D'UNE VILLE A L'AUTRE
En cette saison même de tardif printemps, cent quatre-vingts milles de neige séparent encore la vieille Capitale de la grande Métropole Canadienne. A travers la vitre transie du char, sept heures durant, le voyageur voit-il défiler devant ses yeux la vaste nappe blanche des
champs clôturés, des maisonnettes à toit pointu, des grang-es encapuchonnées de neig-e de nos agriculteurs modèles. De distance en distance, des arrêts aux gares peintes en rouge, placardées du nom de l'endroit, inscrit en lettres majuscules de six pouces sur la façade extérieure. Ici, c'est une ville industrielle ; là c'est un coquet et riant village avec son clocher d'ég-lise paroissiale qui semble présider au bonheur terrestre même de ces citadins ou villag'eois attroupés pour nous voir passer ; sur la figure desquels ont pourrait lire ces vers du poète canadien :
"// est sous le soleil une terre
[bénie.
Où le ciel a versé ses dons les
[plus brillants.
Heureux qui la connaît, plus [heureux qui fkabite."
Traversant à toute vapeur la vallée Laurentienne, sur laquelle s'épanche les chauds rayons d'un soleil printanier : selon que le tracé du chemin de fer s'enfonce dans les terres ou s'avance vers le g^rand fleuve; on perçoit très bien, la lig'ne bleuâtre de ses eaux qui roulent à l'océan les reliquats de glaces attardées sur les immenses rives du magistral affluent.
Et c'est ainsi qu'à bord du train, on passe des heures à "interroger l'horizon grisâtre ; à s'initier à cette rustique vie en plein air ; à se rendre compte de la position économique des nôtres dispersés ci et là, sur ce vaste territoire qui a nom : **La Province de Québec."
Enfin, grâce au sang-froid du conducteur, on entre sain et sauf en gare terminus de la voie
ferrée. Sous les lambris dorés du Château Vig^er, princière hospitalité montréalaise, on se refait vite des petites secousses et fatig-ues du voyag-e.
Quel monde d'idées, d'hommes et de choses, s'agitent dans ce grand centre canadien, royaume du mercantilisme ! Que voulezvous, c'est dans l'air !
Mais au-dessus de cette foule d'humains, qui créent sur les boulevards ce perpétuel va et vient : d'hommes, femmes, enfants et jeunes filles qui circulent en tous sens au g-ré de la préoccupation du moment, bien au-dessus du grouillement d'affaires plane la **pensée artistique."
Entraînés que nous sommes tous vers un même irréalisable but ici-bas : le bonheur ; au moins nous est-il permis de se retirer à l'écart et de chercher
loin des bruits du dehors ** l'âme des belles choses."
Entrez dans ces temples de l'art, venez sacrifier sur les autels du Bon, du Vrai et du Beau, un instant de votre précieuse journée ; saturez votre âme d'émotionnantes effluves que répandent autour d'eux ces tableaux, peintures ou aquarelles qui parlent en couleurs, la lang-ue des dieux.
Là, au sein des musées, de ces galeries de peinture, de ces bibliothèques, où jadis un Michelet *' aspirait l'âme des siècles*'; gîtes silencieux où l'on songe, sans que rien ne vienne distraire le cours de nos pensées éprises d'idéales beautés.
De nos jours même, dans cette atmosphère ambiant du mercantilisme et scientisme moderne :
l'art, la poésie heureusement survivent aux atrophiantes laideurs
que leur oppose un prosaïsme outré.
Voilà pourquoi certains amoureux du Beau noblement rendu, fréquentent encore ces domaines d'artistiques inspirations : grandes salles bien éclairées où l'on pénètre sans canne ni parapluie; où le bâton est interdit, tout comme le bout du doigt sur la rue :
c'est la règle.
De ces chefs-d'œuvre aux murs suspendus, on en fait respectueusementle tour avec son **moi, "critique impartial des magnanimes envolées physionomistes et pastorales. Comme on aime à deviner, sans jeter même les yeux sur son catalogue * 'l'idée maîtresse" de l'auteur du tableau dont on voudrait s'approprier l'âme. Symbolique pensée qui tantôt rayonne, se reflète sur les traits délicats d'une femme
voilée ; tantôt se joue sur la feuillée ; ici se mire dans les eaux calmes d'un lac ; là se perd au fond de l'horizon: vole, franchit monts et collines de quelque pays lointain et inconnu qu^habita jadis l'imagination errante de l'artiste, en délire de peindre la grande nature.
En un mot l'homme, la nature et la vie, belle et sainte trilogie, chantent l'odyssée de cette âme enthousiaste de gloire et d'immortalité ;
"Que If Dieu quelle adore Mit au centre du monde, comme [un écho sonort."
Si maintenant vous pénétrez avec le même recueillement dans ces bibliothèques publiques, ces casiers de la parole écrite. Les livres proprement rangés sur les guéridons avec leurs titres en let-
très dorées, vous diront mille choses bonnes à savoir et à retenir. Ne fusse que la généreuse pensée où l'auteur, quel qu'il soit, a mit. le meilleur de lui-même :
* 'son cœur." Feuilletez les journaux et revues épars sur les tables, ils résument l'opinion publique à laquelle tant d'hommes sacrifient, au lieu de la g-uider.
Quelques heures passées ainsi au contact des choses de l'art, vous en sortez tout autre. Vous rentrez dans la vie réelle, l'âme pacifiée, ennoblie par cette active effervescence des plus nobles facultés de l'être pensant. Vous êtes devenu meilleur : "Rien de ce qui est humain désormais ne vous sera étranger !"
Mars 190 1.