‹ Chroniques [microform]Chapitre 13 sur 31 · IT · texte numérisé non relu

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Je partis seul. Or, pour partir seul, dans l'état physique et moral où je me trouvais, c'était déjà un acte de désespoir ou de résolution inflexible, J'ignorais ce que c'était que ce voyage ct je me flattais d’en adoucir la fatigue et l’ennui par le spectacle d’une nouveauté sans cesse renaissante, par la fascination d’un inconnu qui, à chaque instant, changerait d'aspect, Tous mes amis m'avaient entretenu dans cette

illusion ; ils y croyaient eux mêmes... Ah ! malheureux ! le trajet du Grand Pacifique Américain est tout ce qu'il y a de plus monotone, de plus misérable et de plus ingrat. J'ai traversé cinq cents lieues de désert, de plaines sans horizons, d’une étendue muette et inanimée, Ce n'est qu’arrivé sur les hauteurs dela Sierra-Nevada, entre l’'Utah et la Californic, que cette grande nature tant promise, tant attendue, s'est révélée enfin, Oui, c’est beau, certes, ce passage à huit mille pieds au-dessus de la mer, sur le bord de précipices effrayants, lorsqu'on est entouré de pics couverts de neiges éternelles et que, sous le regard, s'ouvrent subitement des abîmes qui ont quinze cents pieds de profondeur; mais je n'aurais pas donné pour tout cela le plus petit côteau de la Malbaie, ce paradis de notre pays, cette oasis oubliée parmi les rudesses grandioses et altières du Canada; je n'aurais pas donné six lieux des rives du St. Laurent pour toutes les spiendeurs terrifiantes qui se dévoilaient pour la première fois sous mes yeux,

Oh! quand je me rappelle tout cela !......Pendant un mois j'ai été comme un captif tenu au silence; je n'ai pas eu un ami, pas même un compagnon, pas la plus légère sympathie, alors même qu’une sympathie quelconque eût été pour moi un trésor inestimable.

Mais il faut pourtant bien que je commence ce récit. Allons ! passez devant moi, déserts implacables qui, pendant de si longs jours et de si longues nuits surtout, m'avez accablé de votre infini muet; passez, plaines arides que la pensée elle-même ne parvient pas à peupler et où le regard, fatigué de chercher une vie toujours absente, retombe appesanti sans pouvoir cependant trouver le sommeil; déroulez-vous de nouveau, horizons sans cesse fuyants; mes

souvenirs du moins pourront peut-être vous rassembler, ct, dans le cercle douloureux qu’ils m'ont laissé, je vais tâcher de tout retenir, de rappeler une à une ces impressions toujours pénibles dont pas une ne m'a donné une heure de répit, pas même un retour consolant ni une espérance furtive.

Après deux jours de chemin de fer, coupés par un intervalle de douze heures passées à Détroit, j'arrivais à Chicago. Ces douze heures d'intervalle étaient une moitié de dimanche ; je vous prie de remarquer ce commencement. Arriver seul, lorsqu'on cherche des distractions À tout prix, dans une ville américaine le dimanche, c’est déjà poignant. On erre comme une bête échappée de sa cage, qui a perdu le sentiment de la liberté; les heures sont interminables, on va, on vient cent fois par les mêmes chemins; tous les visages, vous étant indifférents, semblent les mêmes, on voit des choses nouvelles qu'on croit avoir vues toute sa vie, on passe et l'on repasse devant les mêmes endroits, jusqu’à ce qu’on soit épuisé bien plus par la monotonie et l'ennui que par la fatigue du corps; on ne trouve. rien d’intéressant et l’on s'étonne de ne pas être environné d'ombres qui ressemblent à soi-même ; on se demande ce que tout ce monde qui glisse dans tous les sens peut faire dans. un endroit pareil; plus la foule est grande, plus on sent le vide ; tant de visages absolument inconnus, absolument indifférents, ont l’air de grimacer à votre abandon ; et puis, on n’a ni l'envie ni le goût d'adresser la parole à qui que ce: soit ; ce qu'on veut, c’est un large épanchement de son âme,

et rour cela, il faut des oreilles heureuses de s’y prêter. On cherche tous les moyens de tuer le temps, cet ennemi que rien n’atteint et dont tous les coups portent ; on se dirige partout où l’on croit voir quelque agitation, entendre quelque bruit, et l’on revient toujours également déçu, assuré davantage que le tombeau qui est au fond du cœur est assez grand pour ensevelir tous les bruits du dehors ; on a comme un désespoir muct, un silence farouche. Le regard ne reçoit plus l’image d’aueun des objets qui l'entourent, et l’on se meut ou l’on se repose, inconscient, oublieux de toute condition physique ; c'est la pensée qui travaille sans cesse, la pensée qui n’est pas avec soi où l’on se trouve, mais bien loin avec tout ce qui a disparu de ce qu’on aime, et qui fait revivre d’nne vie bien plus intense que la réalité ce qui semble à jamais mort pour soi. Oh ! le souvenir ! c'est bien autre chose que la jouissance, C’est À lui qu’on reconnaît la valeur des choses perdues ; il grandit, il redouble de vie et de vigueur en raison même de ce qu'on le prive de ses aliments ct de ce qu'on l’arrache à tout ce qui semblait sul devoir l’entretenir.

Ainsi, pendant douze mortelles heures, je promenai mon absence dans les rues de Détroit, pour moi muettes, désolées, et cependant peut-être pleines de vie et d'animation, si j'en juge par l’image qui m’eu reste aujourd’hui. Le chemin que je fis je l’ignore ; je marchaïi tout le temps, à part quelques minutes Gonnées aux repas, ot, lorsque le soir je pris le crain de Chicago, j'étais tellement fatigué sans le savoir que je tombai comme un pcids inerte sur mon Jitet ne m’éveillai que le lendemain matin en vue de la grande métropole de l'Ouest, lorsque déjà le bruit de vingt convois arrivant en tous sons ct le carillon des locomotives assourdissaient l'air,

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Je m'étais dit en commençant mon voyage qu'il m'était impossible de faire huit jours continus en chemin de fer, et que j'arrêterais à différents endroits sur la route, Chicago, ia superbe et glorieuse métropole de l'Ouest, se présentait à moi ; sans doute j’aïlais bien y rester au moins vingt-quatre heures. Mais à peine y étais-jo descendu qu’un besoin irrépressible d’en sortir s’emparait de moi. Que peut offrir la vue des grandes villes au regard fatigué de merveilles ? J'ai tout vu dans ce monde ct je ne puis plus rien admirer. Que n'importe le spectacle de l'activité humaine, de cette âpreté fiévrer.se qui accomplit des merveilles dont l’âme est absente ? De grandes rues, de splendides édifices, eh bien! quoi! Tant de morceaux de pierre, tant de morceaux de brique, tant de cimeut et de pavé Nicholson, tant de machines kumaines qui s’agitent à Ja poursuite folle du souverain million, vouà les villes américaines.—Dans tout cela pas un souflle ; les plus grandes pensées, les plus grandes aspirations de notre temps réduites à une jauge pratique qui leur enlève toute poésie et toute grandeur; des affaires, Ges affaires, business, et, après, des délassements automatiques, toujours lès mêmes ; pas de liaisons ; est-ce qu’on a le temps de faire des amitiés quand on ne s’en donne pas même pour les besoins essentiels de la vie ? Ft puis, connaît-on même l'ami qu’on voudrait se faire ? D'où vient-il, qu’a-t-il été ? Dans ce tourbillon d'êtres humains qui arrive et se déplace à chaque instant, sur qui peut-on arrêter sûrement son regard et appuyer sa confiance ? Qu'on admire si l’on veut des

villes comme Chicago qui se font en trente ans, il est impossible d’y rien aimer, Ce ne sont pas deux ou trois mille

tueurs de cochons, logés dans le marbre et chiffrant de quatre heures du matin à six heures du soir, qui peuvent inspirer un grand enthousiasme, Pour moi, j'en veux à toutes les

grandes villes où la richesse est ignorante et barbare ; je les hais, je les fuis! leur luxe fatigue plutôt qu’il n’éblouit mon regard, et je m'étonne de ce qu’on se donne tant de mal pour être magnifique quand il en faut si peu pour être heureux. Etre heureux ! je me trompe, c’est là le difhcile, et c’est parce qu’ils se sentent incapables d'arriver au bonheur que les hommes s’étourdissent à la poursuite de l'or.

Mais quelle science des commodités de la vie, quel art les Américains possèdent pour les plus petits détails des voyages ! Tout cela découle de ce théorème qui renferme pour eux toutes les vérités philosophiques: qu’une minute vaut de l'or et que l’homme n’a pas un instant à perdre dans la vie-— Voyagez aux Etats-Unis et vous n’avez à vous occuper ni de votre bagage, ni de votre parapluie, ni de votre chapeau, ni du moindre petit obiet que vous jugez bon de garder avec vous, ni de votre hôtel. Tout est prévu; on vous mènera, On vous ramènera, on prendra soin de votre mouchoir si vous le voulez, on vous renseignera sur tout, et remarquez bien que chaque chose a son prix fixe, très-réduit, que vous vous épargnez- ainsi beaucoup de trouble, de dépense et de temps, et qu’en outre vous pouvez vous abandonner avec une confiance absolue au dernier des employés qui exhibera de son droit à vous offrir ses services, Sans une honnêteté scrupuleuse et une exactitude extrême, comment les Américains pourraient-ils espérer la clientèle des voyageurs au milieu de cette confusion d’arrivées et de départs qui a lieu dans les grandes villes, à toute heure du jour? Il est bon de le dire en passant;

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l'Américain est, dans les petites affaires, dans celles qui tiennent aux nécessités quotidiennes de la vie, non seulement d’une honnêteté rigoureuse, mais encore d’une préeision, d’une largesse, d’une obligeance et d’une accessibilité qui vous lc feraient aimer, si tout cela n’était pas froid, machival, et portant, pour ainsi dire, le caractère d’un calcul savant. L’Américain dédaigne de duper pour de petits objets, et surtout, il a trop de choses à faire pour s'amuser à compter quelques piastres qu'il pourrait lécher à votre porte-monnaie, En ur "ot, il n'y a pas de pays au monde où l’on puisse voyager aussi sûrement qu'aux Etats-Unis, et en même temps il n’y en a pas où se trouvent tant de coquins consommés, aussi prodigieusement habiles, aussi vertueux d'apparence. C'est à vous d'être aussi adroits qu'eux, ce qu’on ne peut pas espérer toujours eu sortant du Canada.

Nous avions environ une heure à passer à Chicago; je me promenai machinalement dans les abords de la gare, puis je revins prendre à la hâte mon billet pour San Francisco. Je dis à la hâte, car je me redoutais, je ne savais pas si, au moment suprême, le courage ne viendrait à me manquer, J'avais déjà fait trois cents lieues seul et j'en étais tellement malade que je n’osais croire À une résolution définitive, Mais maintenant le sort était jeté; la locomotive fumait avec rage, les passagers se précipitaient pour retenir leur place, à y avait un va-et-vient animé, mais lugubre ; chacun avait la secrète terreur d’un si long voyage, mais presque chacun avait un ami; d2s mères avaient leurs enfants, des maris

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avaient leurs femmes, d’autres allaient rejoindre leur famille ; moi j'étais seul ct je quittuis tout, peut-être pour ne jamais revenir, À cette heure terrible, je sentis l’immense vide créé subitement dans mon existence, Je montai dans le Pulman car ct pris mon siége ; devant moi une ‘femme pleurait, je la regardai stupéfait : il me semblait que dans le monde entier il n’y avait qu'une douleur comme ja mienne qui pût tirer des larmes. J'avais la passivité muctte ct dure d’une résignation fatale ; dès lors que je perdais tout ce qui m'était cher, que m'importait ce qui pouvait 1m’arriver ? Je regardai le ciel où remonte toujours l'espérance, de celui-là même qui va mourir ; il sembla se détourner de moi ; de longs nuages ternes remplis de bruine le parcouraient comme des crêpes déchirés ; le même ciel, je l'avais longtemps regardé deux jours auparavant, mais il flottait alors sur la patrie! Autour de moi pas un visage connu, pas une âme qui pût approcher de la mienne ; je me tenais là, dans ce car qui allait m'emporter à mille licues, sans mouvement, plongé dans l'horreur sombre de mon sacrifice. J'allais Conc passer toute une semaine en chemin de fer, sans entendre une parole amie, et chaque nouvelle étape agrandirait encore l’abîme que je mettais entre mon pays et moil Je n'avais pas une espérance possible, puisque moimême je me condamnais sans retour... Alors je voulus murmurer l’adieu suprême, mais mon cœur irop -hargé de sanglots était monté jusqu’à mes lèvres ; je n’eus pas une pa-

‘role, et la source bienfuisante des larmes arrivant comme un

flot trop pressé, trop violent, refusa de jaillir,

Il est clans la vie, de ces heures funèbres que l’on ne saurait décrire ; tout disparaît devant soi et le regard interroge en vain un monde qui n’a plus ni lumière, ni horizons: on

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se sent descendre dans un tombeau grand comme la nature entière ; on respire, on sait que Ja vie est en soi, mais on n'en a conscience que comme d’un bruit sourd qui frappe dans le rêve; tout l'être est suspendu, aucune sensation n’est plus

perceptible, et l'on croit entrer dans un vaste anéantissement

où le ciel et la terre sont confondus.

Je ne me rappelle pas bien comment je quittai Chicago ni les premiers milles de la route ; je fus sans pensée et sans regard pendant une heure au moins; puis je m’éveillai comme poussé par un ressort électrique; tout-à-coup les nerfs comme la volonté se redressaient, je redevins homme en un instant, moi qui depuis un mois avais cessé de vouloir; je regardai de tous côtés; les longues prairies déroulaient déjà leurs flots parfumés cet chatoyants, l’espace se dégageait, et déjà la vaste route qui traverse un continent s'offrait dans toute sai liberté et sa grandeur.—Devant l'infini, seul, abandonné, misérable, je me sentis des proportions inconnues, je regardai debout cette immensité, trop petite encore pour ma pensée, et j'éprouvai un dédain sans nom pour toutes les chimères qui avaient fatigué et obscurci ma vie, Oui, oui, sans doute, l’homme est le roi et le maître ici-bas, Devant une destinée inexorable, souvent il se sent fléchir,—mais cela ne peut durer; quelle que soit la persistance du sort contraire, il vient toujours une heure où il reprend possession de lui-même et nargue avec empire toutes les fatalités conjurées contre lui. L’homme n’accepte Jamais entièrement son malheur, parce qu’il ne se sent pas

fait uniquement pour subir ; il résiste, il fait face à la destinée, La femme! c’est tout autre chose. Ce qui fait sa force, c’est sa faiblesse. Elle plie, se résigne, accepte, se sent incapable de la lutte, et on appelle cela de la force! Quand la nécessité empoigne la femme, elle devient un instrument fatal ; elle a alors toute la dureté, toute l'implacabilité du destin ; on la croit et elle se croit déterminée ; non pas, mais elle entre dans la force des choses, elle devient un des ressorts de cette immuable volonté supérieure qui serait la fatalité si elle n’était la Providence, et alors sa volonté, ou ce qu’on appelle ainsi, et qui n’est rien autre chose que sa soumission, devient aveugle, sourde, implacable, féroce. La véritable volonté humaine est toujours accessible par quelque côté ; la pitié est souvent une grande force, mais la femme étant faible est cruelle; clle a besoin de se prémunir contre elle-même, et, ne sachant souvent quel moyen prendre, elle devient atroce et le monstre se révèle, Depuis Adam, l’histoire est toujours la même; la femme tente l’homme, le séduit, l'enchante par mille tromperies doucereuses, le fait tomber de chûte en chûte, et, lorsqu'elle le voit perdu à tout jamais, elle l’abandonne….… Si la mère Eve n’a pas abandonné Adam, c’est qu'elle n'avait pas le choix, Mathusalem ue devant venir que trop tard,

Depuis je ne sais combien de temps le train filait sur les prairies de l'Illinois qu’on appelle les rolling prairies, à cause de leurs ondulations et de leur croupe flottante comme

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la crinière d’une cavale au galop. Il fallait une journée entière pour atteindre Omaha, la plus grande ville de l'Ouest vierge, et qui ne se trouve encore qu’au tiers du chemin entre Montréal et San Francisco. Ah! vous ne connaissez pas la longueur mortelle d’un pareil trajet! Tant que les prairies s’étalent sous le regard, se balançant, ondoyant, envoyant mille senteurs qui arrivent À l’odorat comme des frissons parfumés, on se sent encore vivre et l'on se pénètre de cette grasse et savoureuse nature, on aspire largement et avec transport la fraîcheur odorante de l'espace ; mais bientôt l'ennui arrive d’un pas rapide, et la monotonie du spectacle augmentant d'heure en heure, l’imagination sent peser sur elle comme un poids impossible à rejeter, les nerfs se fatiguent ou s’irritent, le regard se fixe avec colère sur ces champs qui se déroulent avec la même fécondité inflexible, et l’on ne tarde pas à éprouver un besoin fiévreux, impatient, brûlant, d’en finir. Que sera-ce donc jorsqu’on quittera les prairies pour les plaines, pour le grand désert américain qui a quatre cents lieues de largeur et qu’il faut traverser tout entier avant d'arriver à la Californie, cette oasis du Pacifique, cette perle humide qui jette au ciel mille rayons et aui en reçoit des splendeurs qui font rêver à l’Eden à cet Eden perdu par notre premier père, mais dont on retrouve toujours quelques morceaux, pour peu qu'on les cherche ?

Quatre cents lieues de désert lorsqu'on a déjà le désert en soi, lorsqu’à la solitude infinie de la nature s'ajoute la solitude mortelle du cœur! Trois jours et trois nuits au milieu d’une désolation dans laquelle on avance sans cesse

et qui sans cesse s'agrandit devant soi! Toujours, toujours la même étendue jaune, la même mer de sable endormie,

les mêmes petites taches d'herbe sèche, roide, dévorée par le soleil, semblables à ces flocons d’écume salie qui flottent après l'orage sur la mer calmée; on regarde, on regarde encore ; en vain l’on voudrait fermer les yeux, on est pris par le vertige de l’espace, et, wême lorsque la nuit a descendu ses longs voiles du haut du ciel muet, il plane encore sur ces plaines sans bornes une sorte de clarté dure, semblable aux lueurs qui sortent des sépulcres, et l’œil continue d'en interroger encore les mornes vrofondeurs.

Aucun écho ne retentit jamais dans ces sourdes étendues livrées à l'éternel sommeil ; le sifllet de la locomotive ne rend qu’un son mât, aussitôt disparu que jeté dans l'air, et le bruit furieux du train roule sur un sol muet qui le reçoit sans y répondre, L’antilope frappe en vain de son pied léger, dans sa course gracieuse et rapide, cette terre inanimée, il ne fait que soulever un peu de poussière qui se confond aussitôt avec les souffles éphémères que sa course seule agite, Le chien de prairie, semblable à l’écureuil, debout sur sa petite meule de sable, dont le relief parsème seul l’aride et interminable plaine, regarde d’un œil qui n’est plus stupéfait cette tempête de bruit et de feu qui nous emporte; lui aussi participe à l’immobilité de la nature où il a cherché un asile; un vent affaibli fait seul parfois rouler un petit tourbillon de sable autour du trou qu’il habite, mais ce tourbillon ne dure qu’un instant et il s’affaisse comme une fumée qu’absorbe la flamme. D'autres fois, c’est un marais isolé qui se trouve dans ce désert on ne sait par quel oubli ou quel caprice de la nature; la vuc, même de cette eau croupissante, soulage déjà le regard et l’on peut voir de temps à autre quelque héron solitaire s'élever avec effort des bords de ce marais où de-

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puis de longues heures il restait pensif; son vol lourd et mesuré agite pendant quelques minutes l’accablante tranquillité de l’espace ; puis, bientôt il a disparu, on n’entend plus le battement prolongé de ses longues ailes et l'œil ne voit dans l'étendue béante qu’un point noir qui disparaît, disparaît, s'eface et s’abîme enfin dans le néant qui l'eng'outit; et au milieu de ec silence immense, de ce désert vide d’où les trois règnes de Ia nature semblent s'être enfuis, la pensée, qui ne sait pas où se prendre, retombe sur el'e-même comme accablée de son propre poids.

Oh! les longues heures, les longs jours ct les longues et interminables soirées que j'ai passés sur la plateforme des cars, incapable d'occuper mon esprit à quoi que ce fût, incapable de sommeiller, seul, seul, toujours, toujours seul! Quand je gagnais mon lit, je n’y pouvais rester vingt minutes, je me relevais et j'allais me remettre sur la plateforme, indifférent à la poussière, à la fumée de la locomotive, bientôt même indifférent à la fatigue et à l’ennui, Que m'importait! La terre était désormais partout la même pour moi et ne m’offrait plus nuile pärt qu'un tombeau. Ah! je ne les oublierai pas ces heures horribles; elles sont dans ma mémoire comme un tison ardent qui brûle toujours et ne se consumera jamais; j'ai amassé à ce qu’une âme humaine peut contenir de fiel et de révolte contre un sort inexorable; j'ai été torturé lentement, seconde par seconde, minute par minute, jusqu’à ce que ces secondes et ces minutes fissent des jours et des nuits entières ; i’ai compté chaque battement de mon cœur, et cela a duré toute une semaine; la souffrance ne se incsure pas au temps, mais à la violence; une semaine comme celle-là, c’est un siècle d'enfer,

Un jour après le départ de Chicago, nous étions arrivés à Omaha, dans le Nebraska, Je ne sais quel nressentiment s’empara alors tout à coup de moi; j’eus envie de vendre mon billet et de m'en retourner en Canada ; ah ! que ne l’aije fait? Si j'avais su alors tout ce qui m'attendait! Mais le destin me précipitait de l'avant; je refusai d'écouter toutes les voix intérieures afin de ne pas laisser fléchir ma résolution, et, après une heure de marche furibonde à travers les rues et les environs d'Omaha, rendu plus dispos, ranimé, secoué par le mouvement, je reprenais le train qui allait m’emporter à six cent cinquante lieues plus loin.

Maintenant, parlons un peu de ce Ouest, de ce grand

Ouest, de ce fur West qui rappelle dans l'esprit tout un monde d'aventures et qu’a si bien peuplé l'imagination de Cooper, Allons-nous réveiller les ossements de ces innombrables tribus d’Indiens qui s’y livraient un combat continuel à la poursuite des buflles sauvages, ou des pionniers intrépides qui se lançaient dans ces régions inexplorées, emmenant avec eux tout ce qu'ils possédaient, banillant, guerroyant sans cesse, couchant sous le ciel ouvert, obligés de défendre jusqu’au pauvre coin de terre où ils reposaient, longue histoire de souffrances, d’atrocités, d’héroïsme obseu:

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au terme de laquelle le blanc isolé, sans protection, a fini par l'emporter sur les tribus d’Indiens aujourd’hui anéanties ou rejetées dans les régions presque inhabitables du Nord ?

L'Ouest n’est plus rien de tout cela, il n’y a plus de far west, Le chemin de fer a tout changé ; il fallait autrefois quatre à cinq mois pour se rendre en Californie par terre ; il ne faut naintenant que neuf jours en partant de Montréal; c’est prosaïque, mais c’est plus sûr. L’imagination n’a plus de champ; en vain elle veut peupler cette vaste étendue de dangers, d'embûches, d'attaques soudaines faites par des Indiens sortant comme de sousterre, elle n'arrive qu’à se convaincre de ses puérilités et de son délire, Où il n’y avait autrefois que des Territoires, il y a maintenant des Etats; la civilisation, encore jeune il est vrai, grossière, trop pressée pour prendre des formes, dure et aride, a remplacé la barbarie et l’état de guerre continuel de ces sauvages étendues, On ne voit plus d’Indiens que des misérables en haillons qui viennent mendier à l’arrivée des trains ; les mineurs et les aventuriers seuls ont gardé leur aspect farouche. Je désert américain a des petits villages échelonnés sur toute la ligne du chemin de fer; quelquesuns même de ecs villages, plus grands que les autres, prennent orgucilleusement le nom de villes, comme Cheyenne, Platte, Laramée, Ogden…... Rien ne les distingue les uns des autres; sortis du désert, ils en ont tous la monotonie et l’aspect uniforme: un petit groupe de maisons blanches bâties sur le sable, sans un arbre, sans le plus petit ruisseau pour en rafraîchir l’aridité, voilà ce que c’est que tous ces villages jusqu'à ce qu'on ait atteint le versant des Sicrras- Nevadas, c’est-à-dire à cinq cents lieues de distance au delà des prairies,

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Je ne sais ce que sont devenus les milliers et ies millions de buffles qui parcouraient autrefois les plaines comme des ouragans de cornes et de pattes, toujours est-il qu’anjourd’hui on ne peut plus en voir un seul; ils se sont réfugiés vers le Nord-Ouest, en attendant que le chemin de fer du Pacifque Canadien les en chasse à son tour, et alors aura disparu peut-être à jamais cette race étrange de bêtes-à-cornes, et avec elle la dernière tribu d’Indiens gucrriers. Quant au grand chemin du Pacifique Américain, sur lequel nous avons en Canada des notions si restreintes et même si fausses, il est temps sans doute que j'en dise quelque chose.

Et d’abord, qu’on dépouille son esprit de toute idée poétique, qu’on s’arrache à la fascination et au prestige de la distance, et qu’en se prépare à voir en face la plus âpre nature comme aussi les populations les plus dures d'aspect, de formes et de langage. Quand on a dépassé Chicago de soixante à quatre-vingts lieues, il faut absolument mettre de côté le vieil homme, oublier tout ce qu’on a été, ce que l’éducation, les relations, les habitudes et les préjugés vous ont fait: Il faut oublier qu’il y « de par le monde, dans des pays antiques et fort vénérables en vérité, des différences entre les hommes, des distinctions sociales, des classes étagées que l’on numérote, première, deuxième, troisième, jusqu’à ce qu’on arrive au bas peuple qui, lui, n’a pas de numéro, qui est simplement la multidude, chose trop vaste pour qu'on lui mette une étiquette ; il faut oublier d’avoir des manières ou plutôt des façons, sortes de câlineries toutes d’apparense

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VOYAGSS. 93

qui, chez les peupies policés, remplacent souvent l'honnêteté, ja franchise et la véritable politesse. Il faut oublier de faire ses excuses à chaque instant, d’avoir toujours son chapeau à la main, d’être arrogant on dédaïgneux envers quiconque ue paie pas de mine; dans l’ouest il n’y a ni société, ni manières, ni ce qu’on appelle communément l’éducation, et qui n'est souvent qu’une perversion déplorable du sens droit et d: la pente naturelle. Les hommes y sont ce qu’ils sont, non ce qu’ils ont été ou ce qu'ils pourraient être soit par leur famille, soit par leurs relations, soit par leur degré de culture ou des avantages tout d'extérieur et de surface qui ont tant de prix là où la forme est un culte: quiconque s'occupe et vit par lui-même est un gentlemau ; le nègre qui fait votre lit dans le Pulman Car et qui frotte vos chaussures est un gentleman ; ne vous avisez pas de dire en pare lant de Jui : ‘that man ” ; si vous apportez, quatre-vingts lieucs plus loin que Chicago, le raffinement inutile, embarrassant et ridicule qu’on attache dans nos villes aux actes les plus insignifiants, on vous regardera comme un être fantastique- Mais d’un autre côté, soyez poli, obligeant et avenant envers tout le monde ; vous ne trouverez pas un homme dans l'Ouest qui ne vous rende service, s’il est en mesure de le faire, et il ne comprendra pas que vous l’en remerciez ; les hommes étants dans ces régions encore fraîches, absolument et essentielle, ment égaux, ils sont pénétrés de leurs devoirs les uns enversles autres et il n’y a pas d’obligés. Si l’on a confiance en vous, on vous donnnera tous les moyens possibles de vous tirer d’affaires, on vous aidera, on vous poussera, sans songer sic'est du temps perdu ou si l’on oblige un ingrat ; le caractère essentiel de tous les actes de ces rudes habitants est d'être absolument naturel, dégagé de tout ce cortége de ré-

flexions et de considérations avec lesquelles l’homme polici accompagne le plus petit service rendu. D'autre part, si l’on a quelque raison de se défier de vous, vous ne pouvez faire un pas sans rencontrer une difficulté ; en affaires surtout, on sera d’une rigueur et d’une exigence féroces ; il vous

faudra justifier des moindres détails, des moincres lacunes, | M Que voulez-vous ? L’Ouest est un pays où l’on ne fait pour À tre ainsi dire que passer, où Îles hommes sont nouveaux Æ d'un tous les jours, où chacun s’est fait soi-même, sans antécé- Etat. dents, sans liaisons, et où l'étranger, s’il prête le moins du om monde au doute, ne peut être considéré que comme un aven- même turier de plus dans la patrie même des aventuriers. Si vous à l'in n'avez pas d'argent, et que vous vouliez faire un travail quel- D uomb conque, on vous facilitera la voie ; mais, n'avoir pas d'argent produ et vouloir conserver un certain orgueil qui résiste à la s'agit nécessité, c'est ce qu'on ne comprend pas. Enunmot, l’homme JB rien de ces régions, qui sont encore en grande partie des étendues qui o

désertes, parsemées ça et là de villages et de petites villes, On est avant tout l’homme de la nature ; il en a toute la rudesse, iilita toute la bonté et en même temps toute la sauvagerie ; pour LR Pacifi lui, c’est le fait, l’'apvarence n’est rien, pas plus que l: forme et les manières ; il faut justifier de tout à ses yeux, à moins d'avoir de l'argent, qui est la première des justifications; si ce dieu vous accompagne, on ne vous démande compte de rien et vous êtes un gentleman,

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Mais revenons au chemin de fer du Pacifique. Grande entreprise, oui, certes ! et, comme tout ce qui est grand, d'un enfantement difficile. Mais le difficile est relatif aux Etats-Unis. Pour le peuple américain, qui vole plutôt qu'il ne marche, pour qui concevoir et exécuter sont presque un même acte, les délais ne se mesurent par à leur durée, mais à l'impatience de les subir, et les obstacles sont moins par le nombre que par l'intensité d'étonnement et d'irritation qu'ils produisent. Trois ou quatre années de retard, lorsqu'il s'agit de construire une voie ferrée de mille liexes, ce n’est

rien, et cependant, cela paraissait énorme aux esprits actifs qui ont les secrets de l’avenir et qui dépassent leur temps.

On ne se douterait pas évidemment que c’est une raison militaire et politique qui a déterminé la construction du Pacifique américain, après bien des démarches et des tenta. tives infructueuses. Cette grande vute avait cela de commun avec notre Intercolonial, dont la principale destination était de nous préserver des américains, et qui a été fait pour cet objet si solidement qu'au besoin ses ponts ct ses remblais peuvent servir de remparts contre los attaques de toutes les armées des Etats-Unis. Avec un chomin de fer pareil, il n’est pas besoin de soldats; on fait des terrassements, on pose des raiis, et le Canada est invuinérable. Meitez cent mille hommes contre l’Intercolonial, et, en le voyant, ils sercnt convainsus de leur impuissance. Lesinitiateurs du Transcontinental américain avaient des vues presque aussi pro-

fondes, quoique moins belliqueuses: c'est la n'cecssité seule, au .«ilieu d’une crise terribie pour le salut de l'Union, qui a décidé le gouvernement à donner son appui à } construction de la plus grande des voies ferrées qui existent,

Pendant longtemps les lointaines régions de l’ouest n'avaient été protégées que par un système de forts isolés les uns des autres, et qui étaient loin de suffire aux besoins des settlers sans cesse poursuivis par les Indiens, Pour atteindre les territoires qui produisent les métaux précieux, il fallait traverser six cents lieues de prairies et de plaines et combattre en chemin toute espèce d’ennem:is, de sorte que la colonisation était tenue constamment en échec, ct d'incalculables sources de richesses étaient perdues. Les hommes avancés songeaicnt bien à un chemin de fer et au télégraphe, mais allez donc faire un chemin de fer à travers tout un continent presque désert, au milieu de difficultés jugées insurmontables par les esprits posés, ces sages qui, dans tous les temps, ont servi de Eornes pour attacher les chevaux du progrès,

‘ Quoi! vous voulez construire neuf cents lieues de voice ferrée à peu près dans le vide! Et où trouverez-vous les moyens pour cela ? Qui voudra courir de pareils risques ? Quel profit en retirerait-on ? Comment traverserez-vous les Sierras-Nevadas, les Rocheuses, la chaîne des Humboldt! des Washatch ?...... etc., etc.

Voilà comment raisonnaient les hommes sérieux, les gens de bon sens qui apprécient les situations toutes faites, mais ne voient pas comment on peut en créer de nouvelles.

Cependant, le besoin devenait de plus en plus impérieux, et le nombre des esprits hardis qui réclamaient un chemin

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de fer transcontinental, augmentait tellement que le Congrès était comme assiégé, et la clameur publique devenait presque menaçante. Il fellait toutefois, avant de se lancer dans une entreprise si pleine de hasards, quelque raison décisive, quelque nécessité tellement urgente, tellement péremp* toire, que le gouvernement fût forcé d'agir. C’est la guerre civile, malheureusement, qui amena cette nécessité,

La (Californie, reléguée à l'extrême ouest, bien plus portée des Etats du Sud en révolte que de ceux du Nord, et pour ainsi dire abandonnée, penchait déjà, malgré la loyauté de son peuple, vers la séparation, et l’on parlait d’un troisième démembrement de l’Union américaine qui comprendrait plusieurs Etats et Territoires voisins, En face de ce danger nouveau, aussi terrible qu’imprévu, les sages comprient enfin la nécessité de relier la côte du Pacifique avec les Etats de l'Est afin de pouvoir lui porter des secours rapides et soutenir sa fidélité. C’est alors, et alors seulement, qu’une charte fut accordée pour la construction d’un chemin de fer transcontinental. Le ler juillet 1862, le président Lincoln sanctionna un acte passé par le Congrès à cet effet, et le gouvernement s’engagea à prêter à l’entreprise tout

: l'appui nécessaire.

Cet appui consistait en octrois de terres par sections

‘alternatives de vingt milles sur chaque côté de la ligne,

équivalent à. 12,800 acres par mille. Deux compagnies s'étaient formées, la Central Pacific et la Union Puciñc, et toutes. deux recevaient une étendue de terre comprenant à peu près vingt-trois millions .d’âcres. Le gouvernement émettait en outre des bons pour trente ans à six pour cenf d'intérêt, dont le produit réalisé donnait aux compagnies seize mille, trente-deux mille, et quarante-huit mille dollars

S8 VOYAGrS.

par mille de construction, suivant les difficultés de terrain que présentaient les différentes régions que la ligne devait traverser. k

Cette émission de bons atteignait le chiffre énorme de cinquante-trois millions cent vingt-deux mille dollars, et ce n’était pas tout, le gouvernement garantissait encore l’intérêt d'un égal montant de bons émis par les deux compagnies. En s’engageant pour un montant aussi énorme, le gouvernement était loin encore de se considérer comme créancier, mais bien plutôt comme débiteur ; c'était pour lui non seulement une nécessité militaire et politique absolue mais e core en quelque sorte une spéculation, comme on peut le démontrer par quelques faits. Qu'était-ce que cent millions pour relier ensemble les deux lignes de côtes du continent américain et livrer le vaste espace intermédiaire à une colonisation désormais assurée, rapide et productive ? Le service public, sur cette immense étendue, coûtait autrefois, huit millions par année au gouvernement américain, et cette somme allait toujours en augmentant, tandis qu'aujourd'hui le gouvernement n’a à payer que l'intérêt de ses bons qui s'élèvent à trois millions neuf cent mille dollars, et la subvention des compagnies qui comprend un million cent-soi zante-quatre mille dollars.

Ce calcul, purement matériel, est indépendant de toutes les considérations de premier ordre qui s’attachent à l’exécu tion d’une aussi gigantesque entreprise.

Il faudrait tenir compte aussi du grand nombre d'exis. tences et de propriétés détruites par les Indiens antérieure went à la construction du chemin de fer, du montant considérable d’indemnités que le gouvernement payait tous les ans à ses employés sur les plaines, chaque fois que les In

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diens causaïient quelque dommage à leurs propriétés, des incalculables avantages que le transport des malles, le fret et les passagers retirent du chemin de fer ; il faut songer aussi que tout l’intérieur d’un continent, autrefois ravagé par les Indiens, a maintenant un passage facile et sûr, que les terres publiques en ont retiré une augmentation considé rable de valeur, que les mines ont pris un développement prodigieux, et que la distance entre le Pacifique et l’Atlan. tique se trouve diminuée de près de vingt jours. Rappelons aussi que le chemin de fer ne devait être livré qu’en 1876, et c’est le 10 mai 1869, que le public en a pris possession, ce qui a sauvé au gouvernement sept années de dépenses qui ne peuvent pas être évaluées à moins de vingt millions de dollars, outre l'intérêt payable sur les bons pendant ces sept années.

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Qu'il me suit permis ici, pour faire un historique plus détaillé et plus complet de cette merveilleuse entreprise, de reproduire l'exposé qu’en faisait un voyageur français à la fin de 1869, elors même que la ligne entière du Pacifique venait d’être livrée à la cireulation :

“ Les possession américaines, dit Rodolphe Lindeau, ne s’avançaient en 1845, de l’est à l’ouest, que sur une zone mesurant un millier de milles au plus. Sur les côtes du Pacifique, un seul territoire, habité par de rares colons dépendait des EtatsUnis. Entre les limites extrêmes s'étendait un désert de 2,300 milles, embrassant d'immenses régions stériles et sillonné par deux chaînes de

montagnes dont les cîmes couvertes de neiges éternelles, les épouvantables abîmcs, les torrens furieux, les plateaux ari des, les vallées inaccessibiss, formaient aux yeux du publicégaré plutôt que guidé par les récits de voyages, un tableau fantastique rempli de dangers et d’'épouvante, On répétuit de tous côtés qu'il était impossible de construire un chemin de fer au milieu de ces contrées inhosritalières, et qu’au lieu de se lancer dans de folles entreprises, il valait mieux s'ocuper d'affaires plus pressantes et d’un intérêt plus direct. Heureusement pour l’histoire du progrès, il se rencontre des hommes qui ne reculent pas devant l’impossible, et l'Amérique, on peut le dire à sa gloire, est peut-être la terre la plus féconde en héros de ce genre.

En 1850, le vieux Thomas Beuton présenta au congrès le preruier bill relatif à l'établissement d’une voie ferrée se dirigeant vers le Pacifique. N'osant toutefois aborder de front le plan, jugé irréalisable, d’une ligne directe et non interrompue, il tourna la difficulté en proposant de con. struire la sienne dans les endroits praticables seulement, et de relier entre eux ces différents tronçons, dans les passages

trop difficiles, au moyen de chaussées ordinaires. Ca bill,

protégé contre l'oubli par l'autorité du nom de Benton et soutenu plus fortement encore par les événemens qui trans. formèrent si vite la Californie, finit par donner des résultats sérieux: en mars 1852, le congrès vota une somme de 150,000 dollars pour l'étude de la meilleure route à travers le continent du nord. Dans la même année, six expéditions différentes s’organisèrent sous la conduite des ingénieurs Steven Mac Clellan, Saxton, Gunnison, Becwith, Wipple, Williamson et Pope. Elles furent suivies en 1854 de trois autres expéditions, le congrès ayant alloué une

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“Dix routes différentes, situées entre les 32e et 40e parallèles et partant de points qui s’étendaient depuis Fulton (Arkansas) jusqu'à Saint-Paul (Minnesota) pour aboutir toutes à l'Océun-Pacifique, entre la baïe de San- Dico (Basse-Californie) et Puget-Sound (territoire de Washington), furent ainsi simultanément étudiées, C'était un grand pas de fait. L'entreprise, ainsi ébauchée, on en resta là pendant une dizaine d'années. Le parti du sud, alors au pouvoir, représenté au département de la guerre par Jefferson Davis, prétendait choisir les tracés qui se rapprochaient le plus de ses territoires; le parti républician, de son côté, ne consultant aussi que ses intérêts, agisgait dans le sens contraire, et pendant quelque temps on

put croire que d’énormes dépenses de travail et d’argené avaient été faites en pure perte.

‘“ À mesure que les années s’écoulèrent, les raisons de mettre les deux océans en prompte communication devinrent de plus en plus pressantes. L'importance des états de l’ouest, de la Californie particulièrement, s'accrût de jour en jour. En 1861, on évaluait à 217 millions de francs le produit annuel des mines de métaux précieux exploitées dans les états du Pacifique (1), et des populations entières se précipitaient vers ces terres qui semblaient dispenser la

(1) La commission de statistique des Etats-Unis a évalué le rapport total de ces mines pour l’année 1867 à 375 millions do francs. La répartition s'opère ainsi qu’il suit: Californie 125 millions, Nevada 100, Montana 50, Colorado 50, Orégon et Washington 25, Idaho 25. Dansla même année, on a exporté de San-Francisco pour 241, 824, 620 francs d'argent tout monnayé. En 1866, l’exportation avait été de vingt millions plus forte.

VOYAOES. ,

richesse à tout homme hardi et intelligent, Restait cette grave question de finances : qui allait fournir les premiers 125 millions jugés alors nécessa’res pour faire le premier pas sur cette route dangereuse, c’est-à-dire pour franchir les plateaux de à Sierra-Nevada? Les Californiens, habi. tués depuis la découverte de l'or à compter par millions et naturellement les plus intéressés dans la question, ne désespérèrent pas de pouvoir recueillir cette somme : ce furent eux qui les premiers tentèrent l’exécution pratique de la

grande entreprise.

Un ingénieur civil, Thomas Judah, homme habile et d'un ferme courage, convaincu surtout et persévérant, eut l’a-

dresse d'amener à ses vues quelques capitalistes de Sacramento, les Huntington, Crocker et autres ; il leur persuada

de lui procurer les fonds nécessaires pour étudier sur les lieux mêmes le passage des Sierras. Il partit dans l’été de 1860, et, après avoir affronté des fatigues sans nombre, il revint quelques mois plus tard, plus ardent que jamais et insistant de nouveau auprès de ses amis sur la nécessité

de consacrer une seconde campagne à l'exploration com-

mencée par lui.

printemps de 1861 se formait à Sacramento, d’après les con" seils de Judah, la compagnie du chemin de fer Central du

Son enthousiasme fut contagieux, et au

Pacifique ; puis J'udah se mit de nouveau en route pour les montagnes. Le rapport publié par lui à son retour fut concluant sur la question qui paraissait le plus insoluble : 1! prouva qu'il était possible de traverser la Sierra-Nevada à une hau teur de 7,000 pieds et avec une base de 70 milles

au moyen de rampes dont les plus fortes ne dépasseraient

pas 105 pieds par mille,

A partir de ce moment, on ne perdit plus de temps ; on

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était bien résolu d'aller en avant, La froideur des San Franciscains, qui ne se rallièrent que plus tard à l'entre prise, ne (lécouragaa point les capitalistes de Sacramento C'était le ler octobre 1861 que Judah avait lu son rapport au comité, Le 11 du même mois, il se rendit à Washington en qualité d'agent de la compagnie et chargé de pouvoirs et d'instructions pour solliciter le concours du gouvernement central,

Le moment ne paraissait guère bien choisi pour remplir une semblable mission, L'Amérique venait de se partager en deux camps, le nord et le sud. Il n’y avait plus d'intérêt et de passion que pour les questions politiques, Toutefois le chemin de fer du Pacifique eut la bonne fortune de fixer à ce dernier point de vue l'attention publique. Les mines en quelque sorte inépuisables de l'ouest étaient seules en état de pourvoir aux exigences de la guerre civile. La Californieétait, à proprement parler, le coffre-fort de la république. Il importait de mettre ses trésors en sûreté, et le seul moyen d'arriver à ce but était d'ouvrir au plus vite des communi cations directes, rapides, sûres et faciles entre les états du nord et ceux du Pacifique. Il faut ajouter aussi que l’on s'était 4 cette époque accoutumé en Amérique à ne compte que par millions et milliards. Jamais, depuis que le monde existe, on n'avait dépensé autant d'argent pour les entreprises les plus gigantesques, que les Américains n’en dépensèrent en peu d'années pour s'entretuer. Des sommes énormes dont l'énoncé en temps de paix aurait fait hésiter les financiers les moins timides, et qui dans le congrès aurait certainement soulevé des discussions interminables, passaient pour ainsi dire inaperçues. [Le chemin de fer du Pacifique fut regardé comme une nécessité militaire. C’en-

fut assez pour justifier tout ce qu’on pouvait tenter ou dé- ces 4 penser en sa faveur, Le bill relatif à la ccnstruction de taie la ligne et à la subvention de l’état fut soumis au congrès D comi par l'intermédiaire d'Aaron Sergent, représentant de la doll: Californie; il passa sans trop de difficulté, et fut, le ler . L juillet, approuvé par le président Abraham Lincoln. Divers vues amendemens, votés successivement le 3 mars 1863, le2 k au p. juillet 1864, le 3 mars 1865, et le 3 juillet 1866, complé. Æ 55 d , tèrent l'acte du congrès. La libéralité des subventions Les qu’il accordait dut satisfaire les plus exigeans directeurs de de to la compagnie, lers 1 Fran( Ces c euten licatic à don

‘ Voici quelles étaient ces subventions et priviléges: 19 concession gratuite de 12,800 acres de terrains adjacents à la ligne pour chaque mille de voie, ce qui donnait pour

le parcours entier un total de 16 millions d’acres de terrain, évalués, selon l’estime de 2 dollars 4 l’acre, à 40 millions

de dollars ; 2° un emprunt sous forme d'obligations d'état, pl remboursable en trente-six ans, à 6 pour 100 d'intérêt re payable par le trésor public, et s’élevant à près de 30,000 7e dollars par mille de voie. La délivrance de cette subven- sa tion ne devait pas so faire dans la même proportion sur NE tous les points de la ligne ; les ouvrages les plus pénibles, ges) tels que le percement de la Sierra-Nevada et celui des - fe Montagnes-Rocheuses, avaient droit à une rétribution de ge L 48,000 dollars par mille; ceux qui, offrant moins de difi- ne e ; GER ; SP les ren cultés d'exécution, exigeaient encore des frais extraordinaires, HSE 32,000 dollars par mille, le reste enfin à 16,000 dollars par bi 111. do ste ; di Le précia mille; 3° le privilége d'émettre des obligations pour une He somme égale à l'emprunt ct ayant priorité sur ce dernier ; né Tel]

et l’on

ces obligations étaient remboursables en trente ans, et portaient un intérêt de 6 pour 100 par an; elles équivalaient comme l'emprunt, à une somme d'environ 55 millions de dollars.

Les deux compagnies entraïent donc en campagne pourvucs ensemble d’un capital nominal et d’un crédit estimé au pair à 150 millions de dollars (49 millions de terrains, 55 de subvention officielle et autant d'obligations à émettre). Les frais généraux de construction, y compris lex bâtimens de toute sorte et le matériel, étaient evalués à 150,000 dollrs par mille, c’est-à-dire pour la distance totale de San- Francisco à Omaha à 94,900 ,000 dollars (474,500,000 fr.). Ces chiffres ne sont pas d’une exactitude rigoureuse, bien entendu : pour qu’ils le fûssent, il faudrait attendre la publication des comptes de la compagnie; mais ils serviront à donner une idée suffisante de la munificence du gouvernement américain et de la situation financière des deux compagnies au moment où les travaux allaient être commencés d’une manière sérieuse. Faisons pourtant remarquer que cette situation n’était pas aussi brillante qu’elle le paraît au premier abord: les terrains alloués aux compagnies et figurant sur leur actif pour 40 milliors de dollars, ne représentaient en réalité qu’une valeur future, car il était impossible d'en disposer autrement qu’en faibles parcelles, et au fur et à mesure que l'avancement de la voie les rendrait accessibles ; de plus le fonds d'emprunt et les obligations ne se vendant pas au pair, ils eurent à subir une dépréciation d'environ 10 pour 100, et les obligations ne furent pas toujours d'un placement facile.

Telle qu’elle était, l'affaire n’en restait pas moins superbe ; et l'on ne perdit pas de temps pour en tirer tout le parti pos-

sible, On trouva aisément des personnes honorables, dont les noms offraient des garanties solides, pour placer à la tête des deux compagnies. Le général John Dix accepta la présidence de celle de l’Union; M. Thomas Durant en futnommé vice-président et directeur général, Celui-ci devint bientôt l’âme de l’entreprise, de hautes fonctions militaires et diplomatiques ayant obligé le général Dix à sacrifier sa position aux devoirs publics. ÆEn Californie, on choisit MM. Leland Stanford et Huntington comme président et vice-président du chemin de fer Central.

Afin de se rondre compte des obstacles que, malgré l’aide énergique du gouvernement, les compagnies eurent à vaincre, il faudrait parcourir les rapports des ingénieurs Judah, Montague, Gray, Dodge, Evans, Seymour, Reed, Casement et autres. Ils montrent jusqu’à l'évidence, et plus claire. ment que je ne saurais le faire, l’incommensurable différence des modes de construction d’une voie ferrée dans les pays civilisés avec ceux auquels on est forcé d'avoir recours au milieu d’un désert de plus de 3,000 kilomètres d’étendue, Le matériel du chemin de fer Central dût être commandé dans les états de l’est, et ne put être amené en Californie

que par la voie de mer, après avoir doublé le Cap Horn. .

L'Union, plus favorisée sous ce rapport, n’en eut pas moins d'immenses frais à payer pour le transport de son matériel jusqu’à Omaha, qui n'était encore qu’un simple village dépourvu de toute ressource. Des convois de vivres et d’approvisionnemens de toute espèce durent constamment suivre les ouvriers; c'étaient comme autant de villes ambulantes . on voyait dans ces campemens improvisés des églises, des restaurans, des hôtels, des public houses, Ges bureaux de journaux, des ateliers d'imprimerie, des tripots ; tout cela

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lont s'arrêtait quelques jours, au plus quelques semaines, dans à la le même endroit, et poussait plus loin au fur et à musure epta des progrès de la ligne.

it en On traversa de vastes espaces sans trouver une goutte re d'eau, Il fallait creuser sur place des puits artésiens ou La pratiquer des rigoles communiquant avec des cours d'eau FRA torrentiels souvent éloignés de plusieurs milles. Puis on 10isit avait à se défendre contre les agressions continuelles des nt et tribus indiennes et à maintenir sans cesse l’ordre, chose peut-être la plus difficile, dans cette nuée de travailleurs. La l'aide compagnie de l’Union à elle seule n’employa jamais moins vain- de 20 à 25,000 hommes. Et quels hommes! il faut les udah, avoir vus pour s’en faire une idée. Assurément un grand ement nombre d’entre eux étaient de braves et honnêtes ouvriers ; claire- mais de quel amas de gens tarés et sans aveu ils étaient

érence entourés ! Tout individu portait pour sa défense personnelle pays un et quelquefois deux revolvers, sans compter le bowiers au knife obligé. La loi de Lynch, la seule justice applicable

en un tel milieu, régnait sans appel. On ne saura jamais cs qu’il y à eu de crimes et d’actes de violence commis dans cet étrange monde ; il fallait une main de fer pour le diriger et maintenir dans ses rangs une apparence d'ordre et de discipline. Disons cependant que les mormons et les Chinois se conduisirent en général d’une manière exemplaire, et qu'iln’y eut presque pas de plaintes à formuler contre eux ;

ndue, nandé fornie Horn. .

moins atériel ge dé-

d’ap- ils se distinguaient surtout par leur sobriété, tandis que suivre l'ivrogneris était le vice le plus commun et le plus dangereux antes : de leurs camarades. L'administration du chemin de fer 4, des Central n’hésita pas à recourir à la force pour supprimer le ux de débit des liqueurs spiritueuses ; clle fit défoncer les tonneaux t cela de whiskey, et renvoya les marchands se plaindre aux juges

de San-Francisco on de Sacramento. C'était un acte sage, mais d’une illégalité flagrante, La compagnie aima mieux payer des amendes aux plaignans que de souffrir plus long- * temps les ravages de l’intempérance parmi les ouvriers. Chose singulière, on n’est pas, sur cette terre classique de la liberté, aussi scrupuleux que nous pourrions l'être en Europe : la violence, si elle est jugée nécessaire, n'y a rien qui blesse, ct on la pratique ouvertement. 4 Je suis d'avis, écrivait l'ingénieur Evans au vice-président Durant, qu'il faut exterminer les [ndiens ou du moins en réduire le nombre au point de les rendre inoffensifs. Pour en arriver là, on doit leur faire une guerre de sauvages et user de moyens que les non-intéressés qualifieront de barbares. Je suis persuadé qu’en fin de compte cette manière d'agir sera au fond la plus charitable et la plus humaine, ”

Je ne m'arrête plus aux embarras financiers que les deux compagnies eurent encore à démêler, et dont la principale cause fut la rareté du numéraire durant la guerre civile. Qu'il suffise de dire que ces derniers obstacles furent victo. rieusement surmontés, et que. les travaux purent marcher lentement d'abord, et plus tard avec une rapidité sans égale, J'ai cité plus haut un paragraphe de l’acte du congrès en vertu duquel les subventions de l’état revenaient de droit aux compagnies en raison directe de la longueur de ligne construite par chacune d'elles. Lorsque les deux sections se rapprochèrent de plus en plus l’une de l’autre, cette particularité devint la cause d’une véritable course au clocher. A mesure que Îles travaux s’avançaient, on voyait plus clairement dans le public que la voie “errée du Pacifique était une noble entreprise au point de vue de

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“état en même temps qu’une affaire lucrative pour les entrepreneurs. Dans les environs du point de raccord, les terrains ne pouvaient manquer d'acquérir une valeur exceptionnelles Ii était important d’obtenir le contrôle de la section voisine Au Lac-Salé, où lo trafic devait être considérable, Puis l’amour-propre s’en mêla ; ce fut entre les compagnies rivales à qui irait le plus vite. Les extrémités de chaque section présentaient un spectacle des plus curieux; Îles parties en cours d'exécution depuis Omaha et Sacramento étaient aussi animées que si elles eussent été en pleine exploitation. On ne songeait plus à la dépense: l'essentiel était d'aller vite, Le nombre d'ouvriers employés atteignit en ce moment son maximum; le matériel et les provisions aflluaient vers les points occupés—sans. relâche et naturellement pour ainsi dire. Il y eut beaucoup de gaspillage: un train venait-il à dérailler, on 8e contentait d’en retirer ce qui était entier, laissant le reste pourrir à côté de la voie. On posa deux milles de rails par jour, puis trois, quatre, cinq, et enfin dix.

Le 10 mai 1869, sept ans en avance sur le terme fixé par l’état, les De campagnies étaient arrivées au terme de leurs engagemens. Des 1 775 milles formant la dis-

tance totale d'Omaha à Sacramento, on en avait construit

20 en 1863, 20 autres en 1864, 60 en 1865, 195 en 1866, 271 en 1867, enfin 1,092 dans les dernicrs seize mois de puis janvier 1868 jusqu’au commencement de mai 1869. La section d'Omaha à Ogden, construite par l’Union, a une longueur de 1,030 milles; d'Ogden à Sacramento (section du chemin de fer Central), la distance est de 748 milles. Il ne faudrait pas croire cependant que, pour avoir eu moins de chemin à faire, les Californiens aient

été battus par les unionistes. C'est le contraire qui est vrai, car en tenant compte des difficultés de passage dans la Sierra-Nevada (les Montagnes-Rocheuses, traversées par l’Union, n’offrent pas les mêmes obstacles), il avait toujours été admis que la plus longue partie du tracé du Pacifique serait construite par cette dernière compagnie. Après avoir franchi la Sierra, les Californiens exécutèrent en seize mois 562 milles, tandis que l’Union n'en acheva que 539 dans le même espace de temps.

Les Américains prétendent en manière de proverbe que, pour faire bien, il faut faire vite. Toutefois il n’est guère possible de construire 17 kilomètres de voie ferrée en un jour sans commettre par-ci par-là quelques fautes plus ou moins graves, On peut voir, d’après un grand nombre de faits, à quel point d’insouciance fonctionnaires et employés en étaient venus, combien ils méprisaient le danger et se jouaient de toute responsabilité. Je n'en citerai qu'un seul exemple, relevé par M. Snow, commissaire du gou. vernement, ‘ Un mécanicien reçoit l’ordre de faire avancer une locomotive; il s’y refuse en disant qu'elle est en trop mauvais état, et qu’elle éclatera, si on la chauffe. On le renvoie du service. Un second mécanicien reçoit le même ordre, fait la même réponse et partage le sort de son camarade. Enfin un troisième est prêt à obéir. Il part, —Une heure après la machine faisait explosion, tuant du même coup l'ingénieur, le chauffeur et le mécanicien, Cela se passait à Rawlings-Springs le 13 février 1869.”

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Les états et territoires, situés dans le voisinage de la ligne transcontinentale, ne contenaient en 1860 qu'une population de cinq cent cinquante mille âmes, deux cent trente feux milles de télégraphe et trente-deux milles de chemin de fer. En 1870, il y avait onze cent mille âmes, treize mille milles de télégraphe et quatre mille deux cents milles de chemin qui, avec les lignes abjacentes, représentaient le capital énorme de trois cent soixante-quatre millions de dollars. C'était, i! y a quelques années à peine, le désert où mugis. saient et ondulaient d'innombrables troupeaux de buffles, où les sauvages, cachés dans les gorges et les ravines, se précipitaient à l'improviste sur les groupes isolés d'émigrants et les massacraient sans pitié ; aujourd’hui, c’est la civilisation, triomphante et tranquille, qui s’avance dans la vaste solitude et la peuple à chaque pas en regardant fuir au loin devant elle tous les ennemis qui, jadis, en faisaient la terreur.

Il faut que cette fuite ait été rapi de, car il n’y a plus trace aujourd'hui de ces terribles Indiens qui, tantôt guettaient les convois d’émigrants sur Ja route, tantôt mettaient à sac leurs villages naissants ; ils ont disparu cu plutôt fondu sans retour, et la vie des plaines n'offre plus rien de cet attrait formidable qui a si longtemps nourri l'imagination des romanciers, On peut voir encore les attelages primitifs des setilers, formés de grandes charrettes couvertes et de deux paires de bœufs, s’acherminer lentement dans les différentes routes qui rayonnent de chaque côté du chemin de fer jusqu'aux établissements les plus reculés,

mais on ne voit plus d'Indiens que des misfrables, déguenillés, sordides, restes avilis de tribus guerrières, hommes et femmes, qui viennent eux-mêmes prendre le train ou mendier à l’approche des voyageurs. Ils n’ont pas conservé la plus légère teinte de cette poésie qui accompagne toujours la ruine, quelque lamentable qu’elle soit; leur déchéance est hideuse et leur aspect repoussant ; ils sont tombés sans transition de l’état barbare dans l’abrutissement abject, et l’on se sent incapable de les plaindre en cubliant de suite ce qu’ils ont pu avoir autrefois de fierté .et de liberté.

Quant aux buffles, ils ne sont plus aussi qu'à l’état de souvenir ; on ne trouve pas même de voyageurs qui se rappellent en avoir vus sur le parcours de la ligne. Quelquefois un troupeau de bêtes-à-cornes paissant en liberté s’avise de traverser la voie ; alors tout le monde regarde, le train ralentit et le sifflet de la locomotive fait rage afin de jeter quelque effroi dans les rangs de ces passants intempestifs,

‘ mais rien ne peut les émouvoir ni changer leur allure; ils restent jusqu’à ce qu'on arrive sur eux, et alors lentement, . un à un, ils défilent, comme s'ils avaient la conscience de . narguer la supériorité humaine. Peut-être l'ont-ils.….… c’est encore curieux; la bête-à-cornes ayant des dérisions, . c'est assez. fantnsque et assez inattendu pour faire rêver! Toujours est-il qu ‘il faut les attendre, et cela, pour cinq, dix, ou même quinze minutes, suivant leur bonne volonté: . or, la bonne volonté d’un bœuf, c’est tout ce qu'il y de - plus posé, de plus impassible, de plus méthodique. Que l’homme soit obligé de la subir, cela paraîtrait irritant; mais les passagers du Pacifique sont .reconnaissants de toutes les distractions, même de celles qui les retardent.

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Une centaine de bœufs, marchant l’un derrière l’autre, insensibles aux mugissements furibonds d’une locomotive, c'est un spectacle! Et puis, on croit leur trouver un certain air sauvage; il est impossible d’habiter ainsi la plaine immense en qualité de bœuf sans finir à la longue par avoir quelque chose de farouche, au moins dans le regard mais c’est une illusion; la bête-à-cornes domestique ne se transforme pas, et c’est en vain que l'œil avide du voyageur cuerche sur elle la bosse poilue du bufle qui lui donnerait tant de jouissances !

Quand le troupeau a fini de passer, c'est au tour du train qui reprend son allure, lente, aussi, oui, bien lente, car il semble que tout est calculé sur cette maudite route pour que le désespoir ait le temps de mûrir dans le sein des voyageurs. Le chemin de fer du Pacifique ne fait pas plus de dix-huit à vingt milles à l'heure, depuis Omaha jusqu'à Sacramento, en Californie, une distance de sept cent soixante lieucs.

Il ne suffit pas d’être un chemin de fer pour aller vîte, il faut être plusieurs chemins de fer, j'entends qu’il faut la concurrence qui est toujours un surcroît de vapeur et qui fait redoubler de vîtesse. Le chemin de fer du Pacifique étant la seule ligne qui traverse le continent, il le fait comme bon lui semble; le premier point est de ménager autant que possible la machine et les ressorts et les roues : le second point est de rendre les passagers à destination, Qu'on mette pour cela trente à quarante heures de plus, c'est secondaire ; si le voyageur a un surcroît d’énervement et d'irritation, cela ne regarde pas la compagnie: on lai offrira comme consolation une ponctualité rigoureuse daus les heures d'arrivée et de départ.

En effet, sur cette interminable route, je ne me rappelle pas que le train ait été en retard de cinq minutes à aucun des nombreux endroits où il s'arrête, Ces endroits se représentent à peu près tous les huit, dix ou douze milles ; ce sont en général de petits villages assis dans le sable sans un arbre, sans un ruisseau, et dont les trois quarts des maisons sont des saloons, expression adoucie pour bars, et l'autre quart des magasins de provisions, d’épiceries et de tous les objets de première nécessité; ce sont autant de petits centres d'alimentation pour les seftlers qui parcourent les plaines et pour les passagers de la ligne. Les Allamands forment la plus grande partie de la population de ces vil. lages presque tous nouveaux; les Canadiens n’y ont pas encore pénétré, c’est trop loin; et, comme il est entendu que nos compatriotes qui ont émigré aux Etats-Unis ne demandent qu'à revenir en Canada, ils veulent rester à portée pour pouvoir répondre au premier appel du gouver. nement.

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Toutes les six ou sept heures on arrive à une station plus considérable que les autres où les passagers ont vingt minutes pour prendre un repas. Ils se précipitent comme ils peuvent, ayant perdu en grande partie l'habitude du mouvement, Voici le restaurant de la gare à une piastre, et, de l’autre côté, trois ou quatre cabanons où vous aurez du blé-d’Inde sous toutes les formes, des tartes aux mûres qui sont mûres au-delà de toute expression, des semelles d'émigrants qui se déguisent en vain sous le nom de

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biftecks, des éclats de bombes sous le nom de gâteaux, tout cela pour le prix de cinquante cents, ce qui représente un prix réduit. Ces petits restaurants, qui font concurrence au pompeux restaurant de la garc, sont pour les voyageurs désespérés, ou ceux qui ont beaucoup d’espoir en l'avenir, et qui, en attendant, ménagent le présent. Ils débutent toujours, à l’arrivée des trains, par faire un carillon de tous les diables, tandis que le restaurant de la gare, solennel et superbe, fait retentir une grosse cloche unique qu’on entend cinq minutes d'avance, Vous entrez ; sept ou huit nègres sont déjà au pas gymnastique pour vous offrir un siége et étaler devant vous une myriade de petits plats qui sont, pour les trois-quarts, des variétés de maïs, des condiments et des dessert: poivrés qui ont le goût de moutarde sèche. Quant il ne reste plus que cinq minutes pour le départ du train, on vous apporte la viande; vous engouffrez la tarte avec le poivre, la côtelette et le maïs, le saucisson avec les confitures ; il sc forme au dedans de vous une boule de ciment sur laquelle vous précipitez une tasse de café qui la met en fermentation. Sortant de à, votre estomac est ou paralysé, ou en ébullition; vous éprouvez un besoin furieux du trapèze, mais la grosse cloche retentit de nouveau, et, à la course, vous rentrez dans la prison flottante, Si vous ne descendez ni au restaurant de la gare, ni aux caboulots voisins, vous aurez la chance d'attraper, à quelques rares stations, une tasse de café ou un verre de lait, que vous serviront, à l’arrivée, des petites filles ou des petits garçons qui font, aussi eux, leur concurrence, Prenez-en; ce café sera toujours très-bon et très-chaud, il ne vous coûtera que six cents, et le lait sera aussi riche, aussi pur que votre soif est intense. Du reste, sur toute la route du Pacifique, en quelque endroit que

vous vous arrôtiez, vous aurez toujours du café excellent ; c'est là une spécialité du désert, mais cette spécialité devient elle-même monotone, et vous en êtes énervé alors même que vous commencez à en jouir.

D'où peut venir ce goût que les Américains ont pour le grand nombre des petits plats ? L’éparpillement, voilà une fantaisie! L'homme se reconnaît en toutes choses et ses moindres actes sont un reflet de sa personne entière. L’Américuin, qui émiette sa vie en maints endroits, qui ne s'arrête pour ainsi dire nul'e part, qui touche à tout à la hâte, s’environne à table de petits mets lestement préparés, qu'il goûte plutôt qu’il ne mange, qu’il abandonne encore tout fumants pour se transporter ailleurs, impatient de précipiter l’allure de son existence voyageuse. Le plat, c'est l’image de l’homme L’Anglais massif place devant lui un quatier de bœuf et le découpe méthodiquement en longues tranches symétriques ; le Canadien, que le patriotisme dévore, se complaît devant un dinde rutilant ou un gigot de mouton farci ; l’Américain veut au contraire sous ses yeux dix ou douze assiettes grandes comme le creux de la main, jetées pêle-mêle sur la table, et remplies des mets les moins sympathiques, Il n’a pas le temps d’avoir de l’ordre ; le potage, les viandes, les hors-d'œuvre, le dessert, ce sont là autant de classifications, et il abomine les classifications : distinguer les aliments équivaut à distinguer les personnes, et l'homme de l'Ouest ne connaît ni l’un ni l’autre ; tout cela lui paraît une fiction des sociétés assez établies pour avoir du temps à perdre, et il entame indifféremment son repas par le mets qui est le plus à sa portée,

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Jadis—je ne sais jusqu'où cela remonte, mais il faut bien le croire, puisque c'est passé à l’état de tradition—jadis, on donnait, paraît-il, des repas sur le train même du Pacifique : dans ces temps primitifs, le voyageur avait le temps de manger, il le prenait à sa guise, il choisissait son heure et il pouvait apporter à son repas la distribution classique à laquelle nous sommes habitués ; son estomac ne souffrait point de violences ni d'attaques à l’improviste ; on lui laissait le droit de digérer, qui est un des droits de l’homme non inscrits dans les constitutions, mais aujourd’hui la route du Pacifique est trop peuplée; il s’est établi trop de villages et trop de stations pour que l'estomac ait pu conserver le premier de ses droits. Au restaurant du train on a substitué des restaurants placés de distance en distance, que ne peuvent plus saccager les Indiens, mais qui en revanche donnent une mort certaine à celui qui s’y arrête assidûment, On y arrive sans appétit, maïs il faut manger, et manger à Ja course, parce qu’on en aura ensuite pour six ou sept heures à attendre, à moins qu’on ait apporté avec soi son panier de provisions.

Oh ! le panier de provisions, parlons-en. Voilà encore une illusion! je n’ai pas vu de voyageurs qui, après avoir développé et renveloppé pendant deux ou trois jours leurs petits paquets de gâteaux, de jambon, de langue salée ou de poulet froid, n’en eussent par-dessus les oreilles de ce trouble vulgaire qui ajoute encore à la monotonie du voyage. Des. cendre au restaurant, même pour en revenir avec des spas-

mes et des étouffements, cela crée du moins une diversion. Manger chaud est un besoin impérieux de la nature ; voir la vapeur s'élever d’un plat, c'est sentir des vapeurs de sou. lagement monter du fond de l’âme ; et quand on s’est bourré pendant quarante-huit heures de saucisson et de galettes, il est impossible d’y résister plus longtemps, et l’homme s'incline devant le rosbif qui fume. Juste ciel! quand je pense à ces restaurants meurtriers, j'éprouve encore des frémissements et des spasmes stomachiques. Vingt minutes seulement pour manger à contre-cœur et pas une minute pour prendre le plus léger exercice, et cela dure huit jours ! Pour suppléer au besoin de mouvement, on engloutit à la hâte deux ou trois tasses de café ; ensuite on remonte dans le train pour entendre encore cet infernal bruit des chars roulant sur la voie, bruit que rien n’apaise, ni ne diminue ni n'arrête. Il n’y a pas de remède ni d’issue possible, il faut continuer sa route. On est brisé, énervé au point que tout devient insupportable ; la tête est en feu, l’estomac en colère ; on sent mugir cn soi une irritation qui s’augmente encore de son impuissance, qui grandit, grandit toujours à chaque pas qu’on fait sur cette implacable route dont le terme semble fuir sans cesse ; alors, on regarde autour de soi, éperdu, effaré par les premières atteintes du découragement, On est captif, on est lié, il faut suivre le train. S’arrêter où ? et pourquoi s'arrêter ? Qu’y a-t-il autour de soi? La plaine s'étend sous le regard avide et l’on ne saurait y trouver nulle part un foyer où reposer sa fatigue et consoler son ennui. Tout vous est refusé, et chaque pas que vous faites est un surcroît de souffrance ; incessamment le désert apporte un ennui qui s'ajoute encore à l’ennui des premiers jours ; l’abandon s’appesantit en quelque sorte autour de soi : il devient

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intense, inconsolable ; on voudrait prier, demander grâce à la nature qui n’a plus pour soi ni spectacle, ni beauté, ni attrait ; on lève les yeux vers le ciel, il est muet, impassible comme la plaine ; on cherche un regard qui réponde au sien; une âme où l'on devine quelque chagrin et qui, elle aussi, ait besoin de s’épancher ; mais non, les hommes, comme l’espérance et comme le ciel, tout s'éloigne de soi ; on enfonce de plus en plus dans le vide, et chaque effort qu'on fait pour en sortir y replonge davantage, comme lorsqu'on marche dans le sable mouvant. Oh! la vraie solitude, le véritable isolement, le prisonnier condamné au cachot ne le connaît pas; on est seul, vraiment seul, lorsqu'on est au milieu d'hommes qui n’ont pour soi ni un regard, ni une pensée, ni une parole.

Oui, pendant huit jours, je me suis traîné ainsi, au mi. lieu d’un bruit sans relâche qui brisait ma tête sans lui laisser une heure de repos, pendant que des flots brûlants de

souvenir l’envahissaient comme une marée toujours, montante. J'avais entendu dire qu’on s’habituait à cela... .non,

non ; au bout de deux jours, parfois on s’imagine s'être fait tant bien que mal au vacarme et au mouvement des cas ; mais vienne le quatrième ou le cinquième jour, on n’y espère plus : l’état moral devient absolument comme l’état physique ; on éprouve cet engourdissement qui suit la violence des grandes douleurs, clans lequel on croit trouver l’indifférence et le calme, tandis qu’il n’est que la préparation sourde à de nouveaux chagrins que le moindre incident, le plans léger inattendu ramènera encore plus violemment qu'autre. fois. Non, on ne s’habitue pas à l'ennui, c’est l’ennui qui s’habitue à nous ; alors qu’on recherche les plus petites con. solations, on croit en trouver une dans l’œuvre du temps

on prend toutes les fictions du cœur malade et toutes les espé-

rances furtives pour des remèdes certains, maïs le regret veille toujours et la cicatrice durcit, maïisne se ferme jamais,

Demandez au prisonnier renfermé pendant vingt ans s’il a oublié qu’il était libre; non, demandez-lui plutôt si, de jour en jour, il ne sent pas et ne regrette pas davantage la liberté. Voyez dans leur cage la morne allée et venue des bêtes fauves, arrachées au désert, altérées d'horizon, avec leur grand œil ivre du souvenir du simoun, et qui dévorent tristement leur maigre provision d'espace; voyez le bâillement nâvrant de tcus ces captifs; comme ils arpentent avec une monotonie infatigable ce plancher inflexible qui mure des pas autrefois sans bornes, qui plafonne le bond et qui encaisse des re- gards habitués au lever des étoiles. Ils ne vivent plus, ils meurent lentement. La fvie n’est pas seulement le souflle, elle est dans le bonheur ou l'espérance qui l'anime; en dehors de cela il ne reste plus que ia machine humaine, poussée par ses ressorts; une seule heure de joie entière contient r'us de vie que dix ans passés à la poursuite d’un but qu’on ne s’est donné que par compensation.

Je crois l'avoir dit plus haut: pour aller de Chicago à Omaha, il faut une journée entière; on quitte Chicago à dix heures du matin et l’on arrive à Omaha le lendemain à la même heure ; le trajet est de cinq cents milles exacte-

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ment, ou cent soixante-dix lieues en chiffres ronds. Si l'on prend au départ un billet pour San Francisco, on le paie cent dix-huit dollars en greenbacks; de Montréal, le même billet coûte cent vingt-huit dollars en or. (Cela ne comprend pas le lit dans le Pullman car, détail important à ajouter : le lit vous coûtera de Montréal à Chicago cinq dollars; de Chicago à Omaha trois; d'Omaha à Ogden huit, et de Ogyden à San Francisco six. En tout vingtdeux dollars. Je ferai ici une remarque qui étonnera peutêtre; les Pulman du Grand-Trone, que l’on suit de Mon-tréal à Détroit, sont les meilleurs ct les plus confortables de tout le trajet jusqu’à San-Francisco. Comment le Grand-Tronc, qui est la plus atroce des voies ferrées qui existe, si l’on en excepte le chemin Gosford, peut-il avoir eu une pareille distraction ? c’est ce que je laisse à deviner. Dans les Pulmans du Grand-Tronc, outre que le voyageur. est bien installé, il sent qu’il s’adresse à un domestique quand il parle au nègre qui fait son lit et qui frotte ses chaussures ; à mesure qu’on avance dans l'Ouest, la démarcation diminue de plus en plus, et, enfin, lorsqu'on arrive à Ogder, le nègre n’est pas seulement votre égal, il est tellement au-dessus de vous que vous avez envie de l'aider à sa toilette et de lui présenter toutes vos lettres de recommandation pour qu’il vous regarde d’un bon œil. Remarquez toutefois qu'il fera son service exactement et rigoureusement, parce qu'il est payé pour cela, mais il ne s’en. rappellera pas moins qu'il fut autrefois esclave, qu’il ap-partient aujourd’hui à la grande caste des libérés, et qu'il croit devoir venger sur les blancs toutes les humiliations, les dédains et l’abjection qu'il a eu à subir.

Rien n’égale l’arroznnce de l'esclave devenu subitement homme, Comme il ne connaît que l'éducation de la servitude, il n’a aucune conception de l'égalité et ne peut voir partout que des maîtres et des serviteurs. Devenu libre, il croit que c’est à son tour d’être maître, et, s’il le pouvait, au lieu de faire votre lit, il vous donnerait la bastonnade, Chose à remarquer, le nègre reconnaît de suite le blanc du Sud et il a pour lui un respect instinctif ; quant au blanc de l'Ouest, il lui tape sur le ventre et lui demande d’allumer son cigare au sien. C’est pourtant l’homme de l'Ouest surtout qui l’a affranchi ; mais dans ce rude et grossier personnage, le nègre voit bien plutôt un égal et oublie vite que c’est un libérateur.

Dans les trains de l'Est, le conducteur lui-même apprécie sa situation relative et comprend tous le: égards qu'il doit aux passagers : dans l'Ouest, le conductor est le premier gentleman du train ; c’est le mieux mis, le plus élégant, le

plus propre, et, en vérité, le plus policé. Il a l'habitude de ces longs voyages où le passager finit presqu’invariablement par une démoralisation complète et néglige les soins de sa personne; il sait micux se tenir en ordre et éviter les souil. lures de l’atmosphère, de la chaleur et de la locomotive. Pour lui les banquettes bourrelées n’ont pour ainsi dire pas de poussière, et le tuyau de l’engin pas de fumée ; il se tient à l’abri dans son petit compartiment privilégié et n’en sort que lorsque c’est absolument nécessaire. Ilne fait jamais plus de trente-six heures de suite dans les cars, et cela deux ou trois fois seulement par semaine ; il à pu ainsi facilement

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s’habituer à la vie de chemin de fer, sans trop de fatigue ; il en connaît toutes les ressources et se protége contre tous ses désagréments, tandis que le voyageur, qui fait d’un trait huit cents à mille lieues, finit après deux ou trois jours par être las de toutes les précautions en les voyant à peu près inutiles. En outre il a un besoin invincible de mouvement, il va d’un car à l’autre, se tient sur la plateforme où la suie et la poussière l’inondent sans qu’il en tienne compte ; pour se distraire, il fame à outrance dans des compartiments où les banquettes gémissent sous le poids des bottes et en retiennent toute la malpropreté ; il a beau se laver, se brosser, se peigner vingt fois par jour, rien n’y fait ; plus il se débarbouille, plus il en à besoin, car la peau nettoyée prend plus vite la poussière ; enfin, de lassitude, il laisse là tous les expédients et s’abandonne à l’horreur de son sort.

Les dames évitent mieux que les hommes toutes ccs misères d’un long voyage. Tranquillement assises, voilécs, gantées, résignées et patientes, elles échappent en partie aux inconvénients qui désolent l’homme, et peuvent les subir plus longtemps. Elle ne descendent pas à chaque -station alimentaire, tant s’en faut ; c'est plutôt pour elles que le panier de provisions est resté un compagnon de voyage ; elles se font dresser une petite table devant leur banquette, mangent de compagnie deux ou trois ensemble, lentement, et font remplie de temps à autre leur bidon de lait ou leur carafon de vin. Elles se prémunissent tant soit peu contre l'ennui en ayant soin de ne pas voyager seules sur ce long

trajet ; elles ont toujours quelque compagne sinon un compagnon ; en cutre, tous les égards et toutes les commodités sont pour elles, ce qui offre une compensation appréciable

Il y a toutes les sortes de monde possible sur ce chemin du Pacifique, qui est la seule route d’un littoral à l’autre du continent américain; mais, hommes et femmes, quel que soit lhabit qu’ils portent, quel que soit leur luxe ou leur richesse, ont presque universellement un aspect vulgaire et des façons qui sentent la boutique, Parmi les femmes, quelques-unes affectent de la hauteur et de la transcendance, surtout lorsqu’elles sont chargées de bijoux et qu’elles ont pris l’un des deux compartiments réservés qui sont à chaque extrémité du Pullman car ; les maris ou les fils de ces dames cependant, restent assez unis et n’ont pas l’air convaincus d’une supério” rité quelconque ; c’est toujours cela.

On ne s'amuse pas beaucoup avec des voyageurs de ce calibre, et leur conversation, quand il leur arrive de se desserrer la bouche, marque de piquant. L'artiste et 1e poète se trouvent au milieu d'eux dans une solitude plus

profonde que celle du cachot, ct cette solitude s'accroît en-

core de l'irritation qu’on éprouve à voir autour de soi tant d’êtres avec qui l’on ne peut entamer le moindre sujet sympathique ou instructif, J'avais entendu dire en partant de Montréal et ensuite de Détroit :

‘ Quel délicieux voyage vous allez faire! il y a toujours nombre de Français qui vont de New-York à San Francisco ;

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pénible peut-être en chemin de fer, mais vous y trouverez tout le comfort possible ; les dames vous feront oublier la fatigue de la route, et puis vous ferez aisément des connaissances ; vous ferez même des amis qui seront peut-être les meilleurs et les plus vrais de tous ceux que vousaurez eus..”? Hélas ! les amis ne se font plus lorsqu'on a perdu foi dans toutes les affections et que les nouvelles offrent tant de périls qu'on les redoute plutôt qu'on ne les recherche ; on ne se sent pas d’attrait à lier connaissance avec des gens qui n’ont ni votre éducation, ni vos habitudes, pour qui tout ce que vous 2imez est étranger ou puéril, dont l’objet unique de la vie est la recherche de la fortune et qui consacrent à ce soin vulgaire toute l’activité de leur esprit ; on se tient loin d’eux avec un pudique dédain plutôt qu'on ne s’en approche, tant la pensée intime a quelque chose de sacré qu’on n’aime pas à ternir par de futiles liaisons.

Je n’ai pas vu un seul Français pendant les six jours que j'ai passés en chemin de fer, depuis Chicago jusqu’à la Californie, Peut-être était-ce un voyage exceptionnel ; à cela je reconnaîtrais un des traits de la fatalité qui me poursuit jusque dans les moindres circonstances.

Je n'ai pas trouvé, non, ni parmi les hommes ni parmi les femmes qui m'ont accompagné pendant toute une semaine, une seule personne dont la conversation m'offrît un intérêt de cinq minutes, J'ai en vain cherché parmi ces dernières une figure assez attrayante pour faire oublier quelques instants la disposition malheureuse de mon esprit, mais il y avait sur ma pensée je ne sais quel voile qui me déro-

bait la vue de tout ce qui aurait pu la distraire ou la charmer,

Une fois seulement, —c’est après avoir quitté Omaha—je crus trouver une femme qui me ferait passer quelques heures sur les longues journées du voyage. Elle occupait la même section que moi dans ls Pullman car ; elle avait un air plus distingué que les autres et, comme celle était seule en apparence, je m’approchai d’elle. Son accueil fut encourageant ; alors je crus devoir me faire connaître : ce fut Jx mon malheur. Je lui déclinai mes noms et qualités, je lui fis voir, pour dissiper toute crainte d’imposture, quelques lettres de recommandation ct les entrefilets des journaux au sujet de mon départ du Canada. Juste ciel ! persécution obstinée du sort ! cette femme était un bas-bleu. Le bas-bleu, lecteur, c’est le hanneton, c’est le vésicatoire, c’est la moucheà-miel de l’homme de lettres. Dès qu’elle vit que j'étais un écrivain, je fus perdu. La bas-bleu de l'Est, c’est déjà exaspérant, mais que dire du bas-bleu de l'Ouest! Le vernis de lecture et de savantisme jeté sur cette couche raboteuse ! Que faire ? j'étais pincé : la résignation dans un cas pareil est sublime. Le bas-bleu est la seule femme qui ne se sauve pas de l’homme ; je jetai un regard désespéré de côté et d'autre ; je crus voir une assez jolie figure, mais celle-là évidemment se serait moquée de moi; cependant j'aime mieux la femme qui me rit au nez que celle qui me fait suer à grosses gouttes dans l'impuissance de ren défaire, Mais il était trop tard, et puisque le ciel était contre moi, je baissai la tête et reçus cn frémissant ce nouvel outrage de la destinée.

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Tout le long de la route je fus condamné à un système de politesses irritantes qui heureusement, nne fois remplies, me donnaient une éfeuse pour m'échapper: Le bas-bleu est un être qui ne mange pas, qui ne dort pas, qui méprise toutes les nécessités de notre pauvre nature, et dont les caprices sont formidables par le nombre et la variété. Le mien ne tenait à la terre que par des filaments barbouillés d'encre ; cette femme avait apporté avec elle toute une papeterie et elle écrivait vingt lettres par jour sans compter les impressions de voyage ; et que de notes, grand Dieu! Elle ne dormait pas, elle était extrêmement énervée, et de la voir, et d’en avoir

soin ajoutait à mon propre énervement qui, cependant, aurait pu me suflire,

Elle disait qu’une seule chose la soutenait, le café, et à chaque station où le train # rrête pour les repas, il me fallait aller lui en chercher une tasse et perdre sept à huit minutes à l’attendre. Parfois je m'’esquivais, mais comme j'avais bien plus besoin de mouvement que de nourriture ct que je: ne pouvais marcher que sur la plate-forme de la gare, elle re tardait pas à m’apercevoir et je voyais aussitôt apparaître par la croisée du car la tasse inévitable, Elle était maîgre et sèche et disait que le lait fait engraisser, mais elle se gardait bien d’en prendre ; au reste, créature d’une intelligence réelle et qui aurait pu plaire sous certains rapports comme: femme, si elle avait voulu consentir à être moins homme.

Nous quitions Omaha entre onze heures et demi et midi, Il reste encore six cent trente lieues à faire pour atteindre San-Francisco: désormais, il n’y a plus qu’une seule ligne de chemin de fer, c’est la Union Pacific. Je convoi est plein, tous les lite sont pris :t le nombre des cars s'élève bien à dix ou douze; c’est hinsi, parait-il, tous les jours.

La ligne du Pacifique est quotidienne, comme ls lecteur le sait déjà; mais ce qu’il ignore peut-être, c’est Fapéan gement à l’intérieur des cars. Iln’ya pas, somme je l'ai dit plus haut, de restaurant dans le train; il n'y à pas non plus de char-salon, et quelquefois seulement ilya un char-fumoir sur une partie de la route. Le train du Fake fique est absolument semblable aux trains de l’est, à l'ex: ception qu’il renferme moins de confort, moins de luxe, et qu’il se salit bien davantage. A part le train régulier de la malle, il y a aussi des convois d'émigrants constamment sur la route et des trains de fret qui couvrent parfois jus qu’à un quart de mille de longueur.

Le billet que vous avez acheté en partant de Chicago est bon pour toute votre vie durant, et s’il vous plaît de vous arrêter en chemin, vous trouverez aux principales stations, même du désert, un hôtel assez confortable où, moyennant trois dollars par jour, vous aurez des repas fort honnêtes, du maïs à profusion, sous toutes les formes possibles, du thé à la glace et surtout du café toujours excellent.

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Quelques heures après avoir quitté Omaha, on entre de plain-pied dans cette formidable région de l'Ouest où se commettent tant d’attentats, et où, il y a quelques années à peine, la vie était si sauvage, si aventureuse, qu'aucun homme ne pouvait s’y risquer sans son pistolet ou son couteau. Aujourd’hui même, à mesure qu’on s'éloigne de la grande route du chemin de fer, les dangers se multiplient et les hommes sont de plus en plus farouches,

La loi ne saurait avoir grande force là où il n’y a pas de société organisée, et le {ynch est le moyen suprême. J'ai entendu dire par un tout jeune homme qui avait accepté un bureau de télégraphe dans un village du Colorado, que lorsqu'il partait de chez lui le matin, il ne savait pas s’il y reviendrait vivant le soir, et qu'il ne se passait guère de semaine sans qu’il vît pendus à quelques arbres, devant sa porte, deux ou trois mauvais diables qui en auraient fait autant à leurs onnemis, s'ils avaicnt eu le dessus sur eUX.

On peut voir partir de chaque station importante des diligences traînées par quatre mulets, recouvertes d’une toîture en toile maintenue par des arceaux, et remplies de hardis pionniers qui s’en vont à des distances de trente, quarante, cinquante lieues, jusqu'aux endroits où il n’y a plus d'établissements. Ils vont chercher, quoi ? la fortune sous toutes ses formes ; ils n’ont peur de rien et sont prêts à disputer chaque pas fait de l'avant. Il faut voir ces

130 VOYAGBs.

rudes types, débraillés, osseux et sveltes, au pas indolent et hardi à la fois, figures anguleuses et franches, regard dont aucune inquiétude, aucun regret n’atténue l'assurance dans la force personnelle et la foi dans l’avonture, pour se faire une idée de ces pionniers qui marchent bien en avant des civilisations et qui frayent des routes là où le compas n'a pas encore mesuré l'étendue,

Vingt-six heures après avoir quitté Omaha, l’on arrive À Cheyenne, petite ville bâtie dans le sable qui contient 3,000 habitants, et où il n'y avait qu'une maison, une seule en 1867.

Déjà l'on s’y trouve à une hauteur de six mille pieds audessus du niveau de la mer, sur un sol volcanique rempli de débris fossiles.

Dans cette petite ville, qui date de cinq à six annnées à peine, il y a déjà un journal quotidien, une revue mensuelle, de beaux édifices, des fabriques considérables et des ateliers où l’on prépare l’agathe, cette jolie pierre qui, montée sur l'or californien, constitue le bijou préféré des Américans C’est à Cheyenne que se font aussi la plupart des chaussures pour les settlers de l'Ouest et ces selles bizarres, tout exprès pour des hommes qui passent des journées entières à cheval et qui ont souvent des trente à quarante milles à faire d’un établissement à un autre. Le cheval des plaines! Il ne faut pas, lecteur, rêver à la cavale de l’Arabe. Celuici est un petit animal, d'assez maigre apparence, au galop mesuré, fait plutôt pour la fatigue que pour la course, qui

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Îl n’y a pas longtemps que Cheyenne s’est débarassé de ses cabanons de jeu et de danse, remplis du matin au soir du vacarme de l'orgie ; le meurtre au couteau et au pistolet y était d’une occurrence journalière. Un beau jour, quelques citoyens déterminés formèrent un comité de vigilance, 8’emparèrent des plus hardis desperadoes, de ces roughs terribles qui sont encore en bien des endroits reculés la terreur de l'Ouest, et les pendirent sans façon sur une colline en les laissant exposés pendant des semaines entières, Depuis lors, la ville est tranquille, et l'on peut y vivre à la condition de n’y pas mourir d’ennui ou d’être propre à toutes les existences,

Nous avons fait ici cinq cent seize milles à partir d'Omaba et il en reste autant à faire pour atteindre Ogden, près du grand Lac Salé; c’est donc encore une journée de marche, Nous sommes dans le territoire du Colorado ; nous traverserons celui de Wyoming et nous atteindrons l’Utah où se trouvent les Mormons, peuple si intéressant en ménage que les voyageurs ont presque toujours envie de rester au milieu d'eux et de se convaincre par l'exemple combien il faut de femmes pour égaler un homme. Nous avons traversé, depuis le départ de Montréal, toute la province d'Ontario, les états du Michigan, de l'Illinois, de l’Iowa et du Nebraska, et nous avons entamé le Colorado, cette perle de l’ouest central, comme l’appellent les settlers. Six cents lieues déjà

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en moins de cinq jours, cela commence à compter ; on le sent à ses articulations et à ses reins, Quant à la tête, il n’yen a plus ou à peu près ; elle faït l’effet sur les épaules d’nne terrine dans laquelle on ferait sauter des cailloux. Arriver tout bossué, tout craqué, tout moulu chez les mormones, ne serait peut-être pas du goût de ces dames ; aussi les voyageurs, fiers de leur personne, passent-ils outre et ne prennent pas’ ‘’abranchement de trente-cinq milles de longueur qui conduit d'Ogden à la ville du Lac Salé.

Pour moi, j'avais encore bien plus de raisons de ménager ma bourse que mon extérieur, que je méprise du reste à cause du peu que j'en ai toujours tiré. On ne peut en effet faire ce court trajet entre Osden et la ville des mormons, quand même on n’y resterait qu'une journée, sans qu’il en coûte au moins vingt dollars. Le voyage seul revient à six doilars, l’hôtel à cinq, et il en reste neuf qui fondent sans doute sous le regard de tant de femmes ou qui s'en vont en souvenirs d’une aussi intéressante visite.

Mais suivons notre route. On laisse Cheyenne après y avoir passé une demi-henre à se restaurer et à se désaltérer tant bien que mal: C'est d'ici que part le chemin de fer à voie étroite—deux pieds et demi seulement de largeur et cent six milles de longueur—qui conduit à Denver, dans le Colorado, à travers le pays le plus accidenté, le plus eurieusement pittoresque qu’il y ait au monde, Maintenant, nous allons voir apparaître les Indiens et les Chinois. Les indiens! pouah ! ce sont des Cheyennes, des Arapahoes, dos Shoc-

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shones, et même des Pawnies. Ils sont tous infectes, à demi. nus, repoussants ; ils viennent mendier, enveloppés dans une couverture sordide qui traine d’un côté et ne couvre qu’une épaule ; les femmes surtout sont horribles à voir. Et dire qu'on a fait tant de poérie et tant de romans sur les ancêtres de pareilles créatures !

J’ai vu une indienne dont toute la figure etle front, à l'exception du nez et de la bouche, étaient couverts de goudron. Bien des voyageurs surpris la regardaient, sans arriver à comprendre ce que pouvait signifier une pareille fantaisie ; je m'approchai d'elle et lui demandai en anglais de m'expliquer le goudron; elle ne comprenait ni mon langage ni mes gestes; j'avais beau me porter la main d’une oreille à l’autre et des cheveux au menton, c'était comme si j'avais parlé au grand Turc. Enfin deux ou trois autres Indiennes, qui se trouvaient avec elle, après une consultation fort vive, m’apprirent que ce goudron était un signe de deuil, que la guudronnée en question avait perdu son mari depuis trois ans, et, que, dans sa tribu, toute femme qui devenait veuve étit tenue de se barbouiller ainsi pendant trois années exactement. Ælle en avait encore pour deux ou trois jours, de sorte que j'étais arrivé juste À point pour jouir de ce spectacle; c’est la seule chance que j'aie eue dans tout mon voyage; aussi je lui consacre un paragraphe.

Quant aux Chinois, ce sont des êtres intéressants en vé. rité. Ils fourmillent sur la route du chemin de fer; le fait est qu’ils en ont été dès l’origine les principaux ouvriers : ces hommes-là travaillent pour presque rien et se nourrissent d’un peu moius. Ce sont en général de petits hommes jaunes, anguleux, dont la longue queue tressée derrière la

tête est relevée, aux Etats-Unis, de façon à former une toque sur la nuque. Ils sont échelonnés sur toute la ligne, Ja réparant au fur et à mesure des besoins, et s’emploient à tous les travaux généralement quelconques que nécessitent les circonstances, Leur industrie, leur probité et leur infatigabilité sont sans égales. Jamais un Chinois ne prend un verre de quoi que ce soit, si ce n'est d’eau ou de thé, et il ne mange guère que du riz; cependant il peut travailler quatorze heures par jour; le fait est qu’il n’y a pas de limite à la quantité d'ouvrage qu’un pareil homme peut faire sans prendre de repos. Son objet fixe est de faire le plus d'ouvrage possible en peu de temps, d’arrondir, le sac d’écus avec lequel il retournera en Chine où il vivra comparativement pour rien. En effet, dans son pays, un repas ne lui coûtera guère quo deux ou trois sous, tandis que son travail est rétribué en proportion; mais aux Etats-Unis, il gagne vingt fois plus et dépense à peu près autant qu’en Chine, de sorte qu'il a bientôt constitué une forte épargne, I] n’apprend de l’anglais que ce qu’il lui en faut pour faire rigoureusement son affaire ; c’est à son idée fixe et tout le reste ne l’occupe pas. Son langage est extrêmement animé et bruyant; trois Chinois engagés er conversation peuvent vous casser les oreilles, mais heureusement ça ne dure pas, et la pipe, qui remplit tous leurs loisirs, les rend bientôt aussi taciturnes que des chefs indiens en conseil.

Peu après avoir quitté Cheyenne on commence à voir les premiers antilopes et les chiens de prairie. Quelle gracieuse et charmante créature que l’antilope ! Le bruit du train ne

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l'effarouche plus; il vient jusqu’à deux ou trois arpents de la ligne, écoute avec sa tête fine et douce, suit longtemps du regard, et, parfois, comme s’il voulait imiter le roulement du train, il part de ce galop cadencé et presque rêveur qui fait tendrement frissonner la plaine. Tantôt les antilopes sont par groupes, tantôt ils sont isolés; le plus souvent ils sont par couples, mâle et femelle, père et mère, l’un près de l'artre dans la vaste solitude. Si le mâle s’est éloigné tant soit peu, il se dépêche, lorsque le train arrive, de rejoindre sa compagne. On lit l’angoisse et la hâte dans sa course précipitée; elle, souriante, émue—j'oserai employer ces mots—vient doucement au devant de lui; on les voit alors tous deux ou s'arrêter ou contempler en silence, ou prendre d'un trot léger le chemin sans trace du désert. On comprend, en voyant ces douces et gentilles créatures, quel crime c’est que de leur faire la chasse ; aussi les voyageurs les regardent-ils, presque toujours, d’un œil ému et comme plein de regonnaissance pour l’heureuse, quoique fugitive impression qu'ils en éprouvent.

Le chien de prairie, lui, est un petit être fantastique ; c'est un original et un railleur, guère plus gros que l’écureuil ; d’un jaune plus saillant, il ressort à peine sur la mer de sable, de même couleur que lui, qui l'entoure. Il se tient debout, appuyé sur ses pattes de derrière, au-dessus dn petit tertre où il a creusé son trou, et regarde, impassible et narquois, le long défilé du train qui ne lui cause plus la plus légère inquiétude, Les chiens de prairie sont extrémement nombreux dans certaines parties du désert; mais l'œil non exercé met du temps à les découvrir, tant ils se confondent, dans leur immobilité, avec les plus petits accidents de terrain, avec les moindres reliefs de l'étendue

rousse et sèche où ils ont établi leur asile. Après deux ou trois cents milles on ne les aperçoit plus, et l’antilope lui. même commence à disparaître, laissant au vaste désert de reprendre sa monotonie farouche et détestée,

Quand on a fait quelques heures de marche depuis le départ de Cheyenne, on arrive au plateau des Collines Noires où se trouve le point culminant de la ligne les Montagnes-Rocheuses, à Sherman, ainsi appelé du nom du général américain le plus grand de taille et peut-être aussi de talent, Nous sommes maintenant à huit mille deux cent trente pieds au dessus du niveau de la mer, le train s'arrête et le voyageur peut lire, sur une large planche fixée dans le sol, une invitation à télégraphier à ses amis de l’endroit du monde le plus élevé où passe une ligne de chemin de fer. dune

vers gine

. e qe ? t Sherman est du reste un tout petit endroit où il n’y à Fo guère que des débits de whiskey, et, chose étrange, un ma- da gasin de modes. Pourquoi ces modes ? on se le demande. ta

C'est à plonger dans des abîmes de méditation. Un ma- #s . ( gasin de modes sur le sommet des Montagnes-Rocheuses,

c’est le nec plus ultrà de la fantaisie humaine, et la civili- ou sation moderne, portée à ce degré de raffinement, n'a plus rien à envier à l’antique Rome.

En outre de cela, Sherman, probablement à cause de son altitude, avait Dern d’être, lors de la construction Ces de la voie, peut-être le poste où se faisait la plus grande s'atten

consommation d’eau-de-vie, Cette habitude est restée, si mence

uxou | L l'on en peut juger par le grand nombre d'éclats de e lui- bouteilles qui jonchent le sol tout autour de la station; ert de M mais le voyageur ne se sent pas alléché, et il est bien rare

qu’il songe à autre chose qu'à regarder dans tous les sens comme s’il croyait voir l'univers à ses pieds.

L'air, à cette hauteur, est assez raréfié pour que bon nombre de personnes éprouvent une respiration difficile; 1] ÿ en a qui saignent du nez, quelquefois même des oreilles ;

sde d'axtres se sentent comme une angoisse étrange ct subite, Witioa un énervement qu'ils ne peuvent maîtriser ; mais toutes ces Mon: sensations diverses s’effacent assez rapidement, et le voya- + de geur n'éprouve plus bientôt que Île contentement intime Al d'échapper, ne fût-ce qu’une heure, à la désolation qui a doué fatigué son regard pendant deux juurs entiers. nat On ne croirait jamais être sur la crête des Montagnesfète Rocheuses, tant l’ascension a été graduelle, et tant les dion < vers sommets s’espacent au loin de façon à ce qu’on s’imadite gine voir plutôt des pics isolés que les fragments hardis d’une chaîne de montagnes, Le désert cède ici quelques instants la place à la nature dans sa puissance et sa féconluya dité; l'eau reparaît sous la forme de ruisseaux où la truite je abonde ; les collines et les plateaux s’étalent sous le regard, mande. et la végétation se montre ça et là par quelques taches do- £ à. rées que l'œil contemple avec une sorte d’étonnement, neuses,

comme s’il en avait perdu le souvenir.

a plus

se de uction C’est à ce point culminant des Rocheuses, où l’on peut prande s'attendre à toutes les excentricités de température, que comée, si mencent à paraître les Snow-Sheds et les clôtures qui pré-

servent des ouragans de neige. Ces Snow-Sheds sont de longs <bris en bois, semblables à des tunnels, bâtis avec une solidité formidable afin de pouvoir résister aux avalanches qui descendent des montagnes aussi bien qu'aux coups de vent qui, durant l’hiver, balaient la neige et l’amoncellent en bancs énormes le long de la route, Ces abris ont parfois plusieurs milles de longueur; dans les Sierras-Nevada, où ils sont surtout nécessaires, ils se suivent presque sans solution de continuité sur une distance de quarante à cinquante milles ; mais dans les Montagnes-Rocheuses, ils sont si peu nombreux et si courts qu’on les remarque à peine.

Quant aux clôtures, elles ont surtout pour objet d'arrêter la neige que le vent chasse devant lui sur les plaines. Elles forment une double rangée de palissades, bâties de thaque côté de la voie, qui ont cinq à six pieds de hauteur. Elles suivent un tracé parallèle à la ligne à une distance d’environ trente pieds, avec un intervalle d’égale étendue entre la première et la seconde raugée. D’autrefois ces clôtures sont des murs d’une hauteur de quatre à cinq pieds, et qui s'étendent sur une longueur de vingt-cinq à trente milles ; on voit ce qu'il a dû en coûter pour les construire; mais, grâce à elles, le voyageur n'est plus retardé aujourd’hui des journées entières pendant l'hiver, comme cela arrivait dans les premiers temps où le Central Pacific était en opération. :

A Sherman, le thermomètre descend jusqu’à trente degrés au-dessous de zéro l’hiver et ne s'élève guère, l'été, audessus de quatre-vingt-quatre. Dans les environs, à travers les côteaux, les ravins et sur les flancs des monts, il ya de la chasse à faire au chevreuil, à l'élan, à l'ours gris, mais il est peu de voyageurs qui s’y laissent tenter et l'on

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