‹ Chroniques (volume 3)Chapitre 30 sur 94 · V<»yrz plus liant, p. lit · texte numérisé non relu

V<»yrz plus liant, p. lit

INTRODUCTION. cxv

Rien n'est plus curieux à cet égard que le changement qui s'est opéré dans les dispositions de notre chroniqueur à l'endroit des Anglais : après les avoir admirés d'abord presque sans réserve, notamment dans la première rédaction de son premier livre, il finit par les juger dans la troisième rédaction de ce même livi-e avec la sévérité la plus perspicace. On se rendra aisément compte de ce changement si l'on se rappelle ce que nous disions tout à l'heure, à savoir que l'auteur des Chroniques se place toujours, pour juger les peuples aussi bien que les individus, au point de vue de la chevalerie.

La première rédaction où Froissart evalte surtout les Anglais, a été composée, comme on l'a vu plus haut, de 1369 à 1373. A cette époque, Froissart venait de passer huit années à la cour d'Edouard III comme clerc de Philippe de Hainaut, sa compatriote et sa protectrice, qui l'avait comblé de faveurs. Toutefois, on se tromperait sans nul doute en attribuant seulement à la reconnaissance personnelle l'enthousiasme pour l'Angleterre qui éclate à toutes les pages de la première rédaction : cet enthousiasme a une autre cause plus noble encore et surtout plus désintéressée. La première rédaction ne comprenait, du moins sous sa seconde forme, que la partie du règne d'Edouard III antérieure à 1373, et l'on sait que cette brillante période, signalée par les victoires de Crécy et de Poitiers, marque l'apogée de la gloire et de la puissance anglaise. Durant le même temps, la noblesse normande, transplantée de l'autre coté du détroit, lutta d'esprit chevaleresque non moins que de courage avec la noblesse française; et quand ou vit le jeune vainqueur de Poitiers servir à table son

cxvi CIIRO-MQUES DE J. I-ROISSART.

roval prisonnier, un tel acte de courtoisie souleva l'admiration de l'Europe entière. Comment Froissart, l'historien^ j'allais dire, le chantre de la chevalerie, n'aurait-il pas ressenti, lui aussi, pour l'Angleterre d'Edouard 111 et du Prince Noir, un enthousiasme qui ne fut jamais ni plus légitime ni plus universel? Tout était bien changé lorsque, trente ans plus tard, notre chroniqueur, devenu chanoine de Ci'uimav, entreprit d'écrire la troisième rédaction de son premier livre. L'infortuné Richard II, dépouillé de sa couronne par un usurpateur, venait de périr misérablement après avoir subi les plus indignes traitements; et Froissarl a\ait dû éprouver une profonde douleur en vovant disparaître dans la personne de ce prince, qui l'avait si bien accueilli lors de son dernier voYa«;e en Angleterre, le pelit-lils de Philippe de Hainaut, le fils du Prince Noir, le rejeton d'une dynastie qu'il aimait '. D'ailleurs, comme ces tempêtes qui soulèvent jusqu'à la surface les monstres endormis au sein des mers, les troubles jM'écurseurs de la déposition, de la mort de Richard avaient mis à lui et [)our ainsi dire déchaîné ce fond d'egoisme eth-éuc'*, indomptable, barbare au besoin, (jue recouvre d'ordinaire le flegme de la race anglo-saxonne. A partir de ce nKmient, il est visible que l'Angleterre cesse d'aj)j>araîlre à notre chro-

1. JiiïlicT il t{('- iciidiic à Ultliaid 11 piir un (li{,'nt' rnuipatriote ilc Iroissiiit, iM. II. Wallon dans son Ixau IImc inlliult- ; ll'tclirr,! Il ^ Éni- .iode (le la rivalité <le la Friiuvc it i/c l' .liij^lilvirr. l'aris, liarlicttc, ISô'», U vol. in-8". In art (iisrrct i-sl mis «lans ccl oiiMa^c an service d'une science apiiioFondie, d'iuw eonviclicjn |il<ine de clialenr conlenue; le j>a»8é y eut étiidi*' poui Inl-mème, et l'on n'v licnive aueiuie de ces allusions par ou les part'ua/is drj^uisc's en iiitloriens nieltent ce (in'ils appellenl l'aiiiorce an\ passions de leurs euiitenipoiains. .\u.ssi le livre «II- .M. VN'alloii a-t-il échappe à la niudc, mais ou revanche il ne se fanera pan.

INTRODUCTION. cxvii

niqueiir comme la terre chevaleresque par excellence. Froissart se dégoûte du pays des Lancastre et de leurs sicaires sous l'empire du même sentiment qui le remplissait naguère d'admiration pour la pa trie des Chandos; et s'il continue de rendre justice dans sa troisième rédaction aux fortes qualités de la nation anglaise, on s'aperçoit aisément qu'il ne lui accorde plus comme autrefois sa sympathie.

Il est une nation au sujet de laquelle les sentiments de Froissart n'ont jamais varié : c'est la nation allemande pour laquelle il laisse percer partout l'aversion la plus profonde. Il importe d'autant plus de constater ici ce fait qu'on y trouve l'occasion de signaler un trait saillant du caractère de notre chroniqueur qui n'est pas une des moindres garanties de sa sincérité^ je veux dire le désintéressement. Il n^y eut jamais d'âme plus française que celle de Froissart, parce qu'il n'y eut jamais d'âme plus chevaleresque et plus désintéressée. Admirer le courage, l'honneur, la générosité, la magnificence, la beauté et faire partager, en les racontant dignement, cette admiration à la postérité : tel semble avoir été le but dominant du chroniqueur d'un bout à l'autre de sa carrière; le souci de sa personne, de ses intérêts ne paraît avoir joué dans sa vie qu'un rôle tout à fait secondaire. Froissart sait joindre, comme les génies \Taiment français, à l'activité féconde, à l'inspiration créatrice, au labeur tenace, l'esprit de désintéressement et l'absence de préoccupation personnelle, tar» • dis que dans d'autres pays, l'égoïsme plus ou moins âpre des artistes hors ligne est presque toujours le principal ressort de leur force. Il ne faut donc pas s'étonner si l'auteur des Clu'oniques juge sévèrement

cwiii CHROMQUES DE J. FROISSART.

les Allemands et s'il saisit toutes les occasions d'exprimer celte sévérité. Ce qu'il leur reproche avec insistance, c'est d'être dévorés d'une convoitise insatiable, c'est de présenter dans leur caractère un mélange inouï d'insolence et de platitude, c'est de faire prendre en dégoût les qualités mêmes qui les distinguent, en les mettant toujours au plus offrant et dernier enchérisseur*. Du reste, le mépris pour la bassesse et la vénalité tudesques n'est pas moins marqué dans la chronique de Jean le Bel*. Cet esprit désintéressé, chevaleresque, constituait évidemment, dès le quatorzième siècle, une sorte de courant moral qui creusera toujours, qu'on ne l'oublie pas, un fleuve cent fois plus large et plus profond que le Rhin entre l'Allemagne et la France de l'Escaut ou de la IMeuse. Toutefois, Jean le Bel et Froissart ont ])eut-étre conclu un peu vite du particulier au général; ils se seraient montrés plus justes en admettant des circonstances atténuantes : l'âpreté au gain est le défaut des races laborieuses et intelligentes, mais pau\Tes. Quant à la servilité obséquieuse, elle est la dépravation du penchant le plus profond, le plus caractéristique des natures germaniques (jui les porte à l'enthousiasme en jjrésence de toutes les manifestations delà force. L'Allemagne est essentiellement naturaliste : elle n'a pas seulement le génie, elle a le culte de la force. La France, au contraire, est humaine par excellence: sans doute elle est loin de manrjucr de ce génie de la force sans lecpiel il n'v a point de grantlc race, mais clic y joint

1. r. 395, kZl, '»'»9. On n-lrouvcia tir» passages analogues il plu» >igiii(t< iilifH vncaro dans tous les voliiiiifs dr cctlc rtlilion.

2. Vo>./, J,an Ir li.l, rdit. l'olaiii, t. I, p. rj2, l'^b, 133-

INTRODUCTION. ^ cxis

une adoration de la faiblesse, du malheur qui va parfois jusqu'à je ne sais quelle folie sublime. Aussi, je le dis avec une conviction moins ardente que raisonnée, le jour où notre généreuse nation disparaîtrait de la scène du monde, c'est le cœur même de l'humanité qui aurait cessé de battre.

Soit que l'on compare les diverses rédactions du premier livre au point de vue de leurs ressemblances, soit qu'on les confronte sous le rapport de leurs divergences, on voit que l'esprit désintéressé, chevaleresque de Froissart et la fidélité, sinon l'impartialité de ses récits, ressortent victorieusement de cette comparaison. Les limites imposées à cette Introduction ne permettent pas d'entreprendre ici un pareil travail qui trouverait mieux sa place dans les dissertations critiques dont le plan a été esquissé plus haut*. Cette publication, on peut le dire dès maintenant, confirmera pleinement, au point de vue de la sincérité des sentiments et des jugements, le témoignage que Froissart se rend à lui-même, lorsqu'il dit dans le prologue de la première rédaction

revisée : « — J'ai ce livre hystoriiet et augmenté

à le relation et conseil des dessus dis, sans faire fait, ne porter^ partie^ ne coulourer plus Vun que Vautre, fors tant que li biens fais des bons, de quel pays qu'il soient, qui par proèce l'ont acquis, y est plainnemenl veus et cogneus, car de V oublier ou esconser, ce serait pechiés* »

1 . Voyez la seconde partie de cette Introduction, chap. m, p. xcviii.

Page 1