faut corriger (jue elle ne en ce que ne
§ 78 . Le duc de Lancastre , auquelles choses touchoient trop plus grandement de l'eritage de Castille, car il avoit à femme l'ainsnée hiretiere de Castille, que elles ne fai soient au conte de Cambruge, car ja a voit-il une belle fille de sa femme, madame Constance, se vouloit 5 bien justement informer de ces besongnes et ne les vouloit pas mettre en nonchaloir, mais eslever et essaulcier du plus comme il povoit, car il veoit bien clerement sus son affaire que il ne povoit avoir au jour d'adont nulle plus belle ne plus propice entrée ou 10 royaume de Castille que par le royaume de Portingal, et veoit que il en estoit prié et requis grandement et especialment du roy de Portingal et des barons et des communautez dudit royaume; et que ce roy Jehan de Portingal on le tenoit à sage et vaillant homme, et ja 15 avoit desconfi par bataille le roy de Castille a tout grant puissance, dont il estoit plus honnouré. Si s'enclinoit trop grandement le duc à aler en Portingal, et aussi le roy d'Engleterre et son conseil lui avoient accordé.
Mais pour le justement informer de toutes ces be- 20 songnes, de Testât et condicion du pays, du droit de la dame Bietrix, que elle clamoit à la couronne de Portingal, du droit aussi du roy Jehan de Portingal, lequel les communautez avoient couronné à roy, une fois entre les autres il avoit donné à disner au grant maistre 25 de Saint Jaques et à Laurentien Fougasse, de Portingal, en sa chambre tout quoiement, dont après disner il fist tout homme partir et appela les dessusdits moult amoureusement, et les mist en parole des besongnes de Portingal, et pourtant que Laurentien Fou- 30 gasse savoit parler très bel françoys et atrait et bien li avenoit, le duc adreça sa parole à lui et li dist : « Laurentien, je vous pry que vous me comptez tout
248 CHRONIQUES DE J. FROISSART. [1386-(i37i)]
de point en point et de membre en membre la condition et manière de vostre terre de Portingal, et queles choses y sont avenues depuis que mon frère s'en parti, car le roy de Portingal m'a escript que il n'y a 5 homme en Portingal que si justement m'en peust informer comme vous ferez, et je vous dy que vous me ferez grant plaisir. » — « Monseigneur, respondi ^ l'escuier, à vostre plaisance. »
10 § 79. Lors commença Laurentien à parler et à lui dire son compte au plus près et dist ainsi : « Avenu est en Portingal, depuis le département de vostre frère de Cambruge, que le royaume a esté en grant trouble et différent et en grant aventure de estre
15 tout perdu, mais. Dieu mercy, les besongnes y sont à présent en bon point et en ferme convenant. Et on ne se doit pas esraerveillier se trouble y ot, car se Dieu n'y eust ouvré par sa grâce, les choses s'i feussent mal portées, et tout par le pechié et coulpe du roy Fer-
20 rant derrainement mort. C'est la voix et la renonunée de la plus saine partie du pays, car le roy Ferrant en sa veue enama ardamment de forte amour une dame, femme d'un sien chevalier, lequel on nommoit messire Jehan Laurent de Congne. Celle dame, pour sa beauté
25 le roy de Portingal la voult avoir de force, car la dame s'en deffendi ce que elle pot, mais en la fin il l'eut et li dist : « Dame, je vous feray royne de Portingal. Je vous aime; ce n'est pas pour vous amenrir, mais exaulcier et vous espouseray. » — La dame à ge-
30 nolz et en plorant lui dist : « Ha ! Monseigneur, saulve soit vostre grâce, je ne puis avoir honneur à estre royne de Portingal, car vous savez et aussi scet tout
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le monde que je ay seigneur et mary, et ay eu ja V. ans. » — (' Alienort, dist le roy, ne vous excusez point, car je n'aray jamais autre femme pour femme si vous auray eue, mais tant y a que je vous feray quitter de vostre mary avant que je vous espouse. » 5 La dame n'en pot autre chose avoir et compta tout le fait à son mary. Quant le chevalier entendi ce, si fu tout pensif et merencolieux, et regarda que bon en estoit à faire, et dist en soy mesmes que ja il ne quitteroit sa femme. Il doubta le roy et se parti du royaume 10 de Portingal, et s'en ala en Castille devers le roy Henry qui le receupt de son hostel tant comme il vesqui, et aussi fist le roy Jehan de Castille, qui est à présent.
« Le roy de Portingal, pour acomplir sa folle plaisance, envoya querre la dame et le chevalier, mais on 15 ne trouva pas le chevalier; il s'estoit parti. Adont manda le roy l'evesque de Conninbres, lequel estoit chancellier pour le temps de tout le royaume de Portingal et de son conseil, et li dist son entencion et que il vouloit espouser Alienor de Coigne. L'evesque doubta 20 le roy, car il le sentoit de merveilleuse condition; si n'osa respondre du contraire; et aussi messire Jehan Ferrand Andere, qui estoit tout le conseil et le cuer du roy, pour servir le roy à gré li dist : « Evesque, vous le povez bien faire; monseigneur se fera aune fois 25 dispenser de tout. » — L'evesque les espousa et furent ensemble, et fu ceste dame couronnée et solemnisée à royne par tout les citez de Portingal aussi grandement et a aussi grant révérence que oncques royne de Portingal eust esté. Et engendra le roy en celle dame une 30 fille, laquelle est pour le présent, si comme, monseigneur, vous savez, royne de Castille.
« Voir est que le roy Ferrant vivant il manda ung jour à Luscebonne tous les prelas et nobles et consaulx des cités, des pors et des villes et seignouries du royaume de Portingal, et fut ce fait avant que monseigneur 5 vostre frère, monseigneur de Cambruge, venist a son armée en Portingal, etfist à tous jurer et recongnoistre sa fille, madame Bietrix, qui lors avoit environ v. ans, que après son decez on la tenroit à dame et hiretiere de Portingal. Tous jurèrent, voulsissent ou non, mais
10 bien savoient la greigneur partie de ceulx qui là estoient que ceste fille estoit bastarde, car encores vivoit le mary de madame Alienor, messire Jehan Laurent de Coigne, et se tenoit en Castille dalez le roy, et vesqui le vivant du roy Ferrant et oultre. Bien croy
15 monseigneur, dist l'escuier qui parloit, que se la fille eust esté ung filz, (|ue toute la communauté de Portingal se fust plus enclinée et plus tost que elle ne fait ne ja ne feront, si comme ilz dient, car ilz ai'oient plus chier à morir que de estre en la subjection de ceulx
20 du royaume de Castille. Ne oncques ces deux royaumes ne peurent parfaittement amer l'un l'autre, mais se sont par trop de fois herriez et guerriez, si comme les Escoçois heent et guerrient à leur povoir ceulx de ce pays, si comme vous savez. »
§ 80. Adont demanda le duc de Lancastre à l'escuier, lequel il ooit moult volentiers parler et faire son compte : « Laurentien, où estoit pour les jours que vous me parlez le roy Jehan qui est pour le présent, et
:^0 lequel estoit frère de ce roy Ferrant? » — « Par ma foy, monseigneur, respondi l'escuier, il estoit en Portingal, en une maison de seigneurs qui portent une
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orde des chevaliers d'outremer, mais ilz sont vestus de blans abis à une vermeille croix, et en estoit souverain; et sont bien eulz if. tous gentilzhommes de ceste ordre, et l'appelloit-on là maistre de Vis, car l'ostel et l'ordre en Portingal on l'appelle de Vis, et li avoit le 5 roy fait donner et ne faisoit nul compte de son frère, et otant bien le roy Jehan à présent ne faisoit nul compte des besongnes de Portingal, ne ne s'en ensongniait en riens, ne ne pensoit à la couronne ne au royaume, car pour certain se le roy Ferrant de Por- lO tingal eust eu nulle inspiration ne ymaginacion de ce qui est en présent, — il amoit bien tant madame Alienor et madame Bietris sa fille, — (|ue il eust enchartréou fait morir son frère qui s'apelloit maistre de Vis ; mais pourtant que il veoit que cil se tenoit en sa maison 15 quoiement avec ses frères, il ne pensoit riens sur lui et le laissoit vivre en paix. Et la dissension qui est à présent entre les Gatheloings et les Portingalois, certainement, monseigneur, à parler par rayson, les Espaignolz en sont cause. » — « Et pour quoy? » dist le 20 duc. — « Je vous le diray », respondi l'escuier.
§ 81 . « Quant les Gatheloings veirent que le roy Ferrant ot mariée sa fille à leur seigneur le roy de Castille, ilz leur sembla que il avoit achaté la paix à eulx et qu'il les doubtoit; si s'en orgueillirent grandement. Si encommencierent à tenir leurs paroles et leurs gros mos, lesquelz les Portingalois ooient trop envis, car ilz disoient ainsi en leur langaige : « Entre vous de Portingal, tristes gens, rudes comme bestes, 30 le temps est venu que nous aurons bon marchié de vous ; ce que vous avez est et sera nostre ; nous enson-
252 CHRONIQUES DE J. FROISSART. [1386-(i383)]
gnerons vos chasteaulx, si comme nous faisons ceulx des Juifs qui demeurent par treu dessoubz nous ; vous serez nos subgectz, et ce ne povez-vous contredire ne reculer, puisque nostre sire le roy de Castille sera
5 vostre roy. »
« De telz paroles et aussi d'autres telles et venimeuses estoient servis souvent les Portingalois des Espaignolz quant ilz les trouvoient, et proprement le roy Ferrant vivant, dont les Portingalois acc|ueillierent les Cathe-
10 loings en telz haynes que quant le roy Ferrant ot mariée sa fille au roy de Castille et il feust cheut en maladie et en langueur, qui li dura plus d'un an entier, ens es cités et bonnes villes de Portingal ses hommes murmuroient ensamble et disoient : « Il nous vault
15 mieulx à morir que de estre ens ou dangier ne subjectioii des Catheloings. » Et lorsque le roy Ferrant fu mort, qui fu ensepulturé en l'église de Saint François en la cité de Luscebonni', les cités, bonnes villes et chasteaux du royaume de Portingal se cloirent, et fu
20 mandé à Luscebonne le roy, qui est à présent, des Luscebonnois, lesquelz savoient bien l'intencion et corage de trois autres cités de Portingal, c'est à entendre de ceulx du Port de Portingal, de ceulx de Conninbres, et de ceulx de la ville et cité d'Evre, et li dirent quant
25 il fu venu : « Maistre de Vis, nous vous voulons faire roy de ce pays, ja soyez-vous bastard, mais nous disons que madame Bietrix vostre cousine, la royne de Castille, est plus bastarde que vous n'estes, car encores vit le premier niary dame Alienor, messire Jehan Lau-
30 rens de Coigne. Et puisque la chose est avenue ainsi que la couronne de Portingal est cheute en deux membres, nous prenderons le plus prouffitable pour
[1386-(i3S3)] LIVRE TROISIÈME, § 81. 253
nous et où aussi la plus saine partie s'encline, car nous vous ferons roy ne ja à femme la couronne de Portingal n'ira, ja en la subjection du roy de Castille ne de des Catheloings nous ne serons. Et avons plus chier que vous prendez tout le nostre pour vous aidier à 5 garder et tenir en droit nos franchises, que ceulx de Castille en soient maistres ne seigneurs. Si recueilliez ce don et la couronne de Portingal, car nous volons qu'il soit ainsi. »
« Maistre de Vis, monseigneur, qui est roy à présent 10 ne prist pas ne ne recueilli ce don à la première ne à la seconde requeste des communautez de Luscebonne, et respondi : « Bonnes gens, je sçay bien que de bonne volenté et par grant aiïection que vous avez à inoy vous me offrez la couronne et seignourie de Por- 15 tingal, qui est grant chose, et si dittes et aussy say-je que je y ay aussi grant droit ou plus que ma cousine la royne de Castille, la fille Alienor de Coigne, car voir est que elle est bastarde; encore vit son mary et est en Castille. Mais il y a ung point; vous ne povez pas 20 tous seulz esvigurer ne mettre sus ce fait ne ceste besongne; il fault que les nobles de ce royaume tous ou en partie s'i accordent : « Ha, respondirent ceulx de Luscebonne, nous en arons assez, car ja savons-nous les couraiges de pluseurs qui se sont descouvers à 25 nous, et aussi de trois citez de ce royaume qui y sont les principales avec nous, Evre, Conninbre et le Port de Portingal. » — Adont respondi le roy qui est à présent et dist : « Or soit ainsi que je vueil ce que « vous volez; vous savez comment madame Alienor 30 « qui se dist et est ditte royne de ce pays est encore « en ceste ville, et avec(|ues lui et dalez lui son conseil-
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« lier messire Jehan Ferrant Andere, qui veult garder « la couronne et l'iretaige de Portingal à la royne de « Castille et sera pour lui en tous estas, car il la maria « au roy de Castille et la demaria du filz au conte de 5 « Cambruge pour faire la paix de Castille et de Por- 8 tingal, et a mandé, espoir, ou mandera le roy de « Castille que il viengne hasteement fort assez pour « combatre et soubsmettre tous les rebelles, et ja en « a Jehan Ferrant Andere fait fait et partie, si comme
10 « vous savez, et fera encore plus plainement au jour de « l'obseque de monseigneur mon frère, lequel on fera « prochainement en ceste ville, où tous les nobles ou « en partie de ce pais seront, se ilz ne s'escusent. Si « se fault pourveir et aviser selon ce. » — Dont res-
15 pondirent ceulx qui en la présence de messire de Vis estoient : a Vous ne dictes pas grant merveille et nous savons moult bien qu'il est ainsi. Si y pourverrons à ce jour tellement, selon ce que nous orrons Jehan Ferrant Andere parler, (jue vous vous en persévérez. »
20 A ces colps tina là leur parlement.
§ 82. « Ne demoura guaires longs jours que on fist le service du roy Ferrant de Portingal à Luscebonne en l'église de Saint François, là où il gist, et là furent
25 grant foison de nobles du royaume de Portingal, car ilz en estoient priez de la royne et Jehan Ferrant Andere, qui gouvernoit la royne, et là fut le roy, qui est à présent, a grant foison des communautez du pays et par especial des trois cités dessus nommées Conninbres,
30 Evre et le Port de Portingal, car elles se concordoient avecques ceulx de Luscebonne. Ce service du roy Ferrant fait, Jehan Ferrant Andere fist prier de par la royne aux nobles de Portingal qui là estoient, (|ue
[1386-(i383)] LIVRE TROISIÈME. § 82. 25S
point ne se voulsissent partir de Luscebonne ce jour ne le second, car il voloit avoir parlement à eulx et aux bonnes villes pour savoir comment on se cheviroit de mander en Castille le roy Jehan et sa femme, madamme Bietris, leur damme, car elle estoit hiretiere n de son droit du royaume de Portingal. Tous les nobles, ou en partie, qui oïrent ces nouvelles n'en firent compte, mais se doubterent fort de la communauté du pays qui là estoit assamblée, car ilz avoient ja oy murmurer les pluseurs que ilz voloient couronner le lu roy maistre de Vis, et otant bien en avoit oy parler Jehan Ferrant Andere ; pour tant prioit-il les nobles du pays que ilz demorassenl avecques lui, pour aidier à mettre sus et à soustenir son oppinion, mais tous li faillirent; car si très tost comme on ot fait le service lu du roy en l'église des frères de Saint François et que la royne Alienor fu retournée ou palais que on dit à la Monnoie, tous ou en partie montèrent à cheval et se départirent de Luscebonne sans congié prendre; bien peut estre que aucuns demorerent qui estoient de la '^0 partie le roy à présent, mais ceulx se fraisent en leurs hostelz et se tinrent là tout quoy et se dissimulèrent, car bien ymaginoient que il avenroit ce que il avint; je vous diray quoy.
« Le service du roy Ferrant fait, les communautez 25 de Luscebonne et des trois villes dessus dictes, qui là estoient, ne retournèrent pas tantost en leurs maisons, mais s'en alerent en l'église cathédrale de Luscebonne que on dit de Saint Dominique, et là s'assamblerent et maistre de Vis avec eulx. Là furent-ilz en parlement 30 ensamble qui ne dura pas longuement, car le roy qui est à présent leur dist : « Bonnes gens, vous me volez prendre à roy et je di que c'est mon droit, et se vous
?56 CHRONIQUES DE J. FROISSART. [1386-(i383)]
volez persévérer en vostre propous, il est heure que vous ouvrez et que vous monstrez fait et puissance, car vous savez comment Jehan Ferrant Andere procure devers les nobles de ce pays que le roy de Castille 5 soit mandé, et dit et maintient que la couronne de Portingal li appartient de par sa femme, ma cousine, et je di, se vous le volez mettre sus, que je y ay aussi grant droit ou plus que elle n'a. Vous savez bien toutes les incidenses. Je suy homme et suy frère au roy Ferrant
10 et filz au bon roy Pierre de Portingal, qui vaillamment vous gouverna. Voir est que ma cousine la royne elle fu fille au roy Ferrant, mais ce n'est pas de loyal mariage. » Dont dirent ceulx de Luscebonne : « Il est vérité ce que vous dictes. Nous ne volons autre roy
15 que vous et vous ferons roy, qui qui le vueille veoir. Or nous jurez cy que vous nous serez bon et propice et tenrez justice, ne point ne fléchirez pour le fort ne pour le foible, et garderez, soustenrez et deffenderez, parmi l'ayde que nous vous ferons, les droitures de
20 Portingal? » Le roy qui est à présent respondi : « Bonnes gens, ainsi je le vous jure et principaiment je vous requier que vous alez, et moy avecques vous, à la Monnoie, où Jehan Ferrant Andere se tient avecques Alienor de Coigne, car je vueil qu'il muire; il l'a desservy àl'en-
25 contre de moy et de vous (juant il soustient autre querelle que vous ne volez. » Hz respondirent tous de une voix : « Nous le volons. Nous le volons. Voirement vous est-il rebelle ; si fault que il muire et tous ceulx qui contraire vous seront, par quoy le demorant
30 du pays y prenderont exemple. »
« Tantost les Luscebonnois furent conseilliez et se départirent du moustier de Saint Dominique, et estoient
l386-(i383)| LIVRE TROISIÈME, § 82. 257
bien xv°., tous de une congrégation et le roy qui est à présent avecques eulz, et s'en vinrent tout tendant parmi la ville devers la Monnoie, où la royne Aliéner et Jehan Ferrant Andere encores se boutoient, toutes manières de gens en leurs routes. Quant ilz furent venus à l'os- 5 tel que on dit la Monnoie, on rompi les portes, on entra dedens de force et vint-on en la chambre de la damme, qui fut moult effraée, quand elle vey tant de peuple venir yreusement sur lui. Si se getta à genolz devant le maistre de Vis et pria à mains jointes que on eust 10 pitié de lui, car elle ne cuidoit avoir riens fourfait, et que à la couronne et hiretaige de Portingal elle ne demandoit riens, et bien savoient toutes gens se il leur en voloit souvenir : « Mais je vous pry, maistre de Vis, et aussi fai-ge à tout le peuple que à ce besoing il vous 15 souviengne que oultre ma volenté le roy Ferrant, qui me mist en la seignorie et couronne de Portingal, me prist et espousa et fist royne de ce pays. » — « Damme, respondi maistre de Vis, ne vous doublez en riens, car ja de vostre corps vous n'arez mal, ne nous ne sommes 20 point cy venus pour vous porter dommaige du corps ne contraire. Mais y sommes venus pour ce traître qui là est, Jehan Ferrant Andere, et fault que il muire tout du commancement, et puis le venge le roy de Castille, se il peut, car trop longuement en ce pays il a 25 esté son procureur. » A ces mots, s'avancierent ceulx qui ordonnez estoient pour ce faire, etprinrentle chevalier et le murtrirent. Il n'y ot plus riens fait pour l'eure, ne homme assailli ne mort, ne plus on n'en voloit avoir, mais retourna chascun en son hostel et le roy 30 qui est à présent râla au sien.
258 CHRONIQUES DE J. FROISSART. [1386-(i3(S4)]
§ 83. « Après la mort de Jehan Ferrant Andere, madamme Aliéner, qui royne avoit esté de Portingal, et conseil et volenté de partir de Luscebonne et de lui retraire en Castille et aler devers le roy et sa fille, car elle 5 avoit esté tant effraée de la mort de son chevalier que sus le point de estre morte, si ne voloit plus demorer en Portingal, car elle n'y povoil avoir paix ne honneur. Si en fist pour lui et en son nom prier et requerre le maistre de Vis. Il s'i accorda et dist que il lui plaisoit
10 bien que elle partesist et que bien y avoit cause. Si se départi la dame a tout son arroy de Luscebonne et de Portingal, et chemina tant par ses journées que elle vint en la cité de Sebille, où le roy de Castille se tenoit pour ce temps et la royne aussi; et quant madamme
15 Alienor tu venue, elle trouva presque tous les nobles de Castille là assamblez, car il y avoit grant parlement sus le fait de Portingal, car le roy Jehan de Castille se voloit conseillier comment il se tenroit, et disoit que le royaume de Portingal lui estoit revenu et escheut par
20 la succession du roy Ferrant, père à sa femme, et que quant il la prist pour femme il li accorda et tout le pays aussi.
« Madamme Alienor de Goigne fu recueillie du roy et de sa femme, sa fille, moult doulcement; ce fu rayson.
25 Adont fu-elle demandée et examinée des besongnes de Portingal, comment elles se portoient; elle respondi de tout ce que elle avoit veu et qu'elle savoit, et que bien estoit apparant ou pays de Portingal que les communautez couronneroient à roy, se on ne leur aloit au
30 devant, le maistre de Vis, et que ja pour celle cause avoient-ilz occis son chevaher Jehan Ferrant Andere, pour tant que il soustenoit et avoit tousjours soustenu
[1386-(i384)] LIVRE TROISIÈME, § 83. 259
la querelle du roy de Castille. De tout ce que la dame dist, elle fu bien creue, car on en veoit l'aparant. Et aussi pluseurs chevaliers et hauls barons qui avoient plus leur affection au roy de Castille pour la cause de la fille au roy Ferrant, et pour aussi tenir et garder les 5 seremens solempnez ([ue ilz avoient t'ait au roy de Castille à la requeste du roy de Portingal, quant il donna par mariage sa fille au roy de Castille, si s'en voloient acquitter, se departoient du royaume de Portingal et s'en venoient en Castille et laissoient leurs terres et lO leurs hiretaiges sus l'aventure et espoir du recouvrer : et tout premièrement le conte Alphonse Rôle, le grant prieur de Saint Jehan de Portingal, messire Dilg Ares son trere, Ange Salvasse de Genève, Jehan Ansale et bien eulx xxv., desquelz le royaume de Portingal à ce 15 commencement fu grandement affoibli, et le roy de Castille resjoy et renforcié.
« Si fist ung commandement le roy de Castille par tout son royaume, très grant et très especial, que tous nobles et gens porlans armes entre xv. et lx. ans 20 venissent au champ de Sebille, car il voloit là faire son assemblée, et de fait et de puissance entrer ou royaume de Portingal comme sur son bon hiretaige et le conquerre. A son commandement obéirent, ce fu rayson, tous ceulx qui de li tenoient, et s'en vinrent ou 25 champ de Sebille, et là s'assamblerent et furent bien LX". hommes que ungs que autres.
« Quant messire Jehan Laurens de Coigne, le chevalier de Portingal, qui mary avoit esté et encore estoit à damme Aliéner, que le roy Ferrant de Portingal avoit 30 pris à femme et fait royne de Portingal, entendi que sa femme estoit venue hors de Portingal et traitte en Cas-
260 CHRONIQUES IJE J. FROISSART. [1386-(i3S4)]
tille, si se traist devers aucuns du conseil du roy de Castille, dont il estoit moult bien, et leur demanda en lui conseillant à eulx : « Mes seigneurs et grans amis, comment me pourray-je chevir de Alienorma femme,
5 qui est yssue de Portingal et venue en ce pays? Je sçay bien que le roy Ferrant la prist de force, oultre sa volenté. Or est avenu que le roy Ferrant est mort, si comme vous savez; par rayson je dois ravoir ma femme, et la calengeray se vous le me conseilliez. »
10 Dont respondirent ceulx à qui il en parloit et par lequel conseil user il voloit, et li disent : « Jehan, ja ne vous aviengne que nul samblant vous faciez du demander ne ravoir ne reprendre, car vous vous fourferiez trop grandement, et abaisseriez la dame de son honneur et
15 aussi la royne de Castille, et la feriez plus que bastarde. Vous savez que ja le roy de Castille veult demander et calengier comme son bon hiretaige retournans à lui le royaume de Portingal, et clame ce droit de par sa femme. Vous esclarciriez ce qui est en trouble et dont
20 on ne se donne de garde. Vous vous metteriez à mort et jugeriez de vous mesmes, se vous faisiez la royne de Castille bastarde, car on soustient en ce pays la querelle que elle est de juste femme et dispensée de pape. » — « Et quelle chose est bon, dont, respondi
25 le chevalier, que j'en face? » — « Nous vous disons pour le meilleur, respondirent ceulx qui le conseilloient, que du plus tost que vous povez, vous yssiez hors de Castille et vous retraiez sus vostre hiretaige en Portingal, et laissez madamme Alienor dalez sa fille.
30 Nous n'y veons aultre salvation pour vous. » — « Par ma foy, respondi le chevalier, je vous croiray, car vous me conseilliez loyaument, à mon avis. » Depuis
[1386-(i3«4)] LIVRE TROISIÈME, § 84. 2G1
ne séjourna en Castille messire Jehan Laurens de Coigne que trois jours, et ordonna toutes ses besongnes secrètement, et se parti de Castille et chevaucha du plus tost qu'il pot, et s'en vint à Luscebonne, et là trouva le niaistre de Vis, et li dist que il le venoit servir et se 5 mettoit en son obéissance, car il le tenoit bien à roy. Maistre de Vis en ot grande joye et li dist que il fust le bien venu, et li rendi tout son hiretaige et le fîst cappitaine de Luscebonne. Ainsi, monseigneur, que je vous compte, avint de ceste besongne ». 10
§ 84. Moult prenoit le duc de Lancastre grant plaisance à oïr parler Laurentien Fougasse, car il parloit bel et atrait et bon François, et pour ung temps que la matière dont il parloit li touchoit, car il voloit venir 15 jusques au fons de toutes ces querelles. Il li dist moult doulcement : « Laurentien, parlez tousjours avant. Je ne vey ni oy homme estrangier, passé a deux ans, parler aussi volentiers comme je l'ay vous, car vous alez toute la vérité avant, et les lettres que le roy de Por- 20 tingal m'a envolées par vous en font bien mention que de tout ce qui est avenu entre Castille et Portingal vous m'enformerez justement. » — « Monseigneur, respondi l'escuier, peu de choses sont avenues tant de fait d'armes entre Castille et Portingal où je n'aye esté 25 et dont je ne sache bien parler. Et puisque il vous plaist que je parle avant, je parleray.
« Le roy Jehan de Castille assembla ses gens du plus tost comme il pot, et s'en vint a grant puissance devers Luscebonne, avant que le roy qui est à présent de 30 Portingal fust couronné, pour donner cremeur aux Portingalois et pour monstrer que il avoit droit à l'ire-
taige, et s'en vint tout premièrement devant Saint Yrain, qui est l'entrée dePortingal, et là s'arresta deux jours. La ville et ceulx qui dedens estoient et qui la gouvernoient eurent paour de sa venue pour la grant
5 foison de gens d'armes que il menoit et se rendirent à lui et li ouvrirent la ville. Après ce, quant il en ot pris la possession et il ot laissié dedens gens d'armes pour la garder et aussi pour la doubte des rebellions, il s'en parti a tout ses hosts et chemina tant que il
10 vint devant la ville de Tuye, qui est moult forte, et l'environna et fist assaillir. Ceulx de Tuye estoient assez de la partie de la royne de Castille, car madamme Alienor sa mère estoit là assignée de son douaire; si se rendirent au roy de Castille moult legierement et
15 mirent en son obéissance.
« Quant le roy en ot la possession, il y establi gens d'armes et gardes de par lui, et puis passa la rivière et vint devant la cite de Valence en Portingal, et là s'arresta et mist siège, et manda à ceulx de dedens que
20 ilz s'ouvresissent contre lui et le receussent à roy. Ceulx de Valence respondirent que il passast oultre et alast devant Luscebonne, et si trestost comme ilz pourroient savoir que il aroit mis, fust par amour ou par puissance, lesLuscebonnois à obéissance, ilz lui envoieroient
25 les clefs de la ville. Geste response plaisi assez bien au roy, et se départi de Valence et vint devant la ville de Maures, lesquelz aussi se composèrent si comme ceulx de Valence; aussi firent ceulx de une autre cité que on nomme Serp, qui est moult forte et moult belle,
30 où le roy de Castille voloit venir, mais quant il ot entendu que ilz se composoient ainsi que les autres, il se contenta et n'y ala point, mais prist le chemin de
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Luscebonne et laissa le chemin de Conninbres, car il li sambla, et voir estoit, que se il povoit mettre ceulx de Luscebonne en son obéissance, il auroit aisiement tout le demorant du pays. Et quelle part que le roy de Castille alast, il menoit la roynesa femme avecques 5 lui, pour mieulx monstrer aux Portingalois que la besongne estoit sienne et que il reslevoit l'iretaige de sa femme.
§ 85. « Tant esploita le roy Jehan de Castille a tout son 10 host que il vint devant la cité de Luscebonne en Portingal. Si l'asega grandement et monstroit bien par son siège que point ne s'en partiroit si l'aroit tournée à sa volenté, et menaçoit aussi grandement le maistre de Vis, qui dedens estoit enclos, et disoit bien que il la pren- 15 deroit et puis le feroit morir de maie mort, et tous les rebelles aussi. Moult estoit l'ost du roy de Castille grant et estendu, car moult y avoit de peuple et avoient les Espaignolz et les François, qui là estoient en l'aide du roy d'Espaigne, la cité enclose et environnée de telle 20 manière que nul n'en povoit issir ne entrer que il ne fust pris et tantost mort, et avenoit à la fois que se par escarmuche ou autrement les Espaignolz prendoient ung Portingalois, ilz li crevoient les yeuixou li tolloient ung pié ou ung brach ou ung autre membre, et le renvoioient 25 aussi mehagnié en la cité de Luscebonne, et disoient à celui que ilz renvoioient : « Va et di que ce que nous t'avons fait, c'est ou despit des Luscebonnois et de leur maistre de Vis, que ilz veullent couronner à roy, et bien sachent que nous serons cy à siège que de force nous les 30 aurons ou par famine ou autrement, et tous les ferons morir de maie et tristre mort, et metterons la cité en feu
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et en flamme, ne ja pitié ne mercy n'en aurons. » Et quant les Luscebonnois prendoient ung Catheloing, ilz ne faisoient pas ainsi, car le roy de Portingal, qui est à présent, le faisoit tenir tout aise, puis le renvoioit 5 sans violence de corps ne de membres, dont ilz disoient en l'ost, les anciens, que il livenoit de grant gentillece, car il rendoit bien pour mal.
« Et vous di que le siège estant devant Luscebonne, qui dura plus d'un an, toutes les sepmaines il y avoit une
iO ou deux escarmuches et fait d'armes, de mors, de bleciez, de navrez de une part et d'autre, et autant bien tenoient-ilz siège par mer comme par terre et estoit l'ost aisié de tous vivres grandement et largement, car ilz leur en venoit de tous costez du royaume de Cas-
15 tille. Et avint que à une grande escarmuche que les Espaignolz firent à une des portes de Luscebonne, messire Jehan Laurens, qui estoit cappitaine de Luscebonne, sailli hors aux barrières, son pennon des armes de Coigne en Portingal devant lui, et avecques lui grant
10 foison d'appers compaignons, et là ot ce jour aux barrières fait pluseurs grans appertises d'armes et trait et lancié mainte darde. »
« Par ma foy, dist le duc de Lancastre à l'escuier, de toutes les armes que les Catheloings et ceulx de
'25 vostre pays font et scevent faire, celles de jetter la darde me plaist le mieulx et le voy le plus volentiers, car trop bien me plaist, et trop bien en scevent jouer,
" et qui en est ataint à cop, je vous di que il fault que trop fort il soit armé se il n'est percié tout oultre. »
30 — « Par ma foy, monseigneur, respondi l'escuier, vous dictes voir; encores vi-ge en ces armes là autant de beaux cops ruez et aussi bien assenez que je fis oncques
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en toute ma vie, et par especial il en y ot ung qui moult nous cousta et qui nous tourna à grant desplaisance, car messire Jehan Laurens de Coigne en fu féru de une par telle manière que le fert li percha les plates et sa cotte de maille et un floternel empli de soy re- 5 torse, et li passa tout parmi le corps tant que il le convint soier et bouter oultre. Adont cessa l'escarmuche pour la cause du chevalier qui morut; ainsi fu madamme Aliéner vesve en uns, an de ses deux maris.
§ 86. « Sachez, monseigneur, que messire Jehan Laurens de Coigne ot grant plainte, car il estoit moult vaillant homme aux armes et plain de bon conseil. Adont après la mort du chevalier, fu cappitaine de Luscebonne ung sien cousin et moult vaillant homme aussi, qui '5 s'apelle le Pouvasse de Coigne. Cil fist sur les Espaignolz trois ou quatre yssues qui leur porta grant dommage; ainsi se continua le siège de Luscebonne, et vous di que pluseurs fois on fu moult esbahis dedens la ville, car confort ne leur apparoit de nul costé, quant 20 on vey que nul ne venoit d'Engleterre, où tout leur espérance estoit. Et fu le roy,^qui est à présent, conseillié et en grant volenté d'entrer en une nave et de venir en ce pays, car messire Jehan Radigo de Passe et messire Jehan Teste d'Or, et l'archediacre de Luscebonne, 25 lesquelz on avoit envoiez devers le roy d'Engleterre et devers vous et vostre frère, monseigneur de Gambruge, pour avoir confort, avoient raporté nouvelles en Portingal que vous les conforteriés. » — « En nom Dieu, respondi le duc de Lancastre, vous dittes voir, 30 et aussi j'en fus sur le point et tout appareillié, mais en ce temps la guerre de Flandres et deGandcouroit;
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si vinrent les Gantois pour avoir secours devers nous. Si eurent tous ceulx ou en partie que je dévoie mener en Portingal, et les mena l'evesque de Nordvich, messire Henry de Persi, par delà la mer; ce brisa et retarda
5 le voyage de Portingal. » — « En nom Dieu, monseigneur, dist l'escuier, nous pensions bien que aucun grant empeschement avoit eu en Engleterre, pour quoy vous ne poiez venir. Toutetfois nous fesismes au mieulx et au plus bel que nous paumes, et nous te-
10 nimes vaillamment à l'encontre du roy de Castille et de sa puissance, qui lors n'estoient pas petite, car ilz estoient plus de lx. mille hommes que par mer que par terre, et tous nous maneçoient d'ardoir et exillier sans mercy en nostre ville et cité de Luscebonne.
15 « Si avint que le siège estant devant Luscebonne, si comme je vous compte, que un conte de nostre pays de Portingal, lequel s'appelle le conte d'Angouse, nous fist ung très bel et grant secours, et pour lui il acquist haulte honneur, car il arma vingt galées au Port de
20 Portingal de gens d'armes et de belles pourveances, et puis s'en vint flotant parmi la mer et passa par vallance et par grâce que Dieu li fist tout parmi l'armée du roy de Castille, qui gisoit à l'encontre devant Luscebonne, où plus avoit de cent gros vaisseaulx, et fist
25 son fait si saigement et prist le vent et la marée si à point que, voulsissent ou non les ennemis, il entra saulvement et sans péril et toutes ses galées ou havre de Luscebonne, et encore conquist-il quatre vaisseaulx sur eulx et les amena en sa compaignie ou havre. De
30 la venue du conte d'Angouse furent ceulx de Luscebonne moult resjoys, car ilz en furent grandement rafreschis. » — « Par ma foy, dist le duc, le conte
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fist pour ces jours ung bel service. Or me comptez, biau sire, comment le siège fu levé ne par quelle manière, car je vous oy volentiers parler. » — « Monseigneur, dist l'escuier, volentiers » .
« Si comme je vous ay dit et compté, le siège fu 5 devant Luscebonne plus d'un an entier, et avoit le roy de Castille juré et voé que du siège ne se partiroit si aroit la cité submise à son obéissance, se plus grant roy que il n'estoit ne le levoit de force. Au voir dire, qui tout veult considérer, le roy de Castille tint bon 10 son veu et son serement, car voirement puissance de plus grant roy que il nestoit et plus fort le leva et fist partir. Je vous diray comment : une pestillence de mortoere très grande et très espoentable se bouta en son host, par telle manière que tous moroient et si sou- 15 dainement que parlant l'un a l'autre, et y raorut de boce et de mal de corps plus de xx". personnes, et proprement le roy s'efrea de lui mesmes, pour laquele freour on lui conseilla que il se levast du siège et se retraist à Saint Yrain ou autre part, et donnast congié 30 à toutes ses gens, tant que ceste pestilence fust appaisiée. A envis le fist, pour tant que il avoit juré le siège si solempnelment, mais faire li convint, car pour le mieulx ses gens li conseilloient, qui aussi du siège partir se voloient. Nous disons, monseigneur, et 25 avons dit moult de fois et est l'oppinion de tous que Dieu pour nous aidier et nostre roy aussi envoya en l'ost ceste pestillence, car dedans la cité où nous estions tous enfremez il n'y morut oncques homme ne femme, ne on ne s'en senti oncques, dont ce fu grant grâce 30 que Dieu nous fist.
« Quant le roy de Castille se desloga du siège de
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Luscebonne, le roy de Portingal, qui est à présent, fist armer tous ceulx qui estoient en la cité de Luscebonne et monter à cheval, et venir ferir ens es derrains des Catheloings qui se deslogoient, et leur portasmes grant & dommaige car ilz ne se deslogoient pas en bon convenant nearroy, porquoy ilz perdirent moult de leurs hommes et de leurs pourveances, mais le roy de Portingal qui est à présent fist faire ung ban et sur la teste que nul ne se mesist ne apportast de chose qui fust aux champs
10 en la cité de Luscebonne, mais voloit que tout fustars et non pas la cité enpunaisie. Tout fu conversé en feu et en flamme, pourveances et autres choses, mais je croy bien ceulx qui avoient trouvé or ou argent monnoié ou en vaisselle ne l'ardirent pas; avant le sau-
15 verent du mieulx qu'ilz peurent. Adont s'en vint le roy de Castille à Saint Yrain, à l'entrée de son pays, et là se tint ung temps et envoya au secours en France si très especialment que oncques il pot, et par especial en Gascoigne et en Berne, en la terre au conte de
20 Foeis, et envoya trois sommiers chargiez de nobles de Castille et d'autres florins pour faire prest aux chevaliers et escuiers, car bien savoit que par autre voie il ne les metteroit point hors de son hostel.
25 § 87. « Quant les barons et les chevaliers du royaume de Portingal, qui pour la partie du roy qui est à présent se tenoient, veirent que le roy de Castille avoit levé et brisié son siège, et laissié la cité de Luscebonne où plus d'un an il avoit sis, si se rencoragierent grande-
30 ment et aussi firent les communautez du pays, et par especial ceulx du Port, ceulx d'Oure et ceulx de Connimbres, et eurent conseil ensamble et bien briefque
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ilz couronneroient roy le maistre de Vis, auquel par élection ilz avoient donné leur amour et plaisance ; et disoient ainsi et estoit la voix commune du pays que Dieu le vouloit que il fust roy et couronné, carjaavoitil monstre ses vertus sus les Espaignolz. 5
« Adont fu signifié par tout le royaume de Portingal que on venist à ung certain jour, qui assis et ordonné fut, en la cité de Connimbres, et que là seroit le maistre de Vis couronné etsolempnisié. Tous ceulx qui estoient de sa partie v vinrent et y ot selon la puissance du 10 pays grant peuple assez. Si fu le roy Jehan de Portingal couronné et solempnisié, ainsi comme à lui appartenoit, des evesques et prelas de son pays, le jour de la Trinité que on compte l'an de grâce MCCCIIII" et IIII, en l'église cathedral de Connimbres, que on dit 15 de Sainte Marie, et fist là le roy de Portingal ce jour de ceulx de son pays et d'estrangiers jusques à lx. chevaliers. Si fu la feste grant que les Portingalois tinrent ce jour et le second et le tiers en la cité de Connimbres. Et là fist le roy renouveller tous hommages 20 aux contes, barons, chevaliers, escuiers et autres qui de lui tenoient, et là il jura à tenir le royaume en droit et en justice et à garder toutes juridicions, et ilz li jurèrent que pour roy à tousjours et ses hoirs qui de lui venroient, fussent masles ou femelles^ ilz le tenroient, 25 ne pour morir point ne le relenquiroient. Ainsi ala du couronnement au roy Jehan de Portingal que je vous compte.
« Quant le roy de Castille sceut les nouvelles que les Portingalois, et par especial les communautés du pays, 30 avoient couronné à roy maistre de Vis et li avoient juré foy et hommage, si fu plus pensif que en devant, car
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il ne cuidoit pas que les choses deussent ainsi aler et que les Portingalois se deussent si tost avancier de lu couronner à roy, pour la cause de ce que il avoit avecques lui grant foison des nobles du royaume de 5 Portingal. Si dist : « Je voy bien que il nie convenra de fait et de force conquérir ce qui est mien, se je le vueil ravoir; jamais n'ara paix entre Castille et Portingal, si aront Portingalois amendé ce qu'ilz ont fait » . « Après ce que le roy de Portingal fu couronné, il s'en
10 vint à Luscebonne, et là se tint et entendi grandement à mettre à point les besongnes de son royaume pour acquérir la grâce et l'amour de son peuple, et départi ses chevaliers et gens d'armes, et les envoia en garnison parmi ses villes et ses chasteaulx sur les frontières
15 du royaume d'Espaigne, car le roy se tenoit à Sebille. Si fu envoie du roy de Portingal en garnison en Trentouse messire Jehan Ferrant Parcok, ung moult appert et vaillant chevalier et de haultes emprises ; avecques lui messire Martin Vas de Goigne, et son frère messire
20 Gilles Vas de Goigne, deux moult appers chevaliers, et avoient dessoubz eulz deux cens lances de bonnes gens et tous bien montez. D'autre part lu envoie au chastel de Lerie vers Juberote messire Jehan Radigo Periere a tout L. lances. En la cité de Valence en Portingal fu
25 envoie de par le roy messire Jehan Gennes de Salves, à rencontre de la forte ville de Tuye, qui sciet près de là, laquelle s'estoit tournée et rendue au roy de Gastille quant il vint devant Luscebonne, et en Tuye avoit de François et de Catheloings grant garnison de gens
30 d'armes. En la cité de Serpe fut envoie messire Mondesch Radigo, ung moult appert che aller a tout L. lances. Au Port ne à Evre ne à Gonnimbres ne mist-
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on nulles gens d'armes, car le roy sentoit les hommes des villes dessus dittes bons et loyaux envers lui et fors assez.
« Ainsi que je vous di, monseigneur, en l'an que le roy fu couronné, furent pourveus ces garnisons de 5 bonnes gens d'armes; si vous di que souvent y avoit des rencontres et des escarmuches et des saillies des ungs sur les autres. Une fois gaignoient nos gens et l'autre fois perdoient, ainsi que les parchons d'armes aviennent, mais par especial il y ot ung rencontre de 10 ceulx de la garnison de Trentouse sus les Gatheloings moult fort et moult bel. « Ha! Laurentien, dist le duc de Lancastre, ne vous en passez point briefment (|ue je ne sache et oye comment il en avint, et par quelle incidence ilz se trouvèrent sus les champs, car je oy 15 d'armes parler moult volentiers. » — « Monseigneur, respondi l'escuier, c'est l'intention de moy que je le vous die et l'ordonnance du fait, si comme il s'en ala, car à ce rencontre je fus présent et portay ce jour la baniere messire Jehan Ferrant Percok, par laquelle in- 20 cidence la besongne commença, car il estoit pour lors cappitaine de Trentouse.
« Vous devez savoir, monseigneur, que le roy de Gastille sus les frontières et bendes de Portingal avoit pourveu ses garnisons de gens d'armes, lesquelz à la 25 fois pour nous contrarier et porter dommaige se cueilloient ensamble et mettoient aux champs ; une fois perdoient et l'autre ilz gaignoient, ainsi que les choses se portent en armes.
§ 88. « Et avint une fois que jusques à vu. cappitaines Espaignolz, tous hauls chevaliers de parage
et bons hommes d'armes se cueillierent ensamble, et se trouvèrent bien ïif. lances tous bien montez et en grant volenté de nous porter dommaige; et bien le monstrerent, car ilz entrèrent en Portingal 5 et y levèrent grant proye et grant pillaige et grant foison de prisonniers; et vous di que se ilz voulsissent, ilz s'en feussent bien rentrez ou chastel sans avoir rencontre. Mais ilz furent grans et orgueilleux, et dirent que ilz venroient veoir la garnison de Tren-
10 touse; tout le plat pays fuioit devant eulx, et tant que les affuyaiis et les nouvelles en vinrent en Trentouse. Quant messire Jehan Ferrant Percok entendi que les Gatheloings chevauchoient, si demanda ses armes et fist sonner ses trompettes et resveillier chevaliers et
15 escuiers parmi la ville; tous s'armèrent en grant haste et montèrent à cheval, et yssirent hors de Trentouse, et se trouvèrent sur les champs environ if.; si se mirent en bonne ordonnance et monstrerent bien que ilz avoient grant afection de trouver leurs ennemis, et
20 demandèrent aux fuyans qui afuyoient à sauveté à Trentouse oii leurs ennemis estoient et où ilz les trouveroient. Hz respondirenl que ilz n'estoient pas loing et que ilz ne chevauchoient que le pas, car ilz ne pouvoient tost aler pour la grante proie que ilz menoient.
25 De ces nouvelles tu ledit Jehan Ferrant Percok tout resjoy et dist à ses compaignons, à messire Martin Vas de Nogiez et à Guillaume Vas de Coigne son frère : « Avançons-nous. Je ne vueil jamais rentrer en ville ne en chastel qui soit en Portingal si aray veu nos ennemis
.30 et combatu à eulz et me metteray en paine de rescoure la proie », et puis me dist : « Laurentien, desvelopez ma baniere, car il est heure; nous trouverons tantost
[1386-(i385)] LIVRE TROISIÈME, § 88. 273
les ennemis. » Lors fis-je ce que il me commanda et chevauchâmes les bons galos, et veismes devant nous ' les pourrieres de nos ennemis. Lors presimes-nous l'avantaige du soleil et chevauchasmes sus hele et venimes à eulx. 5
« Quant les Catheloings nous perceurent, si se tinrent tout quoy, et se remirent ensamble, et ordonnèrent leur proie et leurs prisonniers tout d'un lez; nous les approchâmes de si près que bien poiemes parler à eulx et eulx à nous, et veimes trois banieres et quatre lo pennons, et estoient par advis en flotte bien m'', et tous bien montez. Les banieres je vous nommeray : tout premier Jehan Radigho de Castegnas, chevalier et baron en Castille, messire Alvo Gresie d'Albenès et messire Adyoutale de Thoulete ; les pennons, messire 15 Pierre Seuase deToulete, messire Adyoutale de Gasele, messire Jehan liadigo de Vere, et Dyo Ssanses de Thors.
« Quant nous fumes l'un devant l'autre, nous mesimes pié à terre, et aussi firent eulx, et furent chevaulx bailliez aux pages et aux variez; et avant que nous 20 assamblissions de lances, de dardes ne d'armes à eulx ne eulx à nous, nous eusmes grant parlement, voire les cappitaines de l'une part et de l'autre, car je, qui présent y fus, oy toutes les paroles, pour tant que mon maistre messire Jehan Ferrant Percok, de qui je por- 25 toie la baniere, estoit au devant d'eulx, et à luy estoient adrechiez le parlement. Tout premier il demanda à eulx qui leur faisoit chevauchier en Portingal ne lever proie. Messire Adyoutale de Thoulete respondi ainsi et dist que ilz y povoient bien chevauchier ainsi 30 comme ilz voloient pour pugnir les desobeissans, car ilz leur estoit commandé de leur seigneur le roy de
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Castille, auquel l'iretaige de Portingal appartenoit. Et pourtant que ilz y avoient trouvé rebelles et desobeissans, ilz avoient couru ou pays et levé proye et emmenoient prisonniers. « Vous ne les menrez pas trop 5 loin, respondi Jehan Ferrant Percok, ne la proie aussi, car nous les vous chalengerons, ne nul droit vous n'avez en ce pays de venir courir. Ne savez-vous pas que nous avons roy, lequel veult tenir en droit son royaume et garder justice et pugnir les robcurs. Si 10 vous disons de par lui que tout ce que vous avez pris et levé ou royaume de Portingal vous remetez arrière ; ou autrement et sus nostre droit et juste querele, nous nous combaterons à vous. » Dont respondi Adyoutale de Thoulete : « Les prisonniers que nous avons ne 15 renderons-nous pas, mais nous nous conseillerons de la roberie et de la proie. » Lors se sont les vu. cappitaines de Casteloigne trais ensemble en conseil, et monstrerent, à ce que ilz respondirent, que pour celle fois, quoyque ilz eussent chevauchié devant Trentouse, 20 ilz se feussent bien passez de la bataille, car ilz disrent, eulx conseilliez, que le bestai! que ilz menoient et tout le fardage, excepté les hommes que pour prisonniers ilz tenoient, ilz metteroient arrière et n'en faisoient compte du mener, car ce les chargoit trop : « Nennil, 25 respondirent les Portingalois, nous ne nous en passerons pas ainsi, mais volons que tout vous laissiez, ou vous aurez la bataille. »
« Monseigneur, ilz ne se peurent concorder et commença la bataille entre eulx dure et fiere, et sans eulx W espargnier, car ilz estoient tous habillés et legiers et fortes gens, et le champ où ilz se combatoient estoit bel et ample. Là lançoient et jettoient Portingalois et Espaignolz l'un à l'autre les coups de dardes si grans
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et si fors que qui en estoit ataint, il estoit trop acertes bien armé, se il n'estoit mort ou navré trop durement. Là ot, je vousdi, faitpluseurs grans appertises d'armes et de belles luites. Et là estoit Jehan Ferrant Percok, qui de une hache se combatoit moult vaillamment, et 5 aussi tirent ses deux compaignons Martin Vas de Coigne et Guillaume Vas de Coigne.
« D'autre part, les Espaignolz se combatoient aussi moult vaillamment, et dura le poussifs et l'estourt plus de trois heures sans branler l'une part ne l'autre, 10 ne on se peut esmerveillier comment ilz peurent tant souffrir la paine d'estre en leurs armeures, mais le grant désir que chascun avoit de partir à honneur de la place les faisoit telz estre. Et je vous di aussi que Portingalois et Espaignolz sont dures gens aux armes 15 et autre part, quant ilz voyent que la besongne touche. Hz furent en cel estât lançant et jettant dardes et poussant l'un sus l'autre moult longuement, que on ne saroit à dire, qui les eust veus ou veist en cel estât combatre, lesquelz en aroient le meilleur ne obtenroient 20 terre et place pour la journée, tant se combatoient bien et diligemment. Ne oncques. Dieu mercy, baniere ne pennon de nostre costé ne chey ne versa, mais les leurs se commencierent à desrompre et à branler. Adont se rencoragierent les nostres et furent plus frez 25 que devant, et escrierent hault de une voix : « Saint George! Portingal! » et entrèrent les nostres ens es Catheloings et les commencierent à desrompre et à abatre l'un çà et l'autre là. Là furent abatus villainement et mortelement l'un sus l'autre et féru de haches 30 et de plommées et de grandes coustilles, et tourna du tout la desconfiture sur eulx.
« Quant leurs variez et pages qui gardoient leurs che-
vaulx perceurent la desconfiture sur leurs maistres, si tournèrent en (uyte pour eulx sauver. Et sachiez que des vu. cappitaines qui là furent, il ne s'en parti que ung tout seul ; encores fu-ce par son bon page qui 5 le vint quérir en la bataille au dehors où il le vey, et le fist monter et li fist pour ce jour ung biau service, et ce fu Adyoutale Casele. Tous les autres six furent mors, ne oncques il n'y ot pris homme à prisonnier. Ainsi obtinrent la place et desconfiture de rencontre messire 10 Jehan Ferrant Percok et ses compaignons sur les Cateloings qui estoient largement trois contre deux, assez près de la ville de Trentouse, sur ung mercredi ou moys d'octobre de l'an de grâce nostre Seigneur mil CGC. quatre vings et quatre.
§ 80. « Après ceste desconfiture faite et le champ tout délivré, nos gens montèrent et donnèrent congié aux hommes qui là estoient, que les Cateloings avoient pris, si comme je vous ay dit ; et encores leur rendirent-
20 ilz du pillaige que ilz emmenoient si avant comme ilz en voulrent prendre, mais le bestail, où plus avoit de viii". bestes, ilz en firent mener devant eulz en la ville et garnison de Trentouse pour eulx repourveir et avitaillier; ce fu rayson. Et quant nous rentrâmes en
25 Trentouse, nous y fumes recueillis a très grant joye, et ne savoient les gens que ilz peussent faire de nous pour tant que nous aviemes délivré la contrée de nos ennemis et rescous ce qui perdu estoit, et le nous tournèrent à grant vaillance, et aussi firent tous ceulx des
30 bonnes villes de Portingal qui en oirent parler.
« Encores en cel an présent ont nos gens bien eu aussi bel aventure ou champ de Sebille, mais je vous recor-
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deray avant la plus belle journée et la plus eureuse que le roy de Portingal ait point eue depuis ii'. ans, que iiostre roy le roy Jehan, mon très redoubté seigneur, qui cy m'envoie, et le grant maistre de Saint Jaques, qui cy est, a eu, n'a pas iiii. moys, sur ses ennemis, les- 5 quelz estoient bien quatre contre ung, et toutes gens d'armes et de haulte emprise, par quoy la journée nostre en est plus recommendée; mais je croy, monseigneur, que vous en avez bien oy parler, si vault autant que je m'en taise que j'en parle ». — a Non ferez, 10 dist le duc, vous ne vous en tairerez pas, vous le me compterez, car je vous oy volentiers parler. Il est bien vérité que j'ay ung varlet à Hérault ceens, qui s'apelle Derby, qui y fut, ce dist-il ; et me compta que nos gens de ce pays y firent merveilles et plus, se me semble au 15 voir dire, que ilz ne peussent ne sceussent, car il n'en povoit avoir foison, car mon frère de Cambruge, t[uant il se parti de Portingal, mist hors tous les Englois que il y avoit menez et les Gascons aussi ; et ces heraulz, moult en y a sont si grans bourdeurs et menteurs que 20 ilz essaulcent leurs paroles et eslievent ceulx qu'ilz veulent, et abatent aussi qui qu'ilz veullent; et pour ce ne sont pas mors ne péris les biens des bons, car se il n'est congneu ou ramenteu par eulx, si est-il bien qui le voit et ramentoit quant il chiet à point. » 25 — « Par ma foy, monseigneur, respondi Laurentien Fougasse, de tous les estrangiers qui furent à la bataille de Juberote avecques le roy de Portingal, il n'y ot pas if. hommes Englois, Gascons et Alemans, et les greigneurs cappitaines des estrangiers qui y furent, ce 30 furent deux Gascons et ung Alemant de la duchié de Guéries; les Gascons nommoit-on messire Guillaume
278 CHRONIQUES DE J. FROISSART. [1386-(i385)]
de Montferrant et Bernaudon, et l'Alemant Albrest. Des Englois y ot aucuns archiers, mais je n'en oy oncques nommer homme de nom, fors deux escuiers Nortbery et Hartecele. Si furent-ilz appeliez au conseil 5 du roy et des seigneurs quant on deust assembler. « Or avant, dist le duc, biau sire Laurentien, or me comptez ceste journée, comment elle se porta et comment elle fu combatue, et je vous en pry. » — Respondi l'escuier : « Monseigneur, volentiers, car pour 10 le vous dire si comme elle ala, ni'a-on cy envoyé. »
§ 90. a Lors commença Laurencien Fougasse à renouveller son compte et à parler de la besongne et avenue de Juberote^ et dist ainsi : « Monseigneur, vous avez
15 bien oy dire par moy et par aultruy, se il vous a pieu, que, après le couronnement du roy de Portingal, qui fu couronné à Connimbres, si comme je vous ay dit, le roy de Castille qui levé s'estoit du siège de Luscebonne par l'incidence de la pestillence et du raor-
20 toiere qui fu entre ses gens, et retrait à Saint Yrain, moult li anoia, ce doit-on savoir, quant il fu infourmé du couronnement de mon très redoubté seigneur le roy Jehan, car il clamoit droit et claime à l'iretaige et couronne de Portingal, si comme vous savez, de par la
25 royne de Castille, sa femme, qui fu fille au roy Ferrant et nous disons de non. Et les poins et les articles je vous ay monstrez et esclarcis, se ne m'en fault plus parler, car vous les avez bien entendus, mais vueil retourner à la matière.
30 « Le roy de Castille fu conseillé, si comme il apparu, que d'envoier quérir gens d'armes et soudoiers partout où il lespourroit avoir, et par especial ou royaume
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de France; car François li ont tousjours aidié à soustenir sa querelle et celle au roy son père, et à faire sa guerre, et li fu dit : « Monseigneur il ne vous fault avoir que une journée arrestée contre celle introdution ou royaume de Portingal, et se par puissance vous 5 le poiez tenir aux champs et combatre, vous en venriez à vostre entente, car ilz sont en grant différent eus ou royaume de Portingal ensamble, si comme vous savez et veez, car ja avez-vous et dalez vous des plus hauls et des plus nobles du pays qui se sont mis en 10 vostre obéissance, et c'est une chose qui grandement embellist vostre guerre. Si vous avancez de combatre a tout puissance de bonnes gens cel introdution de Portingal, que les communautez ont couronné à roy, avant que il se fortefie des Englois, vous le rurez sus, et quant 15 vous aurez pour vous journée, tout le pays sera vostre, car il n'est pas grant à conquerre.
« Si que, monseigneur, le roy Jehan de Castille s'avança et envoia ses lettres et ses messages en France, en Poitou, en Bretaigne, en Normendie, en Bourgongne, 20 en Picardie et en pluseurs lieux, où il pensoit à avoir gens dont il fust servy, et lesquelz en aucune manière estoient tenus à luy. Et par especial moult grans gens d'armes, chevaliers et escuiers li vinrent du pays de Berne; de ceste contrée il en ot trop plus que de nulle 25 autre nacion, et tant que ilz se trouvèrent ung jour à Saint Yrain entre vi. et vu"', lances et trente mille Espaignolz, et tous à cheval, lesquelz avoient grant désir de nous porter dommage.
§91 . « Nouvelles vinrent en Portingal devers le roy et les seigneurs et les cités et bonnes villes qui de l'aliance
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et de l'acord au roy estoient, et fu nombrée la puissance que le roy de Caslille mettoit ensamble, et fu le roy infourmé que tout estoit fait pour mettre le siège devant Luscebonne ; dont, pour avoir conseil comment
5 on s'en cheviroit, le roy et les seigneurs, qui avecques lui estoient, se mistrent ensamble; et là fu dit et remonstré au roy par les plus notables de tout son pays que de toutes manières que on povoit prendre, ceste estoit que on alast au devant des ennemis et que on ne
10 se laissast pas enclorre en cité ne en bonne ville qui fust en Portingal, car se on s'i enclouoit, on seroit tout ensonnié à garder le clos, et s'enclos, endementres pourroient les Casteloings à leur aise aler chevauchier parmi le pays et conquerre \illes et chasteaulx par
15 force ou par amours, et destruire tout le plat pays et nous affamer où enclous nous aroient, et se nous alons au devant d'eulx et nous prendons place. « Bien savons, sire roy, que vous ne povez paisiblement goir de la couronne de Portingal, dont nous vous avons cou-
20 ronné, fors que par bataille, et que du moins une fois ou deux vous ayez rué jus vostre adversaire le roy de Castille et sa puissance. Se nous desconfissons, nous sommes seigneurs ; se nous sommes desconfis, il yra à l'aventure, mais trop mieulx nous vault à requerre que
25 à estre requis, et plus.honnourable et proufïitable nous sera. Et on a veu avenir par trop de fois que les requerans ont eu l'avantage sur les deffendans. Si vous conseillons que vous faciez vostre mandement à ceulx dont vous pensez à estre aidié et servy, et prendez les
30 champs. »
« Le roy de Portingal respondi : « Vous parlez bien et je le feray ainsi comme vous l'ordonnez. » Dont fîst
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le roy lettres escripre et mist clers en euvre à grant plenté, et manda à tous que ilz feussent au Port de Portingal ou là près, dedens le jour que il y assena.
« Sachiez que tous ceulx qui furent mandez et escrips ne vinrent pas, car tout le royaume, pour ces jours, 5 n'estoit pas de sa partie. Aucuns s'en dissimuloient, qui voloient veir comment les ordonnances se porteroient, et les aucuns estoient alez en Castille devers le roy de Castille, pour ce que ilz disoient que il avoit plus grant droit à la couronne de Portingal que nostre 10 roy u'avoit. Nonobstant tout ce, le roy de Portingal vint à Conninbres, et là fîst son amas de toutes gens. Au voir dire il ot de Portingal à élection toutes les meilleurs gens et les plus alosez et adurez contes, barons et chevaliers, et ot bien purement xw". lances, cheva- 15 liers et escuiers, et xir". hommes de pié. Quant ilz furent tous assamblez, on ordonna connestable et mareschal. Le connestable fu le conte de Novaire et le mareschal messire Alve Perciere, et tous deux saiges hommes pour gouverner gens d'armes et mener ung host à son de- 20 voir. Si se départirent de Connimbres et de là environ où ilz estoient logiez, et prinrent le chemin de La Gabasse, c'est à la Juberote, et cheminèrent tout doulcement à l'aise de leurs corps et de leurs chevaulx pour les grandes pourveances qui les sieuvoient, et avoient 25 chevaucheurs devant, qui avisoient les nouvelles du roy de Castille ne comment il se voloit maintenir. Encores n'estoit pas venu en la compaignie du roy de Portingal messire Jehan Ferrant Percok, mais se tenoit en garnison ou chastel d'Orench à v. lieues de Juberote, 30 et croy que il ne savoit point que on se deust combatre.
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« § 92. Se suppose assez que le roy de Castille fu informé du roy de Portingal qui s'en venoit à puissance sur luy , et quant il sceut que nous estions aux champs il en ot grande joye, et aussi eurent toutes ses gens, si comme 5 ilz le monstrerent; car ilz lui conseillierent à chevaucher contre nous et de venir combatre ; et par especial les Gascons de Berne, qui là estoient, nous desiroient trop fort à combatre et demandèrent à avoir la première bataille, et ilz l'eurent. Et bien nous avoit dit
10 messire Guillaume de Montferrant, Gascon, qui estoit là a tout XL. lances : « Soyez tous confortez d'avoir la bataille, puis que vous avez les Bernes à l'encontre de vous, car ilz ne désirent autre chose. » Le roy, dont la bataille fu l'endemain, vint gésir au chastel de Lerie, à
15 deux lieues de La Cabasse, à Juberote, et à l'endemain nous venismes à La Cabasse, et là nous logames; et le roy de Castille se loga ce soir à une petite lieue de Juberote quant nous estions logiez à Lerie, car bien savoit par ses chevaucheurs quel chemin nous prende-
20 riemes et que nous nous logeriemes à Juberote.
« Monseigneur, je vous di que les Portingalois ont tousjours eu grandement leur confidence en toute grâce de Dieu et en bonne fortune pour eulx en celle place de Juberote, et pour ce s'i arresterent-ilz encore à celle
25 fois. » — « Or, me dittes la raison? », ce dist le duc. — « Voientiers, monseigneur, dist Laurentien Fougasse. Anciennement le grant roy Charlemaine, qui fu roy de France et d'Alemaigne et empereur de Romme, et lequel fu en son temps si grant conquereur, des-
30 confi à Juberote sept roys mescreans et y ot bien mors cent mille incrédules, et ce trouve-on et scet-on bien par les anciennes croniques; par celle bataille il con-
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quist Conninbres et tout Portingal et le mist à la foy crestieiine. Et pour la cause de la grant victoire et belle que il ot sus les ennemis de Dieu, il fist là faire et édifier une abaye, qui y est de noirs moynes, et les renta en Castille et en Portingal tant que ilz s'en con- 5 tentent.
« Encore plus, monseigneur, il puet avoir environ n". ans que là ot en celles mesmes place une très belle journée; pour ce temps un sire de Portingal, qui estoit frère du loy de Castille, — ne oncques en devant ce 10 en Portingal n'avoit eu roy, mais s'apelloit le conte de Portingal, — advint que ces n. frères, le roy de Castille et le conte de Portingal, eurent guerre mortelle ensamble pour le département des terres, et tant que on n'y trouvoit nulle paix, fors que la bataille, car la 15 chose touchoit tant à ce conte et aux Portingalois que ilz avoient plus chier à estre mors, que eulx encheir ou parti ne en la subjection oii le roy de Castille les voloit mettre et tenir. Et s'aventurèrent Portingalois et vinrent tenir journée à l'encontre du roy de Castille à Juberote. 20 Et là furent le roy de Castille et ses gens si puissans que X. contre ung, et ne prisoient en riens les Portingalois. Dont sur le champ de Juberote, à La Cabasse, diston, où la bataille des Mores avoit esté, fu la bataille des Castelloings et des Portingalois par telle manière 25 que elle fu moult cruelle. Finablement ce conte de Portingal et ses gens obtinrent, et furent Cateloings desconfis et fu pris le roy de Castille, par laquelle prise le conte de Portingal vint à paix telle comme il voult, et furent adont départis et abonnez et divisez les deux 30 royaumes de Portingal et de Castille.
« Et pour ce que les Portingalois, qui à celle bataille
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furent, veirent que Dieu y avoit fait sa grâce que une poignée de gens que ilz estoient avoient descoiifis la puissance du roy de Castille, ilz vouldrent augmenter leur terre et leur pays et en firent ung royaume, et 5 couronnèrent les prelas de Portingal et les seigneurs leur premier roy en la cité de Connimbres, et le firent chevauchier parmi tout son royaume, la couronne de lorier ou chief, en signifiant honneur et victoire, ainsi comme anciennement les roys soloient faire. Depuis est
10 tousjours demoré le royaume de Portingal à roy. Et sachiez, monseigneur, ainçois que ilz se veissent en la subjection des Casteloings, ilz prenderoient ung moult loingtain du sang du roy de Portingal c|ui seroit mort sans avoir maie de lui.
15 « Et quant le roy de Portingal fu venu sus la place, on li remonstra bien toutes ces choses. Et avint endementres (|ue le connestable et le mareschal ordonnoient les batailles, que Jehan Ferrant Percok vint sus belle entre les batailles, lequel estoit au matin parti de sa
20 garnison d'Orench, et amena XL. lances, dont on ot grant joye de sa venue, car il fu mis au frain du roy. Et quant nos batailles furent toutes ordonnées et mises en bon convenant, et que on n'atendoit autre chose que les ennemis, et ja estoient nos chevaucheursenvoiez
25 par devers eulx pour aprendre du convenant, le roy se mist entre ses gens et fist l'aire paix, et là dist-il : a Seigneurs, vous m'avez couronné à roy. Or me monstrez loyaulté, car puisque suy si avant que sus la place de Juberote, jamais ne m'en retourneray en Portingal
30 si auray combatu mes ennemis. » Tous respondirent : « Sire roy nous demorrons dalez vous, ne point ne fuirons aussi. »
[1386-(i385)] LIVRE TROISIÈME, § 93. 285
§ 93. a Or s'aprochierent ces batailles, caries Catheloings avoient grant désir de nous veir trouver et combatre, si comme ilz moiistroient. Nous envoyasmes nos coureurs devant pour eulx aviser et pour savoir quelz gens ilz estoient, et pour nous conseillier sur ce. Nos 5 coureurs demorerent plus de trois heures entières sans retourner ne oïr nouvelles de eulx, et fut telle fois que nous les cuidames avoir perdus. Touteffois ilz retournèrent et nous raporterent justement leur convenant et la cantité de leurs batailles, et distrent que en l'avant 10 garde avoit bien largement vu", lances, armez de pié en cap, la plus belle chose que on peust veir, et en la grosse bataille du roy avoit bien xxx". chevaulx et tous hommes armez.
« Quant nos gens et les seigneurs sceurent le nombre 15 d'eulx et comment ilz venoient, et que l'avant garde estoit près de deux lieues en sus de la bataille du roy, car ilz n'estoient pas bien tous d'accord les Gascons et les estrangiers avec les Casteloings, si orent nos gens conseil de nous tous tenir ensamble et sus nostre fort, 20 et de faire deux belles de la bataille, et les gens d'armes, où bien avoit ii". lances, ou fons de ces deux belles. Là, monseigneur, peussiez-vous veoir bonne ordonnance de bataille et gens grandement confortez, et fu dit et commandé de par le roy et sus la teste, que nul 25 ne presist ce jour, se la journée estoit pour nous, prisonniers : ou tout morir ou tout vivre. Et fut cela fait et ordonné pour le meilleur, car si comme les seigneurs disoient : « Nous sommes ung petit ; se nous nous entouellons ne ensonnions à prendre prisonniers, nous 30 nous deceverons et ne pourons entendre à chose que nous aions à faire. Si vault mieux que nous entendons
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à bien combatre que à la convoitise d'avoir prisonniers et nous vendons, ainsi que bonnes gens doivent faire, qui sont sur leur hiretaige. »
« Geste parole fu arrestée et tenue; lors vinrent nos 5 ennemis aussi serrez que nulle chose povoit estre par devant nous, et mirent tous pié à terre, et chacierent chevaulx en voie et relacierent leurs plates et leurs bacinez moult friquement, et abaissierent les carnieres et apoignierent les lances, et nous approchierent
10 de grant volenté; et vraiement là avoit fleur de chevalerie et d'escuierie, et bien le monstrerent. Entre eulz et nous avoit ung petit fossé, et non pas grant, que ung cheval ne peust bien saillir oultre; ce nous fist ung petit d'avantaige, car au passer nos gens qui estoient
15 en deux belles et qui lançoient de dardes afillées, dont ilz en meshaignierent pluseurs, leur donnoient grant empeschement. Et là ot d'eulz au passer ce tantet d'aiguë et le fossé moult grant presse et des pluseurs moult foulez. Quant ilz furent oultre, ilz assamblerent
20 à nous, et ja estoit tart et créons, espoir, ce fu l'oppinion des nostres, que quant ilz assemblèrent ilz cuidierent que le roy de Castille et sa grosse bataille les sieuvissent de près, mais non firent ; car ilz furent avant tout mors et desconfis, que le roy de Castille ne
25 ses gens venissent, et vous diray par quelle incidense. Hz furent enclos et enserrez entre nous de ceulx que nous appelions les communautez de nostre pays, par telle manière que on frapoit et fieroit sus eulx de haches et de plommées sans eulx espargnier. Et nos
30 gens d'armes, qui estoient frestz et nouviaux, leur vinrent au devant en poussant de lances et en eulx reculant et reversant ou fossé que ilz avoient passé. Et
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VOUS di, monseigneur, que en mains de demie heure ce fu tout acompli et tous mors sus les champs de droite gens d'armes plus de ira"., ne nul n'estoit pris ne oy à raençon. Et quant aucun chevalier ou escuier des nostres en voloient ung prendre, on li occioit entre & ses mains.
« Ainsi cheirent en pestillence et desconfîture nos ennemis et fut tout nettement ruée jus et sans recouvrer l'avant garde. Lors vint la bataille du roy de Castille et le roy aussi, où bien avoit xxx". hommes tous 10 bien montez ; mais quant ilz approchierent, il estoit ja nuit et ne savoient pas le grant meschief qui leur estoit advenu de leurs gens, et vinrent faire leur monstre sur leurs chevaulx par devant nous et tirent plus de V"., par appel tises d'armes, saillir leurs chevaulx oultre 15 le fossé ; et sachiez, monseigneur, que tous ceulx qui y passèrent, oncques pié n'en repassa ; et furent là occis des Catheloins tout ou en partie les plus notables et ceulx qui amoient et desiroient les armes, et grant plenté de barons et chevaliers de Portingal, lesquelz 20 estoient contre nous tournez avecques le roy de Castille. Et quant nos gens veirent et congneurent que ilz se desconfissoient ainsi, ilz passèrent tout oultre le fossé et le tantet d'aiguë que là avoit, car en plus de XL. lieux elle estoit esclusée des mors qui y estoient 25 jonchiez et couchiez, et demandèrent leurs chevaulx et montèrent, et puis se mirent en chace, mais longuement ne fu-ce pas que la chace dura, car il estoit tout nuit; si ne se voloient pas nos gens abandonner follement, ne aler trop avant pour la doubte des embusches, et 30 si n'estoient pas si bien montez comme les Casteloings estoient; car se ilz le feussent, pour vérité ilz eussent
288 CHRONIQUES DE J. FROISSART. [1386-(i385)l
receu plus de dommaige encores assez que ilz ne firent, et eust esté le roy de Castille sans faulte mort ou pris; mais la nuit qui nous survint toute obscure et estre foiblement montez les sauva.
§ 94. « Or vous vueil nommer premièrement la greigneur partie des nobles tant Espaignolz, François et Gascons, et aussi Portingalois reniez, qui là morurent sur les champs que on dist à La Cabasse de Juberote, et
10 premièrement : Le conte dan Jehan Alphonse Rôle, le grant prieur de Saint Jehan de Portingal, dan Dilg Avrès son frère, Ange Salvace de Genève, dan Jehan Anselo, messire Da Gomès Mendrich, Digho Persement, Pierre Ru Sierment, Lugares de Versaulz, le grant maistre de
15 Caletrave et son frère qui s'appelloit dan [Di]gho Digars, Pierre Gonsart de Montdesque, Pierre Ferrant de Valesque, Pierre Gonssart de Seville, Jehan Radigho de Hoiez et le grant maistre de Saint Jaques ; des François : messire Jehan de Rie, messire Geoffroy Ricon,
20 messire Geoffroy de Partenay, messire Espagnolet d'Espaigne, messire Regnault du Solier, dit Lymosin, niareschal du roy de Castille ; et des Gascons de Berne le seigneur de Lengnach, messire Pierre de Keo, messire Jehan de Lespres, le seigneur de Berneque, le
25 seigneur des Bordes, le seigneur de Martan, le seigneur de Bringoles, messire Raymon d'Euzach, messire Bertrand de Baruje, messire Jehan Asoighie, messire Raymon de Valentin, messire Adam de Corasse, messire Mennant de Saremen, messire Pierre de Sarenbiere, et
30 pluseurs autres, plus de \if. chevaliers et escuiers, tous gentilz hommes.
« Or vous vueil nommer ceulx de nostre costé qui
furent là avecques le roy nostre souverain seigneur le roy Jehan de Portingal : et premier le conte de Navaire, connestable; Dieuy Alopés Percok, père à messire Jehan Ferrant Percok et Agalop Ferrant Percok son frère, qui là estoient au frain du roy, le Pouvasse 5 de Coigne, et porta ce jour la baniere du roy, et son frère Vase Martin de Coigne, Egheas Coille, le Podich d'Asvede, Vase Martin de Merlo et son fîlz Vase Martin, mais il morut là ce jour et fut féru du jet de une darde tout parmi le corps. Item Gonsalvas de Merlo, messire io Alve Poriere, mareschal de l'ostetbonchevaHer, Jehan Radigho Poriere, Jehan Jeume de Salves, Jehan Radigho de Sars, dan Ferrant Radigho, cousin du roy et maistre de Vis, dan Mondesquech Radigho, Radighes de Valconciaux, Roy Mendigez de Valconciaux. » 15
Lors commença le duc de Lancastre à rire et Laurentien Fougasse li demanda : « Monseigneur, pour quoy riez-vous? » — « Pour quoy? dist le duc. Il y a bien cause. Je n'oy oncques mais nommer tant de fors noms, ne d'estranges, comme je vous ay icy oy nommer. » 20 — « Par ma foy, monseigneur, respondi l'escuier, tous telz sont-ilz en nostre pays, et encores plus estranges. » — « Je vous en croy bien, dist le duc. Or me dittes, Laurentien, c|ue devint le roy de Castille après ceste desconfiture ; fist-il nulle recouvrance, 25 s'enfrema-il en nulle de ses bonnes villes, ne le roy de Portingal le sieuvy-il point à l'endemain ?» — « Monseigneur, nennil ; nous demorames celle nuit sus la place où la bataille avoit esté, et à l'endemain jusques à nonne ou près^ et nous retournâmes au chastel le soir, 30 que on dit à Lerie, à deux petites lieues de Juberote, et de là nous retournâmes à Connimbres, et le roy de
xii — 19
Castille s'en vint à Saint Yrain, et monta là en une barge et se fist navier xiiii. lieues oultre, et là entra en ung gros vaissel, et s'en ala par mer à Seville, où la royne estoit, et ses gens s'en alerent l'un çà, l'autre là, ainsi
5 que gens desconfis, où ilz ne povoient avoir nul recouvrier, car ilz avoient trop perdu, ne ce dommaige pas ilz ne recouvreront en grant temps, se ce n'est par la puissance du roy de France. Et pour ce que le roy de Portingal et son conseil scet bien que ilz se pour-
10 chacent de cest costé, et que ilz ont grandes aliances ensamble, sommes-nous envoiez en ce pays par devers le roy d'Engleterre et vous. »
Dont respondi le duc et dist : « Laurentien, vous ne vous partirez pas sans raporter bonnes nouvelles
15 en Portingal, mais je vous pry que ung autre rencontre que vos gens orent ou champ de Seville, si comme je vous ay oy compter, que vous le me vueilliez dire, car je oy volentiers parler d'armes, quoy que ne soye pas bon chevalier. » — « Monseigneur, respondi l'escuier,
20 volentiers. »
§ 95. « Après celle belle journée et honnourable que le roy Jehan de Portingal ot à La Cabasse de Juberote, et que il fu retourné a grant triumphe en la cité de
25 Luscebonne, et que on ne ooit mais nulle nouvelle que Casteloings et François se rassamblassent en Castille, mais se tenoient en garnison, se parti le roy de Castille de Seville et sa femme et tout son mesnage, et s'en ala à Burges. Et avint que les nostres et les leurs guer-
30 rioient par garnisons, dont une fois chevauchoit le connestable de Portingal, le conte de Novaire, et s'en vint entrer en Castille ou champ de Seville, et n'avoit en sa
i;i386-(i3S5)] LIVRE TROISIÈME, § 95. ?91
compaignie non plus de lx. lances, et s'en vint courir devant une ville que on dit Valverde; pour ces jours y avoit des Cateloings bien if. combatans, et tous gens d'armes. Le conte de Novairre s'en vint frotant devant les barrières de la ville et faisant sa monstre, et mons- 5 troit bien qu'il demandoit la bataille à ceulx de dedens, lesquelz se tenoient tout quoy et ne faisoient nul compte par saniblant de yssir, mais ilz s'armoient et appareilloient. Quant nos gens orent esté devant la ville de Valverde une espace et tant que bon leur fu, ilz s'en 10 partirent tout chevauchant le pas et se mirent au retour. Hz n'orent pas aie une lieue du pays quant vont venir sur eulx tous les grans galos ceulx de la garnison de Valverde, et les conduisoit ung moult appert homme d'armes qui s'apelloit Dyo Genès de Padille, et 15 grant maistre de Saint Jaques en Galice, et vinrent ferir sur nos gens, lesquelz lorsque ilz en sentirent le froais, mistrent tantost pié à terre et baillierent les chevaulx à leurs pages et à leurs variez, et apoignierent les lances, et se recueillierent tous ensamble. Les Es- 20 paignolz, qui estoient grant masse, du premier entendirent aux variez et aux chevaulx prendre, et les orent tous par devers eulx, et fu telle fois que ilz distrent : « Alons-nous-ent, menons leurs chevaulx, nous ne les « povons mieulx grever ne donner plus de paine que 25 « de eulx faire retourner à pié. » — « Adont, dist le grant maistre de Saint Jaques, nennil, nous ne ferons pas ainsi, car se nous avons les chevaulx, nous arons les maistres aussi, car nous les combaterons et nous mettons tous à pié ; ilz ne pevent durer à nous. » 30
« Or avint, endementres se detrierent de nous assaillir et que ilz se conseilloient, au derrière de nos
?92 CHRONIQUES DE J. FROISSART. [1386-(i385)]
gens il y avoit ung petit ruisseau d'aiguë; iiz le passèrent tout bellement et s'en fortifièrent et ne monstrerent nul samblant que riens leur feust de leurs chevaulx. Quant les Cateloings veirent nos genz oultre 5 le ruissiau, si se repentirent trop fort que de plaine venue ilz ne les avoient assaillis et combatus ; non obstant leur intencion estoit bien telle que ilz y recouvreroient, et que legierement les desconfiroient ; si vinrent sur eulx et commencierent à lencier et jetter dardes, et
10 nos gens à eulx pavefier, et attendirent tant en eschevant le trait des dardes et le jet des f[r]oiides, que les Cateloings eurent employé toute leur artillerie et ne savoient plus de quoy eulz defiendre ne combatre. Le conte de Novaire fist passer sa baniere oultre le ruis-
15 siau et toutes ses gens aussi, et puis au poulseis des lances ilz se boutèrent oultre, et entrèrent entre ces Cateloings, lesquelz ilz ouvrirent tantost, car ils estoient lassez et traveilliez et eschauffez en leurs armeures; si ne se peurent au besoing aidier. Là furent-
20 ilz desconfis et tous ruez jus, et mort le grant maistre et plus de lx., et le demourant tourna en fuyte. Là recouvrerent-ilz tous leurs chevaulx et des autres assez, que les Cateloings avoient là amenez. Que vous en samble-il, monseigneur? dist Laurencien Fougasse.
25 N'orent pas ce jour une belle aventure nos gens? » — a Par ma foy, respondi le duc de Lancastre, oil ».
« Pour telz rencontres et pour telz fais d'armes que nos gens ont eu sur leurs ennemis depuis la élection du roy Jehan, sont les Portingalois, ce dist Laurentien
30 Fougasse au duc de Lancastre, entrez en grande gloire, et dient communément parmi Portingal que Dieu est pour eulx avec le bon droit qu'ilz ont. Et voi-
[138fi] LIVRE TROISIÈME, § 'J5. 293
rement, monseigneur, ilz ne se fourvoient pas a cela dire que Dieu est pour eulx, car en toutes les choses que ilz ont esté en armes depuis la mort du roy Ferrant, soit grande soit petite, ilz ont eu victoire et journée pour eulz. Et le conte de Foeis ([ui est au jour- 5 d'uy entre les princes crestiens ung des grans et de prudence plein, si comme nous avons bien sceu par ceulx de son pays, dit bien et maintient que la fortune est pour le roy de Portingal, et se les chevaliers de Berne et de son pays l'eussent creu quand ilz se de- 10 partirent deluy et ilz prinrentcongié, ilz ne se feussent ja armez à l'encontre du roy de Portingal. Monseigneur, sachiez que le roy de Portingal est ung sage homme, prudent et caste, et craint et doubte Dieu, et aime l'Église et essaulce ce qu'il puet, et est moult souvent 15 en son oratoire en oroisons, et, en oyant le service de Dieu, il a d'ordonnance que quelconc|ue besongne (|ue ce soit nul ne parle à luy tant (|u'il soit hors de son oratoire, et est ung grant clerc et sent com petit que ce soit de l'astronomie, et par especial il veult que 20 justice soit tenue par tout son royaume et les povres gens en droit.
« Si ques, monseigneur, à vostre requeste je vous ay dit des besongnes de nostre pays ce que j'en sçay et aussi du roy , nostre sire , et de son conseil , au 2b partir j'en fus chargié pour le vous dire. Si me ferez responce sur ce, se il vous plaist? » — « Laurentien, dist le duc, autrefois le vous ay dit, et encores je le vous renouvelle, que vostre venue et les nouvelles de Portingal me font grant bien. Si ne 30 vous partirez pas de moy que vous ne soiez adrecié de tous poins de ce que vous requérez, et pour-
294 CHRONIQUES OE J. FROISSART. [138t)]
quoy VOUS estes venu en ce pays. » L'escuier respondi : « Monseigneur, grant mercis. » Adont, fîst le duc de Lancastre la chambre ouvrir; si aporterent escuiers et gens d'office vin et espices, si burent et puis 5 prinrent congié les Portingalois et retournèrent à leur hostel à Londres, à l'enseigne du Faucon; làestoientilz logiez sur Tomelin de Colebrucq.
§ 96. Ne demora gaires de temps depuis que le duc
10 de Lancastre et le conte de Gambruge, son frère, orent parlement et collacion ensamble de ces besongnes de Castille et de Portingal, et tjuoy que le conte de Gambruge en sceust assez, car il avoit esté ou dit pays et demoré plus d'un an, si oy volentiers toutes les con-
15 dicions du roy de Portingal et de la royne de Gastille recorder le compte, et dist bien à son frère : « Gertainement, biau frère, dès le roy Ferrant vivant, le canonne de Robersat et messire Guillaume de Windesore et aucuns des chevaliers que j'avoie là menez
20 me dirent bien tout ce qui y est et qu'ilz en avoient oy parler et murmurer aucuns du pays, et pour ce me pris-je près de ramener mon filz, et n'avoie pas trop bonne affection au mariage. » — « En nom Dieu, dist le duc, l'escuier de Portingal t|ui est icy venu le m'a
25 esclarcy moult bellement, et nous ne povons pour le présent avoir voye ne entrée plus prouffitable pour nous ou royaume de Gastille, fors que par Portingal, car le royaume d'Arragon nous est trop loing et aussi le roy d'Arragon et ses enfans ont tousjours esté plus
30 favorables aux François i|ue à nous. Si n'est pas bon, puisque le roy de Portingal et les Portingalois nous offrent confort, que nous le refusons. »
Sur cel estât que je vous di, et tout par especial pour le fait de Portingal, ot ung jour au palais de Wesmonstier ung parlement, et là fu acordé que le duc de Lancastre aroit à coustages du royaume d'Engleterre entre mil et xir . lances, toutes gens de élection, et ii". archiers 5 et mille gros variez, et seroient paiez chascun avant son département pour demi an. De ce se contentèrent bien tous les oncles du roy, et par especial le duc de Lancastre, auquel principalment la besongne touchoit, et (|ui devoit estre chief de celle armée; et 10 pour expédier les ambassadeurs de Portingal, qui voloient retourner en Portingal et aporter nouvelles, le roy d'Engleterre rescripsi au roy de Portingal lettres moult doulces et contenans grant amour et grant aliance que ilz voloient en Engleterre tenir aux Portin- 15 galois. Et fist le roy d'Engleterre donner de biaux dons au grant maistre de Saint Jaques de Portingal et à Laurentien Fougasse, et tousjours estoient le duc de Lancastre ou le conte de Cambruge avecques eulx, et prinrent les dessus dis ambassadeurs ung jour congié 20 du roy et de son conseil, et disnerent ce jour avecques le duc de Lancastre et le conte de Cambruge. A l'endemain ilz furent délivré de tous poins. Et me samble que le duc de Lancastre mandoit par ses lettres au roy de Portingal, et par la bouche et paroles des am- 25 bassadeurs, que on li voulsist de Portingal envoier VI. galées armées et xviii. ou xx. gros vaisseaux. Ceulx s'en chargierent, qui dirent que ilz feroient bien le message, et leur fu dit que la navie on leur fesist prendre port et terre à Briste, sur les frontières 30 de Gales, et que là monteroient en mer le duc de Lancastre et toutes ses gens.
296 CHRONIQUES DE J. FltOISSART. [1386]
Sus cel estât prinrent congié du roy et s'en vinrent à Hantonne, et trouvèrent leur nef qui là les attendoit. Si entrèrent dedens et esquiperent en mer, car ilz orent vent à volenlé, et entrèrent en la haulte mer d'Espaigne,
5 et furent sur v. jours ou havre du Port de Portingal, et pour ce jour le roy de Portingal y estoit, qui ot grant joye de leur venue. Or, recorderent au roy, le grant maistre de Saint Jaques et Laurentien Fougasse, tout ce que ilz avoient veu et trouvé en Engleterre, tant de
10 par le roy comme de par ses oncles, et monstrerent leurs lettres qui certifioient tout.
Ne demora guaires de temps depuis (jue le roy de Portingal, qui grandement desiroit à avoir l'aide et le confort du roy d'Engleterre, pour donner doubte et
15 cremeur aux Catheloings, mist son conseil ensamble, et là fu déterminé (jue maistre Alphonse Vretat, souverain patron et maistre de toutes les navies et galées de Portingal, feroit armer et appareillier vi. galées et xvm. grosses nefs, et les amenroit en Engleterre pour
?0 venir querre le duc de Lancastre. Si fu appelle maistre Alphonse et li fu dit que il se delivrast de ordonner les galées et les nefs et se partesist de Portingal et venist en Engleterre. Maistre Alphonse Vretat ne séjourna guaires depuis et fist tout ce que commandé li fu, et se
25 parti ung jour du Port de Portingal et se mist en mer avecques l'armée. Hz orent vent à volenté; ilz furent en VI. jours à Bristo et là ancrèrent; pour ces jours estoient tous les seigneurs d'Engleterre ou en partie en la marche de Galles, car le roy s'i tenoit. Des nouvelles
30 fu le duc de Lancastre tout resjoy et avança ses besongnes. Ja estoient escrips chevaliers et escuiers qui dévoient aler en Portingal avecques lui, et se tenoient
tous sus le pays, et aussi faisoient les archiers ou havre et au port de Bristo, où avoit bien ii". vaissiaux tous appareilliez pour le duc et pour ses gens parmi l'année de Portingal. Et estoit l'intencion du duc qu'il emmenroit avecques lui femme et enfans et feroit de 5 biaux mariages en Castille et en Portingal avant son retour, car il ne voloit pas si tost retourner, et bien y avoit cause, car il veoit les besongnes d'Engleterre dures et le roy son nepveu jone, et avoit d'en costé lui périlleux conseil, pour quoy il se departoit le plus volen- 10 tiers. Avant son département, en la présence du roy et de ses frères, il ordonna son fîlz, monseigneur Henry , conte Derby, lieutenant de tout ce que il avoit en Engleterre, et mist dalez lui saige et bon conseil. Le filz estoit pour lors biau chevalier et jone et avoit esté filz de madame 15 Blanche, la très bonne duchesse de Lancastre. Avecques sa mère, madame la royne Philippe d'Engleterre, je ne vey oncques deux meilleurs dammes ne de plus nobles condicions, ne ne verray jamais et vesquesisse mil ans, ce qui est impossible de non tant vivre. 20
Quant le duc Jehan de Lancastre ot ordonné toutes ses besongnes en Engleterre et il ot pris congié au roy et à ses frères, il s'en vint à Bristo et fu là xv. jours. Endementres la navie se chargea et appareilla, et furent mis et avalez ens es naves et ens es passagieres et 25 balongiers chevaulx plus de ir'., lesquelz avoient là leurs pourveances de foin, d'avaine, de litière et d'aiguë doulce bien et largement. Si entra le duc de Lancastre en une galée armée durement belle et grande, et avoit dalez luy sa grosse nef pour son corps et pour la duchesse Constance, sa femme, qui de grant coraige aloit en ce voyage, car elle esperoit a recou-
ao
vrer son hiretaige de Gastille et estre royne avant son retour, et avoitla duchesse sa fille, nommée Katherine, et de son premier niariaige deux autres filles, Ysabel et Philippe, laquelle Philippe estoit à marier; mais Ysa- 5 bel estoit mariée à messire Jehan de Hollande, qui estoit là et connestable de tout l'ost, et mareschal messire Thomas Moriau, lequel avoit aussi par mariage une de ses filles à femme, mais elle estoit bastarde; et fu mère à la dame iMoriele, damoiselle Marie de Saint
10 Hylaire de Haynnau ; et estoit amiral de la mer de toute la navie du duc deLancastre messire Thomas de Persi. Là estoient messire Yon Filwarin, le sire de Lussi, messire Henry de Biaumont, le sire de Pouvins, messire Jehan Abuvrele, le sire de Talbot, le sire de Basset,
lu messire Guillaume de Biauchamp, messire Guillaume de Windesore, messire Thomas Traiton, messire Hugues Lespensier, le sire de Willebi, le sire de Manne, le sire de Ware, le sire de Breston, messire Guillaume de Fervichon, messire Jehan d'Aubrechicourt , messire
20 Hugues de Hastinges, messire Thomas Vaucestre, messire Maubruny de Linieres, messire Loys de Bocestre, messire Jehan Soustrée, messire Philippe Titiel, messire Jehan fioulouffre, messire Bobert Clichon, messire NicoUe Trencon, Huguenin de Gavrelée, David Houle-
25 grave, Thomas Alory, Hobekin de Baucestre, et pluseurs autres tous à pennons, sans les barons; et estoient bien largement mille lances, chevaliers et escuiers de bonnes gens, et iP. archiers et mil gros variez. Si orent biau tamps et bon vent, car ce fu ou nioys de
30 may que il fait bel et joly, et qu'il vente à point. Et s'en vinrent costiant les ysles de Visque et de Grenesié et tant que on les veoit bien tout à plein de Normen-
die, car ilz estoient plus de if. voilles tout de une venue. Et estoit graiit biauté de veoir ces galées courir par mer armées de gens d'armes et d'archiers et queroient les aventures, car on leur avoit dit que l'armée de Normendie estoit sur mer; voirement y 5 estoient-elle avant que ilz se monstrassent sus les bendes deQuarentin, mais ilz sceurentpar leurs balengiers que l'armée d'Engleterre venoit; si se retrairent ou havre de Harfleu.
§ 97. Rien n'avient qui ne soit sceu et especialment de fait d'armes, car les seigneurs, chevaliers et escuiers en parlent volentiers l'un à l'autre. Quant la desconfiture ot esté à Juberote du roy de Castille, où il prist si grant perte, si comme cy dessus vous avez oy recorder, les 15 nouvelles en vinrent en France; ce furayson, carceulx qui y avoient perdu leurs amis les plaindoient; or, n'aparoient nulle part les armes, fors en Castille ; car on avoit bien oy recorder comment le duc de Lancastre, qui demandoit par chalenge comme son bon droit l'ire- 20 taige de Castille, mettoit sus par mer en Engleterre une grant armée de gens d'armes, et estoit l'intencion de ceulx qui en parloient que ceste armée se trairoit en Castille et en Portingal, et que sans faulte il ne povoit estre que il n'y eust armes. Dont, pour leur bon- 25 neur et avancement, chevaliers et escuiers des basses marches se cueillierent et parlèrent, et envolèrent l'un à l'autre pour savoir par quel chemin ilz se trairoient en Castille. Les pluseurs conseilloient que ilz se mesissent à voie par terre, pour eschiever les perilz de 30 mer et les fortunes , et aussi les rencontres que ilz pourroient avoir de la navie d'Engleterre. Et les
300 CHRONIQUES DE J. FIJOISSART. [1386]
autres conseilloient que non et que par terre les chemins sont trop loingtains; et aussi le roy de Navarre n'estoit pas bien des François, ne aussi il ne les anioit que ung petit, car il disoit, et voir estoit, que on li
5 avoit osté tout son hiretaige en Normendie ; mais je ne sçay pas se la querelle estoit juste. Si se doubterent grandement les compaignons des perilz de terre, tant pour le roy de Navarre que pour autres, car, à prendre leur tour et chemin parmi le royaume d'Ar-
10 ragon, ilz n'en venroient jamais à chief. Si ques ilz arresterent, tout considéré, que ilz venroient en la ville de la Rochelle, ainsi cju'ilz firent, et la se metteroient en mer. Si arrivèrent xvin. vaissiaux et les tirent chargier de tout ce que pour leurs corps appartenoit; plenté
15 de chevaulx n'enmenerent-il point.
Quant ilz furent tous prests et ilz veirent que ilz avoient vent à volenté, si entrèrent es vaissiaux et se desancrerent du havre et se boutèrent en mer; si singlerent devers la mer de Rayonne, par là ou assez près
20 les convenoit-il passer. Là estoient le sire de Coussi, messire Jehan de Hanibue, le visconte de La Rerliere, messire Pierre de Villainnes, messire Guy Le Raveux, messire Jehan de Chastelmorant, le sire de Saint Legier, messire Jaques de Surgieres, le sire de Gou-
25 sauces, messire Tristrant de La Gaille, Le Rarrois des Rarres et grant foison d'autres, tant cjue ilz estoient bien ni", chevaliers et escuiers, toutes gens à élection et qui demandoient les armes. Si singlerent par mer et orent vent et tamps à volenté, et arrivèrent sans
30 péril et sans dommaige au port de Saint Andrieu en Risquaie, en l'an de grâce Nostre Seigneur M GGG IIU" et VI., le xnii''jourdu moys de may.
Quant ces chevaliers et ces escuiers de France furent arrivez à Saint Andrieu , si comme je vous compte, ilz se resfreschirent et reposèrent deux jours. Endementres furent trais leurs chevaulx hors des nefs, ce qu'ilz en avoient , et tous leurs harnois aussi 5 se mirent tout à charge et à voiture, et demandèrent du roy de Castille où on le trouveroit. On leur dist que il se tenoit en la cité de Burges, en Espaigne, et que là avoit-il ung grant parlement pour les besongnes de son pays. Ces chevaliers et escuiers prinrent 10 le chemin de Burges et se départirent de Saint Andrieu, et chevauchierent tant que ilz vinrent à Burges, et se trayrent devers le roy, lequel fu moult lié de leur venue et leur demanda des nouvelles de France, et ((uel chemin ilz avoient tenu. Hz respondirent atout que ilz 15 estoient venus par mer et montez à La Rochelle, et que on disoit en France que le duc de Lancastre mettoit sus une grande armée de gens d'armes et d'archiers pour amener en celle saison en Castille ou en Portingal ; là où il se trairoit premièrement, on ne le povoit savoir, 20 et que le roy de Portingal li avoit envoie en Engleterre grant foison de galéeset de vaissiaux.
De ces nouvelles fu le roy d'Espaigne tout pensif plus que devant, quoy que il n'en attendoit autre chose, et ne descouvry pas à ce commandement tout son 25 coraige, mais bien savoit par les apparans que il veoit que en celle sayson il aroit forte guerre. Touteffois, le roy de Castille fist très bonne chiere aux chevaliers de France et les remercia grandement de leur venue, et prist la parolle à messire Robert de 30 Braquemont et à messire Jehan, son frère. « Robert, dist le roy, et vous, Jehan, quant vous parte-
sistes de moy l'autre année, je vous dy et chargay que vous apportissiez, quant vous retourneriez en ce pays, des pelotes de Paris pour nous esbatre moy et vous à la palme; mais il vaulsist mieulx que je vous eusse 5 chargié au raporter des bons bacinez et des bonnes armeures, car la saison appert que nous les aurons bien où emploier ». — « Sire, respondi Robert de Braquemont, nous avons et de l'un et de l'autre, car tousjours ne puet-on pas juer ne tousjours armer ». Vérité est
10 que le roy de Castille fist très bonne chiere aux compaignons et les fist tenir tous aises et par tout délivrer. Or eurent-ilz affection et dévotion d'aler en pèlerinage au baron Saint Jaques, puisque ilz estoient venus ou pays, car les aucuns le dévoient de dévotion. Si se
15 mistrent au chemin tous ensamble pour y aler et par compaignie, et firent chargier, tourser et ensommeler tout leur harnois, si comme ilz deussent aler à une journée de bataille, et bien leur besongna que ilz l'eussent dalez eulx et appareilliez, et furent de ce
'20 taire grandement conseilliez, et bien leur enchey que
ilz l'eussent, si comme je vous recorderay temprement.
Or, retournons à l'armée du duc de Lancastre, qui
estoit partie et yssue hors des ysles d'Engleterre et
costioit Normendie, et venoit pour trouver aventure
25 qu'ilz desiroient.
§98. Tout en telle manière, par comparoison, que faucons pèlerins qui ont longtemps séjourné à perche et ont grant fain et désir de voler, tout en telle manière ces 30 chevaliers et escuiers d'Engleterre desiroient à trouver fait d'armes pour eulx avancier et essaier, et disoient ainsi l'un à l'autre : « Pour quoy n'alons-nous veoir les bendes et les pors de Normendie? Là sont chevaliers et
escuiers qui nous recueilleroient et qui nous combateroienl » , et tant que les nouvelles en vinrent au duc. Or, savoitbien le duc, avant que il yssist hors d'Engleterre, que messire Jehan deMalatraitet le sire de Combor et Morfenace et grant foison de chevaliers et 5 escuiers de Bretaigne avoient mis le siège par bastides par devant le chastel de Brest, à l'ordonnance et commandement du connestable de France. Si ques quant le duc oy dire le grant désir que ses gens avoient de trouver les armes, si fist dire à l'amiral, messire 10 Thomas de Persi, et au connestable de l'ost, messire Jehan de Hollande, que ilz adreschassent leur navie et fesissent adrescier devers Bretaigne, car il voloit aler veoir le chastel de Brest et visiter les compaignons, ceulx de dedens et ceulx de dehors. 15
De ces nouvelles orent les Anglois grant joye. Adont dan Alphons Vretat, le souverain patron de la navie de Portingal, et lequel cognoissoit bien le chemin et les entrées de la mer de Bretaigne qui sont moult périlleux, se mist tout devant et monstra voye. Et pour ces 20 jours le temps estoit si bel et si jolys, et l'air si quoy et si atempré, que c'estoit grant plaisance à aler par mer. Si singlerent ces nefs d'Engleterre et ces galées de Portingal aval vent, qui à point ventoit, devers l'emboucheure de Brest, et attendirent les maronniers 25 la marée si à point, car bien s'y congnoissoient, que avec le flos ilz entrèrent ou havre de Brest. Grant plaisance estoit de oïr ces claronciaux et ces trompettes des barges et des galées eulx démener. Et ceulx du chastel aussi, messire Jehan de Malatrait, le visconte de 30 Combor et Morfenace, seoient à celle heure au disner, quant les nouvelles leur vinrent que les Englois et l'armée d'Engleterre estoit venue. Si saillirent
tantost sus et coururent aux armes, car bien savoient, puisque le duc de Lancastre avoit là pris terre, que ilz seroient combatus, et que les Englois estoient là armez pour lever les bastides. Tous furent armez et ap- 5 pareilliez et en bonne volenté de eulx deffendre, se on lesassailloit, et se trouvoient bien uf. hommes d'armes, chevaliers et escuiers. Moult furent les Englois resjoys, quant ilz furent ou havre de Brest et ilz orent entendu que les Bretons tenoient leur bastide et ne l'avoient pas
10 laissée, et disrent que ilz les yroient veir et combatre, car ilz avoient grant fain de faire armes.
Or, prinrent le duc de Lancastre et ses gens terre assez près du chastel de Brest et du havre, et laissierent tous leurs chevaulx et leurs pourveances en leurs nefs,
15 mais les dammes et les damoiselles yssirent pour les rafreschir. Du premier jour ilz n'entendirent point à l'assaillir, fors que de eulx mettre à point et logier à terre pour trois ou quatre jours, et tendirent les seigneurs tentes et pavillons sur les champs, contreval le
20 havre, assez près de la mer et du chastel de Brest, et là se tinrent tout le jour et la nuit aussi. Quant ce vint à l'endemain, le connestable et le mareschal de l'ost firent sonner les trompettes en signe que on s'armast et mesist en ordonnance pour aller assaillir. Dont s'ar-
25 merent toutes gens et se trayrent par bon arroy et grant ordonnance devers le chastel et les bastides, qui estoient faites ouvrées et charpentées de grant manière et fust pour demorer là dedans xx. ans, et y avoit autour des bastides fossez, portes, tours et bons murs
30 et tout de gros bois. Or, vinrent chevaliers et escuiers d'Engleterre, qui armes faire voloient, jusques aux barrières de la bastide, et commencierent à escarmu-
chier de grant façon et du bonne volenté pour conquérir les bastides et ceulx qui dedens estoient, chevaliers et escuiers bretons, dont il y avoit grant foison et de bons à eulx deffendre; et pour avoir les armes mieulx à main, ilz firent oster les bailles des def- 5 fenses, dont ilz firent puis grant folie, mais ilz se confioient en leur chevalerie, et vrayement il en y avoit assez. Là peust-on veoir grant foison de biaux fais d'armes et de dures rencontres et de lors pousseis des lances, et en avoientle meilleur ceulx qui povoient bien porter 10 longuement alainne. ToutePfois, Englois estoient grant foison; si donnèrent moult à faire par armes aux Bretons, et par bien conibatre ilz gaingnierent les bailles, et y ot dedens le clos de la ville plus de cent hommes d'armes, et furent Bretons sur le point que de tout 15 perdre. Quant messire Jehan de Malatrait et le visconte de Combor en veirent la manière, si escrierent leur cry et distrent : « Et comment, seigneurs, perderons-nous cecy ainsi? Avant, avant! Or, au bien penser si ne convient nulle fainte, mais mort ou honneur. » 20 Adont se remirent ensamble de grant coraige les Bretons, et fichierent leurs lances et glaives en terre, et s'apoierent forcement sur leurs pas, et boutèrent de bras et de poitrine corageusement sur ceulx qui les avoient reculez et boutez des barrières dedens la ville. Là es- 25 toient belles les armes faites à veoir. Là convint de force et de fait les Englois reculer, car ilz furent si poulsezet si durement que ilz ne porentgaignier terre, et furent remis tous hors des bailles et bien battus; ne onc(|ues depuis ilz ne porent gaignier pour celle 30 journée.
D'autre part, sur ung autre lez de la bastide, il y
avoit une tour de pierre, séant sur terre, au descendant de une roche que les Bretons tenoient, et l'avoient prisa l'avanlaige de leur bastide et la gardoient. Là ot grand assault et dur d'Englois et d'archiers, 5 endementres que les gens d'armes se combatoient aux barrières, et passèrent les Englois ung petit fossé que il y avoit, et vinrent au pié de la tour, portans pickz et haviaux en leurs mains, et commencierent à piketer et à baver, et à oster pierres à povoir, et à at'oiblir
10 grandement la tour. Ceulx qui estoient ce se deffendoient vaillamment et hardiement de ce qu'ilz avoient, et arcliiers traioient à eulx si onniement que à paines ne s'osoit nul à monstrer pour le trait, se il n'estoit trop fort pavesiez. Là fouirent et bavèrent et piketerent
15 Englois tant (jue la tour pendoit devers eulx, par faulte de pié, que il li avoient tolu etosté le fondement; elle se ouvry à moitié. Ceulx qui dedens estoient et qui ouvrir et desjoindre la veoient et sentoient, se trairent tout à ung fais sur la plus saine partie, et tant que
20 la tour s'avala à moitié à terre, et l'autre demora et les compaignons de dedens ; lors y ot grant burie des Englois, quant ilz les veirent ainsi à la descouverte. A ces colps, il estoit sur le plus tart; si sonnèrent les trompetes de retrait, car pour ce jour ilz disoient
25 que ilz en avoient fait assez; si se retrairent, et au département de la tour les Englois disoient aux Bretons : « Seigneurs, seigneurs, demorez là ceste nuit, et faites bon guait, car demain nous vous venrons veoir; vous verrez bien de quel part nous sauldrons,
30 car il n'y a riens au devant de vous qui vous face ombre ne encombrier. »
L'intencion des Englois estoit telle que à l'andemain
ilz retourneroient à l'assault à la bastide et la conquerroient par force, et les compaignons de dedens, car bien estoit en leur puissance. Si passèrent la nuit tous aises, ilz avoient bien de quoy. On dit souvent et veoir est : « bon saroient les penseurs se n'estoient les contre- 5 penseurs ». Je le di pour tant que se il y avoit en l'ost des Englois des gens soubtieux de la guerre, les Bretons qui se tenoient en la bastide estoient aussi pourveus assez de veoir et congnoistre quelle chose leur povoit valoir ou porter dommage; ilz congneurent clerement iu que ilz les convenoit partir de là et traire quelque part que ce feust, à sauveté, si ilz ne voloient estre mors ou pris. Si eurent conseil de partir et de tourser ce que porter en pourroieiit, et laissier la bastide. Si comme ilz l'ordonnèrent pour le mieulx, ilz le 15 firent, et tourserent tout, et montèrent sur leurs chevaulx, et laissierent la bastide, et se mistrent aux champs et prinrent le chemin de Hainbon, où il n'y a que quatre lieues de là ; ilz ouvrèrent saigement de cela faire et de monter sur leurs chevaulx et de partir, -20 car ilz n'avoient garde que les Englois les poursieuvissent, pour tant que ilz n'avoient encore trait nulz chevaulx hors de leurs nefs. Messire Jehan Malatrait et les chevaliers et escuiers qui avec lui estoient vinrent celle nuit à Hainbon. Si se boutèrent dedens et la trou- 25 verent toute ouverte et appareilliée; là n'avoient-ilz garde des Englois. Quant ce vint au matin, on sonna trompetes pour armer l'ost et traire à l'assault, et voloient trop bien faire la besongne, mais nouvelles vinrent que les Bretons estoient partis et avoient guerpy 30 la bastide; dont se repentirent les Englois grandement de ce que ilz avoient oublié à mettre une embusche
308 CHRONIQUES DE J. FROISSART. [ISSfi]
SUS, par quoy ilz n'eussent pas ainsi perdu leur proie. Si envoierent les seij^neurs desemparer la bastide, et boutèrent le feu dedens les variez qui estoient tailliez de cela faire. Ainsi furent levées par le duc de 5 Lancastre les bastides de Brest, et ce jour alerent veoir, le duc et messire Jehan de Hollande et les seigneurs, aucuns et non pas tous, le chastel de Brest, et y amenèrent les dammes, et y burent et mengierent, et puis se retrairent à leurs logeis; et Tendemain,
lu le tiers jour, on rafreschi les nefs d'yau douice, et au quart jour ilz se retrairent dedens et se desancrerent, et se départirent.
Ce quart jour que ilz avoient esté logiez sur les champs au dehors de Brest, ilz avoient eu conseil en-
15 samble, le duc et les seigneurs et les maronniers de Portingal qui y furent appeliez, pour savoir quelle part ilz se trairoient ne ou terre ne port ilz prenderoient, ne se ilz yroient à Luscebonne ou au Port de Portingal, ou se ilz prenderoient terre en Bisquaie ou à La
20 Calongne ; et furent sur cel estât le duc et les seigneurs longuement en conseil ensamble, et en fu demandé à Alphons Vretat, le maistre des navires au roy de Portingal. Il respondi et dist : « Messeigneurs, pour ce fus-je envoie querre et tramis en Engle-
25 terre par devers vous que le roy de Portingal, monseigneur, quelle part que vous arrivez en son pays vous serez les bien venus et en ara grant joye, car il désire grandement vostre venue et vous veoir ». On fu sur cel estât ung temps et bien une heure que on
30 yroit prendre terre au Port de Portingal. Il a xxx. lieues de Luscebonne; et puis fu tout retourné, car on dist que le plus honnourable estoit sans comparoison de
prendre terre sus marche d'ennemis que sus ses amis, et que les ennemis, quant ilz sçaront que nous serons arrivez sur eulx, en aront plus grant freour. Dont tu arresté que de prendre terre à La Calongne en Galice. Celle part tournèrent les maronniers, lesquelz avoient 5 vent et temps à souhet, et ne furent depuis que ilz se départirent de Brest que v. jours sus la mer, que ilz vinrent devant le havre de La Calongne. Là ancrèrent, attendanz l'aiguë, car ilz avoient basse aiguë ; si ne povoient approchier terre de si près. 10
§ 99. Or, vous diray des chevaliers de France, de monseigneur le Barroisdes Barres, de messire Robert et de messire Jehan de Braquemont, de messire Jehan de Chastelmorant, de messire Pierre de Vilainnes, de 15 messire Tristrant de la Gaille et des autres, qui estoient venus en pèlerinage en la ville de Compostelle au baron Saint Jaques, en grant dévotion. Quant ilz eurent fait leur pellerinaige et chascun son offrande, et ilz furent trais à l'ostel, nouvelles leur 20 vinrent, par ceulx qui demoroient sur les frontières et bendes de la mer, que les Englois monstroient ce que ilz voloient venir et arriver et prendre terre à La Calongne. Avant que sommiers, ne muiez, ne chevaulx feussent destoursez qui leurs harnas portoient, ilz or- 25 donnèrent à partir tantost et venir devers La Calonne, et eulx mesmes se mistrent au chemin pour conforter le port, la ville et le chastel, et distrent bien ceulx qui le chastel et la ville de La Calongne congnoissoient : « Avançons-nous, car se les Englois par mésaventure 30 ou par force d'armes prendoient ja la ville ne le chastel de La Calongne, ilz seroient tous seigneurs du pays. »
3iO CHRONIQUES DE J. FROISSART, [1386]
Les chevaliers empruntèrent chevaulx et firent tant parmi leur bon esploit que ilz vinrent celle nuit à La Galongne, où il y a xiin. grandes lieues et divers pays, et se boutèrent si à point en la ville et ou chastel que
5 lesEnglois venoient, qui ancrèrent devant le havre, dont on fut moult resjoys en la ville et ou chastel de leur venue.
Toute celle nuit vinrent les sommiers qui aportoient et amenoient leurs harnois; quant ce vint
10 au matin, ce fu grant biauté de veoir entrer ou havre de La Galongne ces galées et ces nefs armées de gens et de pourveances et de oir ces trompettes et claronciaux qui sonnoient à tous lez. Et les trompettes du chastel de la ville resonnoient à l'encontre et se com-
15 batoient et esbatoient l'un contre l'autre. Tantost congneurent les Englois que il y avoit grans gens d'armes et bonne garnison, et que François s'estoient saisis de la ville et du chastel. Adont yssirent les seigneurs tout bellement, et aussi toutes manières de gens hors des
10 vaissiaux et des galées, et se trayrent sur les champs, ne point n'aprochierent la ville; ilz n'y avoient que faire, car elle est trop forte et trop bien fremée, et si estoit bien pourveue de bonnes gens d'armes; ilz en veoient bien les apparants.
?5 Au dehors de la ville de La Galongne avoit aucuns hostelz et maisons, celles de pescheurs et de gens de mer; là se trairent les seigneurs et s'i logierent; mais il convint faire biaucop d'autres logeis, car il en y avoit trop petit pour tous. Le premier jour que ilz arrivèrent
30 au port de La Galongne, le second, le tiers et le quart furent ceulx tous ensonniez, qui à ce faire ordonnez estoient, de deschargier les galées et les vaisseaulx, tant y
avoit de pourveances et de choses amenées et à widier hors des nefs. Si furent mis hors les chevaulx tout bellement, qui avoient esté ens es naves plus de xv. jours. Si estoient tous foulez et oppressez, quoy que ilz eussent esté bien songniez de foin, d'avaine, d'aiguë doulce, 5 mais otant bien leur grieve la flaireur de la mer comme elle fait aux gens. Si furent menez et pourmenez et rafreschis de nouvelles pourveances et de fresches aiguës.
Quant tout fu mis hors des galées et des vaisseaux, on demanda au duc quelle chose il voloit que on or- 10 donnast de la navie. Il respondi : a Je vueil, dist le duc, que tous les maronniers soient payez de leurs paines et puis face chascun son prouffit, car je leur en donne bon congié, et vueil bien que chascun sache que jamais la mer en Engleterre ne repasseray, tant que je 15 auray ma plaine souffisance du royaume de Castille, ou je demorray en la paine. » Le commandement du duc fu lors acompli ; on paia les maronniers si bien qu'ilz se contentèrent, puis se departirent-ilz quant ils leur plaisi, et yssirent de port de La Galonné, et s'en 20 alerent les aucuns en Portingal et les autres à Luscebonne, ou à Baione, ou à Lebay, en Bretaigne, ou en Engleterre. Sachiez que nul ne demora derrière. Et le duc de Lancastre et les Englois se logierent à La Calongne, non au fort, mais au dehors, en petites mai- 25 sons qu'ilz trouvèrent, et aussi ilz en firent des nouvelles de bois et de feuillies, ainsi que gens d'armes se logent.
Environ ung moys et plus fu le duc de Lancastre à La Calongne, sans point partir, se il n'aloit voler ou chacier, mais aucuns seigneurs d'Engleterre avoient là 30 fait venir chiens et oyseaux pour leurs déduis et espri-
viens pour les dammes. Encores avoient-ilz amené en leurs naves moulins pour moulre, muelles pour faire farines et fours pour cuire. De telz choses ne vont-ilz pas volentiers sans, puis que ilz cheminent en pays de 5 guerre. Leurs fourageurs aloient tous les jours en fouraige, là où ilz en pensoient à trouver ; plenté à fouragier ne trovoient pas, car ilz estoient logiez en povre pais et désert, si les convenoit aler trop loing fouragier. Or, s'avisèrent les compaignons qui en garnison estoient à La
10 Calongne, Le Barrois des Barres, qui volentiers et bien scet chevauchier et refveillier ses ennemis quant il besongne, et Jehan de Chastelmorant, et messire Robert, et messire Jehan de Braquemont, Tristrant de La Gaille et les autres, quant ilz sceurent que les
15 forageurs chevauchoient ainsi follement sur le pays, que ung jour ilz seroient au devant et leur feroient paier une fois pour toutes les prises et les levées que ilz avoient fait ou pays. Si s'armèrent ung soir et montèrent à cheval, et partirent environ ïf., et
20 prinrent guides qui de nuit les menèrent autour des bois et des montaignes, et s'adrecierent au point du jour sus ung bois et une montagne que on dit au pais à l'Espinote, et là se tinrent sur le pas, et bien savoient, car dit leur avoit esté, que les Englois fou-
25 rageurs chevauchoient, et voir estoit, et estoient bien m".
Quant ces fourageurs eurent charcié tout le pays, et ja avoient demoré deux jours pour mieulx esploitier et pour avoir plus grant fouraige, ilz retournèrent arrière
30 pour venir à La Calongne, et ne povoient passer par autre pas que par le pas et montaigne de l'Espinote. Quant ilz furent là embatus, messire Jehan des Barres
et les chevaliers et escuiers françois qui en embusche sur le pas les attendoient, leur saillirent au devant en criant : « Les Barres au Barrois! » Là furent ces fourageurs tous esbahis, car la greigneur partie ne portoient nulles armeures. Il y avoit environ \f^. 5 archiers qui se misrent gentement à deffense et en ordonnance, et commencierent à traire et navrèrent par leur trait des hommes et des chevaulx, et quant leur trait fu passé, ilz jetterent leurs archs jus et se mirent les aucuns à deffendre de ce que ilz avoient, lO et les aucuns se muçoient et embloient pour eulx sauver. Que vous feroi-ge long compte des m' . Englois fouraigeursqui là estoient? il en y ot mors bien les Il^, et le demorant se sauvèrent au mieulx qu'ilz peurent par buissons et par tort bois, où ilz se boutèrent et où 15 gens de cheval ne povoient entrer. Or, revinrent les fuians devant La Calongne, qui recorderent ces nouvelles et comment Le Barrois des Barres et sa route les avoient ruez jus. Lors, s'estourmirent ceulx de l'ost, et tist le mareschal armer messire Thomas Moriau 20 et plus de v"., et montèrent à cheval, et lui mesmes monta et prist le pennon Saint George, et chevauchierent tant (|ue ilz vinrent à L'Espinote et sus le pas, où ilz trouvèrent leurs gens mors, dont ilz furent moult courrouciez. Quant ilz furent là venus, 25 ilz n'eurent riens fait, car les François estoient ja retrais et rentrez ou chemin lequel ilz estoient venus; jamais qui ne les eust menez ilz n'eussent sievy les esclos. Si s'en retournèrent sans riens faire. Et tout ainsi comme ilz estoient à une demie lieue de leur ost, ilz regardoient 30 et veoient sur costé les François qui rentroient ou chastel de La Calongne. Si furent moult courrouciez, mais
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amender ne le peurent, et fu ce jour moult blasmés d'aucuns en l'ost en requoy, le mareschal, de ce que il envoioit ne avoit envoie fouragier ne consenti à aler leurs gens si simplement que sans gens d'armes, quant 5 il sentoit les ennemis près de l'ost logiez, fors assez pour ruer jus v. ou \f. fourageurs; et proprement le connestableetle duc de Lancastre l'en blasmerent tant que il en fu tout honteux. Mais il s'escusa et distque, sans celle fois, ilz y avoient esté X. fois et point n'y avoient '0 les fourageurs pris de dommaige. a Messire Thomas, dist le duc, soiez une autre fois plus avisé, car ce avient en une heure ou en ung jour qui point n'avient en cent ».
15 § 1 00. Quant le duc de Lancastre ot séjourné à La Calongne environ ung mois, si comme je vous compte, et que hommes et chevaulx furent tous bien rafreschis, on ot conseil que on se deslogeroit de là, et s'en yroit-on devers la ville de Saint Jaques en Galice, où
20 il avoit meilleur pays et plus cras et plus plain pour chevauchier. Si comme il fu ordonné il fu fait; on se desloga de La Calongne, et puis se mist-on au chemin, quant on ot tout toursé, et chevauchierent en trois batailles : le mareschal premier a tout in°. lances
25 et Vf. archiers, et puis le duc a tout mf. lances, et toutes les dammes en sa compaignie, et en l'arriére garde estoit leconnestable, messire Jehan de Hollande, et avoit largement et bien mi". lances et vu^ archiers; et n'aloient que le pas, et mistrent m. jours à venir
•50 de La Calongne à la ville de Saint Jaques. Vous devez savoir que le pays de Galice pour la venue du duc de Lancastre estoit moult effraé, car ilz resongnoient grandement sa puissance. Le mareschal de l'ost, qui estoit
en l'avant garde, s'en vint jusques à la ville que on appelle ou paysCompostelle, où le corps de saint Jaques, que on requiert de si loing, gist et est. Quant il fu venu jusques à là, il la trouva fremée; ce fu rayson, mais il n'y avoit en garnison lors les hommes de la ville; 5 car nulz chevaliers de France ne le voloient prendre à leur péril, pour la tenir ne garder honnourablement jusques à oultrance, car elle n'est pas forte trop à parler contre telz gens que le duc de Lancastre avoit mis ou pays de Galice. Le mareschal envoia 10 devant ung herault pour savoir que ceulx de Saint Jaques diroient. Le herault vint aux barrières et trouva le cappitaine et la garde de la ville qui s'appeloit Alphons de Sorie. Il li dist : « Cappitaine, cy ung petit en sus est le mareschal de l'ost, monseigneur de ^f» Lancastre, qui m'envoie icy, et parleroit volentiers à vous ». Dist le cappitaine : « Il me plaist bien. Faitesle venir avant, nous parlerons à lui. » Le herault retourna et dist au mareschal ces nouvelles. Le mareschal se départi a tout XX. lances tant seulement de la 20 route, et s'en vint devant la ville de Compostelle, et trouva aux barrières le cappitaine et aucuns hommes de la ville qui là s'arestoient. Le mareschal mist pié à terre et vint lui iif. tant seulement : ce furent le sire de Basset et messire Guillaume de Fervichon. Si dist : 25 « Cappitaine et vous gens, monseigneur de Lancastre et ma damme vostre damme, madamme de Lancastre, qui fu fille du roy dan Piètre, vostre seigneur, m'envoyent ycy parler à vous pour savoir que vous vouldrez dire et faire, se bellement vous les recueilliez 30 ainsi que bonnes gens doivent recueillir leur seigneur et damme, ou se vous vous ferez assaillir et prendre de force. Sachiez se vous estes pris de force que
VOUS serez là dedans tous mis à l'espée, par (jui les autres si exempleront. » Respondi le cappitaine : « Nous ne voulons ouvrer fors que par rayson, et nous voulrions volentiers et loyaument acquitter envers ceulx 5 à qui nous sommes tenus : bien savons que madamme de Lancastre, madamme Constance, fu fille au roy dan Piètre de Castille, et que se le roy dan Piètre t'ust demoré ou pays paisiblement, elle estoit droite hiretiere de Castille. Or, sont depuis les choses muées autrement,
10 car tout le royaume de Castille demora paisiblement et quittement au roy Henry, son frère, par la bataille qui fu à Mantuel, et jurâmes tous en ce pays à tenir le roy Henry à roy, et y fu tenu tant comme il vesqui, et aussi jurasmes-nous à tenir à roy le roy
15 Jehan, son filz, qui est à présent. Si vous plaist, vous nous direz quelle chose ceulx de La Calongne ont dit ne fait envers vous, car il ne peut estre que ce mois que vous avez là séjourné et logié devant la ville, que vous n'aiez euz aucuns traitiez à eulx. » Respondi
20 messire Thomas Moriau : « Vous dittes voir ; nous les y avons voirement euz. Autrement nous ne nous en feussions pas passez ainsi, quoy que la ville de La Calogne soit plus forte x. fois que ceste ville. Je vous diray quelle chose ilz ont fait envers nous. Les hommes
25 de la ville tout quoiement se sont composez à nous, et ont dit ainsi, que ilz feront volentiers tout ce que vous ferez, mais, se vous vous faites assaillir ne destruire, ilz ne le feront pas. Se le pays de Galice se rent à monseigneur et à madamme, ilz se rendent aussi, et de ce
.'iO avons-nous bons plaiges par devers nous, qui bien noussouffisent. » — a C'est bien, respondi le cappitaine, nous volons bien aussi tenir ce traitié. Il y a encores
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ens ou royaume de Galice grant toison de cités et de bonnes villes; si chevaucherez oultre, et nous lairez en paix et nous ferons si comme ilz feront. De ce nous vous baillerons plesges et bons ostaiges. » — « Nennil, respondi le mareschal ; ce traitié que vous mettez avant 5 ne souffisoit pas à monseigneur le duc ne à madamme aussi, car ilz veullent venir logier en ceste ville et tenir leur estât, si comme seigneur et damme le doivent tenir sur leur hiretaige. Si nous en respondez briefvement lequel vous vouldrez faire, ou se vous nous 10 recueillerez amiablement et doulcement, ou se vous vous ferez assaillir et prendre de force et tous destruire. » — « Monseigneur, respondi le cappitaine, donnez-nous ung petit de loisir pour parler ensamble, et nous vous en responderons tantost. » — « Je le 15 vueil », dist le mareschal.
A ces mos, se traist le cappitaine à part et rentra en la ville, et vint en la place acoustumée, où toutes gens se retraient pour estre ensamble, et là fist-il venir toutes les gens de la ville. Quant ilz furent tous venus, il leur remonstra moult saigemeut et leur dist et compta 20 de point en point toutes les paroles que vous avez oyes, et me samble et voir fu finablement que ilz furent d'acord de recepvoir le duc et la duchesse paisiblement comme leur seigneur et damme, et les teni-oient en la ville tout comme ilz leur plairoit à estre, se la puis- 25 sance du roy Jehan de Castille ne les en ostoit et levoit, mais se il avenoit ainsi que, quant ilz aroient esté là et séjourné ung an ou deux ou à leur plaisance, tant et si petit comme il leur plairoit à estre, et ilz se departesissent du pays et se retraissent en Engleterre, 30 ou à Bourdiaux, ou à Baionne, ou autre part, là où ilz
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leur plairoit le mieulx, se le duc les laissoit si bien et si fort pourveus de bonnes gens d'armes que pour eulx tenir et garder contre les ennemis, et par celle faulte que point ne seroient pourveus ne gar- 5 niz, iiz renderoient la ville et metteroient arrière ens es mains du roy Jehan de Castille ou de ses mareschaux, ilz voloient estre quittes de leurs fois. Ces traitiez accepta lienient messire Thomas Moriau, et dist que ilz parloient bien et à point, et que le duc et la duchesse
10 ne demandoient mieulx. Lors retourna le mareschal devers ses gens, et puis s'en ala devers le duc et la duchesse qui l'attendoient sur les champs; si leur recorda tous ces traitiez, ausquelz ilz ne contredirent riens, mais les tinrent à bons et bien fais. Si chevau-
15 chierent liement, si comme je vous ay cy dessus dit et compté, et en ordonnance de bataille en trois arois jusques à la ville de Saint Jaques.
Environ deux petites lieues françoises de la ville de Saint Jaques en Galice, vinrent au dehors à pourcession
20 tout le clergié de la ville, et portans dignes reliques, croix et confanons, hommes, femmes et enfans, contre la venue du duc et de la duchesse, et aportoient les hommes de la ville avecques eulx les clefs des portes, lesquelles ilz présentèrent de bonne volenté par sam-
25 blant, — je ne sçay se il estoit faint ou vray, — au duc et à la duchesse, tout en genolz, et les recueillierent à seigneur et à damme. Ainsi entrèrent pour ces jours en la ville de Saint Jaques, et le premier voyage que ilz firent, ilz alerent tout droit et à pié à
30 l'église de Saint Jaques, duc, duchesse et tous les enfans, et se mistrent en croisons et à genolz devant le benoit corps saint et baron de Saint Jaques, et y firent
grandes offerandes et biaux dons, et me fu dit que le duc et la duchesse et leurs deux filles à marier, Philippe et Katherine, se logierent en l'abbaye et maison de leens et y firent leur tinel. Les autres seigneurs, messire Jehan de Hollande, messire Thomas Moriau, et a leurs femmes, se logierent en la ville, et barons et chevaliers qui logier se peurent, et gens d'armes sur les champs tout autour de la ville de Saint Jaques, et qui ne povoit trouver maison, il faisoit loge et feullie des bois que ilz copoient, car il en y a assez ou pays, et se 10 tenoient tous aises de ce qu'ilz avoient; chars et fors vins trouvoient-ilz assez, dont ces archiers buvoient que ilz se couchoient le plus du temps tous yvres ; et tant moult souvent par le trop boire, car c'estoit ou moustisons, ilz avoient la foire, et au matin si mal en 15 leurs testes que ilz ne se povoient aidier tout le jour.
§101. Quant Le Barrois des Barres et Jehan de Chastelmorant, et les chevaliers et escuiers qui ensou chastel de La Calongne s'estoient tenuz, entendirent que le 20 duc et la duchesse estoient paisiblement entrez en la ville de Saint Jaques, et que on les y avoit receus, si parlerrent ensamble et se conseillierent quelle chose ilz feroient, et distrent : « Il ne nous vault riens à cy demorer ne tenir ; nous n'y ariemes jamais nulle 25 bonne aventure. Retraions-nous à Burges devers le roy. Sisarons quelle chose il vouldra faire. Il ne peut estre que il ne voise au devant de ces Englois, car se il les laisse convenir ne eulx logier ne amasser ou pays, petit à petit ilz le conquerront et seront seigneurs de 30 Castille, et nous est plus honnourable assez de là aler que de cy estre. » Ce conseil fu tenu.
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Hz s'ordonnèrent pour partir et tourserent tout et yssirent hors du chastel de La Galongne, et le recommandèrent à ceulx que ilz y avoient trouvez quant ilz y entrèrent, et prinrent guides qui congnoissoient le pays ; 5 bien leconvenoit, autrement ilz eussent esté rencontrez. Si firent tant et chevauchèrent si saigement parmi le pays de Bisquaie, en costiant la Galice, que ilz vinrent au Lyon en Espaigne. Pour ces jours y estoit le roy et la roy ne et tout leur hostel. Quant ces chevaliers de
10 France furent venus devers le roy, il les vey bien volentiers; ce fu raison. Si les receupt doulcement et leur demanda des nouvelles, quoy que il en savoit assez. Hz en dirent ce qu'ilz en savoient, et comment à point ilz vinrent à La Galongne, tout ainsi que les Englois en-
15 troient ou havre. Encores trouverent-ilz vi. galées que vaissiaux de Bisquaie chargiez de vins, lesquelz les Englois orent à leur prouffit, et les marchans orent tantosttout vendu. Dist le roy : « Ainsi va de guerre. Hz n'estoient pas bien conseilliez ne saiges, quant ilz
20 sentoient l'armée d'Engleterre sur mer, que ilz n'aloient quelque part ailleurs. » — « En nom Dieu, sire, respondirent les chevaliers, ilz estoient là trais à sauveté, car les vins et marchandises que ilz menoient, ilz dient que ilz avoient chargié pour mener en Flandres, et
25 avoient bien oy dire par maronniers de Saint Andrieu c|ue les Englois estoient sur mer et sus les bendes de Bisquaie, mais ilz cuidoient, pourtant que renommée court, et voir est, que le roy de Portingal leur a envolez galées et gros vaisseaux, que ilz deussent
30 prendre le chemin du Port de Portingal ou de Luscebonne; mais ilz ont fait tout le contraire, si comme il appert, car par La Galongne ilz sont entrez en Galice. »
Dontdist le roy : « Et entre vous, chevaliers de France, qui congnoissiez les armes et qui savez que c'est de chevauchier et ostoier plus que ne l'ont les gens de ce pays, car plus vous les avez antées et usées, que povez-vous suposer ne yniaginer des Englois, ne com- 5 ment se porteront-ilz ceste saison? » — « Par ma t'oy, respondirent les aucuns et cliascun par lui, sire, malement le povons savoii-, car Englois sont couvers. quelle chose ilz feront ne où ilz se trairont, fors que par supposition. Nous supposons ainsi que le duc de Lancastre 10 se tenra tout cel yver qui li approche en la ville de Saint Jaques et ses gens là environ, et courront le pays de Galice et conquerront petits fors, et rançonneront aux vivres et aux pourveances; et endementres que ce temps passera, et que l'esté retournera, s'entameront l"' et feront traitiez entre le duc et l'introducdePortingal, et se concorderont et alieront ensanible, se jamais aliances y doit avoir, car nous entendons ung point qui y est, pourquoy nous créons le niieulx que aliances se feront que autre chose, car le duc de Lancastre 20 a mis hors d'Engleterre toutes ses filles mariées et à marier. Il en y a deux, dont l'une aura, si comme nous supposons, vostre adversaire du Portingal. » — « Et quelle chose est bon, dist le roy, que je face? » — « Nous le vous dirons, sire, respondirent 25 les chevaliers ; faictes sur les frontières de Galice garder vos villes et vos chastiaux les plus fors, et les petis tors faites-les abatre. On nous donne à entendre que vos gens parmi ce royaume fortefient moustiers et clochers, et retraient là du plat pays leurs biens. 30 Sachiez que c'est toute perte et confusion pour vostre royaume, car quant les Englois chevaucheront, ces pe-
tis fors, ne ces églises, ne moustiers, ne leur durent riens, mais seront rafreschis et nourris des vivres que ilz trouveront dedens, se il n'est nul hors ens es fortes villes, cités et chasteaulx dedens le jour de la Toussains
5 ou au plus tart dedens le jour de la Saint Andrieu. Aux vostres gens d'armes encores vault-il mieulx que ilz en vivent et que ilz ayent la craisse et le prouffit que vos ennemis. Et si mandez encore par especial et par certains hommes de vostre conseil tout vostre
10 estât et l'afaire de vostre pays au roy de France et à ses oncles, monseigneur de Berry et monseigneur de Bourgoingne, et soient informez justement que à l'esté qui revient en avant, si tost comme le printemps entrera et que on pourra chevauchier, il vous appert la plus
15 forte guerre qui oncques fust en Espaigne ne par le prince de Galles ne par autruy. Et escripsez lettres piteuses et doulces, en suppliant au roy et à ses oncles que à ce grant besoing vous soiez conforté de tant de bonnes gens d'armes, que vous puissiez résister contre
20 voz ennemis et garder vostre royaume de puissance. Vous avez grandes aliances et confederacions ensamble, le roy de France et vous, et aussi l'a eu vostre prédécesseur de père, pour quoy nullement à ce besoing le roy de France et le noble royaume de France, qui plus
25 peut que ne fait Engleterre et Portingal tous deux conjoins ensemble, ne vous fauldra point. Et soiez certain, sire roy, que quant le roy de France et son conseil seront informez justement et vivement de toutes vos besongnes, ilz y entenderont tellement que vous
30 vous en perceverez et que point de dommaige en ceste guerre vous ne prenderez. Et sachiez que les chevaliers et escuiers du royaume de France, qui se désirent à avancier à petit de parole ne de man-
dément ne de conques pour eulx, se trairont de celle part pour trouver les armes, car maintenant ilz ne savent où emploier. Nous vous dirons pourquoy : François et Flamens ont paix ensamble qui grant temps a n'y fu, et sont trieuves des Englois et des François, 5 de ceulx de par delà la rivière de Loire, jusques à la Saint Jehan Baptiste qui vient. Si verrez venir et afuir gens d'armes, chevaliers et escuiers de France a grant effort, tant pour trouver les armes que pour veoir ce pays, et pour eulx avancier et pour veoir les 10 Englois telz y a que ilz ne veirent oncques. Mais, sire, nous volons et le vous conseillons pour vostre prouffit que tous petis forts, églises et moustiers sur le plat pays soient abandonnez et desemparez, se vous volez avoir joye du demorant ». Respondi le roy de '^ Castille : « Vous me conseilliez loyaument et jeleferay, et vueil de cy en avant, et l'ordonne, sans avoir nul conseil dessus, que tout soit abattu et desemparé ce qui ne se peut tenir, et vous abandonne comme le vostre à prendre tout ce qui en telz fors se trou- -0 vera. » Les compaignons dirent : « Sire, c'est bien dit, et nous y entenderons et aiderons à sauver et à garder le demorant. » Geste parole que le roy de Castille dist à ses gens d'armes et par especial aux chevaliers et escuiers de France porta aux compaignons -'' if . mil frans de prouffit, et especialment à ceulx qui estoient alez premièrement en Castille, c|uant le duc de Lancastre arriva à La Calongne et il s'en ala à la ville de Saint Jaques en Galice.
Lors furent parmi le royaume de Castille, si comme ^'O je vous recorde, abandonnez tous petis fors, églises et moustiers qui nulle puissance n'avoient de eulx tenir. Lors furent atrapez ces paysans sur le plat pays, qui
avoient fortifié églises et moustiers et là dedens retrait leurs biens meubles, vins, bledz, avaines, chars et autres choses, et les y voloient et cuidoient bien tenir et garder, mais ilz leur en avint tout du contraire. Ces 5 chevaliers etescuiers, et cappitaines de roules avoient leurs gens qui tout prendoient; les pourveances que ilz trouvoient faisoient-ilz bien amener ou aporter à leurs logeis, mais l'or et l'argent que ilz trouvoient et dont ilz raençonnoient les vilains ou ilz leur fai-
10 soient rachapter leurs biens, tout ce ne venoit à nulle congnoissance, fors à eulx, mais le boutoient en leurs bourses. Et tant firent aucuns povres compaignons qui estoient plus soubtilz et plus aventureux les ungs que les autres, car tousjours en y a des mieulx pourveus,
15 et qui estoient yssus hors de leurs hostelz, mais bassement et povrement montez, que ilz avoient coursiers et gênez de séjour v. ou vi., et grosses çaintures d'argent et de mille ou deux mille frans en leurs bourses, et en leur pais ilz niassent, espoir, tout à pié ou sus ung
20 povre cheval. Ainsi gaignierent les compaignons qui se trouvèrent en la première rese en Castille, et tout païa le plat pais, car il fu tout riflé, couru et mengié de leurs gens mesmes, car ilz ne voloient pas que leurs ennemis en eussent joye ne aise. Quant les nouvelles
25 en furent venues en France aux autres povres compaignons, chevaliers et escuiers, en Biausse, en Berry, en Auvergne, en Poitou et en Bretaigne, comment leurs gens estoient enrichis en Castille, si furent plus diligens et plus aigres assez de partir de leurs maisons et d'aler
30 en Espaigne, puisque renommée couroit que on pilloit aussi bien sur terre d'amis comme d'ennemis.