DEUXIEME PARTIE
L'hôtel où j'étais descendu était tout simplement princier ; il m'arrive de faire de ces plaisanteries. Quand le destin m'assaille outre mesure et que je n'ai plus d'autre ressource, je le stupéfie par quelque boutade qui le met en déroute. C'est le système de Gavroche. Il n'y a pas de philosophie qui vaille un pied-de-nez, et la chiquenaude est la plus grande des forces.
Il y a dans San-Francisco trois grands hôtels qui sont des édifices étonnants. Rien, dans les autres villes américaines, n'approche de ce luxe et de cette splendeur : ces trois hôtels sont le Grand, VOccidenial et le Lich. On y marche sur des tapis bondés qui étouflfent le bruit des pas ; on y est enveloppé dans une atmosphère de velours et de draperies flottantes qui ont l'air de vouloir vous porter ; les
salles et le passage principal sont points à fresques; la salle à dîner resplendit conimo un vestibule de l'Eden. L'ampleur et les dimensions sont en proportion du luxe ; le grand escalier du centre est monumental, et il y a des centaines de cliambrcs donnant toutes sur de larges et lumineux corridors. Evidemment le propriétaire du Lick House devait être un demi-dieu couvert d'une armure d'or, peu accessible, si ce n'est peut être, par curiosité, à des voyageurs venus de très-loin, et je calculais que douze cents lieues constituaient peut-être une distance raisonnable. Dès lors, j'eus une idée fixe; connaître à tout prix ce mortel surhumain, lui faire apprécier mon éloquence, et l'amener par la force des choses, sinon par celle de la parole, à quelque concession qui lui fît honneur.
Mais avant d'aller plus loin, je veux de suite faire connaître San-Francisco à mes lecteurs dans tous les détails que j'ai pu saisir, avec toute l'observation que j'ai pu mettre en cinq jours seulement que j'y suis resté.
San-Francisco est bâti à peu près en amphithéâtre sur des collines sablonneuses de plusieurs centaines de pieds de hauteur. Ses rues sont droites comme celles de toutes les villes américaines, ce qui détruit en grande partie l'effet de la situation et choque l'œil du voyageur qui s'attend au pittoresque dans toute sa liberté. Cette ville de centsoixante-quinze mille âmes aujourd'hui, n'avait qu'une maison en 1835. Son climat est le plus beau qui soit au monde, remarquable par son uniformité, la température ne
■variant que d'environ dix degrés dans tout le cours de l'année. On n'y distingue guère que deux saisons, la belle saison et la saison pluvieuse. Celle-ci commence avec le mois de novembre et finit avec le mois d'avril ; mais la pluie ne tombe guère que la nuit, de sorte que les jours restent beaux et clairs, avec une température moyenne de cinquante-quatre degrés. En janvier, toute la Californie est couverte de fleurs, et au mois de mai les céréales commencent à mûrir. Durant toute l'année les nuits sont fraîches. A San-Francisco. vers quatre ou cinq heures de Taprès-midi, la brise de la baie s'élève et de légères brumes courent dans l'air jusqu'à l'auiore du lendemain. On voit alors les hommes revêtir le pardessus et les dames s'envevelopper les épaules dans d'élégantes fourrures.
Grâce à un climat aussi favorisé du ciel, l'activité et le înouvement de San-Francisco se prolongent bien avant dans la nuit. C'est la ville américaine qui ressemble le plus sous ce rapport aux villes d'Europe : l'heure où l'on voit le plus de monde dans les rues principales est entre onze heures et minuit, à la sortie des théâtres, de l'opéra et des restau vants. C'est alors que toute la gent fashionable déborde sur les trottoirs au milieu de torrent de lumière : les hôtels, les cafés, les restaurants, les saloons resplendissent. Ce qu'il y a de saloons et de débits de tabac dans San-Frjncisco est inimaginable ; on les trouve à chaque vingt-cinq ou trente pas. La Californie produisant sa propre bière, ses vins et son bran îy, ces boissons coûtent moins cher que dans le reste des Etats-Unis. Pour dix cents on a un verre de tout ce qu'on peut désirer ; mais, chose singulière, rien ne coûte moins de dix cents, si ce n'est le lager hcer l'unique lager qui en coûte cinq. Le Californien ne s'amuse pas à compter des sous, d'autant plus que chez lui les cents américains n'ont aucune valeur et ne sont pas reçus.
Voici quelque chose qui va surprendre le lecteur. Dansun Etat de l'Union Américaine, la monnaie légale, le papier des Etats-Unis n'est d'aucun usage ! les Californien» ne se servent jamais que d'or ou d'argent, ils ignorent les greenbacks. On ne serait pas admis parmi eux à payer quoi que ce soit avec du papier. Celui qui voudrait se prévaloir de la loi et forcer son créancier à recevoir des greenbacks, aurait peut-être raison devant les tribunaux, mais il serait perdu dans l'opinion. Si vous n'avez que dupapier, bâtez-vous de le faire changer chez le premier courtier venu ; vous recevrez indifféremment de l'argent ou de l'or, l'argent ne subissant qu'un escompte d'un demi pour cent. L'état qui produit à profusion tous les métaux précieux, peut, à bon droit, se passer d'une monnaie fiduciaire soumise ù toute espèce de fluctuations.
Les maisons de San-Francisco sont en brique ; beaucoup sont en bois, surtout les belles résidences éloignées du centre des affaires : d'autres sont en fer peint. Il n'y a qu'un seul édifice en pierre dans toute la ville, c'est la Bourse. La raison en est qu'il n'y a pas de carrières jusqu'à une grande distance dans l'intérieur : pour bâtir la Bourse, on a fait venir de la pierre de Chine ; mais comme les pierres de l'édifice étaient taillées et numérotées d'avance, on a dû faire venir en même temps les ouvriers qui les avaient préparées, pour qu'ils les plaçassent eux-mêmes. Si la plupart des maisons sont en brique, ça ne se voit guère, attendu qu'on
recouvre généralement la brique d'une couche quelconque, que l'on peint ensuite de façon à lui donner l'apparence de la pierre de taille. Les habitants de San-Francisco n'ont pas l'air de tenir essentiellement à l'éclat extérieur de leurs bâtisses, si ce n'est pour leurs écoles dont ils sont particulièrement fiers, et qu'il dotent à qui mieux mieux avec une émulation jalouse.
Les loyers sont énormément chers, et cependant les hôtels, les restaurants et les cafés pullulent. C'est que la vie, à San-Francisco, comme dans les villes européennes, est presque toute extérieure ; le chez-soi est secondaire, le San-Fran. ciscain étant généralement un homme venu d'ailleurs, dont l'existence, toujours ù la poursuite de la fortune, est d'une activité incessante. Sa ville ne lui oflFre pas de traditions et l'idée de famille n'y est encore qu'en germe. Vous entendrez des gens qui ont vécu dix, quinze ans à San-Francisco, dire qu'ils n'y sont qu'en passant, et que bientôt ils retourneront chez eux. Mais ce bientôt ne vient presque jamais, tant l'homme, une fois lancé à la poursuite de l'or, ne peut plus s'arrêter dans cette course. Le californien ne s'aperçoit pas des années qu'il vit ; il n'en a pas le temps : il les dévore et en est dévoré lui-mêine, et lorsqu'arrive lo terme, il tend encore la main vers l'avenir doré. Les français surtout, qui vont en Californie, n'ont pas la moindre idée de séjour, et cependant ils y meurent presque tous, après de longues années passées dans l'accumulation des richesses. De tous les français émigrés aux Etats-Unis, ce sont ceux de San-Francisco qui ont le mieux prospéré. Ils sont au nombre d'environ quatre à cinq mille, dont une bonne partie est riche et quelques-uns cinq à dix fois millionnaires. Us sont généreux, paient de leur bourse dans toutes les occa-
sion?, et souscrivent surtout pour la France avec une libéralité passée en proverbe qui fait voir combien le prtriotisme est obstiné et survit à tout dans l'âme du français.
Ce sont eux qui ont fondé les plus beaux restaurants et cafés de la ville et qui ont inculqué à San-Francisco les^ mœurs et les habitudes de leur pays. Mais ils n'ont aucune prétention à y former un groupe à part, comme ils le font à New-York et dans d'autres villes américaines. San- Francisco étant une ville essentiellement cosmopolite, formée des élérnents les plus nouibreux et les plus divers, il ne saurait y exister de distinctions nationales; tous les groupes se confondent dans l'ensemble et chacun n'est qu'un passant au milieu d'autres passants courant sur une mer de sable.
Rien ne frappe comme ce caractère nomade imprimé en quelque sorte sur la physionomie de chaque habitant de San- Francisco 5 il semble aussi étranger dans sa ville que celui qui y est arrivé de la veille. Il va et se déplace sans cesse, court dans l'intérieur ou suit le littoral de la Californie où partout l'appellent des affaires et des entreprises ; il semble ne S'^rder San-Francisco que comme un pied-à-terre, comme une base d'opérations où il vient de temps à autre pour se procurer tout ce dont il a besoin ou tout ce qu'il désire. Les hommes de toutes les parties du monde se donnent incessamment rendez-vous dans cette ville unique qui offre des types à profusion ; mais il ne faut pas y avoir l'air de s'étonner de quoi que ce soit, attendu qu'oa passerait son temps à
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s'étonner et qu'on aurait l'air naïf. Il n'est pas permis à San, Francisco de trouver rien de curieux, parce que tout y est curieux et que le lendemain varie déjà d'avec la veille.
Les Chinois y abondent ; on dirait qu'ils forment la grande moitié de la population ; ils remplissent les petites industries, celle du blanchissage surtout dans laquelle ils sont passés maîtres. A chaque coin de rue presque, vous trouvez une petite blanchisserie chinoise où 7 à 8 hommes, jour et nuit, lavent, empèsent et repassent. Chose singulière ! on voit rarement des chinoises dans les rues ; que font-elles? je n'ai pas eu le temps de l'apprendre: mais toujours est-il que la vue continuelle de mon sexe, même sous la forme nouvelle et fantasque d'un chinois, commençait à m'agacer, lorsque, tout à coup, qnaraute-huit heures au moins après mon arrivée, je vis passer une créaturc quelconque avec deux longues tresses de cheveux pendant jusqu'aux genoax de chaque côté de la tête. Son costume différait peu de celui des chinois que j'étais habitué à voir; le pantalon seulement avait plus d'ampleur, la jaquette était plus large, le pied beaucoup plus jietit et
la figure moins écrasée. C'était une chinoise enfin !
Je regardai cette fille du Céleste Empire, qui avait déjà le dos tourné et qui fuyait sans se rendre compte de l'intensité de mes regards qui la parcouraient en tous sen?. Sans ses deux tresses de cheveux j'aurais passé droit, mais que faire devant cette révélation inattendue ? Je n'en étais pas encore à m'écrier: "Voir une chinoise, et puis mourir!" mais j'avoue que je désirais vivement en avoir le cœur net, et que ce n'était pas trop de la vue d'une seule chinoise contre tant de chinois dont je commençais à être blasé. Du reste, c'est la seule que j'aie aperçue ; mais j'ai appris en-
suite que la seule différence apparente qui existe entre le chinois et la cbinois-e est dans les deux tresses de l'une et la queue de l'autre. Cela suffit probablement, miiis il est bon d'être provenu. Un dernier détail. Ces deux tresses s'appellent des ailes et sont portées dans toute leur longueur, tandis que le chinois remonte ordinairement sa qiieue et la roule en toque sur le derrière de la tôte comme un épais chignon.
J'ai parlé plus haut d'hôtels et d'édifices publics. Il n'est pas permis à ce sujet de pa-^ser sous silence le nouvel hôtelde-ville en voie de construction. C'est quelque chose de merveilleux qui fait voir la richesse et la libéralité des citoyens de San-Francisco : cet édifice ne coûtera pas moins de dix millions et aura la forme d'un triangle ; l'un dos côtés de ce triangle aura hait cents pieds de front, l'autre six-cent-soisante, et le troisième cinq cents. Le corps de l'édifice auca une hauteur de quatre-vingt-dix pieds et sera surmonté d'un dôme, de clochetons et de flèches, en même tciurs que fl r.iqué de tours d'une structure vraiment monumentale ; le dôme, entre autres, aura une circomférence de deux cents pieds et ?era supporté par douze colonnes masî?ives en fer d'une hauteur de soixante pieds, à partir du deuxième étage. Tout le milieu de l'édifice sera laissé libre depuis le rez-de-chaussée jusqu'au sommet de la voûte, une hauteur de 120 pieds, et l'on y pénétrera par un large vestibule circulaire d'ua diamètre de 80 pieds débouchant à un portique de vingVcinq pieds de largeur. Cet hôtel-de
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ville est l'orgueil des Saa-Fanciscains, et c'est la première chose qu'ils montrent à l'étranger surpris des dimensions et du luxe d'un pareil édifice dans une ville si jeune et comparativement si peu peuplée.
Quant aux hôtels, c'est un autre sujet d'étonnement. Il y en a trois principaux que j'ai nommés ci-dessus ; mais à part ceux-là, il y en a une quantité d'autres de deuxième et de troisième classe, et ainsi de suite jusqu'au boui-boui de l'émigrant sur les quais. Les trois hôtels de premier ordre se touchent presque, et il s'en bâtit un quatrième à deux pas d'eux qui les rejettera tous dans l'ombre : à ce compte, il faudra que ce soit un palais des mille et une nuits. On se demande à la vue de ces immenses et somptueux édifices ce qui peut les alimenter et les entretenir dans un luxe pareil. San-Francisco n'est en somme qu'une ville de 175,000 âmes, et les voyageurs qui y viennent, tout nombreux qu'ils soient, ne le sont pas encore cependant assez pour justifier tant de millions jetés dans une industrie qui doit avoir des bornes.
Piqué de curiosité à ce sujet, je m'informai directement au propriétaire du Lick-Eouse, que j'avais réussi à aborder : " Les grands hôteliers de San-Francisco, me dit-il, ne font pas d'argent, tout au plus deux ou trois pour cent. Mais comme ils ont déjà leurs capitaux placés dans toutes les entreprises de la Californie, dans les compagnies de tout genre qui ont un objet sérieux, et qu'il leur en reste dont ils ne savent que faire, ils construisent des hôtels en vue de l'avenir. Ce qui, aujourd'hui, ne donne que deux pour cent, en donnera vingt dans dix ans. Il s'agit de bâtir notre ville, et c'est là un des moyens que nous employons.
— Comment ! lui dis-je, vous êtes à ce point millionnaire que tous les grands travaux qui se font dans un pays mer. veilleux comme le vôtre ne vous suffisent pas et qu e vous avez encore de l'argent dont vous ne savez que faire ? Eh morbleu ! avec ce que vous a coûté le Lick-House, on pourrait faire chez nous le chemin du lac St. Jean. ..Le Canada ! voilà, par exemple, un pays où vous trouveriez à pi acer vos capitaux...
— Oui, il en est ainsi, reprit mon propriétaire, et ce n'est pas tout. Savez-vous que tous les ans je donne vingt à trente mille dollars aux institutions de la ville, à part tout ce que je me laisse prendre pour une foule de petites charités que je ne compte pas et qui me coûtent bien de dix à quinze mille dollars ? "
Que pouvais-je dire ou demander de plus à un pareil homme ? Je m'inclinai profondément, en murmurant à part moi combien était heureux le pays dont les institutions méritaient un pareil dévouement et un pareil enthousiasme. Le Canada était alors à dix mille lieues de ma pensée.
On ne s'attend pas sans doute à trouver dans une ville qui date de trente ans à peine beaucoup de monuments, de curiosités historiques ou d'antiquitt^s. Cependant, si l'on se donne la peine de gravir l'amphithéâtre de sable qui domine la ville et qu'on pousse droit devant soi vers le rivage opposé du Pacifique, on arrive à une vieille construction âgée exactement d'un siècle, et qui n'est autre que la célèbre Mission DolorcF. Mais pour y arriver, il faut passer à travers une brise glaciale qui souffle tous les jours de la mer, et qui soulève des nuages de sable tout autour de soi.
Cet établissement a été fondé en 1775 par des missionnaires espagnols qui, pendant soixante ans, exercèrent une autorité presque absolue sur les indigènes sauvages de la Californie. A son époque de gloire et de pro-;périté, la Mission possédait jusqu'à soixante-seize mille têtes de bétail, trois mille chevaux, huit cents mules, quatre-vingt mille moutons, cinq cents paires de bœufs à labour, cent-quatre-vingt mille boisseaux de froment et d'orge, et pour soixante-quinze mille dollars de marchandises.
C'étaient là des missionnaires qui gagnaient le paradis par un chemin assez agréable : heureusement que les flots de poussière qui les enveloppaient sans cesse leur rappelaient l'origine et les fins dernières de l'homme ! ! ,
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La plus grande partie de cette immense fortune fut confisquée jadis par le gouvernement mesicain, de sorte que lorsque la Californie devint partie intégrante de l'Union Américaine, en 1848, il ne restait de l'antique Mission que l'édifice proprement dit, avec ses murs en adobe, l'église qui était contigiie et le terrain qui l'entourait. C'est ce qu'on peut voir encore aujourd'hui, malgré que le temps ait détaché du vêtement de l'édifice bon nombre de pièces d'adobe, sorte do brique f lite avec de la terre péti'ie,séchée et durcie au soleil.
Plus loin, en revenant vers la ville, on atteint les Woodward Gardens, jardins zoologique et botanique, où se trouvent en outre une galerie des arts et un musée ornithologique.
Je ne crois pas qu'il existe au monde rien d'aussi complet en son genre. Sans doute qu'il faut laisser de côté les grands musées et les jardins publics de l'Europe, où depuis des siècles la science rassemble toutes les variétés possibles des trois règnes de la nature ; mais rappelons-nous que le jardin Wood* ward est une propriété privée ouverte au public seulement depuis 18G6, et que déjà il renferme, parle nombre et le choix des espèces, de quoi faire l'orgueil d'une grande ville.
Il y a quatorze ans que M. Woodward a conçu la création de ce jardin, simplement pour embellir les environs de sa demeure. Mais entrainé bientôt par l'esprit d'entreprise des hommes de sa race et de son pays, il ne tarda pas à l'agrandir et à le meubler des sujets les plus curieux et les plus rares de l'histoire naturelle. Pour cet objet il fit creuser des grottes, des lacs, élever des collines artificielles, dresser une
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ménagerie et un aquarium, préparer des terrains pour ies grands pachydermes de l'Asie et de l'Afrique, construire un musée de fossiles, un autre pour toutes les espèces d'oiseaux connus, une galerie de peinture, de sculpture, et enfin des serres chaudes où étincellent, sous les bùsers d'un soleil toujours égal et le reflet ardent des vitres, les plantes les plus, brillantes des deux hémisphères.
Ce jardin est une promenade en même temps qu'une étude,, et l'on peut y passer des journées entières sans avoir tout vu. Il y a des retraites ombragées, parfumées et discrètes, pour le visiteur qui vient se reposer et recueillir ses notes, s'il appartient à la catégorie de ceux qui visitent pour apprendre. Il y a aussi une salle de musique, un grand café, et des fontaines et des bassins et des jets d'eau qui retombent sur des tapis de verdure émaillés des fleurs et des plantes les plus rares.
Le musée ornithologique surtout est des plus complets. L'aquarium renferme une variété fort curieuse des poissons, mollusques et zoophites du Pacifique, et la ménagerie est peut-être aussi considérable que celle de Barnum lui-même : c'est une bonne partie de l'arche de Noi qui est enfermée dans ces boîtes à barreaux de fer où l'homme pourrait bien souvent prendre place au lieu du tigre ou de l'hyène. Oui, certes, je trouve qu'il y a un être encore plus féroce que le fauve le plus cruel, c'est l'homme qui l'emprisonne. Il m'est impossible quand je visite une ménagerie, de me défendre d'un serrement de cœur. Si la science a des droits, quels peuvent être cjux de la simple curiosité et que peut avoir à faire la science elle-même avec ces pénitentiaires d'animaux?
VOTAOBS.
Pour étudier les mœurs des bêtes, il faut les avoir libres «ous les yeux. L'animal prisonnier se dénature, l'animal ft'roee surtout. Qu'est-ce qu'un aigle sur un perchoir f L'immensité en prison, c'est la chose la plus triste, et j'ajoute la moins instructive qui soit. Cette énorme poésie des solitudes vastes prise au piège par l'homme, le hérissement orageux de la crinière .du lion se heurtant aux planches d'une boîte de six pieds carrés, n'est-ce pas odieux ?
Quel sombre supplice pour le lion superbe, toujours indompté, que la canne d'un passant qui le taquine à travers les barreaux de sa cage ! Le désert en proie aux curieux, quelle ironie lugubre ! La prison pour les malfaiteurs, ça n'est pas déjà bien attrayant, mais que dire d'une prison qui collectionne! En voyant ces grands muets effarés, qu'aucun dompteur ne parvient jamais à abrutir complètement, je me sens pris d'un attendrissement réel, et j'ai envie de consoler le tigre, d'embrasser le léopard.
Puisqu'il faut absolument des collections vivantes à b curiosité bête et cruelle, pourquoi ne pas les rendre instructives en plaçant l'animal enfermé dans un milieu où il puisse se ressembler davantage à lui-même ? Pourquoi ne pas lui creuser de vastes fosses, des antres profonds, un simulacre de solitude, où il puisse trouver la nuit qu'il aime au lieu de la foule qui l'ahurit ? Ce lion, candamné au soleil forcé, qu'on lui rende au moins son droit à l'ombre. Alors, vous le verrez moins peut>^tre, mais vous l'étudierez mieux. Il reprendra en partie sa vie et ses mœurs. Ce sera toujours
un peu cruel, mais au moins ce ne sera pas tout-à-fait inutile.
Mais à quoi bon s'étendre là-dessus et que dire ? L'ddacation de l'homme vis-à-vis de l'homme est à peine commencée, comment veut-on que l'éducation de l'homme visà-vis de la bête soit faite ?
J'étais arrivé à San Francisco un samedi soir. C'est là mon sort ; le dimanche m'attend partout; que je fasse cent milles ou douze cents lieues, je le trouve toujours au bout de ma route. Mais pour le moment je n'y songeais guère ; le contentement physique d'avoir enfin terminé le plus monotone et le plus fatigant des voyages me faisait oublier tout le reste. Revenu de ma première émotion, je me mis à contempler l'état de ma personne ; je ressemblais d'assez près aux Indiens que j'avais vus le long de la route. Le soleil vif, la suie, la poussière avaient imprimé sur moi et sur mes habits toute espèce de couleurs qui étaient devenues avec le temps comme des couches superposées sur mon épiderme. Je courus me jeter dans un bain où je restai deux heures à me frotter avec rage, mais c'est à peine si j'arrivais jusqu'à moi-même ; ce n'est pas en deux heures qu'on se débarrasse de neuf jours de poussière accumulée. Mes che-
veux surtout étaient iinpr(<gn(<s jusque dans leurs racines et j avais beau plonger et replonger ma tête, je ne faisais nue délayer sans enlever. Toutefois je sortis du bain réconforté et rafraîchi, raais encore loin du résultat voulu • c'était a recommencer plus d'une fois, il était alors' onze heures du soir.
Je sortis; les théâtres, les cafés, les restaurants vomissaient sur les rues leur élégante clientèle. Une troupe dopera française (') faisait alors fureur et attirait la popuation de toutes les races. L'atmosphère était fraîche et la lumière joyeuse; de tous les saloons, de tous les hôtels on sortait et on y entrait à chaque instant; c'était un va-etvient bruyant et divers. Je regardais passer et repasser à ">es cotés ce flot incessant; j'allais jusqu'au bout d'une i-ne, puis je revenais. Je m'arrêtais et j'écoutais ; je cherchais quelque visage connu, quelque voix qui me rappelât un souvenir. Fût-il au fond d'un désert, l'homme prête ainsi oreille instinctivement: il ne pent pas se croire seul dans la solitude même, tant est poignante et répugnante ia pensée de l'isolement absolu.
J'entrai dans plusieurs saîoom et pris un verre chaque Î0!s, j allumai quatre à cinq cigares; la marche ne pouvait me lasser, j'en étais au contraire insatiable; mes membres roidis parneuf jours de chemin de fer se délassaient avec bonheur. Enfin, bien après minuit, le mouvement commença de s'apaiser, bon nombre de lumières s'éteignirent, les musiques des cafés-concert et des hasements se turent, la foule s'amincit, puis se dispersa, et il y eut comme un silence pénible, semblable au rêve d'un sommeil agité.
Montrial.^"'''"P''^'°^'"' ^^"« qui a joué quatre mois plus tard à
Je songeai à rentrer chez moi. Chez moi, c'était chez tout le monde. Ce qui m'attendait au bout de ma course, c'e'tait l'hôtel où deux à trois cents personnes, toutes étrangères, toutes indifierentes, avaient pris comme moi un domicile d'un jour. J'avais déjà vu beaucoup de choses dans ces deux heures passées sur les trottoirs. J'entrai, mais je ne sais quel froid me saisit subitement au cœur; l'excitation fébrile avait disparu; il me sembla en mettant le pied sur le marbre froid du vestibule de l'hôtel que je foulais les dalles d'une vaste tombe. Et, en effet, qu'était-ce pour moi que ce splendide édifice, sinon comii;c un décors somptueux à mon abandon ?
Je montai. Les vastes corridors étaient silencieux ; ça et là un bec de gnz affaibli jetait une lumière mélancolique à l'angle d'une allée ; presque tous les hôtes avaient regagné leurs chambres ; quelques fenêtres biillaient bien en- ■core, m;iis aucun bruit ne se faisait entendre. J'arrivai au numéro G5 ; ce numéro, c'était chez moi. J'entrai, je ne savais pas au juste ce que je venais faire là. Une espèce de terreur vague, pleine de fantômes et d'images oii se confondaient l'angoisse et les souvenirs, avait soudain envahi mon cerveau. J'allumai le gaz de ma chambre et j'attendis quoi? que pouvais-je attendre? Je ne sais. Il
est des heures d'une angoisse telle que l'hallucination est irrésistible. Il me sembla que ma sœur était près de moi et qu'elle allait ouvrir ma porte pour se précipiter dans mes bras ; il me sembla que ma mère, que je n'avais jamais connue, écartait le plafond de ma chambre et venait doucement vers moi pour méprendre dans ses ailes : je revis la patrie absente, les amis perdus pour toujours, je prononçai quelques noms chers entre tous, des noms que ma pensée
retenait quand même, et que mes lèvres ne peuvent
désapprendre, et puis je ne sais, je ne me
rappelle pas un bourdonnement subit emplit mes
oreilles et la nuit tomba sur mes yeux. Mon corps épuisd et mon cœur brisé succombaient : quand je revins à la vie, lentement, il me sembla que tout oscillait autour de moi^ je me sentais porté comme sur un navire flottant ; puis quand j'eus recouvré tout-à-fait connaissance, je me trouvai étendu sur le parquet de ma chambre avec des filets de sang déjà caillé le long de mes joues. Je regardai avec peine ma montre ; il était deux heures. J'avais froid, un tremble, ment convulsif m'agitait des pieds à la têto et mon cœur battait ù me sortir de la poitrine. J'étais pris d'une attaque formidable de la maladie qui m'avait inspiré à son débat de si mortelles angoisses, et qui revenait subitement avec une violence rendue terrible par tant d'émotions répétées.
Ah ! quelle mut affreuse ! Pei:dant deux heures je sentis les soulèvements répétés et violents de ma poitrine, que rien ne pouvait calmer; je crus que j'allais mourir, mourir là seul, loin de tous les miens, sans un ami pour entendre ma dernière parole 1
Alors, je pris rapidement une feuille de papier et j'écrivis quelques mots ; mais ma main tremblante ne pouvait tenir la plume ; j'essayai de me mettre au lit, et l'instant d'après je me relevai ; aucune posture ne m'était supportable. Enfin vers le jour seulement, brisé, anéanti, je m'assoupis sur une chaise et trouvai quelques heures de sommeil. Quand je m'éveillai, la matinée était déjà avancée ; le soleil glissait de longues franges d'or sur les murs de l'hôtel et tombai^ comme une pluie sur les toits scintillants. La ville était
pleine de murmures et semblait me convier à la fête éternelle de l'activité humaine. Je m'habillai à la hâte et je sortis.
Toute la journe'e du dimanche, je la passai à battre la ville ; chemin faisant, à droite et ù gauche, et dans un café français que je venais d'adopter, je pris des renseigncmentfi
J'avais cinq à six lettres de recommandation extrêmement flatteuses et qui m'eussent beaucoup servi, je n'en doute pas, mais déjà je commençais ù ne plus me soucier de leur utilité.
Quand j'étais parti du Canada, je m'étais dit machinalement, et comme pour avoir une raison, que je tirerais au moins le plus grand parti possible de mon voyage et que je me caserais aisément au Courrier de San- Francisco^ un journal qui a fait gagner quelques centaines de mille dollars à son propriétaire. Mais maintenant, une fois arrivé, après vingt heures à peine passées dans cette ville étrangère, sans un ami, sans même un compagnon de circonstance, j'en avais déjà horreur ; j'essayai toutefois pour la forme, et sans la moindre intention d'en tirer parti, de présenter mes lettres de recommandation.
Après trois jours de démarches, d'allées et venues de toute sorte, j'en étais arrivé à découvrir que sur cinq personnes à qui je devais m'adresser, deux demeuraient bien loin de San- Francisco, une troisième voyageait dans le Pérou et les deux autres étaient en tournée dans l'intérieur du pays.
Restait le propriétaire du Courrier ; mais il était auss absent. Je parvins à m'aboueher aves un des rédacteurs qui me mit complaisamment au courant de ce que j'aurais tlû savoir plus <ôt, c'est-à-dire que ce journal n'avait guère besoin de rédaction proprement dite, qu'il n'était à peu près •qu'un résumé de faits et de nouvelles, un écho d'articles de France et une feuille d'annonces. Les français de San-Fran* cisco le soutenaient libéralement, parce qu'ilstenaient à avoir un journal de leur langue, et surtout parce qu'il y a, dans l'intérieur de la Californie, un certain nombre do leurs compatriotes absolument sans nouvelles de la patrie et encore étran"-ers à la langue anglaise. C'est un besoin pour ces derniers qu'un journal français, mais ça n'en est plus un .pour les résidants de la ville.
Au reste, il faut remarquer ceci. Les français, en quel, que nombre qu'ils soient, qui habitent les villes américaines, ne constituent pas un groupe national. Ils se considèrent toujours comme ù l'étranger, avec intention de retour, et ceux, bien rares, qui s'y fixent permanemment, s'américanisent, et n'ont plus guère souci que des deux grands journaux français de New-York, le Courrier des Etats-Unis et le Messager F ranco- Américain .
Nous, en Canada, nous formons au contraire une véritable nationalité avec ses traditions et son histoire, possédant le sol,
remontant à bien des générations on arrière ; nous avons la Camille et le foyer, celui de nos ancêtres ; nous avons une littérature propre, qui nous est chère, qui exprime l'ensemble de nos idées, de nos habitudes, qui recueille et représente nos traditions ; nos journaux sont des organes et non pas seulement les échos d'une patrie lointaine ; enfin, nous sommes un peuple avec son caractère essentiellement distinct, un passé qui lui est propre, des affections et des aspirations qui nous tiennent étroitement liés. C'est pour cela que, chez nous, la littérature française a sa place marquée et même large parmi les autres éléments intellectuels ; elle remplit un rôle et elle a un avenir vers lequel elle marche en étendant de plus en plus ses ailes ; mais dans tout le reste de l'Amérique, il n'y a pas de nationalité française, ni peut-il y avoir par conséquent de littérature française.
Je m'étais donc trompé du tout au tout en croyant me faire une carrière littéraire à San-Francisco. C'est ce que me démontra du reste surabondamment le rédacteur avec qui j'étais entré en relations. Assurément, je n'allais pas me faire chercheur de nouvelles ou traducteur de dépêches. Toute chance de ce côté s'était donc évanouie pour moi en un clin-d'œil ; et, d'autre part, je ne voulais me faire ni garçon épicier ni commis à six piastres par semaine, ni mineur, ni mitron, ni blanchisseur dans une boutique de Chinois. Avec un capital de quelques cents dollars, j'aurais
pu attendre peut-être, nouer des relations et arriver
à quoi ? je me le demande encore et je ne vois rien.
Heureusement, je n'avais pas même cent piastres. Un ami d'enfance, établi à la Californie depuis des années, riche, et chez qui j'avais compté me rendre et passer quelques semaines, était précisément alors en Europe, Je me
trouvai donc, au bout de trois ou quatre jours, dégarni de toutes mes espérances et ne voyant devant moi ni perspective, ni amis à faire, ni possibilité même d'arriver à quoi que ce fût.
Cependant j'avais fiiit, pour ma propre satisfaction, toutes les démarches et toutes les tentatives, mais sans aucun dé?ir, je l'avouerai, de les voir réussir. A mes autres chagrins, la sombre nostalgie, ce mal poignant auquel il n'y a pas de remède et qui rend tout ce que l'on voit à l'étranger amer, douloureux, insupportable, était venue s'ajouter, et grandissait d'heure en heure dans mon cerveau dt^à en proie à tant d'autres touiments.
La nostalgie, c'est comme le mal d'amour. A celui qui ni est atteint, il faut la patrie absolument, de même qu'à l'amoureux il faut la femme qu'il aime. Tous les raisonnements sont puérils et tous les remèdes impuissants devant cotte douleur que tout alimente et qu'une seule chose peut guérir instantanément, la patrie ou la femme. Ah î qui pourrait dire jamais tout ce qu'il y a dans ces deux mots ? L'un et l'autre sont un monde et chacun d'eux sufl&t à remplir le cœur le plus infini dans ses désirs. La patrie, c'est l'ensemble de tout ce qui se rattache à l'homme depuis le berceau jusqu'à la tombe ; c'est le foyer, la famille, les amis, les douces habitudes de chaque jour, cette multitude de petites choses qui font comme partie de soi, et qu'on ne peut remplacer ailleurs. Dans la patrie, un arbre, un rocher, une rivière, un bocage, n'ont plus le même
sens qu'à l'dtranger; ils vous parlent; ce sont de vieilles connaissances intimes, habitudes à vos rêveries et à vos confidences. Ainsi, les bois qu'on a vus dès l'enfance gardent comme un parfum de notre âme ; en eux nous nous sentons vivre et ils prennent de nous tous les jours quelque chose ; chaque rue de la ville natale est pleine de souvenirs aimés > les pierres elles-mêmes nous parlent ; il n'y a rien qui soit indifférent et presque tout nous y est cher. Les amis sont un trésor dès longtemps acquis, que les circonstances et les orages de la vie peuvent nous dérober parfois, mais qu'on retrouve toujours tôt ou tard. A l'étranger, au contraire, les plus belles choses restent muettes, sans couleur, sans expression, sans une pensée pour soi ; on les regarde et on les admire peut-être, mais on ne les sent pas ; notre cœur n'est pas avec elles et on les quitte sans leur donner un regret, sans même songer qu'on les a vues. Eien ne peut remplir le vide qui s'est fait dans l'âme, qui grandit sans cesse et qui enlève le goût des choses les plus attrayante?. L'homme n'existe en vérité que par le cœur ; c'est le cœur qui fait la vie complète, cette vie que l'on sent avec toutes ses fibres, toutes ses veines et tous ses nerfs, sans plus rien demander à Dieu ni à la nature ; et c'est pour cela que la patrie ou la femme seules peuvent le satisfaire en le remplissant tout entier.
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Jour et nuit j'errais de par les rues de San-Franclsco sans pouvoir rester en place une heure ni m'arrêtcr à quoi que ce fût, sans pouvoir lire une ligne, devenu étranger à toutes
les choses de ce monde, ne trouvant aucun intérêt aux plus grands événements, rongé d'ennui et cependant fuyant les distractions avec une sorte de terreur, regardant la foule se porter aux théâtres, à l'opéra, aux cafés, mais sans aucune envie de l'y suivre, mangeant à mon hôtel afin de dérober au temps vingt niinutcs deux ou trois fois par jour, puis repartant aussitôt, seul comme j'étais arrivé, sans dire une parole à qui que ce fût. Pour moi les hommes qui m'entouraient n'étaient plus des hommes, et ce que j'entendais dire regardait un autre monde. On m'a demandé depuis si les femmes de San-Francisco sont belles ; je n'en sais rien, je ne me rappelle pas même en avoir vues, mais ce que je sais, c'est qu'au bout de quatre jours passés de la sorte, la fièvre de mon cerveau était devenue si intense, si brûlante, qu'il me fut impossible de résister plus longtemps. En un clin-d"œil je résolus de retourner au Canada, comme une heure m'avait suffi pour me décider à en partir.
Je courus à mon hôtel frémissant d'impatience. Je ne me contenais plus. J'allais donc revoir mon Canada, mon beau St. Laurent qui n'a pas son égal au monde — ^jc le sais maintenant que j'ai vu le Mississipi qui n'est qu'une guenille serpentante et le Missouri qui n'est qu'un grand égoût boueux. — J'allais retrouver ma famille, mes places d'eau, mes amis qui me riraient au nez en me serrant dans leurs bras, j'allais revoir tout cela, et avant deux semaines peutêtre, moi qui n'étais parti que depuis quinze jours ! Etaitce croyable? Je sautais dans ma chambre en préparant la
malle que j'avais dépaquetée seulement quatre jours auparavant Mais tout-à-coup une question terrible so
dressa devant moi, question à laquelle je n'avais pas songé dans le premier transport, fantôme menaçant qui me suit toujours en voyage et même souvent me harcèle au repos.
Rapide comme l'éclair, cefontôme fonditsur moi J'avais seulement 90 dollars en grcenbacks, et il en fallait 150 en or, rien que pour payer le chemin de fer, et une cinquantaine de plus pour pouvoir partir de San-Francisco et me nourrir en route. Déficit net, S130, et j'allais partir ! Alors, je rentrai profondément en moi-même ; c'est toujours comme cela qu'on fait lorsque l'argent manque. Il me fallait des ressources immédiates et je ne connaissais personne. Chaque jour de plus passé à San-Francisco m'aurait épuisé davantage. Je m'arrêtai t\ ce plan-ci, qui n'est pas absolument neuf, mais qu'il faut toujours répéter dans des circonstances semblables.
J'avais emporté en quittant le Canada, avec l'idée que je n'y reviendrais pas de sitôt, toute une malle supplémentaire contenant les restes d'une prospérité relative. Il y avait là des trésors d'habillement et de chaussures, peutêtre modestes en Canada, mais d'un prix réel dans la Californie où tout est si cher à l'exception des vivres et des liquides. Pour la première fois depuis mon départ, j'entr'ouTris cette malle respectable où s'étageaient chaudement lea ploe nobUs pièoei de ma garde-robe, surmontées d'nne rang^ de talous qui avaient l'air de vouloir les protéger.
Je contemplai longtemps cet ensemble de tant de souvenirs, qui m'apparaissait tout-à-coup avec une éloquence muette, plus vive que celle de la parole ; il me fallait faire un sacrifice parmi ces seuls compagnons de mon voyage qui ne m'avaient pas quitté, et dont quelques-uns me rappelaient des heures ineffaçables. Ma pauvre malle m'avait suivi partout, et j'allais la dépouiller afin de revenir sans elle ! Je pouvais faire un cboix peut-être, mais je n'en eus pas le courage j je la fis porter tout entière cbez un marchand de vêtements d'occasion, et la débattis pas par pas, pouce par pouce, avant de pouvoir la livrer.
Elle me rapporta quarante dollars. C'était bien peu, mais cela représentait sept cent milles de chemin de fer ? cela me rapprochait de la patrie de près de deux csnt cinquante lieues. Pour me retrouver avec, les miens, pour entendre une parole amie, pour revoir les lieux où mon âme était restée tout entière et que la distance ne pouvait arrasher au souvenir, j'aurais sacrifié les objets les plus chers, j'aurais vendu ma liberté, je me serais fait misérable et j'aurais accepté toutes les hontes.
A vingt ans on est chez soi partout. La patrie est un nom qu'on ne connaît que par les livres ; l'avenir est si long devant sci ! et l'on brûle d'envie de voir, de connaître,, de courir de par le monde. On se fait aisément de nouvelles habitudes ; le passé n'a pas de traces, les souvenirs n'ont pas eu le temps de prendre racine, d'envahir, de dominer le cœur qui a gardé toute son indépendance et toute
sa force. Mais à trente-cinq ans, on a atteint l'âge où l'on n'oublie plus, où l'avenir est déjà à moitié entamé, et où ce qu'il en reste ne suffit pas à rien effacer, encore moins à édifier à neuf. L'avenir, à cet âge, ne présente que des images décolorées et des illusions sans vigueur où l'âme n'apporte plus ni foi, ni ardeur, à peine un vulgaire intérêt qui a pris la place des sentiments éievés.
Je retins à mon hôtel et j'obtins du propriétaire une réduction de moitié sur mon compte en ma qualité de journaliste. Il me restait assez d'argent pour me rendre jusqu'à Cheyenne, dans un wagon de première classe, plus une trentaine de dollars d'argent de poche pour les besoins de la route. Arrivé à Cheyenne, j'aurais fait exactement la moitié du chemin qui me séparait de Montréal, et cela me paraissait à cette heure une perspective délicieuse. J'adressai immédiatement un télégramme à un ami dévoué de Montréal pour le prévenir de mon retour et lui demander de m'envoyer cent dollars à Omaha. Je calculais que cet argent arriverait avant moi, et qu'une fois parvenu à Omaha, je n'aurais qu'à aller le toucher et continuer ma route sans retard. Omaha, on se le rappelle, est à une journée de Cheyenne ; mais pour faire le trajet entre ces deux villes, je comptais prendre un train d'émigrants à prix réduit, La fatigue ne m'importait plus ; j'allais revoir la patrie et cela me donnait une force surhumaine ! Je méprisais d'avance la lassitude du corps, et les privations et les humiliations mêmes.
Le lendemain matin, à six heures, je prenais h ferry, je traversais à Oakland, et à sept heures, je montais de nou- Teau dans le " Central Pacifie," qui, cette fois, me ramenait dans mon cher vieux Canada qu'il me semblait avoir quitté depuis déjà longtemps.
Je fis les premières cent lieues sans presque m'apercevoir que j'étais parti; j'avais en dedans de moi des ailes qui m'emportaient bien plus vite que la vapeur. Je traversai comme une flèche les beaux champs de la Californie en leur donnant à peine un regard ; je revis les Sierras-Nevada et je n'eus pas une émotion ; je me serais trouvé n'importe oii avec la même indifi'érence, la même inconscience de ce qui m'entourait; je ne pouvais regarder que devant moi, à huit jours de distance, la patrie qui semblait m'attendre ; tout le reste ne me paraissait qu'un mirage.
J'avais dû cette fois faire des provisions d'avance et j'avais mis dans une petite malle à la main du fromage, du saucisson, un morceau de langue, un pain et une bouteille de cognac. Cela devait me suffire jusqu'à Cheyenne. En ai-je mangé de ce ratafias! Le deuxième jour j'en étais déjà malade; il me semblait que je tournais rapidement en boudin, et que je ne verrais plus le Canada que sous la forme d'une tourtière. Mais je tins bon. Cependant ce n'était pas amusant que ces repas faits dans lo coin le plus obscur que je pouvais trouver, à la dérobée, car j'étais réellement honteux, et comme j'avais oublié de m' acheter une fourchette et un couteau, j'étais obligé de mordre à
'même mon gros saucisson qui me rentrait jusque dans lo nez et mon morceau de langue qui avait fini par no plus avoir de forme. C'était ma bouteille de cognac qui en souffrait ! En effet, pour pouvoir digérer tant de carton mâché, il me fallait l'arroser violemment; aussi, dès la fin du deuxième jour, ma bouteille était-elle évaporée et je dûs la renouveler à un prix fabuleux. Le côté moral de la question n'était guère plus réjouissant. Un homme qui voyage dans des conditions pareilles ne se fait pas d'amis ; en effet, il est difficile de traiter les gens avec du saucisson, et quand on a fait plusieurs repas de cette victuaille compacte, on devient tellement farouche et avide de viande fraîche qu'on prendrait volontiers une bouchée de son voisin.
Donc, le saucisson est antipathique aux relations sociale3
Nous avions fait environ deux cent cinquante lieues et ■n'étions plus qu'à quelques heures d'Ogden. Le train s'arrêtait à un village dont j'ai perdu le nom, et qui est, parait-il, le centre d'opération des joueurs de Monte, des dévaliseurs de toute espèce, de ces rowdies terribles des régions minières, dont il reste encore un certain nombre aujourd'hui, quoique l'exercice de leur profession devienne de plus en plus difficile.
Je descendais du train, suivant mon invai'iable habitude à chaque station, lorsque je me vis aborder avec une courtoisie particulière par un homme qui descendait, aussi lui, d'un des cars, et qui me demanda si je connaissais la localité et s'il pourrait s'y procurer une bonne bouteille de cognac. 1 don^t even know tJie name of the place, lui répondis-je : je suis aussi étranger ici que vous le seriez peutêtre à Kamouraska ou à Lévis. — Lévis! Lévis! reprit mon personnage dont les manières me plaisaient réellement, quoique j'en fusse un peu surpris, Lévis, c'est un nom canadien, cela, est-ce que vous seriez du Canada par hasard ? — Ma foi, repris-je, oui, un peu, beaucoup même, passionnément ; à ce point que j'en arrive et que j'y retourne.... — " Oh ! alors, faites-moi le plaisir de venir essayer le cognac avec moi; nous allons causer cinq minutes de votre pays."
Je m'exécutai avec grâce et suivis mon individu qui entra, indififéremment en apparence, dans le premier saloon qui se trouvait devant nous. Nous nous fîmes servir chacun un verre. Ce saloon n'avait pas une physionomie trèsrespectable, et j'en avais été frappé un instant, mais qu'estce que cela me faisait après tout ? Dans un petit village perdu de l'Utah, on aurait mauvaise grâce à s'occuper beaucoup des apparences. A une table près de la iar, était assis un homme presque déguenillé, qui remuait un tas d'or et laissait tomber en outre, à droite et à gauche autour de lui, à même une liasse de greenbacks, quelques billets de vingt et de dix dollars. Il semblait complètement ivre ; il parlait à tort et à travers avec une langue épaisse et roulait des yeux cailles en demandant à tout le monde de tirer aux cartes avec lui.
" «Je me moque bien de perdre, s'écriiit-il ; prenez, ramassez mon argent, je vous le donne Quand je bois, je
bois pour sin mois, vive Jupiter ! Je viens do faire cent
lieues. Give me a glass of gin " Et il allongeait ses
longues jambes, se renversait en arrière, bavant, frappant le plancher de ses talons boueux. Mon compagnon, comme fatigué de ses instances, me dit à l'oreille : " Voici un gaillard qui va se fiire dévaliser ici, c'est sûr. J'aime autant le soulager de quelques centaines de dollars en un tour de main, vous allez voir cela." Et, sans prendre la peine de regarder l'effet de ses paroles sur ma physionomie, il prit les cartes. En moins d'une minute il avait gagné plus de trois cents dollars. Chaque carte tirée sur trois lui donnait raison. Je restais, malgré moi, cloué sur place, comme ahuri. A qui donc avais-je affaire ? Ce malheureux diable d'ivrogne allait perdre jusqu'à son dernier sou, si le train restait seulement cinq minutes de plus !
En ce moment, deux ou trois autres individus débouchérent d'une pièce voisine. " Jouez-vous ? me dirent-ils. Venez, venez donc, vous allez gagner toutes vos dépenses de voyage." Et ils m'entouraient, me pressaient, me sollicitaient
de mettre qui dix dollars, qui vingt, qui trente etc
j'étais abasourdi et je cherchais à me dégager. Mais le cercle se resserrait autour de moi. " By Goâ,you mustplay," dit l'un des hommes en me tirant violemment par le bras. Le prétendu ivrogne venait de se raffermir sur ses jambes et me lançait un regard clair, net et menaçant. " Je suis dans
un coupe-gorge, pensais-je en moi-même ; je ne pourrai pas même prendre le train. Le temps d'arrêt expirait et je sentais ^une angoisse mortelle me serrer le cœur. J'étais en effet dans un de ces bouges terribles où se réunissent à certains jours et pour certains desseins les Desperadoes de cette région dangereuse. Je n'avais pas une arme sur moi, et puis, qu'en aurais-je fait contre cinq à six gaillards qui jouent tous les jours avec leur propre vie ? Heureusement, qu'en ce moment même, le conducteur du train passa devant nous, accompagné de deux voyageurs: il rejoignait le train qui allait partir. Je l'appelai vivement ; il se retourna, comprit sans doute, et s'avança jusqu'à la porte. J'étais sauvé ! Par un mouvement rapide, je me précipitai en dehors du bouge avec des jambes d'orignal et le cœur me battant comme une cloche. Mon compagnon m'avait suivi et montait ea même temps que moi dans le char-fumoir. Il avait repris ses manières affables et son langage agréable. Je voulus avoir le cœur net à son endroit et je pris un siège près de lui pour le faire causer. Il me parla de tous les pays du monde, m'interpella en allemand, en italien, en espagnol, pour voir si je connaissais ces diverses langues, écarta avec une habileté prodigieuse toutes mes questions, me ramenant toujours à quelque sujet nouveau, et me fît même la politesse d'un magnifique cigare que j'acceptai tout ahuri.
Une demi-heure après, le train arrêtait de nouveau pour dix minutes. Mon individu prit congé de moi sous un prétexte quelconque et descendit. J'allai dans le Pullman car prendre une bouchée et revins aussi vite que pos-