RÉMINISCENCES DE JUIN
Juin à Paris, c'est le mois des roses ; à Québec c'est le mois des averses, ondées et coups de soleil propres k la hâtive vég^étation.
Les g'rands arbres de nos parcs et de nos boulevards bercent leurs cîmes altières, pendant qu'à travers leur feuillag-e vert se
jouent les premiers rayons d'un chaud soleil d'ëté. Au bruissement des feuilles sèches, sous la brise attiédie, on dirait la ville capitale soudainement prise d'assaut, par les senteurs saisonnales de la campagne environnante : odorantes effluves qui g^risent le citadin en quête de fraîcheurs et lui font presque oublier, qu'il foule encore l'asphalte grisâtre de nos g-randes rues. Certes c'était bien le bon moment pour MM. Siegfried, deux voyageurs français distingués, depuis peu de jours dans nos murs, de visiter la ville de Champlain, berceau de la Nouvelle-France, de venir constater (de visu) les progrès de géants accomplis (depuis quarante ans), sur ces bords Laurentiens, où jadis Cartier plantait la croix au nom du roi de France.
En passant par les grandes
métropoles canadiennes, telles que Toronto et Montréal, ces messieurs ont remarqué la triple influence Française, Ang-laise et Américaine. Québec, monument séculaire des deux premières, est en train de subir et de s'inspirer de la troisième initiative de tout progrès économique et social.
Mais avant tout le vieux Québec, demeure un souvenir du passé, une relique de l'histoire, château-fort des temps héroïques, où les deux plus g'rands peuples de la terre prirent une part mutuelle de g-loire et d'immortalité.
En faisant le tour de nos remparts, où sous régide du drapeau d'Albion, veillent les vieux chiens de bronze, peut-être ces français venus de France,- ont-ils entendu raisonner à leurs oreilles, la patriotique complainte du vieux
LAUR^NTIENNES
troupier canadien, qui du haut du bastion de la fière citadelle, demande à son fils en sentinelle : Dis moi mon fils ne reviendrontils jamais ? Et le g-aitlard en faction sous l'uniforme ang-lais de pouvoir maintenant tout joyeux leur répondre : Oui, ils sont revenus, les français, serrer la main de leurs cousins d'Amérique 1
Puissent-ils, désormais, venir plus souvent nous visiter; retrouver forte et vivace, sur nos bords, la foi et la langue des anciens jours, l'honneur de tout un peuple qui Vit en paix sous le meilleur des rois.
Maintenant, reprenons le cours ordinaires des choses.
Sur la terrace, rendez-vous habituel des promeneurs et des touristes, ombrelles et toilettes claires, circulent à travers Télé-
gante foule, alternent avec les habits de couleurs fantaisistes des messieurs. Nos jeunes demoiselles viennent y faire, le soir, au son de la musique militaire, une dernière apparition avant leur départ pour les ** eaux ; ** fashionable retraite contre les chaleurs. Après avoir g-oûté à tous les sports de la vie en plein air, elles nous reviendront en septembre prochain ( le teint bruni, hâlé par les bains de soleil sur la g-rève, sous la brise saline souflant du large), juste à temps pour saluer, souhaiter la bienvenue aux hôtes royaux, dont le yacht " Ophir " escorté de plusieurs navires de guerre (formidables frégates anglaises), fera escale dans notre beau port si propre à ce déploiement de force militaires et aux parades navales.
En attendant les réjouissances
publiques ef démonstrations de loyalisme à la couronne britannique, dame picote fait son apparition -coutumière; cette fois en Gaspësie, apportée dans ces parages par un étranger en villégiaturé. L'an dernier, cette épidémie variable, s'établissait en permanence dans un cœur de paroisse ou place d*eau ; la voilà maintenant qui émigré ou se fait colporter ; demain elle aura disparu, le bureau de santé aura eu raison de ce microbe vieux jeu, si antipathique aux bains de mer.
Nous inaugurons évidemment un siècle de lumière, ainsi tout dernièrement un procès était intenté par une ancienne compagnie contre une corporation sœur, jeune et entreprenante.
Jugement fut rendu, condamnant la téméraire novice à l'enlèvement de ses poteaux, sans toute-
fois parler des bougies incandescentes qui resteront suspendus aux fils conducteurs : car la moderne cité de Québec, n'en restera pas moins doublement et judiciairement éclairée.
Non contente de voir le Canada fig'urer avec avantage à Glasg-ow et à Buffalo, Québec aura tout de même, cet automne, son exposition régionale, où l'on trouvera réunis en faisceaux les produits agricoles et industriels qui ont poussé ou ont été inventés depuis l'ouverture des deux précédentes exhibitions internationales. Les exposants recevront des médailles sans revers et des mentions honorables de vive- voix, au son du phonographe.
Le proverbe : ne touchez pas aux armes à feu, à failli coûter la vie à un chasseur amateur, sellier de son métier ; son fatal
fusil à ëclatë, lui infligeant de profondes blessures aux mains et aux poignets.
C'est la saison des touristes, nos rues reg-org-ent de feutres gris et de jupes courtes : l'accoutrement obligato de ces visiteurs amoureux des merveilles ** of the Old and New France" combinées avec celles plus admirables encore de notre cap diamant ; citadelle, ville et port uniques au monde, montrant à l'étranger le Gibraltar d'Amérique.
Les Américains, non contents d'y venir individuellement, y viennent en corps de musique, font retentir l'écho de nos parcs publics, de leurs entraînantes harmonies, capricieuses mélodies rythmiques auxquelles applaudit la foule à la promenade.
Le plaisir ne serait pas complet, s'il n'y avait dans la réalité
de la vie, des heurts et des chocs.
Ainsi des grèves partielles se déclarent dans certains établissements de la g'rande industrie; ce sont des tailleurs, des apprentis en fourrures qui s'insurg-ent contre la chaleur, ou réclament augmentation de salaire, véritable cauchemar des patrons, souhaitant l'entente mutuelle du travail et du salaire. .Ce n'est pas chose facile avec les hausses des marchés.
Comme pour clore le mois de Juin et ouvrir dignement la belle saison, de concert avec le Nebraska, la Province de Québec a eu son "cyclone. " On ne parle ici que des dégâts causés par l'ouragan et des victimes de la foudre : maisons, granges, bêtes et gens, personne n'était à l'abri des coups de tonnerre, accompagnés d'éclairs illuminant l'horizon et la
contrée à vingt lieues à la ronde.
Après l'orage, disait-on, c'est le beau temps, mais il n'en a rien été ; il a plu comme de plus belle les trois jours suivants, accompagnés de force décharges électriques à faire trembler, bâtisses et magasins ou maisons à moitié inondés.
10 Juin 1901.