Ibid., p. 127. Cf. Froissart, t. I, p
4. P. 316 à 352 de ce volume. — 5. P. 377 à 388. — 6. P. 385.
cxxn CHRONIQUES DE J. FROISSART.
Cassini, et l'on voit que Miramont se trouve à une assez grande distance de cette rivière. Il ne faudrait pas se presser d'en conclure que Froissart s'est trompé, car on ne tarde pas à découvrir, si l'on poursuit cette recherche, que JMiramont est en effet situé sur un tout petit ruisseau qui s'appelle encore aujourd'hui, comme au temps du chroniqueur, la Dourdoine.
Après Jean le Bel, prenez le continuateur de Guillaume de Nangis, le moine Jean de Venette ou encore le continuateur des Grandes Chroniques de France pour les règnes de Philippe de Valois, de Jean et de Charles V. Personne ne niera que ce dernier principalement se trouvait dans les conditions les plus favorahles pour donner à son œuvre un cai'actèrc particulier d'exactitude : il était à la source des documents authentiques. De plus, il semble que la maigreur un peu sèche de ses récits, la discrétion officielle, compassée, de son allure, aurait dû le préserver des écarts, des faux pas où s'expose et se laisse inévitablement entraîner le génie primesaulier, abondant, aventureux du chroniqueur de Valenciennes. Et jiourtant on n'ignore j)as que les erreurs de tout genre ne sont guères moins nombreuses dans les Grandes Chroniques de France que dans celles de Jean de Venette et de Froissart.
ïinlrc. les diverses compositions du même genre que nous a h'guées le quatorzième siècle , celle (jui soutient avec le plus d'avantage le contrôle des chartes est la l'firoinfjue des (judlrc premiers f (dois. YvWa est du moins l'opinion d'un juge dont personne ne récusera la compétence, M. Léopold I)(>lisle. Dans celle Histoire du chdteau de Suinl-Sauveur-le-Vicomte où il a renouvcK' de i'ond en comble l'histoire de la pre-
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mière partie de la guerre dite de Cent ans, le savant membre de l'Institut a eu l'occasion de confronter les principaux chroniqueurs contemporains de Froissart avec les pièces authentiques, originales; et c'est la Chronique des quatre premiers Valois qui a le mieux résisté à une aussi redoutable épreuve; mais cette chronique ne mesure, soit dans le temps soit dans l'espace , qu'un champ fort restreint , elle est presque exclusivement provinciale; il ne faut pas oublier d'ailleurs qu'elle a dii être écrite par un Normand.
Des considérations qui précèdent il ressort avec évidence que Froissart, quoiqu'il ait embrassé dans sa narration l'histoire de plusieurs pays et qu'il ait donné à son œuvi^e une étendue tout à fait exceptionnelle, égale néanmoins, s'il ne surpasse, au point de vue de l'exactitude, la plupart des chroniqueurs contemporains. D'où vient donc que l'opinion contraire est passée pour ainsi dire à l'état de légende, alors que tant d'annalistes du haut moyen âge ou de l'Antiquité, qui sont peut-être moins exacts que le chroniqueur de Valenciennes, jouissent sous ce rapport d'une meilleure renommée? La raison en est que les érudits ont abondamment ce qu'il faut pour contrôler et rectifier Froissart, pour le percer à jour, tandis que nombre d'auteurs anciens échappent plus ou moins à la critique par leur isolement relatif et l'obscurité même dont ils sont enveloppés. Sans parler d'Hérodote et de Tite-Live aussi mal famés que l'auteur des Chroniques, est-il bien sûr que les Commentaires de César, par exemple , si nous en pouvions vérifier pour ainsi dire jour par jour les moindres détails à l'aide d'une masse énorme de documents
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de tout genre analogue à celle qui projette sur l'histoire du quatorzième siècle ce faisceau de lumière dont les chroniqueurs de la même époque ont tant de peine à soutenir l'éclat, est-il bien sûr, dis-je, que, placés dans ces conditions , les Commentaires de César eux-mêmes garderaient parfaitement intacte leur réputation classique d'exactitude ? Certes, on admirera toujours les belles lignes architecturales d'un Thucydide ou d'un Salluste qui se dessinent avec l'harmonie d'un fronton de Phidias dans le ciel lumineux et pur : qui sait cependant si, le jour où il nous serait donné d'appliquer à ces incomparables historiens les moyens de contrôle nombreux, variés, précis dont la critique dispose pour l'époque moderne, nous n'aurions pas à faire des réserves sui' l'exactitude d'une foule de détails qu'ils ont racontés ?
Voilà pourquoi, soit dit en passant, les esprits vraiment soucieux d'atteindre aussi sûrement que possi- ])le, sinon la vérité, du moins la réalité hisloiique, n'ai)ordent j)as volontiers l'élude de l'Antiquité et notamment des périodes où la pénurie des documents i-end le conliôle multiple, (h'taillé des faits presque impossible. Le jx ii (|ui nous reste sur ces épo(|ues obscures ressemhic à ces nuages flottant à riiori/.on (pic noire imagination façonne à sa guise, où elle met elle-même ce (pTcile veut v voir. (Jui pourrait cmpêclier' un historien des premiers lem[)s de Koinc, pouiMi (jue son érudilion procède avec lngi(ju(', de doiuK r j)leine earrièi'e à sa l'anlaisic et d'elcN'er giaNcnienl les constructions les plus ehiniéricjiiesy ()ii il \ a si peu de chose, pour ne pas dire rien, le roi ne jxrd-il pas ses droits ï*
INTRODUCTION. cxxv
La situa Lion ch;inge et devient tout autre s'il s'agit de l'iiistoire de l'Europe occidentale, surtout à partir du douzième siècle. Dej)uis cette époque jusqu'à l'invention de l'imprimerie, il faut convenir qu'au point de vue de l'exactitude les chroniqueurs qui ont vécu dans l'intervalle se présentent à la postérité dans des conditions exceptionnellement défavorables. D'une part, en effet, ils n'ont pas eu à leur disposition les ressources inépuisables que la presse a fournies à leurs successeurs : la rareté des manuscrits, des pièces authentiques, originales, en les forçant a s'appuyer presque exclusivement sur des témoignages oraux, ne leur a pas permis de soumettre les faits à une vérification complète, minutieuse, approfondie. D'autre part , les documents deviennent assez nombreux, assez variés, assez précis k partir du douzième siècle pour que la critique y trouve aujourd'hui les instruments dont elle a besoin et contrôle avec leur aide les compositions historiques contemporaines de ces documents. 11 arrive ainsi que les chroniques, rédigées du douzième siècle à la fin du quinzième, nous paraissent moins exactes et les chroniqueurs moins consciencieux qu'avant et après cette date , quoique cette apparence puisse être dépourvue de fondement. De telles conditions sont eiicore plus défavorables pour les chroniqueurs dont nous parlons, s'ils ont entrepris, comme Froissart et Villani, pour ne citer que ces deux noms, d'embrasser à la fois l'histoire de plusieurs pavs, et si, comme le chroniqueur de Yalenciennes, ils n'ont pas craint de donner à leur œuvre une étendue supérieure à celle des monuments du même genre les plus considérables que l'Antiquité nous ait laissés. A qui ne ré-
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fléchit pas à cet ensemble de circonstances, Froissart peut sembler un prodige d'inexactitude, mais en réalité il n'y a là qu'un simple malentendu. Ce n'est pas notre chroniqueur qui est plus inexact que tel annaliste qui l'a précédé, que Richer, par exemple, c'est nous qui sommes infiniment mieux instruits sur le quatorzième siècle que sur le dixième : ce n'est pas l'eau de la source qui est plus froide, c'est notre main qui est plus chaude.