PREMIÈRE PARTIE
Il y a des choses qui ne s'dcrivent pas ; on les raconte parfois dans des heures de fièvre, lorsque les souvenirs arrivent en mugissant et se font cours eux-mêmes, lorsque la pensée est frappée tout-à-coup d'un retour impétueux vers le torrent des choses où elle était restée d'abord comme engloutie, éperdue ; alors, si c'est la douleur qui a été longtemps comprimée, l'âme jette quelques cris terribles, des flots furieux s'échappent, l'amertume jaillit et déborde, et peut-être peut-on ensuite remonter avec plus de liberté et
de force le cours de tout ce qu'on a souffert : mais retourner, moi, encore tout brisé, tout endolori, la plume à la main, pour le raconter à des lecteurs qui ne s'en doutent même pas, vers ce rêve fougueux où pendant six semaines j'ai passd par tous les chagrins, tous les déchirements, toutes les angoisses, c'est trop me demander, c'est trop attendre de moi ! Vous voulez que sur toutes les plaies vives je passe lentement le couteau et que je détache une à une chaque fibre saignante pour la montrer à des regards surpris ! Vous voulez que je fouille parmi tant d'odieux souvenirs dont chacun est une blessure, eh bien ! soit, je vais vous le raconter, cet atroce et funeste voyage ; de même que je l'ai f:ut pour accomplir une promesse, de même je vais le redire parce que vous l'avez espéré de moi. Maintenant, taillez et prenez ; voici mon cœur, voici mon sang, ce sang qui est tombé goutte à goutte sur la longue et interminable route qui traveflue tout un continent; je vais en
suivre la trace mêlée de tant de larmes Oh ! mes amis,
ce n'est pas une chronique que je puis vous offrir ; mon esprit ne se prête plus, hélas ! à ces fantaisies badines, et mon imagination a perdu le souffle de ses inspirations joyeuses. Et où trouverais-je, du reste, à rire une seule heure dans le récit d'un voyage rempli d'inquiétudes mortelles, d'humiliations, d'abattements sinistres, et parfois de pressentiments où l'image de la mort revenait sans relâche comme pour m'avertir que je n'en verrais pas le terme ?
Pourquoi avais-je quitté mon pays, ma famille, mes nombreux amis, tant d'affections qui m'entouraient et qui m'étaient nécessaires ? Pourquoi avais-je rompu tous les liens qui, en me rattachant à une existence désolée, en faisaient encore la consolation et la ranimaient par quelques
lueurs passagères ? Pourquoi partais-je sans raison, sans objet déterminé, pour suivre une destinée incertaine, après tant d'épreuves, après l'expérience renouvelée de la folie des escapades et des duperies de l'inconnu ? Hélas ! je ne sais, et, le saurais-je, comment pourrais-je le dire ? Il y a dans la vie des heures fatales, et l'homme obéit bien plus à leur impulsion fougueuse qu'à tous les conseils de la raison. Je partais il fallait que je parte 1 fût-ce pour toujours, fûtce à n'importe quel prix. Un besoin formidable d'échapper à tous les souvenirs poursuivait et dominait mon esprit : c'était moi-même surtout qu'il me fallait fuir, oubliant que l'honarae change en vaia de ciel, que son âme lui reste, et qu'on ne peut se perdre soi-même, verrait-on le monde bouleversé prendre autour de soi toutes les formes et les aspects les plus brusquement divers. M'oublier dans un tourbillon, sans cesse renouvelé, me sentir emporté à toute vapeur à travers des espaces inconnus, c'était là mon illusion, et, pourla saisir, j'étais prêt à tout délaisser ; je m'étais arraché aux embrassements de la femme qui m'avait tenu lieu de mère^ et qui, à quatre-vingts ans, me disait un adieu, pour elle l'adieu suprême. Et quel déchirement lorsque je dus quitter ma sœur, ma sœur unique, qui, ne comprenant rien à un pareil départ, m'enlaçait sur son cœur et tâchait de me retenir par la force de la tendresse ! Oui, j'abandonnais ces chères et sûres affections, les seules qui résistent aux orages de la vie comme aux assauts du temps, et, l'avouerai-je ? co n'était pas là le premier de mes regrets ; le cœur est ainsi fait, hélas ! dans son aveuglement ; il ne se prend qu'à ce qui lui échappe le plus et n'a de regrets profonds et durables que pour ce qui le blesse davantage.
Mon idée fixe, idée irrésistible, plus forte que tous les
liens, que tous les raisonnements, était donc de partir, d'aller aussi loin que possible, et je ne voyais rien de mieux à faire pour cela que de traverser le continent. Je n'avais pas d'illusions sur ce qui m'attendait si loin ; ce n'est pas à mon âge qu'on commence une vie d'aventures, qn'on peut espérer de se refaire une existence nouvelle où vienne se perdre le souvenir de ce qu'on a été; l'inconnu ne sourit pas à ceux qni ont épuisé la vie sous toutes ses faces et pour qui toutes les déceptions imaginables n'ont plus rien d'inattendu ; mais je n'avais pas calculé les mécomptes, les déboires qui m'attendaient au passage ; et, les eussé-je calculés, que je serais parti do même ; j'en étais arrivé à ce point où l'on ne raisonne absolument plus, où la fatalité, en quelque sorte impatiente et pressée, devient irrésistible. Où ai-je pris la force d'aller jusqu'au bout ? comment ai-je pu poursuivre une idée pareille, lorsque tout m'en détournait, lorsque, sur le chemin môme, le regret et le désenchantement, fondant avec violence eur mon âme, me criaient de retourner, de revenir à la patrie qui m'offrait de légitimes espérances et une carrière ■désormais assurée ?.... c'est ce que je ne puis ni comprendre ni expliquer. La force n'était pas en moi, puisque j'ai eu •toutes les défaillances, elle était dans une situation bien supérieure à ma volonté ; je n'ai pas suivi ma route, j'y ai été entraîné, bousculé, poussé, et chaque fois que j'ai voulu mettre un arrêt, chaque fois j'ai été emporté, comme si la conduite de ma vie ne m'appartenait plus ; vous allez en juger aisément.
Parti une première fois, je me suis rendu à Toronto, et liC lendemain je revenais à Montréal. Un accablement tel.
un désespoir si grand s'étaient emparés de moi, que je n'avais plus voulu continuer. Mais à peine étais-je de retour, que je prenais la résolution, inébranlable cette fois, d'aller tout d'un trait jusqu'à San Francisco, et, en effet, le lendemain matin, je repartais. OK ! mes amis, vous qui avez mené une vie à peu près toujours égale, vous ne connaissez pas ces terribles péripéties du sacrifice, vous ne connaissez pas les va-et-vient déchirants de l'âme, les féroces exigences d'une condition qu'on s'est faite soimême, et les ballottements douloureux d'un cœur laissé dans le vide.
Ce voyage inutile à Toronto m'avait coûté trente dollars, et je n'en avais que trois cents en tout et partout pour me rendre à San Francisco, et, là, attendre la destinée. Je repartis donc avec deux cent soixante-dix dollars, le voyage, au bas mot, tous frais compris, devait m'en coûter cent quatre-vingt. Mais, que m'importait la valeur de ces chiffres ? Je songeais bien à cela ! Tout en moi était brisé; je cherchais un coin de terre inconnu, lointain, où jeter mon reste de vie. Depuis près d'un mois, je n'avais pu trouver deux nuits de sommeil ; une maladie obseseante, déclarée par les médecins fatale, me poursuivait de ses ombres lugubres ; deux fois le suicide m'était apparu avec tout son cortège de séductions infernales ; oui, deux fois, je m'étais laissé aller avec ravissement à cet attrait du repos éternel qui serait une tentation irrésistible si le néant n'était pas un outrage à l'intelligence comme ati cœur de l'homme ; je n'aimais plus rien, je ne désirais plus rien et je ne cherchais plus rien, si ce n'est de m'effacer, laissant à la mort de fiiire son œuvre quand bon lui semblerait. — Eh bien ! maintenant que je suis revenu, que j'ai accom-
pli un voyage presqu impossible d'exécution, je rends grâce au ciel de m 'avoir mené jusqu'au bord fatal où l'homme perd à peu près la conscience de son être et se laisse entraîner à tous les courants qui passent devant lui; j'ai mesuré la plus grande profondeur de l'abattement, et j'ai connu la limite extrême de la désespérance ; maintenant, je sais de quels abîmes un homme peut remonter, et ce qu'il y a encore de ressources jusque dans l'écroulement de ce qui seul semblait retenir à la vie.
Avez-vous remarqué ces arbres flétris, desséchés, entr'ouverts, qui n'ont pas un frisson sous l'effort du vent qui les fouette, pas une plainte sous l'orage ? Leurs rameaux craquent, leur tête secouée rend dans l'air un bruit rapide, mais ce bruit est inerte, ce son est comme celui d'ossements qu'on agite dans leur bière. Qui peut maintenir ces arbres debout ? Quelle sève reste-t-il à leur tronc décharné ? Où est la vie dans ce cadavre dressé contre la nue ? Regardez bien ; à l'extrémité de quelque branche aride, se dégageant à peine d'un linceul de dépouilles, un petit groupe de feuilles tremble encore au baiser de la brise et boit avidement les quelques gouttes de rosée que le ciel lui verse dans son oubli miséricordieux. Ces quelques feuilles, c'est la vie entière de cet arbre, et par elles il renaîtra ; il avait tout perdu, sa force, sa beauté, et sa fraîcheur dont s'enivraient les oiseaux gazouillants, il défiait l'orage et l'appelait à épuiser sur lui ses efforts inutiles ; le bruissement de son riche et abondant feuillage était un rire au destin, et voilà que soudain tout l'a abandonné et qu'il s'est trouvé seul encore vivant, mais sans aucune des joies, sans aucun des charmes de la vie*
La vie ! la vie ! elle est souvent au fond des abîmes ;
elle est dans la feuille solitaire sur sa branche inanimée ; elle est dans la goutte de rosée qui la rafraîchit, elle est encore dans la larme silencieuse qui s'échappe du cœur et c est par elle que le coeur renaît.
Quelle étrange destinée ! Je fais onze cents lieues de chemin de fer, avec l'idée que jamais peut-être je ne reviendrais, et, rendu au terme de ce long et accablant voyage, malade, affaibli de corps et d'esprit, à peine avais-je pris quelques jours de repos, que je préparais déjà mes malles pour le retour ! Je n'ose dire que j'ai fait un voyage : j'ai été emporté dans un ouragan, et le même ouragan m'a ramené. Seulement, l'allure n'était plus la même ; je vais tout vous dire cela.
Je partis seul. Or, pour partir seul, dans l'état physique et moral où je me trouvais, c'était déjà un acte de désespoir ou de résolution inflexible. J'ignorais ce que c'était que ce voyage et je me flattais d'en adoucir la fatigue et l'ennui par le spectacle d'une nouveauté sans cesse renaissante, par la fascination d'un inconnu qui, à chaque instant, changerait d'aspect. Tous mes amis m'avaient entretenu dans cette
illusion; ils y croyaient eux mêmes Ah! malheureux!
le trajet du Grand Pacifique Américain est tout ce qu'il y a de plus monotone, de plus misérable et de plus ingrat. J'ai traversé cinq cents lieues de désert, de plaines sans horizons, d'une étendue muette et inanimée. Ce n'est qu'arrivé sur les hauteurs delà Sierra-Nevada, entre l'Utah et la Californie, que cette grande nature tant promise, tant attendue, s'est révélée enfin. Oui, c'est beau, certes, ce passage à huit mille pieds au-dessus de la mer, sur le bord de précipices effrayants, lorsqu'on est entouré de pics couverts de neiges éternelles et que, sous le regard, s'ouvrent subitement des abîmes qui ont quinze cents pieds de profondeur ; mais je n'aurais pas donné pour tout cela le plus petit coteau de la Malbaie, ce paradis de notre pays, cette oasis oubliée parmi les rudesses grandioses et altières du Canada; je n'aurais pas donné six lieux des rives du St. Laurent pour toutes les splendeurs terrifiantes qui se dévoilaient pour la première fois sous mes yeux.
Oh! quand je me rappelle tout cela! Pendant un
mois j'ai été comme un captif tenu au silence ; je n'ai pas eu un ami, pas même un compagnon, pas la plus légère sympathie, alors même qu'une sympathie quelconque eût été pour moi un trésor inestimable.
Mais il faut pourtant bien que je commence ce récit. Allons ! passez devant moi, déserts implacables qui, pendant de si longs jours et de si longues nuits surtout, m'avez accablé de votre infini muet ; passez, plaines arides que la pensée elle-même ne parvient pas à peupler et où le regard, fatigué de chercher une vie toujours absente, retombe appesanti sans pouvoir cependant trouver le sommeil; déroulez-vous de nouveau, horizons sans cesse fuyants ; mes
souvenirs du moins pourront peut-être vous rassembler, et, dans le cercle douloureux qu'ils m'ont laissé, je vais tâcher de tout retenir, de rappeler une à une ces impressions toujours pénibles dont pas une ne m'a donné une heure de répit, pas même un retour consolant ni une espérance furtive.
Après deux jours de chemin de fer, coupés par un intervalle de douze heures passées à Détroit, j'arrivais à Chicago. Ces douze heures d'intervalle étaient une moitié de dimanche; je vous prie de remarquer ce commencement. Arriver seul, lorsqu'on cherche des distractions à tout prix , dans une ville américaine le dimanche, c'est déjà poignant. On erre comme une bête échappée de sa cage, qui a perdu le sentiment de la liberté ; les heures sont interminables, on va, on vient cent fois par les mêmes chemins ;. tous les visages, vous étant indifférents, semblent les mêmes on voit des choses nouvelles qu'on croit avoir vues toute sa vie, on passe et Ton repasse devant les mêmes endroits jusqu a ce qu on soit épuisé bien plus par la monotonie et l'ennui que par la fatigue du corps; on ne trouve rien d'intéressant et l'on s'étonne de ne pas être environné d'ombres qui ressemblent à soi-même ; on se demande ce que tout ce monde qui glisse dans tous les sens peut faire dans un endroit pareil ; plus la foule est grande, plus on sent le vide ; tant de visages absolument inconnus, absolument indifférents, ont l'air de grimacer à votre abandon ; et puis, on n'a ni l'envie ni le goût d'adresser la parole à qui que ce soit ; ce qu'on veut, c'est un large épanchement de son âme,.
et pour cela, il faut des oreilles heureuses de s'y prêter. On cherche tous les moyens de tuer le temps, cet ennemi que rien n'atteint et dont tous les coups portent ; on se dirige partout où l'on croit voir quelque agitation, entendre quelque bruit, et l'on revient toujours également déçu, assuré davantage que le tombeau qui est au fond du cœur est assez grand pour ensevelir tous les bruits du dehors ; on a comme un désespoir muet, un silence farouche. Le regard ne reçoit plus l'image d'aucun des objets qui l'entourent, et l'on se meut ou l'on se repose, inconscient, oublieux de toute condition physique ; c'est la pensée qui travaille sans cesse, la pensée qui n'est pas avec soi où l'on se trouve, mais bien loin avec tout ce qui a disparu de ce qu'on aime, et qui fait revivre d'une vie bien plus intense que la réalité ce qui semble àjamais mort pour soi. Oh ! le souvenir ! c'est bien autre chose que la jouissance. C'est à lui qu'on reconnaît la valeur des choses perdues ; il grandit, il redouble de vie et de vigueur en raison même de ce qu'on le prive de ses aliments et de ce qu'on l'arrache à tout ce qui semblait 30ul devoir l'entretenir.
Ainsi, pendant douze mortelles heures, je promenai mon absence dans les rues de Détroit, pour moi muettes, désolées, et cependant peut-être pleines de vie et d'animation, si j'en juge par l'image qui m'en reste aujourd'hui. Le chemin que je fis, je l'ignore ; je marchai tout le temps, à part quelques minutes données aux repas, et, lorsque le soir je pris le train de Chicago, j'étais tellement fatigué sans le savoir que je tombai comme un poids inerte sur mon lit et ne m'éveillai que le lendemain matin en vue de la grande métropole de l'Ouest, lorsque déjà le bruit de vingt convois arrivant en tous sens et le carillon des locomotives assourdissaient l'air.
Je m'étais dit en commençant mon voynrre qu'il m'Jtait impossible de faire huit jours continus en chemin de fer, et que j'arrêterais à différents endroits sur la route. ChicagCj la superbe et glorieuse métropole de l'Ouest, se présentait à moi ; sans doute j'allais bien y rester au moins vingt-quatre . heures. Mais à peiiie y étais-je descendu qu'un besoin irrépressible d'en sortir s'emparait de moi. Que p3ut offrir la vue des grandes villes au regard fatigué de merveilles ? J'ai tout vu dans C3 monde et je ne puis plus rien admirer. Que m'importe le spectacle de l'activité humaine, de cette âprcté fiévreuse (jui accomplit des merveilles dont l'âme est absente ? De grandes rues, de splendidcs édifices, eh bien ! quoi! Tant de morceaux de pierre, tant de morceaux de brique, tant de ciment et de pavé Nicholson, tant de machines humaines qui s'agitent à la poursuite folle du souverain million, voilà les villes américaines. — Dans tout cela pas un souffle ; les plus grandes pensées, les plus grandes aspirations de notre temps réduites à une jauge pratique qui leur enlève toute poésie et toute grandeur; des affaires, des affaires, business, et, après, des délassements automatiques, toujours les mêmes ; pas de liaisons; est-ce qu'on a le temps de faire des amitiés quand on ne s'en donne pas même pour les besoins essentiels de la vie ? Et puis, connaît-on même l'ami qu'on voudrait se faire ? D'où vient-il, qu'a-t-il été ? Dans ce tourbillon d'êtres humains qui arrive et se déplace à chaque instant, sur qui peut-on arrêter sûrement son regard et appuyer sa confiance ? Qu'on admire si l'on veut des villes comme Chicago qui se font en trente ans, il est impossible d'y rien aimer. Ce ne sont pas deux ou trois mille tueurs de cochons, logés dans le marbre et chiffrant de quatre heures du matin à six heures du soir, qui peuvent inspirer un grand enthousiasme. Pour moi, j'en veux à toutes les
grandes villes où la richesse est ignorante et barbare ; je les hais, je les fuis ! leur luxe fatigue plutôt qu'il n'éblouit mon regard, et je m'étonne de ce qu'on se donne tant de mal pour être magnifique quand il en faut si peu pour être heureux. Etre heureux ! je me trompe, c'est là le difficile, et c'est parce qu'ils se sentent incapables d'arriver au bonheur que les hommes s'e'toui dissent ù la poursuite de l'or.
Mais quelle science des commodités de la vie, quel art les Américains pos&èdent pour les plus petits détails des voyages ! Tout cela découle de ce théorème qui renferme pour eux toutes les vérités philosophiques: qu'une minute vaut de l'or et que l'homme n'a pas un instant à perdre dans la vie — Voyagez aux Etats-Unis et vous n'avez à vous occuper ni de votre bagage, ni de votre parapluie, ni de votre chapeau, ni du moindre petit objet que vous jugez bon de garder avec vous, ni de votre hôtel. Tout est prévu ; on vous mènera, on vous ramènera, on prendra soin de votre mouchoir si vous le voulez, on vous renseignera sur tout, et remarquez bien que chaque chose a son prix fixe, très-réduit, que vous vous épargnez ainsi beaucoup de trouble, de dépense et de temps, et qu'en outre vous pouvez vous abandonner avec une confiance absolue au dernier des employés qui exhibera de son droit à vous offrir ses services. Sans une honnêteté scrupuleuse et une exactitude extrême, comment les Américains pourraient-ils espérer la clientèle des voyageurs au milieu de cette confusioa d'arrivées et de départs qui a lieu dans les grandes villes, à toute heare du jour ? 11 est bon de le dire en passant;
l'Américain est, dans les petites affaires, dans celles qui tiennent aux nécessités quotidiennes de la vie, non seulement d'une honnêteté rigoureuse, mais encore d'une précision, d'une largesse, d'une obligeance et d'une accessibilité qui vous le feraient aimer, si tout cela n'était pas froid, machinal, et portant, pour ainsi dire, le caractère d'un calcul savant. L'Américain dédaigne de duper pour de petits objets, et surtout, il a trop de choses à faire pour s'amuser à compter quelques piastres qu'il pourrait lécher à ■ï'otre porte-monnaie. En un mot, il n'y a pas de pays au monde oii l'on puisse voyager aussi sûrement qu'aux Etats-Unis, et en même temps il n'y en a pas où se trouvent tant de coquins consommés, aussi prodigieusement habiles, aussi vertueux d'apparence. C'est à vous d'être aussi adroits qu'eux, ce qu'on ne peut pas espérer toujours en sortant du Canada.
Nous avions environ une heure à passer à Chicago; je me promenai machinalement dans les abords de la gare, puis je revins prendre à la hâte mon billet pour San Francisco. Je dis à la hâte, car je me redoutais, je ne savais pas si, au moment suprême, le courage ne viendrait à me manquer. J'avais déjà fait trois cents lieues seul et j'en étais tellement malade que je n'osais croire à une résolution définitive. Mais maintenant le sort était jeté ; la locomotive fumait avec rage les passagers se précipitaient pour retenir leur place, il y avait un va-et-vient animé, mais lugubre ; chacun avait la secrète terreur d'un si long voyage, mais presque chacun avait un ami ; des mères avaient leurs enfants, des mari»
84 VOYAOE?.
avaient leurs femmes, d'autres allaient rejoindre leur famille ; moi y(:;tais seul et je quittais tout, peut-être pour ne jamais revenir. A cette heure terrible, je sentis l'immense vide crdé subitement dans mon existence. Je montai dans le Pulman car et pris mon siège ; devant moi une femme pleurait, je la regardai stupéfait : il me semblait que dans le monde entier il n'y avait qu'une douleur comme îa mienne qui pût tirer des larmes. J'aviiis la passivité muette et dure d'une rdsignatioii fatale ; dès lors que je perdais tout ce qui m'était cher, que m'importait co qui pouvait m'arriver ? Je regardai le ciel où remonte toujours l'espérance, de celui-là même qui va mourir ; il sembla se détourner de moi ; de longs nuages ternes remplis de bruine le parcouraient comme des crêpes déchirés ; le même ciel, je l'avais longtemps regardé deux jours auparavant, mais il flottait alors sur la patrie ! Autour de moi pas un visage connu, pas une âme qui pût approcher de la mienne ; je me tenais là, dans ce car qui allait m'emporter à mille lieues, sans mouvement, plongé dans l'horreur sombre de mon sacrifice. J'allais donc passer toute une semaine en chemin de fer, sans entendre une parole amie, et chaque nouvelle étape agrandirait encore l'abîme que je mettais entre mon pays et moi ! Je n'avais pas une espérance possible, puisque moimême je me condamnais sans retour.... Alors je voulus murmurer l'adieu suprême, mais mon cœur trop chargé de sanglots était monté jus p'à mes lèvres ; je n'eus pas une parole, et la source bienfaisante des larmes arrivant comme un flot trop pressé, trop violent, refusa de jaillir.
Il est dans la vie de ces heures funèbres que l'on ne saurait décrire ; tout disparaît devant soi et le regard interroge en vain un monde qui n'a plus ni lumière, ni horizons : on
se sent descendre dans un tombeau grand comme la nature entière ; on respire, on sait que la vie est en soi, mais on n'en a conscience que comme d'un bruit sourd qui frappe dans le rêve ; tout l'être est suspendu, aucune sensation n'est plus perceptible, et l'on croit entrer dans un vaste anéantissement où le ciel et la terre sont confondus.
Je ne me rappelle pas bien comment je quittai Chicago ni les premiers milles de la route ; je fus sans pensée et sans regard pendant une heure au moins ; puis je m'éveillai comme poussé par un ressort électrique; tout-à-coup les nerfs comme la volonté se redressaient, je redevins homme en un instant, moi qui depuis un mois avais cessé de vouloir; je regardai dotons côtés; les longues prairies déroulaient déjà leurs flots parfumés et chatoyants, l'espace se dégageait, et déjà la vaste route qui traverse un continent s'offrait dans toute sa liberté et sa grandeur. — Devant l'infini, seul, abandonné, misérable, je me sentis des proportions inconnues, je regardai debout cette immensité, trop petite encore pour ma pensée, et j'éprouvai un dédain sans nom pour toutes les chimères qui avaient fatigué et obscurci ma vie. Oui, oui, sans doute, l'homme est le roi et le maître ici-bas. Devant une destinée inexorable, souvent il se sent fléchir, — mais cela ne peut durer; quelle que soit la persistance du sort contraire, il vient toujours une heure où il reprend possession de lui-même et nargue avec empire toutes les fatalités conjurées contre lui. L'homme n'accepte jamais entièrement son malheur, parce qu'il ne se sent pas
fait uniquement pour subir ; il résiste, il fait face à la destinée. La femme! c'est tout autre chose. Ce qui fait sa force, c'est sa faiblesse. Elle plie, se résigne, accepte, se eent incapable de la lutte, et on appelle cela de la force ! Quand la nécessité empoigne la femme, elle devient un instrument fatal ; elle a alors toute la dureté, toute l'im-î placabilité du destin ; on la croit et elle se croit déterminée ; non pas, mais elle entre dans la force des cboses, elle devient un des ressorts de cette immuable volonté supérieure qui serait la fatalité si elle n'était la Providence, et alors sa volonté, ou ce qu'on appelle ainsi, et qui n'est rien autre chose que sa soumission, devient aveugle, sourde, implacable, féroce. La véritable volonté humaine est toujours accessible par quelque côté ; la pitié est souvent une grande force, mais la femme étant faible est cruelle ; elle a besoin de se prémunir contre elle-même, et, ne sachant souvent quel moyen prendre, elle devient atroce et le monstre se révèle. Depuis Adam, l'histoire est toujours la même ; la femme tente l'homme, le séduit, l'enchante par mille tromperies doucereuses, le fait tomber de chute en chute, et,
lorsqu'elle le voit perdu à tout jamais, elle l'abandonne
Si la mère Eve n'a pas abandonné Adam, c'est qu'elle n'avait pas le choix, Mathusalem ne devant venir que trop tard.
Depuis je ne sais combien de temps le train filait sur les prairies de rillinois qu'on appelle les rolling inalries^ à cause de leurs ondulations et de leur croupe flottante comme
la crinière d'une cavale au galop. Il fallait une journe'e entière pour atteindre Omaha, la plus grande ville de l'Ouest vierge, et qui ne se trouve encore qu'au tiers du chemin entre Montréal et San Francisco. Ah ! vous ne connaissez pas la longueur mortelle d'un pareil trajet ! Tant que les prairies s'étalent sous le regard, se balançant, ondoyant, envoyant mille senteurs qui arrivent à l'odorat comme des frissons parfumés, on se sent encore vivre et l'on se pénètre de cette grasse et savoureuse nature, on aspire largement et avec transport la fraîcheur odorante de l'espace ; mais bientôt l'ennui arrive d'un pas rapide, et la monotonie du spectacle augmentant d'heure en heure, l'imagination sent peser sur elle comme un poids impossible à rejeter, les nerfs se fatiguent ou s'irritent, le regard se fixe avec colère sur ces champs qui se déroulent avec la même fécondité inflexible, et l'on ne tarde pas à éprouver un besoin fiévreux, impatient, brûlant, d'en finir. Que sera-ce donc lorsqu'on quittera les prairies pour les plaines, pour le grand désert américain qui a quatre cents lieues de largeur et qu'il faut traverser tout entier avant d'arriver à la Californie, cette oasis du Pacifique, cette perle humide qui jette au ciel mille rayons et qui en reçoit des splendeurs qui font rêver à
l'Eden à cet Eden perdu par notre premier père, mais
dont on retrouve toujours quelques morceaux, pour peu qu'on les cherche ?
Quatre cents lieues de désert lorsqu'on a déjà le désert en soi, lorsqu'à la solitude infinie de la nature s'ajoute la solitude mortelle du cœur! Trois jours et trois nuits au milieu d'une désolation dans laquelle on avance sans cesse et qui sans cesse s'agrandit devant soi ! Toujours, toujours la même étendue jaune, la même mer de sable endormie,
les mêmes petites taches d'herbe sèche, roide, dévorée par le soleil, semblables à ces flocons d'écume salie qui flottent après l'orage sur la nier calmée ; on regarde, on regarde encore ; en vain l'on voudrait fermer les yeux, on est pris par le vertige do l'espace, et, même lorsque la nuit a descendu ses longs voiles du haut du ciel muet, il plane encore sur ces plaines sans bornes une sorte de clarté dure, semblable aux lueurs qui sortent des sépulcres, et l'œil continue d'en interroger encore les mornes profondeurs.
Aucun écho ne retentit jamais dans ces sourdes étendues livrées à l'éternel sommeil ; le sifîiet de la locomotive ne rend qu'un son mât, aussitôt disparu que jeté dans l'air, et le bruit furieux du train roule sur un sol muet qui le reçoit sans y répondre. L'antilope frappe en vain de son pied léger, dans sa course gracieuse et rapide, cette terre inanimée, il ne fait que soule-^^er un peu de poussière qui se confond aussitôt avec les soufi&es éphémères que sa course seule agite. Le chien de prairie, semblable à l'écureuil, debout sur sa petite meule de sable, dont le relief parsème seul l'aride et interminable plaine, regarde d'un œil qui n'est plus stupéfait cette tempête de bruit et de feu qui nous emporte ; lui aussi participe à l'immobilité de la nature où il a cherché un asile ; un vent aff'aibli fait seul parfois rouler un petit tourbillon de sable autour du trou qu'il habite, mais ce tourbillon ne dure qu'un instant et il s'affaisse comme une fumée qu'absorbe la flamme. D'autres fois, c'est un marais isolé qui se trouve dans ce désert on ne sait par quel oubli ou quel caprice de la nature ; lu vue, même de cette eau croupissante, soulage déjà le regard et l'on peut voir de temps à autre quelque héron solitaire s'élever avec effort des bords de ce marais où de-
puis de longues heures il restait pensif; son vol lourd et mesuré agite pendant quelques minutes l'îiecablante tranquillité de l'espace ; puis, bientôt il a di?paru, on n'entend plus le battement prolongé de ses longues ailes et l'œil ne voit dans l'étendue béante qu'un point noir qui disparaît, disparaît, s'efFacs et s'abîme enfin dans le néant qui l'eng'oatit ; et au milieu de ce silence immense, de ce désert vide d'où les trois règnes de la nature semblent s'être enfuis, la pensée, qui ne sait pas où se prendre, retombe sur el'e-même comme accablée de son propre poids.
■ Oh ! les longues heures, les longs jours et les longues et interminables soirées que j'ai passés sur la plateforme des cars, incapable d'occuper mon esprit à quoi que ce fût, incapable de sommeiller, seul, seul, toujours, toujours seul ! Quand je gagnais mon lit, je n'y pouvais rester vingt minutes, je me relevais et j'allais me remettre sur la plateforme, indifierent à la poussière, à la fumée de la locomotive, bientôt même indifférent à la fatigue et à l'ennui. Que m'importait ! La terre était désormais partout la même pour moi et ne m'offrait plus nulle part qu'un tombeau. Ah ! je ne les oublierai pas ces heures horribles ; elles sont dans ma mémoire comme un tison ardent qui brûle toujours et ne se consumera jamais ; j'ai amassé là ce qu'une âme humaine peut contenir de fiel et de révolte contre un sort inexorable; j'ai été torturé lentement, seconde par seconde, minute par minute, jusqu'à ce que ces secondes et ces minutes fissent des jours et des nuits entières ; j'ai compté chaque battement de mon cœur, et cela a duré toute une semaine; la souffrance ne se mesure pas au temps, mais à la violence ; une semaine comme celle-là, c'est un siècle d'enfer.
Un jour après le départ de Chicago, nous dtions arrivés à Omaha, dans le Nebraska. Je ne sais quel nressentiment s'empara alors tout à coup de moi ; j'eus envie de vendre mon billet et de m'en retourner en Canada ; ah ! que ne l'aije fait? Si j'avais sa alors tout C3 qui m'attendait! Mais le destin me précipitait de l'avant ; je refusai d'écouter toutes les voix intérieures afin de ne pas laisser fléchir ma résolution, et, après une heure de marche furibonde à travers les rues et les environs d'Oraaha, rendu plus dispos, ranimé, secoué par le mouvement, je reprenais le train qui allait m'emporter à six cent cinquante lieues plus loin.
Maintenant, parlons un peu de ce Ouest, de ce grand Ouest, de ce far Ife.si qui rappelle dans l'esprit tout un monde d'aventures et qu'a si bien peuplé l'imagination de Cooper. Allons-nous réveiller les ossements de ces innombrables tribus d'Indiens qui s'y livraient un combat continuel à la poursuite des buffles sauvages, ou des pionniers intrépides qui se lançaientdans ces l'égions inexplorées, emmenant avec eux tout ce qu'ils possédaient, bataillant, guerroyant sans cesse, couchant sous le ciel ouvert, obligés de défendre jusqu'au pauvre coin de terre où ils reposaient, longue histoire de souff"rances, d'atrocités, d'héroïsme obscur
au terme de laquelle le blanc isolé, sans protection, a fini par l'emporter sur les tribus d'Indiens aujourd'hui anéanties ou rejetées dans les reliions presque inhabitables du Nord ?
L'Ouest n'est plus rien de tout cela, il n'y a plus àe far loesf. Le chemin de fer a tout changé ; il fallait autrefois quatre à cinq mois pour se rendre en Californie par terre ; il ne faut maintenant que neuf jours en partant de Montréal ; c'est prosaïque, mais c'est plus sûr. L'imagination n'a plus de champ ; en vain elle veut peupler cette vaste étendue de dangers, d'embûches, d'attaques soudaines faites par des Indiens sortant comme de sous terre, elle n'arrive qu'à se convaincre de ses puérilités et de son délire. Où il n'y avait autrefois que des Territoires, il y a maintenant des Etats ; la civilisation, encore jeune il est vrai, grossière, trop pressée pour prendre des formes, dure et aride, a remplacé la barbarie et l'état de guerre continuel de ces sauvages étendues. On ne voit plus d'Indiens que des misérables en haillons qui viennent mendier à l'arrivée des trains ; les mineurs et les aventuriers seuls ont gardé leur aspect farouche. lie désert américain a des petits villages échelonnés sur toute la ligne du chemin de fer ; quelquesuns même de ces villages, plus grands que les autres, prennent orgueilleusement le nom de villes, comme Cheyenne,
Platte, Laramée, Ogden Rien ne les distingue les uns
des autres; sortis du désert, ils en ont tous la monotonie et l'aspect uniforme : un petit groupe de maisons blanches bâties sur le sable, sans un arbre, sans le plus petit ruisseau pour en rafraîchir l'aridité, voilù ce que c'est que tous ces villages jusqu'à ce qu'on ait atteint le versant des Sierras- Nevadas, c'est-à-dire à cinq cents lieues de distance au. delà des prairies.
Je no sais ce que sont devenus les milliers et les millions de buffles qui parcouraient autrefois les plaines comme des ouragans de cornes et de pattes, toujours cst-i! qu'aujourd'hui on ne peut plus en voir un seul ; ils se sont réfugiés vers le Nord-Ouest, en attendant que le chemin de for du Pacifique Canadien les en chasse à son tour, et alors aura disparu peut-être à jamais cette race étrange de bêtes-à-cornes, et avec elle la dernière tribu d'Indiens guerriers. Quant au grand chemin du Pacifique Américain, sur lequel nous avons en Canada des notions si restreintes et même si fausses, il est temps sans doute que j'en dise quelque cbose.
Et d'abord, qu'on dépouille son esprit de toate idée poétique, qu'on s'arrache à la fascination et au prestige de la distance, et qu'on se prépare à voir en face la plus âpre nature comme aussi les populations les plus dures d'aspect, de formes et de langage. Quand on a dépassé Chicago de soixante à quatre-vingts lieues, il faut absolument mettre de côté le vieil homme, oublier tout ce qu'on a été, ce que l'éducation, les relations, les habitudes et les préjugés vousontfait- Il faut oublier qu'il y a de par le monde, dans des pays antiques et fort vénérables en vérité, des différences entre les hommes, des distinctions sociales, des classes étagées que l'on numérote, première, deuxième, troisième, jusqu'à ce qu'on arrive au bas peuple qui, lui, n'a pas de numéro, qui est simplement la multidude, chose trop vaste pour qu'on lui mette une étiquette ; il faut oublier d'avoir des manières ou plutôt des façons, sortes de câlineries toutes d'apparence
VuTAGEP. 93
qui, chez les peuples polic(5?, remplacent souvent l'honnêtetû, la franchise et la véritable politesse. Il faut oublier de faire ses excuses à chaque instant, d'avoir toujours son chapeau à la main, d'être arrogant on dédaigneux envers quiconc{ue ue paie pas de mine ; dans l'ouest il n'y a ni société, ni manières, ni ce qu'on appelle communément l'éducation, et qui n'est souvent qu'une perversion déplorable du sens droit et de la pente naturelle. Les hommes y sont ce qu'ils sont, non ce qu'ils ont été ou ce qu'ils pourraient êtro soit par leur famille, soit par leurs relations, soit par leur degré de culture ou des avantages tout d'extérieur et de surface qui ont tant de prix là où la forme est un culte : quiconque s'occupe et vit par lui-même est un gentleman ; le nègre qui fait votre lit dans le Puluian Car et qui frotte vos chaussures est un gentleman ; ne vous avisez pas de dire en parlant de lui : " that raan " ; si vous apportez, quatre-vingts lieues plus loin que Chicago, le raffinement inutile, embarrassant et ridicule qu'on attache dans nos villes aux actes les plus insignifiants, on vous regardera comme un être fantastique- Mais d'un autre côté, soyez poli, obligeant et avenant envers tout le monde ; vous ne trouverez pas un homme dans l'Ouest qui ne vous rende service, s'il est en mesure de le faire, et il ne comprendra pas que vous l'en remerciez ; les hommes étants dans ces régions encore fraîches, absolument et essentielle, ment égaux, ils sont pénétrés de leurs devoirs les uns envers ■ les autres et il n'y a pas d'obligés. Si l'on a confiance en vous, on vous donnnera tous les moyens possibles de vous tirer d'affaires, on vous aidera, on vous poussera, sans songer si c'est du temps perdu ou si l'on oblige un ingrat ; le caractère essentiel de tous les actes de ces rudes habitants est d'être absolument naturel, dégagé de tout ce cortège de ré-
flexions et de considérations avec lesquelles l'homme polie j accompagne le plus petit service rendu. D'autre part, si l'on a quelque raison de se défier de vous, vous ne pouvez faire un pas sans rencontrer une difficulté ; en affaires surtout, on sera d'une rigueur et d'une exigence féroces ; il vous faudra justifier des moindres détails, des moindrss lacunes. Que voulez-vous ? L'Ouest est un pays où l'on ne fait pour ainsi dire que passer, où les hommes sont nouveaux tous les jours, où chacun s'est fjit soi-môme, sans antécédents, sans liaisons, et où l'étranger, s'il prête le moins du monde au doute, ne peut être considéré que comme un aventurier de plus dans la patrie même des aventuriers. Si vous n'avez pas d'argent, et que vous vouliez faire un travail quelconque, on vous facilitera la voie ; mais, n'avoir pas d'argent et vouloir conserver un certain orgueil qui résiste à la nécessité, c'est ce qu'on ne comprend pas. En un mot, l'homme de ces régions, qui sont encore en grande partie des étendues désertes, parsemées ça et là de villages et de petites villes, est avant tout l'homme de la nature ; il en a toute la rudesse, toute la bonté et en même temps toute la sauvagerie ; pour lui, c'est le fait; l'apparence n'est rien, pas plus que la forme et les manières ; il faut justifier de tout à ses yeux, à moins d'avoir de l'argent, qui est la première des justifications; si ce dieu vous accompagne, on ne vous demande compte de rien et vous êtes un gentleman.
Mais revenons au chemin de fer da Pacifique. Grande entreprise, oui, certes ! et, comme tout ce qui est grand, d'un enfantement difficile. Mais le difficile est relatif aux Etats-Uni?. Pour le peuple américain, qui vole plutôt qu'il ne marche, pour qui concevoir et exécuter sont presque un même acte, les délais ne se mesurent par à leur durée, mais à l'inipatience de les subir, et les obstacles sont moins par le nombre que par l'intensité d'étonnemcntet d'irritation qu'ils produisent. Trois ou quatre années de retard, lorsqu'il s'agit de construire une voie ferrée de mille lieues, ce n'est rien, et cependant, cela paraissait énorme aux esprits actifs qui ont les secrets de l'avenir et qui dépassent leur temps.
Ou ne se douterait pas évidemment que c'est une raison militaire et politique qui a déterminé la construction du Pacifique américain, après bien des démarches et des tenta, tives infructueuses. Cette grande route avait cela de commun avec notre Intercolonial, dont la principale destination était de nous préserver des américains, et qui a été fait pour cet objet si solidement qu'au besoin ses ponts et ses remblais peuvent servir de remparts contre les attaques de toutes les armées des Etats-Unis. Avec un chemin de fer pareil, il n'est pas besoin de soldats ; on fait des terrassements, on pose des rai's, et le Canada est invulnérable. Mettez cent mille hommes contre l'Intercolonial, et, en le voyant, ils seront convaincus de leur impuissance. Les initiateurs du Transcontinental américain avaient des vues presque ausîi pro-
fondes, quoique moins belliqueuses : c'est la ncccssité seule, au milieu d'une crise terrible pour le salut de l'Union, qui a décidé le gouvernement à donner son appui à la construction de la plus grande des voies ferrées qui existent.
Pendant longtemps les lointaines régions de l'ouest n'avaient été protégées que par un système de forts isolés les uns des autres, et qui étaient loin de suffire aux besoins des set tiers sans cesse poursuivis par les Indiens. Pour atteindre les territoires qui produisent les métaux précieux, il fallait traverser six cents lieues de prairies et de plaines et combattre en chemin toute espèce d'ennemis, de sorte que la colonisation était tenue constamment en écbce^ et d'incalculables sources de richesses étaient perdues. Les hommes avancés songeaient bien à un chemin de fer et au télégraphe, mais allez donc faire un chemin de fer à travers tout un continent presque désert, au milieu de difficultés jugées insurmontables par les es] rits posés, ces sages qui, dans tous les temps, ont servi de lorncs pour attacher les chevaux du progrès.
" Quoi ! vous voulez construire neuf cents lieues de voie ferrée à peu près dans le vide ! Et où trouverez-vous les moyens pour cela ? Qui voudra courir de pareils risques ? Quel profit en retirerait-on ? Comment traversercz-vous les Sierras-Nevadas, les Rocheuses, la chaîne des Humboldt î des Washatch ? etc., etc.
Voilà comment raisonnaient les hommes sérieux, les gens de bon sens qui apprécient les situations toutes faites, mais ne voient pas comment on peut en créer de nouvelles.
Cependant, le besoin devenait de plus en plus impérieux, et le nombre des esprits hardis qui réclamaient un chemin
de fer transcontinental, augmentait tellement que le Congrès était comme assiégé, et la clameur publique devenait presque menaçante. Il fallait toutefois, avant de se lancer dans une entreprise si pleine de hasards, quelque raison décisive, quelque nécessité tellement urgente, tellement péremptoire, que le gouvernement fût forcé d'agir. C'est la guerre civile, malheureusement, qui amena cette nécessité.
La Californie, reléguée à l'estrûme ouest, bien plu3 portée des Etats du Sud en révolte que de ceux du Nord, et pour ainsi dire abandonnée, penchait déjà, malgré la loyauté de son peuple, vers la séparation, et Ton parlait d'un troisième démembrement de l'Union américaine qui comprendrait plusieurs Etats et Territoires voisinp. En face de C3 danger nouveau, aussi terrible qu'imprévu, les sages comprient enfin la nécessité de relier la côte du Pacifique avec les Etats de l'Est afin de pouvoir lui porter des secours rapides et soutenir sa fidélité. C'est alors, et alors seulement, qu'une charte fut accordée pour la construction d'un chemin de fer transcontinental. Le 1er juillet 1862, le président Lincoln sanctionna un acte passé par le Congrès à cet effet, et le gouvernement s'engagea à prêter à l'entreprise tout l'appui nécessaire.
Cet appui consistait en octrois de terres par sections alternatives de vingt milles sur chaque côté de la ligne, équivalent à 12,800 acres par mille. Deux compagnies «'étaient formées, la Central Padfic et la Union Padûc, et toutes deux recevaient une étendue de terre comprenant à peu près vingt-trois millions d'acres. Le gouvernement émettait en outre des bons pour trente ans à six pour cent d'intérêt, dont le produit réalisé donnait aux compagnies seize mille, trente-deux mille, et quarante-huit mille dollars
par mille de construction, suivant les difficultés de terrain que pri^sentaient les différentes régions que la ligne devait traverser.
Cette éip.ission de bons atteignait le chiffre énorme de cinrjuante-ti'ois millions cent vingt-deux mille dollars, et ce ij'ôtait pas tout; le gouvernement garantissait encore l'intérêt d'un ('gsil montant de bons émis par les deux compagnies. En s'engngeant pour un montant aussi énorme, le gouvernement étiiit loin encore de se considérer comme créancier, mais bien plutôt comme débiteur ; c'était pour lui non seulement une néccs.'^ité militaire et politique absolue uuiis ei c )ie en (|uelque sorte une spéculation, comme on peut le démontrer par (juelques fc^its. Qu'était-ce que cent raillions pour re'.ier ensemble les doux lignes de côtes du continent américain et livrer le vaste espace intermédiaire ù une Colonisation désormais assurée, rapide et productive ? Le seivice public, sur cette immense étendue, coûtait autrefois, huit millions par année au gouvernement américain, et cette .somme allait toujours en augmentant, tandis qu'aujourd'hui le gouvernement n'a à pnyer que l'intérêt de ses bons qui sélèvcnt ù trois millions neuf cent mille dollars, et la subvention des compagnies qui comprend un million cent-soi xante-quatre mille dollars.
Ce c ilcul, purement matériel, est indépendant de toutes les considérations de premier ordre qui s'attachent à l'exécu tion d'une aussi gigantesque entreprise.
Il faudrait tenir compte aussi du grand nombre d'existences et de propriétés détruites p ir les Indiens antérieure n.ent à la construction du chemin de fer, du montant considérable d'indemnités que le gouvernement payait tous les ans à ses employés sur les plaines, chaque fois que les la
"diens causaient quelque dommage à leurs propriétés, de? incalculables avantages que le transport des malles, le fret et les passagers retirent du chemin de fer ; il faut songer aussi que tout l'intérieur d'un continent, autrefois ravairé par les Indiens, a maintenant un passage facile et sûr, que les terres publiques en ont retiré une augmentation considé rable de valeur, que les mines ont pris un développement prodigieux, et que la distance entre le Pacifique et l'Atlan. tique se trouve diminuée de près de vingt jours. Rappelons aussi que le chemin de fer ne devait être livré qu'en 1876, et c'est le 10 mai 18G9, que le public en a pris possession, ce qui a sauvé au gouvernement sept années de dépenses <]ui ne peuvent pas être évaluées à moins de vingt millions de dollars, outre l'intérêt payable sur les bons pendant ces sept années.
Qu'il me soit permis ici, pour faire un historique plus détaillé et plus complet de cette merveilleuse entreprise, de reproduire l'exposé qu'en faisait un voyageur français à, la fin de 1869, alors même que la ligne entière du Pacifique venait d'être livrée à la circulation :
" Les possession américaines, dit Rodolphe Lindeau, ne s'avançaient en 1845, de l'est à l'ouest, que sur une zone mesurant un millier de milles au plus. Sur les côtes du Pacifique, un seul territoire, habité par de rares colons dépendait des EtatsUnis. Entre les limites extrêmes s'étendait un désert de 2.300 milles, embrassant d'immenscB régions stériles et sillonné par deux chaînes di
Biontagnes dont les cîmes couvertes de neiges éternelle?, les épouvantables abîmes, les torrens furieux, les plateaux ari des, les vallées inaccessibles, formaient aux yeux du publicégard plutôt que guidé par les récits de voyages, un tableau fantastique rempli de dangers et d'épouvante. On répétait de tous côtés qu'il était impossible de construire un chemin de fer au milieu de ces contrées inhospitalières, et qu'au lieu de se lancer dans de folles entreprises, il valait mieux s'ocuper d'affaires plus pressantes et d'un intérêt plus direct. Heureusement pour Thistoiro du progrès, il se rencontre des hommes qui ne reculent pas devant limpossible, et l'Araéiique, on peut le dire à sa gloire, est peut-être la terre la plus féconde en héros de ce genre.
En 1850, le vieux Thomas Benton présenta au congrès le premier bill relatif à l'établissement d'une voie ferrée se dirigeant vers le Pacifique. N'osant toutefois aborder de front le plan, jugé irréalisable, d'une ligne directe et non interrompue, il tourna la difficulté en proposant de construire la sienne dans les endroits praticables seulement, et de relier entre eux ces différents tronçons, dans les passages trop difficiles, au moyen de chaussées ordinaire». Ce bill, protégé contre l'oubli par l'autorité du nom de Benton et soutenu plus fortement encore par les événemens qui trans. formèrent si vite la Californie, finit par donner de8 résultats sérieux: en mars 1852, le congrès vota une somme de 150,000 dollars pour l'étude de la meilleure route à travers le continent du nord. Dana la même année, six expéditions différentes s'organisèrent sous la conduite de» ingénieurs Steven Mac Clellan,Saxton, Gunnison, Becwith,. ^Yipple. Williamson et Pope. Elles furent suivies en 1854 de trois autres expéditions, le congrès ayant alloué une
nouvelle subvention de 190,000 dollars pour acliever les études commencées.
" Dix routes différentes, situées entre les 32e et 40e parallèles et partant de points qui s'étendaient depuis Fulton (Arkansas) jusqu'à Saint-Paul (Minnesota) pour aboutir toutes à l'Océan-Pacifiqtie, entre la baie de San- Diego (Basse-Californie) et Puget-Sound (territoire de Washington), furent ainsi simultanément étudiées. C'était un grand pas de fait. L'entreprise, ainsi ébauchée, on en resta là pendant une dizaine d'années. Le parti du sud alors au pouvoir, représenté au département de la guerre par Jefferson Davis, prétendait choisir les tracés qui se rapprochaient le plus de ses territoires ; le parti républician, de son côté, ne consultant aussi que ses intérêts, agissait dans le sens contraire, et pendant quelque temps on put croire que d'énormes dépenses de travail et d'argent avaient été faites en pure perte.
" A mesure que les années s'écoulèrent, les raisons de mettre les deux océans en prompte communication devinrent de plus en plus pressantes. L'importance des états de l'ouest, de la Californie particulièrement, s'accrût de jour en jour. En 1861, on évaluait à 217 millions de francs le produit annuel des mines de métaux précieux exploitées dans les états du Pacifique (i), et des populations entières se précipitaient vers ces terres qui semblaient dispenser la
(1) La commission de statistique des Etats-Unis a évalué le rapport total de ces mines pour l'année 18Ô7 à 375 millions de francs. La répartition s'opère ainsi qu'il suit: Californie 125 millions, Nevada 100, Montana 50, Colorado 50, Qrégon et Washington 25, Idaho 25. Dans la même année, on a exporté de San-Franciseo pour 241, 824, 620 francs d'argent tout monnayé. En 1866, l'exportation avait été de vingt millioDi pluâ forte.
ricliesse à tout liomme liardi et intelligent. Restait cette grave question de finances : qui allait fournir les premiers 125 millions jugés alors nécessaires pour faire le premier pas sur cette route dangereuse, c'est-à-dire pour franchir les plateaux de la Sierra-Nevada ? Les Californiens, habitués depuis la découverte de l'or à compter par millions et naturellement les plus intéressés dans la question, ne désespérèrent pas de pouvoir recueillir cette somme : ce furent eux qui les premiers tentèrent l'exécution pratique de la grande entreprise.
Un ingénieur civil, Thomas Judah, homme habile et d'un ierme courage, convaincu surtout et persévérant, eut l'adresse d'amener à ses vues quelques capitalistes de Sacraniento, les Huntington, Crocker et autres ; il leur persuada de lui procurer les fonds nécessaires pour étudier sur les lieux mêmes le passage des Sierras. Il partit dans l'été de 1S60, et, après avoir affronté des fatigues sans nombre, il revint quelques mois plus tard, plus ardent que jamais et insistant de nouveau auprès de ses amis sur la nécessité de consacrer une seconde campagne à l'exploration commencée par lui. Son enthousiasme fut contagieux, et au printemps de 1861 se formait à Sacramento, d'après les conseils de Judah, la compagnie du chemin de fer Central du Pacifique ; puis Judah se mit de nouveau en route pour les montagnes. Le rapport publié par lui à son retour fut concluant sur la question qui paraissait le plus insoluble : il prouva quïl était possible de traverser la Sierra-Nevada à une hau teur de 7,000 pieds et avec une base de 70 milles au moyen de rampes dont les plus fortes ne dépasseraient pas 105 pieds par mille.
A partir de ce moment, on ne perdit plus de temps ; oa
était bien résolu d'aller en avant. La froideur des San Franciscains, qui ne se rallièrent que plus tard à l'entre prise, ne découragea point les capitalistes de Saoramento C'était le 1er octobre 1861 que Judah avait lu son rapport au comité. Le 11 du même mois, il se rendit à Washington en qualité d'agent de la compagnie et chargé de pouvoirs et d'instructions pour solliciter le concours du gouvernement central.
Le moment ne paraissait guère bien choisi pour remplir une semblable mission. L'Amérique venait de se partager en deux camps, le nord et le sud. Il n'y avait plus d'intérêt et de passion que pour les questions politiques. Toutefois le chemin de fer du Pacifique eut la bonne fortune de fixer à ce dernier point de vue l'attention publique. Les mines en quelque sorte inépuisables de l'ouest étaient seules en état de pourvoir aux exigences de la guerre civile. La Californieétait, à proprement parler, le cofifre-fort do la république. Il importait de mettre ses trésors en sûreté, et le seul moyen d'arriver à ce but était d'ouvrir au plus vite des communi cations directes, rapides, sûres et faciles entre les états du nord et ceux du Pacifique. Il faut ajouter aussi que l'on s'était à cette époque accoutumé en Amérique à ne compte que par millions et milliards. Jamais, depuis que le monde existe, on n'avait dépensé autant d'argent pour les entreprises les plus gigantesques, que les Américains n'en dépensèrent en peu d'années pour s'entretuer. Des sommes énormes dont l'énoncé en temps de paix aurait fait hésiter les financiers les moins timides, et qui dans le congrès aurait certainement soulevé des discussions interminables, passaient pour ainsi dire inaperçues. Le chemin de fer du Pacifique fut regardé comme une nécessité militaire. C'en-
fut assez pour justifier tout ce qu'on pouvait tenter ou dépeneer en sa faveur. Le bill relatif à la construction de la ligne et à la subvention de l'état fut soumis au congrès par l'intermédiaire d'Aaron Sergent, représentant de la Californie; il passa sans trop de difficulté, et fut, le 1er juillet, approuvé par le président Abraham Lincoln. Divers amendemens, votés successivement le 3 mars 1863, le 2 juillet 1864, le 3 murs 1865, et le 3 juillet 1866, complétèrent l'acte du congrès. La libéralité des subventions qu'il accordait dut satisfaire les plus exigeans directeurs de la compagnie.
" Voici quelles étaient ces subventions et privilèges: 1^ concession gratuite de 12,800 acres de terrains adjacents à la ligne pour chaque mille de voie, ce qui donnait pour le parcours entier un total de 16 millions d'acres de terrain, évalués, selon l'estime de 2 dollars ^ l'acre, à 40 millions de dollars ; 2° un emprunt sous forme d'obligations d'état, remboursable en trente-sis ans, à 6 pour 100 d'intérêt payable par le trésor public, et s'élevant à près de 30,000 dollars par mille de voie. La délivrance de cette subvention ne devait pas se faire dans la même proportion sur tous les points de la ligne ; les ouvrages les plus pénibles, tels que le percement de la Sierra-Nevada et celui des Montagnes-Rocheuses, avaient droit à une rétribution de 48,000 dollars par mille ; ceux qui, offrant moins de difficultés d'exécution, exigeaient encore des frais extraordinaires, 32,000 dollars par mille, le reste enfin à 16,000 dollars par mille; 3° le privilège d'émettre des obligations pour une somme égale ù l'emprunt et ayant priorité sur ce dernier ;
CCS obligations étaient remboursables en trente ans, et portaient un intérêt de 6 pour 100 par an ; elles équivalaient comme l'emprunt, à une somme d'environ 55 millions de dollars.
Les deux compagnies entraient donc en campagne pourvues ensemble d'un capital nominal et d'un crédit estime au pair à 150 millions de dollars (40 millions de terrains, 55 de subvention officielle et autant d'obligations à émettre). Les frais généraux do construction, y compris les bâtimens de toute sorte et le matériel, étaient évalués ii 150,000 dollars par mille, c'est-à-dire pour la distance totale de San- Francisco à Omaha à 94,900,000 dollars (474,500,000 fr.). Ces chiffres ne sont pas d'une exactitude rigoureuse, bien entendu : pour qu'ils le fussent, il faudrait attendre la publication des comptes de la compagnie; mais ils serviront à donner une idée suffisante de la munificence du gouvernement américain et de la situation financière des deux compagnies au moment où les travaux allaient être commencés d'une manière sérieuse. Faisons pourtant remarquer que cette situation n'était pas aussi brillante qu'elle le paraît au premier abord : les terrains alloués aux compagnies et figurant sur leur actif pour 40 millions de dollars, ne représentaient en réalité qu'une valeur future^ car il était impossible d'en disposer autrement qu'en faibles parcelles, et au fur et à mesure que l'avancement de la voie les rendrait accessibles ; de plus le fonds d'emprunt et les obligations ne se vendant pas au pair, ils eurent à subir une dépréciation d'environ 10 pour 100, et les obligations ne furent pas toujours d'un placement facile.
Telle qu'elle était, l'affaire n'en restait pas moins superbe ; €t l'on ne perdit pas de temps pour en tirer tout le parti pos-
,sible. On trouva aisément des personnes honorables, dont les noms offraient des garanties solides, pour placer à la tête des deux compagnies. Le général John Dix accepta la présidence de celle de l'Union ; M. Thomas Durant en fut nommé vice-président et directeur général. Celui-oi devint bientôt l'âme de l'entreprise, de hautes fonctions militaires et diplomatiques ayant obligJ le général Dis à sacrifier sa position aux devoirs publies. En Californie, on choisit MM. Leland Stanford et Huntington comme président et vice-président du chemin de for Central.
Afin de se rendre compte des obstacles que, malgré l'aide énergique du gouvernement, les compagnies eurent à vaincre, il faudrait parcourir les rapports des ingénieurs Judah, Montague, Gray, Dodge, Evans, Seymour, Used, Cusement et autres. Us montrent jusqu'à l'-ividence, et plus clairement que je ne saurais le faire, l'incommensurable différence des modes de construction d'une voie ferrée dans les pays civilisés avec ceux auquels on est forcé d'avoir recours au milieu d'un désert de plus de 3,000 kilomètres d'étendue. Le matériel du chemin do fer Central dût être commandé dans les états de l'est, et ne put être amené en Californie que par la voie de mer, aprôs avoir doublé le Cap Horn. L'Union, plus favorisée sous ce rapport, n'en eut pas moins d'immenses frais à payer pour le transport de son matériel jusqu'à Omaha, qui n'était encore qu'un simple village dépoarvu de t)ute ressource. Des convois de vivres et d'approvisionnemens de toute espèce durent constamment suivre les ouvriers; c'étaient comme autant de villes ambulantes ; on voyait dans ces campemens improvisés des églises, des restaurans, des hôtels, des j^ublic houses^ des bureaux de journaux, des ateliers d'imprimerie, des tripots ; tout cela
s'arrêtait quelques jours, au plus quelques semaines, dans le môme endroit, et poussait plus loin au fur et à musure des progrès de la ligne.
On traversa de vastes espaces sans trouver une goutte d'eau. Il fallait creuser sur place des puits artésiens ou pratiquer des rigoles communiquant avec des cours d'eau torrentiels souvent éloignés de plusieurs milles. Puis on avait à se défendre contre les agressions continuelles des tribus indiennes et à maintenir sans cesse l'ordre, chose peut-être la plus difficile, dans cette nuée de travailleurs. La compagnie de l'Union à elle seule n'employa jamais moins de 20 à 25,000 hommes. Et quels hommes ! il faut les avoir vus pour s'en faire une idée. Assurément un grand nombre d'entre eux étaient de braves et honnêtes ouvriers y mais de quel amas de gens tarés et sans aveu ils étaient entourés! Tout individu portait pour sa défense personnelle un et quelquefois deux revolvers, sans compter le howieh-nife obligé. La loi de Lynch, la seule justice applicable en un tel milieu, régnait sans appel. On ne saura jamais ce qu'il y a eu de crimes et d'actes de violence commis dans cet étrange monde ; il fallait une main de fer pour le diriger et maintenir dans ses rangs une apparence d'ordre et de discipline. Disons cependant que les mormons et les Chinois se conduisirent en général d'une manière exemplaire, et qu'il n'y eut presque pas de plaintes à formuler contre eux ; ils se distinguaient surtout par leur sobriété, tandis que l'ivrognerie était le vice le plus commun et le plus dangereux de leurs camarades. L'administration du chemin de fer Central n'hésita pas à recourir à la force pour supprimer le débit des liqueurs spiritueuses; elle fit défoncer les tonneaux de vrhiskey, et renvoya les marchands se plaindre aux juges
de San-Francisco OU de Sacramento. C'était un acte sage, mais d'une illégalité flagrante. La compagnie aima mieux payer des amendes aux plaignans que de souffrir plus longtemps les ravages de l'intempérance parmi les ouvriers. Chose singulière, on n'est pas, sur cette terre classique de la liberté, aussi scrupuleux que nous pourrions l'être en Europe : la violence, si elle est jugée nécessaire, n"y a rien qui blesse, et on la pratique ouvertement. " Je suis d'avis, écrivait l'ingénieur Evans au vice-président Durant, qu'il faut exterminer les Indiens ou du moins en réduire le nombre au point de les rendre inoffensifs. Pour en arriver là, on doit leur faire une guerre de sauvages et user de moyens que les non-intéressés qualifieront de barbares. Je suis persuadé qu'en fin de compte cette manière d'agir sera au fond la plus charitable et la plus humaine. "
Je ne m'arrête plus aux embarras financiers que les deux compagnies eurent encore à démêler, et dont la principale cause fut la rareté du numéraire durant la guerre civile. Qu'il suffise de dire que ces derniers obstacles furent victorieusement surmontés, et que les travaux purent marcher lentement d'abord, et plus tard avec une rapidité sans ■égale. J'ai cité plus haut un paragraphe de l'acte du congiès en vertu duquel les subventions de l'état revenaient de droit aux compagnies en raison directe de la longueur de ligne construite par chacune d'elles. Lorsque les deux sections se rapprochèrent de plus en plus l'une de l'autre, cette particularité devint la cause d'une véritable course au cloclier. A mesure que les travaux s'avançaient, on voyait plus clairement dans le public que la voie ferrée du Pacifique était une noble entreprise au point de vue de
l'état en même temps qu'une afiFaire lucrative pour les entrepreneurs. Dans les environs du point de raccord, les terrains ne pouvaient manquer d'acquérir une valeur exceptionnelle. Il était important d'obtenir le contrôle de la section voisine du Lac-Salé, où le trafic devait être considérable. Puis l'amour-propre s'en mêla ; ce fut entre les compagnies rivales à qui irait le plus vite. Les extrémités de chaque section présentaient un spectacle des plus curieux ; les parties en cours d'exécution depuis Omaha et Sacraraento étaient aussi animées que si elles eussent été en pleine exploitition. On ne songeait plus à la dépense : l'essentiel était d'aller vite. Le nombre d'ouvriers employés atteignit en ce moment son maximum ; le matériel et les provisions affluaient vers les points occupés — sans relâche et naturellement pour ainsi dire. Il y eut beaucoup de gaspillage : un train venait-il à dérailler, on se contentait d'en retirer ce qui était entier, laissant le reste^ pourrir à côté de la voie. On posa deux milles de rails par jour, puis trois, quatre, cinq, et enfin dix.
Le 10 mai 18G9, sept ans en avance sur le terme fixépar l'état, les deux campagnies étaient arrivées au ternie de leurs engagemens. Des 1,775 milles formant la distance totale d'Omaha à Sacramento, on en avait construit 20 en 1863, 20 autres en 1864, 60 en 1865, 195 en 1866, 271 en 1867, enfin 1,092 dans les derniers seize mois depuis janvier 1868 jusqu'au commencement do mai 1869.
La section d'Omaha à Ogden, construite par l'Union, a une longueur de 1,030 milles ; d'Ogden à Sacramento (section du chemin de fer Central), la distance est de 748 milles. Il ne faudrait pas croire cependant que, pour avoir eu moins de chemin ù faire, les Californiens aient
110 VOTAGES.
<5té battus par les unionistes. C'est le contraire qui est vrai, car en tenant compte des difficultc^s de passage dans la Sierra-Nevada (les Montagnes-Rocheuses, traversées par l'Union, n'oiFrent pas les mc'mcs obstacles), il avait toujours t'tc admis que la plus longue partie du tracé du Pacifique serait construite par cette dernière compagnie. Après avoir franchi la Sierra, les Californiens ext5cutèrent en seize mois 5G2 milles, tandis que l'Union n'en acheva que 530 <ians le même espace de temps.
Les Américains prétendent en manière de proverbe que, pour faire bien, il faut faire vite. Toutefois il n'est guère fossible de construire 17 kilomètres de voie ferrée en un jour sans commettre par-ci par-là quelques fautes plus ou moins graves. On peut voir, d'après un grand nombre de faits, à quel point d'insouciance fonctionnaires et employés en étaient venus, combien ils méprisaient le danger et se jouaient de toute responsabilité. Je n'en citerai qu'un seul exemple, relevé par M. Snow, commissaire du gouvernement. " Un mécanicien reçoit l'ordre de faire avancer une locomotive ; il s'y refuse en disant qu'elle est en trop mauvais état, et qu'elle éclatera, si on la chauffe. On le renvoie du service. Un second mécanicien reçoit le n.ême ordre, fait la même réponse et partage le sort de son camarade. Enfin un troisième est prêt à obéir. Il part, — Une heure après la machine faisait explosion, tuant du même coup l'ingénieur, le chauffeur et le mécanicien. Cela se passait à Rawlings-Springs le 13 février 1869."
^ ïK
Les états et territoires, situes dans le voisinage de la ligue transcontinentale, ne contenaient en 1800 qu'une population de cinq cent cinquante mille i^.mes, deux cent trente deux milles de télégraphe et trente-deux railles de chemin de fer. En 1870, il y avait onze cent mille âmes, treize milio milles de télégraphe et quatre mille deux cents milles do chemin qni, avec les lignes abjacentes, représentaient le eapit; 1 énorme de trois cent soixante-quatre millions de dollars. C'était, il y a quelq-oes années à peine, le désert où mugissaient et ondulaient d'innombrables troupeaux de buffles, où les sauvages, cachés dans les gorges et les ravines, se précipitaient à l'improviste sur les groupes isolés d'émigrants et les massacraient sans pitié ; aujourd'hui, c'est la civilisation, triomphante et tranquille, qui s'avance dans la vaste solitude et la peuple à chaque pas en regardant fuir au loin devant elle tous les ennemis qui, jadis, en faisaient la terreur.
Il faut que cette fuite ait été rapi de, car il n'y a plus trace aujourd'hui de ces terribles Indiens qui, tantôt guettaient les convois d'émigrants sur la route, tantôt mettaient à sac leurs villages naissants ; ils ont di-paru ou plutôt fondu sans retour, et la vie des plaines n'offre flus rien de cet attrait formidable qui a si longtemps nourri l'imagination des romanciers. On peut voir encore les attelages primitifs des seltîers, formés de grandes charrettes couvertes et de deux paires de bœufs, s'acheminer lentement dans les différentes routes qui rayonnent de chaque côté du chemin de fer jusqu'aux établissements les plus reculés,
mais on ne voit plus d'Indiens que des misérables, déguenillés, sordides, restes avilis de tribus guerrières, Lomme» et femmes, qui viennent eux-mêmes prendre le train ou mendier à l'approclie des voysgnirs. Ils n'ont pas conservé la plus légère teinte de cette poésie qui accompagne toujours la ruine, quelque lamentable qu'elle soit ; leur déchéance est hideuse et leur aspect repoussant ; ils sont tombés sans transition de l'état barbare dans l'abrutissement abject, et l'on se sent incapable de les plaindre en oubliant de suite ce qu'ils ont pu avoir autrefois de fiertéet de liberté.
Quant aux buffles, ils ne sont plus aussi qu'à l'état de souvenir ; on ne trouve pas mOme de voyageurs qui se rappellent en avoir vus sur le parcours de la ligne. Quelquefois un troupeau de bêtes-ù-cornes paissant en liberté s'avise: de traverser la voie ; alors tout le monde regarde, le traia ralentit et le sifflet de la locomotive fait rage afin do jeter quelque effroi dans les rangs de ces passants intempestifs, mais rien ne peut les émouvoir ni changer leur allure ; i\srestent jusqu'à ce qu'on arrive sur eux, et alors lentement, un à un, ils défilent, comme s'ils avaient la conscrence de
narguer la supériorité humaine. Peut-ôtre Tont-ils
c'est encore curieux; la bêto-à-oornes ayant des dérisions, c'est assez fantasque et assez inattendu pour faire rôver ï Toujours est-il qu'il faut les attendre, et cela, pour cinq, dix, ou même quinze minutes, suivant leur bonne volonté : or, la bonne volonté d'un bœuf, c'est tout ce qu'il y de plus posé, de plus impassible, de plus méthodique. Que l'homme soit obligé de la subir, cela paraîtrait irritant ;; mais les passagers du Pacifique sont reconnaissants detoutes les distractions, même de celles q^ui les retardent^
VOYAGES. lis
Une centaine de bœufs, marcliant l'un derrière l'autre, insensibles aux mugissements furibonds d'une locomotive, c'est un spectacle ! Et puis, on croit leur trouver un certain air sauvage; il est impossible d'habiter ainsi la plaine immense en qualité de bœuf sans finir à la longue par avoir quelque chose de farouche, au moins dans le regard
mais c'est une illusion; la bête-à-cornes domestique
ne se transforme pas, et c'est en vain que l'œil avide du voyageur cherche sur elle la bosse poilue du buffle qui lui donnerait tant de jouissances !
Quand le troupeau a fini de passer, c'est au tour du train qui reprend son allure, lente, aussi, oui, bien lente, car il semble que tout est calculé sur cette maudite route pour que le désespoir ait le temps de mûrir dans le sein des voyageurs. Le chemin de fer du Pacifique ne fait pas plus de dix-huit à vingt milles à l'heure, depuis Omaha jusqu'à Sacramento, en Californie, une distance do sept cent soixante lieues.
Il ne suffit pas d'être un chemin de fer pour aller vite, il faut être plusieurs chemins de fer, j'entends qu'il faut la concurrence qui est toujours un surcroît de vapeur et qui fait redoubler de vitesse. Le chemin de fer du Pacifique étant la seule ligne qui traverse le continent, il le fait comme bon lui semble ; le premier point est de ména^'er autant que possible la machine et les ressorts et les roues • le second point est de rendre les passagers à destination. Qu'on mette pour cela trente à quarante heures de plus, c'est secondaire ; si le voyageur a un surcroît d'éuervement et d'irritation, cela ne regarde pas la compagnie : ou lui oiîrira comme consolation une ponctualité rio'oureuse daus les heures d'arrivée et de départ.
En effet, sur cette interminable route, je ne me rappelle pas que le train ait été en retard de cinq minutes à aucun des nombreux endroits où il s'arrête. Ces endroits se représentent à peu près tous les huit, dix ou douze milles ; ce sont en général de petits villages assis dans le sable sans un arbre, sans un ruisseau, et dont les trois quarts des maisons sont des saloons, expression adoucie pour bars, et l'autre quart des magasins de provisions, d'épiceries et de tous les objets de première nécessité ; ce sont autant de petits centres d'alimentation pour les settlers qui parcourent les plaines et pour les passagers de la ligne. Les Allamands forment la plus grande partie de la population de ces villages presque tous nouveaux ; les Canadiens n'y ont pas encore pénétré, c'est trop loin ; et, comme il est entendu que nos compatriotes qui ont émigré aux Etats-Unis ne demandent qu'à revenir en Canada, ils veulent rester à portée pour pouvoir répondre au premier appel du gouvernement.
Toutes les six ou sept heures on arrive à une station plus considérable que les autres où les passagers ont vingt minutes pour prendre un repas. Ils se précipitent comme ils peuvent, ayant perdu en grande partie l'habitude du mouvement. Voici le restaurant de la gare à une piastre, et, de l'autre côté, trois ou quatre cabanons où vous aurez du blc-d'Inde sous toutes les formes, des tartes aux mûres qui sont mûres au-delà de toute expression, des semelles d'éraigrants qui se déguisent en vain sous le nom de
biftecks, des <5clats de bombes sous le nom de gâteaux, tout cela pour le prix de cinquante cents, ce qui représente un prix réduit. Ces petits restaurants, qui font concurrence au pompeux restaurant de la gare, sont pour les voyageurs désespérés, ou ceux qui ont beaucoup d'espoir en l'avenir, et qui, en attendant, ménagent le présent. Ils débutent toujours, à l'arrivée des trains, par faire un carillon de tous les diables, tandis que le restaurant de la gare, solennel et superbe, fait retentir une grosse cloche unique qu'on entend cinq minutes d'avance. Vous entrez ; sept ou huit nègres sont déjà au pas gymnastique pour vous oflFrir un siège et étaler devant vous une myriade de petits plats qui sont, pour les trois-quarts, des variétés de maïs, des condiments et des desserts poivrés qui ont le goût de moutarde sèche. Quant il ne reste plus que cinq minutes pour le départ du train, on vous apporte la viande ; vous engouffrez la tarte avec le poivre, la côtelette et le maïs, le saucisson avec les confitures ; il se forme au dedans de vous une boule de ciment sur laquelle vous précipitez une tasse de café qui la Jmet en fermentation. Sortant de là, votre estomac est ou paralysé, ou en ébullition ; vous éprouvez un besoin furieux du trapèze, mais la grosse cloche retentit de nouveau, et, à la course, vous rentrez dans la prison flottante. Si vous ne descendez ni au restaurant de la gare, ni aux caboulots voisins, vous aurez la chance d'attraper, à quelques rares stations, une tasse de café ou un verre de lait, que vous serviront, à l'arrivée, des petites filles ou des petits garçons qui font, aussi eux, leur concurrence. Prenez-en ; ce café sera toujours très-bon et très-chaud, il ne vous coûtera que six cents, et le lait sera aussi riche, aussi pur que votre soil est intense. Du reste, sur toute la route du Pacifique, en quelque endroit que
VOUS VOUS arrêtiez, vous aurez toujours du café excellent ; c'est là une spécialité du désert, mais cette spécialité devient elle-même monotone, et vous en êtes énervé alors même que vous commencez à en jouir.
D'où peut venir ce goût que les Américains ont pour le 2:rand nombre des petits plats ? L'éparpillement, voilà une fantaisie ! L'homme se reconnaît en toutes choses et ses moindres actes sont un reflet de sa personne entière. L'.lméiicain, qui émiette sa vie en maints endroits, qui ne s'arrête j our ainsi ùire nulle part, qui touche à tout à la hâte, s'environne à table de petits mets lestement préparés, qu'il goûte plutôt qu'il ne mange, qu'il abandonne encore tout fumants jour se transporter ailleurs, impatient de précipiter l'allure de son existence voyageuse. Le plat, c'est l'image de l'homme, L'Anglais massif place devant lui un quatier de bœuf et le lit-COupe méthodiquement en longues tranches symétriques ; h Canadien, que le patriotisme dévore, se complaît devant un dinde rutilant ou un gigot de mouton farci ; l'Américain veut au contraire sous ses yeux dix ou douze assiettes grandes comme le creux de la main, jetées pêle-mêle sur la table, et remplies des mets les moins sympathiques. Il n'a pas le temps d'avoir de l'ordre ; le potage, les viandes, les •hors-d'œuvre, le dessert, ce sont là autant de classifications, et il abomine les classifications : distinguer les aliments équivaut à distinguer les personnes, et l'homme de l'Ouest ne connaît ni l'un ni l'autre ; tout cela lui paraît une fiction des sociétés assez établies pour avoir du temps à perdre, et il entame indifféremment son repas par le mets qui est le plus à sa portée.
Jadis — ^je ne sais jusqu'où cela remonte, mais il faut bien le croire, puisque c'est passé à l'état de tradition — ^jadis, on donnait, paraît-il, des repas sur le train même du Pacifique ; dans ces temps primitifs, le voj'-ageur avait le temps de manger, il le prenait à sa guise, il choisissait son lieure et il pouvait apporter à son repas la distribution classique à laquelle nous sommes habitués ; son estomac ne souffrait point de violences ni d'attaques à l'improviste ; on lui laissait le droit de digérer, qui est un des droits de l'homme non inscrits dans les constitutions, mais aujourd'hui la route du Pacifique est trop peuplée ; il s'est établi trop de villages et trop de stations pour que l'estomac ait pu conserver le premier de ses droits. Au restaurant du train on a substitué des restaurants placés de distance en distance, que ne peuvent plus saccager les Indiens, mais qui en revanche donnent une mort certaine à celui qui s'y arrête assidûment. On y arrive sans appétit, mais il faut manger, et manger à la course, parce qu'on en aura ensuite pour sis ou sept heures à attendre, à moins qu'on ait apporté avec soi son panier de provisions.
Oh ! le panier de provisions, parlons-en. Voilà encore une illusion ! je n'ai pas vu de voyageurs qui, après avoir développé et renveloppé pendant deux ou trois jours leurs petits paquets de gâteaux, de jambon, de langue salée ou de poulet froid, n'en eussent par-dessus les oreilles de ce trouble vulgaire qui ajoute encore à la monotonie du voyage. Des. cendre au restaurant, même pour en revenir avec des spas-
mes et des étouffements, cela crée du moins une diverdon. Manger chaud est un besoin impérieux de la nature ; voir la vapeur s'élever d'un plat, c'est sentir des vapeurs de soulagement monter du fond de l'âme ; et quand on s'est bourré pendant quarante-liuit heures de saucisson et de galettes, il est impossible d'y résister plus longtemps, et l'homme s'incline devant le rosbif qui fume. J uste ciel ! quand je pense à ces restaurants meurtriers, j'éprouve encore des frémissements et des spasmes stomachiques. Vingt minutes seulement pour manger à contre-cœur et pas une minute pour prendre le plus léger exercice, et cela dure huit jours ! Pour suppléer au besoin de mouvement, on engloutit à la hâte deux ou trois tasses de café ; ensuite on remonte dans le train pour entendre encore cet infernal bruit des chars roulant sur la voie, bruit que rien n'apaise, ni ne diminue ni n'arrête. Il n'y a pas de remède ni d'issue possible, il faift continuer sa route. On est brisé, énervé au point que tout devient insupportable ; la tête est en feu, l'estomac en colère ; on sent mugir en soi une irritation qui s'augmente encore de son impuissance, qui grandit, grandit toujours à chaque pas qu'on fait sur cette implacable route dont le terme semble fuir sans cesse ; alors, on regarde autour de soi, éperdu, effaré par les premières atteintes du découragement. On est captif, on est lié, il faut suivre le train. S'arrêter où ? et pourquoi s'arrêter ? Qu'y a-t-il autour de soi ? La plaine s'étend sous le regard avide et l'on ne saurait y trouver nulle part un foyer où reposer sa fatigue et consoler son ennui. Tout vous est refusé, et chaque pas que vous faites est un surcroît de souffrance ; incessamment le désert apporte un ennui qui s'ajoute encore à l'ennui des premiers jours ; l'abandon s'appesantit en quelque sorte autour de soi : il devient
intense, inconsolable ; on voudrait prier, demander grâce à la nature qui n'a plus pour soi ni spectacle, ni beauté, ni attrait ; on lève les yeux vers le ciel, il est muet, impassible comme la plaine ; on cherche un regard qui réponde au sien > une âme où l'on devine quelque chagrin et qui, elle aussi, ait besoin de s'épancher ; mais non, les hommes, comme l'espérance et comme le ciel, tout s'éloigne de soi ; on enfonce de plus en plus dans le vide, et chaque effort qu'on fait pour <in sortir y replonge davantage, comme lorsqu'on marche dans le sable mouvant. Oh ! la vraie solitude, le véritable isolement, le prisonnier condamné au cachot ne le connaîtpas ; on est seul, vraiment seul, lorsqu'on est au milieu d'hommes qui n'ont pour soi ni un regard, ni une pensée, ni une parole.
Oui, pendant huit jours, je me suis traîné ainsi, au milieu d'un bruit sans relâche qui brisait ma tête sans lui laisser une heure de repos, pendant que des flots brûlants de souvenir l'envahissaient comme une marée toujours montante. J'avais entendu dire qu'on s'habituait à cela — .non, non ; au bout de deux jours, parfois on s'imagine s'être fait tant bien que mal au vacarme et au mouvement des ca.s ; mais vienne le quatrième ou le cinquième jour, on n'y espère plus : l'état moral devient absolument comme l'état physique ; on éprouve cet engourdissement qui suit la violence des grandes douleurs, dans lequel on croit trouver l'indifférence et le calme, tandis qu'il n'est que la préparation sourde à de nouveaux chagrins que le moindre incident, le pins léger inattendu ramènera encore plus violemment qu'autre, fois. Non, on ne s'habitue pas à l'ennui, c'est l'ennui qui s'habitue à nous ; alors qu'en recherche les plus petites con. solations, on croit en trouver une dans l'œuvre du temps on prend toutes les fictions du cœur malade et toutes les espé-
rances furtives pour des remèdes certains, mais le regret veille toujours et la cicatrice durcit, mais ne se ferme jamais. Demandez au prisonnier renfermé pendant vingt ans s'il a oublié qu'il était libre; non, demandez-lui plutôt si, de jour en jour, il ne sent pas et ne regrette pas davantage la liberté. Voyez dans leur cage la morne allée et venue des bêtes fauves, arrachées au désert, altérées d'horizon, avec leur grand œil ivre du souvenir du simoun, et qui dévorent tristement leur maigre provision d'espace ; voyez le bâillement navrant de tous ces captifs; comme ils arpentent avec une monotonie infatigable ce plancher inflaxible qui mure des pas autrefois sans bornes, qui plafonne le bond et qui encaisse des re- gards habitués au lever des étoiles. Ils ne vivent plus, ils meurent lentement. La [vie n'est pas seulement le soufîie, elle est dans le bonheur ou l'espérance qui l'anime ; en dehors de cela il ne reste plus que la machine humaine, poussée par ses ressorts ; une seule heure de joie entière contient plus de vie que dix ans passés à la poursuite d'un bat qu'on ne s'est donné que par compensation.
Je crois l'avoir dit plus haut: pour aller de Chicago à Omaha, il faut une journée entière ; on quitte Chicago à dix heures du matin et l'on arrive à Omaha le lendemain à la même heure ; le trajet est de cinq cents milles exacte-
ment, ou cent soixante-dix lieues en chiffres ronds. Si l'on prend au départ un billet pour San Francisco, on le paie cent dix-huit dollars en greenbacks ; de Montréal, le même billet coûte cent vingt-huit dollars en or. Cela ne comprend pas le lit dans lo Pullman car, détail important à ajouter : le lit vous coûtera de Montréal à Chicago cinq dollars; de Chicago à Omalia trois; d'Omaha à Ogden huit, et de Ogden à San Francisco six. En tout vingtdeux dollars. Je ferai ici une remarque qui étonnera peut- Ctre; les Puluian du Grand-Tronc, que Ton suit de Montréal à Détroit, sont les meilleurs et les plus confortables de tout le trajet jusqu'à San-Francisco. Comment le Grand-Tronc, qui est la plus atroce des voies ferrées qui existe, si l'on en excepte le chemin Gosford, peut-il avoir eu une pareille distraction ? c'est ce que je laisse à deviner. Dans les Pulmans du Grand-Tronc, outre que le voyageur est bien installé, il sent qu'il s'adresse à un domestique quand il parle au nègre qui fait son lit et qui frotte ses chaussures; à mesure qu'on avance dans l'Ouest, la démarcation diminue de plus en plus, et, enfin, lorsqu'on arrive à Ogden, le nègre n'est pas seulement votre égal, il est tellement au-dessus de vous que vous avez envie de l'aider à sa toilette et de lui présenter toutes vos lettres de recommandation pour qu'il vous regarde d'un bon œil. Remarquez toutefois qu'il fera son service exactement et rigoureusement, parce qu'il est payé pour cela, mais il ne s'en rappellera pas moins qu'il fut autrefois esclave, qu'il appartient aujourd'hui à la grande caste des libérés, et qu'il croit devoir venger sur les blancs toutes les humiliations,, les dédains et l'abjection qu'il a eu à subir.
Rien n'égale l'arrogance de l'esslavo devenu subitement liomme. Comme il ne connaît que l'éducation de la servitude, il n'a aucune conception de l'égalité et ne peut voir partout que des maîtres et des serviteurs. Devenu libre, il croit que c'est à son tour d'être maître, et, s'il le pouvait, au lieu de faire votre lit, il vous donnerait la bastonnade. Chose à remarquer, le nègre reconnaît de suite le blanc du Sud et il a pour lui un respect instinctif ; quant au blanc de l'Ouest, il lui tape sur le ventre et lui demande d'allumer son cigare au sien. C'est pourtant l'homme de l'Ouest surtout qui l'a affranchi : mais dans ce rude et grossier personnage, le nègre voit bien plutôt un égal et oublie vite que c'est un libérateur.
Dans les trains de l'Est, le conducteur lui-même apprécie sa situation relative et comprend tous les égards qu'il doit aux passagers : dans l'Ouest, le conductor est le premier gentleman du train ; c'est le mieux mis, le plus élégant, le plus propre, et, en vérité, le plus policé. Il a l'habitude de ces longs voyages où le passager finit presqu'invariablement par une démoralisation complète et néglige les soins de sa personne; il sait mieux se tenir en ordre et éviter les souillures de l'atmosphère, de la chaleur et de la locomotive. Pour lui les banquettes bourrelées n'ont pour ainsi dire pas de poussière, et le tuyau de l'engin pas de fumée ; il se tient à l'abri dans son petit compartiment privilégié et n'en sort que lorsque c'est absolument nécessaire. Il ne fait jamais plus de trente-six heures de suite dans les cars, et cela deux ou trois fois seulement par semaine ; il a pu ainsi facilement
^s'habituer à la vie de chemia de for, sans trop de fatigue ; il en connaît toutes les ressources et se protège contre tous ses désagréments, tandis que le voyageur, qui fait d'un trait huit cents à mille lieues, finit après deux ou trois jours par être las de toutes les précautions en les voyant à peu près inutiles. En outre il a un besoin invincible do mouvement, il va d'un car à l'autre, se tient sur la plateforme où la suie et la poussière l'inondent sans qu'il en tienne compte ; pour se distraire, il fume à outrance dans des compartiments où les banquettes gémissent sous le poids des bottes et en retien" nent toute la malpropreté ; il a beau se laver, se brosser, se peigner vingt fois par jour, rien n'y fait ; plus il se débar" "bouille, plus il en a besoin, car la peau nettoyée prend plus vite la poussière ; enfin, de lassitude, il laisse là tous les expédients et s'abandonne à l'horreur de son sort.
Les dames évitent mieux que les hommes toutes ces misères d'un long voyage. Tranquillement assises, voilées, gantées, résignées et patientes, elles échappent en partie aux inconvénients qui désolent l'homme, et peuvent les subir plus longtemps. Elle ne descendent pas à chaque station alimentaire, tant s'en faut ; c'est plutôt pour elles que le panier de provisions est resté un compagnon de voyage ; elles se font dresser une petite table devant leur banquette, mangent de compagnie deux ou trois ensemble, lentement, et font remplir de temps à autre leur bidon de lait ou leur carafon de vin. Elles se prémunissent tant soit peu contre l'ennui en ayant soin de ne pas voyager seules sur ce long
trajet ; elles ont toujours quelque compagne sinon un cpm~ pagnon ; en outre, tous les égards et toutes les commodités sont pour elles, ce qui offre une compensation appréciable
Il y a toutes les sortes de monde possible sur ce chemin du Pacifique, qui est la seule route d'un littoral à l'autre du continent américain ; mais, hommes et femmes, quel que soit l'habit qu'ils portent, quel que soit leur luxe ou leur richpsse ont presque universellement un aspect vulgaire et des façons qui sentent la boutique. Parmi les femmes, quelques-unes affectent de la hauteur et de lu transcendance, surtout lorsqu'elles sont chargées de bijoux et qu'elles ont pris l'un des deux compartiments réservés qui sont à chaque extrémité du Pullman car ; les maris ou les fils de ces dames cependant, restent assez unis et n'ont pas l'air convaincus d'une supério" rite quelconque ; c'est toujours cela.
On ne s'amu.se pas beaucoup avec des voyageurs de ce calibre, et leur conversation, quand il leur arrive de se desserrer la bouche, manque de piquant. L'artiste et 1^ poète se trouvent au milieu d'eus dans une solitude plus profonde que celle du cachot, et cette solitude s'accroît encore de l'irritation qu'on éprouve à voir autour de soi tant d'êtres avec qui l'on ne peut entamer le moindre sujet sympathique ou instructif. J'avais entendu dire en partant de Montréal et ensuite de Détroit :
" Quel délicieux voyage vous allez faire ! il y a toujours nombre de Français qui vont de New- York à San Francisco ; vous aurez des distractions à l'infini ; le trajet est long et
pénible peut-être en chemin de fer, mais vous y trouverez tout le comfort possible ; les dames vous feront oublier la fatigue de la route, et puis vous ferez aisément des connaissances ; vous ferez même des amis qui seront peut-être les meilleurs et les plus vrais de tous ceux que vous aurez eus.." Kélas ! les amis ne se font plus lorsqu'on a perdu foi dans toutes les affections et que les nouvelles offrent tant de périls qu'on les redoute plutôt qu'on ne les recherche ; on ne se sent pas d'attrait à lier connaissance avec des gens qui n'ont ni votre éducation, ni vos habitudes, pour qui tout ce que vous aimez est étranger ou puéril, dont l'objet unique de la vie est la recherche de la fortune et qui consacrent à ce soin vulgaire toute l'activité de leur esprit ; on se tient loin d'eus avec un pudique dédain plutôt qu'on ne s'en approche, tant la pensée intime a quelque chose de sacré qu'on n'aime pas à ternir par de futiles liaisons.
Je n'ai pas vu un seul Français pendant les six jours que j'ai passés en chemin de fer, depuis Chicago jusqu'à la Californie. Peut-être était-ce un voyage exceptionnel ; à cela je reconnaîtrais un des traits de la fatalité qui me poursuit jusque dans les moindres circonstances.
Je n'ai pas trouvé, non, ni parmi les hommes ni parmi les femmes qui m'ont accompagné pendant toute une semaine, une seule personne dont la conversation m'offrît un intérêt de cinq minutes. J'ai en vain cherché parmi ces dernières une figure assez attrayante pour faire oublier quelques instants la disposition malheureuse de mon esprit,mai3 il y avait sur ma pensée je ne sais quel voile qui me dérobait la vu; de tout ce qui aurait pu la distraire ou la charmer.
Une fois seulement, — c'est après avoir quitté Omaha — jecrus trouver une femme qui me ferait passer quelques heures sur les longues journées du voyage. Elle occupait la même section que moi dans h Pullman car ; elle avait un air plus distingué que les autres et, comme elle était seule en apparence, je m'approchai d'elle. Son accueil fut encourageant ;. alors je crus devoir me faire connaître : ce fut là mon raallieur. Je lui déclinai mes noms et qualités, je lui fis voir, pour dissiper toute crainte d'imposture, quelques lettres de recommandation et les entrefilets des journaux au sujet de mon départ du Canada. Juste ciel ! persécution obstinée du sort ! cette femme était un bas-bleu. Le bas-bleu, lecteur, c'est le hanneton, c'est le vésicatoire, c'est la moucheà-miel de l'homme de lettres. Dès qu'elle vit que j'étais un écrivain, je fus perdu. La bas-bleu de l'Est, c'est déjà exaspérant, mais que dire du bas-bleu de l'Ouest! Le vernis de lecture et de savantisme jeté sur cette couche raboteuse ï Que faire ? j'étais pincé : la résignation dans un cas pareil est sublime. Le bas-bleu est la seule femme qui ne se sauvepas de l'homme ; je jetai un regard désespéré de côté et d'autre ; je crus voir une assez jolie figure, mais celle-là évidemment se serait moquée de moi ; cependant j'aime mieux la femme qui me rit au nez que celle qui me fait suer à grosses gouttes dans l'impuissance de m'en défaire. Mais il était trop tard, et puisque le ciel était contre moi, je baissai la tête et reçus en frémissant ce nouvel outrage delà destinée.
Tout le long de la route je fus condamné à un système de politesses irritantes qui heureusement, une fois remplies me donnaient une excuse pour m'échapper- Le bas-bleu est un être qui ne mange pas, qui ne dort pas, qui méprise toutes les nécessités de notre pauvre nature, et dont les caprices sont formidables par le nombre et la variété. Le mien ne tenait à la terre que par des filaments barbouillés d'encre . cette femme avait apporté avec elle toute une papeterie et elle écrivait vingt lettres par jour sans compter les impressions de voyage ; et que de notes, grand Dieu ! Elle ne dormait pas, elle était extrêmement énervée, et de la voir, et d'en avoir soin ajoutait à mon propre énervement qui, cependant, aurait pu me suffire.
Elle disait qu'une seule chose la soutenait, le café, et à chaque station où le train arrête pour les repas, il me fallait aller lui en chercher une tasse et perdre sept à huit minutes à l'attendre. Parfois je m'esquivais, mais comme j'avais bien plus besoin de mouvement que de nourriture et que je ne pouvais marcher que sur la plate-forme de la gare, elle n& tardait pas à m'apercevoir et je voyais aussitôt apparaîtrepar la croisée du car la tasse inévitable. Elle était maigre et sèche et disait que le lait fait engraisser, mais elle se glr^ dait bien d'en prendre ; au reste, créature d'une intelligence réelle et qui aurait pu plaire sous certains rapports commefemme, si elle avait voulu consentir à être moins homme.
128 VOYAGBr.
Nous quittons Omaha entre onze heures et demi et midi. Il reste encore six cent trente lieues à faire pour atteindre San-Francisco ; désormais, il n'y a plus qu'une seule ligne de chemin de for, c'est la Uidon Pacific. Le convoi est plein, tous les lits sont pris et le nombre des cars s'élève bien à dix ou douze ; c'est ainsi, parait-il, tous les jours.
La ligne du Pacifique est quotidienne, comme le lecteur le sait déjà ; mais ce qu'il ignore peut-être, c'est l'aménagement à l'intérieur des cars. Il n'y a pas, comme je l'ai dit plus haut, de restaurant dans le train ; il n'y a pas non plus de char-salon, et quelquefois seulement il y a un char-fumoir sur une partie de la route. Le train du Pacifique est absolument semblable aux trains de l'est, à l'ex- «eption qu'il renferme moins de confort, moins de luxe, et qu'il se salit bien davantage. A part le train régulier de la malle, il y a aussi des convois d'émigrants constamment sur la route et des trains de fret qui couvrent parfois jusqu'à un quart de mille de longueur.
Le billet que vous avez acheté en partant de Chicago est bon pour toute votre vie durant, et s'il vous plaît de vous arrêter en chemin, vous trouverez aux principales stations, même du désert, un hôtel assez confortable où, moyennant trois dollars par jour, vous aurez des repas fort honnêtes, du maïs à profusion, sous toutes les formes possibles, du thé à la glace et surtout du café toujours excellent.
Quelques heures après avoir quitté Omaha, on entre de plain-pied dans cette formidable région de l'Ouest où se commettent tant d'attentats, et où, il y a quelques années à peine, la vie était si sauvage, si aventureuse, qu'aucun homme ne pouvait s'y risquer sans son pistolet ou son couteau. Aujourd'hui même, à mesure qu'on s'éloigne de la grande route du chemin de fer, les dangers se multiplient et les hommes sont de plus en plus farouches.
La loi ne saurait avoir grande force là où il n'y a pas de société organisée, et le lynch est le moyen suprême. J'ai entendu dire par un tout jeune homme qui avait accepté un bureau de télégraphe dans un village du Colorado, que lorsqu'il partait de chez lui le matin, il ne savait pas s'il y reviendrait vivant le soir, et qu'il ne se passait guère de semaine sans qu'il vît pendus à quelques arbres, devant sa porte, deux ou trois mauvais diables qui en auraient fait autant à leurs ennemis, s'ils avaient eu le dessus sur eux.
On peut voir partir de chaque station importante des diligences traînées par quatre mulets, recouvertes d'une toiture en toile maintenue par des arceaux, et remplies de hardis pionniers qui s'en vont à des distances de trente, quarante, cinquante lieues, jusqu'aux endroits où il n'y a plus d'établissements. Ils vont chercher, quoi ? la fortune sous toutes ses formes ; ils n'ont peur de rien et sont prêts à disputer chaque pas fait de l'avant. Il faut voir ces
rades types, débraillés, osseux et sveltes, au pas indolent et hardi à la fois, figures anguleuses et franckes, regard dont aucune inquiétude, aucun regret n'atténue l'assurance dans la force personnelle et la foi dans l'aventure, pour se faire une idée de ces pionniers qui marchent bien en avant des civilisations et qui frayent des routes là où le compas K'a pas encore mesuré l'éteud'ae.
Vingt-six heures après avoir quitté Omaha, Von arrive à Cheyeunc, petite ville bâtie dans le sable qui contient 3,000 habitants, et où il n'y avait qu'une maison, une seule en 18G7.
Déjà l'on s'y trouve à une hauteur de six mille pieds audessus du niveau de la mer, sur un sol volcanique rempli de débris fossiles.
Dans cette petite ville, qui date de cinq à six annnées à peine, il y a déjà un journal quotidien, une revue mensuelle, de beaux édifices, des fabriques considérables et des -ateliers où l'on prépare l'agathe, cette jolie pierre qui, montée sur Tor cilifornien, constitue le bijou préféré des Américans. C'est à Cheyenne que se font aussi la plupart des chaussures pour les selliers de l'Ouest et ces selles bizarres, tout exprès pour des hommes qui passent des journées entières à cheval et qui ont souvent des trente à quarante milles à faire d'un établissement à un autre. Le cheval des plaines ! Il ne faut pas, lecteur, rêver à la cavale de l'Arabe. Celuici est un petit animal, d'assez maigre apparence, au galop mesuré, fait plutôt pour la fatigue que pour la course, qui
ne coûte guère plus de soixante à quatre-vingts dollars et qui doit se contenter de peu par nécessité ou par nature.
Il n'y a pas longtemps que Cheyenne s'est débarassé de ses cabanons de jeu et de danse, remplis du matin au soir du vacarme de l'orgie ; le meurtre au couteau et au pistolet y était d'une occurrence journalière. Un beau jour, quelques citoyens déterminés formèrent un comité de vigilance, s'emparèrent des plus hardis desperadoes, de cesronghs terribles qui sont encore en bien des endroits reculés la terreur de l'Ouest, et les pendirent sans façon sur une colline en les laissant exposés pendant dos semaines entières. Depuis lors, la ville est tranquille, et l'on peut y vivre à la condition de n'y pas mourir d'ennui ou d'être propre à toutes les existences.
Nous avons fait ici cinq cent seize milles à partir d'Omaha et il en reste autant à faire pour atteindre Ogden, près du grand Lac Salé ; c'est donc encore une journée de marche. Nous sommes dans le territoire du Colorado ; nous traverserons celui de Wyoming et nous atteindrons l'Utah où se trouvent les Mormons, peuple si intéressant en ménage que les voyageurs ont presque toujours envie de rester au milieu d'eux et de se convaincre par l'exemple combien il faut de femmes pour égaler un homme. Nous avona traversé, depuis le départ de Montréal, toute la province d'Ontario, les états du MIchigan, de l'Illinois, de l'Iowa et du Nebraska et nous avons entamé le Colorado, cette perle de l'ouest central, comme l'appellent les settlers. Six cents lieues déjà
en moins de cinq jours, cela commence à compter ; on le sent ù ses articulations et à ses reins. Quant à la tête, il n'y en a plus ou à peu près ; elle fait l'efifet sur les épaules d'une terrine dans laquelle on ferait sauter des cailloux. Arriver tout bossud, tout craqué, tout moulu chez les mormones, ne serait peut-être pas du goût de ces dames ; aussi les voyageurs, fiers de leur personne, passent-ils outre et ne prennent pas l'embranchement de trente-cinq milles de longueur qui conduit d'Ogden à la ville du Lac Salé.
Pour moi, j'avais encore bien plus de raisons de ménager ma bourse que mon extérieur, que je méprise du reste à cause du peu que j'en ai toujours tiré. On ne peut en effet faire ce court trajet entre Ogden et la ville des mormons, quand même on n'y resterait qu'une journée, sans qu'il en coûte au moins vingt dollars. Le voyage seul revient à six dollars, l'hôtel à cinq, et il en reste neuf qui fondent sans doute sous le regard de tant de femmes ou qui s'en vont en souvenirs d'une aussi intéressante visite.
Mais suivons notre route. On laisse Cheyenne après y avoir passé une demi-heure à se restaurer et à se désaltérer tant bien que mal- C'est d'ici que part le chemin de fer à voie étroite — deux pieds et demi seulement de largeur et cent six milles de longueur — qui conduit à Denver, dans le Colorado, à travers le pays le plus accidenté, le plus curieusement pittoresque qu'il y ait au monde. Maintenant, nous allons voir apparaître les Indiens et les Chinois. Les indiens t pouah ! ce sont des Cheyennes, des Arapahoes, dos Shoe-
shones, et même des Pawnies. Ils sont tous infectes, à demi, nus, repoussants; ils viennent mendier, enveloppés dans uoe couverture sordide qui traine d'un côté et ne couvre qu'une épaule ; les fe^imes surtout sont horribles à voir. Et dire qu'on a fait tant de poésie et tant de romans sur les ancêtres de pareilles créatures !
J'ai vu une indienne dont toute la figure et le front, à l'exception du nez et de la bouche, étaient couverts de goudron. Bien des voyageurs surpris la regardaient, sans arriver à comprendre ce que pouvait signifier une pareille fantaisie ; je m'approchai d'elle et lui demandai en anglais de m'expliquer le goudron ; elle ne comprenait ni mon langage ni mes gestes; j'avais beau me porter la main d'une oreille à l'autre et des cheveux au menton, c'était comme si j'avais parlé au grand Turc. Enfin deux ou trois autres Indiennes, qui se trouvaient avec elle, après une consultation fort vive, m'apprirent que ce goudron était un signe de deuil, que la goudronnée en question avait perdu son mari depuis trois ans, et, que, dans sa tribu, toute femme qui devenait veuve était tenue de se barbouiller ainsi pendant trois années exactement. Elle en avait encore pour deux ou trois jours, de sorte que j'étais arrivé juste à point pour jouir de ce spectacle ; c'est la seule chance que j'aie eue dans tout mon voyage ; aussi je lui consacre un paragraphe.
Quant aux Chinois, ce sont des êtres intéressants en vé. rite. Ils fourmillent sur la route du chemin de fer ; le fait est qu'ils en ont été dès l'origine les principaux ouvriers : ces hommes-là travaillent pour presque rien et se nourrissent d'un peu moins. Ce sont en général de petits hommes jaunes, anguleux, dont la longue queue tressée derrière la
tête est relevée, aux Etats-Unis, de façon à former une toque sur la nuque. Ils sont dchelonnds sur toute la ligne, la réparant au fur et à mesure des besoins, et s'emploient à tous les travaux généralement quelconques que nécessitent les circonstances. Leur industrie, leur probité et leur infatigabilité sont sans égales. Jamais un Chinois ne prend ua verre de quoi que ce soit, si ce n'est d'eau ou de thé, et il ne mange guère que du riz ; cependant il peut travailler quatorze heures par jour ; le fait est qu'il n'y a pas de limite à la quantité d'ouvrage qu'un pareil homme peut faire sans prendre de repos. Son objet fixe est de faire le plus d'ouvrage possible en peu de temps, d'arrondir le sac d'écus avec lequel il retournera en Chine où il vivra comparativement pour rien. En effet, dans son pays, un repas ne lui coûtera guère que deux ou trois sous, tandis que son travail est rétribué en proportion; mais aux Etats-Unis, il gagne vingt fois plus et dépense à peu près autant qu'en Chine, de sorte quïl a bientôt constitué une forte épargne. Il n'apprend de l'anglais que ce qu'il lui en faut pour faire rigoureusement son affaire ; c'est là son idée fixe et tout le reste ne l'occupe pas. Son langage est extrêmement animé et bruyant; trois Chinois engagés en conversation peuvent vous casser les oreilles, mais heureusement ça ne dure pas, et la pipe, qui remplit tous leurs loisirs, les rend bientôt aussi taciturnes que des chefs indiens en conseil.
Peu après avoir quitté Cheyenne on commence à voir les premiers antilopes et les chiens de prairie. Quelle gracieuse et charmante créature que l'antilope I Le bruit du train ne
VOTAGBS. 135
l'effarouche plus ; il vient jusqu'à deux ou trois arpents de la ligne, écoute avec sa tête fine et douce, suit longtemps du regard, et, parfois, comme s'il voulait imiter le roulement du train, il part de ce galop cadencé et presque rêveur quj fait tendrement frissonner la plaine. Tantôt les antilopes sont par groupes, tantôt ils sont isolés ; le plus souvent ils sont par couples, mâle et femelle, père et mère, l'un près de l'autre dans la vaste solitude. Si le mâle s'est éloigné tant soit peu, il se dépêche, lorsque le train arrive, de rejoindre sa compagne. On lit l'angoisse et la hâte dans sa course précipitée ; elle, souriante, émue — ^j'oserai employer ces mots — vient doucement au devant de lui ; on les voit alors tous deux ou s'arrêter ou contempler en silence, ou pretidre d'un trot léger le chemin sans trace du désert. On comprend, en voyant ces douces et gentilles créatures, quel crime c'est que de leur faire la chasse ; aussi les voyageurs les regardent-ils, presque toujours, d'un œil ému et comme plein de reconnaissance pour l'heureuse, quoique fugitive impression qu'ils en éprouvent.
Le chien de prairie, lui, est un petit être fantastique ; c'est un original et un railleur, guère plus gros que l'écureuil ; d'un jaune plus saillant, il ressort à peine sur la mer de sable, de même couleur que lui, qui l'entoure. Il se tient debout, appuyé sur ses pattes de derrière, au-dessus dn petit tertre où il a creusé son trou, et regarde, impassible et narquois, le long défilé du train qui ne lui cause plus la plus légère inquiétude. Les chiens de prairie sont extrêmement nombreux dans certaines parties du désert ; mais l'œil non exercé met du temps à les découvrir, tant ils se confondent, dans leur immobilité, avec les plus petits accidents de terrain, avec les moindres reliefs de l'étendue
rousse et sèche où ils ont établi leur asile. Après deux ou trois cents milles on ne les aperçoit plus, et l'antilope luimême commence à disparaître, laissant au vaste désert de reprendre sa monotonie farouche et détestée.
Quand on a fait quelques heures de marche depuis le départ de Cheyenne, on arrive au plateau des Collines Noires où se trouve le point culminant de la ligne les Montagnes-Rocheuses, à Sherman, ainsi appelé du nom du général américain le plus grand de taille et peut-être aussi de talent. Nous sommes maintenant à huit raille deux cent trente pieds au dessus du niveau de la mer ; le train s'arrête et le voyageur peut lire, sur une large planche fixée dans le sol, une invitation à télégraphier à ses amis de l'endroit du monde le plus élevé où passe une ligne de chemin de fer.
Sherman est du reste un tout petit endroit où il n'y a guère que des débits de whiskey, et, chose étrange, un magasin de modes. Pourquoi ces modes ? on se le demande. C'est à plonger dans des abîmes de méditation. Un magasin de modes sur le sommet des Montagnes-Eocheuses, c'est le nec plus ultra de la fantaisie humaine, et la civilisation moderne, portée à ce degré de raffinement, n'a plus rien à envier à l'antique Rome.
En outre de cela, Sherman, probablement à cause de son altitude, avait l'avantage d'être, lors de la construction de la voie, peut-être le poste où se faisait la plus grande consommation d'eau-de-vie. Cette habitude est rest<5e, si
Von en peut juger par le grand nombre d't^cluts de bouteilles qui jonchent le sol tout autour de la station ; mais le voyageur ne se sent pas alléché, et il est bien rare qu'il songe à autre chose qu'à regarder dans tous les sens comme s'il croyait voir l'univers à ses pieds.
L'air, à cette hauteur, est assez raréfié pour que boa nombre de personnes éprouvent une respiration difficile; il y en a qui saignent du nez, quelquefois même des oreilles ; d'autres se sentent comme une angoisse étrange et subite, un énervement qu'ils ne peuvent maîtriser ; mais toutes ces sensations diverses s'effacent assez rapidement, et le voyageur n'éprouve plus bientôt que le contentement intime d'échapper, ne fût-ce qu'une heure, à la désolation qui a fatigué son regard pendant deux jours entiers.
Ou ne croirait jamais être sur la crête des Montagnes- Rocheuses, tant l'ascension a été graduelle, et tant les divers sommets s'espacent au loin de façon à ce qu'on s'imagine voir plutôt des pics isolés que les fragments hardis d'une chaîne de montagnes. Le désert cède ici quelques instants la place à la nature dans sa puissance et sa fécondité ; l'eau reparaît sous la forme de ruisseaux où la truite abonde ; les collines et les plateaux s'étalent sous le regard, et la végétation se montre ça et là, par quelques taches dorées que l'œil contemple avec une sorte d'étonnement, comme s'il en avait perdu le souvenir.
C'est à ce point culminant des Rocheuses, où l'on peut ^'attendre à toutes les excentricités de température, que commencent à paraître les Snoiv-Sheds et les clôtures qui pré-
servent des ouragans de neige. Ces Snoio-Sheds sont de longs abris en bois, semblables à des tunnels, bâtis avec une solidité formidable afin de pouvoir résister aux avalanclies qui descendent des montagnes aussi bien qu'ans coupa de vent qui, durant l'hiver, balaient la neige et l'amoncellent en bancs énormes le long de la route. Ces abris ont parfois plusieurs milles de longueur; dans les Sierras-Nevada, où ils sont surtout nécessaires, ils se suivent presque sans solution de continuité sur une distance de quarante à cinquante milles; mais dans les Montagnes-Rocheuses, ils sont si peu nombreux et si courts qu'on les remarque à peine.
Quant aux clôtures, elles ont surtout pour objet d'arrêter la neige que le vent chasse devant lui sur les plaines. Elles forment une double rangée de palissades, bâties de chaque côté de la voie, qui ont cinq à six pieds de hauteur'. Elles suivent un tracé parallèle à la ligne à une distance d'environ trente pieds, avec un intervalle d'égale étendue entre la première et la seconde rangée. D'autrefois ces clôtures sont des murs d'une hauteur de quatre à cinq pieds, et qui s'étendent sur une longueur de vingt-cinq à trente milles ; on voit ce qu'il a dû en coûter pour les construire: mais, grâce à elles, le voyageur n'est plus retardé aujourd'hui des journées entières pendant l'hiver, comme cela arrivait dans les premiers temps où le Central Pacific était en opération.
A Sherman, le thermomètre descend jusqu'à trente degrés au-dessous de zéro l'hiver et ne s'élève guère, l'été, audessus de quatre-vingt-quatre. Dans les environs, à travers les coteaux, les ravins et sur les flancs des monts, il y a de la chasse à faire au chevreuil, à l'élan, à l'ours gris, mais il est peu de voyageurs qui s'y laissent tenter et l'oa
TOTAGES. 139'
quitte Sherman pour descendre le versant opposé de» Rocheuses du même train qu'on a gravi l'autre, en suivant des pentes et des courbes sans nombre sur une longueur devinsrt à trente lieues.
C'est l'ancienne route des duiigrants, comme l'attestent les ossements blaucliis des buffles, des chevaux et des antilopes. Puis on traverse le pays des Eaux-Amères, (Bitter- Creek Country) où il n'y a pas un arbre, pas même une touffe d'herbe, nulle trace de vie animale ou végétale, des rochers étranges qui se dressent inopinément et isolément au milieu d'une vaste plaine de sable, ou bien qui, vus deloin, ont l'apparence de formidables sentinelles placées à la limite des mondes. On les nomme .'es Monuments des Dieux, et les légendes indiennes en attribuent l'origine auxgéants qui peuplaient ces régions avant l'apparition de l'homme.
En général, les passagers du chemin de fer du Pacifique sont des gens qui ne s'arrêtent pas en route ; le touriste, proprement dit, est presque un mythe parmi eux, et, du reste,, il faut avouer que ce n'est guère invitant, pour le plaisir de se donner de la nature saisissante, que d'arrêter dans des endroits aussi inhospitaliers, aussi déserts, qui n'offrent pas la moindre distraction ni le moindre attrait, et où l'on n'aurait d'autre oompagnie que quelques rares et rudes passants qu'amènent et ramènent les diligences. Malgré les séductions et les promesses des Guides, qu'on vend dans
le chemin de fer,personne]ne se sent de force à tenter l'aventure ; le voyageur n'a qu'un désir, mais un désir brûlant, impatient, sourd à toutes les sollicitations contraires, de sortir au plus vite de sa prison roulante, de l'ennui qui l'y dévore, de la fatigue qui l'y accable, et^de la poussière, de la suie, de la fumée qui cuisent ses yeux, dessèchent sa bouche, irritent ses narines, et finissent par enflammer le cerveau après avoir brûlé la figure.
Nous voici arrivés à Ogden après cinquante-quatre heures de marche depuis le départ d'Omaha; il nous reste encore trois cents lieues à faire pour atteindre San-Francisco, et nous sommes à 4300 pieds au dessus du niveau de la mer. — Nous avons donc dégringolé d'à peu près quatre mille pieds depuis le sommet des montagnes Rocheuses ; heureusement que cette chute a pris deux jours, ce qui la rend aussi insensible que celle d'un gouvernement local de Québec.
A Ogden, nous restons une heure et quart pour transférer le bagage dans la nouvelle ligne qui s'appelle Central Pacific et qui doit nous conduire jusqu'au terme du voyage. Ceux qui ont besoin de se restaurer trouvent un excellent hôtel à la gare et plusieurs autres dans les environs ; ce que j'appelle ici environs, c'est ce qui se trouve immédiatement
à portée du voyageur. Ogden n'est pas une ville încom, mensurable ; on en ferait le tour en quinze minutes ; mais elle est mignonne, parsemée de bosquets, sillonnée par de petits ruisseaux qu'a amenés l'irrigation, et qui exhalent une fraîcheur d'autant plus suave et délicieuse qu'on y est moins préparé et que la tête est encore remplie de la brûlante atmosphère du désert,
La population d'Ogden est de trois mille cinq cents âmes en chiffres exacts : il faut être précis lorsqu'il s'agit d'une ville peuplée aux deux tiers par des femmes; en effet, Ogden est une petite ville mormone dont les écoles et les églises sont sous la direction des Saints du derniers jour. Les Saints du dernier joui' ! quelle appellation ! je crains bien que les mormons ne s'en lassent dans l'attente. La sanctification par la polygamie est un de ces paradoxes délicieux qui font venir l'eau à la bouche des gentils, et s'ils ne se convertissent pas davantage au mormonisme, c'est que l'excès du bonheur effraie encore plus les constitutions délicates que celui des mortifications.
Nous sommes ici en plein dans le territoire de l'Utah qui a vingt-deux mille lieues carrées et qui abonde en mines d'or, d'argent et de fer; je ne veux pas appuyer sur ce dernier détail toujours navrant pour des voyageurs comme moi. L'Utah fut d'abord établi en 18i7 par les mormons cherchant un refuge contre la persécution dont ils étaient l'objet, et en 1849 eut lieu la première élection du gouverneur qui n'était autre que Brigham Young. L'Utah
■s'appelait alors territoire de Deseret, à coup sûr bien nommé ; il était absolument inconnu aux blancs ; aujourd'hui sa population est de cent trente mille âmes.
Ogden a été fondée, il y a vingt-et-un ans, par un dos ■disciples de Brigham Young, et d'après le nom d'un aventurier qui, après avoir pénétré dans cette région avant l'arrivée des mormons, était parvenu à s'y maintenir au milieu de tribus hostiles d'Indiens. Cette ville est adossée à une muraille naturelle d'environ deux mille pieds de haut, dont le sommet est presque toujours couvert de neige. Il serait peut-être curieux de citer encore une fois ici, au sujet du raormonisme, les impressions du voyageur à qui j'ai déjà emprunté de nombreux détails sur le chemin de fer du Pacifique, Qu'on se rappelle que M. Rodolphe Lindau faisait le voyagcen 1869, et qu'il était imbu des erreurs qui avaient alors cours à peu près généralement :
" Le morraonisme, dit-il, est intolérant, despotique, jaloux ; c'est au milieu de la république américaine nne monstruosité politique et religieuse tout à la fois. Nul ■doute que l'isolement ne soit pour cette secte une condition essentielle d'existence, nul doute que l'établissement du chemin de fer du Pacifique, qui met en rapport direct le territoire d'Utah avec les grands états de l'est et de l'ouest et qui tend à replacer les habitans sous le droit commun, ne lui ait porté un coup dont elle ne se relèvera pas. Brigham le pressent bien ; déjà même on lui prête le dessein d'abandonner le pays que l'invasion des gentils me-
nace d'inftster, et do chercher un dernier reftjge dans de nouvelles et inaccessibles solitudes; mais le père des saints ■est vieux, il a soixante-dix ans, et l'énergie dont il a fait preuve pendant de longues années commence à lui faire défaut. Des dissensions religieuses ont éclaté au sein même delà cité où naguère il régnait en maître absolu: deux hommes <^minens de leur pays, David et Alexandre Smith, fils de Joseph Smith, le fondateur du mormonisme, ont commencé ù l'attaquer publiquement, lui et son système. Les défections ne sont plus isolées, elles deviennent de plus éxi plus fréquentes ; on prévoit le jour prochain où les membres de la congrégation chrétienne du Salt-Lnke-City formeront une minorité imposante que les saints ne pourront plus mépriser et avec laquelle il faudra compter.- Ces schismatiques seront d'autant plus à craindre qu'ils se ^sentent appuyés par la majorité des citoyens des Etats- Unis. Les mormons ne comptent en effet qu'une faible proportion d'Américains dans leurs rangs. C'est surtout en Angleterre, dans le pays de Galles, en Norvège, en Suède, en Danemark, qu'ils recrutent les plus nombreux et les plus fervents prosélytes. L'antagonisme qui .sépare les disciples de Brigham Young et les gentils de l'Amérique a ses racines dans les antipathies de races aussi bien que dans les haines religieuses ; ces différences doivent tôt ou tard disparaître devant la force d'assimilation et de nivellement, résultat naturel des institutions démocratiques, et la principale, sinon l'unique cause de la grandeur politique des Etats-Unis.
" En Amérique, le mormonisme n'a jamais été pris en sérieuse considération. Les hommes d'état qui se sont occupés de cette question, lorsqu'elle s'imposait à l'atteutioa
144 VOTAOES.
publique, l'ont toujours traitée avec ce dédain superbe que leur inspirait le sentiment de la force de la république. Ce petit mouvement religieux, grandement exagéré en Europe, ne les a jamais inquiétés ; ils le regardaient avec chagrin et pitié plutôt qu'avec colère, sachant que dans une société fondée sur la morale chrétienne, dans un état qui s'administre au nom de la liberté, un système religieux et politique invoquant les principes de la polygamie et du despotisme ne pouvait pas devenir dangereux. Ces hommes d'état, si prévoyans, si calmes, ne se sont point trompés j" le mormonisme s'achemine rapidement vers la décomposition, il déploie en ce moment même une activité plus qu'ordinaire, et ses missionnaii-es se multiplient. Il ne faut pas voir dans ce redoublement d'efforts un signe de puissance, et cotte secte née d'hier n'en est pas moins fatalement vouée à une ruine proche et certaine. Peut-être quelques milliers do fanatiques donneront-ils au monde le spectacle d'une résistance qu'ils soutiendront jusqu'à la mort ; mais il est impossible de concevoir des doutes sur l'issue de ce combat, prévu et nullement redouté par les Américains.
" La ville du Lac Salé, qui doit sa fondation à Brighara, n'a rien de bien remarquable, et ne répond que d'une ma» nière très imparfaite à l'idée que l'on s'en fait généralement. Les rues sont larges, bien alignées ; mais elles ne sont ni pavées, ni éclairées au gaz, et l'entretien en est encore plus mauvais que celui de la plupart des villes américaines. Aussi la salubrité publique laisse t-elle beaucoup à désirer, et les enfans y meurent-ils en grand nombre. Il n'est pas difficile d'être présenté au père des saints, Brigham Young. L'étranger fait alors connaissance avec
un homme qui paraît ennuyé de la singulière renommée qu'on lui a faite, et qui, après avoir débité d'un air indifférent quelques phrases banales, adresse poliment deux ou trois questions sans autrement se soucier de la réponse qu'il reçoit, s'empresse enfin de reconduire son hôte jusqu'à la porte dès qu'il manifeste la moindre envie de le quitter. Cela s'explique, et l'on ne peut lui en vouloir. L'homme célèbre a dû grandement souffrir dans son amour, propre de l'avide et indiscrète curiosité des touristes; mais, d'un autre côté, quel triste et affligeant spectacle présente dans sa personne cet ancien spéculateur enrichi, ce trafiquant en religion, que des milliers d'hommes crédules vénèrent comme l'afôtre vivant do l'humanité ! Les femmes mormonnes que j'ai eu l'occasion de voir ne m'ont paru se distinguer des Américaines que par leur laideur et par le manque d'élégance dans leur toilette. D'après les voyageurs que j'ai consultés, la beauté féminine serait ce qu'il y a de plus rare parmi ces sectaires."
Je reprends.
Ceux qui veulent aller d'Ogden à la ville du Lac Salé n'ont qu'à prendre un embranchement de chemin de fer de trente-cinq milles qui les y conduit en deux heures et qui les ramène le lendemain ; là ils verront un petit Eden de fleurs et de parterres, et peut-être aussi Brigham Younodont il me faut dire un mot à mon tour.
Brigham Young, le plus heureux des hommes, a déjà soixante-treize ans passés et presqu'autant de femmes. C'est à faire venir l'eau à la bouche. Pour être de bon compte,
il faudrait lui donner au moins trois cents cnfuats, co qui pourtant n'est rien à comparer avec la postéritt^ d'Abraham qui fait concurrencG aux sables de la mer. Mais un patriarche moderne, venu dans iiii monde trop vieux, comme dit Musset, no saurait avoir autant de prétention. Pour montrer jus(}u'à (juel point tout est contraste dans la vie, le chef des derniers saints fut d'abord un méthodiste ; mais à peiiie avait-il la le livre des mormons qu'il eaibrassait avec ardeur la religion uoavelie et était déjà, en 1835, sacré l'an df>s douze apôtres. Ou voit qu'il était prédestiné. Il partit alors pour rAuicleterro où. il fit quehjues milliers de prosélytes, et publia le Jit7/c;a'(tZ jS^^a/*, le premier des joun!;iux mormons, (jui paraît encore aujourd'hui. A son retour, il trouva ses coreligionnaires établis à Nauvoo, dans l'Illinois ; la persécution ne leur y laissait pas un jour de repos, ils étaient ù toute heure menacés d'extermination et mèiuo plusieurs d'entre eux avaient déjà été assassinés.
Brigham couiprit alors qu'il fallait à tout pris quitter Nauvoo et chercher un asile où lui et les siens seraient désormais à l'abri do tous les dangers. Ils se dirigèrent d'abord vers le Missouri et passèrent deux ans à Cou;ieil Bluff-!, puis atteignirent en 184:7 le Lac Salé où Brigham Young, devenu président do sa secte, organisa immédiatement une communauté. Comaie a territoire appartenait alors au Mexique et qu'il n'y avait aucune sorte de gouvernemen.t établi, les Mormons y constituèrent ua état provisoire sous le nom de Déseret, et Brigham eu fut élu gouverneur, position qu'il occupa jusqu'en 1850, époque à laquelle ce territoire ayant été cédé aux Etats-Unis, changea son nom pour celui d'Utah, tout on demeurant sous la loi du gouverneur Young.
VOYAGES. l-i7
Telle est en deux mots l'esquisse biograpMque d'un des hommes certainement les plus extraordinaires de notre temps. Ce qu'on a dit de sa puissance de volonté et de son inflexible détermination n'a rien d'exagéré ; un amour extrême de domination et l'absolutisme de ses principes l'ont parfois môme poussé jusqu'à des crimes horribles, crimes qui resteront impunis par raison d'état sans doute ; mais ce qu'on ne connaît pas assez de lui, ce sont ses bons côtés et les services véritables qu'il a rendus. Loin de vouloir fermer, comme on l'a prétendu, la ville du Lac Salé à toute atteinte de l'extérieur, Brigham Young a fait tout en son pouvoir pour développer les communications de tout genre, voies ferrées et télégraphiques, compagnies d'express et de diligence, etc. A son appel les Mormons ont travaillé en masse au chemin de fer du Pacifique, et ont construit en entier l'embranchement qui mène à leur ville ; ils en sont les propriétaires et Brigham Young l'administrateur.
Depuis quelques années toutes les dénominations religieuses ont réussi à s'implanter dans la ville du Lac Salé, mais les écoles libres n'ont pas eu le même succès. On y compte trois journaux quotidiens, dont un seul est gentil ou profane, sur une population d'environ dix-huit mille âmes.
Le Tabernacle, dont la renommée est aujourd'hui universelle, est un immense édifice de forme oblongue, ayant une longueur de deux cent cinquante pieds et une largeur de cent cinquante : quarante-six piliers soutiennent son immense voûte, la plus grande de tout le continent américain, si l'on en excepte le Grand Union Depôl, récemment construit à New- York. La hauteur do la voûte est de soixante-cinq pieds, et elle semble n'être qu'une seule et même pièce, comme un dos de tortue.
Le tabernacle peut contenir huit mille personnes assises , il ne sert pas seulement aux exercices religieux, mais à toutes les solennités et à toutes les réunions des Saints, qui n'ont rien de mieux à faire en attendant le dernier jour.
Peu après avoir quitté OgJen, on côtoie les bords du Lac Salé pendant deux ou trois heures. On y arrive par do nombreux détours au milieu de souriantes vallées dominées par des promonotoires qui s'élèvent jusqu'à une hauteur de dis à douze mille pieds au-dessus du niveau de l'océan, et qui sont couverts de neiges éternelles. Le grand Lac Salé est un phénomène de la nature. Il a quarante-deux lieues de long sur quinze de largeur et renferme plusieurs îles qui sont de véritables oasis. Ses eaux sont si salées qu'aucune espèce d'êtres ne peut y vivre et que les gibiers de mer n'en approchent pas ; ils se tiennent dans les joncs et les marais qui l'avoisinent.
Le lac n'ofifre pas de débouché et cependant il reçoit les eaux de plusieurs rivières ; c'est l'évaporation qui absorbe cet énorme volume d'eau qui finirait par inonder plusieurs territoires à la fois si aucune cause ne venait le diminuer.
Cependant, malgré l'activité incessante de l'évaporation, on a constaté depuis la colonisation de l'Utah, depuis que le sol aride a été changé en terrains productifs et florissants, que les eaux du lac se sont élevées tranquillement de douze pieds en moins de vingt ans. Voilà certainement un fait digne de toute l'attention des géologues. Le lac voudraitil reprendre son ancien empire qui s'étendait jadis jusqu'à une hauteur considérable des monts qui l'entourent ? A quelle époque des temps géologiques avait-il atteint cette
altitude ? c'est ce que rien n'indique ; peut-être les montagnes se sont-elles élevées elles-mêmes par l'action volcanique au-dessus de leur niveau primitif; quoi qu'il en soit, c'est un fait certain que les eaux du lac ont haussé de douze pieds depuis vingt ans, mais cela n'a rien changé à leurs propriétés qui sont éminemment salutaires aux baigneurs, surtout dans les maladies chroniques ; elles sont chaudes et si denses qu'on peut flotter à leur surface sans presque aucun effort; il y a de nombreux valétudinaires qui vont tous les an? y chercher la santé et la vigueur, et qui en reviennent robustes, assurés d'une longue vie; c'est une véritable fontaine de Jouvence ; seulement il ne faut pas en boire, à moins qu'on veuille se mariner tout vivant.
A neuf milles d'Ogden se trouve Promontory point, endroit à jamais célèbre pour l'inauguration solennelle qui s'y fit, le 10 mai 1869, de la grande voie ferrée du Pacifique. Comme c'est là un des événements les plus considérables de notre époque, et qu'il est fort intéressant d'en suivre le récit, je laisse encore la parole à Mr. Rodolphe Lindau qui en fut le témoin occulairc :
" Au mois de mars, les travailleurs du Central-Pacifique avaient posé dans un seul jour 10 kilomètres de rails. Aussi avaient-ils nomm.é l'endroit où le soir le travail s'était arrêté Challenge-Point, provoquant ainsi les ouvriers de la compagnie de l'Union à en faire autant. Ceux-ci n'avaient pas tardé à répondre au défi par un travail plus surprenant encore: une journée leur sufiit à poser 11 kilomètres 2^3 de rails. De leur côté, les Californiens, ne voulant admettre aucune supériorité lorsqu'il s'agissait de lutter de
vitesse dans la constructiou de la grande ligne, réunirent toutes les forces capables d'être employées sur un seul point, et en onze heures de travail posèrent et fixèrent, à la satisfaction de la commission officielle chargée de la surveillance des travaux, dis milles, c'est-à-dire près de 17 kilomètres de rails. Ce fait sans précédent fut accompli le 28 avril 1869, sous la direction de l'itispecteur-général Charles Croker. Un témcin oculaire, le correspondant de VAlla Cah'fornia, rapporte que les premiers 240 pieds de rails furent posés en 80 secondes, les seconds 240 en 75 secondes. On va guère plus vite à pied lorsqu'on se promène sans se presser.
" Voici d'autres faits authentiques ayant trait à ce travail extraordinaire : un train contenant 2 milles de rails, c'est-à-dire environ 210 tonneaux de fer, fut déchargé par une escouade de Chinois en 9 minutes et 37 secondes. Les premiers 6 milles de rails furent posés en 6 heures 42 minutes, et pendant ce temps, où chaque travailleur mettait en jeu toutes ses forces, pas un d'eux, sur 1500, ne demanda un instant de repos. Ce qui donne encore une plus saisissante idée de l'enthousiasme qui s'était communiqué à cette armée d'ouvriers, c'est le fait que tous les rails, formant ensemble une longueur de 17 kilomètres et pesant environ 1,000 tonneaux, — un beau chargement de navire, — furent posés par huit hommes seulement, choisis comme les plus expérimentés et les plus durs à la fatigue dans un corps de 10,900 travailcurs.
" Tout l'ouvrage se fit, ce jour-là, en courant. Un wagon chargé de fer se dirige en tête de la ligne, apportant les rails nécessaires à la continuation de la voie. Il est traîné par deux chevaux attelés en tandem et lancés au galap
Un wagon vide, qui vient d'opdrer sa livraison de rails, se porte à sa rencontre. Ceci a tout l'air d'un contre-temps, car deux wagons allant en sens contraire ne pourraient circuler sur une seule voie ferrée. Cependant le wagon chargé poursuit son chemin sans ralentir son allure ; le wagon vide a été arrêté, et des bras d'hommes l'ont soulevé et rangé à côté de la ligne. Le wagon chargé passe outre, les conducteurs échangeant un hurrah avec leurs compagnons de travail. A la dernière limite de la ligne, deux hommes mettent des blocs de bois en avant du wagon, qui s'arrête aussitôt. Quatre autres ouvriers, placés des deux côtés de la voie, tirent à l'aide de crochets une paire de rails du wagon, la posent et l'ajustent sur les traverses en bois installées ù l'avance par les coolies chinois, qui passent ù bon droit pour d'excellents terrassiers ; puis le wagon est posé en avant de la longueur du double rail qui vient d'être posé, et la même opération recommence. Les tracJcIai/ers (poseurs de rails) sont suivis par une brigade d'ouvriers qui assurent le rail avec toute l'exactitude nécessaire et qui le fixent au moyen de rivets et de boulons. Ce sont des mécaniciens qui sont chargés de ce travail, exigeant beaucoup d'expérience etun certain jugement. Une bande de Chinois s'avance derrière eux pour compléter l'ouvrage qu'ils ont commencé. Enfin vient l'arrière-garde, encore composée de Chinois, travaillant sous l'inspection de surveillants irlandais et allemands ; armés de pioches et de pelles, ils recouvrent les extrémités des traverses de terre fortement tassée, afin de leur donner plus de solidité.
"Pendant ce temps, les ingénieurs, inspecteurs et sous inspecteurs des travaux se montrent sur tous les pointe» On les voit à cheval courir sans cesse le loua; de la lisrne
corrigeant, louant, encourageant, s'assurant enfia que tout est vite et bien fait. Au bout de la ligne, dans une voiture découverte, se tiennent M. Charles Crocker, l'inspecteur en chef, et M. Stonebridge, son premier aide-de-camp ; ils sont là, attentifs et soucieux, la lorgnette à la main, surveillant l'action comme des généraux d'armée. A midi, l'on est à peu près certain de la victoire. Le gouverneur Stanford, président du chemin de fer central, perdra 500 dollars, qu'il a pariés avec M. Minckler, le chef des trachlayers, touchant la possibilité d'accomplir en un jour le travail proposé. Le hoarding-house trahi (train-hôtel), composé de maisons en bois montées sur des roues et où les ouvriers blancs mangent et dorment, vient d'arriver. Les Chinois forment bande à part ; mais leur dîner aussi (ils le prennent en plein air) est préparé d'avance, et tous, Caucasiens et Asiatiques, attaquent le repas avec la vigueur que donne la satisfaction d'une grande tâche bien remplie. Le repas est terminé, et l'on se remet à l'ouvrage avec une ardeur nouvelle. Les jours ne sont pas encore bien longs, et le solei^ s'approche visiblement de l'horizon. Les ombres s'allongent et prennent des formes fantastiques ; maison ira jusqu'au bout. Tout le monde semble électrisé : de lourdes masses de fer sont enlevées, portées, posées,ajustée3 avec autant d'aisance que si le poids en avait miraculeusement diminué ; les clous, rivets, boulons, semblent trouver d'eux-mêmes leurs places ; les marteaux volent, les chevaux galopent leur plus grand train. " En avant, John Chinaman ! Du courage. Paddy ! Allons, allons, nous n'avons pas de temps à perdre ! " Ainsi crient les surveillants, excitant les hommes au travail comme on les exciterait au combat ; mais c'est inutile : chacun fait de son mieux. Soudain tout s'arrête. Une grande clameur, des hurralis formidables, s'élèvent du bout de la ligne. C'est
■fini. Les derniers rails ont e'té pose's, et l'œuvre que l'on s'était proposée le matin a été accomplie avant la tombô'e de la nuit. Peu s'en faut que Caucasiens et Chinois ne s'embrassent.
" Pour se faire une idée des difficultés vaincues en cette mémorable journée, il ne faut pas oublier que l'on se trouvait au milieu d'un désert, loin de toute ville et même de toute habitation. Lorsque les ouvriers, réunis ce jour-là au nombre de quinze cents sur un seul point, abandonnèrent le travail pour prendre le repas do midi, ils étaient arrivés à 10 kilomctres de l'endroit où ils avaient déjeuné le matin et laissé leur attirail de campement. Les provisions, tentes, ustensiles, instrumens, effets, le feu et l'eau, tout avait été porté en avant, sans confusion, à mesure que les travaux du chemin de fer avançaient. Cette armée d'ouvriers fut donc pourvue régulièrement de tout ce qui lui était nécessaire pour la nourrir et l'abriter, et cela dans des endroits cù le matin il n'y avait pas vestige de route ou de provisions. "Le lieu où s'arrêta le travail le 28 avril fut nommé Vietory-Point, ce qui voulait dire qu'en fia de compte les Californiens avaient battu les unionistes, sans leur laisser même l'espoir d'une revanche. Ces derniers ne se découragèrent ■cependant pus, et continuèrent à travailler avec une telle diligence que le 10 mai, quarante-huit heures plus tard seulement que les Californiens, ils eurent atteint l'extrême limite de leur embranchement et touchèrent à Promontory- Point, aux ouvrages les plus avancés du chemin Central. Le dernier rail, unissant les deux sections de la grande ligne, allait donc être posé.
" Promotory-Point, territoire de l'Utah, est un groupe de huttes provisoires élevées sur la pointe nord-est du grand
Lac-Salé, à environ 800 milles de San-Francisco. C'est en cet endroit que, le 10 mai 1869, un millier de personnes représentant toutes les classes de la société américaine se trouvaient réunies pour célébrer l'achèvement de la grande ligne nationale, formée par la réunion des deux sections :
'• Les envoyés du chemin de l'Union d a Pacifique, Mil * Thomas Durant, vice-président, Dillon et DuiF, directeurs, arrivèrent dans la matinée du 10 mai. Les préparatifs pour poser d'une manière solennelle les derniers rails furent bientôt faits. On avait laissé entre les deux extrémités des lignes un espace libre d'environ 100 pieds. Deux escouades, composées d'hommes blancs du côté des unionistes et de Chinonois du côté des Californiens, s'avancèrent en correcte tenue d'ouvriers pour combler cette lacune. On avait dans les deux camps choisi l'élite des travailleurs, et c'était plaisir avoir comme ils s'acjuittèrent vivement de leur besogne. Les Chinois surtout, graves, silencieux, alertes, s'entr'aidant adroitement l'un l'autre, furent l'objet de l'admiration et de l'approbation générales. " Ils travaillaient comme des prestidigitateurs, " dit un témoin occulairc.
A onze heures, ks deux troupes se trouvèrent face à facj. Deux locomotives s'avancèrent de chaque côté l'une au-devan t de l'autre, pour exhaler dans un jet <le vapeur un salut qui déchira les oreilles. En même temps le comité expédiait à Chicago et à San-Francisco une dépêche télégraphique adressée à V Association des journaux des états de l'est et de l'ouest et ainsi conçue : '' tenez-vous prêts à recevoir les signaux correspondans aux derniers coups de marteau." Par un procédé très simple, les fils télégraphiques de la ligne principale correspondant avec les états de l'est et de l'ouest avalant été mis en communication électrique avec l'endroit
Kiêrne où le dernier boulon allait être placd. A Chicago, à 0:iiaha, à San-Francisco, les trois principaux bureaux télégraphiques les plus rapprochés dû Promontory-Point, on s'était arrangé de manière à correspondre directement avec New-York, Washington, Saint-Louis, Cincinnati et autres grandes cités. Dans ces dernières enfin, on avait pris des dispositions particulières à l'aide desquelles la grande ligue tel .'graphique communiquait avec les signaux électriques à incendie établie dans ces villes. Gntce à ces ingénieuses précautions, les coups de marteau frappés à Pi-omontory-Point pour fixer le dernier rail du Grand-Pacifique trouvèrent un écho immédiat dans tous les états de la rép ubli" que.
. La traverse sur laquelle devait reposer le dernier rail était en bois de laurier, le boulon qui devait unir la traverse au rail en or massif, le marteau dont on devait se servir en argent. Le docteur Harkness, député de la Californie, présenta ces objets à 3IM. Stanford et Durant. " Cet or extrait des mines et ce bois précieux coupé dans les forêts de la Californie, dit-il, les citoyens de l'état vous les ofi'reut pour qu'ils deviennent parties intégrantes de la voie qui va unir la Californie aux états frères de l'est, le Pacifique à i 'Atlantique." Le général Safî"ord, député du territoire d'Arizona, offrit un autre boulon fait de fer, d'or et d'argent. " Riche en fer, en or et en argent, dit-il, le territoire d'Arizona apporte cette offrande à l'entreprise qui est comme le grand trait d'union, des états américains, et qui ouvre une nouvelle voie au commerce. " Les derniers rails avaient été apportés par l'administration de l'Union. Le général DoJge, député, prononça en les désignant un discours qui se terminait ainsi : " -Vous avez accompli l'œuvre de Christophe Colomb. Ceci
156 VOTAGBS.
•est le chemin qui conduit aux Indes. " Le dernier enfin, le député de Nevada offrit un troisième boulon, celui-là en argent, et dit : " Au fer de l'est et à l'or de l'ouest, Nevada joint son lien d'argent. "
MM. Stanford et Durant, les présidens des deux chemins de fer, auxquels était échu l'honneur de fixer le dernier rail, s'avancèrent alors pour procéder à l'œuvre. Au même moment, la dé[ôche suivante fut transmise à San-Francisco et à Chicago : " Tous les préparatifs sont terminés. Otez vos chapeaux. Nous allons prier. " Chicago, prenant la parole au nom des états de l'Atlantique, répondit : " Nous comprenons, et nous vous suivons. Tous les états de l'est vous écoutent. " Quelques instants après, les signaux électriques, répétant de par l'Amérique entière chaque coup de marteau frappé en ce moment au milieu du continent, apprirent aux citoyens, qui écoutaient dans un silence religieux, que l'œuvre venait d'être accomplie. Cette communion simultanée dans une grande et belle pensée produisit un efiet dont les assistants seuls peuvent se faire une idée. Cette ■^oix venant des régions mystérieuses du centre du continent, annonçant au monde l'achèvement d'une grande œuvre, fit vibrer les plus nobles cordes du cœur humain : il y eut des larmes d'émotion et des cris de joie. Enfin les chapeaux volèrent en l'air, et ce furent des hurrahs, des " vive l'Amérique ! vive la grande f république, " comme on n'en avait .jamais entendu en plus belle occasion. Dans les principales villes des Etats-Unis, l'événement fut célébré par des saluts de cent coups de canon ; à Chicago et en beaucoup d'autres endroits, il y eut des fêtes dans le genre de celle de San- JFrancisco."
Nous allons maintenant parcourir au pas de course le chemin qui nous reste pour atteindre la Californie. Voici d'abord la chaîne des Wahsatch que l'on franchit d'un bond puis le dessert encore une fois sous le nom d'Alcali jilatns' Rien n'égale la désolation qui entoure ici le regard de tous côtés ; des petits coteaux montagneux coupent seuls l'uniformité des longues et épaisses couches de sable qui o-îsent sur le sol comme un linceul gris; ça et là la plaine sembles'affaisser et mouille timidement le bas de son manteau sablonneux dans les marais qui se détachent successivement jusqu'à une longue distance du Lac Salé ; on en a conclu avec raison qu'autrefois le désert alcalin n'était qu'une partie du lit du grand lac ; du reste, de nombreux faits ledémontrent et la géologie n'a guère eu de champ plus assuré ; mais laissons-la aux savants, l'étude des transformations terrestres n'étant pas absolument un élément de ce récit.
Plus loin, nous atteignons la chaîne des Humboldt, plus considérable que celle des Wahsatch qui ne sont guère qu'un encadrement au bassin primitif du Lac Salé ; le chemin de fer parcourt ici des vallées et des méandres souvent riches en pâturages, arrosés de temps à autre par de petites rivières serpentant au milieu de berceaux d'arbustes au
feuillage scintiîlan^ C'est dans une de ces vrdk'es que so trouvent ces étranges puits naturels ù, peine visibles à l'œil du voyageur, et dont une légère bordure d'herbe indique seule la présence. Ces puits sont au nombre d'environ une vingtaine, et offrent un orifice presque csactement rond, d'un diamètre de sis à sept pieds. Rien n'agite la surface de leur eau immobile, et jusqu'aujourd'hui tous les sondages les plus obstinés et les plus complets n'ont pu en faire découvrir le fond. Evidemment ces puits sont d'anciens cratères volcaniques depuis longtemps éteints, et l'eau qui les remplit a dû sourdre tranquillement à travers les profondeurs du sol ; toute la surface de la région qui les entoure porte la trace de puissantes commotions de la nature; la lave sous toutes les formes et d'énormes blocs de granit brisés, épars, jotos ça et là dans un désordre fougueux, en sont une attestation frappante. La vallée où se trouvent les puits naturels est toute petite; le train y arrête, s'y alimente d'eau et continue jusqu'à ce qu'on atteigne les Palissades, murailles de pierre énormes, coupées à vif, entre lesquelles il n'y a guère que la largeur de la voie ferrée, et qui ont l'air de se menacer les unes les autres. On dirait des titans antiques voulant se précipiter dans une dernière lutte et arrêtés subitement au milieu du suprême effort ; ils se ref>'ardcnt,"ils frémissent, ils grondent,niais restent impuissants, cloués sur le sol, qui va les retenir pour l'éternité. Les Palissades sont à cinq mille pieds au-dessus de la mer et donnent leur nom à un petit village situé dans leur sein, d'où les diligences rayonnent de tous côtés jusqu'à des distances de cent milles.
Marchons, marchons encore quelques heures, et nous •liions atteindre les premiers contre-forts des Sierras-Nevada. Enfin, nous voilà définitivement sortis du désert, et !!Ous allons entrer dans la vigoureuse et resplendissante nature qui s'étale sur le versant occidental du continent américain. — Le premier phénomène auquel on initie le voyageur, en arrivant dans le Nevada, c'est la grande caverne de Shell Creck Ilange. Shell Creek est un maigre chaînon des Sierras, dans les flancs duquel s'ouvre la caverne. L'entrée en est basse et obscuro sur un espace d'environ vingt pieds, puis, graduellement, elle s'élargit en même temps que la voûte s'élève. Da nombreuses chambres se découvrent à droite et à gauche du passage, d'une dimension variable ; l'une d'elles, appelée la salle do danse, a soixante-dix pieds sur quatre-vingdis : le plafond est ù une hauteur do quarante pieds et le sol d'un beau sable compacte: une source d'eau, fraîche comme la lèvre d'une vierge, y coule au milieu des gravois, puis, à mesure qu'on avance, s'ouvrent de nouvelles chambres dont les parois ruissellent de stalactites étincelantcs. Jusqu'où cette caverne plonge-t-elie datis le ventre des monts, c'est ce qu'on n'a pu déterminer encore; elle a dté explorée jusqu'à une profondeur de quatre mille pieds, mais on n'a pu pénétrer plus avant à cause d'un largo précipice qui s'ouvre subitement sous les pas à cette distance.
Nous allons, nous allons toujours ; le train semble avoir hâte, aussi lui, de secouer la poussière entassée de trois jours de désert. A travers les gorges et les défilés des
montagnes, la locomotive plonge et replonge; tourne et retourne, frémissante, allègre, joyeuse, jetant des cris qui font dresser l'oreille aux dclios étonnés, contournant les rochers, descendant avec les pentes, puis se redressant lentement pour gravir quelque plateau, comme un baigneur qui émerge de l'onde. Nous montons, nous montons sans cesseet sans nous en douter, tant il y a de détours et d'évolutions, jusqu'au sommet des Sierras qui bientôt vont apparaître dans toute leur grandeur sauvage et luxuriante ù la fois. Nous passons le Pic du Diable, un seul bloc de pierre haut de mille pieds, aux arêtes vive^, semblable à un géant pétrifié au moment où il voulait escalader les nues ; nouspassons la tombe delà Vierge, tertre solitaire surmonté d'une croix de vingt pieds, qui renferme la dépouille d'une jeune fille morte à dix-huit ans dans cet endroit même où elle accompagnait une troupe d'émigrants, alors qu'il y avait à peino un chemin tracé dans l'immense solitude. De temps- ;i autre, les plaines d'alcali apparaissent encore sous forme de taches de cinq, dix et quinze milles de longueur, mais on sent que la nature fait enfin un effort suprême pour secouer son enveloppe aride et qu'elle s'agite dans son sépnlcre de sable. Les Sierras-Nevada sont le fruit de ce travail formidable ; aussi elle jaillissent, imposantes et splendides, poussant dans tous les sens leurs rameaux altiers, et jettent au désert un défi que mille échos répètent, à mesure que le train poursuit sa course retentissante.
Nous ne sommes encore qu'à cinq mille pieds au-dessu» du niveau de la mer, mais l'ascension est continue, es sommets des montagnes se rapprochent, les furets qui oordent leurs flancs envoient à tous les vents de l'air leur» puissants parfums; la solitude inanimée a disparu; on sent
que l'homme est près, et qu'il apporte à l'intarissable richesse minérale de cette région toute la vigueur de son activité.
Au point du jour, le dernier jour de ce voyage tant de fois maudit, dès que l'aurore commencera d'envoyer quelques feux blêmes sur les cîmes blanches des Sierras, et que ses rayons timides courront comme des souffles sur les pentes boisées, au milieu des gorges s'abandonnant à ses baisers féconds, nous aurons atteint Truckee, le premier endroit qui mérite le nom de ville depuis le départ d'Omaha, et nous sentirons déjà les premières effluves du paradis californien venant à nous sur l'aile de la brise gonflée de parfums.
A Truckee, nous resterons une demi-heure ; cette petite ville est située à peu près au commencement des snoio-sheds qui, maintenant, vont s'étendre presque sans discontinuité sur une longueur de quarante à cinquante milles. Nous sommes au milieu même des montagnes qui, de tous côtés autour de nous, dressent leur sommets couverts de neiges éternelles et entr'ouvrent sous nos pieds des ravines formidables où brillent tous les feux, où s'épanouissent toutes les caresses de la végétation rendue à la liberté. Nous arrêtons, et maintenant, jusqu'à ce que nous ayons descendu le versant opposé des Sierras, les plus sublimes grandeurs de la nature vont se prodiguer sous l'œil insatiable du voyageur: nous en aurons, pendant une demi-journée, de quoi compenser peut-être pour les cinq mortels jours que nous venons de subir.
Je veux me recueillir un moment pour chercher l'image des impressions encore si vivaces, si profondes, peut-êtra uniques
dans ma vie errante, que j'ai éprouvées sur tout le parcours des Sierras-Nevada; je ne pourrai pas les retracer, mais si j'arrive seulement à en retrouver quelques reflets, j'aurai fait beaucoup pour le lecteur, et pour moi-même qui en ai conservé un impérissable souvenir
La petite ville de Truckee est entourée de neige pendant toutes les saisons de l'année, sous un soleil radieux et piquant. Mais à côté de la neige sont les fleurs ; les glaciers des montagnes creusent leur lit et y ref^tent, mordus en vain par le soleil qui ne peut percer leur épaisse couche, tandis que tout auprès la végétation revêt ses plus scintillantes couleurs.
Quatorze milles plus loin est le Sommet, le point le plus élevé qu'atteint le chemin de fer dans lea Sierras, Nous y sommes à une hauteur de sept mille pieds, avec la perspective lointaine des plus hauts pics qui s'élèvent jusqu'à dix et onze mille pieds au-dessus du niveau de la mer. C'est ici la ligne de séparation des eaux qui descendent des montagnes et qui toutes vont grossir une seule rivière, la Sacramento, qui débouche dans le Pacifique. Il nous reste deux cent quarautc-millcs à faire pour atteindre San- Franci^co.
Nous touchons au terme ; chacun le sent à la figure épanouie des voyageurs, à leur regard brillant d'espérance. Le ciel, où courent des franges d'azur et de pourpre, envoie mille rayons qui éblouissent le front argenté des Sierras. Sur CCS hauteurs qui touchent aux nues, la nature prend un air de fête grandiose qui éclate comme une immense fanfare céleste; la joie et la délivrance rayonnent dans ces
superbes (j'.ans des montagnes qui cherclient à atteindre, chacune, le plus haut point possible de l'espace : avec elles s'élève l'âme des voyageurs enfin affranchie de la pesante étreinte du désert ; le transport de la nature se communique à tout ce qui respire, et en la voyant si glorieuse et si fière de s'exercer dans toute sa puissance, on se sent soimême renaître et grandir sur les ailes infinies de l'imagination.
Oh ! quel spectacle et quel enchantement ! Ici vous tournez quelque cap gigantesque qui se dresse au-dessus d'un abîme de quinze à dix-huit cents pieds ; à peine y at-il la largeur de la voie ferrée; le train passe lentement, mesurément, un rien suffirait pour le précipiter dans l'abîme entr'ouvert ; le regard du voyageur, à la fois épouvanté et charmé, contemple avec ravissement et se détourne avec terreur ; c'est que cet abîme est à la fois terrible et délicieux. Dans cette horreur béante la nature a enfoui, comme dans un refuge, ses plus brillants trésors ; elle l'a recouverte d'un tapis de feuillages dorés et de fleurs ; on dirait une couche du paradis glissant aux sombres entrailles de la terre. Les vallées et les gorges des Sierras ont une grandeur magique et en même temps puérile, quelque chose de nouvellement éclos, frais, riant et formidable à la fois ; que dire en effet de ces immenses précipices qui n'ont rien de farouche que leur profondeur, et qui de tous côtés envoient au regard les mille rayons de leurs jardins, de leur parterres émaillés ? Sur les flancs et jusqu'au fond des abîmes on peut voir de jolis petits villages de dix, quinze ou vingt feux, d'où les habitants gravissent jusqu'aux plateaux à travers des sentiers bordés de plantes et d'arbustes aux feuillages de toutes les nuances ; on y voit aussi des rivières coulant au milieu d'in-
164 VOTAGES.
noœbrables détours, comme des serpents effrayés ; l'éclat fugitif de leurs flots se mêle avec celui de la végétation qu'il» reflètent et qu'ils animent, pendant que le spectacle de l'industrie humaine qui, même dans ces profondeurs, cherche des éléments à son activité, vient s'ajouter encore aux. magnificences de la nature.
Les pentes et les vallées des Sierras sont couvertes de pins exploités sur une grande échelle, en même temps que retentissent de toutes parts les travaux dcs-mineurs disséquant les inépuisables mines d'or et d'argent.
On conçoit qu'un chemin de fer ne peut traverser une chaîne de montagnes en droite ligne, qu'il contourne sans cesse et suit chaque détour ; il ne peut pas escalader les pics ni plonger dans des gorges, et par conséquent la route à faire se trouve de beaucoup allongée, mais qui s'en plaindrait dans les Sierras ? On ne se lasse jamais d'un pareil spectacle. Le véritable beau a le privilège d'être de plus en plus nouveau, de même qu'un sentiment profond puise de nouvelles forces dans sa durée et ne s'altère jamais à aucun contact.
Lorsqu'on a descendu le versant opposé des Sierras, on commence ù voir se dérouler dans un lointain magique les glorieux champs de la Californie. On entre en plein dans la vallée féconde de la rivière Sacraniento; tout ce que la nature produit s'étale sous le regard ; les céréales de toute espèce, le maïs, les vignobles, les champs de moutarde et de ctterave, des vergers qui coiitiennent tous les fruits ima-
gînablcs, jusqu'aux plants de caféiers et de mûriers pour les vers-à-soie, tout cela flotte et se balance avec orgueil sur les mamelles gonflces du sol ; mais aussi, comme contre partie, la poussière devient intense et les mouches intolérables. Le ciel est plein d'azur et le soleil joyeux ; déjà quelques souflies affaiblis du Pacifique viennent toucher le front du voyageur qui sent sa vie renaître et l'espoir s'agiter dans son sein.
A une heure de l'après-midi l'on atteint Sacramento, capitale de la Californie, petite ville de dix-huit mille âmes, ravissante, lumineuse sous un ciel de pourpre qui, pendant des mois entiers, ne change point. Nous n'avons plus maintenant que quarante-six lieues à faire pour atteindre San-Francisco, où nous serons le soir même à huit heures.
Sacramento est enveloppé d'arbres, de vergers odorants, et repose sur les bords de la rivière qui porte son nom ; on y arrête une demi-heure pour prendre le dîner, puis on se Temet en route pour le Pacifique dont on voit au loin les rivages montasrneux bleuir à l'horizon.
Maintenant, nous allons traverser de nombreuses petites villes dont la population varie de deux mille à dix mille âmes; nous sommes dans l'Etat le plus riche de l'Union américaine ; nous allons passer par l'Eldorado, dont le sol
fourmille des ossements accumulés des cliercheurs d'or Aujourd'hui c'est la culture de la vigne et des fruits qui fait la principale occupation de ses habitants ; la récolte du vin et du cognac donne jusqu'à trois cent mille gallons ; une colonie de Japonais y a même introduit la culture du thé qui a réussi admirablement ; celle des vers-à-soie donne de forts beaux résultats, et l'on voit arriver promptement le jour 011 cette terre favorisée du ciel produira également les épices de l'Asie et les fruits des tropiques.
Nous atteignons Galt, d'où un service de diligences conduit aux grands arbres de Calaveras, à soixante-dix milles plus loin sur le versant occidental des Sierras-Nevada. Ces arbres sont fabuleux ; ils s'élèvent en moyenne à une hauteur de deux-cent-ciuquante à trois-cent-vingt pieds, et leur circonférence, à la base, varie de soixante à quatrevingt-quinze pieds. Ces rois de la forêt ont été pour un bon nombre baptisés j le plus majestueux de tous, appelé le Père, maintenant abattu, mesure 435 pieds de long sur 110 de tour ; il faut une échelle pour monter sur son large tronc couché ; puis vient la Mère, haute de 321 pieds, V Hercule, VHcrmite, V Orgueil des bois, les trois Grâces, le 3fari et la Femme, la Vieille Fille, le Vieux Garçon, les Frères Siamois, les deux Gardes, tous des géants dont pas un n'a moins do deux-cent-soixante pieds de haut sur une circonférence moyenne de soixante-dix pieds.
Plus loin, sur la route du chemin de fer, se trouve Mariposa, d'où le voyageur peut se rendre, s'il le désire, à cheval, jusqu'à la vallée du Yoscmite, la plus grande merveille naturelle qui soit au monde.
Cette vallée fut découverte pour la première fois en 1856 ; elle a huit milles de long sur un mille et demi de
VOTAGES. 167
large. La rivière Merced y pénètre par une série de chûtes qui tombent entre de véritables murailles de granit d'une hauteur de deux mille à six mille pieds. Ce n'est pas saisissant, c'est magique, c'est inconcevable, c'est un rêve de l'imagination dans un monde fabuleux. L'une de ces chûtes, la Ribbon, a jusqu'à trois mille trois cents pieds de hauteur, une autre deux mille six cents pieds, le Voile de la Vierge mille pieds, la Nevada sept cents pieds, la Vernal six cents pieds... etc.. toutes encaissées étroitement entre des blocs formidables et tombant à pic comme si quelque main puissante les précipitait avec colère dans les entrailles sans fond de la nature.
A six heures du soir on atteint Brooklyn, petite ville formée surtout des résidences privées des marchands de San-Francisco. On traverse une rivière étroite et voilà Oakland avec ses chênes verts, ses vergers, ses parcs, ses jardins et ses vignobles. Oakland est noyé dans un océan de feuilles et de fleurs ; c'est la ville des cottages délicieux, parfumés, paisibles, enfouis sous l'ombrage. Sur le rivage, qui est celui de la baie même de San-Francisco, aboutit une longue jetée de deux milles environ, que suit le chemin de fer, et au bout de laquelle attend le ferry qui va traverser les voyageurs à la grande métropole du Pacifique. C'est à cette jetée que d'innombrables navires, de toutes les parties du monde, viennent charger et décharger leur marchandise ; c'est aussi là le terme extrême de toutes les lignes de chemins de fer de l'ouest ; après, c'est
l'Océan, rimmense mer du sud, le Pacifique qui ne s'arrête plus que sur les rivages du berceau du monde, l'Asie, le plus vaste des continents, le plus peuplé, le plus ancien, et cependant peut-être encore le moins connu.
Enfin, nous voilà arrivés, c'est fini. Il est sept heures et demie du soir ; à liuit heures, nous serons dans San- Francisco ; il n'y a plus qu'à traverser la baie qui nous en sépare. Nous avons fait un voyage plein de fatigues et de déceptions; maintenant, en quelques minutes, tout ce rêva de poussière et de sable s'est enfui ; l'implacable ennui s'est dissipé par enchantement ; les passagers se reconnaissent à peine entre eux; leur figure s'est épanouie et leur regard éclate ; c'est la délivrance qui leur est apportée ; ils sont sortis de leur prison de fer et de feu, et maintenant ils aspirent avec une poitrine bruyante et enivrée les puissantes senteurs du Pacifique.
San-Franciseo apparaît sur le rivage opposé, vaguement enveloppé par les dernières lueurs du crépuscule. L'amphithéâtre inégal de ses collines, que les rues gravissent en ligne droite, semble une image brisée dans le rêve ; tout le monde regarde avec un œil ardent la ville tant désirée ; la brise fouette en plein les visages, et court en frissonnant dans les voiles et les mantilles ; il y a comme un tressaillement de vie nouvelle, et à mesure que le bateau avance, le tumulte qui s'était fait à l'embarquement s'apaise par degrés. Dans ces arrivées aux ports lointains, il y a quelque chose de solennel qui s'impose à toutes les imaginations.
Seul, accoudd sur l'avant du bateau, sourd à tous les mouvements et à tous les bruits, je regardais se dissiner petit à petit la ville à qui j'allais demander un refuge, l'oubli, et peut-être une rénovation. Maintenant un abîme me séparait de tout ce qui m'avait aimé, un abîme que je croyais ne pouvoir plus jamais franchir. A quoi bon ? On ne met pas à plaisir onze cents lieues entre sa patrie et soi, et quand on a eu la force de faire un pareil voyage malgré toutes les peines morales et physiques, on ne songe guère à le recommencer. Je croyais l'arrêt de ma vie désormais irrévocable, et ma condamnation prononcée sans retour.
J'étais parvenu à ce rivage lointain, épave brisée, reste mutilé et sanglant d'une vie sans cesse portée d'aventures en ■aventures. A cet âge où la plupart des hommes ont trouvé une carrière définitive ou du moins une base pour le prochain •édifice de l'avenir, moi, proscrit volontaire, j'errais encore et j'allais demander à l'inconnu de nouveaux mystères et sans -doute aussi de nouvelles douleurs. Ah ! seulement deux mois auparavant, je n'aurais pas cru devoir être ainsi jeté eu proie à de nouveaux soufiies du destin ; j'avais tout fait de cœur et de tête, pendant plusieurs années, pour prévenir le retour des orages ; je m'étais assis à l'ombre d'une espérance bien chère, et j'avais cru que cela me suflirait pour donner un objet désormais bien déterminé à tous mes travaux ; j'étais las des secousses et des ballottements continuels d'une vie que rien n'avait pu ni fixer ni contrôler.
Malgré tous les désenchantements, j'avais encore assez de jeunesse pour abandonner toute mon âme aux illusions du sentiment et de l'idéal ; il me restait tout ce qu'il fallait pour construire, même avec les matériaux flétris d'une existence désabusée, un avenir digne encore de mon ambition et
des espérances que l'on fondait sur moi. Soudain, en un jour, tout s'était écroulé ; il y a des hommes marqués d'un sceau fatal, et le noir génie ne les abandonne jamais. Près de tou" cher au rivage, une tempête m'en an-achait tout à coup sous un ciel plein d'azur et de promesses.
Repoussé, désespéré, convaincu enfin que le bonheur, ou du moins le repos, ne m'offrait qu'un mirage et que toute les déceptions se hâteraient de me frapper l'une après l'autre» je m'étais enfui, ne demandant plus rien à la Providence, ni à l'espoir, ni i\ ma propre volonté. Je me sentais mort avec toutes les apparences de la vie, et le quelque bruit qui se faisait autour de mon nom résonnait en rnoi comme les coups frappés sur une tombe muette.
A quoi bon donner au public et à mes amis le spectacle d'une chute aussi profonde et d'un désenchantement si inattendu, si inexplicable qu'on l'eût pris pour une dérision ? J'étais donc parti, cadavre pensant, agissant, qui n'avait plus de conscience que pour souffrir, et à qui le souvenir restais seul pour arroser de larmes le sépulcre de f âme. J'arrivait à San-Prancisco brisé, accablé de fatigue, tellement vaincu par la souffrance que je me demandais sincèrement combien de jours il me restait à vivre. Cette belle ville, cette splendide nature, cette b;iie glorieuse, coupée de promontoires hardis que m'importait tout cela ? Est-ce qu'il est quelque chose de beau pour celui qui n'a pltis que le regret, et quelles magnificences de la nature peuvent arrêter ou sécher une seule larme ? En débarquant avec le flot des passagers joyeux, agités, impatients de revoir leurs amis, leur serrant la main avec transport, retrouvant les uns une patrie, les autres l'objet de longues convoitises, ce que j'éprouvai je ne puis le dire, je n'ai plus de pensée pour cela, et toutes les paroles seraient stt^riles ou vides.
Je pris machînalement l'omnibus qui menait à l'hôtel, je traversai plusieurs rues brillantes, animées, où la lumière se déversait comme un ruisseau d'argent, je vis pour la première fois cette foule bigarrée, si diverse, si curieuse, si remuante, qui remplit jour et nuit la ville la plus cosmopolite au monde, et j'arrivai au bout d'un quart-d'henre à un somptueux édifice, situé dans la plus belle rue de San Francisco. C'était le Lick ^owse, où j'allais m'installcr et attendre... quoi ? je n'en savais riea, car je n'avais ni ambition, ni but, ni désir ; il me seinblait n'être plus qu'une macliine obéissant à une impulsion inconnue, mais fatale, irrésistible.
Je montai et pris ma cliambre qui donnait sur un vaste carré de l'hôtel ; il n'y avait donc devant moi ni vue, ni ho* rizon, rien que la morne silhouette de quatre murs percés de croisées. Lorsque je me vis seul, bien seul dans ce tombeau, et que je pensai que vraiment douze cents lieues me séparaient de ma pauvre patrie, de mes amis, de ma famille perdue sans retour,. ..Oh ! pardonnez-moi, vous tous qui me lisez, pardonnez-moi si tant de faiblesses viennent à chaque instant interrompre le cours de mon récit... en ce moment le inonde se déroba sous moi, des ténèbres poignantes m'enveloppèrent de toutes parts, le vide immense, le vide affreux s'entr'ouvrit brusquement, je m'affaissai sur mon lit, et là» un torrent de sanglots comme jamais n'en versa âme liu" maine jaillit de ma poitrine brisée.
Hélas ! où étais-je donc, moi qui, quelques semaines encore auparavant, croyais l'avenir si sûr et tenais sous ma main de si faciles espérances ? Perdu, isolé comme le dernier.
des hommes au milieu d'un moade absolument étranger, il ne me restait aucune ressource, pas même celle de l'amitié pour les mauvais jours, pour les épreuves qui sans doute ne tarderaient pas à naître. C'était donc pour cela que j'avais, depuis deux ou trois ans, ramassé péniblement les ruines encore intactes de mon passé pour en refaire une vie nouvelle ! C'était pour cela que j'avais tant subi, tant lutté, tant vaincu de préjugés, tant remonté de courants ! C'était pour cela que je m'étais détourné des portes désormais largement ouvertes pour moi dans mon pays, c'était pour venir entre ces quatre murs nus, froids, sans un souvenir, sans un regard, et d'où peut-être je ne sortirais jamais !
Cette heure fat pour moi la plus terrible depuis mon départ du Canada. Tantque j'avais été secoué, emporté dans le chemin de fer, le bruit et le spectacle toujours nouveau avaient pu de temps à autre m'étourdir ; mais maintenant, j'étais seul, seul dans le silence, dans la nuit et dans l'exil*
Eh bien ! j'ai traversé cette heure comme bien d'autres depuis, et c'est aujourd'hui seulement que je sais tout ce qu'il y a encore de vigueur et de ressources dans une vie que l'on ■croit à jamais détruite.