unis diminuent leur dette, tandis que la nôtre ne fait qu'augmenter.
La dette publique américaine ayant baissé de près d'un tiers, la plupart des états du Sud ayant retrouvé leur ancienne prospérité, à ce point que la récolte du coton a été l'année dernière plus forte qu'elle ne le fut jamais, il n'y a plus raison pour les Etats-Unis de maintenir le système formidable de protection établi pour acquitter les obligations de la guerre civile. Aussi, depuis trois ans, les droits ont-ils diminué de beaucoup sur les matières premières; chaque année, de nouveaux articles s'ajoutent à ceux qui sont admis en franchise ou à une forte réduction de droits; mais on sent bien que c'est là un moyen beaucoup trop long d'arriver à la réciprocité, et qu'on ne peut pas attendre que le libre échange soit établi article par article jusqu'à
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ce que la liste en soit complétje peut-être dans m quart de siècle. Ce qu'il nous faut, à nous comme aux Etats-Unis, c'est la réciprocité dans le plus bref délai ; protection contre tous les autres pays, libre-échange avec les américains ; détruire les douanes à l'intérieur, les élever partout sur la frontière aiaritime. Par ce moyen seul, notre jeune industrie prendra un vaste essor, et les inépuisables produits de nos forêts, des eaux et du sol, auront un libre cours sur un marché qui, avant dix ans, sera le premier marché du monde.
Notre fortune est inséparable de celle des américains ; nous ne pouvons pas, traînés à la remorque de l'Angleterre, nous réjouir ni profiter de leur affaiblissement ou de leurs divisions. Frères jumeaux venus sur le sol d'Amérique, mais séparés en naissant, eus ont grandi dans une atmosphère vigoureuse ; nous, retenus au maillot, bercés dans nos langes avec le refrain des commères et sous le souffle languissant d'un long passé, nous ne faisons que commencer à croître, nous apparaissons au grand jour après deux siècles d'enfance, étonnés que tant de grandeurs entourent un berceau et qu'un avenir aussi illimité que l'espace s'offre à des yeux à peine entr'ouverts. Nous avons vécu toujours, toujours en tutelle, dans la dépendance sous toutes ses formes ; peuple géant de l'avenir, notre berceau a été celui d'un nain subissant pendant deux siècles l'arrêt de son développement ; aux rayons de la «clarté scientifique, nous avons été le dernier appelé peut-
être des peuples modernes. Où sont nos écoles spéciales pour former des hommes de l'art spéciaux? Où sont les grandes entreprises publiques pour lesquelles nous n'ayons pas été obligés d'aller quérir à l'étranger des ingénieurs et jusqu'à des hommes de métier ? Nous avons vécu de songes, de refrains vieillis depuis plus d'un demi-siècle: nous nous sommes contemplés dans notre immobilité béate et souriante encore au sein de son isolement ; nous nous sommes laissés faire par la destinée toujours débonnaire aux peuples qui ne cherchent pas à forcer ses secrets, et nous avons tissé en baillant la trame monotone de notre existence assoupie, pendant que tout autour de nous retentissait le vacarme glorieux du monde en travail.
Mais aujourd'hui la " Claire Fontaine," " Roulis, roulant, ma boule roulant " et " Vive la Canadienne," tous ces refrains charmants et aimés, dont la fraîcheur est éternelle et qui dérident la vieillesse, ne suffisent plus, hélas i Nous entrons dans l'âge de fer, et nous y entrons brusquement, à pieds joints ; nous ne pouvons être exempts de la grande loi du travail, imposée à tous les peuples et surtout aux jeunes ; nous voici devenus hommes, arrivant rapidement à l'heure de la majorité; il faut en être dignes et par conséquent s'y préparer d'avance. Si jamais le destin nous appelle à former partie d'une grande nation, n'y arrivons pas comme des bambins qui n'ont pas encore appris leurs lettres ; ou, si nous devons vivre de notre vie propre, que cette vie soit mâle et pleine de clartés au lieu d'être noyée d'ombre ; pour être nous-mêmes et rester tels, il faudra que, pour le moins, nous soyons autant que les autres.
LE CHEllIiN DE FER DE LA EIVE NORD,
Pcononcé à Québec le 26 mars 1874,
Messieurs,
Ce qu'il faut, ce qui est un besoin essentiel, une condition absolue d'existence pour les peuples modernes, ce sont les grands travaux industriels, l'application vaste et répétée de la science, et des voies de communication aussi nombreuses qu'étendues. La vie matérielle est analogue à la vie animale; il faut qu'un pays soit sillonné de chemins de fer comme un membre est sillonné de muscles et de nerfs. Les voies de communication rapides sont comme les artères et les veines où se précipite le sang : sans elles, pas de circulation, pas de vie possible. Or, le sang d'un peuple aujourd'hui, c'est le commerce, ce sont les produits de son activité qu'il fait circuler dans tous les sens et qui, incessamment, se renouvellent. — S'il' refuse de se frayer des routes vers les grands centres et les ports de mer qui servent de débouchés à son travail et à son industrie, il s'affaissera, il périra au milieu même de sa richesse. Lesparties éloignées succomberont les premières, puis la tête et le cœur suivront.
C'est à cette agonie, agonie de lui-même que le peuple de notre province assiste depuis vingt-cinq ans. Il a vu une i\ une ses plus belles régions s'appauvrir et se dépeupler : il a vu la plus belle ville du monde, sa capitale, accumuler lentement ses ruines et s'en aller vers les choses dupassd; il s'est vu, lui, un des peuples les plus vigoureux et sans nul doute l'un des mieux doués de la terre, contraint de déserter ses foyers et de clierclicr du travail sur un sol lointain, quand le sien propre regorgeait de trésors. Ce que nous avons de richesses ferait la fortune d'un continent, et cependant nous n'avons pas pu nourrir un million d'hommes ! Nos mines sont inépuisables et, cependant, où sont les bras qui les exploitent, où les chemins de fer qui en transportent les produits capables d'alimenter l'industrie de toute l'Amérique ? L'admirable vallée du St. Maurice offre en vain son sein intarissable à quiconque voudrait le presser, mais à peine quelques milli(îrs d'hommes s'échelonnent sur cet espace que devraient couvrir les puissantes machines de l'industrie. La vallée du Saguenay, si brillante de promesses, il y a quelques années à peine, maintenant se dépeuple, languit et mesure, dans un abandon douloureux, ce qui lui rpste de forces pour retarder sa chute.
Et nous, habitants de Québec, où en sommes nous ? Depuis vingt-cinq ans, Québec n'a pas fait un pas ; au contraire, il a vu disparaître graduellement tout ce qu'il avait acquis jusqu'alors. Cette fière cité n'est plus qu'une suite de ruines, et tout l'effort de ses citoyens se perd à étayer, à Soutenir debout des maisons qui s'écroulent, à rapiécer, à combler des crevasses, à refaire du neuf avec du vieux et à blanchir des loques. — Quelques petites industries ont pris
îiaissance, mais les grandes ont disparu, et d'autres plus grandes encore, que réservait à la capitale son développement naturel, n'ont pas même vu le jour. Oui, depuis vingt-cinq ans, nous diminuons, nous cédons du terrain tous les jours, la propriété tombe d'année eu année et ses possesseurs perdent de plus en plus les moyens de- la rétablir ; tous, en général, nous perdons ce que nous aurions pu acquérir durant ce quart de siècle do merveilleux progrès qui a vu s'élever par centaines des cités dans des régions inconnue», et des villes au berceau devenir do grandes métropole?.
Si le génie actif de notre époque, si l'esprit d'entreprise eussent fait pour nous ce que la nature les conviait à faire, si nous avions seulement suivi une marche proportionnée à celles d'autres villes placées dans des conditions bien inférieures, Québec serait en voie de devenir aujourd'hui le premier port de mer de l'Amérique du Nord, si l'on en excepte New York qu'il est impossible d'atteindre, même à pas de géant. — Quoi ! Québec, capitale d'un pays constitutionnel depuis 1791, n'a pas même les édifices publics nécessaires. Les ministères sont à loyer et ils y seront encore jusqu'à jusqu'à ce qu'on les réunisse
dans une vieille caserne rafistolée pour les recevoir. Le parlement n'est qu'une masure de briques et d'étoupe que le feu avertit tous les trois mois, et que la neige envahit par vingt «uvertures au moindre vent. Les deux ou trois rues commerciales de la ville offrent en maints endroits de
misérables taudis lézardés, crasseux, noircis, suintant la moisissure, pendant que des espaces entiers, et de vastes espaces, restent vides de toute construction ; à chaque pas, on heurte des décombres ; des restes de maisons , et d'autres devenues inhabitables et abandonnées, se dressent partout sous les yeux ; des vieilleries de toute espèce jonchent ce sol si jeune où devraient s'ouvrir les vastes avenues et les vivantes artères d'une ville de cent cinquante mille âmes; nous vivons, nous, habitants d'un monde nouveau, comme les fossiles d'un monde ancien ; nous desséchons sur pied et nous restons renfermes dans nos murailles comme des momies dans leurs bandelettes, attendant que nous n'ayons plus absolument rien à fixire que de pleurer sur tant de débris qu'un souiïle [de volonté et de détermination suffirait à convertir en splendeurs.
Voyez nos hôtels, ils sont vides ; les rues ne montrent jamais que les mêmes figures, le plus souvent oisives, comme fatiguées de leur monotonie réciproque ; rien ne vit, pas d'animation, on n'ose remuer de crainte de faire des faux pas. Le capitul est défiant, jaloux, toujours sur ses gardes, détestant le nouveau, ne voulant rien favoriser : le commerce est craintif, il suit son sillon tête baissée, yeux fermés, avec l'effroi des routes inconnues. La hardiesse et la conception sont des témérités bien près d'être des folies ; ceux qui peuvent beaucoup ne font rien, et
ceux qui feraient beaucoup ne peuvent rien .et, tout
cela, pourquoi ? Pourquoi ? parce que Québec, privé de communications l'hiver, avec le monde extérieur, vit durant six mois de sa propre substance, absolument improductif pendant cette morte saison qui dure la ^moitié de l'année, incapable même de rien préparer pour la belle saison qui suivra.
Et ici, plaçons, au sujet de Montréal, une réflexion dont ie cours de cet écrit démontrera la justesse. Qui a fait le Montréal d'aujourd'hui, le Montréal qu'on connaît, cette ville florissante, magnifique, qui, dans un quart de siècle, rivalisera avec New- York lui-même, lorsque les canaux auront été élargis et que les chemins de fer y viendront de toutes les directions ? C'est le pont Victoria. Avant que fût construit ce pont qui met 3Iontréal en communication noT interrompue, l'hiver comme l'été, avec tout le continent américain, Montréal n'existait pas ou existait comme Québec, ce qui revient au même. — Depuis, des relations constantes avec les américains, un échange quotidien d'idées, une émulation toujours entretenue, des projets succédant aux projets, des entreprises nouvelles chaque jour mises en avant, un courant énergique et vigoureux, sans ce^se renouvelé, passant à travers tous les rangs de la population, lui ont versé un sang riche et allumé un esprit d'une hardiesse telle que les plus fastueuses conceptions lui semblent aisément réalisables.
Or, ce qu'a fait Montréal, il y a vingt ans que Québec aurait dû commencer à le faire, il y a vingt ans que tous les citoyens de la capitale auraient dû faire un sacrifice intelligent et intéressé qui assurât la construction du chemin de fer du nord ; toutes les fortunes auraient dû se réunir et s'ofirir pour cette œuvre patriotique qui était en même temps une œuvre pleine de récompenses, et Québec serait en voie de devenir, comme nous le disions plus haut, le second port de mer de l'Amérique.
Nous ne voulons rien risquer, rien dire au hasard dans cet écrit qui est avant tout une étude serrée et précise de la question qu'il s'agit d'exposer. Qu'on veuille nous
suivre dans notre démonstration, et l'on se convaincra qu'il n'y a pas de destinées trop hautes auxquelles Québec ne puisse espérer atteindre.
On peut considérer aujourd'hui l'entreprise du cheniim de fer du Pacifique Canadien comme définitivement abandonnée, ù cause de son irréalisation telle qu'elle avait été originairement conçue. Ce chemin projeté se réduit maintenant ù une ligne partant du lac Nipissingue et aboutissant au Sault Ste. Marie, près du lac Supérieur, d'où un embranchement le l'eliera au Northern Pacific Américain qui sera bientôt en pleine opération jusqu'à quarante milles de Fort Garry. De ce dernier point, la ligne canadienne s'étendra jusqu'à un port de la Colombie Anglaise, sur l'Océan Pacifique, de sorte qu'à part l'espace compris entre le Sault Ste. Marie et la frontière de Manitoba, le Dominion aura une ligne directe depuis la Colombie Anglaise jusqu'au lac Nipissingue.
Maintenant, à partir du lac Nipissingue, une autre ligne vient toucher Ottawa, en passant par Pembroke ; c'est l'extension du chemin de Colonisation du Nord qui reliera directement la capitale fédérale avec Montréal ; vient en-
suite le Chemin de fer du Nord qui n'est que le prolongement, et pour ainsi dire, une section de la grande ligne du Pacifique. De Québec, par le moyen du Grand Tronc et de rintercolonial, on arrive jusqu'à Plalifr.r, de sorte que voilà une ligne unique au monde, traversant le continent américain dans sa plus grande largeur, et dont Québec sera, comme on va le voir, le principal entrepôt.
Il suffit de jeter un coup d'œil sur la carte pour se convaincre qu'une ligne suivant la rive sud du lac Supérieur depuis Duluth, à son extrémité ouest, jusqu'au Sault Ste. Marie, à son extrémité est, pour de là se prolonger jusqu'à Québec, est presque droite et par conséquent plus courte qu'aucune autre; avec un pont traversant la rivière Ste. Marie, le fret et les passagers peuvent être transportés de Duluth à Québec sans transbordement, sur un chemin de de fer d'une largeur uniforme, en trente heures de moins que par toute autre route allant de la tête du lac Supérieur jusqu'à New York ou Boston, attendu que la distance est de 300 milles moins grande. 11 est donc établi, par ce seul fait, que les convois de chemins de for peuvent être conduits à travers le Michigan, le Wiscohsin et le Minnesota, le long du lac Supérieur, sans transbordement ni changement, jusqu'à Québec qui est à 480 milles plus près de Liverpool que ne l'est New York.
Et non seulement cela. Mais, lorsque le chemin de fer qui doit atteindre le littoral de la Colombie Anglaise, en suivant la ligne américaine, depuis Duluth jusqu'à Pembina, et de là à travers Manitoba, la Saskatchewan et les Montagnes Rocheuses, comme nous le disions plus haut, sera construit et relié a'i chemin de fer du Nord, on verra que la ville de Québec est, par cette route, à 340 milles
plus près de la côte du Pacifique que pnr toute autre route, sans compter que le point où elle devra aboutir sur cette côte est à 500 milles plus près du Japon et de la Chine que ne l'est le port de San-Francisco, qui a déjà avec l'Asie un commerça si considérable.
Ainsi donc, par une voie absolument canadienne, en exceptant l'espace compris entre le Sault Ste. Marie et la frontière de la Rivièra Kouge, la distance entre l'Asie et l'Angleterre est raccourcie de 1300 milles.
Maintenant, qu'il s'agisse de transporter les produits de l'extrême ouest à un port quelconque sur l'océan Atlantique, il n'y a pas U moindre doute que le commerce prendra de préférence la voie qui suit tout le nord des provinces d'Ontario et de Québec, depuis le Sault Ste. Marie, comme étant la plus courte et exempte de transbordements, et qu'alors le plus impérieux des intérêts, la nécessité commerciale, obligera de construire un pont qui relie Québec avec la côte sud, de telle sorte qu'il se trouvera exister une ligne non interrompue depuis l'extrême ouest, ou, si l'on veut, la côte du Pacifique, jusqu'aux ports de l'Atlantique, ligne unique, incomparable, incontestablement destinée à devenir la plus grande artère commerciale du Nouveau Monde.
Autre chose. Une nouvelle ligne, en voie de construction, devra relier avant longtemps Toronto à Ottavra. Cette ligne amènera le commerce de Toronto, d'Hamilton, de Détroit et de Chicago à Québec, sur une largeur de
voie uniforme et par une route 25 milles plus courte que la route actuelle du Grand-Tronc. Le fret de toute nature pourra ainsi être expédid à Québec des extrémite's de la province d'Ontario et placé dans les navires en partance pour l'Europe, pendant que le fret arrivant d'Europe sera également expédié de Québec à Toronto, ou bien au Sault Ste. Marie d'où il sera écoulé dans les états du Michigan, du Wisconsin, du Minnesota, dans le Manitoba et jusqu'au Pacifique. Celte route sera à la fois la meilleure pour les émigrants , car, à leur arrivée à Québec, ils pourront être dirigés vers leurs destinations respectives sans changer de train.
Entre l'Europe et l'Asie, Québec placé comme au centre, comme point d'aboutissement des voies|ferrées et des voies maritimes qui relieront entre eux trois continents, quelle splendide perspective ! La province de Québec de-' venue, non seulement le pivot de la Confédération, maïsencore de l'Amérique du Nord, et sa capitale redisant enfin la destinée infinie pour laquelle la nature l'a créée » Les innombrables produits de l'Ouest, les car<raisons du Japon et de l'Angleterre passant sous ses pieds 'et cela grâce au chemin de fer du Nord^servant de prolongement à la grande ligne du Pacifique, chemin tant désiré, tant attendu, qu'on croyait n'être plus qu'un rêve, et qui avant trois ans peut-être, sera une réalité ! *
La ville des souvenirs, de l'histoire et des ruines ne se contentera plus du passé pesant sur elle de l'amas accumulé d'une poussière séculaire; elle ne ;se contentera plus de la poésie de son siie et de la pompe grandiose du vaste panorama qui J'enveloppe en s'écartant comme pour agrandir l'espace autour d'elle ; elle ne se contentera plus d'avoir
de magnifiques débris et d'être belle encore dans son dénûment et sa déchéance, elle deviendra, aussi elle, une ville du nouveau monde, elle se tournera vers l'avenir et en aspirera le souffle puissant qui flotte sur tant de cités naissantes et déjà merveilleuses; elle prendra sa place, éclatante et superbe, dans les splendeurs de ce monde encore inconnu et cependant si près de nous; la cité de Champlain et do Montcalm secouera les langes épaisses de son berceau, devenu presque une tombe; elle jettera au vent pa poussière et, sans rien perdre des gloires attachées à son rom, s'élancera dans la clarté de l'avenir, plus fière encore de ce qu'elle peut être que de ce qu'elle a été.
Nous, la génération actuelle, nous verrons le commencement de ces grandes choses, nous verrons les lueurs grandissantes de cette splendide aurore ; et, ce qui mieux vaut, nous aurons écarté les voiles qui la couvrent, nous aurons fait le grand efi"ort pour déchirer le nuage qui s'appesantit depuis si longtemps sur nos têtes, et nous aurons livré aux générations futures, spectacle inouï, une ville enfant sortie de ruines, avec une jeunesse dont nul ne peut prévoir le terme. Pour avoir attendu un quart de siècle, Québec prendra un quart de siècle d'avance ; il suffira de vingt ans pour faire une ville nouvelle sur des remparts démolis, tristes vestiges du passé, avec de larges avenues conduisant à des campagnes rayonnantes, au lieu des tristes ruelles où nous traînons aujourd'hui péniblement nos pas. Tout le Québec de l'avenir est dans l'œuvre accomplie du Chemin de fer du Nord, et ce Québec là n'aura rien à envier au passé auquel il apportera, au contraire, une majesté nouvelle.
Maintenant que nous avons devant nous l'ensemble do
cet avenir magnifique, voyons en détail ce qui contribuera à le former. Laissons la place aux faits seuls, ils sont assez éloquents pour convaincre en même temps que pour éblouir.
La position géograpliique de la ville de Québec est telle que, fût-elle abandonnée et ses habitants fussent-ils atteints d'une léthargie incurable, le grand courant de l'ouest s'y fraierait forcément un passage, un nouveau peuple viendrait l'habiter et les besoins du commerce y créeraient en peu d'années un entrepôt immense. Québec est une ville nécessaire. Nous sommes arrivés à cette époque où certaines entreprises, longtemps retardées, longtemps combattues, mais cependant inévitables, s'imposent à tous les esprits et les entraînent avec une force irrésistible. On voudrait reculer encore la construction du chemin de fer du Nord que personne ne l'oserait, que personne ne le pourrait. Ce chemin est aussi nécessaire aujourd'hui que des rues et des maisons l'ont été jusqu'à présent, et aucune force d'inertie ne saurait l'empêcher d'être fait. Il se ferait, pour ainsi dire, malgré nous : ce qui ne signifie pas qu'il ne faille pas s'en mêler ou ne pas seconder par l'efîbrt de toute une population le vaillant esprit d'entreprise de
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l'homme qui s'est définitivement chargé de son exécution ; nous voulons seulement établir la puissance de nécessité avec laquelle cette entreprise se présente, et son succès plus certain que toute volonté humaine, plus grand peut-être que toutes les espérances.
Le port de Québec peut contenir toutes les marines du monde réunies et donner passage au commerce de l'univers ; la capitale n'est pas seulement située de façon à être un entrepôt immense, mais encore une cité manufacturière de premier ordre : sa dette consolidée ne s'élève qu'à un peu plus de $2,600,000, auxquels il convient d'ajouter le million qu'elle a souscrit pour le chemin de fer du nord, et une dette flottante de sept cent quarante-cinq mille dollars. Cette dette, peut-être assez lourde aujourd'hui, quoique bien insignifiante, comparée à celle de la plupart des villes américaines, sera à peine sentie dans quelques années, alors que la population aura pris un accroissement rapide et que le développement du commerce sera tel que la seule difi^^'rence des fortunes suffira à effacer l'intérêt de la dette avant dix ans.
Une dette n'est jamais lourde, du reste, lorsqu'une population est prospère ; la Grande-Bretagne, malgré sa dette énorme de cinq milliards, ne s'en aperçoit que pour s'en glorifier ; elle y puise même son principal élément de puissance et se fuit une richesse de ce qui l'eût menée à la banqueroute, sans le prodigieux essor que prit son commerce dès la fin des guerres de l'empire. Les Etats-Unis, pourtant
si taxés, ne se plaignent de leur dette que lorsque les désastres financiers viennent fondre sur eux ; et quand leur industrie aura, grâce à la protection, pris le vaste élan de celle de l'Angleterre, ils se rappelleront à peine l'énorme fardeau que la génération précédente leur aura laissé. Montréal, chargé d'obligations, ne demande qu'à doubler la charge par toute espèce de grandes entreprises publiques. A ce propos, qu'on nous permette une vérité qui a tout l'air d'un paradoxe :
Un pays jeune doit s'endetter avec plaisir, avec empressement, quand c'est pour s'ouvrir des communications et se créer des débouchés, et que ses ressources propres sont au-dessus du capital qu'il emprunte. Toute dette est alors une fortune en germe, parce que l'avenir est là, non seulement qui la solde, mais qui en centuple encore les effets bienfaisants. Pour devenir un grand pays et un grand peuple, il ne faut donc pas craindre de s'endetter : nos enfants paieront et ils en seront bien contents.
La valeur moyenne des exportations faites annuellement du port de Québec s'élève ù onze millions, et, sur ce chiffre, le bois seul prend une part de neuf millions, tandis que la valeur des exportations s'élève pour Montréal à près de treize millions, quelque chose comme $1,500.000 de plus. Les bateaux de la compagnie du Richelieu, qui transportent une grande partie du fret local, ne voyagent que pendant six mois et demi de l'année, et le Grand- Tronc ne peut sufi&re aujourd'hui aux besoins toujours
croissants du commerce ; il en résulte que le chemin de "fer du nord aura au moins sa part légitime du commerce qui se fait entre les deux villes, outre qu'il desservira une région où aucune concurrence n'existe.
Le pays qui s'étend sur la rive nord du fleuve, entre Montréal et Québec, est très-riche en productions agricoles et minérales, outre qu'il offre à l'iridtistrie toutes les ressources et tous les moyens de grande exploitation industrielle.
La terre en cu-lture, qui s'étend sur une profondeur variable de vingt à cinquante milles et comprend environ deux millions sept cent trente mille acres, donne de magnifiques récoltes de foin, d'avoine, de blé, d'orge, de pois et de patates ; les pâturages y sont incomparables et la population y dépasse deux cent vingt-cinq mille âmes. Il s'y trouve plus de vingt-cinq grandes scieries qui produisent trois cent cinquante millions de pieds de bois par année ; les forges donnent huit tonneaux de fer ; les fabriques de laine, de machines, de clous et de papier, ainsi que les moulins à farine, tous sur une grande échelle quoique peu nombreux, sont situés dans le voisinage immédiat de la ligne.
Trois-Rivières, situé à égale distance des deux grandes villes de la Province, augmente sensiblement depuis quelques années ; le commerce de bois surtout lui a donné une impulsion considérable. Tout le monde sait que la vallée du St. Maurice est une des futures vaches grasses du pays ; à l'extrémité du chemin des Piles se trouve un magnifique pouvoir d'eau, où les bois variés qui s'étendent sur la vaste région du St. Maurice peuvent être travaillés et transportés immédiatement en chemin de fer, soit à Québec,
soit à Montréal, soit à un endroit quelconque des Etats- Unis, sans rompre ctarge. Les billots, qui descendent aujourd'hui le St. Maurice et qui fournissent deux cents millions de pieds de bois aux moulins de Trois-Rivières, avec beaucoup de frais et de risques dans leur passage à travers les rapides, pourraient être bien plus aisément découpés aux Piles et transportés de là directement sur le train. Depuis les Piles jusqu'à soixante-dix milles plus haut, la rivière n'a pas de courant, de sorte que rien n'est plus facile que d'y retenir et classer les billots ; en même temps, les bois durs qu'on ne peut ftiire porter à la dérive ni transporter d'aucune façon, et qui par conséquent ne rapportent encore rien, trouveront immédiatement dans le chemin de fer un instrument d'expédition pour eux sur les divers marchés du monde ; de plus, le transport des ouvriers et de leurs provisions, et l'emploi d'un steamer sur St. Maurice, au sein même de cette vaste région forestière, apporteront un aliment considérable à l'embranchement des Piles et suffiront, en peu de temps, à lui donner de beaux bénéfices.
A part Trois-Rivières, il y a des chefs-lieux considérables sur la rive nord du fleuve, tels que Loretta, Cap- Santé, Rivière-du-Loup, Berthier, l'Assomption et surtout Joliette, qui est situé à onze milles de la ligne, et dont la population s'élève à trois mille âmes.
Ces chefs-lieux fourniront par eux-mêmes un joli appoint au commerce local, c'est-à-dire à celui qui se fera sur
la ligne même ; mais il est impossible d'établir ni même de concevoir ce que l'industrie seule du bois apportera de ressources à ce commerce. La région forestière, située sur la rive nord du fleuve, est presque infinie ; de nombreux pouvoirs d'eau la traversent, de sorte qu'il sera extrêmement facile de conduire ce bois jusqu'au chemin de fer, de le préparer et de l'expédier sur place dans tous les pays où il trouve un marché.
Le fer deviendra aussi un des aliments principaux du commerce local ; on sait en quelles quantités il existe, non seulement dans la vallée du St. Maurice, mais encore en divers autres endroits sur la rive nord; ce fer serait transporté des mines à la ligne principale par de courts embranchements, de Sorte que l'un des plus riches et des plus abondants produits de la province trouverait bientôt un moyen de transport qui lui a manqué jusqu"ici, et l'exploitation en ferait une source de richesse inépuisable.
Le général Seymour, ingénieur-en-chef du chemin de fer du nord, en estime le revenu annuel à un million, quatre cent cinquante-trois mille dollars en basant ses calculs sur l'état de choses actuel, seulement pour le commerce local, et à sept cent trente mille dollars pour le transit, ce qui donne un revenu total de plus de deux millions. La compagnie du Richelieu fuit, elle, en chiffres ronds, cinq-cent mille dollars par année, et de bénéfice net, à peu près cent-cinquante mille dollars ; l'année de la compagnie Kichelieu, ne l'oublions pas, ne dure que six mois ; et, à ce sujet, qu'il nous soit permis de dire un mot en passant sur la jalousie qu'inspirerait, prétend-on, à la compagnie Kichelieu et au Grand- Tronc, la construction du chemin de fer du Nord.
Cette jalousie, si elle existe, est absolument inintelligente, et il faut de bien fortes preuves pour y croire ; le Grand-Tronc a peut-être plus de motifs pour la ressentir, mais ces motifs sont insuffisants, comme on peut s'en convaincre. Il se peut que quelques individualités, dans ces deux grandes compagnies, voient, notre chemin de fer d'un mauvais œil ; mais, comme corps, elle n'ont rien à en craindre : au contraire.
La compagnie du Eichelieu fait un commerce tout-à-fait à part ; aucun chemin de fer au monde ne pourrait lui enlever son fret et qu'une très faible partie de ses passagers, ceux qui sont en retard ou trop pressés. Tout le monde sait que le transport par eau est beaucoup plus économique que par terre, et que, dans la belle saison, les voyageurs préfèrent de beaucoup les bateaux aux chemins de fer. Et puis, c'est un bien grand préjugé que celui qui fait redouter la concurrence ; c'est elle qui fait vivre le commerce au lieu de le tuer ; ce qu'elle tue, c'est le monopole, luimême souvent son propre ennemi. La concurrence multiplie les moyens de transport, les met à la portée de tous, stimule l'envie de produire par la facilité de l'expédition, poursuit le producteur partout où elle peut l'atteindre, lui
offre les moyens à son choix de vendre ou d'acheter, triple, décuple pour lui les occasions d'étendre ses affaires, apporte en toutes choses le mouvement et disperse la circulation qui est la vie. Deux marchands, deux industriels, deux hôteliers font plus dans un endroit qu'un seul ; ils répandent certains goûts qui deviennent des besoins, et ces besoins en créent d'autres à l'infini : on veut des méthodes nouvelles, des étoff'es meilleures et à meilleur marché ; on veut des plats différemment apprêtés ; de là, la concurrence qui, sous une foule de formes, se prête aux goiXts ou aux besoins des consommateurs et en grossit incefisamment le nombre.
S'il y a une ligne par eau, faites une ligne par terre, et vous êtes certain que la première augmentera ses profits. Cela est bien simple. Le surplus du commerce nouvellement créé ne peut pas tout s'écouler par la même voie, le choix du producteur varie, il prend le moyen de transport qui convient le mieux suivant les lieux et les circonstances, et il se trouve f^ .3 l'ancienne ligne hérite d'une partie du commerce et du mouvement qui résultent de l'établissement de la nouvelle ligne. Tous les hommes qui ont la véritable intelligence des affaires et qui connnaissent les lois de la production, sont d'accord là dessus ; la compagnie du Richelieu n'a donc rien à perdre, et même beaucoup à gagner par la construction du chemin de fer du nord.
Quant au Grand-Tronc, ah ! s'il est est vrai que le Grand- Tronc mette des bâtons dans les roues, c'est autant en pure perte que c'est étroit et aveugle de sa part. Il ne
peut pas empêcher jamais qu'il s't^tablisse une ligne sur la rive nord, pour une vaste région de pays en grande partie déjà ancienne, cultivée, importante, et qui est totalement privée des chemins de fer dont elle a un besoin absolu. Il ne peut pas faire en sorte que toutes les villes principales de la province étant du côté nord du fleuve, c'est précisément ce côté là qui n'ait pas ses moyens de communication, que la moitié du pays soit complètement négligée et abandonnée au profit de l'autre moitié, et que, des garanties plus que suffisantes étant offertes aux capitalistes, ceuxci ne voient et n'entendent rien, et ne comprennent dans l'univers que les exposés du Grand-Tronc. Il ne peut faire que le fleuve St. Laurent n'ait qu'une seule rive et que, du côté opposé, ce soit le néant au lieu d'un pays extrêmement riche, mais qui, tant qu'il n'aura pas de chemin de fer, sera comme s'il était extrêmement pauvre.
Non ; au point où en sont aujourd'hui les choses, toute l'opposition du Grand-Tronc ne ferait rien, et l'évidence do sa maladresse le contraindrait peut-être le premier à la reconnaître. En travaillant contre le chemin de fer du nord, le Grand-Tronc travaillerait contre ses propres intérêts. Jamais deux lignes de chemin de fer nécessaires ne se sont nuies réciproquement; au contraire elles sont utiles l'une à l'autre. En 1870, pendant que les canaux du Saint-Laurent ne recevaient que quinze pour cent du commerce de l'ouest, le canal Erié, passant à travers l'état de New- York, en recevait quatre-vingt cinq pour cent. Et cependant, do chaque côté du canal Erié, il y a une ligne de chemin de fer. Voulez-vous savoir quels sont les chemins de fer qui réalisent les plus beaux bénéfices aux Etats- Unis ? ce sont précisément les deux chemins qui suivent cha-
cun une rive du canal Erié. Là où la production est égale aux moyens de transport ou les dépasse, toute nouvelle ligne qui s'établit ne peut que prendre le surplus du commerce, et, en contribuant à le développer et à le stimuler, réagit sur les anciennes lignes qui profitent de cette augmentation.
Du reste, les actionnaires du Grand-Tronc en doivent être convaincus. Ils savent fort bien que leur chemin de fer a plus de fret aujourd'hui qu'il n'en peut transporter, que, par conséquent, l'établissement d'une nouvelle ligne, loin de lui nuire, ne ferait que satisfaire un besoin qu'il est, lui, dans l'impossibilité de satisfaire et que, d'ailleurs, îl y a, sur le côté nord du St. Laurent, toute une région à peu près inexploitée, dont les produits, ne pouvant être transportés par le côté sud, ont absolument besoin d'une ■ligne sur leur propre terraio.
Cela étant établi, gardons-nous soigneusement de prêter Foreille à toutes ces rumeurs, à tous ces rapports venus de sources toujours impossibles à tracer, et qui fuient invariablement devant le point d'interrogation clair et net.
M. McGreevy n'était pas plus tôt arrivé en Europe depuis deux ou trois jours que déjà les nouvellistes faisaient
connaître qu'il n'avait reçu que des échecs de tous côtés et qu'il allait revenir à sa courte honte. Où ces messieurs puisaient-ils tant de science ? on se le demande ; à coup sûr, ils ne sont pas inspirés et l'Esprit Saint, dans les temps de crise, ne se confie pas à tout le monde. La meilleure réponse à faire à tous ces mauvais contes, c'est que nous n'avons plus à nous occuper des moyens ni des instruments, qu'il s'agit pour nous de vivre ou de mourir, et que si nous voulons vivre, il faut de suite, énergiquement, immédiatement, rejeter toutes les causes du mal ; il faut nous défaire de l'envie et de l'animosité mutuelle qui ont toujours fait à Québec plus de mal que tous les chemins de fer au monde ne pourraient lui faire de bien.
Comn^ent ! messieurs, nous habitons la capitale de la plus ancienne et de la plus riche province du Dominion, et c'est précisément cette capitale qui a, de toutes nos villes, le moins de communications avec l'extérieur ! Montréal, Ottawa, Trois-Rivières et Québec sont situés sur la rive nord de deux fleuves qui, pour ainsi dire, n'en font qu'un, et c'est Iprécisément cette rive qui n'a pas de chemins de fer ! Entre la capitale du Dominion et la capitale de la province il n'y a pas de communication directe ; cette chose inconcevable, inexplicable, nous la voyons tous les jours, nous en gémissons, et depuis vingt ans, toutes les fois qu'il s'est agi d'y porter remède, qu'est-ce donc qui eu a empêché ? qu'est-ce qui empêche d'avancer d'un pas ? Ah ! c'est que pour toutes les entreprises publiques on se divise par
coteries ; ce n'est plus l'affaire de tout le monde, c'est l'affaire de tel ou tel qui a ses partisans ; ainsi, un entrepreneur devient un véritable candidat. Si Québec était privé de pain, et que deux boulangers fussent sur les rangs et se fissent concurrence pour lui en fournir, de suite ils. diviseraient la ville en deux et tout le monde mourrait de faim plutôt qu'une moitié cédât à l'autre.
Nous n'avons pas d'esprit public, cet esprit qui fait fléchir l'intérêt personnel devant le bien général, le bien général auquel tout le monde participe.
On croit qu'on n'a rien à gagner personnellement à voir une ville en bon état, prospère, avec de larges rues, toutes les facilités et tous les débouchés pour le commerce, et voilà pourquoi d'une ville, dont la nature a fait un chef-d'œuvre, nous avons réussi à faire comme une vieille mâchoire pleine de trous où s'agitent encore quelques dents branlantes.
La corporation a toutes les peines du monde à faire de petites améliorations indispensables ; pourquoi ? Parcequ'il suffit de quelques propriétaires fossiles, dans une rue ou dans un quartier, pour tout retarder, pour tout empêcher. Si un quartier a besoin d'une chose, un autre quartier intervient immédiatement pour l'empêcher de l'avoir ; de même pour une rue, pour un simple bout de rue; on a dans l'idée que ce qui peut être l'avantage de l'un est nécessairement au préjudice de l'autre, et voilà pourquoi l'on n'avance à rien.
Qu'est-ce qui a fait les villes américaines, messieurs ? c'est l'esprit public. Chacun est d'abord citoyen d'une
ville entière, avant de l'être de tel quartier, de telle rue, l'habitant de telle maison. Qaand il s'agit d'un intérêt général, le citoyen des Etats-Unis s'oublie momentanément, parce qu'il sait bien que plus tard il y trouvera son compte. Aussi, vous voyez là des hommes riches qui font des cadeaux de cinquante, soixante, cent, deux-cent mille piastres à des institutions publiques ; vous en voyez comme cela dans toutes les villes américaines. Ici, nous possédons rinstitut-Canadien qui n'a pas encore reçu de cadeaux de $50,000. Chacun pour soi, et voilà pourquoi Québec n'avance à rien. Que j'entreprenne une chose évidemment utile à tout le monde, mon voisin de suite me mettra des bâtons dans les roues, et s'il ne trouve pas de bâtons, il se mettra le corps en travers pour m'obîiger à rester sur place. Aujourd'hui, voilà qu'on est en voie d'entreprendre un chemin de fer qui est le sang, la moelle, le pain de Québec ; tout Ig monde est d'accord là-dessus. Eh bien ! le croiraiton ? Il y a encore là deux partis ; les adhérents de l'un seraient enchantés que l'autre échouât, et ils ne prennent pas la peine de penser un instant que ce nouvel échec serait la ruine définitive de l'entreprise ; ils s'imaginent qu'ils pourraient revenir, eux ensuite, avec d'autres moyens, d'autres ^combinaisons, d'autres hommes, et que les supplantés les laisseraient tranquillement faire la chose à leur gré et en cueillir tous les fruits. Ils ne voient pas qu'ils ne font qu'éterniser de cette sorte une lutte qui est la ruine de tous, une lutte qui, si elle réussit encore, nous forcera à plier bagage et à quitter pour toujours ce pauvre Québec qui ne sera plus qu'un tas de poussière dans dix ans.
Comment 1 vous n'en avez donc pas encore assez des ruines d'aujourd'hui I Faut-il que toute la ville y passe ?
Eli pardieu ! que le diable en personne vienne construira le chemin de fer du nord, et laissez-le faire. Les habitants seuls de Champlain y trouveraient à redire : pour moi, quoique le diable soit mon plus grand ennemi, je n'aurais pas d'objection à prendre de lui un sous-contrat.
Finissons-en une fois pour toutes.
L'exécution du chemin de fer du nord est maintenant entre les mains d'un homme qui offre des garanties sérieuses ; pour assurer cette exécution, le gouvernement a fait des sacrifices réels, de nature à satisfaire les capitalistes les plus exigeants. Entendons-nous, entendons-nous pour seconder cette œuvre; ajoutons tout le poids et tout l'élan du patriotisme à l'action du gouvernement et même aux calculs intéressés. On n'obtiendra jamais qu'un entrepreneur, fût-ce même sir Hugh AUan, cet homme désintéressé au point de donner en pure perte 350,000 dollars, s'offre en sacrifice sur l'autel de la patrie et nous fasse des chemins de fer qui le ruinent. Sachons donc être contents et satisfaits quand nous avons un entrepreneur qui remplit toutes les conditions désirables et qui, déjà, a donné pour cent-cinquante mille dollars de contrats et sous-contrats. Il me semble que c'est aller assez rondement en besogne et, qu'à moins d'être résolu à s'ensevelir sous les r&ines de sa ville, on ne peut en demander davantage en si peu de temps.
Sachons voir un heureux prélude dans ce commencement, et ayons confiance pour le reste. Si notre confiance est encore une fois trompée, et bien ! nous n'aurons plus qu'à remettre notre cause à Dieu et à en appeler aux puissances célestes pour faire ce qu'il semble qu'aucune puissance humaine ne peut accomplir.