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CHAPITRE XXIX

La printc et jourade de Grandsun.

Quant monseigneur le duc Charles eut conquis la ducé de Lorraine, où il assist fort bonne et souffisante garnison es villes principales , jusques au nombre de quatre cents lances, il mena très forte et puissante armée au pays des Suisses, où il assiégea la ville de Granson , garnie d’environ cinq cents Allemands, bien accoustrés pour ladefTendre; et après qu’elle eust esté horriblement battue de courtaux et des serpentines, elle fut priuse par un très aspre et cruel assault, et pillée nettement. Les gens de guerre qui l’avoient en garde se retirèrent au chastcl, lequel fui vistement servi d’une bombardclle, qui s’adressa contre une touresbranlée ; puis les Bourguignons affustèrenl une grosse bombarde, nommée la Bergère, dont ils furent teUement espovenlés, qu’ils se rendirent à la volunlé de monseigneur le duc, et laquelle volunté porta que,

sans excepter un seul, tous les hommes tle guerre qui furent illecq trouvés, seroient nojés, pendus et estranglés ; et furent iceulx hommes livrés au prévost des mareschaux nommé Maillotin le Barré , lequel , sans pitié'et miséricorde, en fît pendre par trois bourreaux, aux arbres prochains, le nombre de quatre cents ou environ , et les aultres furent noyés au lac. Il n’estoit si dur cœur qui ne deusist avoir pitié de regarder les povres hommes pendus aux bx’anches desdils arbres , en telle multitude qu’elles rompoient et chéoient sur la terre, avec les hommes à demimorts, qui piteusement par cruels satellites estoient , mutilés.

Ce très douloureux exploit de guerre parachevé, monseigneur le duc se tira plus avant, deux lieues oultre Granson; et donna la charge à cinquante ou à quatre-vingts archers de corps, fort bien montés el gens de faict, de garder le chasteau de Bomacourt. par lequel tous vivres arrivoient à l’ost du duc, dont convenoit le tenir ouvert. Ledit chasteau esr toit fort vieux et dilapidé , sans pont-levis ou quelque forlitude, pour résister aux ennemis. Néantmoins lesdits archers n’osèrent refuser le commandement de leur prince ; et pourtant , que enuisque voulontiers, ilss’y fourèrent, et menèrent chevaux, bagues et prisonniers ; et le grand danger où ils se boutèrent vous sera récité cy-après.

Allemans et Suisses, voyans et considérans la cruelle et pitoyable extermination faicte en Gran-

son, de leurs amis et parents, laquelle ils portèrent impatiemment, furent esprins et allumés de grand courroux contre le duc Charles, qui trop inhumainement les avoit traités. Dont, pour en prendre hastive vengeancé , firent ungrosamasde gens de guerre de leur nation et pays, et à toute diligence employèrent force puissance et subtilité, autant que possible leur fut , pour lui porter déplaisir et grevance. Le duc avoit lors en son armée, le prince deTarcnte, fils du roi de Naples; monseigneur Antlioine , bastard de Bourgogne ; le bastard Bauduin son frère; le comte de Marie ; le seigneur de Chasteau-Guyon et aultres nobles personnages, qui assez se doubtoient de la venue que firent les Suisses. Aulcunsd’iceulx advertirent le duc , que iceux Suisses se mettoient sus à grande puissance pour le combattre , et si , que bon seroil d’ordonuer lés batailles, afin de non estre prins en desroy. Mais quelque chose qu’on référast à inondit seigneur, n’en vouloit rien croire , disant que bien se garderoit d’entreprendre si grande folie. Finablementon lui montra tentes, pavillons, estandards et bannières desdits Suisses, que chascun percevoit à l’œil par-dessus bois et foresls. Mais il estoit tellement obstiné en son incrédulité , qu’il en fut lourdement surprins.

Pendant ce temps , les Allemands et Suisses descendoient par une montagne chargée de vignes d’uncosté, et d’aultre avoit le lac de Granson. Ils estoient environ de neuf à dix mille piétons armés

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en poinctes, etaccoustréscle crevices, hacquebutes, ballebanles et ptcqnes, et soixante ou quatre-vingts clieveaux qui vindrent par en bas ,soubs la conduictc des capitaines deBernes et dePbilbourcb ;(F rboiurg) • et à rapprocher crioient : Austrice ! Bernes !

Leduc Charles, estant au pied de la montaigne, voyant que force lui estoit de croire l’approche de ses ennemis, fut constrainct de faire ses préparations pour y donner résistance; et afin d’avoir place pour les combattre, il fit un petit reculer ses gens; et pour donner dedans choisit l’escoadre des quarante chambellans de son hostel, tousjours comptés , lesquels firent bon debvoir de charger sur eux, en criant : Viala ! tellement que environ trois ou quatre cents des plus advancés , furent rués jus par terre; et se la rencharge se fusist l'aicte de quatre ou cinq escoadres, radement poursuivant , les ennemis estoient defiaicts; mes, par fa ulte de secours , ils furent en cestestour rués jus , navrés et bleschés. Et demourèrent mors sur la place , le seigneur de Chastcau-Guyon ; messire Jehan de Lalaing, fils de messire Simon: le seigneur de Saint-Sorlin , frère du seigneur d’Irlan ; le frère du seigneur de La Frété; le seigneur de Harchies; messire Jacques d’Aymeries. fils du grand bailli de Haynault , et aultres vaillans chevaliers et gentils hommes qui^ en ce premier faict, se portèrent honnestement et bien. Messire Jehan de Tressegnics y eut son cheval perché tout ou lire d’une pique ; le devant de sa sallade

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et partie de son harnois furent emportés de traict , à pouldre. Le demeurant de l’armée du duc , voyant ceste renverse, se convertit en fuite. Car tant pour le reculement qu’avoit faict mondit seigneur le duc pour avoir place à combattre , que pour le reboutement de la première escoadre , ceux qui estoient arrière, voyans et oyans ce terriblerencontre , pensèrent en eux mesraes que tout estoit perdu ; si firent grande diligence de sauver leui's personnes.

Et jà-soit-ce que les Suisses de prime-face eussent esté rués jus, environ trois ou quatre cents, les aultres de leur bande ne s’en espouvantèrent de rien , et poursuivirent leur faict tant vigoureusement en boutant, batant et rebatant , que Bourguignons, sans tenir pied ferme, se tournèrent tous en desroi ; et avec , 'aulcuns vivendiers furent trouvés morts sur la place , de deux à trois cents ; et les Suisses gaignèrent le camp et la bataille , joyaulx , la maison de bois , fort riches vaisselles, tentes^ pavillons, tapisserie et la richesse du duc Chai’les^ lequel tout d’un traict et sans descendre , chevaucha jusques à Nazareth , quatorze lieues d’AlIemaigne ; et les Suisses recueillirent avec leurs despouilles l’artillerie , c’est assavoir le bergier et la bergière , six courtaux, six longues serpentines et six aultres petites , avec les quatre sœurs ; et chassèrent , tuant tout devant eux, jusques à Granson , que gardoient les Bourguignons. Ils entrèrent ens à grande puis-

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sance, et firent saulter par-dessus la muraille pour les noyer et tuer, tous ceux qui la ville gardoient, pour contrevenger ceux que le duc Charles avoit faitpendre. Et futfaict ceste desconfiture la nuyct de Behourdi , l’an mille quatrt cents soixante quinze >. Aulcuns Italiens estans aux gages du duc, voyans la perte desdits joyaux, commencèrent à piller avec les Suisses, lesquels depuis lurent recongnus et prins à tout leur bien , et pendus au marché de Losanne. Et pour présage de ceste malheureuse journée , aulcuns ont dit que le sabmedi précédent , le duc estant et oyant messe aux Jacobins, à Dijon, en Bourgogne , il pleut sang en grande abondance.

CHAPITBE XXX.

Le deslogemcnt des arclicrs du duc Charles estans au chasteau de VoTnacourt avirouués de la puissance des Suisses.

Le duc Charles , un jour ou deux paravant ceste piteuse desconfiture , avoit envoyé ses archers de corps pour garder un meschant vreuX chasteau, par lequel les victuailles dévoient passer pour repaistre son ost; et combien que la place fusist mal tenable , desbrisée et désolée, lesdits archers avec l’aide de leurs gens, culevriniers ,

I. 3 mars 1476, W. A. Le Behourdi , ou Bouhourdi, était une espèce de lutte qui se faisait avec des bâtons le premier et le deuxième dimanches decaréme.

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arbalestiei’s et aultres, environ^ deux cents, se miren t c n peine de la tenir et {tarder . Les principaux de cesle compagnie estoient un routier de guerre, nommé Vare, capitaine de cent piétons j Guillart le Maronnier^ lors roi de la Pie; Roisemhois et Jehan de Monceaux ; lesquels , quand ils se perceurent aucunement que le duc Charles leur maistre estoit rué jus et avoit perdu la journée, ils proposèrent mettre tout contre tout, et de euxdelFendre jusqueS à l ame rendre. Et le lendemain de la bataille , furent iceulx archers, avironnés et assiégés en ce povre chasleau de dix ou douze mille Suisses, qui tous prétendoient à les fere mourir de telle mort que le duc leur maistre avoit faict finir leurs gens de Granson. Et de faict lesdits Suisses leur envoyèrent une trompette leur signifier que tous seroient pendus; en leur disant qu’ils pensassent d’eux confesser et de choisir auquel arbre ils voudroient finir leurs jours ; car ils se povoient tenir pour bien

assurés, que le lendemain, du matin, 1 execution en seroit faicte , parquoi iceulx assiégés oyans ces nouvelles, combien que guères ne leur plaisoient, respondirent qu’ils ne les admiroient de rien, et qu’ils espéroient d’avoir si bon secours , qu’ils en seroient fort esbabis; et n’y avoit celui d’entre eux qui ne inontrast mine d’estre ung petit Ogier. Et imaginèrent beaucoup comment, et par quel moyen , ils pourroient vuider de ce danger ; toutefois ils pensèrent pour le salut de leurs âmes , se

confessèrent et pardonnèrent les uns aux aultres , en proumettans certains vœux et voyages comme s’ils deusisscnt attendre le coup delà mort. Finablement ils délibérèrent d’escliapper de nuict par le conseil et advis dudit Vare, subtile homme de guerre et fort expérimenté ; et choisirent deux ou trois Allemans de leurs prisonniers pour estro leurs guides , auxquels ils firent faire serment de fidélité de les conduire à leur povoir hors de ce danger.

Ils ruèrent de prime face leurs trésors et l’amas de leurs habits dedans les puits ; ils coupèrent les changles et brides de leurs chevaux^ auxquels, afin (ju’ils ne fussent poursuivis , ils coupèrent pareillement les jambes; et à l’heure de iny-nuict ou environ, par l’adresse desdits guides, vuidèrent à très grande paine, coniine à quatre pieds hors du chasteau , parmi estroit pertuis , le plus quoiement que faire se peult, en abatant et tuant le premier guet et le second, comme font ceux qui jouent au désespéré. Ung gros alarme s’esleva en l’ost des Suisses ; mais nonobstant, lesdits archers passèrent oultre et se trouvèrent devant une montaigne roide comme une maison, tant difficile à monter que quasi impossible estoit ; et après avoir passé ce terrible purgatoire, se trouvèrent en Nazareth, et devant la face du duc Charles leur maistre , qui les cuidoit et estimoit morts ou pendus; et les Suisses, qui avoient faict venir leurs bourreaux, pour les mener au dernier supplice , furent moult esbahis de ceste vuidenge ; se le répuloient entre eux chose quasi miraculeuse.

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