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AVEUGLEMENT ET INGRATITUDE

L'histoire rapporte qu'un jour, lorsque tous les Qrees s'étaient réunis pour proposer la peine de l'ostracisme ou du bannissement contre un de leurs plus célèbres compatriotes, Aristide, dont Us étaient jaloux delà gloire

Dont ils étaient jaloux de la gloire ! A cette phrase, Tingratitude me prend ; je continue, parce que je serais capable de méconnaître toutes les jouissances dont le Courrier m'a grossi en le disant.

" Le lecteur voit sans doute où je veux en venir, ajoute le Courrier (c'est bien clair). L'antique terre des Hellènes

n'a pas gardé le monojiole de la jalousie " " C'est cela !

s'est dit le Courrier, dans un moment d'inspiration ? Si j'introduis le monopole de la jalousie dans mon article, d'abord c'est très saisissant comme expression, et ensuite, au point de vue des manufactures canadiennes, ça me ménage une transition habile pour arriver à la protection et ensuite à Sir George." En effet, le Courrier, ayant trouvé le joint, s'écrie : " Cette misérable passion est venue s'implanter sur le sol canadien " La jalousie qui s'implante dans le sol ! hein ! Voyez-vous comme ça vient bien et comme chaque chose est à sa place ?

En signalant à mes concitoyens des articles de ce goût et de cette langue, je crois faire assez pour mon pays et mériter d'être élu jusqu'à la fin des siècles.

Quand je vous dirai maintenant que la lecture des journaux conservateurs est, depuis une quinzaine de jours surtout, la source des plus ineffables jouissances en mémo temps qu'une expériense à bon marché des profondeurs que

peut atteindre la bêtise humaine, je ne pense pas m'avancer trop et je reste convaincu que l'ingratitude est, ù côté de cela, encore une noble passion, qu'elle s'implante ou non dans le sol.

De tous les grands bienfaits dont Sir George nous a grossis, le plus important à mon sens, est celui de nous avoir ramenés à l'âge de fer, qu'il ne faut pas confondre avec l'âge d'innocence, celui du Courrier de St. Hyacinthe. Tous les métaux r.e se ressemblent pas, quoique Sir George les ait réunis tous dans sa seule personne, comme dans un immortel laboratoire pour l'instruction des chimistes reconnaissants. Si nous avons pu méconnaître un pareil homme, c'est que notre éducation a toujours été mal fuite ; on n'enseigne pas la métallurgie dans les collèges et les écoles du Bas-Canada, ou du moins, on n'en enseigne pas assez pour rendre les élèves capables de mesurer tout ce qu'il peut y avoir de bronze dans une âme humaine ou d'aluminium dans les bienfaits dont on grossit une population.

Tout est à refaire en ce sens ; et tant que nous ne serons pas plus forts sur les métaux que nous le sommes, nous serons éternellement des imrrats.

10 Septembre.

Tantôt à Kamouraska, tantôt à' la Malbaie, tantôt aux Eboulemens, tantôt à llimouski, puis à Montréal, aujourd'hui ù Québec^ j'ai rasé de mon aile toutes les plages, et maintenant, las, tirant la patte, avec des cors aux pieds,

avec des mains et un visage brûlés par les vents et le soleil, je suis venu ni'abattre de nouveau sur le glorieux rocher d'où Frontenac envoya ses boulets rouges à l'amiral Phipps, et d'où reste encore à '•' tirer par une main canadienne le dernier coup de canon pour la domination anglaise en Amérique,"

Mais partout, en quelque part que fuient mes pas, partout me poursuit le fantôme de l'homme de bronze ; il se dres?e devant moi avec des yeux flamboyants comme des creusets et une haleine brûlante comme le souffle des forge?. Dieu ! quel éternel cauchemar se sont préparé les électeurs de Montréal ! Ils ne savaient pas que chacun de leurs votes allait retentir dans les siècles comme le cri du remords et comme le glas funèbre de notre nationalité. Oui, sans Sir George, tout est fini, tout a sombré, peuple, institutions, histoire, avenir, dans le naufrage où il s'est englouti. Il n'y avait qu'un homme, un seul qui pût porter le poids un peu lourd des destinées de toute une race, et cet homme est tombé comme une grosse cloche sur la tête d'un bedeau.

" Chose étrange ! (dit l'Echo de Lêvis,) ce coup qui devait, dats le calcul do se? ennemis, frapper Cartier à mort et lui enlever du coup son prestige et sa force, a créé en sa faveur un élan spontané d'irrésistibles sympathies et l'a consacré, pour le reste de ses jours, l'idole du peuple. Ils ont voulu l'humilier, et, pour le venger, on l'appelle et on l'appellera avec orgueil : "Le vaincu du 28 août."

Oui, en effet, ce sera là une grande, superbe et terrible vengeance que de se faire appeler le " vaincu du 28 août. " Quand il aura, comme tous les hommes, quel que soit le métal qui le compose, payé son tribut à l'implacable nature, quand on aura mis Y idole du peuple dans un cercueil de bronze, il en frémira d'aise au fond de sa tombe ; ses os tressailleront d'une joie inconnue ; et lorsque, parfois, son

spectre, agité d'un souvenir horrible, se dressera pâle, effaré, grelottant dans son suaire, appelant ses voteurs, et qu'il cherchera ses fidèles disparus, une voix, partant des rives de Lévis, lui criera pour le venger : " Sois tranquille, George Etienne, tu es le " vaincu du 28 août ! "

Il n'y a pas de mânes qui résistent à un nom pareil, et si, vraiment, la vengeance est le plaisir des dieux, il y a là de quoi rendre tout le monde fou de joie dans l'Olympe.

Mais, si c'est un plaisir ineffable pour Sir Etienne d'être appelé le vaincu du 28 août, qu'est ce que cela doit donc être pour M. Jette qui est le vainqueur de la même date ? Il faut reculer ici les bornes de la jouissance humaine et imaginer des raffinements qui ne peuvent se traduire dans aucune langue. Etre vaincu le 28 août, c'est tout ce qu'un homme peut désirer ; mais être vainqueur ce même jour-là, c'est se lancer à pieds joints dans le troisième ciel et s'ébaudir avec les séraphins.

Malgré tout ce qu'il peut y avoir pour Sir George de délectable à se faire appeler le vaincu du 28 août, moi qui me contente de jouissances purement humaines, je trouve qu'il n'y a rien de comparable à celles que donne en ce moment la lecture des journaux conservateurs. Ecoutons encore YÉcJw de Lévis qui me fera mourir d'allégresse :

« Sans la défaite qu'il vient de subir à Montréal, Sir George E. Cartier n'eut peut-être jamais deviné la nature et la force du sentiment public à son égard. L'injustice de ses ennemis, l'ingratitude d'une portion trop considérable de ceux qui auraient dû mieux reconnaître ses services, hâteront le jugement de l'histoire sur le compte de cet homme, dont la renommée jettera dans l'ombre tous les noms les plus marquants de notre histoire. Sa grande figure ap2>araîtra maintenant à cette nouvelle au~ riolt

Et Jacques-Cartier, et Champlain, et d'Iberville, et

Frontenac, et Montcalm, et Papineau, tout cela, c'est de la pâtée, des objets confus, jetés dans l'ombre ! Pardieu ! mes amis conservateurs, si vous nous trouvez ingrats pour méconnaître Sir George tout seul, qu'êtes-vous donc, vous autres, pour dédaigner de si grands noms ? A l'ingratitude ne joignez-vous pas quelque peu de bêtise, tout ce qu'il vous en reste encore, après en avoir tant consommé? Mais, continuons à savourer YEcho :

" Sir George, dit-il, malgré cet échec, malgré le3 brutalités dont on l'a assailli, alors qu'il ne pouvait lui-même descendre dans l'arène, malgré la trahison d'un certain nombre que le dépit poussa à faire cause commune avec ses ennemis, malgré les calomnies, les fausses représentations est resté le grand homme d'état, le grand patriote, l'intrépide défenseur de nos droits religieux et politiques ; l'homme enfin qui, depuis vingt ans, personnifie la véritable politique nationale, celleÉqui consiste à réunir en un faisceau les intérêts bas-canadiens pour résister à l'oppression étrangère. "

Je ne sais pas quels peuples étrangers peuvent vouloir nous opprimer à ce point, et, j'ai beau chercher dans l'histoire, je ne vois que l'Angleterre, cette Angleterre dont Sir George s'est fait le plus opiniâtre adorateur, l'Angleterre qui l'a siré, compagnonné, baigné, que sais-je encore ? Ah ! une idée me vient. C'est de l'oppression haut-canadienne qu'il s'agit peut-être. Mais on nous avait tant assuré que la confédération avait surtout pour objet de détruire à tout jamais la prépondérance de la province-sœur, d'enlever à Ontario son droit à la représentation basée sur la population que je ne vois pas qu'on puisse se plaindre d'être opprimé, quand sir George a vaincu toutes les oppressions. Sans doute, c'est une belle profession que celle de défendre les opprimés, mais lorsqu'il n'y a pas d'oppresseurs, c'est exposer en pure perte sa grande figure apparaissant à une nouvelle auréole.

Le Constitutionnel, de qui l'on pouvait attendre mieux, tourne la manivelle à son tour et se fait l'écho de Y Echo : " Aux yeux des hommes, dit-il, qui veulent juger les choses sans passion, sans parti pris, la carrière politique de Sir George est une des plus belles que l'on puisse rencontrer. L'histoire impartiale, ce juge froid et tardif, lui rendra justice un jour. L'histoire dira que cet homme d'une activité extraordinaire n'eut qu'une passion dan3 sa vie : servir son pays avec honneur." L'histoire, dira surtout qu'il a passé quinze ans de sa vie à côté de la eaiise gouvernementale et que jamais on n'a pu l'acouser de faire usage de sa position politiquo pour favoriser ses intérêt» pécuniaires."

Rencontrer une carrière n'est pas absolument de la plus pure linguistique. — Une carrière ne se rencontre pas sur le chemin comme un électeur décide à faire acte d'ingratitude. Je voudrais, pour ma part, que les seuls hommes au monde qui aient du sentiment et de la reconnaissance sachent au moins l'exprimer, que ceux qui ont fait de Sir George le pilier de la nationalité canadienne, ne le démolissent pas par leur style ; mais on ne peut pas tout avoir. La gratitude, paraît-il, est un sentiment exclusif, et, lorsqu'on est reconnaissant, on oublie la syntaxe.

Mais voyez où l'on en est réduit pour prôner l'homme de bronze ; on l'adule parce qu'il a passé quinze ans de sa vie à côté de la caisse gouvernementale sans qu'il ait profité de sa position pour favoriser ses intérêts pécuniaires. Cette louange ne laisse pas d'alternative. Ou l'on est un croquant, un fripon, ou l'on a tout simplement fait son devoir en ne prenant pas pour soi l'argent du public. Cette vertu me paraît facile, d'autant plus qu'elle est contrôlée.

Ce que j'admire, ce qui me gonfle d'étonnement, c'est qu'un homme qui a eu, pendant de si longues années, la direction d'un pays, ne se soit entouré que de braillards et n'ait pas prévu qu'il était mortel. Est-il rien de plus hu-

miliant que de se voir réduit à n'être plus rien parce qu'un homme disparaît de la scène politique ? Est-il une condamnation plus honteuse de la carrière d'un chef de parti et comment veut-on maintenant que nous ne soyons pas écrapoutis par le premier oppresseur venu, puisque vingt années -de pouvoir n'ont produit que des impuissants et des pleurnicheurs ? Quoi, pas un homme, pas un seul pour remplacer le dieu d'argile qui, en un jour, a vu ses autels déserts et son temple écroulé sous un souffle ! Deux générations passives, obéissantes, avaient été formées dans l'adoration muette et dans un fétichisme aveugle qui ne laissait plus de ressource à l'intelligence ni d'espoir à la pensée. Tout s'était effacé, courbé, pour ne laisser debout qu'un fantôme revêtu de toutes les apparences de la force.

Autour de lui il avait fait le vide, repoussé toutes les capacités, découragé tous les talents, sans songer qu'il faut avoir à soi le lendemain et commander le temps, qui n'obéit à personne, pour se décréter immuable. Aussi, lorsque le glas funèbre a sonné, sir George s'est-il trouvé seul en présence de YEcho de 'Lêvis qui le venge en l'appelant vaincu, du Constitutionnel qui le loue de navoir rien volé, et de la Minerve qui le livre aux expériences des métallurgistes. Dressez des autels maintenant, élevez des colonnes à ces hommes-là, et asseyez-vous dessus.

Dès que sir Etienne aura disparu entièrement, le silence, un silence de plomb se fera sur lui, et, pour ma part, je souscrirai volontiers pour qu'on lui élève un-monument, n'importe où, n'importe de quoi. Mais tant qu'il restera sur la scène politique, je le poursuivrai sans relâche du souvenir

du véritable grand homme d'état canadien dont il n'a pas craint de souiller le noble repos, qu'il a outragé et vilipendé fcur tous les tons, de M. Papineau dont la gloire majestueuse et calme, bien différente du fracas du petit sir, ne faisait qu'irriter son envie et gonfler sen venin.

C'est pour avoir jeté l'outrage à la plus pure, à la plus élevée de nos illustrations nationales, qu'il tombe aujourd'hui dans la boue si longtemps pétrie de ses propres mains, qu'il tombe honni, conspué, repoussé par ses propres compatriotes qu'il avait voulu, avant tout, faire anglais comme il l'était lui-même et qu'il n'a jamais servis qu'au point de vue de la politique impériale.

On dit que Sir George veut se chercher un siège dans Manitoba ; c'est la dernière ressource d'une fortune politique à tout jamais détruite. Les manitobains en seront probablement peu flattés et trouveront de mauvais goût qu'on leur fasse jouer le rôle de bouche-trous dans la Confédération, de cheville dans la charpente du puissant édifice.

Il y a dans Manitoba quatre comtés dont l'un compte 21 voix. Concevez-vous l'ébahissement dés braves gens de ce pays en voyant le grand chef, à qui ils croient le Canada appartenir tout entier, le grand, le vaste, l'incommensurable vaincu du 28 août, leur demander un asile dans leurs chétives retraites !

Et maintenant apprenez, sires, métis et montréalais.

Niinc erudîmini.

20 Septembre.

" Il y aura des pluies, des grincements de dents et du vent de nord-est durant toute l'éternité. Et le vent de nordest ayant soufflé pendant quarante nuits et quarante jours, tous les québecquois auront le rhume de cerveau et le nez comme une citrouille." [Paroles de l'Apocalypse, chapitre II, livre Xe.]

Cette prédiction s'accomplit à la lettre ; peut-être que les impies de la Minerve n'en croiront rien, mais les québecquois qui, depuis une semaine, ont les deux mains pendues à leur nez comme à une navette qu'ils tordent, savent qu'il n'y a plus de raison pour que ça finisse et qu'ils iront dans l'autre monde en éternuant. Jamais, de mémoire d'homme, on n'a vu pareil déluge, pareille boue ; les pavés ont disparu et la ville est un cloaque. Si Québec n'était pas un promontoire, il serait englouti. On dit que les patates pourrissent dan3 la terre ; c'est bien le moins ; les maisons elles-mêmes pourrissent, l'eau y suinte par tous les toits dans toutes les mansardes et, de là, arrive dans le nez qui sert de dalle. C'est un spectacle inouï que cinquante mille âmes se mouchant à la fois pendant toute une semaine.

Ce qui m'étonne, c'est que plus le nez se vide, plus il grossit ; c'est donc un réservoir infini qu'une tête humaine et il n'y a pas de melon plus juteux au monde ! Connaissez-vous rien de plus humiliant qu'un rhume de cerveau ni rien qui témoigne mieux de la faiblesse humaine ? Etre pris tout-à-coup d'un éternument obstiné, opiniâtre, et être obligé d'y céder sans relâche, c'est tout ce qu'il y a de plus irritant et à la fois de plus instructif. La philosophie du nez, quelle découverte ! et, comme presque toutes les grandes

découvertes, elle sera due à un accident. Je mets en fait qu'un nez qui éternue, c'est tout un monde d'illusions envolées et que l'homme, le roi des animaux, en devient le plus bête avec le coriza. De là je conclus que le rhume de cerveau est une affection essentiellement nationale.

Comment après cela bâtir des théories sur cet organe si nécessaire à la sécrétion cérébrale ? Que va devenir la nasomanci'e, science chérie de M. Bué, devant ce déluge qui confond tous les nez dans un seul type, celui de la pomme cuite ? Avant les pluies torrentielles qui ont changé la ville en un vaste égoût collecteur, il y avait encore, même à Québec, des nez qui faisaient rêver et des nez de rêveurs ; maintenant il n'y a plus que des nez de pochards endurcis.

Renifler sans cesse était autrefois l'indice d'un caractère moqueur et caustique; aujourd'hui, n'allez pas croire que votre interlocuteur, lorsque vous le verrez renifler, se moque de vous; mais éloignez-vous tout simplement de deux ou trois pas. Dire que nous voilà au vingt septembre, ce mois des fruits, de la moisson et du feuillage doré, et que la pluie n'a fait que tomber, tomber sans cesse depuis le huit? Douze jours d'arrosage consécutif, de clapotage et de crottage! -Et remarquez que nous habitons une ville où il n'y a pas de pavés, une ville qui devient un marais à la première pluie et dont on laisse s'entasser la boue depuis l'époque de la conquête. On a commencé au mois de juin à paver la rue St. Jean, la principale artère de la haute-ville; cent cinquante pieds de macadam ont été couchés et maintenant l'ouvrage est suspendu. A la basse-ville, les goélettes viennent ancrer sur les trottoirs et chargent ou déchargent leurs cargaisons à domicile.

Là où se trouvaient les quais, il y a quinze jours, les navires jettent maintenant la sonde ; avant hier, un bateau

de la compagnie Richelieu, le Montréal, je crois, a dû. mouiller au pied de la citadelle et débarquer ses passagers au moyen de poulies ; tout le trafic se fait dans des chalands, les cochers ont ôté les roues de leurs voitures et le premier essai de chiens de Terreneuve, comme moyen de locomotion, vient d'être fait par un riche propriétaire dont les deux chevaux se sont noyés en traversan la rue St. Paul ; quant à sa voiture, elle s'est trouvée placée sur un navire en partance pour l'Angleterre, et lui-môme n'a pu rester dans la ville de Champlain qu'en sautant sur les remparts qui se trouvent à fleur d'eau. La chute Montmorency se décharge sur l'île d'Orléans dont on ne voit que la cîme indécise; enfin, le gouverneur a lancé une proclamation conviant tous les citoyens à se réfugier dans la citadelle, et le ConseiWe- Ville vient de décréter l'abrogation de la taxe sur l'eau.

Si ce tableau d'une catastrophe semblable à celle dans laquelle le monde fut englouti, il y a cinq mille ans, vous fait frémir, croyez qu'il n'est encore rien en comparaison de la réalité, puisque la réalité, c'est que, malgré le déluge qui nous inonde, il y a encore des feux dans la vieille capitale et des feux que rien ne peut éteindre. Des maisons prendre feu dans l'eau, conçoit-on cela ! Et bien ! c'est ce qui arrive; avant-hier soir, toute une manufacture a brûlé, malgré un immense concours de peuple qui regardait. Rien n'était plus saisissant à contempler que ces flammes jaillissant à travers les flots d'eau versés par les nues et les minces filets des pompes ajoutant leur impuissance à celle du ciel lai-même ! Si une ville, aux trois-quarts engloutie, n'est pas à l'abri du feu, où faudra-t il donc se bâtir désormais et n'est-il pas à craindre que la simple sécheresse ait l'effet de réduire nos os en charpie?

Malgré le déluge, malgré les vents et les rhumes, Québec s'amuse ; c'est un bal quotidien dans la chère et bonne vieille ■ville. Lord Dufferin est le plus galant, le plus aimable, le plus intelligent des gouverneurs que l'Angleterre nous ait donnés depuis Lord Elgin et de longtemps avant lui. C'est aux Canadiens-Français surtout qu'il donne ses prédilections, parce qu'étant un esprit cultivé, littéraire, amant des arts, il se porte de préférence vers la race qui a le plus le culte de l'idéal. C'est pour nous, je vous l'assure, un sujet d'orgueil et de réjouissances que d'échapper, sous cette haute protection, à l'épaisse atmosphère qu'appesantit de plus en plus autour de nous le commerce grossier et ignorant des simples enrichis, des parvenus aux grosses mains pleines de gros sous. L'Angleterre nous a-t-elle envoyé Lord Dufferin à la dernière heure pour adoucir les regrets d'une séparation devenue inévitable, ou pour offrir un témoignage d'estime, d'affection pour des colonies si longtemps fidèles? Certainement, un homme comme celuilà n'est pas un choix de hasard ; il n'est pas venu ici, comme d'autres gouverneurs, simplement pour refaire une fortune ébréchée. A la veille de circonstances décisives, l'Angleterre ne nous envoie pas un homme de plâtre qui n'aurait d'autre intérêt que sa position et la suprême autorité qu'il représente ; elle donne, aux uns l'homme d'état qui sera à la hauteur des événements, et aux autres, à ceux dont le cerveau débile frémit à l'idée du self possession, une consolation.

Aussi, toute la presse de Québec est-elle en liesse au sujet du charmant lord qui est venu secouer les vieilles matrones dans leur léthargie et rendre aux jeunes filles leur enjouement animé, le vif incarnat que les plaisirs donnent à la jeunesse. Les québecquoises ont retrouvé leurs couleurs,

elles sont radieuses et ravissantes ; une espèce d'ivresse joyeuse les envahit ; tous les jours il y a une promenade empressée à la citadelle, le bon vieil esprit d'autrefois se ranime, tout le monde se sent envie de paraître, de briller ; il n'y a pas jusqu'au Journal de Québec qui n'en éprouve le vertige, qui ne tourne aux bons mots et ne fasse des calembourgs.

Je me suis souvent demandé pourquoi les trois-quarts des journalistes canadiens ne renchaussaient pas des patates au lieu de tenir une plume. A force de les lire je suis arrivé à en découvrir la raison ; c'est que ces écrivains ne font pas la moindre différence entre une plume et une pioche.

C'est une épouvantable fatalité que celle qui nous condamne à appeler confrères des gens comme ceux de l' Union

des Cantons de l'Est, du Pionnier de Sherbrooke Le

premier ne disait-il pas ces jours-ci que " la confédération et ses légitimes influences avaient renversé le parti rouge, comme le christianisme avait fait de la synagogue /" Ne disait-il pas encore que " les nationaux faisaient germer dans les esprits cette ivraie de la doctrine, si funeste aux

pojndations ! Foudroyons l'hydre de la révolution, le

libéralisme " s'écriait-il dans un transport au milieu

d'un orage où le tonnerre devait être à discrétion. Oui, confrère, puisqu'il le faut, arrachez l'ivraie de la doctrine si funeste... ; mais au nom du ciel, attendez que vous ayez lu quelque chose pour écrire; cela vous fera peut-être comprendre que vous n'en aurez jamais le droit.

Ce qui me console un peu du journalisme canadien, c'est l'exemple que vient de donner le Groenland. Dans cette contrée boréale, séjour des ours blancs et des pingouins, ont paru dernièrement deux journaux dans la langue esquimaïe; voilà une perspective pour le rédacteur de Y Union des Cantons de l'Est, L'un de ces journaux s'appelle Atuagagadlutit ; on croit lire, en voyant ce mot, l'en-tête d'uu article de l'Union.

30 Septembre.

House to ht or for sale, s7wp to ht, — Maison à louer ou à vendre, magasin à louer, voilà ce qui attire l'œil à chaque instant, sous forme d'écriteau, dans les rues de Québec. 0 capitale ! on prétend que nous sommes dans une époque de progrès : mille fois non. Du temps de Champlain, il n'y avait pas autant de maisons abandonnées, tant de magasins vides. Il n'y avait pas ces amas de débris, ces rapiéçages et ces raphistolages de masures moisies, ces constructions qui s'affaissent subitement comme des octogénaires qu'un souffle emporte, ces trottoirs vermoulus qui se pulvérisent sous les pas, ces rues jonchées de torrents de pierres, inondées de boue, tous les délabrements, tous les écroulements, toutes les ruines.

Il y a des heures du jour où Québec semble une ville abandonnée dans une sorte de terreur mystérieuse ; un repos sépulchral envahit les rues, quelques fantômes tournent fa et là des coins de maisons et se perdent ; les magasins

solitaires baillent au passant qui a l'air de s'échapper ; tautôt on entend une voiture qui se débat contre les pierres, saute de l'une à l'autre, cahote, bondit et retombe ; tantôt, une chute saccadée, puis un bruit mât, c'est un ciilloux qui roule jusqu'à ce qu'il s'arrête sur un amas d'autres cailloux laissés là par les soins de la corporation. D'autrefois, c'est un clapotement flasque et des jets de boue qui vont frapper le nez, les yeux, la bouche des piétons indifférents ; monter, descendre, plonger dans les ornières, se crotter des pieds à la tête, se rompre les orteils, se mettre à l'abri des maisons qui croulent ou menacent de crouler, voilà le sort de ceux que la fièvre où le rhumatisme ne retient pas dans un foyer peuplé d'ennuis.

La semaine dernière une maison s'est affaissée sur ellemême. Songez-vous un instant à tout ce qu'éveille de pensées dans l'esprit le fait qu'une maison tombe de décrépitude en pleine ville, et que cela ne soit appelé qu'un simple accident auquel rien n'aurait pu remédier ! Dans cet accident il y avait de quoi tuer trente personnes, trente victimes d'un état de société à demi barbare où l'on voit toutes choses laissées à l'abandon ; aucunes lois municipales mises en vigueur, si ce n'est celles qui molestent ou fatiguent les citoyens ; rien d'établi, ni même rien auquel ou songe pour la sûreté ou simplement la commodité publique ; enfin la négligence, le désordre, le mépris ou l'ignorance des lois les plus élémentaires d'administration civique, une population habituée au laisser-faire le plus sauvage, et un corps municipal siégeant dans l'impuissance !

Une maison écroulée ! ce n'est pas tout. A deux pas de là, dans l'escalier qui mène à la basse ville, c'est-à-dire dans une impasse large de dix pieds tout au plus, où

montent et descendent chaque jour des centaines de personnes, une autre maison allait cheoir, ses pierres s'ébranlaient, le toit s'enfonçait, le ciment gémissait et s'échappait en débris sur la tête des passants. C'est à la dernière heure, au moment où la maison allait sombrer et bloquer l'impasse sous ses ruines, qu'on s'est décidé à lui appliquer des étais ; mais les étais, eux-mêmes chancelants, ne rassuraient pas les citadins nerveux. Alors, on a commencé à démolir le toit ; c'était un suprême effort, aussi s'y est-on arrêté. Maintenant, la maison béante entr'ouvre au ciel ses profondeurs meurtries, et l'orage s'y engouffre avec de3 gémissements accusateurs !

Le croiriez-vous ? Notre cher Evénement, notre Evénement bien-aimé, menace aussi de joncher le sol. On lui a mi3 des étais, à lui, ornement et perle de la presse canadienne ; c'est du fond d'une mansarde ouverte à tous les vents, tremblant au moindre bruit, que partent tous les jours ce3 fins articles qui font les délices de tous les esprits cultivés. Là, dans un taudis poussiéreux, chevrotant, s'abandonne le plus spirituel et le plus éloquent des rédacteurs. A chaque coup de presse, tout l'édifice gémit, et le visiteur affolé s'élance à la fenêtre. Cependant, Fabre rédige toujours avec une catastrophe sur la tête ; évidemment la Providence a des vues sur lui et les dieux protègent le parti national.

En face de Y Evénement, le Canadien contemple, avec une satisfaction perfide et un orgueil barbare, cette ruine qui l'éblouit et qui persiste dans sa gueuserie éclatante. Nonchalamment assis à sa croisée, dans un fauteuil archi-ministériel, le propriétaire du Canadien étudie tous les jours chaque lézarde qui s'allonge sur son confrère et cherche à voir quel pan de mur croulera le premier.

Lorsqu'il a passé des heures d'attente et de désespérance, il applique à son tour des poutres au pouvoir ; dans cette tâche ingrate, son rédacteur a dépensé le plus beau de ses forces, le plus fort de sa volonté. Jeune, il a cru qu'il lui suffisait de sa jeunesse accolée à cette ruine pour la soutenir. Il n'a pas encore voulu y mettre son talent, tant l'illusion l'a toujours aveuglé, et il le réserve pour le jour de la chute, comme l'éclair dans le naufrage. Je le plains, tout en l'estimant comme tous ceux qui se fourvoient avec conviction ; car il n'est pas fait pour chanter des hosannas, mais pour porter la pioche au noir édifice conservateur dans lequel, depuis des années, s'engloutissent tant de talents jetés hors de la voie. Il a un esprit vigoureux, un talent ferme, une science peu commune, mais dont l'éclat ne peut percer à travers les épaisses couches qui l'entourent. Que faire, lorsqu'on est réduit à préconiser deux ou trois compagnons du bain qu'aucune lessive ne peut décrasser ? Comment tirer l'honorable Hector de son néant ? Autant vaudrait entreprendre d'illustrer Chapais ou de couvrir Ouimet de laurier?.

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Il me revient justement à la mémoire en ce moment un entrefilet du Canadien, évidemment dû à une plume étrangère, sinon intéressée. Je le reproduis, parce qu'il me fait tressaillir d'orgueil, mais je ne prétends à aucun autre mérite qu'à celui d'en vouloir prolonger le souvenir. Cet entrefilet était écrit il y a quinze jours ; répétons-le à l'envi, et puis taisons-nous dans une contemplation admirative. Voici comment était conçu ce paragraphe cher à tout cœur canadien :

"Le gouverneur-général a donné samedi dernier, à sa résidence de la Citadelle, un dîner auquel assistaient Thon. M. Langevin et Mme. Langevin, M. le Consul-général de France et Mme. Chevalier.

Vendredi soir, Son Excellence a donné un bal. Lord Dufferin a dansé le premier quadrille avec madame Langevin et la comtesse Dufferin avec l'hon. M. Langevin.

Au souper, Son Excellence conduisait aussi Mme. Langevin, et la comtesse Dufferin était accompagnée par l'hon. M. Langevin."

M. Langevin, M. Langevin, M. Langevin, M. Langevin, M. Langevin, M. Langevin L'écho, affaibli

sous le poids de ce grand nom, se tait petit à petit, chuchote, soupire, s'endort et nous laisse rêver aux grandeurs de ce monde, en attendant que les coups de canon tirés en l'honneur du départ de Sir George viennent nous réveiller^

Hier, un spectacle m'a frappé. Une trentaine d'artilleurs canadiens remettaient sur leurs affûts quelques vieux canons que les anglais avaient laissés démontés, croyant sans doute qu'après leur départ on les jetterait à l'eau. La domination anglaise nous a laissés, mais son protectorat nous reste, dieu merci : et il s'exerce sous la forme de toutes les vieilles ferrailles non comme rçables. Donc, hier, quelques obusiers, grinçant sous la rouille, dévorés à demi par ce grand chancre qu'on appelle le temps, reprenaient place, grâce aux bras musculeux de nos artilleurs. C'était par un temps opaque, et la flotte ennemie, si longtemps attendue par Sir George, était retenue par les

brumes dans le golfe. Néanmoins, des télégrammes répétés ne laissaient aucun doute sur le péril qui nous menaçait ; nos canonniers étaient en chemise, avec des manches retroussées jusqu'aux coudes, et l'on pouvait voir à nu l'antique vaillance de nos pères courir dans leurs veines. L'officier qui les commandait, en grand uniforme, pantalon collant et martial, tunique flamboyante, terriblement canipé sur la batterie, jetait des regards plein de défi et) d'éclairs dans les brouillards que le nord-est balayait îi l'horizon ; il cherchait la première voile américaine et sa narine palpitante humait le feu des batailles.

" Holà, hé ! m'écriai-je, y sommes-nous cette fois ? Où faut-il fuir ? Pensez-vous qu'il ne vaudrait pas mieux jeter tous ces canons-là dans le fleuve pour en barrer le passage ? — Passage de quoi? cria l'officier d'une voix habituée à dominer la foudre, comment ! fuir ? Est-ce que tu rêves, pékin, civil abject ? Ne sais-tu pas que ces canons ne sont pas pour l'ennemi contre qui nous n'avons besoin que de nos manches de plumes ? Nous remontons ces foudres de guerre, pékin, pour fêter le retour de Sir George, lorsqu'il reviendra d'Angleterre."

Tant de sécurité, un dédain si beau en présence de ces engins qui éclateront infailliblement au premier coup, me laissèrent confus d'admiration ; mais je n'en tremble pas moins à l'idée qu'il ne sera pas besoin de l'ennemi pour abattre nos remparts ; encore quelques bouffées du nordest, et ils seront emportés en poussière dans l'espace, à moins que les déluges d'automne n'en fassent du macadam pour nos rues où vont bientôt s'ébattre les crocodiles et les marsouins.

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