Ms. d'Amiens, f
cxii CHRONIQUES DE J. FROISSART.
qui ébranlent les airs par une cadence à la fois si variée et si profonde. Seulement, à la difterence des carillonneurs de Bruges ou d'Anvers, l'auteur des Chroniques n'essaye pas de fondre sous son clavier tant de timbres, tant de bruits divers : il se contente de les noter fidèlement pour les transmettre à la postérité, laissant à celle-ci le soin d'en dégager cette harmonie de l'histoire qui s'appelle la vérité.
Cette fidélité de reproduction a été d'autant plus facile à Froissart qu'il ne paraît animé d'aucun sentiment de haine contre quelqu'un ou contre quelque chose : il ignore toute espèce de fanatisme; il n'est obsédé d'aucune de ces ])assions de caste ou de nationalité qui offusquent la vue et troublent le jugement. S'il n'avait eu soin de nous dire qu'il fut prêtre, on l'aurait deviné difficilement en lisant ses (Chroniques' ; né dans les rangs du peuple, il se préoccupe de la noblesse outre mesure et montre pour elle une complaisance, une indulgence parfois excessive; s'il aime avec une tendiesse particulière et vraiment filiale le Ilaiir.iut sa patrie, une prédilection si naturelle ne le rend point injuste pour les autres pays. A le bien prendre, notre chroniqueur
1 . Il est curieux de comparer sous ce rapport F"roissart aux clironirpicurs des siècles prrcf'dfiils : le ciir«' des Kstiiitn'S, le diaiioiiu' di-dliiuiity, fst bcaucoii]) plus di'f^af^é dos prroccupations ccck'siaslitpii's (jiiiiii Villcdiardouin «m un .Ji>iiivillc, par exemple; il a davantage ce qu'on peut apjx-ler Pesprit laïque^ cet esprit qui a <lispens«': la France au ftciitième siècle de se faire protestante, et aiupiel la Kevolulion IVançaise doit ce qu'«'lle a de sain, la pailie malsaine ayant été recueillie dans riiérilage de la centralisation monarclii((ne. Il faut juger l'arbre par ses Irnils : la Fran<e, aninii-e di- cet esprit laige, ijui est l'une d<'S faces de son génie, a joui dt- la Hhrrté religirusv dans les uiii'ins aussi \i\v\\ que dans les lois avant les pays de l'Kurojx- qui nui end)ra8»é la \\vforme.
INTRODUCTION. cxm
porte en son âme un idéal qui est l'unique objet de son culte^ qui lui dicte ses jugements sur les faits ainsi que sur les individus : cet idéal, moins étroit que le patriotisme, presque aussi ardent que la foi religieuse, c'est l'esprit chevaleresque.
Cet esprit chevaleresque, quia constitué tout à la fois l'une des grandeurs et l'une des faiblesses du moyen âge en général et du quatorzième siècle en particulier, est aussi la source des meilleures qualités et des défauts les plus saillants qu'on remarque dans les Chroniques. Si, comme on l'a dit plus haut, Froissart néglige de mettre de l'unité dans ses diverses rédactions, c'est qu'évidemmejit, malgré la curiosité naturelle de son esprit, il n'attache qu'un prix assez médiocre aux circonstances accessoires, aux détails de la narration : ce qui l'intéresse, ce qui l'émeut, ce qui le passionne par-dessus tout, c'est l'idéal même qui a été le principe vivifiant des hauts faits qu'il raconte, c'est-à-dire la chevalerie. Aussi, l'on remarquera que notre chroniqueur s'écarte volontiers de sa réserve habituelle pour juger les faits ou les hommes et manifester ses propres sentiments si l'honneur chevaleresque est sérieusement en jeu, et dans ce cas on peut avoir toute confiance en son impartialité.
C'est en effet la gloire du quatorzième siècle, de ce siècle d'ailleurs si misérable, que l'esprit magnanime, héroïque de la chevalerie, y exerça dans l'opinion sinon dans les actes un empire incontesté et reconnu dé tous. En s'inspirant de cet esprit, un chroniqueur placé comme Froissart dans une position dépendante pouvait prononcer un jugement sévère sur tel ou tel grand personnage sans encourir
cxiv CfIRONIQUES DE J. FROISSART,
la disgrâce des protecteurs puissants qui se trouvaient plus ou moins directement atteints par ce jugement. Pour s'en convaincre, il suffit de lire plus loin ce que Froissart dit à plusieurs reprises de la déloyauté de Jean 111 duc de Brabant envers Philippe de Valois, déloyauté dont un bra^e chevalier nommé Léon de Crainhem fut si honteux d'avoir été l'instrument qu'il en mourut. Rien assurément ne forçait notre chroniqueur à emprunter à Jean le Bel le récit de cette vilaine action; et pourtant dans ses deux premières rédactions, composées à une é])oque où il avait tout intérêt à ménager la fille de Jean III, Jeanne, femme de Wenceslas, dont il recevait annuellement les bienfaits, il a fait ressortir, il a flétri avec une certaine insistance la mauvaise foi du père de la duchesse de Brabant'. Appliquées aux jugements rendus à ce point de vue élevé, les protestations d'indépendance* que l'auteur des Chroniques a pris soin de renouveler dans les diverses parties de sou ouvrage , méritent une entière créance. Robert de Namur, Wenceslas, Gui de Blois étaient, comme Froissart lui-même, tiop animés de l'esprit de leur temps pour avoir seulement l'idée d'exercer une influence, une pression quelconque sur leur protégé en ce qui touche à la chevalerie et à l'honneur chevaleresque.
I^ors donc que Froissart a varié dans ses sentiments, dans ses jugements soit sur les individus, soit sur les peuples, on jkmiI être sûr qti'il a modifié sa manière de voir en toute liberté, eu toute sincérité.
1 I'. 151, 161, 'é37, (é38. Cf. Jean le Utl, éd. de M. PoLiin, t. I, p. UQ Pt 150.