CHAPITRE IV
DE l'orthographe, DE LA PONCTUATION ET DE l'accentuation.
L'orthographe du texte comme des variantes est la reproduction fidèle des manuscrits. On attache tant de prix à cette fidélité qu'on n'a reculé devant aucun voyage, aucune dépense, aucun sacrifice pour l'obtenir. Il n'y a pas dans ce volume et il n'y aura pas, s'il plaît' à Dieu, dans les volumes suivants une seule ligne qui n'ait été copiée ou collationnée par l'éditeur -lui-même; et c'est là certainement le principal titre qui recommandera notre édition à l'indulgence des juges impartiaux.
Cette fidélité littérale devait être ici d'autant plus recherchée qu'il y a plusieurs bonnes raisons de ne rien entreprendre pour le texte de Froissart qui rappelle, par exemple, le beau travail de correction et deTCstitution fait récemment sur Joinville par notre vénéré maître M. Natalis de Wailly. D'abord, les manuscrits du premier livre, d'après lesquels on a établi le texte proprement dit ainsi que la plus grande partie des variantes, sont à peu près contemporains de l'époque où vivait l'auteur; ensuite, il ne nous reste de Froissart aucun manuscrit, sinon autographe, au moins incontestabiemejit original, qui puisse fournir à la critique le solide point d'appui que le savant auteur des Eléments de Paléographie a trouvé dans les chartes émanées de la chancellerie de Joinville. On peut ajouter que, quand même ce manuscrit qui nous manque existerait, il ne devrait être
c CHROMQUES DE J. FROISSART.
considéré comme un critérium sur que pour une cer- Liine période, car qui sait si les diiîéreutes phases de la vie errante et vagabonde du chroniqueur n'ont pas amené des modifications successives et correspondantes dans sa langue ou du moins dans son orthographe? Ces observations s'appliquent aussi bien aux poésies de Froissart qu'à sa prose. Il est vrai que la rime gai-antit contre les altérations des scribes la phonétique des syllabes finales de chaque vers ou du moins permet de la restituer sûrement; mais qui nous dit que le versificateur n'a pas en certains cas modifié plus ou moins son orthographe ordinaire pour les besoins de la rime? 11 faut aussi faire la part de ce qu'il doit y avoir de factice dans la langue de ces poëmes de coiu*. Il est certain, toutefois, que l'on retrouve dans le célèbre manuscrit des poésies de Froissart conservé à la Bibliothèque impériale le bizarre mélange de formes wallonnes et françaises, tantôt conformes, tantôt contraires aux règles anciennes, qui dislingue la prose du chroniqueui*.
Quoi qu'il en soit, il y a une raison plus haute et pour ainsi dire plus philosophique de ne point tenter la correction des lautes, des irrégularités qu'on re- Irouve, non-seulement dans les divers manuscrits des Chroniques, mais encore dans tous les texies (jui datent de la même ej)0(ju(> : supprimer ces lautes, en ellét, ce serait enlever à la langue du chrouicjueur tic Valcncicnncs son caractère léel, histori- (}ue, le trait dislinclif qui l;i rcconnnande surloul à l'attention des savants et cpii lait des Chroniques un moiiiniiciil d'une incon){)aral>le imjioilance pour les philologues aussi bien (jue poiu' les lettrés et les ('rudils iij)pli(|U('s à l'obsciNiilion des (^('iiements.
INTRODUCTION. ci
Tout se tient dans ce vaste organisme qui compose la \ie des sociétés , et la décadence de la langue accompagne toujours celle des institutions et des mœurs. C'est là l'un des faits les mieux établis et en même temps l'un des enseignements les plus graves que puisse offrir l'étude du passé; mais jamais cette vérité n'a été plus éclatante qu'en France au quatorzième siècle. A cette époque , l'organisation féodale, après avoir atteint son apogée dans les siècles précédents, est déjà en pleine dissolution, et la centralisation monarchique, qui doit aboutir au despotisme de Louis XI, de Richelieu et de Louis XIV, vient à peine d'essayer ses forces sous Philippe le Bel et n'a pas encore réussi à se constituer : la société , ainsi qu'il arrive toujours dans ces temps de crise , est en proie à la confusion , au désordre , à tous les maux de l'anarchie. Il se produit alors un phénomène bien digne d'être médité et approfondi. Sous l'influence de causes diverses, la langue du quatorzième siècle en général, celle de Froissart en particulier, revêt le même caractère mixte, bâtard, de transition que l'époque dont elle est l'expression, que la société qui la parle : comme cette société, elle est pleine de désordre, d'irrégularités, d'incohérences, parce que tantôt elle suit les règles de l'ancien français, et tantôt elle s'en affranchit pour prendre le caractère qu'a conservé le finançais moderne. D'ailleurs, si la rovauté, qui tend depuis longtemps à absorber les pouvoirs locaux, est loin encore d'avoir atteint ce but à l'époque de Froissart; l'idiome de l'Ile-de-France, de son côté, quoiqu'il pénètre et altère de plus en plus, à la même époque, les dialectes des autres j^rovinces, ne les a pas néanmoins supplantés; il en résulte un pèle-
en CHRONIQUES DE J. FROISSART.
mêle provisoire qui , se régularisant peu à peu , doit devenir un jour la langue définitive. Un éditeur des Chroniques commettrait donc une étrange méprise sil ne reproduisait pas avec un soin scrupuleux ces irrégularités, ces incohérences, ce péle-mèle. Il ne pourrait les corriger sans fausser la réalité, sans rompre, par conséquent, avec la méthode scientifique, pour tomber dans la pure fantaisie; autant vaudrait supprimer l'histoire.
Il ne s'agit ici, bien entendu, que des fautes qui proviennent de l'état général, et pour ainsi dire organique de la langue; quant à celles qui ne peuvent être attribuées qu'à la négligence ou à la distraction des copistes, et qui ont, comme on dirait en pathologie, le caractère de lésions purement superficielles et accidentelles, un éditeur intelligent, consciencieux, n'a pas seulement le droit, il a le devoir strict de les effacer et de les corriijer'.
Le caractère mixte, com{)ositc de la langue de Froissart est d'autant plus sensible dans le premier livre, que les meilleurs, les plus importants manuscrits de ce livre sont écrits en dialecte [wallon. Or, on sait (jiic l'une des particularités de ce dialecte, c'est qu'il a mainleini plus longtemj)s que les autres la distinction du cas sujet et du cas régime, fonda-
1 . La <listinction cnpi'alo que nous rssayorm (\f marquer ici s'applique, tlu moins dans mu- certain*» mesure, aux ouvrages de la fl«'carlenee grecque et latine aussi l)ien (|u'à ceux (|ui repr('s<iiicnt la cl<'eomposition de l'aneicn franrais. On n"a pas tenu ])enl-('^lre un compte suCfisanl i\v celle distinction lorsqu'on a pniiiii', au scir.it'me sii^cle et m(^mr de nos jour», certains auteurs de la basse latinité ou de la l)nsse gri'cité. C'est surtout ru uiatirro dr langagi', er perpétuel drven'ir, (pie la méiliode naturaliste et seieniKique, pr»|)reji notre sii-cle, doit rem plnrrr l'alius du dogmatisme classique
INTRODUCTION'. cm
mentale dans l'ancien français. Un passage de ce volume offre un curieux exemple de cet archaïsme. Dans ce passage, abbes du nominatif «^^«j-, est toujours employé au cas sujet, et abbet, formé sur l'accusatif abbntem, au régiDie^
La ponctuation a été l'objet d'une attention toute spéciale, et l'on peut dire que ce détail, en apparence infime, donne à notre édition un aspect entièrement nouveau. Qui ne se rappelle avoir vu dans les éditions antérieures, ces phrases \Taiment interminables dont les divers membres, enchahiés ensemble par la conjonction et indéfiniment répétée, s'embarrassent et s'entravent en quelque sorte les uns les autres? Toutes les fois que le sujet est sous -entendu en tête d'une phrase, comme il arrive d'ordinaire si ce sujet est un pronom, les précédents éditeurs n'ont presque jamais placé devant cette phrase un point; dans ce cas, ou bien ils se sont abstenus de tout sisrne de ponctuation, ou bien ils n'ont mis qu'un point et virgule , ou même qu'une simple virgule. L'éditeur de ce volume a suivi d'autres errements : il a remplacé très-souvent par des points les virgules dont on avait un peu abusé jusqu'à ce jour, de telle sorte que là où le texte ne formait naguère qu'une seule phrase, le lecteur en trouvera maintenant quatre ou cinq. Outre que cette innovation s'appuie sur l'autorité de quelques manuscrits anciens^, elle a l'avantage d'imprimer au récit une allure plus dégagée , plus facile, plus rapide, plus conforme, en un mot, au véritable