‹ Chroniques (volume 3)Chapitre 7 sur 94 · Ms. de Besançon, t. II, f · texte numérisé non relu

Ms. de Besançon, t. II, f

2. Etude littéraire sur Froissart, par M. Kervyn, t. T, ch. xii, p. 2^*2 à 2kQ.

Txiv CTirtOMQUES DE J. FROISSART.

SOUS les auspices de Robert de Namui% c'est que l'influence anglaise y est beaucoup plus marquée que dans les autres rédactions du premier livre et même que dans le reste des Chroniques. Sans doute, Froissart est trop animé de l'esprit chevaleresque pour ne pas rendre hommage à la générosité, à la bravoure, à la grandeur, partout où il les voit briller; il n'en est pas moins ^Tai qu'à la complaisance avec laquelle il s'étend sur les événements où l'Angleterre a joué le beau rôle, à l'insistance qu'il met à foire ressortir les prouesses des chevaliers du parti anglais, on reconnaît aisément la prédilection de l'auteur pour la patrie adoptive de Philippe de Hainaut. Au sujet des différends, des guerres, des batailles qui, de 1325 à 1372, mirent auv prises la France et l'Angleterre, la rédaction dédiée à Robert de Namur donne presque toujours la version anglaise. On peut citer comme exemple le récit des journées de Crécv et de Poitiers qui dans cette rédaction est fondé principalement, suivant le témoignage de Froissart lui-même, sur le témoignage des compagnons d'armes d'Edouard III et du Prince Noir. Prise dans son ensemble , la rédaction (aile pour Robert de Namur doit être considérée avant tout comme un monument élevé par une âme enthousiaste, par une main amie cl |)ieuse à la gloire anglaise. El l'on voudrait attribuer une pareille œuvre au serviteur d'une maison aussi française que celle des comtes de Hlois, au cicijxiain de ce Gui de Châtillon dont le j)êre avait élér lue a Oécy et qui, doinié lui-même en otage aux Anglais, n'avait obterni sa mise en liberté cjue movennanl iiiw rançon ruineuse! I"'A l'on voudrait |)lacer la eoniposilioii de eelU? (i-uvre vers 1.11)0, e'esl-à-dire à

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une époque où la gloire des premières années du règne d'Edouard III était depuis longtemps évanouie, où les superbes vainqueurs de Crécy et de Poitiers, après les revers réitérés de leurs armes en France, en Espagne, en Ecosse, étaient réduits à trembler sous la menace d'une invasion française!

Combien il est plus naturel d'admettre la conclusion à laquelle nous ont conduit des preuves non pas plus fortes, mais plus topiques et plus précises, en faisant remonter la rédaction du premier li^TC inspirée par Robert de Namur à cette période comprise entre 1369 et 1373 où quelques échecs partiels avaient à peine entamé le prestige de la puissance anglaise, où l'on était encore sous l'éblouissement produit par des victoires merveilleuses, où surtout l'ancien clerc de la reine Philippe, qui venait de passer les huit plus belles années de sa vie à la cour d'Edouard III, avait des raisons personnelles de ressentir avec une vivacité particulière l'admiration générale !

Outre la partialité pour l'Angleterre que nous venons de signaler, on remarque dans la première rédaction un caractère de jeunesse, d'entrain belliqueux que n'offrent pas à un égal degré les rédactions postérieures. On dirait que le souffle guerrier qui anime nos grands poëmes du douzième siècle a passé tout entier dans cette rédaction. Notre chroniqueur, il est vrai, a toujours aimé les descriptions de combats, mais il y porte ici une verve, un éclat, une furie de pinceau supérieure. Les récits des batailles de Crécy et de Poitiers, pour ne rappeler que ceux-là, sont des chefs-d'œuvre qu'on n'a pas surpassés. Froissart lui-même, lorsque plus tard il a voulu raconter de

nouveau ces mémorables journées, n'a plus retrouvé la largeur de dessin, la vivacité de coloris, l'heureuse fougue qui distinguent l'inspiration de la fleur de l'âge. Combien la seconde rédaction écrite par un chapelain parvenu à la maturité reste sous ce rapport, malgré des beautés d'un autre ordre, inférieure à la première ! Dans celle-ci, qui remonte à une période où l'auteur n'avait guère plus de trente ans, on sent qu'une jeunesse ai'dente ajoute encore sa flamme aux instincts d'une nature chevaleresque.

Qui sait si Froissai't n'a pas eu le premier conscience de cette supériorité de la première rédaction au point de vue qui devait le plus toucher les lecteurs de son temps et si la préférence littéraire de l'auteur n'est pas pour quelque chose dans la multiplicité des copies de cette rédaction, dont quelquesunes ont été exécutées de son vivant, tandis que la seconde rédaction, représentée par l'unique exemj)laire d'Amiens, dont le manuscrit de Valenciennes n'est qu'un imparfait abrégé, demeurait isolée et inconnue dans les archives de ce château de Cliimay dont les maîtres l'avaient inspirée?

En résumé, la partie de la première rédaction antérieure à 1373, composée j)ar Froissart immédialcmenl a|)rès son retour d'Angleteire à la demande de Uoixrt de Namur, Tun des partisans les ])lus dévoués de la cause anglaise, cette rédaction allccte un triple caractère : 1' P<»u- la partie qui s'arrête à 1350, elle contient généralement moins de développements originaux, elle l'ail des emjH'Uiils plus nomhieux et surtout plus sei'viles au lexle de Jean le Bel <pie les deux rédactions |)ostérieures; 2" l'auteur y montre partout

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plus de sympathie, d'admiration et même de partialité pom' les Anglais que dans les autres parties de ses Chroniques; 3" on y trouve, notamment dans les récits de batailles, l'expression la plus brillante peutêtre du génie littéraire de Froissart.

Troisième phase. C'est après 1 378 que se place la troisième phase de la composition de la première rédaction. Froissart a continué dans cette période le récit des événements de 1372 à 1378; il a fait cette continuation à deux reprises et sous deux formes fort différentes. L'une de ces continuations est plus sommaire, elle a un caractère en quelque sorte provisoire, et l'on dirait parfois qu'elle a été esquissée un peu au fur et à mesure des événements : c'est celle qui caractérise la première rédaction proprement dite. L'autre continuation qui semble avoir été écrite d'un seul jet, est une révision de la première dont elle corrige les erreurs ou dont elle enrichit le texte par des développements et même par des récits tout nouveaux : c'est celle qui distingue la première rédaction rei^isee; et elle forme, comme on le verra, une sorte de trait d'union entre la première rédaction et la seconde oii elle se retrouve aussi.

L'exemplaire le plus ancien de la continuation, qui appartient en propre à la première rédaction proprement dite, pourrait bien être offert par le beau manuscrit de Besançon où le premier livre s'étend jusqu'à ces mots : « Adonc s'esmeut la guerre entre le roy de Portingal et le roy Jehan de Castille qui dura moult longuement, si comme vous orrés recorder avant en l'istore. » Le premier livre du manuscrit de Besançon empiète ainsi sur les quarante-deux premiers chapitres du second livre des autres manu-

xxYiii CHRONIQUES DE J. FROISSART.

scrits'. Plus tard sans doute, ces quarante-deux chapitres furent reportés en tète du second livre, et Froissart les remplaça en ajoutant à la fin du premier livre certains développements qui manquent dans le manuscrit de Besançon. Ces développements

commencent après ces mots : « Laquelle fille estoit

convenancée au damoisel de Haynault, filz aisné

du duc Aubert*; )^ ils se terminent ainsi : ce et

par toutes les marches sur le clos de Costentin. » Les quatre ou cinq chapitres additionnels où sont contenus ces développements marquent la fin du premier livre dans les manuscrits de la première rédaction proprement dite.

Quant à la continuation qui distingue la première rédaction revisée, si l'on excepte les manuscrits 5006 et 20357 où, comme on l'a fait remarquer plus haut, cette continuation à partir de 1369 est comprise dans le second livre, elle s'arrête dans le manuscrit ()'i77-6479 à ces mots qui finissent le premier li^Te :

(( je parlerai plus à plain quant j'en serai mieux

informé'; » la coupure est rejetée quatre ou cinq chapitres plus loin dans le manuscrit de Mouchy- Noailles qui se termine au siège de Bergerac et dont

voici la dernière ligne : « près receu un grant

damage*. »

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