DANS LE GOLFE
(A bord du Steamer Secret.*)
AUTOMNE DE ïSj2.
8 Octobre.
Puisque le ciel le veut, je m'y soumets. A quoi sert de regimber contre les torrents ? Dieux vengeurs ! s'il est dans vos desseins de faire du Canada un marais, soyez bénis. L'émigration ne s'en sentira guère, et mes compatriotes deviendront des amphibies. Il ne leur manquait plus que cela!...
Il n'y a pas de raisons pour que Québec ne soit pas avant quinze jours une ville submergée, et que, dans cinquante ans, des archéologues, aussi savants que stupides, en retrouvant quelques-uns de ses toits à fleur, d'eau, ne la proclament un monument d'une civilisation depuis longtemps éteinte.
Quand on voudra savoir, au siècle prochain, de quoi étaient construites les maisons de Québec, il faudra chercher dans les marais, les fougères en décomposition et les racines
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de chiendent cimentées avec des nids d'hirondelle. Alors, la science aura dit son dernier mot, et le nombre des heureux sera incalculable.
Mardi, 8 octobre.
Complaisant lecteur, je m'élance à l'instant du cap de Québec dans le steamer Secret, qui m'emporte aux Provinces Maritimes. Il est trois heures et demi. Depuis une heure la pluie a cessé, les brouillards se déchirent et s'élèvent dans le ciel ; une température d'août, un petit vent tendre, empressé, chasse les dernières vapeurs à fleur d'eau ; nous partons. Le Secret est le plus alerte des bateaux de la Compagnie du Golfe ; il porte un fret énorme et quarante à cinquante passagers qui manquent d'air dans le salon fermé hermétiquement ; la machine du bateau envoie des bouffées d'huile et de charbon qui ne sont pas à dédaigner ; lorsque les passagers se déchausseront pour se mettre au lit, il y aura une agréable complication.
6 heures.
J'allonge le bec sur l'avant du steamer pour attraper les
premières senteurs salines ; pas encore. On me dit de revenir dans quarante minutes juste ; tout cela est réglé d'avance par la compagnie.
7 heures.
J'aspire un varech lointain, mais indubitable. Le temps
est suave ; rien de neuf encore, la machine continue toujours de fonctionner et de puer comme un artilleur volontaire en petite tenue.
8£ heures.
Derechef je renifle; enfin, le salin me pénètre. C'est ici que le voyage commence véritablement. Tant qu'on est encore dans l'eau douce, on reste stationnaire ; l'humanité a besoin de sel pour ne pas croupir, et si les hommes étaient privés de varech, ils moisiraient comme les champignons sur des arbres frappés de la foudre.
Minuit.
Heure solennelle à laquelle il ne fait pas bon d'entrer dans une cabine déjà occupée. Du reste, une odeur horrible partout : l'infanterie allemande tout entière lui est inférieure après une marche forcée. Le principal objectif du steward semble être d'étouffer son monde. Sous prétexte de répandre de la chaleur, on nous calfeutre : encore deux jours de concentration pareille, et il faudra saler les voyageurs. Il y a du fret jusque dans le salon inférieur qui est une cale bordée de lits ; on respire au milieu d'un amoncellement de balais et de barils de provisions.
Les bateaux de la compagnie sont tous beaucoup trop petits pour le trafic énorme qu'il leur faut desservir. Le Secret, en particulier, ne jauge que 293 tonneaux et il est obligé de laisser une grande partie de son fret à Québec. Durant toute la saison, le nombre moyen des passagers a été de trois cents par année ; ils se sont couchés les uns sur les autres. Quant aux passagers de pont, il y en avait jusque dans les roues; c'est pour cela que plusieurs palettes des roues du Miramichi ne peuvent plus fonctionner.
Mercredi, G h. du matin.
Aurore, saluons-nous. Les vagues d'azur chuchottent mollement autour du bateau comme des commères fatiguées
de médire. Tous les passagers ont mal dormi ; quelquesuns mêmes se sont réveillés sans connaissance ; l'asphixie a été complète, dans certains môme mortelle. Pour moi, que le lecteur ne doit pas perdre de vue, je suis sur le pont depuis trois heures; j'aime mieux mourir gelé que de tomber en décomposition tout vivant.
Ce qui est choquant, ce qui est superlativement stupide, c'est qu'il n'y ait pas une carte à bord pour orienter les passagers ; il faut voyager dans ces bateaux-là en aveugle ; La compagnie vous donne à manger, vous couche dans des coquilles, prend votre argent, mais ne fait rien pour l'intelligence du voyageur. Il faut fatiguer le capitaine, puis le second, puis le pilote, puis chacun des matelots tour-à-tour pour avoir des renseignements qui, souvent, se contredisent entre eux. Pourvu qu'on vous rende à destination, comme un ballot de manchandises, c'est tout ce qu'on semble envisager ; le voyageur ne doit rien savoir, si ce n'est fheure d'arrivée et ce qu'il en coûte. C'est comme cela qu'on apprend à l'étranger à connaître notre pays, et aux-canadiens eux-mêmes à en parcourir d'immenses étendues, sans autre notion que celle de la distance et des inconvénients ou agréments passagers de tel ou tel voyage.
En ce moment, midi et demi, nous sommes devant Matane, à quatre-vingt lieues en bas de Québec. Ce n'est pas encore le golfe, mais ça y ressemble bien ; le fleuve a ici quinze lieues de largeur et la côte du nord émerge à peine à l'horizon ; nous suivons la rive sud d'assez près pour, qu'avec une longue-vue, l'apparence de la contrée soit parfaitement saisissable. C'est encore plat ; peu d'accidents de terrain,
peu de variétés, si ce n'est une petite chaîne de montagnes -qui sert de contrefort au versant de cette région dans le fleuve. Nous arrivons à la limite des paroisses qui se suivent régulièrement ; dans une heure il n'y aura plus que des établissements détachés, de plus en plus rares, des chantiers, des postes de pêche et quelques villages comme le Cap Chat, Ste. Anne des Monts ,
La houle du Golfe commer.ee à se faire sentir, mais personne encore n'a le mal de mer, si ce n'est une jeune et jolie femme qui nj'a aimé jadis ; aussi, son cœur est-il plu3 promptement atteint. On la couche sur le pont, bien enveloppée d'une couverture de voyage, et son regard se porte de moi sur les flots, d'un supplice à l'autre. Moi, cruel, je souris aux éléments.
Nous sommes une cinquantaine de passagers de cabine, dix matelots à dix-huit piastres par mois, un capitaine de soixante-dix ans, vieux loup-de-mer qui a un brandy-nose où l'on pourrait jeter l'ancre au besoin, et la tête comme une équerre, ce qui ne l'empêche pas d'être un galant homme et un homme galant. Il commande le Secret depuis des années et il a couru le blocus durant la guerre civile des Etats-Unis : à ce propos, laissez-moi vous dire que plusieurs des bateaux de la compagnie ne sont ni plus ni moins que d'anciens coureurs de blocus; c'est pour cela qu'ils sont si étroits. La guerre finie, ils ne pouvaient plus servir qu'à un commerce naissant ; mais la compagnie du Golfe était loin de se douter alors que le commerce avec les provinces maritimes prendrait le développement prodigieux qu'il a acquis depuis lors, et qu'il lui faudrait augmenter tous les ans le nombre de ses steamers, jusqu'à établir peutêtre bientôt une ligne quotidienne.
Aujourd'hui, la ligne compte un steamer de mille tonneaux qui va jusqu'à Terreneuve, un autre, de sept cent cinquante tonneaux,, le Georgia, et quatre autres d'une capacité moindre, dont le terme de voyage est Pictou, dans la Nouvelle-Ecosse. Ils arrêtent à tous les ports de mer qui se trouvent sur leur route, et mettent ainsi en communication régulière tous les centres de commerce.
La ligne du golfe n'a pas servi seulement de moyen de transport ; elle a surtout facilité les relations des provinces entre elles et créé un esprit d'entreprise inconnu alors que les communications manquaient. Elle a tout développé, tout avivé sur son passage ; grâce à elle, les populations, qui habitent à cent lieues seulement de Québec, ne nous sont plus étrangères ; leurs ressources, leurs besoins, leurs progrès nous deviennent de plus en plus familiers. A la suite de l'établissement d'une ligne de steamers, d'autres communications sont devenues nécessaires; il a fallu en conséquence créer des intermédiaires ou en augmenter le nombre ; les produits ont trouvé un débouché certain, et les ports sont sortis de cet isolement funeste qui les aurait condamnés à n'être éternellement que les petits entrepôts d'un trafic limité, purement local.
Il faut voir et entendre les gens qui ont l'habitude de voyager sur cette ligue pour se faire une idée de la métamorphose qui s'est accomplie en plusieurs endroits de son parcours. Qu'on se rappelle que, il y a quelques années seulement, la péninsule de Gaspé, dans notre propre pays, était plus éloignée de nou3 que ne l'est l'Europe, que de petites goélettes seules s'y rendaient et en revenaient, que
nous n'en connaissions que ce qu'en disait le commandant Fortin dans ses rapports annuels auxquels bien peu s'intéressaient, parceque, pour s'intéresser à un pays, comme aux hommes qui l'habitent, il faut le connaître, avoir avec lui des relations, un contact fréquent d'où naît une identité de mœurs et une certaine communauté d'intérêts qui relient et confondent des hommes vivant éloignés les uns des autres. De tout le littoral qui s'étend de Matane à Halifax, nou3 ne savions rien que par les récits fantastiques des marins, par des traditions tronquées et de3 bribes d'histoire qui nous transportaient dans un monde tout différent du nôtre. Personne ne se serait avisé de faire le voyage du golfe pour le voyage lui-même; aujourd'hui le nombre des touristes purs est réellement incroyable, et, en ce moment même, à la fin de la belle saison, il y a, à bord du Secret, une vingtaine de passagers qui, comme moi, voyagent pour voir et connaître.
Il y a des américains qui cherchent de nouvelles places d'eau pour l'été prochain, et qui s'étonnent de ne pouvoir tirer de renseignements des canadiens eux-mêmes ; ils s'étonnent de voir un si vaste pays isolé pendant si longtemps, sauvage encore et inconnu. Le bas St. Laurent, découvert il y a plus de trois siècles, n'a pas été révélé encore; il faut recommencer la découverte, sacrifier la tradition, abandonner le rêve et embrasser la réalité, maintenant que chacun est à portée de se rendre compte par lui-même.
Le voyage à Gaspé, long de quatre cent quarante-trois milles, se fait maintenant en trente-six heures, à partir de Québec. Par terre, le même voyage prend dix jours, parceque, sur un parcours de cent-dix milles, de Ste. Anne
des Monts au bassin de Gaspé, le chemin n'est pas encore propre à la voiture ; le postillon, chargé de la malle dans cette partie du pays, la porte sur son dos ; il fait tout ce trajet à pied.
Comment se peut-il que des hommes habitent cette contrée âpre, aride, dure, presque repoussante, qui s'étend du cap Chat au bassin de Gaspé ? on le conçoit à peine. Cependant, vous le voyez, ça et là apparaissent des particules de terre cultivées, des maisons éparses sur le rivage, et, de distance en distance, de petites églises. Mais n'anticipons pas ; il ne faut pas aller plus vite que le steamer.
Je vous ai laissé à midi et demi, je vous reprends à sis heures du soir. En ce moment, l'ombre des grandes montagnes s'épanche sur le fleuve comme un manteau agité par la bise. D'un côté, à cinq milles de nous, sur la rive sud, la silhouette sévère, hautaine, des monts St. Louis qui se dressent comme des géants entassés, pleins de colères, sous les rayons doux, craintifs de la lune ; de l'autre, l'espace, un horizon de vagues et le vent qui bondit' sur leur cîme. Tout est silencieux ; les étoiles nous regardent et le sillon que trace le steamer se remplit d'éclairs. Le jour n'est pas encore éteint et la nuit l'enveloppe déjà de ses replis innombrables ; c'est l'heure où l'on pense en automne, où l'on ferme son ombrelle en été, où l'on soupe dans toutes les saisons. Nous sommes dans le sombre infini. Les cieux, les flots et l'air, le grand air, l'air libre que ne souille plus aucune plage, flottent au dessus et autour de nous
Quelle chose délicieuse que d'avoir des poumons ! J'engouffre l'oxigène de l'immensité. Le temps nous cajole
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toujours ; évidemment, c'est là une plaisanterie qui va bientôt tourner au tragique. Néanmoins, les matelots nous assurent que nous allons avoir beau pendant deux jours. Illusion nautique ! Le marin, fils de l'espace, est candide et se fie aux apparences ; Eole le blague tout en ayant l'air de n'avoir aucun secret pour lui ; le dieu des vents est comme tous les mauvais dieux, ses fidèles ne sont que des dupes.
La soirée est longue à bord, surtout lorsqu'on n'a ni joueurs de whist, ni musique, et que le hot scotch seul vient couper les heures monotones qui s'accumulent comme autant de sacs de plomb sur la tête. On ne peut pas toujours être à quatre pattes devant l'immensité à lui dire qu'on la trouve superbe. Quand on a reconnu cinq ou six fois en vingt-quatre heures sa petitesse humaine, il semble qu'on en est satisfait et qu'un peu de variété à cet exercice rafraîchirait le tempérament ; mais dans le golfe, à cent milles de Gaspé, l'homme n'a d'autres ressources que de se comparer aux astres et de se mesurer en face de tant de mondes, mille fois plus grands que la terre, qui lui apparaissent comme clans une soucoupe. C'est surtout sur l'eau que le ciel est grand ; entre deux abîmes, l'homme juge et sent mieux la profondeur de la création ; Dieu lui apparaît plus visible, plus éclatant; il se manifeste dans toute la liberté de sa puissance, et chaque bouffée d'air, qui arrive comme un torrent dans les poumons, est une révélation partielle de l'infini.
9 hs. du soir.
J'ai réussi à former une partie de whist ; mai3 au moment de prendre les cartes, le cœur me monte aux lèvres ; le vent qui souffle a l'encontre de la marée soulève une houle inté-
rieure dans mon thorax. Néanmoins, je tiens bon ; il est absurde de vomir sur l'atout. Ce qu'il faut d'énergie en ce moment, rien que pour marquer mes points, est incroyable ; ici, je constate que l'homme est bien le roi de la nature. Gagner un rubber dans le tangage, c'est être au-dessus des éléments.
11 hs. du soir.
Entre les deux mon cœur balance. Est-ce à droite ou à gauche que je vais déborder ? Tribord et bâbord me tendent les bras. 0 thorax ! tu n'a donc pu contenir le flot montant de mes nausées ! Mais quoi ! qu'est-ce à dire ? qu'y a t-il ? Borée s'apaise, la vague s'allonge et s'abat, et sur le dos aplani de la prairie liquide, le Secret s'avance comme un héros antique, inébranlé, inébranlable. C'est que la marée change et que le vent est avec elle; ainsi, toute est contraste dans la nature; une loi succède à une autre, et, de ce contraste passager, naît l'harmonie éternelle et le bienfait particulier d'un cœur remis dans son assiette.
Maintenant, la côte sud est montagneuse et sourcilleuse; l'ombre des montagnes trouve encore le moyen d'assombrir les voiles de la nuit épandues sur le fleuve. Nous filons le long de la côte comme un pirate ; un sillon rapide, semé d'étoiles, éclaire notre fuite argentée ; nous glissons et nous ne roulons plus, que Dieu est grand ! Je ne me couche pas, rien n'est plus monotone. A quatre heures du matin, assure le second qui passe son temps à remplacer le premier, nous arriverons au bassin de Gaspé. Je vais attendre dans le recueillement et la congélation. Quatre heures sous le dôme céleste, par une nuit d'octobre, lorsqu'on coupe le vent, c'est héroïque ! Mais je m'élèverai avec la souffrance:
" Rien ne nous rend si grands qu'une grande douleur ; " c'est Musset qui a dit cela un jour qu'il se chauffait devant une bonne grille, ce qui prouve que tout est relatif dans ce monde.
4 h. jeudi matin.
Nous y sommes, mais je ne vois rien, j'attendrai que. les lueurs matinales glissent sur ma paupière alourdie.
Cinq heures ! Le bassin se dessine et le cadre s'éclaire. Quel spectacle ! Qu'on se figure une baie de vingt milles de longueur terminant en un bassin où peut loger une flotte de mille vaisseaux ! A droite et à gauche, deux rivières, que sépare le port lui-même, s'élèvent des deux côtés en amphithéâtre; collines çà et là eauvages, ici recouvertes de pelouses arrondies ; au bas, une petite suite de quais, des bateaux-pêcheurs, des goélettes et quelques brigs balançant leurs voiles amollies au souffle tiède qui s'échappe du rivage; quelque chose d'agreste, de naïf et de vigoureux comme le premier jet d'une grande création. Le bassin de Gaspé a du géant et de l'enfant, il étonne et charme, il a une harmonie délicate et saisissante à la fois ; c'est un bébé qui fait la tempête dans son berceau.
En quittant le bassin de Gaspé, nous remontons la baie qui, comme je vous l'ai dit, a vingt-et-un milles de long, jusqu'à Percé qui est sur le golfe même. Cela nous prend près de deux heures. Notons en passant que Gaspé est le seul port sur toute la ligne des bateaux du golfe où l'on mouille au quai même ; partout ailleurs, il y a trop peu d'eau et l'on débarque dans des chaloupes qui viennent du rivage chercher le fret et les passagers.
Percé est une des curiosités du St. Laurent. Si l'on croyait tous les récits fantastiques, auxquels la tradition ajoute son prestige, qui se débitent sur ce roc formidable, projeté dans une mer toujours houleuse, souvent orageuse, comme un défi audacieux de Fécueil à l'abîme, on n'en approcherait qu'avec une terreur mystérieuse mêlée d'angoisse. Percé proprement dit est un village de deux cents feux, établi sur un promontoire qui semble garder le St- Laurent : ce promontoire n'a pas de hauteur, il n'approche €n rien de nos montagnes du nord ; mais il est rugueux, menaçant, d'une hardiesse violente ; on dirait que sa longue lutte avec l'océan lui a révélé sa force et le pouvoir qu'il tient de Dieu de ne pas laisser les flots dépasser leurs bornes : C'est un archer du moyen-âge, bardé de fer, immobile dans son armure, et qui reçoit, invulnérable, tous les coups de l'ennemi.
Percé, en face de l'Atlantique qui le bat de ses tempêtes depuis des milliers de siècles, frémissant sous l'averse éternelle des flots, mais immuable comme un décret du ciel, morne, pensif, subissant sans murmure les torrents pleins de colères qui l'inondent, penché comme un dieu déchu qui expie dans l'éternité l'orgueil d'un jour, nous remplit, à la fois, d'une admiration douloureuse et d'une espèce de pitié grandiose.
En face du promontoire est ce rocher célèbre, long d'un demi-mille, couvert d'un plateau uni comme une mer calme, fendu verticalement en deux à l'une de ses extrémités, et, à quelques cents pieds plus loin, s'ouvrant dans les flots de manière à former une arche, rocher à pic, roide, droit comme un poids qui tombe, qui a donné son nom à l'espace tout entier de terre qui termine la baie de Gaspé et fait
saillie dans le golfe. Près de là est l'île Bonaventure, longue de quelques milles, où se trouve un des établissements de la maison Le Bouthillier ; et, en face, de l'autre côté de la baie, à trois lieues de distance, un autre rocber analogue, nommé La Vieille, qui s'est miné sous l'action des flots et qui s'est écroulé en partie, laissant une échancrure béante, noire, où tous les génies malfaisants de l'abîme doivent venir faire leur sabbat durant les tempêtes.
Le plateau du roc de Percé est la demeure des goélands, des mouettes, des cormorans, des pétrels et des pigeons de mer. C'est là qu'ils déposent leurs œufs, chaque ordre de volatiles séparément ; jour et nuit ils lui font un dôme de leurs ailes, et l'on entend leurs cris aigus à travers les sifflements de la bise. On raconte qu'un bardi pêcheur avait réussi à fixer une corde au sommet du plateau, et qu'il s'en servait pour aller ramasser, en une seule nuit, sept à huit quarts d'œufs qu'il descendait au moyen de poulies attachées à la corde ; mais, un beau jour, la corde trop usée manqua, et, barils et pêcheur roulèrent dans l'abîme. Depuis lors, toute tentative de ce genre a été interdite par la loi.
Percé est le plus grand entrepôt de pêche de tout le Golfe. C'est là que les Bobin ont leur principal établissement, sans compter ceux qu'ils ont à Gaspé et à Paspébiac. On voit du bateau sur le rivage les longues claies ou échasses sur lesquelles la morue sèche et d'où elle est expédiée dans les Antilles, de même qu'au Brésil et au Portugal. Une multitude de bateaux-pêcheurs nous entourent, la plupart faisant la pêche à la morue, au hareng et au
maquereau. Quel réservoir inépuisable que ce Golfe St- Laurent ! Croiriez-vous que des goélettes prennent de soixante-quinze à cent quarts de harengs en un seul jour, nonseulement pendant toute une saison, maïs encore depuis de3 siècles, et qu'il n'y a aucune raison pour que cela finisse jamais !
Il en est ainsi du maquereau, si abondant qu'il fatigue les pêcheurs; il n'y a qu'à jeter et tirer incessamment la ligne; l'un met l'appât, l'autre hâle, et cela pendant trois mois de l'année, tous les jours. Le maquereau et la morue se pèchent à la ligne, une ligne parfois semée de cinquante hameçons; le hareng est pris à la raie, ce qui va plus vite, mais est bien moins amusant.
Huit heures. Nous quittons Percé par un temps incroyable en cette saison-ci, merveilleusement beau, brillant, étincelant comme l'étoile du bonheur, et nous nous dirigeons sur Paspébiac, à soixante-douze milles plus loin, en passant par la Pointe aux Maquereaux qui est à l'entrée de la baie de Chaleurs.
A la Pointe aux Maquereaux, trente milles plus loin que Percé, s'cntrouve cette onduleuse, voluptueuse baie de Chaleurs, pleiîie de long replis, de languissants contours, que le vent caresse comme un évantail, et dont les grèves amollies reçoivent sans murmure l'épanchement des flots. Quarante milles plus loin, au pied de collines douces, légèrement aplanies, apparaissent Paspédiac et New Carlisle, les deux plus jolis, les deux plus coquets endroits de la baie.
Ici commencent une nature, des formes, des aspects tout différents de ceux que nous venons de quitter avec les rives du St. Laurent. Ce ne sont plus les montagnes
abruptes de la côte nord, ni les champs amaigris, fatigués de la côte sud, mais de gras pâturages, des 'champs bien nourris, une végétation pleine de jeunesse. D'un côté c'est le Canada, de l'autre c'est le Nouveau-Brunswick ; mais, dès maintenant, que le lecteur s'apprête à des usages, à une population, à une physionomie locale qui ne lui rappelleront en rien le Canada.
Nous sommes, nous, un peuple ancien. Tout est vieux en Canada, les villes, les campagnes, les mœurs, le langage ; tout y est pénétré de l'antique et a la senteur lointaine d'un monde dès longtemps disparu. Nous parlons et nous vivons comme nos ancêtres ; en maints endroits, des souvenirs déjà séculaires attestent une vie, une histoire, des traditions dont nous n'avons fait qu'hériter, et qui sont maintenues par des coutumes pour ainsi dire invariables. Quand on parcourt les campagnes canadiennes, le plus souvent on respire comme la poussière d'une civilisation éteinte ; des ruines, déjà vieilles de cent ans, jonchent le sol dans bien des villages ; il y a des églises et des demeures que le moindre souffle du vent ébranle, et qui remontent au temps de la régence d'Orléans; des cités entières même, comme Québec, s'enveloppent dans des manteaux de débris et semblent souffrir toutes les atteintes d'une vieillesse trop longtemps prolongée.
Le Bas-Canada est le vieux monde dans l'ancien, le vieux monde resté passif au milieu des secousses modernes, lézardé, mais immuable, sillonné de moisissures et jetant au loin l'odeur des nécropoles. Depuis plus de deux siècles, bien des champs ont la même apparence, bien des foyer3
ont entendu les niCmes récits des vieux, morts presque centenaires; les générations se sont succédées comme un flot suit l'autre et vient mourir sur le même rivage, et c'est à peine si, depuis une quinzaine d'années, des mains hardies se sont mises à secouer le linceul sous lequel les canadiens avaient enseveli les légendes de leur passé et les beautés de leur histoire.
Il y a chez nous des classes sociales, de3 aristocrates, débris de l'orgueil et de l'ignorance féodales ; il y a des vieilles familles qui se détachent de la masse et qui conservent intactes des mœurs et des manières surannées ; il y a les parvenus, il y a les enrichis, les petits bourgeois et les ouvriers, tous gens se tenant à part les uns des autres ; il y a des pauvres bien-nés et de gros marchands qui reçoivent dans des palais, et qu'on pourrait atteler avec des bœufs de labour ; il y a à part cela la classe d'élite, fière de sa valeur^dont l'exclusivisme n'a rien d'arrogant, qui se mêle volontiers avec toutes les autres et dont les prédilections s'abaissent maintes fois aux rangs les plus obscurs, c'est la classe des hommes de l'esprit et de l'étude. Mais ici, dès que l'on met le pied clans la Baie de Chaleurs, et dans tout le reste des provinces maritimes, les distinctions sociales disparaissent ; il n'y a plus que des égaux.
Les communautés sont petites, jeunes et formées invariablement des mêmes éléments. On n'y connait pas plus la mendicité que les grandes fortunes, £t si les hommes en général n'y travaillent pas avec l'ardeur et l'âpreté que nous y mettons, du moins ils font tous quelque chose. Prenez l'un après l'autre tous les groupes isolés d'habitations, auxquels on a donné le nom de villes, le long de la baie et
sur le littoral du Nouveau-Brunswick, — et vous retrouverez, non-seulement la même physionomie extérieure, mais encore les mêmes moeurs et les mêmes occupations.
Ce pays n'a pas de passé, pas de coutumes établies; il n'y a là, pour ainsi dire, pas de lien, pas de solidarité ; chacun y vit de sa vie propre, affermit, développe, élève et embellit son existence comme il l'entend. Les chaudes amitiés qui datent de l'enfance et qui remontent aux vieilles liaisons de famille, sont inconnues. C'est que les hommes, en petit nombre encore, sont tous dispersés sur une étendue considérable ; pas de paroisses, pas de villages nulle part ; seulement, ça et là, des centres de commerce appelés villes, et qui ne ressemblent en rien à ce que nous sommes habitués à appeler de ce nom.
En parcourant les rivages de la Baie de Chaleurs, vous verrez paraître inopinément un clocher au milieu d'espaces vides, comme ces calvaires qui, dans notre pays, se dressent tout-à-coup sur les routes solitaires ; c'est la chapelle protestante ou catholique ; mais, autour d'elle, rien de ce rassemblement qui rappelle aussitôt l'idée du troupeau réuni sous la main du pasteur. Les habitations sont disséminées sur la grande route, parfois assez rapides, assez bien suivies, le plus souvent clairsemées ; aucun endroit ne tire son nom d'un village ou du saint auquel il est consacré, mais d'une configuration de terrain, d'une petite rivière, d'un souvenir fortuit, d'un accident et même d'un hasard. On dirait que l'homme est arrivé sur cette terre comme une paille emportée par le vent, qu'il s'est arrêté tout-à-coup et que, là, il a planté sa tente sans s'occuper de ce qui l'entourait, ni de son passé désormais perdu dans l'oubli.
Dans une pareille contrée, les mœurs sout nécessairement quelque peu dures. Chacun, renfermé dans une individualité semi-barbare, a peu de notions de la réciprocité, des égards mutuels. On sent que les hommes y ont l'habitude de vivre séparés ; aussi sont-ils défiants les uns des autres. La loi, quand il y a lieu, reçoit son application la plus rigoureuse ; pas de tempéraments, pas d'adoucissements.
Dans une civilisation qui a pris son développement complet, tous les membres de la société sentent qu'ils se doivent mutuellement protection ; on observe moins la lettre que l'esprit dc'la loi, on l'élude même par mille fictions qui, en somme, ne font que démontrer combien chacun se repose plus sur les mœurs générales que sur le3 ordonnances, combien on s'en rapporte plus à l'intérêt de tous dans l'ordre de choses établi qu'à la contrainte imposée par des textes inflexibles. Tuais ici, l'on dirait que la loi, loin d'être faite pour les hommes, est faite contre eux, et qu'il n'existe pas d'autre sauvegarde mutuelle que dans une application draconienne de ses obligations.
Le lecteur saisira mieux du reste le sens et l'étendue deces considérations par des exemples.
Nous étions arrivés à Paspébiac jeudi, le 10 octobre, à trois heures de l'après-midi. Il faisait un 'temps à e'gayer des croquemorts et à faire chanter des corbeaux ; le ciel était resplendissant, la ni or légèrement ondulée par la brise. Dans le port, la Canadienne, tirant des bordées, voletait comme un oiseau-mouche sur des flocons de lilas ; quelques navires blanchissaient à l'horizon ; d'autres, mouillés, at-
tendaient leur cargaison de bois ou de morue sèche pour les Antilles, tandis qu'une centaine de bateaux-pêcheurs se balançaient sur les flots dans toutes les directions.
Nous fûmes accostés par deux énormes barques qui vinrent prendre le fret et les passagers. L'opération dura une heure et demi, pendant laquelle nous pûmes examiner à loisir la physionomie de l'endroit éloigné de nous d'à peu près un demi-mille. A part le site qui est charmant, je dirais presque suave, tant il y a de douceur agreste dans les longues collines qui viennent se baigner à la mer, ce qu'il faut remarquer avant tout à Paspébiac, c'est l'immense établissement de la maison Robin qui constitue à lui seul une petite cité.
La maison Robin emploie environ six cents hommes à la seule préparation de la morue ; ces six cents hommes demeurent tous dans l'enceinte de l'établissement qui est divisé par rues et par quartiers, et qui contient des boutiques de menuisier, de charpentier, de tonnelier, de forgeron, de mécanicien tout ce qui est nécessaire à une
exploitation considérable.- Il y a là jusqu'à des petits docks et des chantiers pour la construction des navires; l'entrepôt ou store général s'élève sur pilotis dans la mer même, et, en arrière, s'échelonnent les diverses rues qui divisent l'établissement.
Une particularité de la maison Robin, c'est qu'aucun de ses commis n'a le droit de se marier ; s'il en est qui ont ce malheur, il faut que leurs femmes vivent au loin et qu'ils n'aillent les voir qu'une fois tous les deux ans. Il y a loin de là au mormonisme.
Un jeune homme qui entre comme commis dans la maison Robin doit faire six années d'apprentissage à vingt-
cinq louis par an, puis deux autres années à cinquante louis, puis, successivement de cette façon, jusqu'à ce qu'il finisse par avoir une part dans la société.
Cet établissement célèbre remonte à l'époque môme de la conquête. Son fondateur, un jersais, vint, dans ce temps là, établir un petit entrepôt de pôcbc sur les côtes de la Gaspésie, et, depuis lors, toujours graduellement, ses successeurs ont étendu la société jusqu'à ce qu'elle eût des comptoirs dans tous les ports du Golfe. La maison Lo- Bouthillier, qui rivalise avec la maison Robin, ne compte guère, elle, que trente à trente-cinq ans d'existence et emploie à peu près la moitié autant de monde. M. Le- Boutbillier, qui est mort conseiller législatif, il y a quelques mois à peine, avait d'abord été commis delà maison Robin, jusqu'à ce qu'il fut élu pour représenter l'immense comté de Gaspé, vers 1838. Ses patrons n'ayant pas trouvé conforme aux règlements de la maison que le premier employé s'occupât d'aifaires publiques, il se sépara d'avec eux et fonda l'établissement rival, connu aujourd'hui sous son nom, et dont quatre fils sont maintenant les héritiers. De même que les Robin, les Le Bouthillier ont des entrepôts partout; le plus considérable d'entre eux est sur l'île Bonaventure, en face de Percé.
Il était près de cinq heures du soir lorsque nous quittâmes Paspébiac. Trois milles plus loin, nous passâmes devant New-Carlisle qui est le chef-lieu judiciaire du côté nord de la Baie de Chaleurs, et qui ne forme, à proprement parler, avec Paspébiac, qu'une seule et même ville. Nous en avions encore pour quatre heures a y a nt d'atteindre
Dalhousie, le terme de mon voyage par eau et le port le plus reculé de la baie. Là, j'allais commencer un voyage par terre qui devait m'initier à des mœurs et à des usages tout-à-fait nouveaux.
Il était pass"é huit heures du soir lorsque nous arrivâmes à Dalhousie, après avoir fait six cents milles de marche. A notre droite s'étendait la rive canadienne de la baie de Chaleurs et de la rivière Ristigouche, et, à notre gauche, se découvraient les premières campagnes veloutée?, fraîches et grasses du Nouveau-Brunsvvick : d'un côté, les montagnes de la Gaspésie; de l'autre, une vallée basse, sinueuse, moitié sauvage, moitié cultivée, où se trouvent les plus belles fermes et où paissent les plus beaux troupeaux de l'Amérique anglaise.
Un coup de canon retentit à notre bord et des milliers d'échos le répétèrent dans les solitudes assombries qui nous entouraient de toutes parts. " Le scow, crièrent alors plusieurs voix de l'équipage, où est le scow ? " Je dressai l"oreil!e et j'entr'ouvris des yeux pleins d'éclairs qui durent illuminer le paysage. Le scow ! dis-je à mon tour d'une voix où il y avait de la terreur, que peut bien être le scow? Le Secret avait jeté l'ancre et sa longue forme noire coupait les ombres qui semblaient manaçantes dans leur immobilité.
Les mouvements de l'équipage étaient devenus silencieux ; le capitaine et le second, interrogeaient tour-à-tour les flots et la rive; les passagers, debout sur le pont, étaient rivés à leur place comme des morts réveillés qui ne savent pas quel côté prendre; l'angoisse et le mystère planaient dans les
longs replis de la nuit ; il ne manquait plus que des hiboux et des chouettes vinssent s'abattre sur les chapeaux des passagers et frétiller dans leurs oreilles.
Tout-à-coup un objet noir, plat, large, à peine émergeant de la ligne des flots, se détacha du rivage et s'avança vers nous sans qu'on pût distinguer un seul de ses mouvements. Sa marche était lente, on eût dit qu'il rampait et qu'il cherchait à se dérober ; rien n'indiquait qu'il fût conduit par aucune main humaine, et l'onde, autour de lui, n'avait pas la plus légère ride. Il approchait cependant ; quand il ne fut plus qu'à quelques verges du Secret: "Voilà, voilà le Scow!" cria le maître d'équipage, et aussitôt passagers et matelots, tenant des amarres, s'élancèrent au bord du steamer. En un instant je redevins moi-même, capable d'affronter tous les périls; mon angoisse fit place à une douce allégresse et à un grand soulagement ; le Scow ! le Scow ! n'était autre que le chaland à bord duquel sont transportés les passagers qui descendent à Dalhousie. C'est ainsi que la compagnie du golfe ménage des surprises à ses passagers les plus chers.
Nous sautâmes dans le chaland, une douzaine de passagers environ, et, deux minutes après, nous abordions au quai Dalbousie. Il faisait nuit noire ; pas de lumière nulle part, mais des maisons blanches, carrées, dans le style américain, coupaient çà et là l'obscurité.
Dalhousie est une petite ville de quinze cents âmes environ, qui a des rues larges et dont les habitations sont espacées, comme dans toutes les cités naissantes des Etats-Unis. Elle est située au point où la rivière Ristigouche se dé-
charge dans la Baie de Chaleurs, au sein d'un magnifique panorama qui s'étend à perte de vue. Sa position convient admirablement à l'exploitation agricole et forestière d'une vaste région ; mais, jusqu'à présent, c'est le commerce de bois qui a été l'objet presque exclusif de tous ceux qui se sont livrés à des affaires sérieuses. Le pin et le cèdre, dans toute la région qui forme la vallée de la Baie de Chaleurs, sont en quantité incalculable, et constituent à peu près les seuls articles d'exportation. Vous voyez les clôtures, qui séparent les champs, construites en troncs de cèdre de six à huit pouces de diamètre sur vingt à vingtcinq pieds de longueur ; (dans ce pays le bois ne coûte rien, il n'y a que la peine de l'aller chercher.)
Un fait singulier, c'est que personne ne fait sa provision de bois pour l'hiver ; au fur et à mesure qu'on en a besoin, on va le prendre dans la forêt qui avoisine les établissements, et l'on en chauffe des demeures qui n'ont jamais de doubles fenêtres et dont les cloisons ne sont jamais embouffetées. Toutes les maisons sont en bois, faites de madriers disjoints, sur lesquels on applique immédiatement le crépi et qu'on recouvre ensuite d'une couche de bardeaux ; on dirait que l'homme apporte dans ce pays une négligence calculée pour son bien-être, et qu'il ne fait que juste ce qu'il faut pour conserver la quantité de chaleur nécessaire à la vie.
Du reste, c'est là une observation qui s'applique à tous les actes, à toutes les façons d'agir des gens de la baie de Chaleurs. En général ils travaillent peu ; la vie est pour eux trop facile, ils n'ont qu'à lever la main pour avoir le plus beau poisson et le plus fin gibier ; les pièces exquises que nous recherchons tant et qui ornent nos tables de festins, ils les dédaignent ; la morue fraîche, le homard, les
canards, les perdrix sont pour eux des plats vulgaires auxquels ils ne songent même pas. Pour le chauffage, il n'est personne d'assez pauvre qui ne puisse se procurer du bois à discrétion ; les terres sont d'un prix nominal et donnent, pour un peu de culture, des produits magnifiques ; nulle part, sur tout le continent américain, on ne saurait voir d'aussi belles races de bestiaux, des porcs aussi gras, des patates plus grosses et plus nourries que dans cette contrée fortunée dont bien peu de canadiens connaissent la richesse agricole. Il n'y a de pauvres, dans ce pays, si toutefois on peut les appeler de ce nom, que ceux qui se font journaliers ou pêcheurs au service de quelque grand établissement. Tous ceux qui se livrent à la culture sont dans l'aisance ; les terres sont moins grandes qu'en Canada, mais produisent infiniment plus ; les quelques personnes qui, cependant, ont voulu faire de grandes exploitations agricoles, sont arrivées à des résultats qui nous jetteraient dans l'admiration. Qu'on aille voir les fermes des Fergusson et des Fraser, où paissent des centaines de bêtes-àcornes et trente à quarante chevaux, et l'on s'étonnera qu'un, pareil pays soit si peu connu et si peu habité.
Les Acadiens et les Ecossais, qui constituent le plus grand nombre de ceux qui habitent les rives de la baie, sont tous dans l'aisance ; qu'on entre chez le plus mince cultivateur d'entre eux et l'on y aura du beurre frais comme il serait impossible de s'en procurer à aucun prix sur les marchés canadiens. Jusqu'à l'époque où les travaux de l'Intercolonial ont commencé, tout ce monde là, à peu près, ignorait la couleur de l'argent ; les journaliers travaillaient aux grandes scieries des Fergusson et des Moffat, et étaient payés en bons de provisions qu'ils prenaient dans les stores
de leurs maîtres, absolument comme cela a été longtemps et est encore jusqu'à un certain point pratiqué par la maison Price dans le Saguenay. Quant aux cultivateurs, ils vivaient du produit de leurs terres sans songer à l'exportation.
Ce que le chemin de fer a apporté de changements dans les habitudes, dans les relations et jusque dans les exigences de cette population, en moins de quatre années, aurait lieu de surprendre si l'on ne savait, par d'autres exemples, les effets violents et contagieux d'une importation brusque d'argent dans les petites communautés habituées à l'usage primitif de l'échange.
Les mêmes hommes qui, autrefois, gagnaient à peine deux shillings par jour, payés avec du lard et des biscuits, en recevant tout-à-coup un salaire mensuel de trente piastres soldées en espèces sonnantes, conçurent un désir immodéré d'argent, et s'imaginèrent, dans leur naïve avidité, que le métal du Canada coulait comme l'eau de leurs rivières, et qu'il n'y avait qu'à se baisser pour en prendre comme ils font des homards. — C'est ce qui explique plusieurs des grèves faites par les travailleurs de l' Intercolonial et la difficulté d'avoir des ouvriers dans les commencements de cette gigantesque entreprise. Aujourd'hui même, cette difficulté existe encore et est une des nombreuses causes qui ont retardé l'accomplissement de cette œuvre qui sera l'une des plus belles de l'Amérique, malgré les préjugés de partis et les fausses idées de ceux qui, placés à distance, ne peuvent juger de ce qui se passe sur les lieux.
Il y a cinquante-deux ans, Dalhousie n'existait pas. Il n'y avait qu'une chaumière de tonnelier là où s'élève maintenant une petite ville qui. avant longtemps, aura quintuplé, sa population. Ce tonnelier travaillait pour les bâtiments qui venaient à l'entrée de la Ristigouche prendre des cargaisons de bois et de saumon. Sur le parcours de la baie, dans un espace de dix-huit lieues à peu près jusqu'à Bathurst, il n'y avait que cinq à six maisons de pêcheurs, et toute la contrée était sauvage. Depuis Métis jusqu'à Dalhousie, à travers la vallée de la Métapédia, une distance de quarante-cinq lieues, il n'y avait que des Indiens éparpillés ça et là, les descendants de ceux qui avaient combattu pour le pavillon français. On peut voir encore à Esquiminac, sur le côté canadien de la Ristigouche, à environ dix milles de Dalhousie, l'endroit où une troupe d'Indiens massacrèrent un équipage anglais qui avait voulu pénétrer dans l'intérieur de la colonie française ; et, plus loin, le voyageur peut contempler la pointe à la Batterie, fortification élevée pour défendre les missions des jésuites qui, à cette époque, étaient florissantes le long de la rivière Ristigouche. Aujourd'hui, il y a là des villages importans, tels que Bourdeau, Cross Point, surtout Campbelltown, et les deux plus belles fermes peut-être de l'Amérique anglaise, celles de M. Fraser et de M. Fergusson.
Dalhousie n'a ni gaz, ni trottoirs, ni aqueduc, ni rien de ce qui peut donner l'idée d'une ville telle que nous la concevons, mais c'est un entrepôt considérable de bois et de commerce de poisson. On y voit une prison et une cour qui ont l'air de simples résidences de campagne, et même une école militaire semblable à celles que nous avons le bonheur
de posséder. Quelques cottages ça et lu sur les hauteurs, enveloppés dans des bosquets de sapins et d'épinettes, voilà tout ce qui constitue l'ornementation de cette ville où s'arrêtent deux fois par semaine les steamers du golfe et le Rotlisay Casrfe, un grand vapeur qui fuit le service de tous les ports du Nouveau-Brunswick, dans cette partie de la province.
Lorsqu'on arrive à la Baie de Chaleurs, le désir le plus légitime qui vient naturellement à l'esprit est bien d'avoir de la morue fraîche, des homards, des huîtres sortant de l'eau, du hareng et du saumon encore ruisselants de l'onde. Longtemps d'avance, le palais s'humecte à l'idée des jouissances que lui donnera le contact de ces chaires délicieuses dans leur succulente fraîcheur. On prendra des huîtres sur les bancs mêmes et on les ouvrira sur le rivage ; tous les jours une éblouissante morue, encore saturée des parfums de la mer, viendra réjouir la table ; on voit les homards à l'écaillé de pourpre étinceler dans le plat ; le hareng et le maquereau, ruisselant dans la poêle, inondés d'une sauce dorée, pétillent déjà sous les regards avides ; on pense au large saumon attendant seulement le contact du couteau pour ouvrir ses chairs tremblantes d'embonpoint et presque
animées encore eh bien ! toute cette eau qui vient à la
bouche par anticipation n'est qu'une duperie ; on déguste dans le rêve et ni huîtres, ni saumon, ni morue ne viendront une seul fois chatouiller le palais caressé d'illusions.
Ce qu'il est à peu près impossible d'avoir dans la baie de Chaleurs, c'est du poisson sous aucune forme. Vous dirai-je que j'ai mangé là de la morue sèche revenue de Québec ?
On ne le croira pas, et, aujourd'hui encore j'enrage d'être convaincu que c'est vrai. Il faut que j'explique ce phénomène.
D'abord, il est très rare que le poisson soit détaillé dans la baie de Chaleurs ; ceux qui s'occupent de pêche sont généralement au service des Robin et des LeBouthillier auxquels ils doivent apporter le produit entier de leur travail : puis, les goélettes et autres bâtiments qui viennent faire la pêche pour leur compte se gardent bien de débiter le poisson là où il n'a aucun prix ; ils l'apportent dans les villes du Canada ou bien vont le vendre aux Antilles ; ensuite, les particuliers n'ont aucun goût pour un produit si abondant qu'ils en sont comme écoeurrés. Enfin, quoique Caraquette soit à l'entrée de la baie de Chaleurs et que Shédiac soit sur le littoral du Nouveau-Brunswick, il est plus difficile de se procurer des huîtres à vingt milles de ces deux ports qu'à Montréal et à Québec, faute de communications locales.
Et puis, la même raison existe pour les huîtres que poulies autres produits de la mer ; ceux qui en font le commerce le font en grand et ne le détaillent pas sur des lieux où il ne serait pas lucratif, et où la population est trop clairsemée. J'ai demandé, j'ai supplié à genoux dans tous'les hôtels où je suis allé, pour avoir une bouchée de morue fraîche et une assiettée d'huîtres; j'ai offert des sommes folles, comme seul un chroniqueur du National peut en prodiguer, et j'ai éprouvé partout les mêmes refus amers. Si l'on en avait eu, on m'en aurait donné pour rien, mais on n'en avait pas! J'ai passé devant une fabrique où l'on préparait le homard, j'ai vu quinze à vingt champs couverts des écailles de ce crustacé vermeil, et j'ai dû me lécher les babines dans le vide. À deux cents pas de moi la baie roulait ses ondes
vertes et bleues tour à tour; on y voyait presque foisonner des miriades de maquereaux et de morues, et j'ai dû les laisser foisonner. Quoi! j'ai foulé sous mes pieds vainqueurs la rivière aux Anguilles, et je n'en ai pas même pu pincer la queue d'une ! Ainsi, l'une des plus chères illusions de mon voyage s'est effacée à peine conçue, et j'ai, dû calmer mon désespoir avec du mouton, du lard et des patates, moi qui m'étais élevé jusqu'à l'huître ! ! !
ITT.
A vingt six milles plus haut que Dilhousie, sur la rivière Ristigouche, commencent les premières sections de l'Intercolonial dans le Xouveau-Brunswick. C'est toute une histoire que l'entreprise des quatre sections qui s'étendent depuis cet endroit jusqu'à Xipesiguit et qui comprennent en tout soixante dix-huit milles ; je dirai plutôt que c'est une conquête de l'énergie, du talent, de la persévérance indomptable et du savoir faire de Messieurs Berlinguet et Bertrand qui ont obtenu le contrat de ces quatre sections, il y a. trois ans.
Je ne m'expliquais pas pourquoi le chemin de fer du Pacifique, qui a neuf cents lieues, avait été fait en trois ans, tandis que Tlntereolonial, qui n'a que huit cents milles, n'était pas fini encore, et je faisais à ce sujet les comparaisons le3 plus déraisonnables. Aller sur les lieux, voir par soi-même, s'instruire par sa propre expérience, est un remède souverain pour toutes les erreurs ; je l'ai emp'oyé, et, maintenant, mes idées sont toutes différentes de ce qu'elles étaient.
Quand on a vu en détail cette partîe du chemin que j'ai ■visitée, quand on connaît le nombre et la nature des difficultés qu'il a fallu vaincre, et dont quelques-unes subsistent encore, on reste surpris du résultat et l'on se sent fier de ■ce quece Eoient deux canadiens-français qui aient fait le plus bel ouvrage eur toute la ligne. Les diverses constructions élevées par MM. Bertrand et Bcrlinguet sont vraiment monumentales ; ce sont même parfois des œuvres d'art auxquelles ils ont apporté la perfection, le poli et la finesse de l'architecture. J'ai vu des ingénieurs américains admirer les travaux de maçonnerie exécutés par nos deux compatriotes, et je les ai entendu dire qu'il n'y avait rien qui leur fût comparable aux Etats Unis, tant pour la solidité que pour le fini du travail :
" Cela se conçoit, me disait l'un d'eux ; aux Etats-Unis nous sommes toujours pressés de faire des chemins de fer ; dès qu'une localité en sent le besoin, vite il se forme une compagnie, on se fait donner une charte et l'on construit à la hâte pour les exigences du jour, quitte à faire renouveler la ligne par l'Etat quelques années 'après, lorsque la nécessité d'une construction solide et durable est devenue impérieuse. Ici, c'est tout différent. L'Intcrcolonial est ui.e voie nationale ; il est, pour ainsi dire, la ligne du D.'inïnion ; il faut qu'il ait le caractère et la constitution qui conviennent à toute œuvre publique, patrimoine d'une nation, héritage des générations à venir. Ce que vous élevez aujourd'hui, ce n'o-t pas seulement u.ie voie ferrée, mais encore un monument de toute une époque. En voyant les magnifiques ponts qui couvrent les nombreuses rivières de la Baie de Chaleurs, on comprendra que rintercolonlal n'a pas été fait seulement pour les besoins vulgaires du
commerce, mais encore pour être un témoignage du degréde civilisation et de vigueur de tout un peuple.
" Le chemin de fer du Pacifique s'est fait très rapidement, il est vrai, mais voyez combien étaient différentes les conditions de cette entreprise. Nous avions des ouvriers en foule et des milliers de chinois qui travaillaient sur la ligne, pour un prix nominal, de l'aube au crépuscule ; tous les mois il arrivait de nouvelles niasses d'hommes venus de tous les points de l'Europe et des Etats-Unis ; aucune saison n'arrêtait les travaux, l'argent abondait, aucun parti hostile n'entravait la marche de l'entreprise, le chemin du Pacifique était fait pour tous et au nom de .tous sans que la politique y réservât un pouce de terrain pour ses batailles ; en outre, c'était une œuvre purement commerciale et chacun était impatient devoir compléter le grand thorough fare qui apporterait sur le sol américain les produits de la Chine et du Japon.
" Ici. vous avez à peine le nombre d'ouvriers indispensables, et cela à des prix très élevés; tout s'oppose au progrès de l'entreprise, le bas prix des soumissions qui ruine presque tous les entrepreneurs, après en avoir réduit quelques uns à déserter leurs obligations, l'hostilité d'un parti politique qui ne laisse au gouvernement d'autre alternative que de sacrifier les soumissionnaires et la marche même de l'ouvrage aux exigences de l'économie, le climat qui paralyse les travaux pendant plusieurs mois de l'année, l'inaptitude de presque tous les ouvriers et entrepreneurs à un ^enre d'ouvrage presque nouveau dans votre pays, les rapports inexacts des explorateurs qui, en trompant le gouvernement et le public, ont porté les soumissionnaires à sous-évaluer le coût de plusieurs sections où. se trouvent
des obstacles presque insurmontables ; enfin, cette dernière et puissante entrave créée par l'idée que PIntercolonial n'est que l'affaire du gouvernement et que le public n'y a aucun intérêt..."
Peut-être y avait-il dans ces paroles de l'ingénieur américain de la bienveillance et une politesse poussée jusqu'au lyrisme ; mais ce que je sais pertinemment, ce que j'ai vu de mes yeux, ce que j'ai appris par de nombreux témoignages, je vais vous le dire.
Lorsque MM. Bertrand et Berlinguet a rivèrent sur leurs sections respectives, les gens de la Baie de Chaleurs n'avaient pas encore acquis le degré de civilisation qui est résulté depuis du contact de nombreux éléments étrangers. Une loi féroce, qui n'est pas encore abolie, régissait les rapports commerciaux ; tout homme pouvait vous faire emprisonner pour vingt-cinq cents, que sa créance fût ou non certaine ; il n'avait qu'à déposer une plainte et vous étiez emprisonné ou forcé de donner caution. Souvent ces plaintes n'avaient aucun fondement, mais vous étiez tout de même tenu de payer les frais de cour à défaut du poursuivant, s'il n'avait pas le sou ; tel est l'admirable S3Tstème judiciaire du Nouveau-Brunsv?ick. On se fait un jeu de cette faculté offerte au premier venu et on l'exerce sans discernement, sans motif; c'est ainsi que MM. Berlinguet et Bertrand se sont vus arrêtés des semaines entières par les caprices barbares de quelques-uns de leurs employés. En outre, ils ont dû subir des grèves systématiques, à peine arrivés sur le sol brunswickois ; chacun cherchait à tirer
avantage de leur position, de leur isolement dans un pays étranger et de la difficulté pour eux de transiger dans une langue qui leur était alors presque inconnue.
Le jour même de son arrivée à Dalhousie, M. Berlinguet a vu réunis sous ses fenêtres deux à trois cents hommes, dont bon nombre armés, qui proféraient contre lui des cris de mort, s'il n'augmentait pas leur salaire. Mais il fit tête à l'orage, et, sans accorder aucune concession, par la seule force de l'énergie, il contint tous ces mutins qui durent retourner à l'ouvrage aux anciennes conditions. M. Bertrand a été victime des mêmes tentatives de violence, mais il est resté inébranable et a eu le dernier mot.
Ce que la nature oppose de difficultés dans les quatre sections qui longent la Ristigouche et la Baie de Chaleurs est vraiment étonnant. M. Berlinguet a eu à construire cent vingt ponceaux sur les différents cours d'eau qui sillonnent cette région et il a fait un ouvrage admirable, le tunnel de Morrissy Bock, le seul tunnel de l'Amérique anglaise. De son côté, M. Bertrand a détourné les eaux de trente à quarante rivières et il a construit des ponts monumentaux, entre autres celui de Nipiseguit et de Peters' River.
Près de Bathurst, sur la section quinze, entreprise par M. Bertrand, se trouvent les plus magnifiques carrières de granit qui se puissent imaginer. Au dire des vieux écossais du pays, ce granit est même supérieur à celui d'Aberdeen qui sert aux constructions de luxe dans un grand nombre de pays. Il brille, il étincelle comme le diamant ; on reste émerveillé à la vue de cette splendide pierre qui fait l'effet d'un ap.îas compacte de rubis; on ne ia mine pas, afin qu'elle ne soit pas fracturée en trop petits morceaux, mais on l'cntr'ouvre avec des coins après l'avoir percée en plusieurs
endroits ; c'est ainsi qu'on obtient des bloss de sept à, huit pieds de longueur sur trois ou quatre de hauteur, blocs qui servent aux constructions maçonniques des sections six et quinze.
Le voyageur qui, dans deux ans, passera en chemin de" fer le long de la Baie de Chaleurs, admirera peut-être encore moins ce granit que la manière dont il est travaillé ; il demandera le nom de l'homme qui a présidé à cet ouvrage et il me saura gré, s'il m'a lu, de lui avoir rendu d'avance le juste tribut d'éloges qu'il mérite.
De Dalhousie à Bathurst, ce n'est ni très-gai ni trèsbeau. Il y a là dix-huit lieues monotones, coupées de nombreuses savanes et de cours d'eau plus nombreux encore ; pas de villages, mais une suite de maisons plus ou moins espacées ; quatre à cinq chapelles protestantes et deux ou trois églises catholiques, dont la plus grande est celle de Madisco, l'endroit le plus peuplé, le plus riche de tout le littoral. Ces églises sont toutes sur le même modèle et les maisons d'école, qui sont bâties de distance en distance, leur ressemblent à s'y tromper.
On dirait que tout a été calculé d'avance dans ce pays pour reproduire de toutes choses une même image. C'est une stéréotypie énervante ; pas de paysage, pas d'accidents de terrain, pas de variété, si ce n'est que la baie a parfois quinze milles, d'autrefois vingt milles, d'autrefois trente milles de largeur, A l'un des endroits où elle a vingt milles, j'ai appris qu'un pont de glace s'était formé, il y a quelques années, et que tous les maquignons du lieu avaient concouru pour le prix donné à celui qui traverserait le pont dans le moins de temps. C'était un fait merveilleux que
ce pont de glace sur une largeur de vingt milles, et le3 vieux habitants en parlent encore avec un attendrissement qui vous gagne.
Ces vieux habitants sont en général des Ecossais et des Àcadiens, pour la plupart cultivateurs, et vivant assez à l'aise sur des terres ayant toutes la même fertilité. Ce qui frappe le plus le voyageur qui fait le parcours entre Dalhousie et Bathurst, c'est la beauté des chemins ; le sol est partout sablonneux, argileux, et les pluies torrentielles qui, depuis trois mois, n'ont cessé de tomber sur lui presque tous les jours, l'ont à peine détrempé ; il n'y a que les savanes, ayant rarement plus de dix à douze arpents de longueur, où les chemins soient difficiles, et encore a-t-il fallu, pour les rendre tels, le lourd charroyage de la pierre pour la maçonnerie de l'intercolonial.
Mais, si les chemins sont beaux, il n'en est pas ainsi des femmes. Tudieu ! quelles girafes ! Comment se fait il que le Nouveau-Brunswick ne soit pas un désert quand il s'y trouve des créatures pareilles ? Ce ne sont pas des monstres, nuis ce ne sont pas des femmes; des grands homards sur des pattes de cinq pieds de long. On conçoit le laid, puisqu'on a l'idée du beau; mais on ne le conçoit que comme exception, caprice, désordre de la nature ; personne ne s'imaginerait que les femmes de tout un pays s'entendent pour en faire la règle, et qu'elles aient, pour horripiler le voyageur, cette unanimité opiniâtre qui jamais les distingue dans le reste de leurs actes.
0 Brunswickoises ! vous m'avez fait bien du mal
Je vous aimais pourtant d'avance et je vous confondais;
dans mon ardente imagination, avec les truites et les morues fraîches qui courent dans vos eaux ; j'étais arrivé sur les rivages de la baie de Chaleurs, séduit par ce nom historique et vénérable, comme le cerf altéré s'élance lorsqu'il entend au loin la source jaillissante ; je vous aurais trouvé belles, quoique médiocres, car le voyageur emporté ne connaît pas les nuances; il mange aveuglément de tous les plats et se contente de tous les lits, surtout lorsqu'il vient, comme je l'ai fait à Dalhousie, chez des amis qui l'attendent et qui n'ont pas de meubles dans leurs maisons; vous m'aurie* consolé des huîtres qui me fuyaient, et vous m'avez fait fuir comme elles!
Parcourir trente lieues de littoral sous le3 bouffées toniques de l'air salin, avoir autour de soi, pour tous ses mouvements, pour tous ses actes, une liberté grande comme la mer ; contempler à chaque instant des vaches laitières superbes qui donnent envie d'être veau ; avoir sous les yeux, dans un heureux accord, les trois races les plus fécondes et les plus vigoureuses, irlandaises, canadiennes écossaisses, et ne pouvoir trouver une seule femme qui vous révèle le secret de cette harmonie partout ailleurs ignorée c'est à donner le délire, à faire courir des tisons dans la racine des cheveux.
Pourtant, un jour, au milieu même de cette laideur épidémique, dans cette poignante uniformité de binettes retorses, j'ai failli faire un rêve, j'ai failli trouver une vraie fille de cette Eve adorée, quoique pécheresse, qui a laissé à toutes ses descendantes un morceau de la pomme fatale.
C'était par une nuit terne et crue ; l'atmosphère était pleine de gelées indécises, on se demandait s'il allait neiger ou pleuvoir ; toutes les étoiles avaient un feutre, et des brouillards gris couraient dans le ciel qui semblait peuplé de saules pleureurs. La baie était nue et les rivages, recevant les gémissements de ses flots, semblaient se plaindre avec elle; de temps à autre, la lune s'amusait à jeter des lueurs sur les raies boueuses et les longues flaques d'eau du chemin ; pas un passant, pas même un hibou éclairant la savane de ses deux yeux ronds comme des calus de lave ; seul, le quac, ce gibier morose, éternel vieux garçon qui hante les grèves à la tombée du jour, lâchait par intervalles le cri sec et dur qui lui a valu son nom ; les cieux, la mer, les champs, tout était désert, tout s'était réfugié, pour garder la chaleur et la vie, dans les entrailles de la nature ; et, dans cette immensité froide, sous ce firmament transi d'où tombaient déjà les longs fils glacés qui couvrent la terre d'un réseau de frimas, seul, le choniqueur du National s'avançait de ce pas de géant qui le distingue vers l'hôtel du père Chalmers, situé à vingt et un milles de Bathurst.
Il était onze heures du soir lorsque le poing héroïque et gelé du chroniqueur frappa à la porte de l'hôtel et que son talon, plein de terre glaise, retentit sur le perron du vestibule. Sarah était encore debout. Sarah, c'est la fille et la nièce des géants, c'est la reine de la baie, une femme de cinq pieds huit pouces, souple, veinée, aux muscles frémissants, comme la cavale d'Arabie qui fait cinq lieues à l'heure.
Le père de Sarah est un homme de soixante-seize ans, qui a six pieds trois pouces, écossais d'Ecosse, venu pour fonder un foyer dans la baie de Chaleurs, il y a quarantedeux ans. D'abord, il construisit une petite auberge, sorte de station pour les quelques voyageurs qui, dans ces temps primitifs, faisaient en voiture tout le littoral du Nouveau- Brunswick. Puis, les voyageurs augmentèrent, et, avec eux, l'auberge du bonhomme qui s'accrût d'une rallonge, puis d'une autre, jusqu'à ce qu'enfin la maison eut quatrevingt pieds de longueur. Aujourd'hui, elle est flanquée de grands bâtiments et de beaux troupeaux paissant dans la ferme qui l'entoure.
Cette maison est unique sur tout le littoral de la baie ; elle est la seule où l'on puisse se faire servir, bien manger, être bien couché et chauffé ! c'est là un item, comme nous disons dans notre pays barbare.
Ordinairement, les portes sont constamment ouvertes à tout venant et il n'y a pas de feu dans des maisons qui n'ont pas de doubles-croisées, mais un seul grand poêle dans la pièce la plus reculée où se tient la famille, et un autre dans le vestibule où les voyageurs, quels que soient leurs goûts, leurs répugnances, leur rang, doivent tous se réunir s'ils veulent se dégeler.
Or, l'hôtel du père Chalmers a des poêles dans chaque grande pièce ; c'est merveilleux. L'aspect et l'atmosphère qu'on respire dans cette albergo vénérable rappellent ces bonnes vieilles maisons canadiennes du temps jadis, bien avant qu'il y eût des chemins de fer, où les gens comme il faut de toute la rive du St. Laurent se rencontraient dans des jours de prédiliction, et s'amusaient comme on s'amusait alors sans craindre les intrus de catégories quelconques.
Jamais ces maisons n'étaient envahies, jamais souillées par de grossiers passants ; aussi elles conservaient cette dignité patriarchale qui répandait au loin leur réputation et l'odeur d'un confortable distingué. En entrant chez le père Chalmers, ce souvenir frappe immédiatement l'esprit, et vous êtes transporté dans le bon vieux Canada d'autrefois.
Le pore Chalmers a six frères tous plus longs que lui ; bout-à-bout, ces sept bommes font une pièce de cinquantequatre pieds, un vrai cèdre du Liban. Il a en outre quatre filles robustes, vigoureuses comme la mère Eve, debout à cinq heures du matin, prêtes à toute heure pour les voyageurs nombreux qui, depuis deux ans, passent et repassent sans cesse. Mais jamais elles se montrent, (c'est la règle inflexible de la maison) excepté Sarah, l'aînée, qui a droit d'être partout et de voir tout le monde ; c'est elle qui serre la main des vieux amis et qui fait les honneurs aux nouveaux venus.
Quand Sarah s'habille, c'est une reine. Jamais plus beau buste ni démarche plus royale n'enchantèrent les rêves d'un poëte. Quand elle met ses habits de travail et qu'elle porte dans ses bras vigoureux les brassées de bois ou les larges plats de mouton, elle a encore la majesté d'une Pénélope qui rehausse et anoblit le travail le plus vulgaire.
Dans cette demeure puritaine, mais sans morgue, sans ostentation, il y a une discipline serrée, impitoyable, qu'exige le va-et-vient continuel de toute espèce de passants, dont quelques uns, comme le chroniqueur, peuvent être dangereux. La mère Chalmers a l'œil là dessus. Jamais, chez elle, de plaisirs bruyants ni de fêtes, quoique chacun ait la plus grande liberté d'action. Seulement, comme pour montrer les contrastes étranges qui marquent toutes les actions
humaines, lorsque les villageois et villageoises d'alentour jugent à propos d'avoir des danses folles pendant toute une nuit, les quatre filles Chalmers fuient comme des hirondelles le vieux toit du bonhomme et se livrent à une chorégraphie infatigable qui met sur les dents les plus intrépides valseurs et giggeurs.
Après la danse, fût-il cinq heures du matin, toutes quatre sont à l'ouvrage, attisant les feux, balayant, charroyant, portant les fardeaux, préparant les repas. C'est un spectacle unique et superbe que de voir, à la dérobée, dans leurs robustes opérations, les trois cadettes qui ne se montrent jamais. Le bonhomme Chalmers, pendant ce temps, fume sa pipe à côté du grand poêle, ou bien il attèle ou détôle des chevaux. Je vous l'ai déjà dit ; dans la baie de Chaleurs, ce sont les femmes qui travaillent, les hommes n'en ont pas besoin; Sarah fait à elle seule plus d'ouvrage et plus de mouvement qu'une compagnie de volontaires un jour de revue.
Maintenant, pourquoi ai-je parlé si au long de l'hôtel du père Chalmers qui semble ne pas mériter un si grand intérêt? C'est d'abord parce que je lui garderai une reconnaissance éternelle pour m'avoir chauffé et fait voir les seules femmes montrables de toute la baie de Chaleurs, et, ensuite, parce que c'est une maison unique qui, à elle seule, est un tableau des mœurs de toute cette contrée.
L'endroit où habite le père Chalmers n'a pas de nom ; on dit simplement "Aller chez Chalmers," comme on dirait " aller à Lachine. " Ce patriarche résume tout dans trois lieues à la ronde. Lorsque l'Iutercolonial passera sur sa ferme dans deux ans, il faudra que les lecteurs du National arrêtent chez lui et, en voyant Sarah, lui parlent de ce
séduisant voyageur qui, dans l'automne de 1872, l'aida à monter le poêle du petit salon privé. Si elle jette un cri, si ses joues s'empourprent, si ses yeux s'illuminent, vous aurez compris de suite et vous saurez pourquoi la blonde brunswikoise a failli me faire faire un rêve.
20 Novembre.
Le dix-sept octobre dernier j'étais à Bathurst. Il y a déjà plus d'un mois: ô temps! ô éternité! Quand je pense qu'il y a plus d'un mois j'étais à Batburst, je me demande ce que c'est que l'homme. Il y a trente-deux ans et neuf mois, à pareille date, je n'étais pas encore né ; et dire que j'ai déjà tant souffert ! La coupe des larmes est tarie dans mon cœur et je n'ai pas encore payé le quart de mes dettes. J'ai eu tous les malheurs possibles, et, ce qu'il y a d'étonnant, c'est que mes créanciers le savaient toujours d'avance. — Que je cherche dans tous mes souvenirs, je n'en trouve aucun qui me console d'avoir vécu ces trente-deux ans et neuf mois ; je n'ai pas été ministre local ni compagnon du bain, c'est là tout ce qui peut me faire pardonner tant d'années perdues.
Il y a cinq ans et demi, par exemple, je crus faire un beau coup en quittant le Canada, mes amours, pour aller à Paris, capitale du monde civilisé, où des boucheries d'hommes se font en moyenne tous les dix ans. Dans le Dominion nous n'avons pas besoin de ce procédé dépuratif qui enlève le mauvais sang d'un peuple ; ceux qui sont de trop s'en vont aux Etats-Unis où il est entendu qu'ils pourrissent.
C'était au temps de l'Exposition à laquelle, ou le sait, notre pays a figuré par quelques bois, quelques métaux, quelques grains et un commissaire qui ne se montrait jamais, tout comme les quatre mille cinquante-trois émigrants qu'on dit s'être fixés ou figés sur notre sol depuis un an.
Il me plaît aujourd'hui d'initier le lecteur à cette phase de mon passé, de me reporter à ce souvenir déjà vieux, probablement parce qu'il m'a fait beaucoup vieillir ; ensuite, je lui dirai ce qui m'est arrivé à Bathurst. Ça ne traînera pas.
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Pari? ! c'est un nom qui donne le vertige et j'étais allé me jeter dans le gouffre. Force m'est ici de faire des révélations pathétiques. J'étais seul, sans appui, ignoré, ignorant le sombre et délicieux enfer où s'engloutissent tous les jours tant de vigoureuses espérances.
J'avais dit adieu à mes dernièreB affections et serré la main de mes nombreux amis qui étaient venus me reconduire à la gare Bonaventure, ainsi appelée parce qu'on y éprouve tous les mécomptes possibles à l'arrivée comme au départ. J'étais ruiné, ce qui paraîtra surprenant, et j'étais ambitieux, chose digne de remarque, attendu que je suis arrivé à être chroniqueur éternel.
Mon ambition était d'étonner mes contemporains par mon style. On voudra bien admettre que j'ai réussi ; mais cet étonnement, fort légitime du reste, ne s'est pas encore traduit par des colonnes ni des statues : j'attends quelques dizaines d'années après ma mort pour jouir de ce spectacle.
Ne pouvant prétendre à aucune renommée littéraire dans un pays où disparaît de jour en jour la langue de la France, je m'exilais, sans espoir de retour, à la recherche d'un nom dans la ville du monde où il est le plus difficile à conquérir. Un fantôme allait devant moi et me sollicitait à le suivre ; je le suivis, ne pouvant résister, faiblesse particulière aux grands hommes que, seule, la réalité ne peut émouvoir. Mille bruits boui donnaient à mes oreilles quand je songeais aux applaudissements qui -attendaient; je me voyais déjà l'auréole de la gloire au front, j'avais franchi d'un pas impérieux les portes de son temple, ne sachant pas que ce temple ne reçoit que des victimes couronnées. Insatiable de sacrifices, la gloire ne donne en échange qu'un vain nom qui n'est même bientôt plus à nous, puisqu'il devient la proie de tout le monde, dès qu'il est célèbre.
Je tombai donc dans cet immense Paris, et dès le premier jour j'eus peur. Il n'est pas de solitude plus déserte qu'une grande ville où l'on ne connait personne. Je connaissais bien, il est vrai, le commissaire de l'exposition canadienne; mais, je l'ai déjà dit, il était invisible; généralement il se faisait remplacer par un Abdnaquis, ce qui eût été pour moi une petite protection.
J'errai, et bientôt je sentis le vide, l'angoisse, l'inconnu. J'étais venu plein d'illusions et rien ne me frappait. Je marchai sans but, sans volonté, allant toujours devant moi. Je vis passer le flot de la multitude, cet océan de têtes toujours renouvelées qui vont et viennent, confuses, tourmentées, sombres, avides, inquiètes. Je me demandai ce que j'étais pour tout ce monde et ce qu'il était pour moi, et je me sentis seul. Quelque chose de farouche entra alors dans mon âme ; je me pris à baïr, à voir des ennemis dans tous
ces indifférents ; puis un accablement subit s'appesantit sur moi, l'angoisse serra mon cœur dans ses serres brûlantes, tout mon sang y reflua, rapide; mon front se couvrit de sueurs et je m'assis haletant, près de défaillir, sur un des bancs qui se trouvaient le long du chemin. Je restai longtemps dans cette prostration ; car, lorsque je me levai, des flots de lumière tombaient sur moi de toutes parts ;■ la foule joyeuse et blasée se rendait aux théâtres, aux cafés, aux concerts; les équipages ruisselaient sur le boulevard, les boutiques étincelaient, l'air était chargé de parfums et l'on entendait au loin le murmure bruyant de la grande ville s'ébattant dans les plaisirs avant de se plonger dans la nuit.
Je partis lentement. De sinistres présages commençaient à s'éveiller dans mon esprit ; le doute, ce doute horrible, précurseur du désespoir, étreignait mon cœur pour la première fois ; je me rappelle qu'un lourd nuage flottait sur mes yeux et que j'avançais avec peine. Le bruit retentissant de la ville, les mille séductions de l'élégance, la grandeur des monuments, le rafiinement du luxe, tout cela m'apparaissait comme autant de pompeux supplices imaginés pour les malheureux. Oh! quelle désillusion m'avait surpris tout-à-coup, dans ce Paris que javais tant désiré voir, cette reine des arts et de la pensée dont le nom rayonne sur le monde, éblouissant les imaginations. Je ne le connaissais pas encore et, déjà, j'aurais voulu l'ignorer toujours ; de toutes les figures qui passaient, pas une qui me fût connue... pas une main à serrer dans la mienne !...
Alors le regret amer, le remords déchirant pénétrèrent en moi. Il me vint en souvenir les vieilles forets d'Amérique où j'avais tant rêvé, les rives profondes du grand fleuve où souvent j'avais bercé avec les flots mes joyeuses
pensées d'avenir. Je me rappelai mes amis et mon cœur vola vers eux sur un flot de larmes; je les nommai tous, je leur parlai ; un instant je fus emporté près d'eux, mais, l'instant d'après, l'affreuse réalité retomba sur moi de son
poids implacable
Il était tard quand je rentrai à mon bôtel. On avait retardé les formalités de police ; on me demanda mon nom, mon état, ma dernière demeure, et quand j'eus tout fait connaître, on me pria de payer un mois d'avance ; je payai et il me resta trente francs.
Trente francs ! et après ? J'oubliai que je n'avais pas dîné ce jour-là. Tout était si changé dans mon existence que ces vulgaires soucis me semblaient désormais étrangers.
Ab ! s'il en était ainsi! Je montai à ma cbambre, je
m'assis en soupirant et me mis à réfléchir. En ce moment là j'étais très-faible, la lassitude avait succédé à l'accablement. Mais le ciel m'a donné une nature élastique, prompte à la réaction, vite abattue, plus vite encore relevée. Je sentis de nouveau mon sang s'animer, j'eus honte de tant de faiblesse et, m'arrachant à ma torpeur, je me mis à marcher précipitamment. Un flot d'idées nouvelles bondit à mon cerveau ; ce n'était pas la fièvre de l'épuisement, c'était l'énergie réparatrice et vigoureuse qui reprenait son empire. Une voix me dit qu'on n'est pas vaincu avant la lutte et qu'il reste toujours à l'homme quelque chose qui survit à toutes les défaites, l'espérance.
J'étais seul, je me sentis renaître, ou plutôt non, je n'étais pas seul. Qu'est-ce que l'isolement quand la foule des souvenirs vous enveloppe, quand tout le passé vous accompagne, quand l'espoir et le regret, se combattant, forment autour de vous une atmosphère brûlante ? On
n'est jamais seul quand on pense et qu'on se souvient. Les désenchantements du passé, les illusions de l'avenir viennent peupler la petite chambre où tout votre univers se concentre, où vous êtes heureux et malheureux tout ensemble. La solitude a des entraînements que le malheureux seul goûte et chérit, parce que rien ne convient au malheur comme l'oubli et le silence. Ceux qui ne pensent pas aiment le bruit, il remplit le vide de leur cerveau ; ceux qui pensent veulent être seuls, parce qu'il faut à la pensée l'espace et le calme.
J'avais quelques manuscrits; je les rassemblai, je les relus ; je me dis : " On doit être avide de connaître tout ce qui se passe en ce moment en Amérique ; voilà cinq ans que l'Europe a les yeux tournés vers elle ; commençons par un article de journal ; s'il est accepté, je verrai bien ensuite ce que je puis faire."
Et je me mis à travailler fiévreusement. Un premier article ! Savez-vous ce que c'est qu'un premier article ? C'est l'épreuve terrible de l'initié. S'il en sort victorieux, l'avenir est à lui. Je me creusai la tête pour donner à mon article une originalité saisissante, je dis des choses certainement ignorées, je fis des considérations toutes neuves, je retouchai, je corrigeai et je signai. En voyant mon nom au bas de cet article qui cependant n'était qu'une ébauche inconnue, j'eus un frémissement. Oh ! qui ne connaît pas les émotions d'un début ? Qui n'est pas familier avec ces combats intérieurs de l'espoir et de la crainte qui vous laissent haletant, effrayé, enchanté, inquiet et rassuré tout ensemble ? On se dit que ce qu'on a fait est admirable, qu'il est impossible de ne pas réussir, et l'on est épouvanté. Qui te porte à mesurer le champ de la
renommée et à t'y choisir une place, toi, pauvre diable qui ne peux attendre et qui a besoin de vivre avant d'être célèbre ? Mais l'espoir l'emporte ; la jeunesse, la confiance en soi, l'élan de la volonté sont comme le torrent qui bondit sur l'obstacle, ou l'enlève, quand il ne peut le franchir.
Je m'endormia au milieu de chimères souriantes ; mon sommeil fut léger, long et bienfaisant ; quand je m'éveillai, vers onze heures, ma chambre me parut enchantée. Le soleil, luttant contre les persiennes, essayait de m'envoyer quelques uns de ses rayons joyeux ; mille rumeurs s'élevaient du sein des rues, mais oc n'était pas ce bruit de la veille, étourdissant, fatiguant, mêlé de notes aiguës, de clameurs douloureuses, c'était un vaste concert plein de force et d'harmonie, la grande ville en travail. Je me levai à la hâte, brûlant de voir Paris dans sa fiévreuse activité ; je ne le redoutais plus : au contraire, il me tardait d'aspirer son souffle puissant, de saisir le sein toujours gonflé où s'alimentent le génie défaillant, l'espérance lasse d'attendre.
Je sortis, emportant avec moi deux lettres de recommandation très flatteuses, l'une pour le rédacteur-en-chef d'un grand journal, l'autre pour un savant très estimé et très répandu, homme précieux pour ceux qui ont besoin d'appui, aimé pour l'inépuisable bienveillance et la générosité de son cœur autant qu'admiré pour ses travaux. C'était M. Cortambert, géographe éminent, frère du rédacteur-en-chef du Messager Franco- Américain, que toute la jeunesse de Montréal a connu.
Je ne dirai pas tout ce que M. Cortambert et son fils ont fait moi ; ce serait trop long et ça m'éloignerait trop de Bathurst, auquel il est temps que je revienne.
Ayant quitté Paris il y a cinq ans, je me suis trouve" à Bathurst, dans la Baie de Chaleurs, le 17 octobre dernier. J'ai dit qu'il y avait déjà plus d'un mois de cela, je le répète ; mais si le lecteur trouve que ce n'est pas essentiel, nous passerons outre.
Ce n'est pas tout d'être à Bathurst : il faut s'y loger, et, une fois logé, ne pas se faire jeter dehors à propos de bottes. Or, cela est plus difficile qu'à une femme dépasser par le trou d'une aiguille ; ceci n'est pas textuel, mais ça pourrait l'être.
Bathurst, soit dit en forme de préambule, est une petite ville de seize ù dix-huit cents âmes, bien et mal bâtie en bois, avec des rues larges qui n'ont pas de trottoirs, pittoresquement située au fond d'une baie dont le contour a trois milles, mais où il n'y a d'eau que pour les chalands et les goélettes ; fendue en trois ou quatre parts par des rivières comparativement larges, sur l'une desquelles entre autres est construit un pont d'un demi-mille de longueur ; âanquée à droite, à gauche, en avant, en arrière, de collines magnifiques, de vallons et de pâturages comme ceux des beaux comtés agricoles de l'Angleterre ; faisant un commerce actif, surtout de bois, possédant trois avocats, dont deux sont Idiots et le troisième ivrogne ; plus, un chef de douane qui est un bandit de grand chemin, et un vaste établissemeut pour la préparation de la morue.
Les deux tiers de Bathur&t sont peuplés d'aendiens, dont plusieurs ont des magasins considérables; l'autre tiers est formé d'écossais et d'irlandais généralement employés sur l'International. Bathurst possède encore un couvent et la
plus belle église de toute la Baie de Chaleurs, à côté du, plus brillant jardin de l'Amérique Anglaise; ce jardin appartient à l'honorable Fergusson, le roi de ces régions, un rustre consommé.
Cette petite ville est très ennuyeuse ; la vie sociale, qui résulte de positions indépendantes, de la culture intellectuelle et de loisirs élégants, y est à peu près inconnue. A Bathurst, il est rare qu'il y ait une veillée et presque inouï que l'on danse. J'ai déjà dit que cette absence de vie sociale chez les populations de la grande baie influait beaucoup sur leurs mœurs ; voici un fait brutal qui le démontrera mieux que toutes les considérations et qui fera voir quelle arme barbare peut devenir la loi entre des mains grossières.
Depuis trois jours j'étais installé dans une vaste maison somptueusement meublée, ornée avec profusion et avec recherche, ayant des corps de logis distincts comme ceux des châteaux, des chambres à coucher grandes comme des salons et des passages qui sont de véritables vestibules. Cette maison est unique dans Bathurst où il n'y a pas seulement un hôtel tolérable pour les voyageurs habitués au comfort. Comment j'avais fait pour m'y introduire, moi, inconnu, étranger, c'est mon secret. On a des ressources ou on n'en a pas.
M. Sutherland, le propriétaire, était, il y a deux ans à peine, le premier négociant de la ville ; il faisait des affaires pour 8180,000 par année; mais la chute subite de deux grandes maisons de Boston l'avait forcé de se mettre sous la loi de banqueroute. Néanmoins il avait payé intégrale-
ment, et, pour ne pas être troublé dans son intérieur, il avait fait une vente nominale à son meilleur ami, moyennant 1600 piastres, de sa maison qui en valait huit mille. Ce meilleur ami était le chef de la douane, Franc-Mehan, un homme qui deviendra célèbre s'il se décide à aller dans les Calabres.
Or, le 17 octobre dernier, j'étais tout bonnement enfoui, chez M. Sutherland, dans un fauteuil à ressorts, proportionné à l'ampleur de l'habitation, et je dégustais ma tasse de moka doré en fumant un des cigares princiers de M. Bertrand qui me comblait de largesses, comme font tous mes amis lorsque je les y invite spécialement, ce qu'ils qualifient du mot technique & exploitation.
M. Bertrand, qui partageait avec moi une partie de la demeure de Sutherland, avait pris plaisir à étaler en outre, à côté de la boîte aux cigares, toute une légion de carafes contenant du rhum de Ste. Croix, du vrai Scotch, un Sherry qui donnait des pâmoisons, du genièvre pur de Hollande, du Allsopp et du Bass de dix ans et du Sauterne de Barton Guestier. Pour le Chroniqueur, c'était là un rêve réalisé, une illusion devenue tangible, prenant forme.
Abandonné à l'ivresse délectable que le moka, savamment combiné avec le rhum, répandait dans mes sens, je ne m'étais pas aperçu que tous les hôtes de la maison étaient partis, qui d'un côté, qui de l'autre, me laisssant absolument seul dans ces luxueux pénates, comme font tous les petits dieux de l'olympe quand Jupiter fait la sieste. Il n'y avait pas jusqu'à une amie de la maison, jeune femme affligée déjà de six années de veuvage, qui ne fût sortie, après être toutefois venue à plusieurs reprises voir si je ne trouverais pas quelques prétextes pour la retenir ; mais, enveloppé dans
les vapeurs du bien-être, je n'avais rien compris à ce manège féminin et je me contentais de répondre du coin de l'œil aux regards profonds et tenaces de cette fille d'Eve.
Dans la matinée même on avait pris des dispositions pour l'hiver qui s'annonçait ; la jeune veuve avait rentré les nombreux pots de fleur et les plantes qui s'épanouissaient dans la serre, et les avait affectueusement étages devant chaque fenêtre ; on avait fait un ménage général, changé la destination de plusieurs pièces, et chacun, une fois l'œuvre finie, avait voulu faire une promenade par un de ces beaux jours d'automne où le soleil rassemble en deux ou trois heures ses plus éclatants rayons.
Je sommeillais ainsi dans ma solitude enchantée, depuis dix à quinze minutes peut-être, lorsque, tout-à-coup, j'entendis résonner le timbre de la porte. L'instant d'après la servante alla ouvrir ; j'étais resté, seul dans la maison avec cette créature et je n'en savais rien ! mais elle devait le savoir, elle, oh !
Comment dirai-je ce qui suivit ? C'est un épisode des chauffeurs sous le premier empire, un exploit de Bédouins.
A peine la servante avait-elle ouvert que cinq hommes se précipitaient à la fois dans la maison. Tout-à-fait réveillé par ce bruit insolite et par un cri d'épouvante poussé par la fille qui fuyait, je me levai précipitamment. J'avais devant moi cinq gaillards taillés en hercules, armés de marteaux et de grands clous ; deux d'entre eux montèrent à l'instant l'escalier du haut duquel je regardais ébahi, trop étonné encore pour songer à la peur.
Evidemment, c'était à moi qu'ils en voulaient et ils al' aient me crucifier. Je songeai à mes tantes, au j\Tatio7ial, ù mes créanciers devenus forcément mes légataires, à mon cor-
recteur d'épreuves qui m'avait fait dire tant de platitudes, et que j'aurais voulu, en ce moment-là, serrer sur mon cœur. Je trouvai que le Canada était un pays superbe, que je n'aurais jamais dû quitter; j'énumérai toutes les femmes qui m'avaient juré un amour éternel et que je n'avais plus revues après huit jours de soupirs; tout ce que j'avais aimé, jusqu'à mes plumes d'oie, passa en un clin-d'œil devant mes yeux, puis je pris une attitude provocante en face de l'invasion, sans vouloir faire de sortie maladroite, comme le général Trocliu, et l'on va voir pourquoi.
" Monsieur, mè dit le chef de ces galériens échappés, en prenant un ton de crocodile repu, je suis au désespoir de vous troubler; vous êtes étranger ici sans doute; c'est pourquoi vous ne comprenez guère ce que signifie ma présence ; mais je suis le propriétaire de cette maison et je viens m'en emparer."
Vous saisissez mon épatement. Ces façons, ces excuses à peu près, ces paroles dans la bouche d'un homme qui profite de l'absence des hôtes d'une maison pour venir s'en emparer à main armée, me donnèrent une espèce de confusion. J'avoue que je restai interloqué devant ce pandour de six pieds deux pouces qui avait des bras comme des billots, une barbe et une carrure de burgrave. Après deux minutes d'une stupéfaction voisine de l'ébêtement, je me hasardai à dire : " Comment cela ? vous, le propriétaire ! mais il me semble que je suis ici chez M. Sutherland, le seul Sutherland, et qu'il n'a pas eu le temps, depuis une heure, d'aller dans l'autre monde et d'en revenir métamorphosé comme vous voulez me le faire croire. Il me semble que c'est parfaitement Sutherland qui m'areçu chez lui, chez lui, et non pas chez un autre, que cela s'est fait tout seul, que
vous n'étiez pas là pour lui en donner la permission ; que, dans tous les cas, si vous êtes propriétaire de cette maison, c'est du moins Sutherland qui l'habite, qui en est le détenteur incontestable, et que vous ne pouvez venir ainsi armé dans son intérieur, au miiieu de ses meubles, avec tous les signes de la violence et de desseins criminels.
— Monsieur, me répliqua alors en s'avançant vers moi un homme de soixante ans peut-être, mais droit et fort, — je suis magistrat; celui-ci est mon fils, Frank Mehan, propriétaire de cotte maison, et je viens lui prêter l'appui de la loi et main forte en cas de résistance.
Ce magistrat, père de l'individu qui se disait propriétaire d'une maison qu'il venait surprendre, ces trois autres grands, gaillards qui étaient allés se placer immédiatement à chaque porte comme des sentinelles de bronze, tout cela me déroutait et me confusionnait tellement que je ne savais plus que dire ni que faire.
En un instant, mon nouveau propriétaire et sa famille eurent encloué toutes les fenêtres et toutes les portes, moins une, pour empêcher qui que ce fût d'entrer. A cette porte deux hommes se postèrent, chacun avec un marteau de forgeron, et Frank Mehan commença aussitôt à parcourir la maison, tout en regardant à chaque moment par les fenêtres comme un homme qui a besoin de se rassurer. Malgré son audace, il était vert et bleu tour-à-tour. Cette iniquité, fùt-elle même légale, était si monstrueuse qu'elle l'effrayait lui-même.
Il paraît tout de même, d'après ce qu'on m'en a dit ensuite, que la loi du Nouveau-Brunsvrick a de cesguet-à-pen3 féroces et que Frank Mehan était strictement dans son droit. Il avait acheté la maison de son ancien ami pour
1600 dollars ; c'était une vente simulée, mais il s'en tenait à son contrat et il avait refusé plus tard d'accepter même $2,000, de Sutherland pour rescinder l'acte de vente. De là était venue la difficulté qui n'en était pas une, mai3 il n'en fallait pas plus à un bandit pour la faire naître. Ne pouvant se faire mettre en possession de la propriété parles tribunaux sans se couvrir d'opprobre et sans avoir à subir un procès qui eût traîné longtemps, il s'était muni d'un bref d'expulsion et il était entré à la sourdine, bien sûr de tenir la maison dès qu'il serait dedans.
Ce qui suivit est horrible à raconter; aussi je fuis à la hâte devant ce spectacle navrant dont ma mémoire indignée se rappelle tous les détails.
Frank Mehan et ses hommes, dès que toutes les issues furent bien clouées et murées, commencèrent aussitôt le déménagement. Ce ne furent pas seulement les meubles qu'ils enlevèrent, mais la literie, le linge, les fleurs, les articles de toilette, les mille petits objets qui composent l'ornement d'un intérieur, la batterie de cuisine, jusqu'aux mets qui cuisaient dans les poêles, la verrerie, tout, tout fut mis dehors et déposé sur la voie publique.
Sutherland, prévenu, restait impuissant ; il ne put que contempler cette scène poignante, voir sa femme, sa sœur et deux petites filles adoptives jetées brusquement dans le chemin san3 aucun avis, sans qu'il eût pu même s'en douter, par le fait de cette barbarie légale qui armait un vaurien jusque dans le foyer d'un citoyen anglais.
Il nous fallut partir, M. Bertrand et moi ; le soir même nous quittions JBathurst sous le poids d'une douloureuse émotion pour n'y plus revenir. Quant à Sutherland, il dût faire transporter tout son ménage à son magasin et se pourvoir d'un logement, pour cette nuit là même, avec toute sa famille.