FÉVRIER
Je trouve que cela est odieux; je trouve que les lois humaines sont trop souvent en contradiction flagrante avec la nature. Enlever à la femme le droit d'être trompeuse, perfide et parjure, droit qu'elle exerce depuis le temps de la mère Eve, c'est supprimer la femme. Il n'y en a plus : là, vous êtes bien avancés, juges de la terre qui judicatis mulieres.
(I) A propos d'une rupture de promesse de mariage faite par Mlle Laflamme au docteur Mathieu, dentiste de Montréal, et du procès intenté par celui-ci contre la dite demoiselle.
D'abord, le suprême du [ridicule, c'est de vouloir juger les femmes : ces reptiles suaves ne veulent pas être jugés. La femme aime qu'on l'adore ou qu'on la batte ; l'amour ou la force, la crainte ou la passion ; mais être condamnée aux termes de l'article XX... d'un code saxon quelconque qui date de bien avant la conquête normande, cela est pour elle aussi humiliant qu'illogique et monstrueux.
De même que la parole a été donnée à l'homme pour déguiser sa pensée, de même le mariage a été donné à la femme pour déguiser son inconstance; mais lorsque, malheureusement, cette insconstance éclate avant les épousailles, il y a un tarif qui règle tout. L'homme se souviendra éternellement de la pomme et il s'en vengera de toutes les manières. Ce qu'il ne renconnait pas toutefois, c'est que le père Adam n'a pas été plus mal inspiré, il y a six mille ans, que ses fils ne le sont tous les jours. On n'est pas plus avancé aujourd'hui que l'était ce père commun de tant d'imbéciles; peut être l'est-on moins. Si l'homme a découvert la vapeur, la femme a découvert la fiirtation, qui est la vapeur et l'électricité combinées. Découvrons et employons, si nous voulons, toutes les forces de la nature, nous viendrons toujours nous briser contre cette créature en apparence faible, molle, craiotive, mais qui résume en elles toutes les forces connues et inconnues.
L'a femme ! profondeur mystérieuse et terrible ! pour bien y voir il faut être aveugle. Les tribunaux ! elle s'en moque bien ! Est-ce que Dieu ne l'avait pas condamnée dès le premier piège qu'elle tendit à l'homme, et cela l'a-t-il corrigée? Au contraire; puisqu'elle était tombée, elle s'en prit à sa victime; c'est toujours comme cela que la femme raisonne. Il lui fallut, dès sa chute, un souffre-douleur, une
pelote sur laquelle elle plantât ses épingles à travers les âges ; et l'homme, avec son air bête et sa confiance bonace, lui sembla l'objet propre à la chose.
Maintenant il y a un tarif, cela devient sérieux ; les rôles vont changer. L'homme a eu là une lueur d'intelligence : dans un siècle où tout est affaire d'argent, si la femme est prise par la bourse, on court le risque qu'elle soit constante ou du moins qu'elle le paraisse ; épouvantable perspective ! Car, remarquez bien que la femme est tout apparence, tout dehors ; c'est son talent à elle de paraître aussi vraie que la vérité, aussi franche que l'acier trempé. Si, donc, elle paie, nous sommes coulés, rasés, flambés. Il faut y réfléchir, législateurs, maris et futurs maris. Mieux vaut cent fois faire une expépérience qui coûte mille piastres en voitures et en meubles que d'en faire une qui rend ridicule pour la vie, sans même avoir pour soi les sympathies de son sexe.
Pour moi, homme, si j'avais le malheur de m'être fiancé dans un moment d'oubli, je tâcherais de me sortir de là coûte que coûte ; j'engagerais mes chroniques pendant dix ans, s'il le fallait, et je paierais même pour qu'on me poursuive en dommages-intérêts, préférant payer de ma bourse que de ma personne.
Depuis le récent arrêt qui vient de condamner une descendante d'Eve coupable seulement de s'être trompée d'époque, les jeunes filles sont furieuses, surtout les héritières, bien-entendu. Dans les premiers transports de leur effroi, elles s'imaginent qu'elles ne pourront plus tromper personne et, que dès lors, leur rôle ici-bas est fini. J'ai
reçu d'elles une vingtaine de lettres, toutes plus pressantes les unes que les ^autres, qui me supplient de revendiquer leurs droits. Je leur rendrais avec enthousiasme ce service si je pouvais compter que l'une d'elles seulement voulût me tenir en dehors de la loi commune, me faire l'honneur de ne pas me prendre à priori pour une dupe, simplement parceque je suis un homme ; je lui assurerais en échange un droit exclusif sur moi.
Ce que je demande à cette femme idéale est bien difficile, c'est vrai; mais aussi, diable, ce que j'offre Test bien plus. On n'est pas chroniqueur pour être inébranlable.
En principe, j'approuve le docteur Mathieu et je le déclare hautement: dans la pratique, ce qu'il a fait ne vaut rien. L'homme a déjà tout contre lui dans sa lutte avec la femme ; s'il ne peut au moins avoir avec lui la loi, la loi qu'il a faite pour se protéger, pour se garantir surtout contre cet être prétendu faible qui le terrasse invariablement, chaque fois qu'il ose se mesurer, alors fermons boutique, donnons notre démission. Je sais que ce que j'écris en ce moment ruisselle de contradictions, qu'un paragraphe dément ou détruit celui qui le précède : mais comment parler ' autrement lorsqu'il s'agit des femmes ? Vouloir faire de la logique avec elles, c'est vouloir aller jusque devant le tribunal : or je ne suis pas prêt à conclure avec ce rigorisme, fût-ce même en vue de faire payer mes meubles.
Cependant l'exemple donné par le malheureux ou l'heureux docteur peut avoir du bon pour les gens d'affaires. Faire sa cour deviendra une nouvelle spécialité financière ; il y aura des hommes exprès qui entreprendront des fiançailles et les feront souscrire par actions. A chaque petit
voyage que fera le futur, les actions feront hausse ; à chaque chaise de paille, à chaque oreiller qu'il achètera, prime. S'il reçoit un tendre baiser, prime, prime. S'il se fait serrer l'index ou l'annulaire de cette façon éloquente qui est le langage du silence, deux cent, trois cent pour cent ! Il y a des fortunes à réaliser dans ce genre d'opérations, comme on dit en style de commerce. Il est malheureux que je manque de l'esprit d'entreprise nécessaire.
Avant de quitter ce sujet appétissant qui est pour moi > vieux garçon, intarissable, (car j'en sais long là-dessus, moi qui ai été traité comme le docteur Mathieu au moins trente-trois fois), je veux donner un conseil. Le suivra qui pourra. N'allez jamais devant les tribunaux contre une femme ; c'est parfaitement juste, logique, sensé, mais c'est odieux.
Malheureusement ce n'est pas la raison qui gouverne le monde, c'est le préjugé. Or, le préjugé sera toujours plus fort que la loi. Votre exemple ne sera jamais beaucoup suivi, quelque louable qu'il soit dans un cas particulier. Il ne servira tout au plus qu'à donner des espérances aux pleutres et à tous ces petits cuistres vils qui se faufilent dans les familles en calculant d'avance le prix de leur évincement. Ne poursuivez pas la femme, parce qu'il n'y a pas de tribunal qui puisse l'atteindre ; elle est audessus comme en dehors de la loi ; ce qu'elle vous paierait en dommages, vous le perdriez dix fois en considération ; et puissiez-vous monter à ce prix trois maisons, vous ne monteriez plus un seul ménage. Mais, servez-vous de ses armes, rendez-lui ce qu'elle vous fait, jouez son jeu. Quand elle vous verra aussi fort qu'elle, soyez assuré de sa loyauté et de sa constance. Rien ne plie, rien ne cède
comme la femme, mais à la condition qu'on la batte sur son terrain. Essayez cela et vous réussirez, dût-il vous en coûter d'abord vingt défaites. Ce noviciat fini, vous serez le maître et toutes les femmes seront folles de vous ; mais, hélas! vous ne serez plus fou d'elles
Enfin, je l'ai vu, je l'ai vu, je l'ai vu...... le contrat! Il
a été traduit dans ce style particulier aux traductions, incompréhensible en langage ordinaire. J'ai saisi toutefois, ou plutôt j'ai deviné certains passnges ; l'un d'eux m'a épouvanté. Il était pourtant bien entendu que le gouvernement ne devait pas construire le chemin du Pacifique, qu'il l'abandonnait aux compagnies privées et que le peuple, le pauvre peuple, ne serait pas soumis à de nouvelles taxes pour payer cette monstrueuse splendeur. Eh bien ! voilà une déception nouvelle. Il est dit que la confédération ne fera que des dupes.
Pour ce chemin que le gouvernement ne devait pas construire, il donne trente millions ! Or, c'est là une taxe de trente millions payée du coup. A la session prochaine, pour une raison ou pour une autre qui ne sera pas la véritable, on nous flanquera un droit de cinq pour cent plus élevé sur un objet quelconque. Sous prétexte de moralisation, on rendra le tabac et les liqueurs inaccessibles aux petites bourses, qui sont les plus nombreuses. Je n'ai jamais compris, entre parenthèses, pourquoi les petites bourses, étant les plus nombreuses, ce ne sont pas elles qui gouvernent. Le régime constitutionnel est donc aussi lui une duperie !
Nous paierons, c'est superbe, et dans vingt ans nos petits fils, au lieu d'aller à Cacouna, iront prendre les bains dans le lac Supérieur ou dans les ondes de la Sascatchewan. Quelle perspective ! Avoir à soi, sillonnée par un chemin de fer à voie large, (il faut bien que ce soit une voie large, il y a tant de terre dans ce pays là !) avoir à soi, dis-je, toute cette immense région de l'ouest entre le 49e et le 57c degré de latitude nord • faire reculer les ours blancs, les visons et les chats sauvages jusqu'au pôle, qui est Yadossement de l'Amérique Anglaise, comme l'a dit un ministre -célèbre; posséder avec cela des embranchements qui multiplieront les aspects du désert ; faire venir le bois de corde du flanc des montagnes Rocheuses, expédier aux innombrables populations de la Colombie anglaise du fromage raffiné et même de la tire, par des trains spéciaux, c'est là une de ces grandes conceptions qui exigent que tous les membres d'un ministère soient des hommes de bronze. En revanche, les directeurs de la nouvelle compagnie seront des hommes d'acier hein! quoi?.,....
Avez-vous remarqué une chose toute naturelle et qui cependant arrive rarement ? c'est que l'abdication du roi Amédée coïncide exactement avec celle de nos ministres. Je ne soupçonnerai jamais le roi Amédée de s'être entendu avec l'honorable premier local pour laisser ainsi au dépourvu deux peuples dont l'avenir est maintenant brisé ; mais il y a au moins là quelque chose de fatal ; c'est la logique de lïmprévu. Amédée s'en va absolument comme l'honorable Hector laisse Ottawa pour Québec ; pas de bruit, pas de violence, pas de révolution. Voici un fait
singulier. Depuis vingt ans, ce n'est que lorsque des prétendants quelconques montent sur un trône qu'il y a des massacres. Quand ils sont obligés de le quitter, on s'en aperçoit à peine. Pauvre roi d'Espagne ! i1 était pourtant un des meilleurs et des plus rares, puisqu'il n'a pas voulu gouverner contre la volonté nationale. Il lui eût été si facile pourtant de faire tuer une vingtaine de mille hommes ! Décidément les rois vont devenir méconnaissables.
10 Mars.
Depuis trois ans je cherchais. un principe auquel me rattacher dans la confusion des choses sociales, politiques et morales ; le bleu et le rouge ayant disparu pour être remplacés par des nuances, toutes les transformations et les atténuations me laissaient perplexe. J'étais comme dans une mêlée où je me connaissais à peine moi-même. Arriver à. douter de soi, c'est l'idéal du scepticisme; je glissais donc sur cette pente où mon identité devenait de plus en plus incertaine, lorsque tout-à-coup la Minerve m'a tiré de ce chaos par un de ces aphorismes vainqueurs, une de ces maximes lumineuses qui font le soutien des peuples et les ramènent au sentiment de leurs destinées.
Cette maxime peut se formuler ainsi :
" Quiconque n'est pas chef de parti, mais simplement sous-chef ou lieutenant, n'a pas le droit de donner des dîners."
Cela n'admet pas de réplique et il ne manque à cette formule que d'ajouter ce qui en découle comme corollaire rigoureux : " Quiconque n'est que simple membre d'un parti, n'y exerçant aucun grade ni pouvoir, n'a pas le droit de manger."
Si l'on veut savoir maintenant ce qui a amer.'' la Minerve à rappeler cet axiome, méconnu dans la longue possession du pouvoir et le soin assidu des intérêts privés, nous dirons que c'est à propos du premier dîner public donné par M. Hector Langevin après dix années de ministère. M. Cauchon, dans un récent article du Journal de Québec, blâmait l'honorable ministre de s'être un peu fait attendre et de ne recourir à la ressource suprême de la table que dans un cas désespéré. Ce reproche paraissait plausible aux esprits non familiarisés avec les vérités fondamentales, mais la Minerve eut bientôt rétabli le caractère et les devoirs de chaque condition :
" De quel droit, dit-elle, M. Langevin, jusqu'à ce jour simple lieutenant de M. Cartier, aurait-il convié à un banquet les membres du parti conservateur ? La modestie, le désintéressement de M. Langevin durant le cours d'un commandement subalterne, sont non-seulement des titres réels à la considération, à l'estime et au respect de tous, mais encore l'assurance la plus formelle de ses capacités de chef."
S'il ne faut d'autre garantie, "pour devenir un bon chef, que de ne jamais déboucher le Champagne ni offrir des perdreaux aux choux, il est indéniable que notre pays est une pépinière de gens propres aux rôles secondaires. La frugalité de M. Langevin, qu'il n'a pas hésité à faire partager, pendant dix ans, aux dociles adhérents de l'homme de
bronze, devient un signe de mérite assez commun. " Pour savoir commander, ajoute la Minerve, il faut savoir obéir .'r Faut-il conclure de là que l'honorable ministre, à force d'assister aux dîners de son chef, a appris à en donner à son tour ? C'est fort méritoire ; mais que l'on mette dix ans à acquérir cette capacité, voilà ce qui rend l'axiome d'une pratique trop restreinte et d'une conception trop difficile.
J'admets que le principe établi par la Minerve n'a même pas besoin d'être discuté, mais il met lord Dufferin dans une situation formidable. En effet, lui seul va être chargé désormais de faire manger à tour de rôle les députés de droite et de gauche ; les lieutenants gouverneurs n'y auront plus aucun droit. En outre, et ce qui est bien plus terrible, l'honorable Langevin, en supposant qu'il reste au pouvoir une session de plus, va y laisser toutes ses épargnes. Avant de formuler son axiome, la Minerve aurait bien pu songer qu'il va devenir ruineux pour son chef d'occasion, celui que la fatalité lui impose anx dernières heures, et qui n'est à la tête que pour avoir bien su tenir la queue, comme la Minerve le reconnaît elle-même.
En voulant trouver une excuse à la longue persévérance de son chef dans l'obéissance, la Minerve ne craiut-elle pas de le réduire au désespoir et de lui enlever le fruit de tant de labeurs parcimonieux ? Mettre l'honorable Hector dans une obligation semblable à celle où se trouvait l'homme de bronze qui, lui, n'épargnait rien, et qui ne gouvernait souvent qu'à force d'omelettes et de galantines, c'est ériger la cruauté en principe, c'est vouloir faire une victime au nom d'un axiome, sacrifier le compagnon du bain à une
formulent, pour le plaisir d'émettre uno vdri té éclatante, imposer un carême général à une population affamée.
Il y a plus. Les députés ministériels, auxquels la Minerve envoie cet axiome absolument comme si elle leur jetait un biscaïen, seront décontenancés. Ils ne croiront pas à sa réalisation ; et, par suite de la faiblesse inhérente à la nature humaine, ils sacrifieront le principe en écartant l'homme si peu fait pour le représenter.
Voilà où conduisent les formules gastronomiques. ^ L'honorable Langevin n'aura pas seulement la consolationd'avoir osé à propos, en escomptant les devoirs de la cons* eience par .les sensations de l'estomac, comme le dit encore la Minerve dans un style qui ne manque pas d'ampleur, ni même d'ampoule, ni même de pathos inintelligible. Il aura préparé un dîner pendant dix ans, et cela ne lui donne pas un seul comté dans le district qu'il représente ! Il aura fait casser des œufs et beaucoup de mâchoires d'électeurs ., pour voir ses créatures repoussées unanimement dans chaque élection ! 0 principes ! que vous coûtez cher, et que l'obéissance est une vertu funeste !
M. Langevin a fait présenter M. Jean Blanchet à la Beauce : battu par douze cents voix.— Il a fait présenter M. Philias Huot dans Québec-Est: battu par huit cents voix.— Il a fait présenter M. Brousseau dans Portneuf : battu.— Il a fait présenter M. llouthier dans Kamouraska : battu.— Il a fait présenter M. Cimon dans Charïevoix : battu par sept cents vois.— Il a fait présenter M. Adolphe Caron dans Bellechasse : battu aussi par sept cents voix • de telle sorte que M. Langevin, repoussé partout, devra chercher sur la carte une nouvelle province à annexer au douiinion, pour combler tant de vides et se refaire une majorité.
Toujours entraîné par cette vertu de l'obéissance que les sino-es possèdent à un degré surprenant, M. Langevin a voulu imiter son maître jusqu'au bout et s'entourer de nullités, de pantins, d'automates. Il n'a pas compris que le rèf ne des crétins n'est pas illimité, et que c'est un fait anormal que le gouvernement des peuples par les imbéciles. Un homme, à force d'audace et de mensonge, et servi par la profonde ignorance de la masse, peut quelque temps escamoter le pouvoir, mais il ne peut être suivi impunément et remplacé par un homme qui n'a que des velléités, des convoitises, et seulement les obliquités louches du cynisme dont le premier avait toute l'impudeur agressive et dominatrice. Pour succéder à M. Cartier, il ne faut pas attendre le moment où il croule ; il faut avoir tous ses vices et non pas seulement les afficher ; il faut avoir autre chose que des vertus négatives qui ne conviennent qu'aux impuissants.
Nous assistons à un réveil de l'opinion aussi subit quïl est général. Jamais pareil revirement ne s'était vu dans notre pays. Cela a commencé du jour où Sir George, jusqu'alors possesseur par le droit de la force de Montréal- Est, s'est trouvé tout à coup n'être plus que le représentant de vingt-et-un métis, six blancs et trois ou quatre sauvages. Encore a-t-il fallu qu'on les lui offrît. Maintenant il ne peut pas même voter par procuration dans ce parlement où il étouffait tout avec sa majorité accroupie.
Pendant son règne, les canadiens-français n'avaient de voix à la Chambre que pour voter. Quant à la langue, ils n'en avaient pas ou n'osaient s'en servir de peur de lui don-
ner le coup-de-grâce. Aujourd'hui la belle langue française a repris ses droits et se fait écouter, par la seule raison que les députés bas-canadiens nouvellement élus savent la parler. Aux ignorants, aux aplatis et aux satisfaits opaques a succédé une phalanga de jeunes députés instruits, formés à la parole, connaissant leur histoire et leur droit, et faisant figure, quand leurs prédécesseurs ne faisaient que des ombres. Désormais la province de Québec ne joindra plus au désavantage du nombre celui de l'incapacité et de l'ineptie ; ses représentants ne seront plus des automates mus par des dîners et des cock-tails. S'il leur arrive, par condescendance, de manger du dinde officiel, ils n'en seront pas farcis, et le Champagne, au lieu de les abrutir, prêtera des ailes à leur imagination.
L'honorable Hector n'a pas compris, en donnant son premier dîner si tardif, que les estomacs diffèrent en môme temps que les cerveaux. Que de choses il n'a pas comprises, toujours parce qu'il n'était qu'obéissant, et qu'il ne suffit pas, malgré le proverbe, de savoir obéir pour savoir commander ! La Minerve a tort d'en vouloir faire un chef par la seule raison qu'il a été bon soldat. Si on lui ôte l'exercice de l'obéissance, que lui restera-t-il donc, grands dieux ! et quelles destinées on nous réserve avec un homme qui n'a appris que l'usage des signes, et qui veut s'en servir avec une armée formée à une toute autre école !
Dans le district de Québec, nous ambitionnons aujourd'hui autre chose que de danser sur la corde et d'exécuter des battements de pas au commandement d'un jongleur. L'obéissance y est devenue une vertu fort compromise ; la docilité n'a plus d'avenir et les traînards restent en arrière tout seuls sans pouvoir retenir plus longtemps la masse
rendue à l'intelligence et aux idée3. Si M. Langevin avait appris autre chose qu'à emboîter le pas, il se rendrait compte du changement des temps, et en se rendant ce compte facile, il les jugerait désormais impossibles pour lui.
28 Avril.
Il pleut, il grêle, il neige ; un rayon de soleil par ci par là, des entassements de glaçons dans les rues, des chaos insondables, des trottoirs à moitié dénudés, des passages étroits entre des monceaux de glace et des ornières pleines de neige fondue, un fumier flasque qui vole en éclats sous le pied, des maisons qui suintent, des chariots que mille travailleurs, interceptant le passage, emplissent de glace souillée et d'ordures de toutes sortes, des débris s'ajoutant aux eaux crottées qui se cherchent en tous sens une issue vers les égoûts, voilà le printemps en Canada, précurseur de la belle saison, rénovateur de la vie; voilà ce qui s'appelle retrouver les beaux jours, sortir d'une léthargie de six mois et renaître sous le soleil !
Cette année, renaître sous le soleil signifie percer à travers vingt pieds de neige, quelquefois trente ; il y a même des poteaux de télégraphe complètement enfouis qui, eux aussi, vont renaître sous le soleil. Dans les cours de certaines maisons, la neige domine les toits ; il y a jusqu'à des rues entières où, pendant un mois, les locataires n'ont eu d'autre issue que par les lucarnes. Maintenant que la
neige a fondu de moitié, ils sortent par les fenêtres du troisième ou du deuxième, suivant le cas ; c'est ainsi que fait John A. MacDonald, bloqué par la motion Huntington. Il lui faut descendre d'étage en étage jusqu'à ce qu'enfin il arrive à la porte qui l'attend avec la débâcle.
Tous les printemps c'est la même chose dans cette ville en compote où tout le monde se plaint et où tout le monde laisse à l'abandon s'entasser devant sa porte des monceaux de fumier et les ordures de toute la province. Avec cela que le pont de glace est inébranlable ; il résiste à la pluie, au vent, au soleil, aux prières de 60,000 âmes en état de grâce et toutes puissantes au ciel. Les ponts de glace sont de3 châtiments, ils ont l'impassibilité d'une sentence ; jour par jour, je dirai heure par heure, on va regarder si l'un des grands dissolvants de la saison entame sensiblement cette épaisse couche qui tient notre fleuve bloqué, et, chaque fois, c'est une déception nouvelle.
Depuis trois jours le pont n'a pas bougé d'une ligne. A trois ou quatre cents pieds seulement de l'endroit où il s'arrête, les voitures passent comme en plein cœur d'hiver, et l'on voit, presque sur la limite même de cette prison de glace, un bateau à vapeur tenter d'impuissants efforts pour en sortir. " Quand on aura le chemin de fer du Nord, disent les pauvres québecquois, on se moquera du pont de glace. " Eh oui ! mais en attendant, ils ne l'ont pas ce chemin tant désiré, et c'est le pont de glace qui se moque d'eux.
Je vois des choses inouïes. Figurez-vous qu'au lieu de ramasser le fumier délayé qui inonde les rues et d3 le porter
sur les terres, quelques pauvres diables s'amusent, ça et là, à en détacher, avec de petits grattoirs, de légères parties, et à les pousser dans les égoûts, pour les boucher sans doute. Le soir, il n'y a plus de gaz dans les rues. Pourquoi ? parce qu'elles sont impraticables et que, le jour même, on a toutes les peines du monde à ne pas se rompre le cou dans les mille trous et bosses qu'y pratique la débâcle. On se fie à la lune pour l'éclairage des rues, comme si la lune n'était pas le plus inconstant et le plus perfide des astres, comme si le moindre nuage n'était pas pour elle un prétexte excellent pour nous envoyer paître. Du reste, la lune est le satellite de la terre, c'est tout dire.
Depuis quelques jours on démolit deux portes, celle du palais et celle de la côte Léry. Il en restera encore une, renouvelée à grands frais il y a sept ans, celle de la rue St. Jean. Combien faudra-t-il de temps encore pour qu'on se décide à démolir tous ces vieux remparts qui font à la capitale comme un bandeau de débris ? Nul ne peut le dire ; c'est le secret de l'honorable M. Langevin, ministre des travaux publics, qui est trop occupé d'élargir les canaux pour élargir les rues et donner de l'air à une population étouffée. Pouitant, c'est au milieu de cette population que se trouvent ses constituant?. Mais il en est partout ainsi ; l'homme, arrivé au faîte des grandeurs, oublie toujours les vils instruments qui l'y ont porté ; et M. Langevin. qui n'est pas du tout une exception aux mortels vulgaires, se venge de la bassesse de son élection en tenant, dans le même statu quo et ceux qui l'ont élevé et ceux beaucoup plus nombreux qui l'ont ignoré.
Que c'est ennuyeux de dire toujours les mêmes choses ! Eh ! morbleu, donnez-m'en donc de nouvelles. Est-ce que nous n'habitons pas également, vous et moi, les villes du Canada, les plus monotones de l'univers? Y a-t-il ici des théâtres, des cafés, des places publiques, des endroits de réunion où les hommes se rencontrent, échangent des idées et reçoivent le contact quotidien des hommes d'autres pays ? Y a-t-il enfin une vie sociale chez nous? Y a-t-il même, dans ce pays constitutionnel, une vie publique qui fasse naître des incidents et fournisse des objets dignes d'occuper l'attention? Non, tout est muré, claquemuré, chacun vit chez soi ; mille tonnerres, mille sabords ! est-ce qu'on ne sortira pas de là avant la fin du monde ? Je me morfonds et je m'étiole dans le vide, je m'entoure de visions, je me crée une vie factice et j'enfante des mondes tout autour de moi, afin de pouvoir me débattre dans quelque chose et d'échapper aux étreintes glacées du néant. Mais crac ! dès que j'ai amoncelé des chimères infinies, que j'ai peuplé ma solitude de fantaisies innombrables, je me retrouve tout-à-coup tout seul, plus seul qu'auparavant. Par la sang-dieu ! ce n'est pas vivre, cela, et les Modocs ont cent fois plus de plaisir que tous les canadiens ensemble.
Dans le cours de l'hiver nous avons été plus d'une fois trois, quatre et cinq jours sans malles ; il n'y avait plus qu'à répéter les vieux cancans, à redire les médisances cent fois rebattues sur le compte de tous les amis possibles. Maintenant la malle arrive à peu près tous les jours, entre trois et quatre heures de l'après-midi ; mais chose étrange ! les cancans sont restés les mêmes. Oh ! les cancans, voilà une industrie nationale qu'aucune grève n'atteint. Pour les autres in-
dustrie?, c'est une grève continuelle dans Québec, une grève sans grévistes ! voilà le prodige de l'art. Vous en étonnez-vous ? C'est bien simple, c'est aussi simple que c'est accablant. Vous voulez, par exemple, fonder une entreprise nouvelle ; c'est une entreprise dont le besoin se fait sentir, dont les avantages sont démontrés, reconnus; depuis longtemps on en parle, depuis longtemps on regrette de ne pas la voir établie. Vous vous mettez à l'œuvre avec des capitaux, mais pas tout-à-fait assez pour compléter le matériel ou l'outillage nécessaires; naturellement vous vous adressez à ceux qui sont en mesure de vous faire des avances, de favoriser cette entreprise destinée immanquablement à réussir.
Vous frappez à la porte des capitalistes. Ici, un capitaliste, c'est un thésauriseur, un homme qui place dans les banques ou prête aux pauvres diables d'habitans afin de prolonger de deux ou trois années leur séjour en Canada. Il y a aussi un certain nombre de vieux bonshommes ché tifs, râpés, aux collets reluisants, sorte de rats émaciés, sur deux pattes, qu'on croirait sortir de quelque ruine grecque ou romaine, parfois très-corrects dans leur redingote demiséculaire ; ceux-là vivent de leur argent prêté à huit ou dix pour cent. Ces compères ont leur commères, vierges ou veuves antiques, détachées des liens de ce monde dont elles ne perçoivent que 1 intérêt, jaunes, tanées, on les dirait même salées et fumées, dans un bon état de conservation pour l'autre monde. Ces tendres haridelles n'ont qu'un souci, savoir au juste de combien elles peuvent dépasser dans leurs prêts l'intérêt canonique, sans se précipiter dans les feux infernaux à côté de Belzébuth, dont elles ont horreur en sa qualité de démon masculin. Prêteurs des deux
CHRONIQUES. àiô
sexes, ils sont les chouettes qui habitent la ville en ruines et se font des trous dans sa poussière.
Mais vous frappez, comme nous le disions, à la porte des capitalistes. " Ah ! c'est vous, mon cher monsieur, enchanté de vous voir ; vous voulez de l'argent, n'est-ce pas ? bien, bonjour; pas d'affaires. " Vous ferez ainsi le tour de la ville pour trouver deux mille piastres et vous ne les aurez pas, et ceux qui les refuseront se plaindront comme vous de la mesquinerie et de la léthargie des québecquois. Ici, il n'y a que trois ou quatre genres d'affaires qui se maintiennent; les gens à moyens n'osent sortir de la routine, de la seule et môme chose à laquelle ils ont été habitués ; ils ne comprennent pas la solidarité des industries, et ne voient pas que du succès de l'une dépend celui de l'autre. Le commerce est ignorant et puéril comme tout le reste: " Si ce que je fais réussit, pourquoi vous aiderais-je à faire autre chose ? faites comme moi. " Voilà le langage que Ton tient en tout temps ; aussi toute l'activité humaine est-elle comprimée dans une sphère étroite et forcée de subir les étreintes de traditions invariables.
Voilà deux ans passés que je dis la même chose sur Québec, et Dieu sait combien longtemps encore on le dira après moi. Mais je ne me lasserai pas quand bien même je lasserais tout le monde ; je suis plus énervé encore que mon lecteur, mais j'irai jusqu'au bout, Si vous voyiez comme moi tout ce qu'il y a d'étroitesse et de lésinerie, jusque dans les détails les plus ordinaires, si vous étiez témoin journalier de cette façon de vivre retenue des petits bourgeois de France, si, comme moi, vous aviez été enfermé
durant trois hivers consécutifs dans ce tombeau de glace, coupé du reste du monde, battu par l'infatigable nord-est, abasourdi par les cancans de mil.iers de langues jeunes et vieilles, vous seriez pris de cruels accès d'hydrophobie et vous mangeriez de vos compatriotes.
Heureux ceux qui peuvent s'échapper ! j'envie tous les canadiens qui émigrent et qui peuvent gagner soixante à quatre-vingt dollars par mois aux Etats-Unis. Hier, il en arrivait trois cents dans le même train, venus des paroisses d'en bas ; on a beau répéter au peuple qu'il y a toute espèce de grandes entreprises publiques en perspective, que les chemins de fer, les canaux, les havres, les routes vont donner de l'emploi à des milliers d'ouvriers, c'est comme si l'on chantait un refrain chimérique. Des salaires qui, il y a quelques années, eussent retenu chez nous toute une population industrieuse, sont aujourd'hui regardés comme une misère: " Nous gagnons le double aux Etats-Unis; " voilà la réponse invariable. Aussi, pour conserver le reste des travailleurs, va-t-il falloir élever à un niveau excessif le prix de la main-d'œuvre. Hé quoi ! que voulez-vous ? Après un hiver où il est tombé trente à quarante pieds de neige en moyenne, voilà qu'il neige encore, aujourd'hui, 28 avril ; il y a déjà deux pouces de cette manne sur le sol, les rafales soufflant du fleuve nous aveuglent, on reprend ses fourrures et ses mocassins; c'est éternel. Et dire quà la fin d'août on recommencera encore à geler, on reviendra de la campagne tout grelottant, et la neige retombera comme de plus belle à la fin d'octobre pour ne pas cesser pendant six mois. 0 mon Dieu ! est-il donc vrai que, dans votre justice infinie, vous ayez voulu que les canadiens expiassent les péchés du reste des hommes !
11 Juin.
La mort, l'horrible mort frappe, abat, fauche, moissonne de tous côtés ; on a beau prier l'odieuse invisible, plus elle frappe, plus elle se bouche les oreilles et nous laisse prier- Il semble qu'il y ait comme un crêpe constamment suspendu sur la pauvre vieille capitale ; nombreux sont les foyers en deuil, nombreux sont les coeurs attristés. On meurt, on meurt partout, à chaque porte ; les églises frémissent du chant des libéras, les cortèges funèbres défilent à toute heure, et les vivants ne semblent avoir plus d'autre office à remplir que de suivre à la tombe leurs amis disparus.
Ce matin, on enterrait ce cher et regretté Dessane, un artiste éminent qui, depuis vingt années qu'il est en Canada, s'est voué à une vie d'incessants et* pénibles labeurs. On avait conservé pour sa mort, arrivée dimanche dernier, toutes les décorations funèbres qui ornaient la cathédrale lors du libéra officiel chanté en l'honneur de Sir George. — Ces décorations étaient de longues draperies noires et blanches s'étendant d'un côté à l'autre de la nef, des crêpes couvrant les autels, les tableaux, la chaire, enfin des tentures déployées du haut des jubés et entourant la vaste église d'un cercle lugubre.
Je ne sais pourquoi, mais toutes ces décorations, disposées à grands frais et rendues imposantes bien plus par la pensée de la mort que par leur seul aspect ou la solennité de la circonstance, avaient, au simple enterrement de Dessane, une physionomie de douleur et de regret qu'on eût en vain cherchée lors de l'orgueilleuse et excessive démonstration faite à la dépouille du ministre canadien.
Jamais, non jamais, malgré tout l'éclat dont on a voulu l'entourer, malgré la pompe de commande et toutes les marques extérieures d'un deuil public, cérémonie funèbre laissât-elle moins d'impression, eût-elle une physionomie plus indifférente, plus froide, plus étrangère, pour ainsi dire, à son objet. Une foule énorme de curieux assistaient à un spectacle, mais il n'y avait pas un visage, pas même un visage officiel capable de revêtir seulement l'apparence de la tristesse. On avait convoqué les différentes professions, les différents corps sociaux à former en ordre le cortège funèbre ; on avait fuit un programme qui annonçait la participation sans restriction de toutes les classes au malheur qui frappait une famille, un gouvernement, un parti ; longtemps à l'avance une somptueuse manifestation était organisée, le canon retentissait du haut de la citadelle, le parlement et le bureau *de poste, deux édifices du gouvernement, déployaient dans l'air d'immenses tentures qui traversaient les rues ; une chapelle ardente avait été dressée par des mains habiles à bord du bateau qui contenait les restes du chef tory, un corbillard traîné par six chevaux et accompagné de huit honorables portant les coins du drap, avait été commandé pour la circonstance, rien enfin ne manquait aux apprêts, et le 9 juin 1873, jour de l'arrivée du Prussian, allait devenir un jour à jamais mémorable, à jamais empreint dans la mémoire du peuple de Québec.
Hélas ! l'administration propose et le peuple dispose. Jamais convoi d'homme public, ayant joué un grand rôle, n'a reçu moins d'hommages spontanés, ni ne fut à la fois entouré d'un pareil déploiement de démonstrations extravagantes, excentriques, frisant presque le ridicule par leur exagération, je dirai même par leur inconvenance. — Ce
n'est pas un jugement que je porte en ce moment; je ne fais que constater, je ne me fais que l'écho d'un grand nombre d'appréciations plusieurs fois répétées et presque toutes analogues.
A la place des différentes professions, des différents corps convoqués, pour ainsi dire sommés de marcher dans leur ordre respectif à. la suite du cercueil, et de la foule énorme qu'on s'attendait à voir accompagner la dépouille de celui qui était représenté comme un des grands types de notre nationalité, comme une gloire chère à tous les Canadiens, quels qu'ils fussent, qu'a-t-on vu ? Quelques militaires, personnages très officiels, avec des sabres très retentissants et des bottes imposantes ; huit ou dix avocats, trois ou quatre médecins, tous les élèves des frères sans exception, tous les hommes de police urbaine et riveraine, un certain nombre d'employés, des ministres fédéraux, des ministres locaux surtout, puis, plus rien, si ce n'est la foule stationnant sur la marche du convoi et retenue par un irrésistible instinct de curiosité.
Voilà à quoi s'est réduit cette cérémonie dont on a absolument voulu faire une démonstration. Jamais les dehors, l'affectation du deuil n'ont été poussés plus loin ; mais rarement aussi le sentiment public y a-t-il aussi faiblement répondu. Bien des pauvres gens y trouvaient un prétexte d'envie et murmuraient contre ce déploiement fastueux qu'ils ne trouvaient pas justifié. D'autres, des hommes éclairés et intelligents, cachaient à peine la mauvaise impression que leur faisaient tant d'honneurs rendus à un cadavre qu'on allait promener ainsi de ville en ville et apothéoser dans cinq ou six endroits différents avant de le livrer au repos de la tombe, honneurs bien plus grands, bien
plus pompeux qu'on en aurait rendu à un bienfaiteur public, tandis qu'il ne s'agissait ici que d'un homme politique, exclusivement et absolument homme de parti, qui jamais n'avait pensé, agi et voulu que pour son parti, qui, dans maintes occasions, avait montré un profond dédain de la justice, pour qui la violence était un moyen habituel, qui, en somme, n'avait aucune grande qualité morale ni aucun talent supérieur, mais seulement une forte capacité de travail, une énergie que rien ne déroutait, et une obstination plus grande encore qui le rendait indifférent quant aux moyens à employer pour atteindre son but.
Voilà quels étaient les sentimens chez les uns et les autres, chez un grand nombre, à la vue du corbillard hermétiquement fermé, traîné par six vilains chevaux qui gravis" saient péniblement la côte de la haute ville, et suivi d'un aussi maigre cortège. Evidemment, on sentait que le mort, qui passait silencieux sous les nombreuses tentures déployées avec ostentation sur son chemin, n'avait jamais rien fait qui allât au cœur du peuple, rien qui laissât de lui un souvenir immortel, une mémoire chérie, qu'il n'avait jamais mis son âme et sa vie en rapport avec l'âme et la vie du peuple qu'il avait été appelé à défendre et à servir ; on sentait que c'était presque un inconuu, sans doute trèshaut placé, sans doute superbe, q'ui, ce jour là, couché dans une bière, passait comme parmi des étrangers ; on se rappelait qu'il était mort en Canada de véritables grands hommes, de beaucoup supérieurs sous tous les rapports à ce chef de parti pour qui le canon tonnait, pour qui se pavoisaient les édifices publics et les églises, et qu'on n'avait pas fait en leur honneur la moindre démonstration pour témoigner de l'empreinte impérissable qu'ils laissaient
dans l'âme de plusieurs générations, comme aussi de la trace immortelle qu'ils laissaient dans l'histoire ; on se demandait pour quoi toute cette pompe purement officielle, purement organisée, à laquelle ne répondait aucune impulsion, aucun élan publics, et l'on s'étonnait qu'on eût fait tant de frais au milieu d'un si grand vide.
Mais laissons là ces idées et ces impressions du moment ; l'histoire ne tardera pas à parler à son tour ; peut-être sera-t-elle plus exacte, plus sûre dans son appréciation, mais sera-t-elie plus clémente ? Cela n'est guère possible, à moins qu'elle pardonne, aussi elle, comme tant d'autres l'ont fait, sur la tombe à peine fermée d'hier, et où reposent pour un jour les passions et les inimitiés politiques en attendant qu'elles éclatent demain, peu.t-être plus violentes et plus acharnées.
Jamais temps plus doux, jamais soleil plus bienfaisant, plus pur et plus calme ne s'offrit à nos regards, que le soir où les restes mortels de Sir George furent transportés à la cathédrale de Québec. Il semblait qu'un seul et même concert de la nature, suave et doucemeut solennel, se joignît à la voix profonde du libéra pour ne faire qu'un chant qui montât avec des accords toujours plus imposants vers les cieux. On n'eût jamais pensé à prendre un pareil jour pour un jour de deuil, ni à faire contraster les lugubres ombres des tentures avec le blanc et le bleu limpides du firmament. Le lendemain et le surlendemain, encore un temps délicieux : mais la mort n'arrêtait pas son œuvre ; elle a frappé indistinctement à bien des portes depuis.
C'est donc au moment où tout renaît, ou la nature se pare,
où tout aspire à la vie, où tout ce qui respire en jouit avee plus de force et de bonheur, où, jusqu'aux plus tristes vieillards, tout se sent rajeunir, c'est à ce moment là, dis-je, que la mort se montre cette année plus avide, plus aveugle, plus impitoyable que jamais !
Ah! c'est toujours bien étrange, et c'est vraiment parfois insupportable qu'aux deux actes les plus solennels qui marquent son passage sur la terre, la naissance et la mort7 l'homme ne soit absolument pour rien.
Il reçoit inconscient le misérable cadeau de l'existence et il le perd de même, après des efforts inouïs pour conserver ce qui est vraiment un supplice et une expiation. Heureux ceux qui ne sont plus ! ils sont certains du moins que c'est une affaire faite et qu'ils n'auront pas à resommencer, comme tant d'autres qui sont menacés de naître. Fût-on grand chef politique ou simple journaliste, on a le même sort et la même consolation, celle de ne faire qu'une fois ce détestable voyage où il n'y a de relais nulle part, pendant lequel on marche toujours, même en dormant, et dont on ne voit le ternie que lorsque tout nous quitte à la fois.
Ce qui est étonnant, c'est que tout le monde voudrait retarder le terme de cette étape dans la vie éternelle. Ce qui étonne, c'est qu'un simple instinct de conservation, purement matériel, soit plus fort que tous les raisonnements et l'emporte sur l'évidence; on veut vivre quand même, comme si ce n'était déjà pas assez d'être né quand même ; et, quand arrive la mort, on tremble. Hélas ! que serait-ce donc à la naissance si l'on savait trembler alors, et si l'on savait tout ce que nous coûtera cette vie qui cause autour du berceau tant de réjouissances?...
Il fait bon de vivre jusqu'à vingt-cinq, et rarement jusqu'à trente ans. Passé ce terme, on a des rhumatismes, des dyspepsies, des maladies du foie, du cœur, des reins, des bronches, et alors ce n'est plus vivre, c'est se défendre avec un tronçon d'arme pour garder un souffle qui s'éteint quand la mort vous étrangle.