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PRÉFACE. VI

partiennent : vous n'y verrez donc que le simple témoignage de l'admiration qu'inspirent mes vertus.

Je commence avec le printemps de 187i, alors que le Pays était dans tout l'éclat d'une nouvelle jeunesse, d'une vigueur retrempée. Quelques mois après il tombait et m'entraînait dans sa chute Pour la vingtième ibis, je fis banqueroute de toutes mes illusions : c'est dur quand on n'a que ça ! Aujourd'hui je suis relativement riche ; la~ souscription est un admirable levier quand on;: sait le manier avec art ; pour moi, Dieu m'en est. témoin, je lui ai fait soulever des trésors.

Maintenant donc que, grâce à vous, chers lecteurs, je suis au dessus de mes affaires pour cinq à six semaines, tous mes frais payés, je vous offre mon volume que vous relirez, je le sais, avec plaisir, et quand vous l'aurez lu, vous direz de moi :

" C'est un bon petit canaien, pas mal capable r il aurait un joli avenir, si son passé n'était pasdéjà si long .... et si . ; . .

A. Buies--

POUR LE "PAYS

Québec, 8 Mai 1871.

Avez-vous jamais fait cette réflexion que, dans les pays montagneux, les hommes sont bien plus conservateurs, plus soumis aux traditions, plus difficiles à transformer que partout ailleurs ? Les idées pénètrent difficilement dans les montagnes, et, quand elles y arrivent, elles s'y arrêtent, s'enracinent, logent dans le creux des rochers, et se perpétuent jusqu'aux dernières générations sans subir le moindre mélange ni la moindre atteinte de l'extérieur. Le vent des révolutions souffle au dessus d'elles sans presque les effleurer, et lorsque le voyageur moderne s'arrête dans ces endroits qui échappent aux transformations sociales, il cherche, dans son étonnement, des causes politiques et morales, quand la simple explication s'offre à lui dans la situation géographique.

Si une bonne partie du Canada conserve encore les traditions et les mœurs du dernier siècle, c'est grâce aux Laurentides. La neige y est bien, il est vrai, pour quelque

chose, la neige qui enveloppe dans son manteau muet tout ce qui respire, et endort dans un silence de six mois hommes, idées, mouvements et aspirations. A la vue de cette longue chaîne de montagnes qui borde le St. Laurent tout d'un côté, qui arrête la colonisation à ses premiers pas et fait de la rive nord une bande de terre étroite, barbare, presque inaccessible, on ne s'étonne pas de ce que les quelques campagnes glacées qui s'y trouvent et dont on voit au loin les collines soulever péniblement leur froid linceul, n'aient aucun culte pour le progrès ni aucune notion de ce qui le constitue.

Je porte mes regards à l'est, à l'ouest, au sud, au nord ; partout, un ciel bas, chargé de nuages, de vents, de brouillards froids, pèse sur des campagnes encore à moitié ensevelies sous la neige. Le souffle furieux du nord-est fait trembler les vitres, onduler les passants, frémir les arbres qui se courbent en sanglottant sous son terrible passage, frissonner la nature entière. Depuis trois semaines, cet horrible enfant du golfe, éclos des mugissements et des tempêtes de l'Atlantique, se précipite en rafales formidables, sans pouvoir l'ébranler, sur le roc où perche la citadelle, et soulève sur le fleuve une plaine d'écume bondissante, sans cesse déchirée et brisée dans l'air, sans cesse rejaillissant de l'abîme en fureur : " C'est pour faire monter la flotte, " disent les québecquois. Et, en effet, la flotte monte, monte, mais ne s'arrête pas, et nous passe devant le nez, cinglant à toutes voiles vers Montréal.

Ainsi donc, Québec a le nord-est sans la flotte, Montréal a la flotte sans le nord-est ; lequel vaut mieux ? Mais si

Québec n'a pas la flotte, en revanche il a les cancans, et cela dans toutes les saisons de l'année. Voilà le vent qui souffle toujours ici. Oh ! les petites histoires, les petits scandales, les grosses bêtises, comme ça pleut ! Il n'est pas étonnant que Québec devienne de plus en plus un désert, les gens s'y mangent entre eux ! Pauvre vieille capitale !

Le commérage est l'industrie spéciale et perfectionnée de ses matrones. Quelle espèce endiablée ! Si encore le cancan n'était que la médisance ! mais il faut entendre les fables absurdes, les récits grotesques, imaginés on ne sait par quelles têtes malfaisantes, qui se débitent et sont acceptés comme monnaie ordinaire ! C'est une atmosphère d'épingles qui vous rentrent dans la peau de tous les côtés. Vous cherchez un abri et vous croyez le trouver dans une amitié sincère, sympathique, bah ! c'est là que vous vous faites écorcher pour la vie. Je connais des gens qui, à proprement parler, ne se quittent pas, qu'on voit presque toujours ensemble, et bien ! c'est afin de ne se rien laisser sur les côtes. Quel appétit les uns des autres, et quel ver ron- ' geur que la langue d'un ami, d'une amie surtout! 0 dieux ! aimer tant les femmes et être obligé de les fuir. . . .

Les fuir ! et où ? On ne peut pas faire deux pas dans les rues de Québec sans se rompre les doigts de pied ou se désarticuler la cheville. Tous les faits divers des journaux sont formés de gens aux trois-quarts démolis pour avoir cru marcher sur des trottoirs quand ils n'étaient que sur des tronçons vermoulus qui sautent aux yeux dès qu'on les touche. Et les chemins ! des effondrements. Fuyez quand une voiture passe ; sans cela elle vous couvrira de la tête aux pieds d'une boue ineffaçable autant que prodigue. — Tout est par trous et bosses ; aussi il faut voir les voi-

tures sauter là dedans, essieux et brancards disloqués, chevaux cassant leurs traits, piétons à la recherche des endroits guéables, et pourtant ! peu d'accidents. C'est fait exprès.

La nature ayant fait de Québec un roc, ses habitants l'ont creusé et en ont fait un trou.

C'est ce que le juge Caron a dit dans un langage plus élégant, mais moins précis, au grand jury rassemblé pour le terme de la semaine dernière.

L'honorable juge, qui habite le Cap Rouge, avait failli être démantibulé en passant par les ornières du chemin St. Louis pour se rendre à la Cour. Aussi fit-il ex abrupto une mercuriale à la Corporation qui, comme tous les coupables, est très susceptible. Elle voulut s'en venger, et, dans une s"éance subséquente, le conseiller Hearn demanda s'il était juste de faire du chemin St. Louis un pavé de mosaïque pour le juge et sa famille, aux dépens d:s autres rues de la ville. Un autre conseiller déclara " ne pas comprendre pourquoi l'honorable juge avait plus raison de se plaindre que le plus humble contribuable." " Mais il en a au moins autant," répondrai-je, ce qui me rappelle l'axiome mémorable formulé par Y Ordre, dan3 le dernier numéro de ce journal : '' La vérité a autant de droit d'être proclamée que l'erreur," et j'ajouterai " par n'importe qui, fût-ce même par un juge."

Le maire, pour ne pas rester en faute, fit remarquer " que le juge aurait dû se borner dans son adresse aux choses concernant l'administration de la justice, et qu'il y avait d'autres moyens d'obtenir le redressement des torts

de la Corporation, etc." C'est ce qui n'est nullement démontré, attendu que tous les moyens tentés jusqu'aujourd'hui n'ont abouti qu'à multiplier ces torts indéfiniment, au point qu'il a fallu constituer dans Québec un comité de surveillance, comme il s'en est formé un à New- York pour contrôler l'administration dilapidatrice et souvent criminelle du Tammany Ring. Toutefois, après avoir ressenti le coup et l'avoir rendu, la Corporation s'est vue forcée d'améliorer le chemin St. Louis et de -promettre qu'elle ferait paver la rue St. Jean.

La Corporation de Québec est comme toutes les vieilles rosses. Au premier coup de fouet, elle rejimbe ; mais au vingt-cinquième, elle commence à prendre le petit trot.

Vous savez qu'on démolit en ce moment l'ancien bureau de poste ; on en profite pour démolir aussi quelques passants par la même occasion. La ruelle qui fuit face au vieil édifice est très-étroite et aboutit à l'escalier de la basseville où tout le monde doit passer pour se rendre à ses affaires ou en revenir ; or, on n'a rien mis là pour garer des débris qui tombent et des pierres qui viennent sauter sur le pavé. Ce serait le moment pour le plus humble des contribuables de faire des remontrances ; mais nous avons ici l'habitude des ruines ; celles qui tombent ne font qu'une variété piquante au spectacle de celles qui sont tombées déjà et qui restent où elles sont.

Les gens de notre bonne vieille ville ont adopté depuis quelque temps une nouvelle spécialité ; c'est la mort subite. Tous les jours il y a deux ou trois narquois qui se paient cette boutade aux fils d'Esculape, ce qui varie un peu les

faits-divers, devenus monotones, d'orteils écrasés entre deux madriers de trottoirs. La boue des rues s'est durcie depuis hier, de sorte qu'au lieu d'éclabousser quand elle vous jaillit au visage, elle vous casse une dent ou vous crève un œil ; il n'y a que l'embarras du choix. On avait craint beaucoup l'apparition de la petite-vérole ; dimanche dernier les curés avaient fait les plus vives recommandations sur ce sujet à tous les prônes. Recherches faites, on a trouvé que la petite-vérole en question se réduisait à deux cas de jaunisse. Rien n'est tel que de prendre ses précautions.

Il vient de paraître une nouvelle brochure sur la colonisation, sujet d'une haute nouveauté. Vous savez que, dans la province de Québec, toute la colonisation se fait par brochures. Celle-ci sort des presses du Courrier de St. Hyacinthe, et on y lit les préceptes suivants donnés aux colons comme base fondamentale du développement de notre jeune pays:

1° Un colon doit ître sobre et jouir d'un bon caractère.

(Cela, bien-entendu, remplace les instruments aratoires et le petit capital nécessaire pour commencer.)

2° II doit avoir une bonne santé, de l'énergie et V amour du travail.

(Supposons qu'il soit perclus de rhumatismes, mou comme un boudin, paresseux comme un lézard, il n'a pas de chance.)

3° Il doit avoir quelques ressources à sa disposition. (La brochure du Courrier, probablement, et beaucoup de Petits Albert.)

4Q II lui faut faire le choix d'un lot avantageux.

(Oui ; s'il se met sur le haut d'une montagne, le gouvernement ne lui garantit pas les moyens de communication.)

5° Le colon, s'il se livre à une entreprise Quelconque pour la première fois, doit demander conseil.

Tenez-vous bien là-dessus, tout est en friche maintenant. Remarquez, s'il vous plaît, que cette brochure est publiée par ordre du gouvernement local.

Encore une comme celle-là et le pays sera désert.

Maintenant, que je vous parle un peu politique. Tout le monde m'en casse les oreilles, je me venge sur vous. Et d'abord, je vous annonce que l'honorable Mr. Langevin, compagnon du bain et du Grand-Tronc, vient de partir pour Ottawa, ne jugeant pas sans doute qu'il lui fût nécessaire de rester pour acheter lui-même en bloc les électeurs de Québec-centre; il abandonne ce soin à des comptables ordinaires, mais il n'a pas voulu laisser la capitale sans faire une grande chose.

Vous vous rappelez qu'autrefois les épiciers avaient la permission de vendre au verre comme les aubergistes. Cet usage était tombé en désuétude, non pas pareeque les épiciers l'avaient négligé, mais pareeque le nombre des aubergistes était devenu si formidable que le détail des liqueurs au milieu de la chandelle et de la canelle ne payait plus. Aujourd'hui les épiciers se sentent repris d'un vif désir de concurrence ; aussi ont-ils envoyé une députation à l'honorable Hector, lui assurant leurs votes, s'il obtenait qu'ils pussent reprendre leur petit commerce d'autrefois. L'hono-

rable compagnon le leur a promis. Pendant ce temps, les amis de Mr. Pelletier essaient de se remuer ; ils ont eu un caucus vendredi soir et vont convoquer ces jours-ci une assemblée publique sur laquelle ils comptent pour porter un grand coup.

Des assemblées publiques ! vous savez ce qui en est presque toujours résulté jour les libéraux. Presque toujours ils y ont remporté les triomphes de la parole, et séduits par les acclamations du peuple, ils s'endormaient sur leurs lauriers, attendant avec une dédaigneuse confiance la victoire des poils. Certes, il n'est pas difficile de parler mieux et surtout plus vrai que les orateurs panachés du gouvernement, et le peuple, tant qu'on ne s'adresse qu'à son bon sens et à. ses instincts libres, accepte plus volontiers des vérités même dures que des phrases mielleuses dont il devine l'objet. Mais ce n'est pas tout d'avoir pour soi la vérité en face d'une population habituée à une grossière corruption politique. Les leçons des hustings sont vite oubliées, tandis que l'action incessante, matérielle, s'exerçant directement sur toutes les faiblesses, subjugue facilement l'individu isolé qui ne peut puiser, ni dans ses connaissances ni dans sa vertu assez de force ou assez de raison pour résister aux embûches de l'intérêt. C'est par l'action que le parti conservateur nous a toujours vaincus, c'est par l'inaction que nous avons toujours succombé. Le découragement, en outre, s'empare bientôt de nous, parce que nous ne disposons pas d'autant de moyens que nos adversaires ; nous disons qu'il n'y a rien à faire, que tout est inutile, qu'il n'y a pas d'opinion publique, nous négligeons les moyens grossiers, niais décisifs, et nous arrivons au parlement avec une phalange oppositionniste de dix ou douze membres contre rpuarante ministériels.

Si vous voulez avoir une idée du génie politique de notre race et de l'intelligence que le. peuple aprorte en moyenne aux question» qui s'agitent autour de lui, retenez cette exclamation échappée à un brave homme discutant avec plusieurs autres sur les mérites et les torts respectifs du ministère. Je l'entendis par hasard, comme font toujours ceux qui prêtent attentivement l'oreille : " Quoi ! disait ce digne électeur, vous voulez que je sois en faveur

d'un gouvernement qui'nous a voté un nouveau péché !

Un nouveau péché ! s'écrièrent tous ensemble les auditeurs ébahis. — Mais oui, un nouveau péché ; comme s'il n'y en avait pas assez déjà ! le gouvernement ne nous a t'il pas voté la Calomnie anglaise ? "

Et voilà pourtant les hommes à qui l'on sacrifiera, pour avoir l'honneur de les représenter, sa santé, sa fortune ses affaires, son repos, sa famille, tout, tout ce qu'on a de plus cher ! Idiots de candidats ! !

Québec-est est muet comme la tombe dont ses chantiers abandonnés, ses quartiers dépeuplés, ses industries éteintes sont l'image désolante.

Quartiers dépeuplés ! oui, certes : il reste à peine quelques ouvriers pour des travaux de détail, là où retentissaient autrefois les mille haches des charpentiers et où foisonnait ce rude peuple, plein d'un patriotisme chatouilleux, et sur lequel la corruption glissait comme l'eau sur les roches polies. Je devrais dire quai tiers en ruines, car c'est à peine si quelques pâtés de maisons en brique, maigres, craintifs apparaissent sur les emplacements encore noirs des derniers incendies. Çà et là de larges espaces vides que l'in-

dustiïe ne vient plus animer, et cependant il y avait lu autrefois des maisons .joyeuses, vivantes, des rues entières où l'on sentait courir le souffle du travail et le mouvement rénovateur ! Quelle décadence ! Et dire que ce reste de peuple qui souffre, qui gémit, qui se lamente, qui comprend qu'il lui faut l'annexion à tout prix, se vendra à la livre au premier braillard intrigant qui lui sera expédié pour les tions !

Si l'honorable Hector Langevin n'est pas élu par acclamation, ce n'est pas ma faute ni celle de Mr. Joseph Hamel, négociant en gros et cabaleur en détail de la bonne vieille ville. La candidature de Mr. Pelletier est devenue un mythe, personne ne s'en occupe ; la liste qu'on devait faire signer en sa faveur est invisible, les gros bonnets qui voulaient l'élire ne se mêlant de rien : " Nous voterons, disentils, mais ce n'est pas à nous de nous mettre sur le chemin pour notre candidat." Et c'est ainsi que ces citoyens que vous entendez gémir, brailler à cœur de jour, dire qu'il leur faut un changement de régime ou la mort, qu'il faut l'annexion quand même ou aller au diable, c'est ainsi qu'ils changent de régime lorsque la seule occasion favorable s'en offre à eux.

" Ils ne veulent pas se mettre sur le chemin" ! tout est là. Voilà le canadien d'aujourd'hui, inerte, passif, qui soupire et qui désire, mais qui, pour avoir ce qu'il désire, trouve que le moindre effort est déjà trop grand. — Si Mr. Pelletier est élu, ah ! quel bonheur ! S'il ne l'est pas, ah ! c'est malheureux et l'on se couche en répétant qu'il faut un

changement de régime.

On s'attendait à une véritable révolution politique clans Québec-centre, on ne savait sur quel candidat annexionniste

arrêter ton choix, tant il y en : r it Tout d'un coup.

plus d'annexion, plus de candidats. Que voit-on ? Tout simplement l'honoiable Hector pendant une semaine, qui n'a l'air de rien du tout, ne fait aucun bruit, donne tousses contrats et décampe sans qu'on le sache à peine, laissant Mr. Joseph Hamel chargé d'inscrire ses partisans.

Meilleur lieutenant ne pouvait être choisi. Mr. Joseph Hamel, voilà un homme à réquisitions ? c'est un vrai prussien. Il est sur les chemins, celui ià ! Ce n'est pas parcequ'il est marchand en gros et l'un des porte-bourses de Québec qu'il dédaigne les moyens de faire élire le candidat de son choix ! c'est au contraire à cause de cela qu'il se donne du mal. Aussi c'est sur lui que pleuvent les quolibets, les invectives, les attaques journalières. Mais quoi ! que fait donc Mr. Hamel, sinon ce que vous devriez faire vous-mêmes, plaignards libéraux toujours prêts à critiquer et à geindre, jamais à agir. Plût aux cieux que nous eussions dans nos rangs plusieurs Joseph Hamel, et nous pourrions au moins disputer les élections, loin d'être réduits au rôle d'impuissants déduignés.

Et savez-vous ce que produit chez des hommes de cœur ce spectacle d'une inertie démoralisante qui laisse tout sacrifier ? le croirez-vous ? je l'ai entendu dire plusieurs fois déjà par des. gens sérieux, de position très respectable: " Les insurgés de Paris ont bien raison : quand on a affaire à un peuple qu'aucune expérience ne peut éclairer, quand on ne voit en haut que des avachis satisfaits auxquels tout soin public répugne, et en bas qu'une masse ignorante prête à bénir sa misère et ceux qui en sont les auteurs, il n'y a

qu'une révolution radicale et les violences d'une minorité exaspérée qui puissent changer l'état dos choses." Aussi, je vois ce» hommes énergiques, dévoués, qui comptaient sur \m mouvement annexioniste, devenir sombres, irrités, brefs dans leurs paroles et comme travaillés d'une colère sourde que le dégoût même ne parviendra pas ù comprimer longtemps.

Passons à Lévis. Ah ! ici du moins je respire, ici il y a. des hommes : il est vrai que ce sont surtout les jeunes, mais il n'y a plus que ceux-là aujourd'hui. Si tous les vieux voulaient céder la place aux jeunes, on referait le parti libéral en un ciin-d'œil et l'on retrouverait les bonnes années.

A Lévis ce n'est pas une lutte d'hommes qui se fait comme dans la plupart des autres comtés, c'est une lutte de principes, c'est l'idée d'annexion représentée par Fréchette contre le statu quo vermoulu ; c'est encore la guerre au double mandat contre lequel le comté s'affirme énergiquement. Le poëte, devenu politique, se multiplie sur tous les points. Dimanche dernier le docteur Blanchct était eu train de le démolir en son absence devant quelques centaines d'auditeurs; on vient prévenir Fréchette; de suite il accourt nu moment où le docteur, se balançant dans sa téméraire sécurité, expliquait pour la trentième fois sa fameuse conversion du rouge vif au bleu opaque, faite eu 1861, à la

suite d'une vision c'est toujours comme cela En

apercevant son antagoniste, le Dr. voulut l'attaquer personnellement : " C'est un homme qui a été chassé de toutes les villes des Etats-Unis, s'écria-t-il, c'est un homme qui n'a jamais rien pu faire, c'est un aventurier, un ci, un là "

CORRESPONDANCES. \rJ

Tous les regards se portent sur Fréchette dont vous connaissez la vigoureuse charpente : " Mais s'il avait été chassé de toutes les villes, hasarda quelqu'un, il ne serait pas si gras qu'il est . . . . " Turcs et cris de '' Fléchette, Fréchette." Le poète monte sur le perron de l'église et, en moins de dis minutes, soulève les acclamations de tout co monde qui'n'était venu là que pour applaudir son concurrent. Celui-ci ne se possédait plus, lui, l'orateur de husting par excellence, toujours maître de lui-même; il tremblait de colère et, depuis lors, il a tant tremblé qu'on le reconnaît à peine ; il est devenu pâle, défait, de rubicond, d'épanoui qu'il était jadis. Les femmes ne le reconnaissent plus, elles dont l'enthousiaste faveur lui avait valu presque tous ses triomphes. 0 Dieux ! être abandonné des femmes quand la disgrâce commence à poindre à l'horizon des jours heureux, être abandonné des femmes lorsqu'on leur doit tant, c'est arriver d'un trait au fond de la coupe et avaler la lie pleine de fiel !

J'apprends à l'instant que le Coui-rier du Canada est menacé d'être mis à l'index pour avoir adopté le fameux programme ultramontain. Vicissitude des choses humaines ! Voilà le Conrrier du Canada qui prend la place du Pays

Allons, il est temps que je vous dise adieu. L'heure de la malle a sonné au cadran des âges, et chaque minute qui s'écoule me rappelle que le Grand-Tronc n'attend jamais» quoiqu'il fasse toujours attendre.

ELECTION DE L'iION. HECTOR LANGEVIN, COMPAGNON DU BAINj DANS QUÉBEC-CENTRE.

Vendredi, 9 juin.

Je l'ai vu ; tout est consommé. Quelle misère ! lis •avaient signé, disait-on, plus de quinze cents, pour porter à la candidature de Québec-centre l'honorable Hector Lan- £cvin. Il n'y avait pas d'opposition, ni songeait-on à en faire ; c'était une élection par acclamation, et le candidat BÎ populaire allait être porté aux hustings sur les mille bras de ses adorateurs, puis ramené en triomphe. Ce matin, je m'éveillai, croyant entendre au loin les voix confuses de la multitude acclamant l'élu ; j'avais comme un transport d'impatience, et, à peine habillé, je me précipitais dans la rue pour respirer l'atmosphère brûlante de la foule. Il était dix heures ; de loin j 'aperçus le husting, je courus vivement, croyant entendre déjà le peuple frémissant ap] son idole, j'arrive..., désert. Pas un être vivant auprès de ce husting qui semblait s'être dressé seul au sein de l'oubli ; pas un passant qui s'arrêtât même pour le regarder ; aucun groupe, pas de curieux, et les ouvriers de cette œuvre improvisée l'avaient fuie comme frappés de remords. Alors je montai, lentement cette fois, ie cœur saisi, jusqu'à la demeure de i'honorahle Hector qui avait convié ses amis à venir le prendre pour se rendre à la nomination. Là, rien non plus, pas un signe de manifestation, pas le plus petit rassemblement, pas une tête aux croisées de la maison. " Est-ce une illusion, me demandni-je,ct me serais-je trompé de jour ?" j'arrêtai quelques amis ; ils me dirent que c'était bien aujourd'hui, vendredi, le 9 juin. Ils me regardèrent étonnés et continuèrent leur route ; moi, je restai sur place,

CORRI.SPONDANCES. 21

les yeux rivés sur cette maison où devaient s'agiter en ce moment de si grandes espérances. Je restai là près d'une demi-heure, fixé dans cette contemplation indécise qu'on éprouve au sein des solitudes, puis je partis comme un boulet pour le lieu de la nomination, déterminé à ne pas rêver les yeux tout grands ouverts.

Là je trouvai à peu près deux cents individus se regardant les uns les autres, se faisant des questions, se demandant quelle était cette plaisanterie, puis enfin l'officier-rapporteur juché dans le husting comme un merle sur son perchoir. Tout-à-coup il se fait un petit bruit, un mouvement insensible d'épaules qui se déplacent, je regarde

l'honorable Hector venait de se faufiler, honteux, surpris, le long du groupe pour arriver comme inaperçu au husting solitaire. MM. Chauveau, Simard, Daniel et quelques dévoués l'accompagnaient en silence. Mais aussitôt, ô peuple ! que tu es grand dans tes réveils ! " Trois hourrahs pour M. Langevin " s'écrie une tête nue qui se détaclm sur le flanc du husting, et quarante voix enrouées, avinées, criardes, répondent " Trois hourrahs pour M. Langevin." Ces quarante voix étaient celles de quarante individus engagés, soudoyés à l'avance, aux trois-quarte ivres, qui s'étaient emparé des abords du husting et qui vociféraient comme des forcenés au milieu du silence morne de tout le reste des assistants.

Etre ministre fédéral, être élu par acclamation, et DO trouver autour de l'estrade que l'on gravit pour y cueillir le triomphe qu'uu ramassis repoussant de vauriens en goguette qui vous applaudissent, quelle honte ! Et cependant, voilà ce qu'a accepté M. Langevin. Les ouvriers qui travaillaient à la démolition du bureau de

Zù CORRESPONDANCES.

poste et à d'autres ouvrages publies avaient tous reçu congé afin de grossir la foule, et une bande de voyous pris dans •St. Roch parmi la plus épaisse crapule, se tenaient en groupe compacte, prêts à toutes les violences, tellement que ne trouvant pas d'adversaires à combattre, ils se prirent de querelle entre eux et échangèrent des coups de poing pour

• ver leur force. C'était hideux et humiliant. Derrière c • groupe de pcndards se tenaient cent cinquante à deux ■cents spectateurs froids, immobiles, confus, muets, surpris de se voir là, attendant.

Enfin, après la lecture de la proclamation et les autres formalités requises, l'honorable Hector tira son chapeau et fit signe qu'il allait parler.

" Cicux, écoutez ma voix ! Terre, prête l'oreille !" non: " Electeurs libres et intelligents de la division-centre de la grande ville de Québec " ! . . . Aussitôt que j'entendis ce début, je partis à la course, j'en avais de reste, j'allai me réfugier sur une galerie voisine pour n'avoir pas à entendre, mais seulement à regarder.

M. Langevin a la voix forte : ou ne le dirait pas à voir sa petite bouche pincée qui a l'air d'envoyer des sifflements plutôt que des sons, mais c'est comme ça. Cette voix de l'honorable compagnon du bain m'arriva éclatante, perçante, jusqu'à mon refuge. '' Je veux représenter la cité de Québec, dit-il d'abord, sans faire aucune distinction de race ou de religion.'' Voilà qui est grand, mais ce n'est pas conforme au programme catholique, la plus grande chose qui ait jamais été imaginée. I) y a des nuances dans le sublime. Après cet exorde qui révélait un puissant orateur populaire, l'honorable Hector a parlé du chemin de fer du Pacifique, et a renouvelé la déclaration qu'aucune taxe nouvelle ne

CORRESPONDANCES. Zà

serait imposée au pays pour sa construction, parce que le gouvernement l'abandonnait aux compagnies particulières. Ça, ce n'est pas malin ; il est bien clair que nous ne serons jamais taxés pour un chemin de fer qui ne se fera jamais. Ici, les quarante voix crièrent " Hourrah pour M. Langevin ", probablement pareequ'il venait de prendre un verre d:eau.

Puis, développant cette féconde conception du chemin du Pacifique canadien qui coûterait cont cinquante millions, s'il y avait dans le monde assez d'idiots riches pour l'entreprendre, à côté de la ligne parallèle que les américains construisent, l'honorable Hector s'est écrié que la Confédération deviendrait le grand entrepôt du commerce de l'Asie ; et, emporté par les mouvements de son imagination trop sensible, en f ice des splendides horizons qui s'ouvraient devant nous, il s'exclama, en parlant des Chinois et des Crics de la Colombie Anglaise : " Nos frères du Pacifique''' et il étendit les bras comme pour les embrasser. Ce cri de l'âme arriva jusqu'à mes oreilles plus sonore que tout le reste. En ce moment, un gros muffle, face d'hippopotame repu, empoignant le husting de ses deux bras pour ne pas tomber, hurla encore une fois : ': Hourrah pour M. Langevin."

Ceci fut le signal de nombreux cris : " Pelletier, Pelletier," et une grêle de coups-de-poing s'en suivit entre les pochards qui entouraient l'estrade et qui étaient trop ivres pour se reconnaître entre eux. Mais ce fut l'affaire d'un instant, et l'élu par acclamation reprit: " Mes frères (il confondait, il avait toujours les Chinois dans la tète), mes frères, à propos de la navigation libre du St. Laurent, nous n'accordons presque rien de nouveau aux américains ; ils ont toujours eu cette navigation libre, excepté entre Coteau

«lu Lac et Montréal, et c'est ce petit bout du fleuve seulement que nous leur donnons de plus par le traité de Washington ; mais ils n'ont pas l'usage de nos canaux qui restent pour eux dans leur condition antérieure.

" Et à propos des pêcheries, la plus grande question de toutes pour la Confédération Canadienne, notre représentant à Washington, Sir John A. Macdonald, a protesté contre l'abandon qui en était fait aux Etats-Unis. Mais on lui a répondu : <; Signez toujours le traité, puisqu'il y a une clause qui stipule qu'il devra être ratifié par le parlement fédéral.''

Vous voyez le truc; comme si l'Angleterre et les Etats- Unis allaient signer un traité pour rire, ù la condition qu'il soit ratifié par le Canada ! !...

Il y a des ficelles politiques qui sont comme les cables du Great Eastern ; si on ne les voit pas, c"est qu'elles bouchent les yeux.

Après son speech en français, i'hon. Hector l'a répété en anglais, co qui ne valait pas mieux ; puis M. Chauveau a dit quelques paroles bien senties, mais non appréciées ; M. Simard est venu ensuite et a témoigné de l'honneur qu'il s'était fait à lui-même en cédant sa place à M. Langcvin pour représenter Québec centre. En ce momont il n'y avait plus personne auprès du husting et les paroles sentimentales de M. Simard se perdirent dans les démolitions du bureau de Poste.

A St. Roch, il y avait plus de monde, mais pas plus de tètes. Du reste, ga été charmant, limpide et doux. M. Rhéaume a fait quelques petites farces, on a ri et il a été élu. C'est simple comme bonjour. Et l'on dira maintenant que les gens de Québec ne savent pas faire les choses. Au surplus, M. Rhéaume est un brave homme j il n'est pas

plus ministériel que vous et moi ; il est réduit à la besace, .-uractère distinctif des gens de l'opposition, et s'il s'est décidé à. voter toujours pour le gouvernement local, c'est que,, suivant son expression, il était temps pour lui de se mettre du côté où il y a des croquignoïs. Mais si, dans le prochain parlement, l'opposition a plus de croquignoïs que le ministère, que fera M. Rhéaume?

Québec, 22 juin.

Je voudrais pouvoir rire à mon gré de la bêtise humaine, mais cela demanderait trop de temps et j'en ai bien peu à vous donner ; du reste, à quoi cela servirait-il de rire aujourd'hui ? Il y a une telle ressemblance entre le rire et les pleurs qu'on pourrait s'y méprendre, et l'on croirait peutêtre que je ris jaune. Et pourtant cela m'amuse bien, je vous le jure, de voir que toutes les choses de ce monde sont .si petites, si bornées, et que la bêtise seule n'a pas de limites.

Donc, nous sommes battus, battus sur toute la ligne, à Bagot, à Québec, à Lévis. Evanturel est écrasé, moulu, c'en est fini de lui ; Fréchette est en dessous de tiois cents voix; mais il est tombé héroïquement, sur un lit de mitraille d'où il se relèvera plus terrible et plus fort dans un an. '' La cause des vainqueurs plût aux dieux, mais Caton préféra la vaincue ; " ainsi de Fréchette ; je ne dis pas qu'il l'ait fait

■absolument exprès, mais il est aussi solide dans la défaite qu'il était triomphant sur les husfâogs : ce qu'il a perdu en votes, il le gagne en force morale.

Le comté de Lévis offre un bizarre spectacle, une anomalie qu'on ne tolérerait pas dans un pays vraiment constitutionnel ; toute la campagne contre la ville. La ville, un groupe ■compacte de travailleurs, d'employés, de mercenaires de toute es; èee qui étouffent la vois des habitants de tout le •comté: cette masse vote comme une masse, pas autre chose, ot cela suffit pour exclure le véritable représentant de la grande majorité des électeurs libres. Lévis, la ville, devrait avoir un député à elle seule, et le comté un autre : comme oela, il n'y aurait pas d-e faux représentant.

Les partisans enthousiastes de Fléchette étaient si sûrs du vote écrasant des campagnes qu'ils ne pouvaient croire que celui de la ville fût suffisant à leur enlever le succès ; mais il y a eu des déceptions et des trahisons. Laissons tout cela; c'est l'histoire éternelle et à quoi bon récriminer ? On se sent pris d'une espèce de dégoût, et l'on se demande ce qu'il y a désormais ù faire. Depuis quinze ans, nous n'avons vu que des avortements ; s'il fut une époque où l'on pût concevoir de légitimes espérances, c'était bien celle-ci, et voyez le résultat, Une chose nous console toutefois, c'est que si les libéraux sont battus, ils partagent ce sort avec le programme catholique qui, lui, est tout simplement enterré. Quelle plaisanterie du destin ! Le programme catholique repoussé, proscrit en même temps que les libéraux qui, toute leur vie. ont combattu le fanatisme, ennemi de la religion ! Je me demande si tout n'est pas une illusion et si les hommes se conduisent réellement d après des mobiles, et non d'après ■des souffles qui passent et les emportent comme insensibles.

correspondance;?. 27

Ils marchent, ils agissent, ils espèrent, ils préparent, ils combinent; à quoi bon ? une chiquenaude du lutin moqueur qui pirouette dans l'invisible, renverse tous leurs projets. Y a-t-il encore des causes aux effets? J'en doute; ce que je vois, c'est, que les causes et les effets sont entre eux comme les antipodes, et qu'au lieu de se suivre, ils se choquent.

Aujourd'hui la moitié des bureaux et des magasins de la vide est fermée ; une salve de vingt coups de canon est tirée sur la plateforme, bon nombre de bâtimens sont pavoises, des branches d'érable paraissent aux fenêtres, devant les maisons, une grande messe est chantée à la cathédrale; du reste, aucune manifestation publique, et l'on se demande en l'honneur de qui cet apparat insolite ; c'est le 25e anniversaire du pontificat de Pie IX qu'on célèbre.

A part cet événement, rien n'arrête ni ne distrait la population de notre bonne ville que l'érection du nouveau bureau de poste au milieu de deux ou trois masures restées intactes, dont l'une contient l'atelier de notre confrère l'Événement, qui est là, juché sur un escalier, solitaire, presque en ruines, affaissé, poussiéreux, comme un pécheur qui se couvre de cendres. Cher Événement ! il a l'air de demander la permission de vous tomber sur la tête, à la différence de ses confrères qui ne la demandent pas et qui n'en font pas moins. Pas un passant qui ne s'arrête devant le bureau de poste en construction et qui ne regarde comme fasciné chaque nouvelle pierre en granit qui s'ajoute aux fondations. C'est que c'est un fait inouï que l'érection d'un édifice dans Québec, et les gens qui savent qu'ils eu ont pour longtemps après celui ci, veulent se repaître, savourer sans rien perdre pour pouvoir raconter cela un jour à leurs petits neveux étonnés.

28 CORRESPONEAKCEP.

Comme je sortais, il y a quelques minutes, pour chercher des nouvelles, je rencontre un homme intelligent. Gela vous étonne ? revenez à vous, ce n'était pas un électeur. Il m'apostrophe : " Vous qui êtes journaliste, (je me rengorgeai) pourriez-vous me dire ce que signifient les élections qui viennent d'avoir lieu, sur quelles bases se font-elles, que demande l'opinion publique, enfin quels sont les intérêts ou les principes en jeu? — Il y a tout simplement, lui répondisse, un malaise physique qui produit l'affaissement ; chacun comprend qu'il faut un changement à l'état actuel, mais personne ne di- cerne ni ne veut employer les moyens propres à y conduire. Il n'existe point une opinion morale, une conscience publique qui s'éclaire et qui juge; il y a tout au plus du mécontentement, de la dissatis/aetion ; pourquoi? on n'en sait rien. Je ne vois que deux partis à, proprement parler; les satisfaits qui ont des places, et les non-satisfaits qui ont des dettes ou ne peuvent en faire ; mais comme la majorité de ceux-ci votent pour les satisfaits, voyez ce que c'est que l'opinion publique du Canada. Cette opinion ressemble au candidat qui n'approuve pas le programme catholique, mais qui ne le désapprouve pas non plus. Toujours fiottans entre une affirmation et une négation, les candidats n'osent pas se prononcer par crainte des électeurs, et ceux-ci ne se prononcent pas non plus parecqu'ils ne savent pas ce que les candidats veulent. Ne rien savoir, ne rien vouloir, toujours espérer jusqu'à en désespérer, se plaindre beaucoup en craignant le remède, comme ceux qui souffrent des dents et qui n'ont pas de plus grande horreur que le dentiste, avoir peur d'être dans les ténèbres et s'enfuir ù. l'aspect de la lumière, voir des maux partout et n'avoir d'autre idée que de s'y endurcir, subir toutes les pressions,

se livrer passivement à tous les charlatanismes, attendre les événemens comuic s ils étaient au-dessus ou en dehors de l'actiou humaine, accepter les faits accomplis sans prévenir ceux qui nous menacent, voilà l'état moral de notre société "

En quittant mon interlocuteur, je continuai à me promener de par la ville; j'arrivai à la porte St. Louis qu'on démolira ou qu'on ne démolira pas, personne ne le sait; toujours est-il qu'on a percé les remparts tortueux, le dédale de petits bastions à moitié démolis d'eux-mêmes qui se trouvaient au dehors, afin de faire un chemin large et droit. Mais voyez un peu ; à peine a t'on fini cette oeuvre indispensable à la circulation qu'on relève et qu'on appuie de nouveau par des murs les misérables petits mamelons échancrés, en ruine, isolés, qui. auparavant étaient des remparts continus ; pourquoi cela ? Probablement pour qu'il n'y ait aucun espace vide dans la vieille capitale déjà étouffée. Québec est une ville où l'on a le respect inné de tout ce qui nuit, comme celui des Egyptiens pour les crocodiles; on y a le culte des nuisances; des ruts qui seraient pavées ou seulement praticables y feraient l'effet d'un habit neuf sur le dos d'un paralytique. Il y a ici beaucoup d'américains qui sont attirés par l'étrangeté du spectacle d'une capitale en ruines sur le sol encore si jeune de l'Amérique; ils regardent avec des mines tout ahuries et ont l'air de chercher des souvenirs parmi les décombres, comme les visiteurs de Pornpéï.

Une jolie illumination se prépare pour ce soir : les pavillons se tendent d'un côté à l'autre des rues, les fenêtres B'emplissent de lanternes et de bougies, les bustes et les portraits de Pie IX apparaissent aux façades, aux vitraux, sur les petites arches en bois qu'on a construites pour l'occasion ;

en somme cela donne un air de fête de village assez réjouissant. J'ai vu parader aussi l'artillerie volontaire, ce qui m'a déterminé à être en faveur des années permanentes. Quant à avoir des soldats, vaut mieux les avoir comme il faut de suite, avec la mine qui leur convient, et non pas celle qui les défigure. Du reste cette artillerie volontaire paraît aussi bien qu'il lui est possible, vu qu'elle a de rares occasions de se montrer, et qu'elle ne figure guère que pour faire escorte au lieutenant-gouverneur, à l'ouverture et à la clôture du parlement.

POUR LE " PAYS

Cacouna, 1B Juillet 1871.

Quelle étrange saison ! Ciel brillant ; ciel qui invite et qui fait peur à la ibis, qui échauffe et glace tour à tour dans la même journée, pur et limpide le matin, chaud à midir brûlant à cinq heures, froid à huit. Quand vient le soir, le voyageur qui voulait partir le lendemain matin hésite; sa femme a le frisson, ses jeunes filles s'enveloppent dans leursmantilles : Ah marna ! how cliilly, et le bon père, qui a les poumons pleins de la poussière des rues, s'immole: l'homme est né pour le sacrifice, la femme pour l'imposer. Les jeunes gens, les élégants, les cocodès et autres, excepté les correspondants de journaux, hommes inaltérables, voyant les jeunes filles rester à la ville, y restent aussi. C'est logique, mais c'est ennuyeux comme tout ce qui est bien raisonné.

Cependant les anglaises sont braves. Quel est ce bruit de voix argentines, ce gazouillement humain qui brise la cadence monotone des roues des bateaux, c'est la voix des femmes d'Albion qui volent aux eaux par troupes comme les hirondelles qui fuient. Quoique les anglaises du Canada continuent d'appe'er l'Angleterre leur home, une patrie que la plupart d'entre elles n'ont jamais ni vue ni connue, elles se font parfaitement à leur patrie réelle et bravent mieux que les vraies canadiennes l'inconstance de son climat. Que voit-on dans les places d'eau renommées, tashionables? Des

familles anglaisée et rien que des familles anglaises. Ce sont elles qui ont bâti ies jolis et riants cottages qui font de Cacouna le Saratoga canadien, et ces cottages se comptent par vingtaines ; ils s'échelonnent sur le coteau jadis abrupte et inculte qui domine le fleuve, et leurs parterres émi leurs petits jardins coupés de roi's et de taillis, les allées étroites, les sentiers épineux en font comme un petit E à moitié sauvage où l'on peut rêver, gémir, chant lotter à discrétion.

Depuis deux jours que je suis ici, je parcours d'un bout à l'autre ce village qui n'existait pas il y a dix ans, et qui aujourd'hui a plus de deux milles de longueur avec des maisons élégantes, presque aussi proches les unes des autreque celles de la ville, et bien ! je n'ai pas encore entend;: un mot de français, si ce n'est des habitants qui viennent vendre leurs produits et des cochers qui mènent les visiteurs. Déjà quelques américains, fuyant le ciel corrosif de New- York, sont venus à Cacouna avec leurs femmes pour respirer, disent-ils, et ils respirent tant qu'ils demandent, avec un grand sérieux, quelle est la distance entre Cacouna et le pôle nord. Moi qui suis de toutes les conversations, je leur réponds qu'il n'y a entre eux que la distance du Capitole à la roche Tarpéienne, l'espace d'un pas, mais que ce pas est un abîme.

Il n'y a pas encore beaucoup d'études de mœurs à faire ; les voyageurs sont en retard, et le grand hôtel de Cacouna, qui compte 600 chambres, en a à peine une cinquantaine de remplies. Mais en revanche, toutes les maisons privées ont reçu leurs familles; on attend de jour en jour l'essaim nombreux, bruyant qui vient toujours tôt ou tard s'abattre dans les hôtels, mais cette fois il se fait désirer. Quoi de

plus attrayant pourtant que ce grand hôtel de Cacouna ! L'habitant du St. Lawrence Hall est un dieu et il n'a pas le temps d'avoir un désir. Pour égayer les repas et faciliter la digestion troublée par le surcroît d'appétit qu'apporte l'air vif de la campagne, des musiciens loués pour la saison font entendre les sons de la harpe, du violon et de la flûte, ■et cela au déjeûner, au lunch, au dîner, au souper. Je suis arrivé ici au son des fanfares, comme un triomphateur ; ht valse, la valse joyeuse, toujours amoureuse, éclatait dans les airs ; quelques amis que je ne m'attendais pas à voir me reçurent dans leurs bras ; on ne me donna pas le temps de rien demander, tous mes désirs étant prévenus et satisfaits d'avance.

Il était six heures du soir: je pris un souper homérique, fabuleux, puis je descendis la colline et me promenai sur la rive retentissante, écoutant le sourd battement des flots repoussés par l'abîme, qui ressemble à une canonnade lointaine.— Quel grand et superbe fleuve que ce St. Laurent avec la bordure des énormes montagnes du nord, escarpées, jaillissantes, sourcilleuses, et luttant entre le ciel et la terre pour conserver leur effrayant équilibre ! — Moi, pensif, surpris par la petitesse de mon être devant la hauteur de ce spectacle, rappelant avec effort les plus profondes images et les plus chers souvenirs de ma vie, je restai confondu du néant du cœur et de la folie de ses espérances !

Ce fut en ce moment que j'aperçus quelques cabanes d'indiens jetés sur le rivage comme des tas de varech. 0 Wistitis, Micmacs, Hurons, Abénaquis, Onontagués, que venezvous faire ici ? " Nous faisons des paniers, des corbeilles, des bracelets, des petites boîtes, des pendants d'oreille et des porte-cigares en osier ou en paille, et nous les vendons

aux beaux messieurs comme vous, " me répondit de son wigwam fameux une horrible créature plus laide qu'une grimace de fée, plus crasseuse que la natte grossière qui couvrait le sol de sa cabane. Beau monsieur était alléchant, je le pris au sérieux : en un clin-d'œil passa devant moi la vision de mes innombrables victimes, et je pensai qu'un porte-cigares de vingt-cinq cents était bien le moindre holocauste que je pusse offrir à tous ces fantômes.

Le ciel commençait à se couvrir, c'est de rigueur. Cette année le ciel se couvre régulièrement totis les soirs, verse des torrents de pluie et se découvre ensuite tous les matins. C'est le contraire de l'humanité ; aussi je ne m'étonne pas de ce que les hommes déraisonnent tant.

Je vous ai dit que les canadiens viennent peu aux places d'eau fashionables. S'ils se rendent moins dans les lieux où il y a encombrement, ils se répandent d'avantage dans les différentes campagnes qui bordent le fleuve où presque tous ils ont des familles amies qui les attendent pour passer un mois ou deux. Au lieu de revenir des eaux amaigris, fatigués, ahuris, ils en reviennent avec des forces nouvelles et des couleurs éclatantes sur les joues. Mais pour celui qui cherche le tourbillon, qui veut oublier et se plonger durant quelques jours dans l'ivresse des plaisirs semés sous ses pas, qu'il vienne au St. Lawrence Hall, il est certain d'oublier les heures et les quantièmes. Perdre le fil du temps, c'est un des rares bienfaits que la Providence ménage aux malheureux, mais hélas ! il faut toujours le ressaisir, et les heures de repo3 comptent alors comme des siècle?.

Cacouna, vous le savez, est à deux lieues et du village et du quai de la Rivière-du-Lcmp, deux lieues d'une route

charmante, plus belle et mieux tenue qu'aucune rue de la ville. Son nom est déjà célèbre même aux Etats-Unis; un américain, avec qui j'ai fuit le trajet, me disait que bon nombre de ses compatriotes songeaient à déserter les oasis brûlantes de Long Branch et les ruineuses somptuosités de Saratoga, pour venir ici se retremper avec beaucoup moins d'argent et beaucoup plus de satisfaction. Il regardait les champs, les clôtures, les maisons, les voitures qui passaient, et ne cessait de m'interroger sur les habitudes, les progrès, les ressources, les différents genres de culture, le degré de prospérité, les tendances des habitants, et, tout en m'interrogeant, il m'instruisait moi-même. Pour les Américains tout est matière à instruction ; ils possèdent une foule de connaissances pratiques sur les pays qui avoisinent le leur ; ils voyagent moins pour le plaisir que pour connaître et comparer; à leurs yeux, perdre du temps n'a pour ainsi dire rien d'humain, et, tout en prenant du repos, ils se meublent la mémoire de tout ce qui peut lui être utile ou avantageux. * Voyez leurs femmes, leurs filles en voyage ; toujours un livre à la main ; aussi jamais vous les prenez au dépourvu sur quelque sujet que ce soit. Quelles charmantes et faciles causeuses, et quelle conversation intéressante ! A ma table il y en a deux ou trois qui font à elles seules tous les frais de la causerie, et, moi qui suis un bavard, je désespère de placer un mot. Ajoutez à cela qu'elles

sont presque millionnaires oh ! voilà le danger. Chut!

je méprise le vil métal pareeque je ne le connais pas !

c'est toujours ainsi.

A la table d'à côté, ce sont des anglaises ; celles-là ne parlent pas de trop, c'est dérogatoire. Quand on a de la dignité, on n'a pas de langue ; ces anglaises n'ouvrent les

lèvres que pour introduire une bouchée précieusement, comme =i elles se faisaient une opération à la gencive ; du reste, irréprochables, droites comme des fioles, avec mille louis de revenus. Il y a peu d'hommes ici, et les dames se montrent rarement ; elles sont comme effrayées de la solitude du grand hôtel; le jour tout le monde reste chez soi; mais le soir il y a foule sur le trottoir. Ce n'est pas encore le temps du carnaval ; dans quinze jours, le bal incessant commencera et l'hôtel sera comme un vaisseau dans la tempête. Dans quinze jours je serai déjà loin ! j'aurai été au Saguenay, à Kainouraska, à la Malbaie, que sais-je ? Peutêtre même je ne serai plus, tout cela pour les lecteurs du Pays qui se moqueront de moi si je péris en route.

Pour " l'Opinion Publique."

Cacouna, 16 JUILLET, 1871.

Il pleut et il tonne, il pleuvera et il tonnera demain, il a plu et il a tonné hier, voilà le bilan delà saison. Comment s'étonner après cela que les gens viennent peu aux eaux cette année ? ils ont de l'eau tous les jours tant qu'ils en veulent, l'eau du ciel, intarissable, diluvienne, qui vous surprend à toute heure et vous accable de ses bienfaits. L:i terre en est saturée et les bons habitants qui, il y a un mois, imploraient à genoux le Dieu des orages, se relèvent épouvantés de la générosité divine. Dans le grand hôtel

de Cacouna, deux cents chambres retenues depuis le 13 juillet sont encore veuves ; le propriétaire, joyeux, plein d'espoir tous les matins, s'assombrit vers le soir comme le ciel : il attend et ne voit rien venir que son coach vide de sa course quotidienne au bateau-à-vapeur et au chemin de fer. Cependant toutes les maisons privées et tous les jolis cottages de Cacouna sont pleins, pleins de familles qui restent chez elles tout le jour et qui, le soir, s'échappent par torrents sur les trottoirs ; ce sont surtout les femmes : place aux blondes tilles d'Albion. Les jeunes gens, et ils sont peu, sont obligés de marcher dans le chemin poudreux, sans, autre distraction que d'ôter leur chapeau à chaque instant et de se rompre l'échiné dans cette gymnastique gracieuse.

C'est la mode de s'ennuyer à Cacouna ; aussi tout le monde y court. Entendons-nous ; tout le monde ici, ce sont les Anglais, peuple né pour la contrainte. Mettez cent familles canadiennes dans Cacouna, et le village est bouleversé ; parties de plaisir, pique-niques, promenades sur l'eau, bains, bals, ce sera un divertissement, un tapage continuel. Il n'y aura pas autant de jolies résidences, de cottages bâtis avec luxe, autant de parterres soigneux et proprets, autant de bosquets découpés avec art sur le coteau onduleux qui descend au fleuve, autant de petits jardins perdus dans les taillis muets, autant de maisonnettes de bains s'attristant dans leur abandon, mais vous sentirez une vie bruyante, la mêlée des plaisirs, l'union de toutes les joies, des hommes et des femmes qui se cherchent au lieu de se fuir dans un repos monotone ; vous entendrez une tempête de cancans, chose redoutable et charmante ; vous verrez les gens debout à huit heures, courant les bois et les champs, les jeunes filles infatigables, toujours renouvelées, presque toujours nou-

velles, et les jeunes gens cherchant à l'être ; des amourettes, des fleurettes, des ariettes, des riens, des matrones indulgentes, des pères bons comme le pain béni, des réunions intimes de cent personnes, tout le monde se connaissant, jouissant, riant, sautant, embrassant la vie par tous les pores, cette vie de deux mois qui revient tous les ans. Au lieu de cela, vous avez dans Cacouna des gens qui ressemblent à la pluie ; ils ont le visage comme les nuages. Quand ils sourient, c'est signe de mauvais temps, et quand ils marchent, on se sent inquiet et l'on regarde l'horizon. Les Canadiens savent s'amuser ; hélas ! que sauraient-ils s'ils ignoraient cela ? Jouir vite et rapidement des quelques heures que le ciel nous mesure ; aimer et sentir, se répandre au dehors, fouetter l'aile souvent lente du temps, s'oublier soi-même en oubliant décompter les jours, voiià le secret de la vie !

Il est six heures du soir ; je suis enveloppé de nuages qui portent la foudre, et partout autour de moi l'horizon se resserre. Un bruit de pas précipités vient frapper mon oreille ; le roulement des voitures gronde sur le gravier, et j'entends des voix tumultueuses qui se brisent en mille échos dans les longs corridors de l'hôtel. C'est l'arrivée des nouveaux voyageurs ; j'accours les voir; ils sont quarante à cinquante, presque tous des femmes et des jeunes filles ; c'est monotone et ravissant ; nous ne sommes pas assez du sexe laid pour faire diversion et nous sommes encore de trop pour le plaisir de ces dames. Quoi de plus réservé, de plus retenu, de plus exclusif qu'une Anglaise en voyage ? C'est un mur à triple enceinte ; on l'aborde en grande cérémonie, après avoir fait mille circonvallations, et si on ne l'aborde pas, tant mieux ! Il fait déjà assez froid sans aller

se geler au contact de ces pâles beautés dont les paroles tombent cnmtne des flocons de neige. Ce sont, ce soir surtout, des femmes du Haut-Canada ; demain l'on attend beaucoup d'Américaines du Sud ; oh ! demain, c'est le grand jour. Combien n'ai-je pas compté de lendemains, moi, pauvre chroniqueur dont le lendemain est toute la fortune ! Mais pour les femmes, demain, c'est jamais. — Donc, je n'attends pas les Américaines du Sud, parce qu'elles ont écrit qu'elles allaient venir. Dans deux jours je serai parti, et pourtant j'aurais bien voulu rêver sous le feu de ces noires prunelles qui promettent tout ce qu'elles ne tiennent pas et vous font désirer d'être heureux sans croire au bonheur.

Décidément, j'ai besoin d'une douche

Si je descendais le coteau, trois cents pas à faire, au bout desquels la marée haute m'invite en même temps qu'une maison de bain divisée en quinze à vingt compartiments où il n'y a personne. Bah ! est-ce qu'on vient aux eaux pour se baigner ? Je veux faire comme les autres ; demain matin, à 7 heures, on m'apportera dans ma chambre un bain d'eau salée avec un verre de la même liqueur ; on a tout ce qu'on veut ici, et en cadence encore ! on se baigne au son de la musique, on déjeûne, on dîne et l'on soupe au son de la musique.

C'est une maison unique que ce grand hôtel de Cacouna qui contient six cents chambres ; nulle part ailleurs le service n'est si complet, si intelligent, si actif. — Construit il y a dix ans, il a été agrandi depuis de deux ailes immenses où les pas se perdent — Quand je pense qu'il y a vingt ans Cacouna n'était rien ! Quelques rares voyageurs y venaient dans le Roidand mil, petit vapeur-sabot qui faisait mine de se mouvoir ; plus tard le Saguenay vint

y déposer de temps à autre des curieux qui cherchaient des places vierges. Enfin, l'on bâtit le quai de la Rivièrc-du- Loup, et le Magnet inaugura une série de voyages réguliers qui sont devenus aujourd'hui quotidiens, sans cependant suffire encore à la foule énorme qui se donne rendezvous dans cet endroit de la fashion. Vous n'habitez pas ici dans le Canada; rien ne peut y donner l'idée d'un village de notre pays; toutes les anciennes maisons d'habitants ont fait place à de somptueuses villas construites par des étrangers, entourées de jardins, s'échelonnaut à perte de vue sur une ligne droite, assises triomphalement sur le coteau qui domine le fleuve et d'où l'on embrasse une vuo qui s'étend à plus de vingt lieues dans tous les sens.

Lundi matin, 17 juillet.

Il est neuf heures, oui, neuf heures, j'en ai honte ; au.-si, je me pardonne. Je m'éveille au son de Rlgohtto; la harpe frémit et sanglotte en jouant la Doua ê mobile

" Souvent femme varie, *' Bien fol est qui s'y fie. "

Chanson de François 1er, que le père Adam avait fredonnée déjà et que ses fils chanteront encore jusqu'à la fin du monde sans se lasser d'être fols.

Queiie journée radieuse ! quel ciel étincelant ! Les oiseaux gazouillent sous ma fenêtre; ils sautillent, volètent de branche en branche, portant avec eux leurs amours ; la nature s'épanouit et sourit au soleil satisfait. Fredonne, fredonne ton cruel motif, ô harpo divine ! tes accords montent en se gonflant dans le ciel pur, si pur qu'un soupir peut s'y faire entendre jusque dans les nues. Sur la rive dorée se jouent et flottent de caressants rayons ; des jeunes filles blanches comme le lait, blondes comme les épis, sont étendues sur le sable, un livre à la main, un livre qui ferait croire qu'elles lisent ! Quand vous passez, elles l'ouvrent en abaissant leurs regards ; mais vous n'avez pas fait deux pas qu'il retombe à leur côté sans même qu'elles s'en doutent. Regardez bien ; elles lèvent leurs grands veux sur l'horizon lointain, vague comme leur pensée ; elles cherchent l'image de leur âme sur la surface de l'onde éternellement ondoyante et changeante ; les parfums de la mer dilatent leur poitrine émue ; çà et là des enfants courent on ramassant des coquilles et s'ébaudent dans les flaques

d'eau abandonnées par le reflux Plus loin, là-bas, un

amoureux de trente ans se promène, une jeune femme au bras, en soupirant la plainte de tous les âges, cette plainte qui recommence toujours et ne cesse qu'avec la vie. Je détourne les yeux avec amertume ; la folie humaine est aflligeante parce qu'elle est éternelle ; sans cela ce serait délicieux. Les hommes n'apprendront jamais rien, et i'exrérience est un fruit amer qui n'est pas même bon pour les dyspeptiques.

" Oui, sans doute, tout meurt, ce monde est un grand rêre, " Et le pou do bonheur qui nous vient eu chemin, " Noui n'avons pas plus tôt ce roseau dans la iniin " Que le vent nous l'enlève.

42 cnao.NiQUEs.

" Oui, les premiers baisers, oui, les premiers serments " Que deux êtres mortels échangèrent sur terre, " Ce fut au pied d'un arbre effeuillé par les vents, " Sur un roc en poussière.

" Tout mourait autour d'eux, l'oiseau dans le feuillage, " La fleur entre leurs mains, l'insecte sous leurs pieds, " La source desséchée où vacillait l'image " De leurs traits oubliés.

" Et sur tous ces débris joignant leurs mains d'argile, " Etourdis des éclairs d'un instant de plaisir, " Ils croyaient échapper à cet Ê;re immobile " Qui regarde mourir."

Je ne déjeûnerai pas ce matin, ii Fait trop beau ; il me faut une poésie vivante, en chair et en os ou en marbre ; vous savez que le marbre parle par la bouche des femmes ; donc, je vais faire une cour effrénée à toutes celles qui ont envie de se moquer de moi. Halte-!à ! qui passe ? C'est le gros propriétaire de l'hôtel Jean. En voilà de la chair et peu d'os, encore moins de marbre, de la bonne pâte d'habitant ! Ce digne bonhomme est aussi malheureux que replet ; pas une âme encore chez lui, un bon hôtel, ma foi, où l'on paie $1.25 par jour. Pour nourrir son envie, il passe et repasse à toute heure devant le St. Lawrence Hall et jette des regards désespérés sur tous les élégants qui, comme moi, promènent leur victorieux dédain du soleil au couchant sans se soucier de ce qu'ils auront à payer pour cela. Il ne peut croire que la Providence ait de pareilles injustices, ni que nous consentions à payer deux fois plus pour rester où nous sommes. Oui, 82.50 par jour, voilà ce que çà nous coûte pour contempler, trois fois en vingt-quatre heures, au moment solennel et antique des repas, les nymphes de Toronto, de Montréal et de New- York.

Déjà les étrangers de Cacouna commencent à se dégourdir ; sans doute ils étaient paralysés par le froid. On les voit aller aujourd'hui de ci, de lu dans la rue ; le bruit et le mouvement se répandent et l'on s'apprête aux plaisirs. Hélas! c'est à la veille de mon départ: mais il est d'autres plages où soufflent tout l'été les vents qui balaient les ennuis; je vais aller vers elles ; il me reste encore à voir la Malbaie, Kamouraska, le Saguenay, Rimouski, Tadoussac, assez pour le juif-errant, peut-être pas assez pour l'âme errante. Mais je me ferai une philosophie intime ot j'en doterai vos lecteurs, qui n'y comprendront rien. C'est le meilleur moyen de réussir auprès d'eus.

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