‹ Chroniques LaurentiennesChapitre 12 sur 25 · PRINTEMPS · texte numérisé non relu

PRINTEMPS

*'Quafid tout renaît à F espérance Et que l hiver fuit loin de nous ! "

En ces jours de perturbations atmosphériques et miasmatiques devant l'ancienne capitale (attendant avec impatience, l'ouverture de la navigation d'été), le g-rand fleuve roule ses flots alourdis par d'énormes glaçons : minus-

cules banquises, débris attardés de notre long-ue hiver qui encombrent le port. Ainsi, ces îlettes flottantes, aux fantaisistes contours, détachées du pont de jçlace, elles montent et descendent au g^ré de la marée.

Reflétant dans l'onde g-Jacée leurs formes blanches, elles semblent à plaisir s'éterniser sur nos rives laurentiennes: tantôt s'entassant, s'amoncelant au bout de la jetée Louise ; tantôt côtoyant, longfeant les quais tout au bas de la falaise escarpée de Lévis.

Est-ce que par hasard, elles ne voudraient plus partir, préférant (soudainement animées) fondre sur place, ou s'évaporer sur le rivag"e familier qui leur sert d'asile ?

Bientôt la saison, le soleil, le vent et le courant aidant, ce ne sont plus quelques morceaux,

mais un amas formidable de g^laces à la dérive vers le Golfe immense, naturel et glacial réceptacle de cette débâcle printanière. Alors ce n'est pas un simple écoulement de la source à l'embouchure, mais un débordement, un déchaînement, une force brutale et vertigineuse, qu'entrave nulle digue, nulle barrière ; qui (à un moment donné), déverse sur la campag-ne le trop plein de ses eaux torrentielles et congelées, emportant avec elle chaque année, quelques ponts où chaus:»ées postés là sur son parcours.

Du sommet des montagnes avoisinantes, des torrents descendent avec fracas de cascade en cascade dans la vallée ; de leur volume d'eau mugissante, viennent grossir cette crue fluviale. C'est l'époque des inon-

dations locales, des ** surprises " de la saison pour les propriétaires riverains.

Cependant le soleil poursuit toujours son oeuvre fécondante.

Sous ses rayons plus ardents, la terrestre croûte absorbe, s'amollit, se réchauffe et s'assèche à vue d'œil. Puis suit un temps d'arrêt, moment décisif, entre l'instant passif de la morte saison qui finit et présent actif de la nouvelle qui s'ouvre.

Alors soudain, de cette surface boueuse, de cette substance inerte et noirâtre, trempée de neig-e fondante, s'échappe une vapeur blanche, une exhalaison humide et chaude ; premier signe sensible de vie organique, après de longs mois de léthargie.

On dirait un nuage d'encens qui, du fonds de la vallée, monte en spirale dans l'air : symbolique

rotation de la terre à l'astre roi, qui prépare et active en son sein d'étonnantes et fructueuses ressources.

Sous l'effet de sa lumière rég"énératrice, déjà fermentent les g-erminations promises aux travailleurs qui non contents du labeur quotidien de leurs robustes bras, requièrent et demandent ce sourire providentiel pour l'avenir abondant de la moisson prochaine.

Jusqu'au fond des forêts l'action solaire se fait sentir : la sève monte aux arbres, leurs branches se détendent et se couvrent de bourg-eons naissants. Quelques fleurs sauvag-es au bord des haies et des fossés pousseront par touffes : violettes, myosotis et lis de la vallée, qui vivront ce que vivent les roses leurs sœurs, aux parterres des jardins enclos.

8o CHRONIQUES

Pour le moment c'est la saison des "sucres" dans la forêt du Nord d'Amérique : au tronc des g^ig'antesques érables, on pratique de profondes incisions, au-dessous desquelles on suspend de petites chaudières, où coulera g^outte à goutte le sucré et délectable produit de ce prince de nos bois nationaux. Si la terre bretonne est couverte de chênes ! le sol canadien est couvert d'érables !

Que de joyeux souvenirs d'enfance, ces joviales et patriarcales coutumes, ces tournées et parties de plaisir " à la cabane " ne rappellent-elles pas à plus d'un citadin !

Quel plaisir, en effet, quand sous la maisonnette en bois rond, tous réunis, jeunes et vieux parents assemblés pour la fête ** au sucre !" Lorsque faisant cercle

autour du chaudron légendaire, on suit, on active des yeux et de nos rires, la lente ébullition du liquide qu'on sirote :

Qu'armé dune palette.

Le bon moment on fouette De /aire la trempette A la bonne franquette !

Enfin, dernier secret de la rustique recette, sur une neige immaculée, en lichettes bronzedorées, on étend l'alléchante tire:

pour lui donner cette consistance et ce goût ** natif "qui lui est propre.

Voici le moment du festin arrivé. A table mes amis : œufs, crêpes et pain doré au sirop, cassots de tire nouveau de sucre, composent le frugal menu. Sur la fin du joyeux repas, une voix mâle entonne la chanson populaire, à laquelle répondent en

chœur les gAis convives :

Mangeons à la gamelle., Vive le son.

Vive le son Du chaudron !

** Les plus beaux jours ont leur déclin î" La fête terminée, heureux et contents chacun chez eux s'en sont allés.

. 15 Avril 1901.

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