‹ ChroniquesChapitre 46 sur 52 · DF. .IF.VK MOI.IM'T. 21Q · texte numérisé non relu

DF. .IF.VK MOI.IM'T. 21Q

» les mots que tn as proférés , ce seroit assez pour » nous mener au dernier supplice. »

Finablement ledit Jérosme tant le persuada , répliqua et bouta en teste , (|ue Jehan-André se concorda à son ima^nation ; et jurèrent ensemble le tenir secret jusques à la mort. Si leur sambla bon , pour achever leur emprinse , que s’ils povoient avoir un tiers, que la chose se conduiroit plus couvertement et de meilleur train. Et adonc l’un d’iceulx mit avant messire Gaspard Visconte , trésorier des guerres , sachant qu’il n’aimoit guères le seigneur duc. Messire Gaspard fut appelé secrètement en un convine, où ils ne furent qu’eux trois seulement. Et lui commencèrent à dire que fort desplaisans ils estoient du desapoinctement que le duc lui avoit faict de son office , ce que faire ne debvoit , considéré qu’il estoit du noble sang des Viscontes, et trop plus prochain du chappeau ducal que le seigneur duc ; et fut ledit Gaspard tellement enveloppé et enchanté de beaux langages , car l’un et l’aultre en avoient leurs boutiques garnies à voulonté , qu’il s’adhéra à leur damnable conspiration , et jura comme les aultres tenir léauté iiTéfragable ; et aussi les aultres lui promirent que, s’ils povoient parattaindre la fui de leurs conceptions, ils le feroient seigneur et duc de Milan. Et à tant se partirent et prindrent journée de lendemain retourner à l’hostel de Jehaii-André , comme ifs firent. Et pour plus grande seurlé de leur machination^ afin de mieux coucortler le sang du corps avec la voulonté de

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râme, iceulx, et en ladite maison, se firenlchascun seigner du bras senestre en un seul voirre, et beurcnt ensemlde leur sang , qui estoit chose tyrannique fort énorme et exorbitante du train de vraie liumanité. Et lors fut confermée , ratifiée et corroborée l’exécrable et mauldict e intention qu’ils avoient d’achever leur très doloreuse emprinse.

Pendant le temps deceste cruelle conspiration, estoit le seigneur duc en Piedmont, pour réduire en l’obéissance de la ducesse de Savoye certaines villes et places qui lui estoient rebelles; car le jeusne duc de Savoye avoit espousé madame Blanche , sa fille. Puis , quant il eutsejourné en Piémont environ neuf mois , il retourna à Milan , cinq ou six jours avant Noël, pour faire son triomphe comme il avoit accoutumé annuellement de faire; car tous charabellans , chevalliers, gentils- hommes , vassaux, barons, serviteurs et escuyers le venoient reverender et servir deux fois l’an, assavoir à la saint (ieorge et au Noël; et quand le jour saint Estienne estoit expiré , le duc de Milan se desguisoit, ensemble ses plus privés et secrets amis, et passoit son temps en danses, esbaltemens et momeries , allant de maison en maison jusques an (juaresme. Et tiennent ceste mode les Milanois, afin de jiarler avec leurs amoureuses , ensemble voir et choisir dames et damoisellos à leur plaisance, et de parler et deviser amoureusement avec elles. El lors les citadins puissans et riches font parer leurs salles moult sumplueusemenl, cl appclloiil les jeunes filles de leur parenlé et

aultres^ pour rcc(;voir et entretenir en devises d’amourettes, tous ceux qui desguisament viennent illecq danser et mouver en grandes pompes, et œusteuses bonbances.

Et pour tant que le du cestoit moult curieux de soi trouver où estoient les grandes danses et belles damoiselles , Jehan-André s’appensa de richement tapisser son hoslel , autant que possible lui seroit , ensemble de le furnir des plus gorières damoyselles de Milan , afin de l’attraire illecq et despescher de sa vie tout chaudement ; car l’on n’eusist sceu véritablement congnoistre celui qui le coup euist donné, sinon confusément. Et pour mieux assurer ce faict, Jehan-André avoit donné à deux cents compagnons deux cents paires de chausses d’une devise, lesquels dévoient garder la feste et estre prests au commandement dudit Jehan-André , se quelque mutation y fuist survenue. Et en ce tumulte et confusion de momerie, avoientconclud de meurdrirleurseigneur, combien que lesdits compagnons estoient ignorans dudit cas.

Cest advis fut rompu ; et leur sambla que la despesche en seroit trop longue ; parquoi délibérèrent de le despescher le jour Sainct Esliennc, et en l’église Sainct-Estienne de Milan. Et furent iceulx trois ensemble l'ort empeschés le jour du Noël, pour faire leurs préparatoires; puis révélèrent le secret de leur entente à un chanoine de ladicte église , grand docteur et fort entendu , nommé le prévost de Carguon , qui hayoit à mort le seigneur duc. Et quand ils lui eurent bien au

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long récité leurs pernicieux courages , il collauda fort leur emprinse , disant que ce seroit œuvre méritoire , et qu’ils en auroient louange devant Dieu et les hommes; dont, pour le tout achever , leur offrit assistance, faveur, fidélité, aide et secours de corps et de chevance^ comme leur adhérent et compaignon , au mal, au dur, à la .vie et à la mort ; et leur conseilla que, sans longuement tenir le foc en l’eaue, afin que l’embusche ne fusist descouverte, et que ladite besongne fust mise à exécution, le lendemain, jour de Saint- Estienne , et en son église mesmes ; car le duc se trouvoit de coustume voulontiers à la messe , pour ce que grande multitude de damoiselles y arrivpient ce jour , tant pour voir que pour estre veues; et n’estoit chosequitant pleutà icellui duc, que l’inspection et regard d’icelles. Et proposèrent de bouter vingt ou trente compagnons bien en poinct à la chambre dudit chanoine , pour les secourir se besoing estoit ; puis feirent venir de leurs ehasteaux une quantité de gens armés à la secrette, pour les bouter pareillement en cinq ou six maisons de leurs parents eslans avant la ville ; et firent tenir sellé un cheval tout prest eu la maison dudit chanoine , pour monter Jehan-A.ndré quand il auroit tué ledit duc de Milan , comme il espéroit faire , afin de soubdainement courre avant la ville et rues pour faire mettre aulx sacquemans les meilleures maisons de la ville, et donner tout au j>ovrc commun. Et firent leur compte, que ledict chanoine

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seroit évesque, et eulx inesmes sei»(neur.s de Milan.

F.t, de Caict, aidcuns grands personnages de la cité se boutèrent en ceste erreur, et se adhérèrent secrètement en ceste cruaulté, qui nul semblant n’en firent quand l’exploict du meurtre ne tourna à leur plaisance. Quand les aguets, attrappes et cmbusches de ces satellites furent apprestés à leur voulonté, le duc île Milan , qui riens n’en scavoit , descendit au portai de l’église Saint Estienne, pour oujr la messe, et entra dedans, tenant le bras fl’un ambassadeur qui illec estoit survenu ; et devisoient ensemble de leurs afiaires. Et quant le duc fut au milieu de la nef de l’église , .Tehan André vint, qui lui porta tine supplication; et, sitost que le duc l’eust reçue , Jehan André le print par le collet et lui donna hastivement trois coups , l’un en puisant dedens le ventre, le second en la poitrine, à l’endroit du cœur et le tiers en la fossette du gosier ; et l’attaindit si au vif de sa dague envenimée, que le duc oncques puis ne parla mot, fors qu’il s’écria sur le capitaine du chasteau de Milan , estant auprès de lui , en disant :

« Ah ! Andîrosin ! » et incontinent cheul à genoux.

Et ainsi que Jehan-André , qui avoit donné ces coups s’en cuida fuir et eschapper par le cloistre des chanoines pour monter à cheval , comme dit est , un estaffier du seigneur le cuida arresler ; mais ledict Jehan-André lui lança un coup de sa dague , et l’aultre cheut tout mort ; puis le serviteur dudict Jehan-André tira son espée pour aiderson maislre, , et fut incontinent prins et mené au chasteau.

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Cependant les courtisans et estaffiers estoient enipcschés pour trouver le principal facteur, Jehan André, lequel, pour soi garantir, s’esloit bouté entre dames et damoiselles, tellement qu’il estoit assez difficile à le trouver et encores plus à l’entamer; car il estoit armé à la couverte, si n’avoit rien de nud que la face et le fondement. Finablemcnt, vint un estaffier mor du duc, qui lui bailla si grant coup sur la teste du pommeau de son cspée, qu’il le fist cheoir à terre, puis ledict lui lancba l’espée là travers le corps. Pendant le temps de ce piteux exploict, le «:luc estoit à genoux, et auprès de lui estoient les deulx complices dudict facteur, Jérosme et rnessire Gaspard, ayant longues cappes, pourvcuz de dagues, hiisans signe de faire place, en criant Fa-lavgo] et toujours frappoient et donnoient sur le duc tant qu’il expira. Les jjrinces , chevaliers et gentilshommes jettoient leurs robes à terre, et coupoient les verrières de l’église pour sortir hors; car il y avoit si terrible tumulte de peuple illec assemblé en grande inultittjde, tellement troublé, espo venté et esbahi du détestable meurtre illec perpétré, qu’il n’y avoit si preux personnage ne si belle damoisellc qui n’eust voulu estre hors pour avoir perdu la moitié de son trésor. Quand les gens furent vuidés de l’église et que la murmure fut à demi appaisée, l’on porta le corps du seigneur mort devant l’autel où il «lebvoitouyrlamesse, lequel fut tout àcoup dévestu et lavé en malvisée (malvoisie); et feurent trouvées

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en lui quatorze plaies dont la moindre estoit mortelle. F.t quant il fut ensepveli et fut bouté sur le grand autel du domnie, ainsi que l’on a accoustunic de mettre les princes et seigneurs de Milan, et pour acoiser le peuj)le horriblement foullé de debles et exactions eslevées par icellui dcfunct contre le bien et utilité de la chose publique , afin qu’il ne se mutinast et ne labourast à avoir duc ou seigneur hors du lignage, madame la duchesse, son espouse, fit crier publiquement : que toutes tailles et gabelles que le duc, son mari, avoit mis sus paravant, elle les rappeloitet mettoit à néant, j)rometlant tenir le peuple en justice , paix et tranquilité ; et à tant le peuple se contenta. Les petits enfants de Milan , autant que le jour dura, traînèrent aval la ville le corps de Jelian-Andrc, en proférant opprobres, parolles deslionnestes et injures; puis fut pendu par les pieds au bout de la tour de l’horloge, en la place des marchands : et les maisons de lui et de ses parens feurcnt mises aux sacquemanspar le menu peuple de la ville. Son valet fut prins , qui accusa les aultres, lesquels, sans contrainte nulle, congneurent et confessèrent le cas, tel qu’il est dessus récité ; et maintinrent jusques à la mort, que s’ils l’avoient encores à faire, le feroient, se possible leur estoit; car, pour ressource du bien publique , et pour la grande pitié qu’ils avoient du povre peuple oppressé, trop durement travaillé et exactioné, ils avoient adventuré leurs vies, cuidans faire complacence et

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service à Dieu d’extirper hors des bons un tel mauvais et horrible tvran. Aulcuns disoient qu’ils espcroient que le peuple de Milan se debvoit esmouvoir pour les tirer hors du misérable et horrible danger de la mort ; mais ledit peuple ne monstra quelque signe; et nonobstant leurs bonnes raisons, madame les fît esquarteller tous vifs, de nuict, dedans le chasteau de Milan ; et leurs testes feurent portées sur trancbans de lances au bout de l’horloge , et leurs membres aulx portes de la ville. Et ainsi termina misérablement sa vie Galéas Maria, très noble duc de Milan, eagié de trentetrois ans, foi't élégant personnage, riche, puissant, doulx et affable, large d’honneur , pompeux et beuhanceulx, aimant les chantres plus que nul prince du monde, l’esbat de la chasse, et le deduicl des dames.

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