CHAPITRE XX
C«ininent le duc Charle* de Bourgogne, »on siège de Nusse bien garde', combattit l’empereur et toute la puissance de Germanie.
Par un mardi, vingt troisiesme jour de mai , l’an mil quatre cents soixante et quinze, l’empereur se deslogea de son camp ; passa un bois qui lui estoit prochain, en approchant le siège de Nusse; et fit son logis à un ject de serpentine près de l’osl du duc. Le duc , adverti de son deslogement, environ dix heures du matin , fit tirer aux champs ceux de son ostel et les compagnies de son ordonnance , en deslaissant son siège puissamment gardé et furni de gens en compétent nombre , tant pour résister aux saillies de ceux de la ville , que pour erapescher que ceux de delà le Rin , qui esloienten grande puissance, ne donnassent secours de gens et de vivres à ladicte ville. J.e duc
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cloncques, dechà la rivière coppée entre l’empereur et lui, ordonna ses gens de guerre en deux batailles, en pareille forme et manière qu’il vouloit qu’ils se maintinssent , quand viendroit au besongner. En la première bataille estoient toutes gens de pied, picquenaires de ses ordonnances, et les archiers anglois, tant de la compagnie messire Jehan de Mildeton , de son hostel et de la garde , que ceux des seigneurs de Fiennes, Reux, Créquy , Ifammes, Piennes, et autres seigneurs fiefvés.
Tous lesquel s picqu e n ai res furent en Irel assés parmi lesdicts archers , tellement que , entre les deux de eux il y avoit un picquenaire. Et sur l’esle droicte d’iceulx gens de pied, ordonna en un escuadron les hommes d’armes de cheval dudict messire Jehan de Mildeton , et ceulx de la compagnie de Jacques Caillot ; et pour le renfort de cesle esle , le comte de Campo Basso et sa compagnie. Et sur l’esle senestre desdicts gens de pied, ordonna en un escuadron lesdicts seigneurs de Fiennes et leurs hommes d’armes , et le comte de Celane , ensemble sa compagnie; et pour leur renfort, les hommes d’armes des deux compagnies de messire Anthoine et Pierre de Lignane, aussi en ung escuadron. Et ordonna chef de ceste première bataille monseigneur le comte de Chimay , son cousin . conseiller cl chambellan ; et pour le mylieu de la seconde bataille , ordonna un escuadron des chan\bellans et des gentilshommes de sa chambre ; et pour leur renfort ceulx de la garde, que conduisoil
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aussi en un escuadron , assez loing derrière eux , uiessirc Olivier de la Marche, son maistre-d’ostel et capitaine de ladicle garde. El à la dextre dudict escuadron des chamhrelans et des gentilshommes de sa chambre , ordonna tous les archers de sa garde , ensemble tous les archers des compagnies de messire Regnier deBroc-huysen, du seigneurde Chanlerenne, George de Menton, Jehan de Longerai , et Regnier de Walperghe; et pour l’esle de scs chamhrelans et gentilshommes de sa chambre , ordonna ses archers de corps et ceux des compagnies dePhelippe deBerghes et de Phellppe Loyette; et sur l’esle dextre dcsdicts archers, tous les hommes d’armes desdicls Phelippe de Berghes et Phelippe Loyette en un escuadron ; et pour leurs renforts, les gentilshommes des quatre estais de son hostel, aussi en un escuadron , conduicts par messire Guillard de Sainct-seigne , son maistre d’hostel , et par les chefs desdits quatre estais ; laquelle bataille fut conduicte par le seigneur de Humbercourt , son conseiller et chambrelan , comme chef, tenant le lieu du comte de Joigny , et par le seigneur de Bievres.
Ces batailles subtillement ordonnées , passèrent la rivière à un estroict guet , assez dur et de bon fond. Pareillement son artillerie , serpentines , courtaux et bombardes, en nombre de cinquante, passèrent après lesdites batailles par-dessus un pont, assez près dudict guet. El pour ce que le bout du camp de l’empereur, endossé du Bin,
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s’estendoit devers le duc et lui esloit prochain , cuidans qu’il deust venir par ce lez, les Allemans y avoient assis la pluspart do leur artillerie ; et mesmes ceiilx de oultre le Rin y avoient affûté leurs engins, pour battre ce quartier. Mais pour csch^i<?r la hatture desdicts engins , le duc fit tirer ses batailles en passant ladicte rivière à njain senestre, en tirant vers ledict bois que ledict empereur avoit passé ce jour ; et fit renger ses batailles et leurs renforts en toute telle ordre qu’ils estoient declià ladicte rivière ; et gaigna le soleil et le vent qui laisoit grande poudrière forte et espesse.
L’empereur voyant approeber la puissance ducale, tant notablement ordonnée que rien plus, qui estoit chose terrible et fière à regarder, mit hors de son camp de quatre à cinq mille chevaliers, ensemble gens de pied en grande multitude. Ses engins affûtés en nombre inestimable, avecques l’artillerie, oultre le Rin, qui pas ne se faindoit, fit battre et ruer tant horriblement sur l’ost des Bourguignons, qu’oneques de vivant d’homme ne fut ouye chose semblable. Nonobstant ce mortel fouldre et criminel tonnoirre, le duc , qui guères ne le ressoignoit, fit avancer son artillerie en la compaignie de l’infanterie italienne, qui estoient piétons hors de nombre, sans estre ordonnés en nulle des batailles; lesquels tirèrent tellement dedans le camp de l’empereur, qu’il n’y demoura tente ne pavillon entiers; et y firent si grand fenestrage, que l’on véoit le jour parmi. Et lors
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le Juc, pour augmenter l’orJre de chevalerie , dont il cstoit le glorieux patron , comme il appert par la Thoison-d’Or qu’il ii magnifiquement entretenue, afin aussi que les nobles et vaillans courages, embrasés de l’esprit de Mars, eussent tiltre d’honneur pour acquérir proues*îe , il voulut faire aulcuns nouveaux chevaliers; et le devindrent , ce jour, monseigneur le comte de Rennes, monseigneur de Baudeville, messire Frédérick d’Aiguemont , messire Phelippes de Berghes, le petitfils du comte de Campo-Basso, le petit- fils de Troylus, messire Augustin de Campo-Fregoso , messire Henri de Walperghe , messireJehan de Lalaing, messire Jehan de Longueval, messire Jacques de Bossu t , messire Loys visconle de Soissons , messire George de Menton , messire Charles de Haplincourt , messire Guillaume de Goux, messire Jacques de Molain, monseigneur de Coursain, messireJehan de Créquy, monseigneur Anthoine de Noyelle, messire Phelippe de Uaville, messire Compère; des marches d’Allemaigne, næssire Maillart du Bacq, seigneur de Relinghes, provost des maressaulx ; messire Simon, seigneur de Longhes ; messire Don Ladron de ( îénare ; messire Jean Dickfudis, anglois; monseigneur de Disquemme, messire Charles Chuguct , messire Jelian Lamelin , seigneur de Hamars , et messire Wauller des Fossés.
Après la création de ces nouveaux chevaliers , et que le duc, par douces consolatives paroles,
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eust encooragc ses gens , et les eust admonestés de bien besongner en nom de Dieu et de Nostre-Dame, et de monseigneur saint George , il donna signe d’approcher ses l)atailles ; et toutes gens marchèrent joyeusement, faisants le signe de la croix. Dont les Anglois, à leur manière de faire, baisèrent la terre, et tous ensemble jectèrent le cri Nostre- Dame! saint George! Bourgogne ! Et pour ce que les Allemans tenoient une petite montaigne^ le duc fit marcher ceste part Jacques Galliot , qui faisoit l’esle dextre de la première bataille , et le comte de Campo-Basso, son renfort; lesquels gaignèrent ladicte montaigne. Et furent constraincts lesdicts Allemans de desmarcher ; et , en desmarchant , d’eux mettre en fuite en une plaine qui est en ladicte montaigne et leur camp; dont en gaignant ceste montaigne , plusieurs Allemans furent occis. Et lors, voyant qu’il estoit nécessité, pour la seureté de leur camp , de garder ladicte plaine, ilsissirent en grand nombre , tant de pied que de cheval, et chargèrent sur ledict Jacques tellement , qu’il fut contrainct de soi retraire vers le comte, son renfort, duquel à la première charge il s’esloit un petit eslongé .
Et lors ledict comte s’avancha , et voyant ledict Jacques approcher son renfort, rechargèrent ensemble ; si les rompirent et mirent en fuite jusques au camp, là où y eut plusieurs ennemis occis et mis à desconfiture. Et pour ce que ledit comte et ledit Jacques n’eurent quelque sieute des archers
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de la première bataille qui Irop estoient desmarrliés à la main senestre , riens plus avant ne fut ompris pour cestc heure sur ledicl camp. Mais pour éviter le traict à pouldre , se retrairent en une vallée ; et lors de rechef saillirent du camp de l’empereur plus grand nombre de gens de pied et de cheval que devant, sur intention de charger sur ledict comte et Jacques Caillot. Le duc, de ce adverti, y envoya le renfort de l’esle droicte de sa seconde bataille, que faisoient messire Georges de Menton , Jehan de Longueval et Regnier de Walperghe; et incontinent après y, envoya le renfort de l’escadron de ses chambrelans, qui estoit la garde conduicle par messire Olivier de la Marche; ensemble toute l’esle droicte des archers de la seconde bataille. Mais les hommes d’armes d’icelle esle, que conduisoit messire Regnier de Rroc-huysen et le seigneur de Chanterenne , marchèrent plus tost que leurs archers ; lesquels, à cause qu’ils estoient de pied, ne les peurent suivre. Et toutes ces compagnies, joinctes audict comte et Jacques, sans attendre Icsdicts archers , chargèrent sur ceste puissance ainsi saillie , entre lesquels estoient le duc de Saxe, et autres grands princes d’Allemaigne.
Si les rompirent et recoururent jusques en leur camp; mais pour ce que lesdites compagnies n’avoient encore nuis archers, force leur fut, pour le traict à pouldre, de retraire en ladite vallée. Après ceste retraic te, le duc de Saxe, qui portoit la ban-
nière Je l’empereur, accompagné Je nobles princes et Je granJe multitude Je y;ens Je clieial et Je pied, chargea vigoureusement sur les Bourguignons , et rebouta l’esle Jroicte Je la première bataille et son renfort ; et revinJrent tous ensemble jusques à la garde, qui soustenoit merveilleusement. Le duc, ce voyant, print uiig escuaJron à la Jroicte main Je lui pour envahir ses ennemis, et lit tirer avant jusques à sa garde les archiers Jel’esle Jroicte; chargea à sa main senestre, et vint en sa personne rallier lesescuaJronsgranJement troublés et mis en désordre ; et ce faict , chargea sur les- Jits princes estons en grande puissance, comme Jictest, lesquels furent tout incontinent rompus et convertis en fuite; dont plusieurs, jusques à six ou huit cens chevaliers , s’en retournèrent vers Coulongne ; et le résidu fut en grand desroi audit camp, parce que l’artillerie du duc fit grand debvoir de continuer sont traict , tellement que partie des piétons, jusques à deux ou trois mille, seeuidanl sauver ès bateaux , se noyèrent au Uin , où ils jectèrent leurs armes et bagues, en si grand désordre , que grande quantité de gens , péris et noyés ^ flottoient sur l’eau, lesquels arrivèrent en l’isle devant Nusse. Et, à la vérité, l’esle sénestre ^ et le renfort de la première bataille, que conJuisoit monseigneur le comte de Chimay, reboutèrent vigoureusement les Allenjans en leur camp. Lors délibéra le duc de faire tirer avant toutes ses batailles, et faire joindre au charroy de l’em-
pereur pour l’assaillir de bon courai;^e ; et lîl nicUre son artillerie es lieux où plus les povoit oflendre. Mais le jour trop se déclina , et la nuict avanclia ses ténèbres, ains que ce fut accompli; pourquoi ne peult plus avant procéder pour cesle fois; si retourna à loisir, sans quelcpi’cmpcsclieinent,enson siège; et fit ramener toutes choses saines et entières. Et jà-soit-ce que le traict des Allenians fust impétueux, continu, et de merveilleuse quantité , loutesfois il n’y eut de son parti , qu’il semble chose miraculeuse 1 que trois hommes morts et six blcschés. Néant-moins le contre-siège de la rivière leur livroil terribles battures. Ceulxde la ville aussi durant la bataille ne dormoient pas, car ilssaillirent sur le quartier messire George de Menton, et furent puissamment rembarrés dedans leur fort. Le lendemain au matin , qui fut la nuict du sacre, le duc ass(;mbla ses batailles , et se prépara pour marcher comme dessus; mais l’empereur, pour radouber les rom'ptures, fit requerre trois jours trêve par le légat; et lui furent accordées , sur certaines conditions. Où est la plume maintenant qui pourra suflire à mefttre par escript la glorieuse victoire que ce puissant prince très cler et resplendissant duc a aujourd’huiembrachée?Vous, les explorateurs des excellentes anciennes besongnes , qui lisez les histoires d’Mercules ct<le.ïason, d’Alexandre et de Sanson, avez-vous lict chos<î plus admirable? avez-vous veu chose pareille? Un duc de Ilourgogncen terre d’en-
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neinis, devant l’iiue des fortes villes d’Alleinaigne, son siège gardé, contre-siège rembaré, sans crainte de Iraicts , de courtaux ne de fonde , a coinbatu le plus grand de ce monde. O triomphant duc bienheuré ! rends grâces à Dieu si tu esvicteur, et le loe souvent qu’il t’a donné cest heur ; il t’a mon^ tré le bel accueil de sa doulce face pour ceste fois , et es assis au plus hault de son trosne. Garde-toi bien de sa fallace, caria terrible raarrastre renverse souvent , et subit en la fange les plus hault montés.