‹ Chroniques; humeurs et caprices (volume 3)Chapitre 11 sur 13 · TOT AGES · texte numérisé non relu

TOT AGES

i-iver à Omaha quatorze heures avant moi. Et puis, je pensais que si, au lieu de me faire voler vingt dollars, je les avais encore en ma possession, j'aurais pu me rendre jusqu'à Chicago et me rapprocher ainsi de cinq cents milles de plus ! On va voir par la suite de ce récit qu'elle différence énorme cela aurait fait, mais je ne m'en doutais pas alors -. ..Il allait que j'épuisasse toutes les fatalités ennemies dans ce voyage qui, même en le supposant le plus heureux du monde, restait dépourvu pour moi de tout attrait et de tout contentement moral.

Le convoi que je montais ne contenait pas moins de cinq wagons remplis d'allemands et d'allemandes en cherche d'une nouvelle patrie, plus deux wagons pour les bœufs, un wagon de fret quelconque et un car à bagages. Je pris place entre les allemands et les bœufs, à l'extrémité du cinquième wagon

Quand mes compagnons de voyage se furent installés comme moi, ils commencèrent, les uns à défaire leurs paquets, les autres à semer sur les banquettes de bois toute espèce d'effets mêlés de comestibles ; d'autres se déchaussèrent, dépouillèrent leurs épaules d'épais gilets pour les mettre sous leurs têtes, d'autres enfin se firent un oreiller de leurs femmes en allongeant les jambes sur leurs voisins. Les têtes et les pieds formaient une ligne à peu près horizontale, un niveau remarquablement uniforme, avec peu de différence d'aspect; ces têtes carrées d'allemands sont, «n effet, comme des talons de bottes.

Deux heures environ se passèrent au milieu d'un tohu

iDohu bizarre où s'aceoiuplirent tous les actes ordinaires de la vie ; j'omettrai des détails pour le lecteur qui n'est pas trop avide. T>éy\ quelques-uns ronflaient, d'autres étaient littéralement encaissés dans des échafaudages de paquets, de ■boîtes et de paniers de provisions. Ils fumaient, ils crachaient ; ils suaient, ce qui était bien pire. Ces bons allemands étaient tous vêtus, sous une température de cent de* grés, comme nous le sommes en hiver, avec des pantalons clés vestes et des gilets de grosse laine, et jusqu'à des cachetiez, oui, de véritables cache-nez roulés deux ou trois fois au- -tour du cou, et dont aucun de ceux qui les portaient n'avait ^encore songea se défaire. Tout cet amas de laine, entassé sur des corps fondants, s'en était rapidement pénétré et se dissolvait dans l'atmosphère du car avec une liberté que rien ne sjênait, si ce n'est la concurrence que faisaient les émanations de bottes, de saucissons et de jambons presque confondus en* semble. Il y avait là un parfum que Dante n'eût pas dédaigné pour un des cercles de son enfer ; et remarquez bien -qu'il y en avait pour quarante heures de ces émanations teutonnes sans autre remède que de s'établir sur la plateforme du car, ce qui était se mettre entre deux courants également chargés ; les bœufs en arrière et les allemands devant, il n'y avait pas d'échappatoire possible et l'on était fatalemement asphixié.

Ah! je la connais aujourd'hui, l'odeur tudesque, et je m'explique bien des désastres de l'armée française dans sa dernière guerre. Combien de canons " Krupp " ont dû. être chargés de bottes de fantassins ! C'est là une statistique qu'il serait curieux de relever et qui amènerait peut- ■être d'étonnantes révélations.

Je ne suis pas mort, non, c'est évident, mais ce n'est

guère expliquable. On ne pourrait jamais dire ce qu'il y a d'ôlasticité dans un poumon d'homme, il faut des épreuves pareilles pour être révélé complètement à soi-même ; mais, grand Dieu ! combien il est préférable d'avoir une constitution délicate et de succomber plutôt que de résister à une telle expérience !

Tout à l'arrière du train il y avait un petit car que je n'avais pas remarqué, grand environ comme la moitié des autres wagons, et où, pour soixante-quinze cents do plus par nuit, on avait droit de s'allonger sur une espèce de banquette bourrée et couverte en cuir de rhinocéros. Il y -avait huit banquettes sembl ibles, probablement toutes plus dures les unes que les autres ; je ne voulus pas en essayer une seconde nuit ; je craignais qu'il ne me rentrât dans le corps quelque mâchoire de crocodile ou quelque tibia d'éléphant, Dans ce petit car, réservé à l'aristocratie des émigrants, il y avait pour boire une eau tiède, couleur de vase, et pour se laver une petite terrine en ferblanc, dans laquelle tour à tour cinq ou sis allemands de haute origine vinrent se plonger le museau en se servant de la même serviette, qui n'était autre chose, je crois, qu'un restant de voile de navire désemparé. Je n'étais pas encore parvenu à ce degré de communisme et, du reste, à raisonner juste, je ne voyais pas pourquoi je me fusse sali davantage.

Vous ne savez pas, lecteur, ce que c'est que de passer près de deux jours dans un état pareil. Je no pouvais

toucher à rien qui ne fût crasseux ou graisseux, et, par suite, j'en étais arrivé, à force de dégoût, à ne plus vouloir m'asseoir nulle part. Pas de nettoyage ni de toilette possible ; la suie, la poussière et la sueur se mêlaient avec une heureuse aisance sur ma figure et y dessinaient toute sorte de couleurs qu'eût enviées un chef sauvage se tatouant pour la guerre; je rôdais d'un wagon à l'autre, cherchant partout quelque petit coin moins souillé où je pusse au moins me reposer une heure ; c'est ainsi que je passai toute une journée et une nuit; mes forces étaient à bout, ma tête pleine de bruits et de vapeurs, et je commençais à ne plus pouvoir distinguer les objets. En outre, les stations étaient innombrables et interminables ; on dirait que ce maudit train d'émigrants les crée au fur et à mesure qu'il avance. Si un sentier se dessinait furtivement en travers de la route ou s'il apparaissait quelque misérable cabane perdue, vite la locomotive sifflait et le train arrêtait ; il fallait tenir le temps réglementaire, c'est-à-dire ne pas arriver à Omaha avant qu'il se fût écoulé quarante-huit heures exactement depuis le départ de Cheyenne.

Enfin, le samedi, vers trois heures de l'après-midi, nous touchions au terme du grand désert américain que je venais de traverser pour la deuxième fois en quinze jours, et nous atteignions Omaha situé au commencement des belles prairies de l'Ouest. Le pire du voyage était fait, mais restait encore le pire des épreuves. C'est maintenant que j'ai besoin de forces pour continuer ce récit; heureusement que j'en ai repris beaxicoup depuis mon retour, et que je vais tenter un effort, le dernier afin de finir, ce qui me délivrera moi-même encore plus que le lecteur.

Omaha est une petite ville de dix-huit mille âmes environ, aussi ennuyeuse qu'on peut le ddsirer lorsqu'on veut faire quelque temps de pénitence pour mériter le ciel. Pour moi, il me semblait que si j'avais commis beaucoup de fautes dans ma vie, l'expiation terrible que je subissais depuis mon départ du Canada suffisait amplement à me les faire pardonner. Sous ce rapport donc, il me semblait superflu d'arrêter à Omaha, mais la nécessité est une marâtre qui ne s'arrête à aucune considération.

En arrivant, voici de quoi j'étais nanti : deux petites malles qui contenaient les objets les plus rigoureurement indispensables, parmi lesquels figurait un pistolet acheté dans les circonstances les plus terribles et dont je n'aurais voulu me défaire à aucun pris, plus trois cents américains qui avaient survécu à tontes les extravagances de mon voyage. Pour me transporter à l'hôtel, il fallait payer cinquante cents à l'omnibus. Je montai dedans sans hésiter. Mais avant de descendre, le conducteur me demanda le pris de la course j je lui dis qu'il fallait absolument que je me rendisse à l'hôtel, que je n'avais pas de monnaie sur moi, et, qu'aussitôt arrivé, je le paierais avec enthousiasme. Il s'inclina. Rendu à l'hôtel, je m'adressai directement au manager qui me donna de suite cinquante cents ; le moyen pour lui de s'imaginer qu'un homme arrivant de Californie, et s'arrêtant en route, n'avait pas le sou ! J'avais pris à dessein le premier hôtel d'Omaha, une maison presque fastueuse ; dans ces sortes

d'endroits, on cache mieux son dénûment, ou du moins, on ne le laisse pas autant soupçonner. Avec les pauvres il est difficile de ne pas passer pour pauvre ; avec les riches, le toupet peut remplacer l'argent, et l'apparence est toujours victorieuse, pourvu qu'on sache s'en parer avec art.

Je montai à ma chambre où je passai trois heures à me laver ; je fis la toilette la plus imposante possible avec les débris de vêtements qui me restaient, puis je descendis, superbe, avec l'intention de prendre le train le lendemain dimanche, pour me rendre en droite ligne à Montréal. — Remarquons en passant que, dans l'Ouest, le dimanche est à peu près inconnu, et que les chemins de fer y circulent ce jour là absolument comme tous les autres jours de la semaine. Je n'avais pas le moindre doute qu'une lettre de change m'attendît au bureau de poste, et j'y courus avec toute la vitesse de l'impatience. En arrivant, je trouvai les portes closes ; le bureau venait de fermer depuis cinq minutes. ** Bon, me dis-je, comme je ne puis toujours bien pas partir avant demain après-midi, à trois heures, il sera toujours temps d'avoir mon argent dans la matinée." Mais je ne songeais pas que le lendemain étant le dimanche, je ne pourrais pas faire négocier ma lettre de change, au cas où elle fût arrivée, et que j'en aurais nécessairement pour une journée de plus à Omaha. Chemin faisant, j'appris que le bureau de poste ne serait ouvert le lendemain qu'entre midi et une heure; cela m'était à peu près égal pourvu que mon argent y fût, mais ce qui ne m'était pas indifférent, ce qui était même absolument impossible, c'était de passer deux grandes journées à Omaha sans ua sou dans ma poche.

Commont les passerais-je, ces deux grandes journées ? Comment surtout passer le dimanche, ce jour fatal, toujours à l'aflFût, pour ainsi dire, de mes stations forcées sur la route, avec l'impatience fiévreuse qui bouillonnait dans mon sang, la hâte, la hâte brûlante d'en finir de cet exécrable voyage dont le terme venait encore d'être reculé? La chaleur intense et le sable, sur lequel Omaha est bâti, m'envoyaient à la gorge comme des bouflPées sufi'ocantes qui me desséchaient le gosier. Il était, cependant, plus de six heures du soir ; j'avais une soif ardente, mais quoi boire ? De l'eau à la glace ? Il m'en aurait fallu un pot, et c'était peut-être mortel. Du reste, l'eau à la glace ne désaltère pas ; depuis Noé, tous les hommes savent à quoi s'en tenir làdessus. Sur mon chemin, de minute en minute, paraissaient des saîoons dont l'odeur me provoquait et m'attirait; j'étais devenu comme furieux de soifj le besoin le plus

pressant était de la satisfaire J'avais gardé avec amour,

avec religion, une pa-v-re petite montre bien modeste, mais pour moi d'un prix inestimable : je songeai que je pouvais la mettre en gage et que j'en retirerais quelques dollars qui me mettraient en mesure d'attendre le luudi. C'était un temps bien court, et, du reste, je pourrais la racheter si facilement! Je vis devant moi l'enseigne d'un prêteur sur gages : je m'arrêtai ; allais-je offrir à ce juif le dernier objet qui me rappelait des heures ineffaçables, pour toujours consacrées dans mon souvenir ? Il le fallait, c'était la seule ressource dont je pusse disposer; j'entrai en pâlissant dans cette boutique cruelle où j'allais laisser ce qui me

restait à cette heure de plus cher ; je marchandai, je débattis et je touchai quatre dollars.

C'était là ce que me rapportait toute ma bijouterie, quatre dollars ! J'avais gardé ma chaîne de montre pour entretenir l'illusion, et aussi un peu parce que je n'en aurais pas retiré trente cents. Après avoir avalé un pot de bière, je me rendis à l'hôtel. Rien, dans les temps modernes, n'égala le mouvement superbe avec lequel je remis au manager les cinquante cents qu'il m'avait prêtés. J'étais si confiant, si convaincu d'avoir une lettre de change le lendemain, que je me sentais d'humeur à faire des extravagances. Quatre cent soixante lieues seulement me séparaient désormais de Montréal, une enjambée ! J'avais ■envie de mépriser l'espace ; il me semblait que la moitié des Etats-Unis était à moi et que je faisais un grand honneur aux citoyens d' Omaha que de daigner rester deux jours au milieu d'eux. — Avec trois piastres dans sa poche.... et l'espérance, c'est à devenir fou !

J'entrai dans la salle à dîner d'un pas olympien; il y avait là une dizaine de filles qui passaient et repassaient avec des plateaux contenant tous les petits plats qu'on mange d'ordinaire dans l'ouest ; celles qui, pour le moment, n'avaient rien à faire, se tenaient à l'écart, un journal à la main et lisant : c'est comme ça. D'autres se promenaient autour des tables avec un éventail et chassaient les mouches; celles-ci étaient de beaucoup les plus occupées. Nous croyons communément qu'il y a des mouches dans le

Canada, notre pays ; c'est là un préjugé qni a parfois sa raison d'être ; mais, grands dieux ! qu'est-ce donc en comparaison d'Omalia ? Là, les mouches naissent d'ellesmêmes : c'est la génération spontanée dans toute sa liberté et sa puissance. Sous un soleil qui marque cent degrés et plus à l'ombre, au milieu de sables qui brûlent les pieds, dans une atmosphère que n'agite aucun souffle, elles s'épanouissent et flottent comme ces milliards de grains de poussière que fait apercevoir un rayon de soleil glissant tout à coup à travers les persiennes d'une croisée. Chaque hôte a devant lui, à table, un éventail qu'il secoue d'une main, tandis qu'il essaie de manger avec l'autre ; s'il s'oublie ou s'arrête un instant, les mouches auront couvert sou assiette et bouché ses narines et ses oreilles. ' Les portes ot fenêtres sont doublées de treillis extrêmement fins pour les empêcher de pénétrer dans les maisons, mais elles so forment d'elles-mêmes à l'intérieur et naissent pour ainsi dire sous les yeux. La nuit, l'obscurité les tranquillise ; mais dès qu'apparaît le premier rayon d'aurore, elles s'éveillent comme électrisées, dansent sur vos paupières, sur vos lèvres, dans vos cheveux, et commencent un bourdonnement qui, répété de chambre en chambre, do corridor en corridor, suffit à réveiller tous les hôtes à la fois. Ajoutez à cela que les nuits sont suffocantes et qu'il est impossible d'établir le plus léger courant d'air, même en tenant toutes les issues ouvertes.

Au sortir de table, je ae demandai ce que je pourrais bien faire pour tuer le temps ; j'allai me faire raser et couper les cheveux, puis je repartis, en marchant droit devant

moi. On est bientôt sorti d'une ville comme Omaha et l'on ne tarde pas à se trouver au milieu des habitations qui l'entourent comme une ville nouvelle, parsemée de villas et de cottages noyés dans les bosquets. Toute la banlieue d'Oinaha est délicieuse; ce sont des collines qui s'élèvent capricieusement dans toutes les directions, couvertes d'une verdure luxuriante, des ravins et des petites vallées qui conservent un ombrage humide, et d'où s'échappent des sentiers pleins de mystères aboutissant aux prairies qui envoient les mille parfums de leur sol exubérant. C'est un singulier contraste que cette ville bâtie absolument sur le sable, sans un arbre et sans ombres, avec cette ceinture ruisselante de fraîcheur embaumée, répandant avec un abandon plein de tendresse et une prodigalité délicate ses senteurs vivifiantes.

Devant, coule le Missouri, longue artère vaseuse, tortueuse, aux bords insipides et plats, qui, seul, alimente la ville d'une eau impossible à clarifier. Au loin flottent et s'enflent, sous la fermentation du sol, les longues prairies, semblables à de grosses vaches laitières, aux mamelles toujours gonflées. Du haut des collines les plus élevées, on découvre une vaste étendue dans laquelle percent çà et là, vaguement, quelques villages perdus dans la mer des plaines ; c'est un spectacle d'une grandeur calme et assouvie ; on dirait que la nature, satisfaite et replète, entr'ouvre mollement ses seins où s'abreuvent ses innombrables nourrissons. Les routes sablonneuses s'étendent à perte de vue, et l'on voit fumer, à tous les points de l'horizon, les locomotives des chemins de fer gagnant les villes, grandes et petites, qui, désormais, ne se compteront plus jusqu'aux rivages de l'Atlantique.

Après une heure d'une marclie contemplative, je revins à la ville et me mis à parcourir les deux ou trois rues prin- <îipales. A part les magasins, les banques et quelques hôtels, il était impossible de trouver là autre chose que des saloons où entraient et d'où sortaient tour-à-tour des consommateurs flegmatiques, à la figure ennuyée. Je me rendis à l'hôtel et me dirigeai vers la salle de billard ; là, même spectacle, mêmes physionomies : évidemment, Omaha n'était pas une ville d'une gaité étourdissante. Vers minuit, je songeai que j'avais à peu près tout vu, et que je pourrais bien aller me coucher, en attendant le lendemain qui serait mon jour de délivrance.

. A midi précis, dimanche, je me trouvais au bureau de poste et je demandais ma lettre de change, tout prêt à signer mon nom dans le livre des lettres enregistrées : There is no registeredlctter for Mr. A. Bu'js, me répondit un des commis du bureau de poste. Cette parole tomba sur moi comme une douche d'eau froide sur un corps baigné de sueurs. Je n'avais pas de lettre ! Pendant quelques minutes je restai comme abasourdi, cloué sur place ; puis je songeai qu'il pouvait bien y avoir un retard d'un jour et que, sans doute, le lendemain, ma lettre m'arriverait. Je repartis : chemin faisant, j'entrai dans un bureau de télégraphe et envoyai une dépêche pressante à Montréal, pour demander au moins des nouvelles de mon argent et savoir s'il était en route. Ce télégramme me coûta deux dollars et me laissa de nouveau complètement

à sec. Je comptais avoir une réponse au bout de quelques heures. Dans la soirée je me rendis au bureau du télégraphe ; on n'avait encore rien reçu pour moi ; je me rendis à deux autres bureaux où la réponse à ma dépêche pouvait peut-être se trouver ; môme néant. Jusqu'à deux heures du matin, j'allai ainsi d'un bureau à l'autre sans être plus avancé. Une iuquiéiude mortelle commençait à me serrer le cœur; je me faisais toute espèce de consolations : " C'est un peu cher qu'un télégramme de deux dollars, me disais-je, et mon ami considère qu'il est inutile de m'envoyer un message, puisque uiou argent est sur le point de m'arriver."

Je passai un bout de nuit fiévreuse, sans sommeil, pendant lequel j'avalai cinq ù six verres d'eau à la glace. Au matin, à huit heures, j'avais déjà parcouru les trois bureaux de télégraphe. Pas une réponse encore. J'attendis l'ouverture de la malle : " Nous ne recevons pas de lettre enregistrée le lundi," me répondit le commis à qui j'avais parlé la veille. J'en avais donc encore pour une journée de plus. Cette journée, je la passai à aller d'un bureau de télégraphe à l'autre; que pouvais-je faire etqu'avais-je à faire ? Mon inquiétude était telle que je ne pouvais pas rester assis un instant pour liçe une ligne, pas même les nouvelles des journaux. Le mardi, pas encore de lettre, pas encore de message. Le lecteur ne peut pas comprendre, et, moi, je ne saurais lui dépeindre ce que c'est qu'une pareille situation.

Il foudrait qu'il eût vu Omaha, qu'il sût l'ennui accablant qui règne dans cette petite ville peuplù'e uniquement

de gens arrivés depuis seulement quelques années et tous occupés d'affaires ; il faudrait qu'il se rappelât que j'étais seul, constamment seul, que de dix heures du matin à cinq heures du soir, la chaleur était telle que personne ne se montrait dans les rues, que je ne pouvais trouver aucun remède à mes embarras et qu'il me fallait attendre les mains liées, incapable de faire un pas, incapable d'une distraction quelconque, de la moindre petite promenade dans quelque endroit avoisinant, parce que je n'avais pas seulement vingt cents pour payer un omnibus, que j'étais comme emprisonné, sans raison apparente, depuis trois jours, dans une ville où les voyageurs n'arrêtent jamais plus de quelques heures, que ma soif constamment alimentée par une chaleur accablante, par i'inquiétude et par le mouvement incessant que je me donnais, était devenue insatiable, et que pour chaque verre que je prenais, il me fallait misérablement demander crédit, que tout cela devait sans doute commencer à paraître étrange au manager de l'hôtel qui, d'un moment à l'autre, pouvait ine demander de l'argent, que mon humiliation grandissait déjà presqu'à l'égale de l'inquiétude, que je craignais presque de me montrer aux repas, qu'il me semblait que tout le monde lisait sur ma figure le dénûraent profond où je me rouvais, que je n'avais absolument aucune ressource, de quelque côté que je me tournasse, pour sortir du cercle de fer qui m'étreignait : enfin, que je ne pouvais vivre, passer une journée que par l'espoir du lendemain qui sans cesse reculait.

" Si une h.iure d'attente expire lentement, " a dit le poëte, qu'est-ce donc que vingt-quatre heures d'une angoisse qui me laissait à peine quelques instants d'un sommeil douloureux? Le mercredi vint j ni message ni lettre encore. Je na

sais pas au juste comment je revins de la malle ce jour-là : ma pauvre tête avait été si bouleversée depuis deux jours que je la sentais rapidement gagnée par la folie. Evidemment j'étais abandonné par tout le monde ; je n'avais plus un ami et l'on avait vite oublié l'absent qui ne devait plus revenir : " Puisqu'il est parti, c'est son affaire, ce n'est pas à nous de le tirer d'embarras ; " c'était là sans doute ce que

l'on disait de moi La souffrance rend injuste ; j'oubliais

en ce moment que j'avais laissé derrière moi des amis qui ne m'eussent jamais fait défaut dans aucune circonstance de la vie ; à l'heure même où la perte de toute espérance allait peut-être me porter le coup fatal, eus songeaient au meilleur moyen de me faire parvenir mon argent sans retard, •ït ils n'avaient pu le trouver qu'avec beaucoup de peine, comme on va le voir.

Il y a aux Etats-Unis un système de mandatspar télégraphe analogue au système de mandats que nous avons sur la poste. Il suffit de déposer à un bureau de télégraphe telle somme à destination de tel endroit pour que le destinataire la touche une heure après ; mais ce genre d'opération ne se fait point entre les Etats-Unis et le Canada ; je l'ignorais encore, on ne m'en avait pas prévenu, et»

comme j'avais demandé dans ma première dépêche qu'on m'envoyât un mandat par télégraphe, et qu'il y avait déjà quatre jours depuis lors, j'avais quelques raisons de ne plus espérer. — Autre chose : en supposant qu'on m'eût envoyé une lettre de change, je n'aurais pu en toucher le mon tant sans faire constater rigoureusement mon identité. Oh ! les gens de l'ouest sont féroces sur ce point, et ils ont bien raison, car ils habitent un pays où toutes les précautions sont utiles. Ils ne vous admettent en affaires que lorsque votre identité est certifiée par quelque personne connue ; les meilleurs papiers du monde no vous serviraient de rien, car qui peut affirmer qu'ils sont authentiques? Comme j'étais le plus étranger des hommes dans Omaha, je n'aurais pu en aucune façon me faire reconnaître pour Arthur Buies, chroniqueur, voyageur spasmodique, que le sort a fait prironie seigneur et pour tout de bon bohème incurable.

Or, pendant que je me désespérais, mes amis avaient songé à tout cela; ils s'étaient informés, et après tous renseignements pris, ils avaient convenu de faire un dépôt dans une agence commerciale, laquelle télégraphierait à une agence semblable à Omaha de livrer cent dollars en or à la personne qui viendrait les réclamer dans certaines conditions bien définies. Mais pour le moment j'ignorais tout cela, et les malheurs répétés avaient fini par m'enlever la confiance aussi bien que l'espoir. Avant de renoncer à tout, je résolus d'envoyer un nouveau télégramme, un télégramme pressant, suppliant, qui

dît en dix mots ce que j'aurais écrit en cinq pages. Pour ce télégramme, il fallait deux dollars. J'engageai mou pistolet qui m'en rapporta cinq, et je courus au bureau du télégraphe.

Mon message partit, et toute la journée j'attendis en vain une réponse. J'étais allé peut-être trente fois d'un bureau à un autre, et les opérateurs avaient fini par être tellement fatigués de moi qu'ils me regardaient à peine et me répondaient après la troisième ou la quatrième question. — Les aije ahuris, les ai-je ennuyés, tanés, fendus, sciés dans tous les sens, ces pauvres opérateurs ! Ils tenaient bureau de jour et bureau de nuit ; à deux heures, à trois heures du matin, j'arrivais et je demandais une dépêche, et toute la journée en outre je les harcelais. — Enfin, je voulus frapper un grand coup, j'allai trouver le surintendant lui-mêaie d'une des lignes et lui déclarai qu'il me fallait absolument une réponse que j'y avais droit, que je soupçonnais mes dépêches de n'avoir pas été régulièrement expédiées, et qu'il était tenu de s'informer si, au moins, elles avaient été livrées à leurs destinataires à Montréal.

Le surintendant me fit justice : il envoya lui-même une dépêche au bureau do Montréal et réclama une réponse catégorique, en me disant de revenir le lendemain. Il était alors onze heures du soir ; je me rendis à mon hôtel un peu tranquillisé. Dès huit heures, le lendemain matin, je me trouvais à l'ouverture du bureau de jour. Il n'y avait pas encore de réponse, mais je n'avais pas de raison de m'en étonner ; un opérateur m'expliqua que toutes les dépêches envoyées des Etats de l'Ouest au Canada devaient subir un temps d'arrêt à Détroit, d'où elles étaient réexpédiées dans mon pays par des lignes canadiennes ; il me donna à entendre que la réponse au message du surintendant pourrait bien ne pas arriver avant le soir.

Ce jour là était le jeudi. Dès onze heures, c'est-à-dire à l'heure de la distribution de la malle venant de l'Est, je me trouvais au bureau de poste : " Il y a une lettre enregistrée à votre nom, me dit le commis. De qui l'atteadez-vous et de quel endroit ? " Ces formalités étaient nécessaires ; heureusement qu'elles ne m'offraient aucune difficulté. Je répondis nettement ; il n'y avait pas d'erreur possible, et l'on me livra ma lettre Je n'osais y toucher, ma main tremblait, il me semblait marcher sur des fils électriques; le bonheur trop longtemps attendu est comme le bonheur inattendu ; il vous surprend avec autant de violence et vous n'osez y croire. — J'avais donc là cent dollars et j'allais sortir de ce trou maudit où, depuis cinq jours, j'éprouvais des humiliations, des déceptions et des découragements sans nombre ! — Je courus à l'hôtel sans ouvrir ma lettre ; le train devait partir avant deux heures et demie, et j'avais une foule de petites choses à faire. Je préparai ma malle et je m'habiilai pour le voyage. Je descendis et demandai mon compte ; je devais avoir l'air de Napoléon à Austerlitz. Tl y avait dans Omaha un brave Allemand, propriétaire d'un saîooii, qui m'avait fait souvent crédit sur ma bonne mine ; je pensai à lui d'abord ; je courus à la banque la plus voisine, j'entr'ouvris en frémissant ma lettre il y avait dedans un billet de dix

dollars !

Non ! cela ne pouvait être. Je tournai et retournai vingt fois le billet entre mes mains : mes yeux me trompaient sans doute : il ne pouvait y avoir tant d'ironie et

tant de perfidie dans un simple billet de banque., Pourtant, il fallait bien se rendre à l'évidence du chiffre ; la lettre ne contenait qu'un mot : " Mon cher ami, je vous envoie les dix dollars que vous m'avez demandés par votre télégramme de San-Francisco ; que Dieu vous bénisse ; très pressé." C'était l'opérateur qui s'était trompé et qui avait demandé pour moi dix dollars au lieu de cent, et cette lettre m'arrivait huit jours après son départ du Canada : c'était alors le deux juillet, et elle était datée du vingt-cinq juin. Comment cela se faisait-il ? Il n'y avait pourtant que trois jours de chemin de fer entre Omaha et Montréal ; pourquoi cette lettre en avait-elle mis sept à me parvenir ? je courus au bureau de poste m'informer. Un des employés me fit savoir que les lettres venant du Canada étaient toujours retardées de quelques heures à Détroit, ce qui leur fîiisait perdre une journée, et qu'elles étaient ensuite régulièrement retenues une autre journée à Chicao-o pour la redistribution dans tous les états de l'Ouest ; qu'en outre il était très rare que, pour une cause ou pour une autre, sur cette longue distance, les lettres ne fussent retardées d'un jour ou deux de plu?.

Tous ces retards m'eussent été indifférents, pourvu que j'eusse reçu cent dollars au lieu de dix. Mais cela était par trop fort, et il me semblait que le destin abusait : avoir pris la peine d'envoyer un télégramme à onze cents lieues de distance, et le payer trois piastres pour en avoir dix, cela me paraissait une fatalité de mauvais goût; il y avait bien

d'autres farces à faire que celle-là, et le sort aurait pu attendre un autre moment pour me jouer un pareil tour. Néanmoins, j'avais dix dollars dans ma poclie et je pouvais faire figure avec cela pendant quarante-heures au moins • je pourrais dans tous les cas au moins payer mes cigares et mes verres et ne pas renouveler vingt fois par jour les mêmes petites humiliations ; j'aurais une physionomie tout comme un autre homme, des joues que la honte ne ferait plus rougir à chaque instant et des yeux qui oseraient en regarder d'autres.

La première chose à laquelle je pensai fut d'aller retirer ma montre. Comme je la tins longtemps sur mon cœur, bien serrée, bien close dans cette petite poche de gilet oij, depuis tant d'années, elle en avait senti chaque battement l il me semble que lorsqu'elle y rentra de nouveau, après cinq jours de séparation, elle frétillait d'aise et cherchait à se blottir dans le petit fin fond du coin afin de ne plus en sortir. Je la regardais, je l'embrassais et je la remettais vite dans son trou de peur de la perdre encore. Que voulez-vous, lecteurs ? ceci est peut-être puéril à vos yeux ; c'est que je ne puis donner aux choses leur valeur et leur véritable expression. Cette petite montre était pour moi dix années de ma vie qui me revenaient tout-à-coup, dix années pendant lesquelles elle ne m'avait pas quitté un instant, et dans l'horrible abandon où je vivais depuis un mois, une heure de conversation muette et attendrie avec le seul objet qui me rappelât tant de choses envolées, mais toujourschères, était-ce donc trop ?

Je retournai aux bureaux du télégraphe : c'est ainsi que je passais la journée entière, ou bien encore, j'allais à l'arrivée de tous les trains, et le soir, entre sept et huit heures, je faisais une promenade dans les bois et les vallées serpentantes qui entourent Omaha. Cette fois encore, il n'y avait pas de réponse au message du surintendant qui, cependant, avait été envoyé depuis déjà dix-huit heures. Alors je compris que c'en était fini de moi. Je n'avais pas voulu m'adreser à ma famille, parce que tous les membres en étaient dispersés à droite et à gauche à la campagne, ■et qu'il aurait fallu trop de temps pour en recevoir une réponse ; je n'avais pas voulu davantage écrire, parce qu'à tout compter il ne fallait rien moins que dix jours pour qu'une réponse m'arrivât, et j'avais toujours pensé que le langage du télégraphe étant plus énergique, plus pressant, mon horrible position serait plus vite comprise. Mais, pour le coup, je résolus de tout tenter ; j'envoyai quatre à cinq lettres dans toutes les directions et un télégramme que je payai trois dollars, et qui devait arracher les entrailles de mes amis, s'ils en avaient encore.

Lorsque j'eus fini, il était six heures du soir. Je soupai lentement, posément, je relus mes lettres, les affranchis tout comme aurait fait un capitaliste, puis me rendis de nouveau au Telegraph office, déterminé cette fuis à commettre quelque crime inouï si je n'avais pas de nouvelles : " There is an ansioer/or you and a right one aiso," me dit un des opérateurs que j'avais particulièrement ahuris. " Wait amoment^ I will Write it down for you ; it isjust arrived. "

Tout mon sang avait reflué en une seconde vers mon cœur; ines jambes tremblaient et mon gosier n'aurait pu laisser passer une aiguille. Sans doute on avait mis toutes les banques du Canada à sec pour m'en expédier les dépôts.

Deux minutes après, l'opérateur me remettait urt télégramme ainsi conçu : " Demain, Bradlaugh, 28, rue Farnham, recevra instruction de vous donner cent dollars en or." Un prisonnier, au fond d'un noir cachot, que l'on rend subitement à la lumière et à la liberté, éprouverait le même éblouissement que moi à la vue de ce télégramme qui m'éclatait en pleine figure : " Demain, demain, je quitterai Omaha; demain, je sortirai de ce tombeau brûlant; demain, je secouerai ce sable de feu ; demain, je serai libre, 0 argent ! se peut-il qu'on t'appelle vil métal, toi qui me rends une patrie, toi qui me donnes en une heure autant de joie que j'ai eu de chagrins en un mois ! ! !" Et je m'élançai dans la rue comme un cerf dans les vallons, bondissant presque à chaque pas, soulevé par des flots élastiques.

J'avais encore quelque menue monnaie : " Nous allons arroser le télégramme," me dis-je, et je courus demander à tous les employés de télégraphe de me suivre à un saloon quelconque. Quelques-uns d'entre eux étaient sur le point de devenir idiots à force d'avoir été tracassés par moi, et je leur devais bien au moins un cock-tail. Ils me suivirent au nombre de trois ou quatre, et nous ébauchâmes une poehardise qui aurait pu devenir légendaire, si je n'avais songé aux graves événements du lendemain.

Ce lendemain était vendredi, 3 juillet, jour ou j'allais me montrer pour la première fois dans toute ma gloire aux citoyens d'Omaha, mais pour leur dire un éternel adieu. A dix heures j'arrivais au bureau de M, Bradlaugh, rue Farnham, avec une magnifique assurance et un front superbe. Il me semblait que tout ce qu'il pouvait y avoir d'employés dans ce bureau se précipiteraient vers moi pour m'offrir cent dollars. Je tenais à la main ma dépêche et je la chiffonnais avec une nonchalance caressante. On me dit de revenir à onze heures ; je revins à onze heures. On me dit de revenir à midi, je revins à midi ; M. Bradlaugh n!y était pas encore; alors j'expliquai comme quoi je devais prendre le train sans faute à trois heures et que je n'avais pas de temps à perdre. " M. Bradlaugh sera certainement ici à 1 J heure," me dit-on j ''va pour IJ heure, me dis-je ; ma malle était toute prête, je n'aurais eu qu'à toucher mon argent, payer mon hôtel et partir. A l'heure indiquée, je paraissais de nouveau rue Farnhaiî-!, 28, et j'entrais en pourparlers avec un homme qui était le chef du bureau. Je lui montrai ma dépêche et lui demandai s'il avait reçu instruction de me donner les cent dollars qui s'y trouvaient indiqués. " Non, mo répondit-il ; du reste, je n'ai pas d'instructions à recevoir de Montréal. Nous représentons ici une agence de la maison Bradlaugh dont le siège général est à New- York, et tous les ordres doivent nous venir directement de ce dernier endroit. Si l'on a fait un dépôt pour vous à Montréal, il faut que l'agence de Montréal en ait donné avis à New- York, d'où instruction

nous parviendra ensuite directement de vous payer ; sinon, nous ne pouvons agir. — Mais comment se fait-il que vous n'ayez pas encore vos instructions ? m'écriai-je ; le dépôt est fait depuis plus d'une journée, et il me semble que le télégraphe a eu le temps de fonctionner depuis lors. — Sans doute, mais je ne pense pas recevoir un télégramme de New^ York; je recevrai plutôt une lettre de Montréal contenant la somme déposée sous forme de chèque payable par une banque d'Omaha, vu que vous êtes absolument inconnu, que personne ne peut vous identifier, et que, même en recevant un télégramme de New-York, je serais encore embarrassé de savoir que faire. — Comment I monsieur, repris-je, dès lors que vous recevez un ordre formel du siège général, où est donc votre responsabilité, et n'êtes-vous pas tenu de me faire justice? — Je ne vous connais pas, monsieur, me répliqua-t-il ; je ne sais pas du tout qui vous êtes ; il y a déjà plus d'un exemple de dépêches falsifiées ; et, quant à moi, je ne puis rien faire pour vous sans une dépêche que je reconnaîtrai à certains signes de convention pour émaner directement du bureau général de New- York. Revenez ici à sept heures ce soir; j'aurai paut-être reçu l'instruction que ■ .us espérez ; sinon, il est probable qu'elle ne viendra que par la malle. Demain est le 4 juillet, grande fête nationale ; je prends le train ce soir même et m'absente pour un moi?, mais je vais laisser pleins pouvoirs à ua jeune homme qui me représente ici en mon absence et qui vous paiera, s'il y a lieu."

Que pouvais-je répondre à cela ? Rien. J'étais convaincu du reste qu'une instruction précise viendrait de New- York, dans la journée, puisque ma dépêche le comportait expressément, et que je pourrais partir le lende-

main. Je me retirai. D'heure en heure je revins, puis toutes les demi-heures, puis tous les quarts-d'heures. A sept heures, il n'y avait pas encore de message envoyé de New-York. Jusqu'à minuit, j'allai d'un bureau de télégraphe à l'autre demander s'il n'y avait pas de dépêche pour l'agence Bradlaugh. Kien, rien, rien. Le lendemaiu était le 4 juillet, et tous les bureaux seraient fermés ; le sur" lendemain, c'était le dimanche ! Toutes les craintes et toutes les inquiétudes revinrent à la fois en grossissant dans mon cerveau. La dépêche que j'avais reçue était-elle apocryphe ? Que signifiaient tant de retards ? Pourquoi me donner une espérance qui, se changeant en déception dans l'état oïl je me trouvais, pouvait me faire perdre la raison ? On ignorait sang doute que toutes mes nuits et mes jours se passaient dans une angoisse mortelle, que je ne vivais pas, que la fièvre seule me soutenait, que j'étais à bout de tous les moyens factices d'entretenir mon énergie. A deux heures du matin je me rendis à l'un des bureaux de nuit, et j'adressai une dépêche suppliante : " Au nom du ciel, disais-je, tirezmoi de cet enfer ; dites-moi comment mon argent doit me parvenir, je ne puis plus vivre ainsi."

Toute la journée du 4 juillet se passa, les gamins tirèrent un nombre infini de pétards dans les rues ; les drapeaux s'étalèrent sur les édifices publics, les magasins furent fermés et tous les bureaux désertés. Le lendemain, dimanche, se passa encore et le télégraphe resta muet. Le lundi, j'étais devenu farouche, le désespoir grandissait en moi et je sentais

les premières atteintes de cet état affreux qui conduit vite aux plus terribles résolutions. Je paasai toute cette journée dans un énerveuient indicible ; un fauve pris subitement au piège et renfermé dans une cage devait avoir mon regard et la même Laine contre tous les hommes. EnQn, vers six heures, comme je sortais encore une fois de mon hôtel, je vis venir à moi le jeune commis de l'agence Bradlaugh ; il tenait à la main une dépêche lui enjoignant de payer cent dollars en or à la personne qui exhiberait un télégramme daté de Montréal, signé de tel nom et comportant la mention de pareille somme à lui être payée : " Enfin, m'écriai-je, me voilà sauvé ! " Et je faillis prendre le jeune homme dans mes bras et le soulever à trois pieds de terre. Il était ahuri ;. les Yankees n'ont pas l'habitude de pareils transports, et ils sont plutôt disposés à s'en défier qu'à s'y laisser prendre. Mais il était difficile de ne pas croire à la sincérité des miens : " Venez demain au bureau, me dit-il, entre 10 et 11 heures, et j'aurai votre affaire." Ces paroles étaient grandes comme le monde, et je ne voyais rien dans les temps modernes qui fût aus,si éloquent.

Le temps que je passai jusqu'au lendemain n'a de nom dans aucune langue ; jeme levai six fois pour épier l'aurore; je bus un gallon d'eau à la glace, je fumai à outrance, je déjeunai comme Jupiter au milieu des déesses, et, à dix heures, j'arrivais comme un conquérant dans le b ireau de l'agence Bradlaugh. Il n'y avait personne ; j'attendis, puis je sortis, puis je revins. Pendant deux heures, le bureau resta vide ; l'évêq^fi d'Omaha venait de mourir deux jours auparavant

VOTAGES. 235

et on l'enterrait ce matin là même ; tous les bureaux étaient déserts en son honneur et les banques formées. Enfin, à midi) mon jeune homme parut. Je me précipitai au devant de lui • " Je n'ai pas encore d'argent, me dit-il, revenez à une heure et demie. "

— Comment !vous n'avez pas d'argent, m'écriai-je ; qu'estce que cela signifie ? Voulez-vous vous jouer de moi? Remarquez que je veux absolument prendre le train aujourd'hui à trois heures, et que je vous tiens responsable de tous les délais.— ^^Le chef du bureau m'a laissé sans un sou, répliqua-t-il, je n'ai en ma possession que trois chèques à ordre représentant exactement le montant qui vous revient ; il faut les faire styler auj^ortcur pour pouvoir les négocier dans une banque et j'ai en vain cherché leurs signataires toute la matinée ; ils doivent être absents. Enfin, revenez à une heure et demie, j'espère que j'aurai alors réussi à les trouver."

A une heure et demie précises j'étais de retour: " Mon argent, mon argent, m'écriai-je d'une voix terrible ; il me le faut de suite, je n'ai plus qu'une heure devant moi ; l'omnibus quitte l'hôtel à deux heures et demie juste, c'est le dernier délai que je vous accorde. — Je n'ai pu trouver personne encore, répondit le jeune homme avec une espèce de honte mêlée de crainte. — Ah ! vous n'avez pu trouver personne ; eh bien ! je vais les trouver, moi, vos faiseurs

de chèques ; venez avec moi de suite, je l'exige"

Et je l'entraînai violemment au bas de l'escalier qui menait à son bureau. Nous allâmes au pas de course chez les trois signataires en question ; tous trois étaient absents.

Jusqu'à deux heures un quart, démarches et courses furent inutiles. J'a ais fait descendre ma malle pour qu'elle fût toute prête à mettre dans l'omnibus; ma détermination de partir ce jour là même était effrayante : *' Venez avec moi à l'hôtel, dis-je au jeune homme, peutêtre le propriétaire voudra-t-il négocier vos chèques." Nous arrivâmes, nous nous adressâmes au propriétaire qui nous répondit qu'il ne connaissait rien à tout cela et qu'il ne pouvait y remédier ; — Il restait encore une demi-heure pour le départ du train ; l'omnibus vint et emporta tous les bagages excepté le mien. Mon affaire était montée à la hauteur d'un événement; les hôtes me regardaient, les uns avec défiance, les autres avec surprise ; une sueur froide coulait sur tous mes membres, et en voyant partir l'omnibus, j'eus comme un mouvement de colère féroce; " Par tous les diables, dis-je au jeune homme en lui sautant presque à la gorge, vous allez venir avec moi de nouveau ; Omaha n'est pas grand Heureusement; peut-être trouverons-nous cette fois vos i.idividus ; un quart-d'heure me suffit pour me rendre à la gare dans un cab ; vite, courons," et je le tirai parle bras et nous arrivâmes tout haletants chez le plus voisin des signataires. — Il venait de rentrer, il modifia de suite son chèque ; nous courûmes chez le second qui, lui aussi, était de retour, et qui fit comme .le premier.

Ces deux chèques réunis représentaient soixante-quinze dollars; il fallait maintenant aller les toucher à la banque; nous y courûmes et nous reçûmes l'argent. Un quart-

d'heure s'était passé ; je n'avais pas le temps d'aller chez le troisième signataire, et plutôt que de ne pas partir immédiatement, j'aurais préféré être rôti vif.

J'entraînai avec moi le commis de Bradlaugli tout essoufflé, tout hors de lui, presque pris de vertige. — Nous arrivâmes à l'hôtel ; mon compte était fait d'avance avec une réduction d'un dollar par jour, ce qui ne m'empêchait pas d'avoir encore à payer une note fort respectable. Je m'entendis avec le propriétaire qui devait toucher pour moi, dès le lendemain, le montant du troisième chèque et me l'expédier à Détroit où j'attendrais quelques jours. Je partis tambour battant dans un cab retenu à tout hasard, et j'arrivai à la gare au moment même où la locomotive sifflet ; je n'eus que le temps de jeter ma malle dans le compartiment des bagages et de sauter dans le premier cai- venu. La sueur m'inondait des pieds à la tête et j'avais le gosier comme un étau chauffé à blanc : heureusement que le train arrêtait a trois milles plus loin, de l'autre côté du Missouri, à Council Bluffs, et que, là, j'aur.ais le temps de me désaltérer et me remettre de tant d'émotions violentes.

Maintenant, je veux faire connaître un détail curieux, qui en vaut la peine, et que l'entraînement du récit m'a. forcé d'omettre.

On se rappelle qu'il y a trois lignes de chemins de fer d'Omaha à Chicago. Les trains de ces lignes partent à la même heure, sans s'éloigner de beaucoup les uns des autres, La concurrence qu'elles se font est acharnée, ingénieuse.

fertile en ressources de toute espèce ; elles ont des agents qui parcourent sans cesse les hôtels et qui s'adressent directement aux voyageurs pour leur vendre des tickets. Les propriétaires d'hôtel les mettent au courant de tous les départs et de toutes les destinations sans avoir de préférence pour aucune des lignes ; c'est aux agents de persuader les voyageurs. Or, l'un d'eux, celui du Kock Island corapany, avait appris le matin que je devais partir ; un passager pour le Canada, ça ne se voit pas tous les jours dans ces parages Il accourut à moi, me sollicita, m'attira, me convainquit que je devais ni'cn retourner à Chicago par le Kock Island 11. H. Il fit tant que je le suivis jusqu^au bureau de sa compagnie pour prendre mon ticket et retenir mon lit , mais je n'avais pas encore un sou en ce moment là: " It is ail rigJif, me dit l'employé du bureau en me remettant mes tickets, notre agent se rend lui-même sur le train tous les jours et accompagne jusqu'à Council Bluiïs, pour veiller à leurs bagages et les renseigner, les voyageurs qui nous fout l'honneur de passer par notre voie."

Ainsi donc, je me trouvais nanti d'un ticket de voyage et d'un lit dans le Pullman, sans qu'il m'en coûtât rien, libre de tous mes mouvements et pouvant m'échapper dans une autre direction, s'il m'avait plu de le faire. Chose à remarquer. Je vis l'agent dès le départ du ti-ain ; il passa devant moi peut être vingt fois, jetant un coupd'œil de-ci, de-là, voyant à tout, ne me disant pas un mot, ayant l'air d'avoir autre chose à faire chaque fois que je m'approchais de lui pour le payer, enfin, ne se laissant approcher qu'à Councill Bluffs même, après avoir vu à tous les détails, comme si le paiement des billets était le dernier objet dont s'occupât !a compagnie qu'il représentait.

C'était très-fort, en vérité très-fort, et archi-yankee.

Donc, le 7 juillet 1874, je quittai Oiualia pour revenir à Montréal d'où j'étais parti vingt-huit jours auparavant. J'étais allé jusqu'à San-Francisco d'où je revenais en moins d'un mois; j'avais passé par toutes les épreuves, toutes les misères, toutes les souffrances, et je revenais victorieux de ce qui aurait suffi à tuer dix hommes. Je compris alors pour la 'première fois que mon découragement était une faiblesse impie et qu'il restait peut-être encore bien des choses à faire pour moi dans l'avenir

Je partis avec trois piastres et demie dans ma poche pour me rendre jusqu'à Détroit, à trente heures de distance ; mais j'étais dans le Pullman et mon lit était payé ! Dieu ! quel admirable trajet ! quel manteau soyeux et luxuriant que ces prairies de l'TUinois et de l'Iowa ! Et les bois, et les jardins, et les villas ! quelle puissance, quel luxe de végétation ! Le chemin de fer semble courir sur des flots lentement balancés, ou plonger et replonger avec

eux suivant les caprices de la brise Mais ne je veux

plus m'arrêter en route pour peindre ou raconter quoi que

ce soit; l'impatience d'arriver gagne jusqu'à ma plume qui galope et tremble à la fois sur le papier; la patrie est là àThorizou, je cours, je vole. Déjà j'ai senti comme des souffles e'chappés du St. Laurent et qui ont franchi les

montagnes et les plaines non, non, pas encore

il va me falloir attendre cinq jours de plus à Détroit. Mais qu'importe ! Une fois là, je n'aurai plus que deux cents lieues à faire pour atteindre Montréal ; trente heures de marche et j'aurai retraversé le continent, j'aurai fait deux fois onze cents lieues comme un éclair glissant sur un nuage; encore une semaine pour compléter le mois et demi dans lequel s'est accompli ce double voyage.

Il était exactement quatre heiyes, mercredi soir, une journée après le départ d'Omaha, quand nous arrivâmes à Chicago. J'avais cinq heures à y passer avant que le train du Michigan Central no partît pour Détroit, à treize heures de distance. — Il restait au fond de mon gousset deux piastres qui me mettaient à l'abri de toute tentation, mais il me fallait cependant occuper à quoique chose les heures d'attente. Je résolus de pousser devant moi au hasard de la marche et de pénétrer jusqu'au cœur de la métropole de l'ouest, devenue si rapidement célèbre, et qui déjà fatigue la renommée.

En voyant cette ville à qui je n'avais pas songé à donner même un regard la première fois, en parcourant les grandes avenues et les rues merveilleuses, peuplées de 400,000 habitants, là ou il n'y avait pas une maison il y a un demi-

VOYAYES. 241

siècle, en voyant se mouvoir, glisser et se dissi5miner dans toutes les directions un peuple infatigable, en entendant le bruit immense, le bourdonnement confus, lointain, répété, incessant, de cette cité prodigieuse qui toujours travaille, toujours fermente, toujours produit pour concevoir encore l'instant d'après, où les mille échos d'une activité multiple, de l'industrie et de l'entreprise sous toutes les formes, frappent assidûment l'oreille, où l'on voit des merveilles de construction élevées en un clin-d'œil au prix de millions de dollars, où les ruines des fléaux destructeurs, à peine écroulées, sont remplacées par des édifices plus Vastes et plus somptueux encore, où le ciel, chargé nuit et jour de la glorieuse fumée d'un travail que rien ne ralentit, brille encore néanmoins, joyeux et éclatant, sur les innombrables toits de la métropole, je ne pus m'empêcher d'une admiration vertigineuse et de me sentir dominé, rapetissé, comme en présence de tout ce qui est véritablement grand.

Certes, je n'oserai pas dire que ce soit beau encore, ni remarquable, ni saisissant, au point de vue de l'art et de l'achitecture savante, que la ville naissante de Chicago, mais c'est mâle et fier. On aperçoit là l'empreinte des enfans de géants, on se s'étonne plus dâ ce que les habitans de Chicago se croient les premiers hommes de l'univers, on leur pardonne une infatuation que justifient tant de prodiges accomplis, on les laisse appeler leur ville le " grenier du monde, " la " cité des jardins du continent " et on lit sans sourire un paragraphe comme celui-ci, que j'extrais d'un auteur américain :

" Les Mille et une Nuits ne coutiennnent rien de plus merveilleux que le développement de Chicago. Rien au monde n'est plus miraculeux, plus étrange, plus incroyable que ce développement. Si par uu seul exemple nous voulioas

prouver la supériorité de l'Amérique sur tous les autres pays du monde, si nous étions appelés à démontrer la puissance de ses institutions, l'accroissement de son commerce, l'énergie irrésistible de son peuple, l'extension de son industrie, son aptitude à se servir de tous les avantages que la nature lui a départis, si nous étions appelés à démontrer cela, nous "n'aurions autre chose à faire qu'à citer Chicago, la ville modèle (^tjie standard citi/) de l'Amérique. "

Ce qui fait avant tout la grandeur des américains en général, c'est la liberté. Ces fils de l'étendue sont libres comme l'air. Rien ne forme plus vite, rien ne fait les hommes plus mûrs et plus complets que l'usage de la liberté. Cependant, il faut admettre qu'en dehors des grandes choses qu'elle inspire, les américains sont les plus puérils et les plus futiles des hommes ; ils sont jeunes, voilà pourquoi ils sont enfants. Mais laissons là les appréciations et revenons à Chicago que je ne crois pas devoir laisser ainsi sans appuyer sur certains détails vraiment surprenants.

L'habitant de cette ville presque fabuleuse n'admet pas l'impossible ; il est persuadé que Chicago peut tout foire et finira par tout faire. C'est provoquer son sourire que de lui parler de Babylone, de Carthage, de Rome ou de Paris ', il n'a aucun doute que Chicago ne devienne rapidement la première ville du monde entier, et il le démontre par des calculs de recensement qui seraient très-exacts s'ils suivaient toujours une marche régulière et s'ils gardaient des proportions invariables. Ainsi, cette métropole qui n'avait que trente habitants en 1829, en avait huit raille en 1844, quatre-vingt mille en 1855, cent-cinquante mille en 1863, et enfin deux-

<3ent-soîxante mille en 1866, trois ans après seulement : — d'où il résulte, les proportions étant suivies, que Chicago devrait avoir un million en 1880, et en 1900 le double de la population actuelle de New- York. En moins d'un demi-siècle, la population de Chicago dépasserait celle de Londres et atteindrait celle de la Rome des Césars, qui comptait cinq millions d'âmes. Le Dominion tout entier n'en contient pas encore autant.

Si j'allais maintenant exposer quelques statistiques de commerce, en regard de celles de la population, le lecteur serait épouvanté de leur développement énorme:

" Pour tout homme qui a une notion quelconque des résultats généraux du commerce d'un état ou d'une ville, dit un auteur moderne, les statistiques de Chicago ont •quelque chose de fantastique, d'incroyable même.

"Les Illinois qui habitent Chicago sont très-fiers de leur ville. Ce sont les Marseillais des Etats-Unis. Ils ont la réputation d'être vantards ; la vérité est qu'ils sont les citoyens les plus entreprenants de la république ; ils aiment les gros chiffres, et, comme pour beaucoup d'intelligences vives et peu cultivées, la statistique a pour eux un charme tout particulier. Ils tournent et retournent les sommes de leur commerce dans tous les sens et arrivent à faire des rapprochemens insensés. Ils savent combien de fois le bois importé annuellement à Chicago pourrait faire le tour du monde, et ils se frottent les mains d'un air provoquant en énonçant cette singularité. En parlant d'un riche industriel, un Illinois me dit: " Il a autant de dollars de revenu qu'il entre de briques dans la construction de telle église."

Après vingt-quatre heures de séjour à Chicago, ce style hyperbolique n'a plus rien qui surprenne un européen,

mais pour moi, j'y étais préparé, je le connaissais d'avance, je l'avais entendu bien souvent, et, du reste, le temps me manquait pour faire une nouvelle étude sur place; je me contentai d'admirer, à la hâte, les merveilles dont j'avais tant de fois entendu parler, et, cinq heures après mon arrivée dans la " cité des jardins du continent américain," je prenais le train qui allait m'emporter à Détroit, où je voulais rester quelques jours pour me remettre avant de revenir au Canada.

J'arrivai à Détroit le jeudi matin et je dûs attendre jusqu'au mardi suivant que le reste de mes cent dollars me fût expédié d'Omaha. lie mercredi soir, à six heures, j'arrivais à Montréal. C'était bien vrai! j'étais de retour, mais je ne pouvais pas y croire et je n'osais me montrer. Les circonstances de mon départ avaient été telles qu'un retour aussi subit devait ou me rendre ridicule, ou paraître comme une fantaisie exorbitante; heureusement que j'avais eu assez de malheurs, assez d'épreuves et assez de souffrances, pendant C3 court espace de temps, pour me proté'^er contre tous les sarcasmes. Je me réservais d'écrire mon voyage, de faire voir qu'on ne fait pas deux mille lieues par caprice, dans des conditions aussi douloureuses,

qu'on ne s'expatrie pas, et qu'on ne revient pas surtout, sans avoir puisé dans l'excès même de ses maux un courage qui élève au-dessus de la raillerie et qui en impose aux plus incrédules.

Mais à peine avais-je mis le pied dans les rues de Montréal, à peine la patrie m'était-elle rendue, que la moitié de ce que j'avais souffert était déjà envolée dans l'oubli, et je n'en étais que plus hésitant. Il me semblait que je n'avais pas assez la physionomie de tant de cruelles épreuves, que j'aurais dû avoir une figure émaciée, de grands yeux enfoncés dans leur orbite, toutes les apparences d'une agonie prochaine ; et, au lieu de cela, je revenais avec une contenance, une vigueur et une allure que j'étais loin d'avoir eues en partant! Cela était pourtant facile à expliquer ; la joie du retour et l'espérance en l'avenir, substituées à la douleur du départ et à un désespoir profond, avaient opéré ce rapide changement. Il est des maladies terribles, dont la violence est extrême, mais dont on guérit en vingt-quatre heures lorsqu'elles n'ont pas amené la mort. L'excès de la fatigue physique est toujours salutaire lorsqu'il s'arrête à la limite où il peut devenir fatal ; il en est ainsi de la douleur, semblable à une fièvre intense qui, lorsqu'elle est vaincue, équivaut à un renouvellement complet du système. Chez les natures élastiques, douées d'une sensibilité et d'une mobilité telles que les impressions de toutes sortes s'y succèdent comme autant de coups de foudre non interrompus, la souffrance •et le bonheur ne peuvent jamais être calmes ; les transports de l'un élèvent jusqu'aux nues, les abattements de l'autre précipitent dans des abîmes pleins de ténèbres.

Mais maintenant, revenu dans la patrie, tout étonné de sentir encore en moi la vie et l'espérance, je ne tardai pas à mesurer les résultats futurs et la portée d'une épreuve que, pendant deux mois, j'avais regardée comme mortelle. Je crus découvrir en moi un autre homme, sorti du creuset du malheur, avec une faculté nouvelle, la seule qui pût désormais bien gouverner ma vie, et dont le défaut avait causé tous mes malheurs jusqu'alors. Je me demandai si cette succession précipitée, brutale, d'événements tous tournés contre moi, et agissant comme avec une intelligence féroce jusque dans les plus petits détails, était biea°simplement une fatalité, s'il ne fallait pas remonter à une loi plus haute, loi d'une volonté inflexible, pour qui tout est préconçu et déterminé d'avance. Je me demandai si c'était bien un sort aveugle et inconscient, celui qui s'était acharné sur moi avec cette suite et cette précision implacables, et pour la première fois, impuissant révolté, toujours vaincu, j'entendis les accents de la grande voix intérieure, de la conscience, et je compris cette fatalité divine qui s'appelle l'expiation, aussi nécessaire, aussi juste qu'elle est universelle, et à laquelle on croit en vain pouvoir faire exception. Je courbai mon front devant Dieu en le sentant inexorable et je reconnus l'immensité de sa miséricorde dans cette torture salutaire qui, au lieu de me rendre méchant, m'avait éclairé et soumis; je reconnus surtout que si je ne pouvais encore espérer le bonheur, qui ne vient qu| après l'expiation, du moins j'avais déjà la résignation qui est le commencement de la force.

J'étais parti le désespoir dans l'âme, je revenais presque victorieux de moi-même : l'amertume de mes regrets se changeait rapidement en un mélancolique retour vers les choses du passé, qui n'abandonne pas un instant mon esprit, mais qui ne le tourmente plus, qui touche mon cœur, mais sans le déchirer, qui me donne une paix de jour en jour plus profonde, si ce n'est l'oubli qni est audessus de tous les eflforts, et que je ne cherche pas d'ailleurs, parce qu'il n'est pas autre chose que le tombeau de l'âme ou le vide dans la vie. Enfin je revenais transformé, tout prêt à commencer une existence nouvelle, et plus digne peut-être cette fois d'en atteindre l'objet.

Mes amis que je craignais tant d'abord de revoir et dont je voulais à tout prix éviter les rires, vinrent tous au-devant de moi comme s'ils ne m'avaient pas vu depuis longtemps déjà et comme si j'étais réellement un ressuscité' Mais, au milieu des joies et des transports du retour, j'avais toujours devant moi l'image de Québec, ce cher vieux QuébeCy dont j'ai tant ri et que j'aime tant, ce bon petit nid qu'on ne quitte jamais tout entier et que l'on i-etrouve toujours intact au retour.

Seulement cinq semaines après je pus y revenir, et de suite j'allai faire une longue marche sur le chemin de Ste. Foye, cette avenue incomparable où tant de soirs j'avais été promener mes rêves et mes plus douces illusions. Là, je rassemblai tous mes souvenirs, et des larmes chaudes comme celles des premiers âges de la vie, des larmes d'une

source toute nouvelle, jaillirent de mon âme consolée. Puis je pris la route du Belvédère, je longeai le chemin St. Louis et j'arrivai sur la plate-forme, à l'heure où je pouvais être seul, où le flot des promeneurs ne viendrait pas troubler l'attendrissement de mes pensées.

Ah I que vous dirai-je, que vous dirai-je, lecteurs, en terminant ce long et douloureux récit pendant lequel plus d'un d'entre vous peut-être a partagé mes cruelles angoisses? Je restai bien longtemps, bien longtemps sur cette plate-forme d'où mon regard embrassait un si magnifique morceau de la patrie. A cette hauteur, mon âme s'élevait avec le flot de ses innombrables souvenirs, mêlé cette fois à celui des espérances dont le cours semblait s'être si longtemps détourné de moi. Je revis mon passé disparu, comme si c'était pour la dernière fois; j'en regardai s'éloigner une à une les ombres muettes qui me quittaient tristement ; il y avait là bien des regards et des sourires qui m'attiraient encore, mais je n'ea pouvais, hé-

1 as ! retenir un seul : ils s'enfuyaient et pourtant je les

voyais toujours. Oh ! non, non, chères et douces choses envolées ; il n'y a pas de nuit ni de passé pour le souvenir; vous êtes toujours vivantes, toujours présentes, et vous me resterez quand même. Ce n'est pas moi qui mettrai sur vous le linceul et le temps ne peut rien dans mon cœur. Ce qui me i-este à vivre ne vaut pas ce que j'ai vécu ; je vous suivrai toujours et jamais aucune ombre ne vous dérobera à mes yeux. Toutes, toutes, désormais, vous m'êtes chères ; V ous à qui je dois mes bonheurs fugitifs, je vous bénis, et vo us à qui je dois mes longues angoisses, je vous par-

■donne. Laissez, laissez au moins la trace de votre fuite pour qu'elle dclaire les tristes années qui me restent ; l'ombre de ce qui fut cher a encore plus de clarté que l'éolat de l'espérance, de même qu'un souvenir heureux vaut souvent plus que le bonheur.

Qu'importe que vous soyez le passé ! Est-ce que des fleurs qui tombent ne sort pas le germe qui fécondera les plants nouveaux ? C'est à vous, à vous qui ne pouvez mourir, que je dois le meilleur, le plus vivant et le plus vrai de moi-même.

Lorsque je vous crus perdues pour toujours, je poussai «n cri funèbre qui retentit dans bien des cœurs; aujourd'hui je vous retrouve décolorées, pâlies, devenues à peine un fantôme de vous-mêmes, mais cela suffit désormais au fantôme de oc que j'ai été. Le passé qui s'échappe en laissant à l'homme une dernière illusion est une force de plus ; il s'y retrempe, il mesure l'étendue de ce qu'il a souffert, et, eh se voyant sorti des épreuves, il conserve toute la confiance et toute l'énergie de l'attente.

O mon pauvre vieux Québec 1 je te retrouve donc, toi que je croyais pouvoir fuir ; je te retrouve avec le parfum, avec le sourire encore empreint de tout ce que nous avons -été l'un pour l'autre pendant quatre années; je te retrouve, toi qui n'as pas une rue, pas une promenade, pas un jardin, pas un bosquet qui ne furent les confidents de mes solitaires rêveries et de l'épanchement intarissable de mon âme. Tu avais eu tout, tout de moi ; je t'avais même engagé l'ave-

nir et j'avais jurd de ne jamais te quitter, en r<5comp6nse de ce que tu m'avais inspiré de touchantes et de délicieuses chimères. Et pourtant ! Je t'ai raillé, je t'ai bafoué, j'ai redoublé sur toi les traits et les rires ; l'outrage a été public et mes livres le gardent tout entier, mais je t'aime, je t'aime !

Rien n'est beau dans le monde comme toi, mon pauvre Québec, et le monde, je le connais. L'admiration que tu inspires est encore bien au dessous du langage que tu parles au coeur. L'étranger, qui voit tes débris entourés du cadre majestueux de montagnes qui s'étendent bien audelà du regard, te contemple encore moins dans la grandeur prodiguée par la nature que dans les innombrables souvenirs enfermés dans ton sein. Tu es vieux, décrépit, tu fatigues dans ta ceinture de remparts, mais tu as la majesté sainte des grandes choses que le temps seul, après de longs efforts, parvient à effacer. Pour moi, désormais, tu es sacré, et dans toute cette Amérique si jeune et si fière de sa jeunesse, je n'ai encore rien vu d'aussi jeune que tes ruines.

Oh ! quand je me reporte vers mes rêves si violemment et si cruellement interrompus, je me demande ce que je puis croire désormais ici-bas et sur quelle poussière nouvelle je vais essayer de bâtir pour l'avenir. Tout est donc déception, illusion, chimère ! Jusqu'au bonheur lui-même

qui me trompait Et pourtant il n'y a rien de vrai

sans lui, et en dehors de lui qu'y a-til, que me restera-t-il après l'avoir rêvé ?

Je vais me mêler à la foule des ombres qui s'agitent, je vais me laisser prendre aux passions vulgaires et me faire aussi ma place dans le vide. Je vais descendre dans le

flot bourbeux des intérêts et des mesquines ambitions où la plupart des hommes noient leur âme et achèvent de perdre ce qui leur reste de l'empreinte divine ; je vais retomber, positif et réel, sur cette terre où je n'ai jamais pu prendre racine, et que je peuplais sans cesse des fantômes de mon imagination ,

Adieu, adieu, illusions, charmes, transports, enivrements de ma jeunesse à jamais disparue. Je m'enfuis loin de votre tombeau, comme le marin quitte le navire perdu où il a essuyé tous les dangers et qui était tout son monde, son foyer, sa famille, sa patrie entière. Adieu ; je vais désormais flotter sur l'épave de ma vie jusqu'à ce que j'atteigne le port immortel, et personne n'entendra plus les accents de ma voix dans le ciel brumeux qui s'assombrira de jour en

jour autour de moi personne, jusqu'à ce que je touche

à la rive où tous les bruits s'éteignent, où tous les orages s'apaisent. Alors seulement, je pousserai un dernier cri> celui de l'espérance étemelle qui, seule, ne trompe jamais.

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