CHAPITRE XXXI
La journde de Mora* on Morat.
Orbe est une ville en la comté de Romont, laquelle apparlenoit au seigoeur de Chasleau-Guyon, et le prince d’Orenge son demi-frère , y prétendoit avoir droict. Doncques, pour soutenir sa querelle, il se lira vers le duc Charles, vers la duchesse de Savoye et son fils le duc ; et le parti de Chasteau-Guyon se tira vers les Bernois et Philehourgeois, par quoi grosses pillades de villages et emprisonnements de paysans , par courses d’un ( osté et d’aultre , estoieiit souvent engendrées, au grand dommaige et foulle dudit comte de Romont et de madame de Savoye ; pourquoi icellui de Romont fit tirer monseigneur le duc Charles vers le pays des Suisses , et l’anima contre les Bernois etPhilebourgeois(Fribourgeois); parquoi les villes de Gransori et de Morat furent assiégées. Et pour réduire à mémoire le siège dudit Morat, après la journée dudit Granson, où pour le duc Charles la perte fut grande de joyaulx", ustensiles et artillerie à pouldre jusques au nombre de cent treize pièces , et qu’il se fut retiré en Bourgogne, il amassa nouveaux instruments, et bastons de
I. Charles le Téméraire y perdit sa parure ducale, ornée de diaiuâiits , de rubis , d'autres pierres précieuses et de perles ; un de scs diamants orne aujourd’hui la triple couronne du pape , un autre , la couroune de France.
DB JBAN MOLI^BT.
guerre, tentes et pavillons , non point en si grand nombre ne si somptueux que paravant. Il laissa croistre sa barbe, disant qu’il ne seroit disfamé s’il n’avoit vu les Suisses l'ace à face. Il fut malade en la cité de Losenne, où madame de Savoye, son jeune fils le duc, et les enfans d’icelle le vindrent veoir à grand triomphe ; et quant il fut au retour de sa maladie, il se partit, le troisième jour de juing an mille quatre cents soixante-seize ; et fist cinq logis devant qu’il se trouva devant Morat, desquels logis le quatriesnie fut sur une baulte montaigne, dont il voyoit la ville tout à plain , séante à demi-lieue près ; et ceux qui dedans esloient le saluèrent de grandes serpentines ; ca» les gens du parti du duc couroient à l’envi|pn de la ville, prenant prisonniers et gros bestiaux.
Ladite ville de Morat esten pendant du lèsdevers le lac de Noeuf-Cbastel, forte assez et bien murée; et avoit lors un boluwert dehors la ville, qui battoit au long des fossés , par qui les Bourguignons estoient fort adommagés. Icelle estoit garnie de seize à dix-huit centS hommes de guerre , pourveue d’artillerie et traict à pouldre à volonté. Le lendemain , le duc approcha près de la ville , à deini-traict d’arc, et estoit sa maison de bois sur. une aultre montaigne ; et son avant-garde de cinq à six mille hommes, tant de cheval que de pied, estoit logée à un traict d’arc près de la ville; et faisant leur approche, furent merveilleusement servis de serpentines , tant que plu-
sieurs d’iceux furent occis et très piteusement navrés. Le duc voyant ce terrible service, fict afTuster deux bombardes et deux courtaux, ensemble plusieurs serpentines , lesquels abatirent un pan de mur, contenant trente pieds de long , au quartier où le comte de Romont estoit logé ; puis deux jours devant le jour du sacre , environ sept heures du vespre , leur fut faict un assault qui dura deux heures ; auquel assault mourut Jehan de Carmin , dit de Beaumanoir, ensemble deux cents Bourguignons et aulcuns bleschés.
Pendant ce temps, Régnier de Lorraine, fort mal patient au duc de Bourgoingne, qui lui occu- |>oit sa ducé , se lira à refuge vers le roy Loys eslanjgyà Lion , lui suppliant avoir secours pour recouvrance de son héritage. Le roy, aulcunement sachant le reboutement du duc Charles devant Granson , pensant que une male fortune ne venoit seule et que pire lui adviendroit, se inclina legièrement à lui donner subside^ nonobstant les tresves; et à tout ce que le duc Regnier peult avoir de gens, se vint joindre avec les Suisses, afin de despargnier les Bourguignons et lever le siège qui lors estoit devant Moral , le vendredi vingt-unièine de juing, dont le lendemain fut la bataille. Le duc Charles fit faire ses revues par ceulx de son hostel, tant de sa garde comme de son arrièregarde, que conduisoit le comte de Marie; et en ce faisant, fut rapporté au duc, par le guet du jour, que les Allemands et Suisses passoient à lieue
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et demie près du siège , costoyants un bois et un petit fossé d’eaue ; et, à ceste cause ^ le duc lit mener aulx champs partie de son artillerie pour tirer celle part, et fit illcc tenir ordre ainsi que pour combattre. Dont, afin de non estre abusé, et congnoistre clairement la vérité du rapport, luimesme en personne alla voir se les ennemis estoient audit lieu; et, en passant un bosquet , il percent cinq ou six tentes, et environ deulx cents Allemands qui se montroient, puis retourna à ses batailles. Jacques Galliot avoit veu , le jour précédent , leur approchement , et comment ils avoient passé un pont et mis paistre leurs bestes , tirants vers Morat, lesquelles avoient amené l’arllllerie; et, pour témoignage, il avoit prins et ramena à l’ost du duc une jument chastrée.
Le duc estoit délibéré de les combattre dès le vendredi, qui estoit chose impossible pour l’approche de la nuict, et aussi pour le travail des gens et des chevaux, qui, trois jours et trois nuits routières, avoient esté sur les champs. L’opinion de scs princes, ducteurs, capitaines, et de toute sa baronnie, estoit qu’il levast son siège et prinsist son logis en plaine, pour mieux et puissamment ordonner de ses batailles; à quoi il n’ajouta foi; car toujours maintenoit que ses ennemis ne s’oseroient trouver en barbe contre lui ; et estoit tellement obstiné en son incrédulité, qu’il ne croyoit sinon que cinq ou six mille hommes seulement, se venoient illec monslrer pour lui donner travail
et einpescher son intention, et donner espérance de secours aux assiégés. Dont, aultre chose ne fut faiete pour ce jour; car chacun retourna à son logis, réservées deux cents lances , qui furent ordonnées pour faire le guet ceste nuict, laquelle fut tant pluvieuse jusque au disner , que possible n’eust esté de batailler. Messire Guillard de Vergy qui, avec Trojlus, avoit faict le guet, signifia au duc qu’il avoit ouy merveilleux bruict d’ennemis, et croyoit véritablement, par ceste affaire, qu’ils inarchoient pour venir devers lui et se joindre à lui, ce que croire ne vouloit; car, à très grande requeste des capitaines , s’accorda que trompettes sonnassent à cheval , qu’aucunes compagnies y tirassent , et que ceulx de son hostel se tenissent prestspour monter quand il lui plairoit. Advint, le samedi vingt deuxième de juing , que le jour se mit au bel, et fut le temps tout esclerci.
i Les ennemis se montrèrent estimés environ en nombre de vingt à vingt deulx mille à cheval et à pied , desquels estoit principal conducteur le duc Regnier de Lorraine; un aultre, nommé Jacob, riche neveu de l’évesque de Basle, avoit esté en ses jours paige au duc Charles; depuis, comme l’on disoit, servit le duc d’Austrice. L’approche des ennemis fut tant soubdaine , que le duc fut constraint de soi armer aux champs où son artillerie estoit arrangée , et trouva que > les Suisses s’estoient fortifiés d’une haye où l’on ne povoit entrer. Toutesfois aulcuns archiers des compagnies
DE JEA^’ MOLINET.
l’avoient approchée de bien près , mais les hommes d’armes n’j povoient rien l’aire ; et , à ceste cause, le duc délibéra de faire retirer par ordre lesdits archers; lesquels, en démaicliant, furent poursuivis des ennemis de si près, qu’ils ne povoient retourner sans recepvoir coup de main : pourquoi ils donnèrent la fuite; et conséquemment tous les piétons eslans illec , qui desjà commencoient eulx mettre en train de bataille, et pareillement les hommes d’armes, cheurent en desroy. Si ne démolira en son entier que l’hoslel et la personne de Jacques Galliot, dont aulcuns des siens s’elForcèrent de charger sur les ennemis; mais leur force esl oit tant impétueuse, ensemble leur reboutement, que rien ne leur povoit grever.
Le duc avoit ordonné deulx cents lances pour garder son siège; ceulx de la ville, montés sur leurs clochers, voyants ce terrible combat, et que les Bourguignons estoient renversés, sortirent par trois fois de leurs forts, et par trois fois furent reboutés ; mais la grosse bataille les approcha, et ils furent constrainls de faire comme les aultres. En ceste jouimée de Morat, dont la perte de gens fut plus grande et domageuse que celle de Granson , demeurèrent du parti des Bourguignons morts sur la place , le comte de Marie , Jacques du .Mat, escuyerd’cscuyerie; Grimberghe, Georges de Bosimbois , capitaines des archers ; Amille de Moilli, Montagu, Rolin de Bournonville, capitaine de mille piétons, et plusieurs person-
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nages dignes de louange, qui ne daignèrent montrer la fuite , jusques à nombre de six à sept mille.
Ainsi appert que , par non admirer ses ennemis , par non croire conseil des gens expérimentés en la guerre, et par estre trop négligent de pourveoir à ses affaires, grand deshonneur et horrible dommage tresbucha ce jour sur la maison de Bourgoingne, qui longuement paravant avoit esté de glorieuse renommée. Le duc Charles , nonobstant ce terrible échec, passa parmi l’armée de ses ennemis, et se tira à Morgarte, et de là à Gej , à deulx lieues près de Saint - Claude , très fort confus et desplaisant de sa perte ; et le duc René de Lorraine, fort jojeux, loué des siens, et fort honoré, se logea pour la nuict en l’hostel du duc Charles de Bourgoingne, lequel il trouva bien servi de vivres , de bagues , vasselle et ustensiles. Et . pour rétribution du service qu’il avoit faict aux Suisses , iceulx Suisses lui donnèrent le parc et les despouilles des Bourguignons, tels qu’il trouva sur. le champ. Le duc de Bourgoingne s’en alla à Saint -Claude et donna commandement au seigneur de la Marche , capitaine de la garde , de prendre madame de Savoye comme prisonnière , et laquelle il trouva à Rochefort , où il feit son debvoirj parquoi le duc Charles n’acquist guères de bon bruict, ne lui suffisant avoir perdu deulx journées à Grandson et à Morat, s’il ne labouroit de soi mettre en adventure de perdre la troisième J car, sitost qu’il fut à Salins, il assem-
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bla les estais auxquels il fit remontraïu.e Je ses perles, en demandant nouvelles gens, nouveaux deniers et nouvelle artillerie, en proposant faire deulx mille charriots et deulx mille tentes pour envahir de rechef les Suisses. Et, d’aultre part, le duc de Lorraine, joyeux de sa victoire , désirant poursuivre sa bonne fortune , se lira à Strasbourg . pour amasser gens et donner recouvrance à son j)ays conquis.