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travers il ya 8 gris, et l'on
quitte Sherman pour descendre le versant opporé des Rocheuses du même train qu’on a gravi l’autre, en suivant des pentes et des courbes sans nombre sur une longueur de vingt à trente lieues,
C’est l’ancienne route des émigrants, comme l’attestent les ossements blanchis des buffles, des chevaux et des antilopes. Puis on traverse le pays des Eaux-Amères, (Bitter- Creek Country) où il n’y a pas un arbre, pas même une touffe d'herbe, nulle trace de vie animale ou végétale, des rochers étranges qui se dressent inopinément et isolément au milieu d’une vaste plaine de sable, ou bieu qui, vus deloin, ont l’apparence de formidables sentinelles placées à la limite des mondes. On les nomme les Monuments des Dieux, et les légendes indiennes en attribuent l’origine aux géants qui peuplaient ces régions avant l'apparition de l’homme.
En général, les passagers du chemin de fer du Pacifique sont des gens qui ne s’arrêtent pas en route ; le touriste, proprement dit, est presque un mythe parmi eux, et, du reste, il faut avouer que ce n’est guère invitant, pour le plaisir de se donner de la nature saisissante, que d’arrêter dans des endroits aussi inhospitaliers, aussi déserts, qui n’offrent pas la moindre distraction ni le moindre attrait, et où l’on n'aurait d'autre compagnie que quelques rares et rudes passants qu’amènent et ramènent les diligences. Malgré les séductions et les promesses des Guides, qu’on vend dans
le chemin de fer, personne’ne se sent de force à tenter l’aventure; le voyageur n’a qu’un désir, mais un désir brûlant, impatient, sourd à toutes les sollicitations contraires, de sortir au plus vite de sa prison roulante, de l'ennui qui l'y -dévore, de la fatigue qui l’y accable, etide la poussière, de la suie, de la fumée qui cuisent ses yeux, dessèchent sa bouche, irritent ses narines, et finissent par enflammer le cerveau après avoir brûlé la figure.
Nous voici arrivés à Ogden après cinquante-quatre heures -de marche depuis le départ d'Omaha; il nous reste encore trois cents lieues à faire pour atteindre San-Francisco, et ‘nous sommes à 4300 pieds au dessus du niveau de la mer. —Nous avons donc dégringolé d’à peu près quatre mille pieds depuis le sommet des montagnes Rocheuses ; heureusement que cette chûte a pris deux jours, ce qui la rend aussi insensible que celle d’un gouvernement local de Québec,
À Ogden, nous restons une heure et quart pour trans- ‘férer le bagage dans la nouvelle ligne qui s’appelle Central Pacific et qui doit nous conduire jusqu’au terme du voyage, Ceux qui ont besoin de se restaurer trouvent un excellent hôtel à la gare et plusieurs autres dans les environs; ce que j'appelle ici environs, c'est ce qui se trouve immédiatement
No à ving d'or, Q dernie moi.
cherch l'objet, Yerneu
venlant, , de ai l'y e, de nt sa ner le
heures encore sco, et ]a mer.
e mille heureua rend Québec, trans- Central
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à purtée du voyageur. Ogden n'est pas une ville incom. mensurable; on en ferait le tour en quinze minutes ; mais elle est mignonne, parsemée de bosquets, sillonnée par de petits ruisseaux qu'a amenés l'irrigation, etqui exhalent une fraîcheur d'autant plus suave et délicieuse qu'on y est moins préparé et que la tête est encore remplie de la brûlante atmosphère du désert.
La population d'Ogden est de trois mille cinq cents âmes en chiffres exacts : il faut être précis lorsqu'il s’agit d’une ville peuplée aux deux tiers par des femmes; en effet, Ogden est une petite ville mormone dont les écoles et les églises sont sous la direction des Saints du derniers jour. Les Suints du dernier jour ! quelle appellation ! je crains bien que les mormons ne s’en lassent dans l'attente. La sanctification par la polygamie est un de ces paradoxes délicieux qui font venir l’eau à la bouche des gentils, et s’ils ne se convertissent pas davantage au mormonisme, c'est que l'excès du bonheur effraie encore plus les constitutions délicates que celui des mortificatio s.
Nous sommes ici en plein dans le territoire de l’Utah qui a vingt-deux mille lieues carrées et qui abonde en mines d'or, d'argent et de fer; je ne veux pas appuyer sur ce dernier détail toujours navrant pour des voyageurs comme moi. L’Utah fut d’abord établi en 1847 par les mormons cherchant un refuge contre la persécution dont ils étaient l'objet, ét en 1849 eut lieu la première élection du gouverneur qui n’était autre que Brigham Young. L'Utah
: =, = - PRE. Jacsi Sénhies cire
142 VOYAOES,
s'appelait alors territoire de Deseret, à coup sûr bien L nommé ; il était absolument inconnu aux blancs; aujour. Le d’hui sa population est de cent trente mille âmes. es p
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Ogden a été fondée, il y a vingt-et-un ans, par un des disciples de Brigham Young, et d’après le nom d’un aven- te turier qui, après avoir pénétré dans cette région avant l’ar-
rivée des mormons, était parvenu à s’y maintenir au mi- A lieu de tribus hostiles d'Indiens. Cette ville est adossée à à une muraille naturelle d’environ deux mille pieds de haut, de dont le sommet est presque toujours couvert de neige. Il schi serait peut-être curieux de citer encore une fois ici, au su-
jet du mormonisme, les impressions du voyageur à qui j'ai déjà emprunté de nombreux détails sur le chemin de fer du Pacifique, Qu'on se rappelle que M. Rodolphe Lindau faisait le ‘voyageen 1869, et qu'il était imbu des erreurs qui avaient alors cours à peu près généralement :
‘“ Le mormonisme, dit-il, est intolérant, despotique, jaloux; c’est au milieu de la république américaine nne monstruosité politique et religieuse tout à la fois. Nul doute que l'isolement ne soit pour cette secte une condition essentielle d'existence, nul doute que l'établissement du chemin de fer du Pacifique, qui met en rapport direct le territoire d'Utah avec les grands états de l'est et de l’ouest et qui tend à replacer les habitans sous le droit commun, ne lui ait porté un coup dont elle ne se relèvera pas. Brigham le pressent bien ; déjà même on lui prête le dessein d'abandonner le pays que l'invasion des gentils me-
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nace d’infester, et de chercher un dernier refuge dans de nouvelles et inaccessibles solitudes ; mais le père des saints est vieux, il a soixante-dix ans, et l'énergie dont il a fait preuve pendant de longues années commence à lui faire défaut, Des dissensions religieuses ont éclaté au sein même de la cité où naguère il régnait en maître absolu: deux hommes éminens de leur pays, David et Alexandre Smith, fils de Joseph Smith, le fondateur du mormonisme, ont commencé à l'attaquer publiquement, lui et son système. Les défections ne sont plus isolées, elles deviennent de plus en plus fréquentes; on prévoit le jour prochain où les membres de la congrégation chrétienne du Salt-Lake-City formeront une minorité imposante que les saints ne pourront plus mépriser et avec laquelle il faudra compter. Ces schismatiques seront d'autant plus à craindre qu'ils se sentent appuyés par la majorité des citoyens des Etats- Unis. Les mormons ne comptenten effet qu’une faible proportion d’Américains dans leurs rangs. (C’est surtout en Angleterre, dans le pays de Galles, en Norvége, en Suède, en Danemark, qu'ils recrutent les plus nombreux et les plus fervents prosélytes. L'’antagonisme qui sépare les disciples de Brigham Young et les gentils de l'Amérique a ses racines dans les antipathies de races aussi bien que dans les haines religieuses ; ces différences doivent tôt ou tard disparaître devant la force d’assimilation et de nivellement, résultat naturel des institutions démocratiques,
et la principale, sinon l'unique cause de la grandeur politique des Etats-Unis.
En Amérique, le mormonisme n’a jamais été pris en sérieuse considération. Les hommes d'état qui se sont occupés de cette question, lorsqu'elle s’imposait à l'attention
publique, l'ont toujours traitée avec ce dédain superbe que leur inspirait le sentiment de la force de la république, Ce petit mouvement religieux, grandement exagéré en Europe, ne les a jamais inquiétés; ils le regardaient avec chagrin et pitié plutôt qu'avec colère, sachant que dans une société fondée sur la morale chrétienne, dans un état qui s’administre au 7m de I» liberté, un système religieux et politique invoq . les principes de la polygamie et du despotisme ne pouvait pas devenir dangereux. Ces hommes d'état, si prévoyans, si calmes, ne se sont point trompés ; le mormonisme s’achemine rapidement vers la décomposition, il déploie en ce moment même une activité plus qu'ordinaire, et ses missionnaires se multiplient. Il ne faut pas voir dans ce redoublement d'efforts un signe de puissance, et cette secte née d’hier n’en est pas moins fatalement vouée à une ruine proche et certaine, Peut-être quelques milliers de fanatiques donneront-ils au monde le spectacle d’une vésistance qu'ils soutiendront jusqu’à la mort; mais i impossible de concevoir des doutes sur l'issue de ce co.1bat, prévu et nullement redouté par les Américains,
# La ville du Lac Salé, qui doit sa fondation à Brigham, n’a rien de bien remarquable, et ne répond que d'une manière très imparfaite à l’idée que l’on s’en fait généralement, Les rues sont larges, bien alignées; mais elles ne sont ni pavées, ni éclairées au gaz, et l’entretien en est encore plus mauvais que celui de la plupart des viiles américaines. Aussi la salubrité publique laisse t-elle beaucoup à désirer, et les enfans y meurent-ils en grand nombre. Il n'est pas difficile d’être présenté au père .des saints, Brigham Young. L’étranger fait alors connaissance avec
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un homme qui paraît ennuyé de la singulière renommée qu'on lui a faite, et qui, après avoir débité d’un air indifférent quelques phrases banales, adresse poliment deux ou trois questions sans autrement se soucier de la réponse qu'il reçoit, s'empresse enfin de reconduire son hôte jusms'à la porte dès qu’il manifeste la moindre envie de le quitter, Cela s'explique, et l’on ne peut lui en vouloir. L'homme célèbre a dû grandement souffrir dans son amour. propre de l’avide et indiscrète curiosité des touristes; mais, d'un autre côté, quel triste et afligeant spectacle présente dans sa personne cet ancien spéculateur enrichi, ce
trafiquant en religion, que des milliers d'hommes crédules
vénèrent comme l’apôtre vivant de l’humanité ! Les femmes mormonnes que j'ai eu l’occasion de voir ne m'ont para
se distinguer des Américaines que par leur laideur et par
le manque d'élégance dans leur toilette, D'asrès les voya-
geurs que j'ai consultés, la beauté féminine serait ce qu'il
y à de plus rare parmi ces sectaires.”
Je reprends.
Ceux qui veulent aller d'Ogden à la ville du Lac Salé n’ont qu’à prendre un embranchement de chemin de fer de trente-cinq milles qui les y conduit en deux heures et qui les ramène le lendemain ; là ils verront un petit Eden de fleurs et de parterres, et peut-être aussi Brighm Young, dont il me faut dire un mot à mon tour.
KT
Brigham Young, le plus heureux des hommes, a déjà soixante-treize ans passés et presqu’autant de femmes, C'est À faire venir l’eau à la bouche. Pour être de bon compte,
il faudrait lui donner au moins trois cents enfants, ce qui pourtant n’est rien à comparer avec la postérité d'Abraham qui fait concurrence aux sables de la mer. Mais un patri. arche moderne, venu duns un monde trop vieux, comme dit Musset, ne saurait avoir autant de prétention. Pour montrer jusqu’à quel point tout est contraste dans la vie, le chef des derniers saints fut d’abc:d un méthodiste; mais à peine avait-il lu le livre des mormons qu’il embrassait avec ardeur la religion nouvelle et était déjà, en 1835, sacré l’un des douze apôtres, On voit qu'il était prédestiné, TI partit alors pour l'Angleterre où il fii quelques millicrs de prosélytes, et publia le Millenial Star, le premier des journaux mormons, qui paraît encore aujourd'hui, À son retour, il trouva ses coreligionnaires établis à Nauvoo, dans l'Illinois ; la persécution ne leur y laissait pas un jour de repos, ils étaient à toute heure menacés d’extermination et même plusieurs d’entre eux avaient déjà été assassinés.
Brigham comprit alors qu'il fallait à tout prix quitter Nauvoo et chercher un asile où lui et les siens seraient désormais à l'abri de tous les dangers. Ils se dirigèrent d'abord vers le Missouri et passèrent deux ans à Council Bluffs, puis atteignirent en 1847 le Lac Salé où Brigham Young, devenu président de sa secte, organisa immédiatement une communauté. Comme ce territoire appartenait alors au Mexique et qu’il n’y avait aucune sorte de gouvernement établi, les Mormons y constituèrent un état provisoire sous le nom de Déseret, ct Brighain en fut élu gouverneur, position qu’il occupa jusqu’en 1850, époque à laquelle ce territoire ayant été cédé aux Etats-Unis, changea son nom pour celui d'Utah, tout en demeurant sous Ja loi du gouverneur Young.
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Telle est en deux mots l'esquisse biographique d’un des hommes certainement les plus extraordinaires de notre temps. Ce qu’on a dit de sa puissance de volonté et de son inflexible détermination n’a rien d’exagéré ; un amour extrême de domination et l’absolutisme de ses principes l’ont parfois même poussé jusqu’à des crimes horribles, crimes qui resteront impunis par raison d'état sans doute; mais ce qu'on ne connaît pas assez de lui, ce sont ses bons côtés ct les services véritables qu’il a rendus. Loin de vouloir fermer, comme on l’a prétendu, la ville du Lac Salé à toute atteinte de l'extérieur, Brigham Young a fait tout en son pouvoir pour développer les communications de tout genre, voies ferrées et télégraphiques, compagnies d’express et de dilgence, ete. A son appel les Mormons ont travaillé en masse au chemin de fer du Pacifique, et ont construit en entier l’embranchement qui mène à leur ville; ils en sont les propriétaires et Brigham Young l’administrateur.
Depuis quelques années toutes les dénominations religieuses ont réussi à s'implanter dans la ville du Lac Salé, mais les écoles libres n’ont pas eu le même succès. On y compte trois journaux quotidiens, dont un seul est gentil
ou profane, sur une population d'environ dix-huit mille âmes.
Le Tabernacle, dont la renommée est aujourd’hui universelle, est un immense édifice de forme oblongue, ayant une longueur de deux cent cinquante pieds et une largeur de cent cinquante: quarante-six piliers soutiennent son immense voûte, la plus grande de tout le continent américain, si l'ex en excepte le Grand Union Depôt, récemment construit à New-York, La hauteur de la voûte est de sixante-cinq pieds, et elle semble n'être qu'une seule et même pièce, comme un dos de tortue.
148 YOYAGES.
Le tabernacle peut contenir huit mille personnes assises ; il ne sert pas seulement aux exercices religieux, mais à toutes les solennités et à toutes les réunions des Saints, qui n’ont rien de mieax à faire en attendant le dernier jour.
Peu après avoir quitté Ogden, on côtoie les bords du Lac Salé rendant deux ou troisheures. On y arrive par de nombreux détours au milieu de souriantes vallées dominées par des promonotoires qui s'élèvent jusqu’à une hauteur de dir à douze mille pieds au-dessus du niveau de l'océan, et qui sont couverts de neiges éternelles. Le grand Lac Salé est un phénomène de la nature. Il a quarante-deux lieues de long sur quinze de largeur et renferme plusieurs îles qui sont de véritables oasis. Ses caux sont si salées qu'aucune espèce d'êtres ne peut y vivre et que les gibiers de mer n’en approchent pas ; ils se tiennent dans les jones et les marais qui l’avoisinent.
Le lac n'offre pas de débouché et cependant il reçoit les eaux de plusieu:s rivières; c’est l’évaporation qui absorbe cet énorme volume d’eau qui finirait par inonder plusieurs territoires à la fois si aucune cause ne venait le diminuer.
Cependant, malgré l’activité incessante de l'évaporation, on a constaté depuis la colonisation de l’Utah, depuis que le sol aride a été changé en terrains productifs et florissants, que les eaux du lac se sont élevées tranquillement de douze pieds eu moins de vingt ans. Voilà certainement un fait digne de toute l’attention des géologues. Le lac voudraitil reprendre son ancien empire qui s’étendait jadis jusqu'à une hauteur considérable des monts qui l’entourent ? A quelle époque des temps géologiques avait-il atteint cette
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altitude ? c’est ce que rien n'indique ; peut-être les montagnes se sont-elles élevées elles-mêmes par l’action volcanique au-dessus de leur niveau primitif; quoi qu’il en soit, c'est un fait certain que les eaux du lac ont haussé de douze pieds depuis vingt ans, mais cela n’a rien changé à leurs propriétés qui sont éminemment salutaires aux baigneurs, surtout dans les maladies chroniques ; elles sont chaudes et si denses qu’on peut flotter à leur surface sans presque aucun effort; il ya de nombreux valétudinaires qui vont tous les ans y chercher la santé nt la vigueur, et qui en reviennent robustes, assurés d’une longue vie; c’est une véritable fontaine de Jouvence ; seulement il ne faut pas en boire, à moins qu’on veui'le-se mariner tout vivant.
À neuf milles d'Ogden se trouve Promontory point, endroit à jamais célèbre pour l'inauguration solennelle qui s’y fit, le 10 mai 1869, de la grande voie ferrée du Pacifique. Comme c’est là un des événements les plus considérables de notre époque, et qu'il est fort intéressant d’en suivre le récit, je laisse encore la parole à Mr. Rodolphe Lindau qui en fut le témoin occulaire :
“ Au mois de mars, les travailleurs du Central-Pacifique avaient posé dans un seul jour 10 kilomètres de rails, Aussi avaient-ils ncmmé l'endroit où le soir le travail s'était arrêté Challenge-Point, provoquant ainsi les ouvriers de Ja compagnie de l’Union à en faire autant. Ceux-ci n'avaient pas tardé à répondre au défi par un travail plus surprenant encore: une journée leur suffit à poser 11 kilomètres 273 de rails, De leur côté, les Californiens, ne voulant admettre aucunè supériorité lorsqu'il s'agissait de lutter de
vitesse dans la constructiou de la grande ligne, réunirent toutes les forces capables d’être employées sur un seul point, et en onze heures de travail posèrent et fixèrent, à la satisfaction de la commission officielle chargée de la surveillance des travaux, dix milles, c’est-à-dire près de 17 kilomètres de rails. Ce fa'* sans précédent fut accompli le 28 avril 1869, sous la direction de l’inspecteur-général Charles Croker. Un témoin oculaire, le correspondant de l’A/{a California, rapporte que les premiers 240 pieds de rails furent posés en 80 secondes, les seconds 240 en 75 secondes, On va guère plus vite à pied lorsqu'on se promène sans se presser.
“ Voici d’autres faits authentiques ayant trait à ce travail extraordinaire: un train contenant 2 milles de rails, c’est-à-dire environ 210 tonneaux de fer, fut déchargé par une escouade de Chinois en 9 minutes et 37 secondes. Les premiers 6 milles de rails furent posés en G heures 42 minutes, et pendant ce temps, où chaque travailleur mettait en jeu toutes ses forces, pas un d'eux, sur 1500, ne demanda un instant de repos. Ce qui donne encore une plus saisissante idée de l'enthousiasme qui s'était communiqué à cette armée d'ouvriers, c’est le fait que tous les rails, formant ensemble une longueur de 17 kilomètres et pesant environ 1,000 tonneaux,—un beau chargement de navire — furent posés par huit hommes seulement, choisis comme les plus expérimentés et les plus durs à la Htièue dans un corps de 10,900 travailcurs,
‘ Tout l'ouvrage se fit, ce jour-là, en courant. Un wagon chargé de fer se dirige en tête de la ligne, apportant les rails nécessaires à la continuation de la voie. Il est traîné par deux chevaux attelés en tandem et lancés au galop
airent point, satislance mètres , avril iharles l'Alta > rails ondes, ans se
ce tra- > rails, gé par . Les 42 mimettait ne dene plus iqué à ls, forpesant vire, — comme ans un
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Un wagon vide, qui vient d'opérer sa livraison de rails, se porte à sa rencontre, Ceci a tout l’air d’un contre-temps, car deux wagons allant en sens contraire ne pourraient circuler sur une seule voie ferrée. (Cependant le wagon chargé poursuit son chemin sans ralentir son allure; le wagon vide a été arrêté, et des bras d'hommes l’ont soulevé et rangé à côté de la ligne. Le wagon chargé passe outr., les conducteurs échangeant un hurrah avec leurs compagnons de travail. À la dernière limite de la ligne, deux hommes mettent des blocs de bois en avant du wagon, qui s'arrête aussitôt. Quatre autres ouvriers, placés des deux côtés de la voie, tirent à l’aide de crochets une paire de rails du wavon, la posent et l’ajustent sur les traverses en bois installées à l'avance par les coolies chinois, qui passent à bon droit pour d'excellents terrassiers ; puis le wagon est posé en avant de la longueur du double rail qui vient d’être posé, et la même opération recommence. Les tracklayers (poseurs de rails) sont suivis par une brigade d'ouvriers qui assurent le rail avec toute l'exactitude nécessaire et qui le fixent au moyen de rivets et de boulons. Ce sont des mécaniciens qui sont chargés de ce travail, exigeant beaucoup d’expérience etun certain jugement. Une bande de Chinois s’avance derrière eux pour compléter l'ouvrage qu’ils ont commencé. Enfin vient l’arrière-garde, encore composée de Chinois, travaillant sous l'inspection de surveillants irlandais et allemands ; armés de pioches et de pelles, ils recouvrent les extrémités des traverses de terre fortement tassée, afin de leur donner plus de solidité.
‘ Pendant ce temps, les ingénieurs, inspecteurs et sous. inspecteurs des travaux se montrent sur tous les pointse On les voit à cheval courir sans cesse le long de la ligne
corrigeant, louant, encourageant, s’assurant enfin que tout est vite et bien fait. Au bout de la ligne, dans une voiture découverte, se tiennent M. Charles Crocker, l'inspecteur en chef, et M. Stoncbridge, son premier aide-de-camp ; ils sont là, attentifs et soucieux, la lorgnette à la main, surveillant l’action comme des généraux d'armée, A midi, l’on est à peu près certain de la victoire. Le gouverneur Stanford, président du chemin de fer central, perdra 500 dollars. qu’il a pariés avec M. Minckler, le chef des éracklayers, touchant la possibilité d'accomplir en un jour le travail proposé. Le boarding-house train (train-hôtel), composé de maisons en bois montées sur des roues et où les ouvriers blancs mangent et dorment, vient d'arriver. Les Chinois forment bande à part ; mais leur dîner aussi (ils le prennent en plein air) est préparé d'avance, et tous, Caucasiens et Asiatiques, attaquent le repas avec la vigueur que donne la satisfaction d’une grande tâche bien remplie. Le repas est terminé, et l’on se remet à l'ouvrage avec une ardeur nouvelle,. Les jours ne sont pas encore bien longe, et le soleil s'approche visiblement de l'horizon. Les ombres s’allongent et prennent des formes fantastiques ; mais on ira jusqu’au bout. Tout le monde semble électrisé : de lourdes masses de fersont enlevées, portées, posées,ajustées avec autant d’aisance que si le poids en avait miraculeusement diminué ; les clous, rivets, boulons, semblent trouver d'eux-mêmes leurs places ; les marteaux volent, les chevaux galopent leur plus grand train, ‘ En avant, John Chinaman ! Du courage, Paddy ! Allons, allons, nous n’avons pas de temps à perdre ! *’ Ainsi crient les surveillants, excitant les hommes au travail comme on les exciterait au combat ; mais c’est inutile : chacun fait de son mieux. Soudain tout s'arrête. Une grande clameur, des hurrahs formidables, s'élèvent du bout de la ligne. C’est
fini.
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fini. Les derniers rails ont été posés, et l’œuvre que l’on s'était proposée le matin a été accomplie avant la tombée de la nuit. Peu s’en faut que Caucasiens et Chinois ne s’embrassent.
f Pour se faire une idée des difficultés vaincues en cette mémorable journée, il ne faut pas oublier que l’on se trouvait au milieu d’un désert, loin de toute ville et même de toute habitation. Lorsque les ouvriers, réunis ce jour-là au nombre de quinze cents sur un seul point, abandonnèrent le travail pour prendre le repas de midi, ils étaient arrivés à 10 kilomètres de l'endroit où ils avaient déjeuné le matin et laissé leur attirail de campement. Les provisions, tentes, ustensiles, instrumens, effets, le feu et l’eau, tout avait été
porté en avant, sans confusion, à mesure que les travaux
du chemin de fer avançaient. Cette armée d'ouvriers fut donc pourvue régulièrement de tout ce qui lui était nécessaire pour la nourrir et l’abriter, et cela dans des endroits où le matin il n’y avait pas vestige de route ou de provisions.
“Le lieu où s'arrêta le travail le 28 avril fut nommé Victory-Point, ce qui voulait dire qu’en fin de compte les Cali- {orniens avaient battu les uniontistes, sans leur laisser même l'espoir d’une revanche. Ces derniers ne se découragèrent cependant pas, et continuèrent à travailler avec une telle diligence que le 10 mai, quarante-huit heures plus tard seulement que les Californiens, ils eurent atteint l'extrême limite de leur embranchement et touchèrent à Promontory- Point, aux ouvrages les plus avancés du chemin Central, Le dernier rail, unissant les deux sections de la grande ligne, allait donc être posé.
‘ Promotory-Point, territoire de l'Utah, est un groupe de huttes provisoires élevées sur la pointe nord-est du grand
Lac-Salé, à environ 800 milles de San-Francisco. C’est en cet endroit que, le 10 mai 1869, un millier de personnes représentant toutes les classes de la société américaine se trouvaient réunies pour célébrer l’achèvement de la grande ligne nationale, formée par la réunion des deux sections :
“ Les envoyés du chemin de l'Union du Pacifique, MM’ Thomas Durant, vice-président, Dillon et Duff, directeurs, arrivèrent dans la matinée du 10 mai. Les préparatifs pour poser d'une manière solennelle les derniers rails furent bien: tôt faits, On avait laissé entre les deux extrémités des lignes un espace libre d'environ 100 pieds. Deux escouades, composées d'hommes blancs du côté des unionistes et de
tenue d'ouvriers pour combler cette lacune. On avait dans les deux camps choisi l'élite des travailleurs, et c'était plaisir à voir comme ils s’acquittèrent vivement de leur besogne. Les Chinois surtout, graves, silencieux, alertes, s’entr'aidant adroitement l’un l’autre, furent l’objet de l’admiration et de l'approbation générales, ‘Ils travaillaient comme des prestidigitateurs, ” dit un témoin occulaire,
À onze heures, les deux troupes se trouvèrent face à face, Deux locomotives s’avancèrent de chaque côté l’une au-devant de l’autre, pour exhaler dans un jet de vapeur un salut qui déchira les oreilles. Æn même temps le comité expédiait à Chicago et à San-Francisco une dépêche télégraphique adressée à l'Association des journaux des états de l’est et de l’ouest et ainsi conçue : “ tenez-vous prêts à recevoir les signaux correspondans aux derniers coups de marteau.” Par un procédé très simple, les fils télégraphiques de la ligne principale correspondant avec les états de l’est et de l’ouest
Chinonois du côté des Californiens, s’avancèrent en correcte ‘
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ce à face.
au-devant salut qui xpédiait à wraphique de l’est et ecevoir les teau.”” Par le la ligne ; de l’ouest ee l'endroit
même où le dernier houlon allait être placé. A Chicago, à Omaha, à San-Francisco, les trois principaux bureaux télégraphiques les plus rapprochés de Promontory-Point, on s'était arrangé de manière à correspondre directement avee New-York, Washington, Saint-Louis, Cincinnati et autres grandes cités. Dans ces dernières enfin, on avait pris des dispositions particulières à l’aide desquelles la grande ligne télégraphique communiquait avec les signaux électriques à invendie établis dans ces villes. Grâce à ces ingénicuses précautions, les coups de marteau frappés à Promontory-Point pour fixer le dernier rail du Grand-Pacifique trouvèrent un écho immédiat dans tous les états de la république.
La traverse sur laquelle devait reposer le dernier rail était en bois de laurier, le boulon qui devait unir la traverse au rail en or massif, le marteau dont on devait se servir en argent. Le docteur Harkness, député de la Californie, présenta ces objets à MM. Stanford et Durant. ‘“ Cet or extrait des mines et ce bois précieux coupé dans les forêts de la Californie, dit-il, les citoyens de l’état vous les offrent pour qu’ils deviennent parties intégrantes de la voie qui va unir la Californie aux états frères de l’est, le Pacifique à l'Atlantique.” Le général Safford, député du territoire d’Arizona, offrit un autre boulon fait de fer, d’or et d'argent. ‘“ Riche en fer, en or et en argent, dit-il, le territoire d’Arizona apporte cette offrande à l’entreprise qui est comme le grand trait d'union des états américains, et qui ouvre une nouvelle voie au commerce, ?” Les derniers rails avaient été apportés par l’administration de l’Union. Le général Dodge, député, prononça en les désignant un discours qui se terminait ainsi : # Vous avez accompli l’œuvre de Christophe Colomb. Ceci
-est le chemin qui conduit aux Indes. ” Le dernier enfin, le député de Nevada offrit un troisième boulon, celui-là en argent, et dit : ( Au fer de l’est et à l'or de l’ouest, Nevada joint son lien d'argent. ”
MM. Stanford ct Durant, les présidens des deux chemins de fer, auxquels était échu l'honneur de fixer le dernier rail, s’avancèrent alors pour procéder à l’œuvre. Au même moment, la dépêche suivante fut transmise à San-Francisco et à Chicago : “ Tous les préparatifs sont terminés. Otez vos Chapeaux. Nous allons prier. ” Chicago, prenant la parole au nom des états de l'Atlantique, répondit: ‘“ Nous -comprenons, et nous vous suivons, Tous ies états de l’est vous écoutent, ”’ Quelques instants après, les signaux électri. ques, répétant de par l'Amérique entière chaque coup de marteau frappé en ce moment au milieu du continent, apprirent aux citoyens, qui écoutaient dans un silence religieux, que l’œuvre venait d'être accomplie. Cette communion simultanée dans une grande et belle pensée produisit un effet dont les assistants seuls peuvent se faire une idée. Cette voix venant des régions mystérieuses du centre du continent, annonçant au monde l'achèvement d’une grande œuvre, fit vibrer les plus nobles cordes du cœur humain : il y eut des larmes d'émotion et des cris de joie. Enfin les chapeaux volèrent en l’air, et ce furent des hurrahs, des ‘* vive l’Amérique ! vive la grande frépublique, ”’ comme on n’en avait jamais entendu en plus belle occasion, Dans les principales villes des Etats-Unis, l'événement fut célébré par des saluts de cent coups de canon ; à Chicago et en beaucoup d’autres endroits, il y eut des fêtes dans le genre de celle de San- Francisco.”
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Nous allons maintenant parcourir au pas de course le chemin qui nous reste pour atteindre la Californie. Voici d'abord la chaîne des Wahsatch que l’on franchit d’un bond puis le désert encore une fois sous le nom d’Alcali plains! Rien n’égale la désolation qui entoure ici le regard de tous côtés; des petits côteaux montagneux coupent seuls l’uniformité des longues et épaisses couches de sable qui gîsent sur le sol comme un linceul gris; ça et là !4 slaine sembles'affaisser et mouille timidement le bas de son manteau sablonneux dans les marais qui se détachent successivement jusqu’à une longue distance du Lac Salé; on en a conclu avec raison qu'autrefois le désert alcalin n’était qu'une partie du lit du grand lac; du reste, de nombreux faits ledémontrent et la géologie n’a guère eu de champ plus assuré; mais laissons-la aux savants, l'étude des transforma-
tions terrestres n'étant pas absolument un élément de ce: récit.
Plus loin, nous atteignons la chaîne des Humboldt, plus considérable que celle des Wahsatch qui ne sont guère qu'un encadrement au bassin primitif du Lac Salé; le chc-min de fer parcourt ici des vallées et des méandres souvent riches en pâturages, arrosés de temps à autre par de petites rivières serpentant au milieu de berceaux d’arbustes au
feuillage scintillant, C’est dans une de ces vallées que se trouvent ces étranges puits naturels à peine visibles à l'œil du voyageur, et dont une légère bordure d’herbe indique seule la présence. Ces puits sont au nombre d'environ une vingtaine, et offrent un orifice presque exactement rond, d’un diamètre de six à sept pieds. Rien n’agite la surface de leur cau immobile, et jusqu’aujourd’hui tous les sondages les plus obstinés et les plus complets n’ont pu en faire dé. couvrir le fond. Evidemment ces puits sont d'anciens era. tères volcaniques depuis longtemps éteints, et l’eau qui les remplit a dû sourdre tranquillement à travers les profondeurs du sol; toute la surface de la région qui les entoure porte la trace de puissantes commotions de la nature; la lave sous toutes les formes et d'énormes blocs de granit brisés, épars, jetés ça et là dans un désordre fougueux, en sont une attestation frappante. La vallée où se trouvent les puits naturels est toute petite; le train y arrête, s'y alimente d’eau et continue jusqu’à ce qu'on atteigne les Palissades, murailles de pierre énormes, coupées à vif, entre lesquelles il n’y a guère que la largeur de la voie ferrée, et qui ont l'air de se menacer les unes les autres. On dirait des titans antiques voulant se précipiter dans une dernière lutte et arrêtés subitement au milieu du suprême effort ; ils ec regardent;‘ils frémissent, ils grondent, mais restent impuisgants, cloués sur le sol, qui va les retenir pour l'éternité. Les Palissades sont à cinq mille pieds au-dessus de la mer et donnent leur nom à un petit village situé dans leur sein, d’où los ° yonnent de tous côtés jusqu'à des dis:
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Marchons, märchons encore quelques heures, et nous allons atteindre les premiers contre-forts des Sierras-Nevada. Enfin, nous voilà définitivement sortis du désert, et nous allons entrer dans la vigoureuse et resplendissante nature qui s'étale sur le versant occidental du continent américain. —Le premier phénomène auquel on initie le voyageur, en arrivant dans l° Nevada, c’est la grande caverne de Shell Creck Range, Shell Creek est un maigre chaînon des Sierras, dans les flancs duquel s'ouvre la caverne. T'entrée en est basse et obscure sur un espace d'environ vingt pieds, puis, graduellement, elle s’élargit en même temps que la voûte s'élève, De nombreuses chambres se découvrent à droite et à gauche du passage, d’une dimension variable ; l’une d’elles, appelée la salle de danse, a soixante-dix pieds sur quatre-ving-dix: le plafond est à une hauteur de quarante pieds et le sol d’un beau sable compacte: une source d’eau, fraîche comme la lèvre d’une vierge, y coule au milieu des gravois, puis, à mesure qu’on avance, s'ouvrent de nouvelles chambres dont les paroïs ruissellent de stalactites étincelantes. Jusqu'où cette caverne plonge-t-elle dans le ventre des monts, c’est ce qu’on n’a pu déterminer encore; elle a été explorée jusqu’à une profondeur de quatre mille pieds, mais on n'a pu pénétrer plus avant à cause d’un
large précipice qui s'ouvre subitement sous les pas à cette distance,
Nous allons, nous allons toujours; le train semble avoir hâte, aussi lui, de secouer la poussière entassée de trois jours de désert. A travers les gorges et les défilés des
montagnes, la locomotive plonge et replonge, tourne ct retourne, frémissante, allègre, joyeuse, jetant des cris qui font dresser l'oreille aux échos étonnés, contournant les rochers, descendant avec les pentes, puis se redressant lente. ment pour gravir quelque plateau, comme un baigneur qui émerge de l'onde. Nous montons, nous montons sans cesse et sans nous en douter, tant il y a de détours et d’évolutions, jusqu’au sommet des Sierras qui bientôt vont apparaître dans toute leur grandeur sauvage et luxuriante à la fois. Nous psssons le Pic du Diable, un seul bloc de pierre haut de mille pieds, aux arêtes vives, semblable à un géant pétrifié au moment où il voulait escalader les nues; nous passons la tombe de la Vicrge, tertre solitaire surmonté d’une croix de vingt pieds, qui renferme la dépouille d’une jeune fille morte à dix-huit ans dans cet endroit même où elle accompagnait une troupe d'émigrants, alors qu'il y avait à peine un chemin tracé dans l'immense solitude, De temps à autre, les plaines d’alcali apparaissent encore sous forme de taches de cinq, dix et quinze milles de longueur, mais on sent que la nature fait enfin un effort suprême pour secouér son enveloppe : “ide et qu’elle s’agite dans son sépalcre de sable. Les Sie ras-Nevada sont le fruit de ce travail formidable ; aussi elle jaillissent, imposantes et splendides, poussant dans tous les sens leurs rameaux altiers, et jettent au désert un défi que mille échos répètent, à mesure que le train poursuit sa course retentissante,
Nous ne sommes encore qu'à cinq mille pieds au-dessus du niveau de la mer, mais l’ascension est continue, es sommets des montagnes se rapprochent, les forêts qui 0ordent leurs flancs envoient à tous les vents de l'air leurs puissents parfums; la soitude inanimée a disparu; on sent
mau feux rayo boisé fécor méri senti vena!
À ville qui, 1 sur u somm autou étern dable caress tons, le ver de Ja voyag quoi NOUS \
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TOYAGES, 161
que l'homme est près, et qu’il apporte à l'intarissable richesse minérale de cette région toute la vigueur de son activité.
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Au point du jour, le dernier jour de ce voyage tant de fois maudit, dès que l’aurore commencera d'envoyer quelques feux blêmes sur les cîmes blanches des Sierras, et que ses rayons timides courront comme des souffles sur les pentes boisées, au milieu des gorges s’abandonnant à ses baisers féconds, nous aurons atteint Truckee, le premier endroit qui mérite le nom de ville depuis le départ d'Omaha, et nous sentirons déjà les premières effluves du paradis californien venant à nous sur l’aile de la brise gonflée de parfums,
À Truckee, nous resterons une demi-heure ; cette petite ville est située à peu près au commencement des snow-sheds qui, maintenant, vont s'étendre presque sans discontinuité sur une longueur de quarante à cinquante milles. Nous sommes au milieu même des montagnes qui, de tous côtés autour de nous, dressent leur sommets couverts de neiges éternelles et entr’ouvrent sous nos pieds des ravines formidables où brillent tous les feux, où s'épancuissent toutes les caresses de la végétation rendue à la liberté. Nous arrétons, et maintenant, jusqu’à ce que nous ayons descendu le versant opposé des Sierras, les plus sublimes grandeurs de la nature vont se prodiguer sous l’œil insatiable du voyageur: nous en aurons, pendant une demi-journée, de quoi compenser peut-être pour les cinq mortels jours que nous venons de subir.
Je veux me recueillir un moment pour chercher l’image des impressions encore si vivaces, si profondes, peut-être uniques
dans ma vie errante, que j'ai éprouvées sur tout le par cours des Sierras-Nevada; je ne pourrai pas les retracer, mais si j'arrive seulement à en retrouver quelques reflets, j'aurai fais beaucoup pour le lecteur, et pour moi-même qui en ai conservé un impérissable souvenir...
La petite ville de Truckee est entourée de neige pendant toutes les saisons de l’année, sous un soleil radieux ct piquant, Mais à côté de la neige sont les fleurs ; les glaciers des montagnes creusent leur lit et y restent, mordus en vain par le soleil qui ne peut percer leur épaisse couche, tandis que tout auprès la végétation revêt ses plus scintil. lantes couieurs.
Quatorze milles plus loin est le Sommet, le point le plus élevé qu’attemt le chemin de fer dans les Sierras. Nousy sommes à uns hauteur de sept mille pieds, avec la perspective lointaine des plus hauts pics qui s'élèvent jusqu'à dix et onze mille pieds au-dessus du niveau de la mer. C'est ici la ligne de séparation des eaux qui descendent des montagnes et qui toutes vont grossir une seule rivière, la Sacramento, qui débouche dans le Pacifique. Il nous reste deux cent quarante-milles à faire pour atteindre San: Francisco.
Nous touchons au terme ; chacun le sent à la figure épanouie des voyageurs, à leur regard brillant d'espérance. Le ciel, où courent des franges d'azur et de pourpre, en voie mille rayons qui éblouissent le front argenté des Sierras, Sur ces hauteurs qui touchent aux nues, la nature prend un air de fête grandiose qui éclate comme une immens fanfare céleste; la joie ct la délivrance rayonnent dans c:s
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superbes élans des montagnes qui cherchent à atteindre chacune, le plus haut point possible de l’espace : avec elles s'élève l'âme des voyageurs enfin affranchie de la pesante étreinte du désert; le transport de la nature se communique à tout ce qui respire, et en la voyant si glorieuse et si fière de s'exercer dans toute sa puissance, on se sent soimême renaître et grandir sur les ailes infinies de l'imagination, Fu
Oh! quel spectacle et quel enchantement ! Ici vous tournez quelque cap gigantesque qui se dresse au-dessus d'un abîme de quinze à dix-huit cents pieds ; à peine y atilla largeur de la voie ferrée; le train passe lentement mesurément, un rien sufhrait pour le précipiter dans l'abime entr'ouvert ; le regard du voyageur, à la fois épouvanté et charmé, contemple avec ravissement et se détourne avec terreur ; c’est que cet abîme est à la fois terrible et délicieux. Dans cette horreur béante la nature a enfoui, comme dans un refuge, ses plus brillants trésors ; elle l’a recouverte d’un tapis de feuillages dorés et de fleurs ; on dirait une couche du paradis glissant aux sombres entrailles de la terre. Les vallées et les gorges des Sierras ont une grandeur magique eten même temps puérile, quelque chose de nouvellment éclos, frais, riant et formidable à la fois; que dire en effet de ces immenses précipices qui n’ont rien de farouche que leur profondeur, et qui de tous côtés envoient au regard les mille rayons de leurs jardins, de leur parterres émaillés ? Sur les flancs et jusqu’au fond des abîmes on peut voir de jolis petits villages de dix, quinze ou vingt feux, d'où les habitants gravissent jusqu'aux plateaux à travers des sentiers bordés de plantes et d’arbustes aux feuillages de toutes les nuances ; on y voit aussi des rivières coulant au milieu d'in-
nombrables détours, comme des serpents effrayés ; l'éclat fugi. tif de leurs flots se mêle avec celui de la végétation qu'ils reflètent et qu’ils animent, pendant que le spectacle de l'in dustrie humaine qui, même dans ces profondeurs, cher. che des éléments à son activité, vient s'ajouter encore aux magnificences de la nature.
Le
Les pentes et les vallées des Sierras sont couvertes de pins exploités sur une grande échelle, en même temps que retentissent de toutes parts les travaux des mineurs dissé. quant les inépuisables mines d’or et d'argent.
On conçoit qu'un chemin de fer ne peut traverser une chaîne de montagnes en droite ligne, qu’il contourne sans cesse et suit chaque détour ; il ne peut pas escalader les pics
ni plonger dans des gorges, et par conséquent la route à
faire se trouve de beaucoup allongée, mais qui s’en plaindrait dans les Sicrras ? On ne se lasse jamais d’un pareil spectacle, Le véritable beau a le privilége d’être de plus en plus nouveau, de même qu’un sentiment profond puise de nouvelles forces dans sa durée et ne s’altère jamais à aucun contact.
Lorsqu'on a descendu le versant opposé des Sicrras, on commence à voir se dérouler dans un lointain magique les glorieux champs de la Californie. On entre en plein dans la vallée féconde de la rivière Sacramento; tout ce que la nature produit s'étale sous le regard ; les céréales de toute espèce, le maïs, les vignobles, les champs de moutarde ct de etterave, des vergers qui contiennent tous les fruits ima-
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ginables, jusqu'aux plants de caféiers et de mûriers pour les ve: ‘-à-soie, tout cela flotte et se balance avec orgueil sur les mamelles gonflées du sol ; mais aussi, comme contre partie, la poussière devient intense et les mouches intolérables. Le ciel est plein d'azur et le soleil joyeux; déjà quelques souflles affaiblis du Pacifique viennent toucher le front du voyageur qui sent sa vie renaître et l'espoir s’agiter dans son sein.
À une heure de l'après-midi l’on atteint Sacramento, capitale de la Californie, petite ville de dix-huit mille âmes, ravissante, lumineuse sous un ciel de pourpre qui, pendant des mois entiers, ne change point. Nous n'avons plus maintenant que quarante-six lieues à faire pour atteindre San-Francisco, où nous serons le soir même à huit heures.
Sacramento est enveloppé d’arbres, de vergers odorants, et repose sur les bord: de la rivière qui porte son rom; on yarrête une demi-heure pour prendre le dîner, puis on se remet en route pour le Pacifique dont on voit au loin les rivages montagneux bleuir à l'horizon.
KP
Maintenant, nous allons traverser de nombreuses petites
| villes dont la population varie de deux mille à dix mille
ânes; nous sommes dans l'Etat le plus riche de l’Union américaine ; nous allons passer par l’Eldorado, dont le sol
#ourmille des ossements accumulés des chercheurs d'œ Aujourd'hui c’est la culture de la vigne et des fruits qui fait la principale occupation de ses habitants; la récolte du vin et du cognac donne jusqu’à trois cent mille gallons: une colonie de Japonais y a même introduit la cukture du thé qui a réussi admirabiement ; celle des vers-à-soie donne de forts beaux résultats, et l’on voit arriver promptement le jour où cette terre favorisée du ciel produira également les épices de l'Asie et les fruits des tropiques.
Nous atteignons Galt, d’où un service de diligences conduit aux grands arbres de Calaveras, à soixante-dix milles plus loin sur le versant occidental des Sicrras-Nevada, Ces arbres sont fabuleux ; ils s'élèvent en moyenne à une hauteur de deux-cent-cinquante à trois-cent-vingt pieds, et leur circonférence, à la base, varie de soixante à quatre. vingt-quinze pieds. Ces rois de la forêt ont été pour un bon nombre baptisés; le plus majestueux de tous, appelé le Père, maintenant abattu, mesure 435 pieds de long sur 110 de tour; il faut une échelle pour monter sur son large trone couché; puis vient la ère, haute de 321 pieds, l’'Hercule, V'Hermite, Y Orgueil des bois, les trois Grâces, le Mari et la Femme, la Vieille Fille, le Vieux Garçon, les Frères Siamois, les deux Gardes, tous des géants dont pas un n’a moins de deux-cent-soixante pieds de haut sur une circonférence moyenne de soixante-dix pieds.
Plus loin, sur la route du chemin de fer, se trouve Mariposa, d'où le voyageur peut se rendre, s’il le désire, à che. val, jusqu’à la vallée du Yoscemite, la plus grande mer. veille naturelle qui soit au monde.
Cette vallée fut découverte pour la première fois en 1856 ; elle a huit milles de long sur un mille et demi de
large, chûte d'une
pas Sû rêve € chûte haute la Va nal $ entre quelqt
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A formés San-F Oakla jardin de feu parfur vage, abouti le cheï va tra fique, toutes ger le toutes
eurs d'or fruits qui la récolte > gallons:
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ences COndix milles vada, Ces
une haupieds, et à quatre ÿ pour un as, appelé e long sur son large 21 pieds, Grâces, le arçon, Îles s dont pas t sur une
rouve Ma.
ire, à chende mer-
e fois en t demi de
large, La rivière Merced y pénètre par une série dè chûtes qui tombent entre de véritables murailles de granit d'une hauteur de deux mille à six mille pieds. Ce n’est pas saisissant, c’est magique, c’est inconcevable, c’est un rêve de l'imagination dans un monde fabuleux. L'une de ces chûtes, la Ribbon, a jusqu’à trois mille trois cents pieds de hauteur, une autre deux mille six cents pieds, le Voile de la Vierge mille pieds, la Nevada sept cents pieds, la Vernal six cents pieds...ete...toutes encaissées étroitement entre des blocs formidables et tombant à pie comme si quelque main puissante les précipitait avec colère dans les entrailles sans fond de la nature.
A six heures du soir on atteint Brooklyn, petite ville formée surtout des résidences privées des marchands de San-Francisco. On traverse une rivière étroite et voilà Oakland avec ses chênes verts, ses vergers, ses parcs, ses jardins et ses vignobles. Oakland est noyé dans un océan de feuilles et de fleurs ; c’est la ville des cottages delicieux, parfumés, paisibles, enfouis sous l’ombrage. Sur le risage, qui est celui de la baie même de San-Francisco, aboutit une longue jetée de deux milles environ, que suit le chemin de fer, et au bout de laquelle attend le ferry qui va traverser les voyageurs à la grande métropole du Pacifique, C’est à cette jetée que d’innombrables navires, de toutes les parties du monde, viennent charger et décharger leur marchandise ; c’est aussi là le terme extrême de toutes les lignes de chemins de fer de l’ouest; après, c’est
l'Océan, l’immense mer du sud, le Pacifique qui ne s'ar. rête plus que sur les rivages du berceau du monde, l'Asie, le plus vaste des continents, le plus peuplé, le plus ancien, et cependant peut-être encore le moins connu.
Enfin, nous voilà arrivés, c’est fini. Il est sept heures et demie du soir; à huit heures, nous serons dans San. Francisco ; il n’y a plus qu’à traverser la baie qui nous en sépare, Nous avons fait un voyage plein de fatigues et de déceptions; maintenant, en quelques minutes, tout ce rêvo de poussière et de sable s’est enfui ; l’implacable ennui s'est dissipé par enchantement ; les passagers se reconnaissent à peine entre eux; leur figure s’est épanouie et leur regard éclate; c’est la délivrance qui leur est apportée; ils sont sortis de leur prison de fer et de feu, et maintenant ils as. pirent avec une poitrine bruyante et enivrée les puissantes | senteurs du Pacifique,
ke
San-Francisco apparaît sur le rivage opposé, vaguement enveloppé par les dernières lueurs du crépuscule, L’amphithéâtre inégal de ses collines, que les rues gravissent en ligne droite, semble une image brisée dans le rêve; tout le monde regarde avec un œil ardent la ville tant désirée ; la brise fouette en plein les visages, et court en frissonnant dans les voiles et les mantilles; il y a comme un tressail lement de vie nouvelle, et à mesure que le bateau avance, le tumulte qui s'était fait à l’'embarquement s’apaise par degrés. Dans ces arrivées aux ports lointains, il y a quel que chose de solennel qui s'impose à toutes les imaginations.
ne s'ar.
le, l'Asie, us ancien,
pt heures Jans San:
qui nous œues et de at ce rêvo nnui s'est onraissent eur regard 3; ils sont unt ils ag.
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L'amphisent en lie; tout le lésirée ; la rissonnant n tressail.
au avance, apaise par | y a quel:
iginations,
Seul, accoudé sur l’avant du bateau, sourd à tous les mouvements et à tous les bruits, je regardais se dissiner petit à petit la ville à qui j'allais demander un refuge, l'oubli, et peut-être une rénovation. Maintenant un abîme me séparait de tout ce qui m'avait aimé, un abîme que je croyais ne pouvoir plus jamais franchir. A quoi bon ? On ne met pas à plaisir onze cents lieues entre sa patrie et soi, et quand on a eu la force de faire un pareil voyage malgré toutes les peines morales et physiques, on ne songe guère à le recommencer. Je croyais l’arrêt de ma vie désormais irrévocable, et ma condamnation prononcée sans retour.
J'étais parvenu à ce rivage lointain, épavé brisée, reste mutilé et sanglant d'une vie sans cesse portée d'aventures en aventures. À cet âge où la plupart des hommes ont trouvé une carrière définitive ou du moins une base pour le prochain édifice de l’avenir, moi, proscrit volontaire, j'errais encore et j'allais demander à l'inconnu de nouveaux mystères et sans doute aussi de nouvelles douleurs. Ah ! seulement deux mois auparavant, je n'aurais pas cru devoir être ainsi jeté en proie à de nouveaux souffles du destin ; j'avais tout fait de cœur et de tête, pendant plusieurs années, pour prévenir le retour des orages ; je m'étais assis à l'ombre d’une espérance bien chère, ct j'avais cru que cela me sufhrait pour donner un objet désormais bien déterminé à tous mes travaux ; j'étais las des secousses et des ballottements continuels d’une vie que rien n'avait pu ni fixer ni contrôler,
Malgré tous les désenchantements, j'avais encore assez de jeunesse pour abandonner toute mon âme aux illusions du sentiment et de l'idéal ; il me restait tout ce qu'il fallait pour construire, même avec les matériaux flétris d’une existence désabusée, un avenir digne encore de mon ambition et
des espérances que l’on fondait sur moi. Soudain, en un jour, tout s'était écroulé ; il y a des hommes marqués d’un sceau fatal, et le noir génie ne les abandonne jamais. Près de tou cher au rivage, une tempête m'en arrachait tout à coup sous un ciel plein d’azur et de promesses.
Repoussé, désesperé, convaineu enfin que le bonheur, on du moins le repos, ne m'offrait qu'un mirage et que toute les déceptions se hâteraient de me frapper l’uve après l’autre, je m'étais enfui, ne demandant plus rien à la Providence, ni à l'espoir, ni à ma propre volonté, Je me sentais mort avec toutes les apparences de la vie, et le quelque bruit qui se faisait autour de mom nom résonnait en moi comme les coups frappés sur une tombe muette,
À quoi bon donner au public et à mes amis le spectacle d'une chûte aussi profonde et d'un désenchantement si inattendu, si inexplicable qu'on l’eût pris pour une dérision ? J'étais donc parti, cadavre pensant, agissant, qui n'avait plus de conscience que pour souffrir, et à qui le souvenir restais soul pour arroser de larmes le sépulere de l'âme. J’arrivait à San-Francisco brisé, accablé de fatigue, tellement vaincu par la souffrance que je me demandais sincèrement combien de jours il me restait à vivre. Cette belle ville, cette splendide nature, cette baie glorieuse, coupée de promontoires hardis.....que m'importait tout cela ? Est-ce qu’il est quel. que chose de beau pour celui qui n'a plus que le regret, et quelles magnificences de la nature peuvent arrêter ou sécher une seule larme ? En débarquant avec le flot des passagers joyeux, agités, impatients de revoir leurs amis, leur serrant la main avec transport, retrouvant les uns une patrie, les autres l’objet de longues convoitises, ce que j'éprouvai je ne puis le dire, je n’ai plus de pensée pour cela, et toutes les paroles seraient stiriles ou vides,
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VOYAGES. 17x
Je pris machinalement l’omnibus qui menait à l'hôtel, je: traversai plusieurs rues brillantes, animées, où la lumière se déversait comme un ruisseau d’argent, je vis pour la pre- Mière fois cette foule bigarrée, si diverse, si curieuse, si remuante, qui remplit jour et nuit la ville la plus cosmopolite au monde, et j'arrivai au bout d'un quart-d'heure à un somptueux édifice, situé dans la plus belle rue de San Francisco: C'était le ZLick House, où j'allais m'installer et attendre. quoi ? je n’en savais rien, car je n'avais ni ambition, ni but, ni désir ; il me semblait n'être plus qu'une machine obéissant à une impulsion inconnue, mais fatale, irrésistible,
Je montai et pris ma chambre qui donnait sur un vaste carré de l'hôtel ; il n’y avait donc devant moi ni vue, ni horizon, rien que la morne silhouette de quatre murs percés de croisées, Lorsque je me vis seul, bien seu! dans ce tombeau, et que je pensai que vraiment douze cents lieues me séparaient de ma pauvre patrie, de mes amis, de ma famille perdue sans retour,...Oh ! pardonnez-moi, vous tous qui me lisez, pardonniez-moi si tant de faiblesses viennent à chaque instant interrompre le cours de mon récit...en ce moment le monde se déroba sous moi, des ténèbres poignantes m’enveloppèrent de toutes parts, le vide immense, le vide affreux sentr'ouvrit brusquement, je m'’affaissai sur mon lit, et là, un torrent de sanglots comme jamais n’en versa âme hu” maine jaillit de ma poitrine brisée,
Hélas ! où étais-je donc, moi qui, quelques semaines encore auparavant, croyais l’avenir si sûr et tenais sous ma main de si faciles espérances ? Perdu, isolé comme le dernier.
des hommes au milieu d’un monde absolument étranger, il ne me restait aucune ressource, pas même celle de l'amitié pour les mauvais jours, pour les épreuves qui sans doute ne tarderaient pas à naître. C'était donc pour cela que j'avais, depuis deux ou trois ans, ramassé péniblement les ruines encore intactes de mon passé pour en refaire une vie nouvelle! C'était pour cela que j'avais tant subi, tant lutté, tant vaincu de préjugés, tant remonté de courants ! C'était pour cela que je m'étais détourné des portes désormais largement ouvertes pour moi dans mon pays, c'était pour venir entre ces quatre murs nus, froids, sans un souvenir, sans un regard, et d'où peut-être je ne sortirais jamais |
Cette heure fut pour moi la plus terrible depuis mon dé. part du Canada. Tant que j'avais été secoué, emporté dans le chemin de fer, le bruit et le spectacle toujours nouveau avaient pu de temps à autre m'étourdir; mais maintenant,
j'étais seul, seul dans le silence, dans la nuit et dans l’exik
Eh bien ! j'ai traversé cette heure comme bien d’autres depuis, et c’est aujourd’hui seulement que je sais tout ce qu'il y à encore de vigueur et de ressources dans une vie que l’on croit à jamais détruite.
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