XX
Ce jour là était le jeudi. Dès onze heures, c’est-à-dire} l'heure de la distribution de la malle venant de l'Est, je
me trouvais au bureau da poste: ‘* Il y a une lettre en. #
registrée à votre nom, me ‘it le commis. De qui l’atten. dez-vous et de quel endroit ? ” Ces formalités étaient néces. saires; heureusement qu’elles ne m'offraient aucune dif. | ficulté. Je répondis nettement; il n’y avait pas d’erreur possible, et l'on me livra ma lettre......Je n'osais y tou cher, ma main tremblait, il me semblait marcher sur des fils électriques; le bonheur trop longtemps attendu est comme le bonheur inattendu ; il vous surprend avec au tant de violence et vous n’osez y croire.—J’avais donc li 4 cent dollars et j'allais sortir de ce trou maudit où, depuis
cinq jours, j'éprouvais des humiliations, des déceptions et 4 des découragements sans nombre !—Je courus à l'hôtel sans @R
ouvrir ma lettre”; le train devait partir avant deux heures | et demie, et j'avais une foule de petites choses à faire. Jo préparai ma malle et je m’habillai pour le voyage. Je descendis et demandai mon compte; je devais avoir l'air de Napoléon à Austerlitz. T1 y avait dans Omaha un brave Allemand, propriétaire d’un saloo” ‘qui m'avait fait sou vent crédit sur ma bonne mine; je pensai à lui d’abord; je courus à la banque la plus voisine, j'entr’ouvris en fré. missant ma lettre........il y avait dedans un billet de dx
dollars ! 6000000 00000000 00000009 20, 9269509 00.009 voveoree © sent
Non! cela ne pouvait être. Je tournai et rotournii vingt fois le billet entre mes mains: mes yeux me trom paient sans doute: il ne pouvait y avoir tant @ ironie tt
+, C'est-à-dire à
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tant, il fallait bien se rendre à l'évidence du chiffre; la lettre ne contenait qu'un mct: ‘“ Mon cher ami, je yous envoie les dix dollars que vous m'avez demandés par votre télégramme de San-Francisco; que Dieu vous bénisse; très pressé.” C'était l'opérateur qui s’était trompé et qui avait demandé pour moi dix doilars au lieu de cent, et tte lettre m'arrivait huit jours après son départ du Canada : c'était alors le deux juillet, et elle était datée du vingt-cinq juin. Comment cela se faisait-il? Il n'y avait pourtant que trois jours de chemin de fer entre Omaha et Montréal; pourquoi cette lettre en avait-elle mis sept à me parvenir ? je courus au burcau de poste m'informer, Un des employés me fit savoir que le: lettres venant du Canada étaient toujours retardées de quelques heures à Détroit, ce qui leur faisait perdre une journée, et qu'elles étaient ensuite régulièrement retenues une autre journée à Chicago pour la redistribution dans tous les états de l'Ouest; qu’en outre il était très rare que, pour une cause ou pour une autre, sur cette longue distance, les lettres ne fûssent retardé 3 d’un jour ou äeux de plus.
Tous ces retards m'eûssent été indifférents, pourvu que j'cûsse reçu cent dollars au lieu de dix. Mais cela était par trop fort, et il me semblait que le destin abusait: avoir pris la peine d'envoyer un télégramme à onze cents lieues de distance, et le payer trois piastres pour en avoir dix, cela me paraissait une fatalité de mauvais goût; il y avait bien
d’autres farces à faire que celle-là, et le sort aurait pu at. tendre un autre moment pour me jouer un pareil tour, Néanmoins, j'avais dix dollar: dans ma poche et je pouvais faire figure avec cela pendant quarante-heures au moins; je pourrais dans tous les cas au moins payer mes cigares et mes verres et ne pas renouveler vingt fois par jour les mêmes petites humiliations ; j'aurais une physionomie tout comme un autre homme, des joues que la honte ne ferait plus rougir à chaque instant et des yeux qui oseraient en regarder d’autres.
La première chose à laquelle je pensai fut d’aller retirer ma montre. Comme je la tins longtemps sur mon cœur, bien serrée, bien close dans cette petite poche de gilet où, depuis tant d'années, elle en avait senti chaque battement! il me semble que lorsqu'elle y rentra de nouveau, après cinq jours de séparation, elle frétillait d’aise et cherchait À
se blottir dans le petit fin fond du coin afin de ne plus en sortir. Je la regardais, je l’embrassais et je la remettais . vite dans son trou de peur de la perdre encore. Que voulez-vous, lecteurs ? ceci est peut-être puéril à vos yeux ; c’est qre je ne puis donner aux choses leur valeur et leur véritable expression. Cette petite montre était pour moi dix années de ma vie qui me revenaient tout-d-coup, dix années pendant lesquelles elle ne m'avait pas quitté un instant, et dans l’horrible abandon où je vivais depuis un mois, une heure de conversation muette et attendrie avec le seul objet qui me rappelât tant de choses envolées, mais toujours chères, était-ce donc trop ?
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Je retournai aux bureaux du télégraphe : c'est ainsi que je passais la journée entière, ou bien encore, j'allais à l’'arrivée de tous les trains, et le soir, entre sept et huit heures, je faisais une promenade dans les bois et les vallées serpentantes qui entourent Omaha. (Cette fois encore, il n’y avait pas de réponse au message du surintendant qui, cependant, avait été envoyé depuis déjà dix-huit heures. Alors je compris que c’en était fini de moi. Je n'avais pas voulu m’adreser à ma famille, parce que tous les membres en étaient dispersés à droite et à gauche à la campagne, et qu'il aurait fallu trop de temps pour en recevoir une réponse; je n'avais pas voulu davantage écrire, parce qu'à tout compter il ne fallait rien moins que dix jours pour qu'une réponse m'arrivât, et j'avais toujours pensé que le langage du télégraphe étant plus éncrgique, plus pressant, mon horrible position serait plus vite comprise. Mais, pour le coup, je résolus de tout tenter; j’envoyai quatre à cinq lettres dans toutes les directions et un télégramme que je payai trois dollars, et qui devait arracher les entrailles de mes amis, s'ils en avaient encore.
Lorsque j'eus fini, il était six heures du soir. Je soupai lentement, posément, je relus mes lettres, les affranchis tout comme aurait fait un capitaliste, puis me rendis de nouveau au Telegraph office, déterminé cette fois àcommetire quelque crime inouï si je n’avais pas de nouvelles : “ There is an answer for you and a right one also,” me dit un des opérateurs que j'avais particulièrement ahuris. ‘ Wait a moment, Z'will write it down for you ; it is just arrived. ”
230 VOYAOES.
Tout mon sang avait reflué en uneseconde vers mon cœur; mes jambes tremblaient et mon gosier n'aurait pu laisser passer une aiguille. Sans doute on avait mis toutes les banques du Canada à sec pour m'en expédier les dépôts.
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Deux minutes après, l'opérateur me remettait un télégramme ainsi conçu : ‘ Demain, Bradlaugh, 28, rue Farnham, recevra instruction de vous donner cent dollars en or.” Un prisonnier, au fond d’un noir cachot, que l’on rend subitement à la lumière et à la liberté, éprouverait le même éblouissement que moi à la vue de ce télégramme qui m'éclatait en pleine figure : “ Demain, demain, je quitterai Omaha; demain, je sortirai de ce tombeau brûlant; demain, je secouerai ce sable de feu ; demain, je serai libre, O argent! se peut-il qu’on t'appelle vil métal, toi qui me rends une patrie, toi qui me donnes en une heure autant de joie que j'ai eu de chagrins en un mois!!!” Et je m'élançai dans la rue comme un cerf dans les vallons, bondissant presque à chaque pas, soulevé par des flots élastiques.
J'avais encore quelque menue monnaie: ‘ Nous allons arroser le télégramme,”” me dis-je, et je courus demander à tous les employés de télégraphe de me suivre à un suloon quelconque. Quelques-uns d’entre eux étaient sur le point de devenir idiots à force d'avoir été tracassés par moi, c: je leur devais bien au moins un cocktail. Ils me suivirent au nombre de trois ou quatre, et nous ébauchâmes une pochardise qui aurait pu devenir légendaire, si je n'avais songé aux graves événements du lendemain.
mon cœur;
pu laisser tes les banpôts.
mettait un b, 28, ruc cent dollars ot, que l’on sprouverait élégramme in, je quit- « brûlant:
serai libre, toi qui me ure autant Et je m'éns, bondisflots élas-
fous allons lemander à un saloon ur le point moi, «. je suivirent âmes une je n'avais
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Ce lendemain était vendredi, 3 juillet, jour ou j'allais me montrer pour la prémière fois dans toute ma gloire aux citoyens d'Omaha, mais pour leur dire un éternel adieu. À dix heures j'arrivais au bureau de M, Bradlaugh, rue Farnham, avec une magnifique assurance et un front superbe. Il me semblait que tout ce qu’il pouvait y avoir d'employés dans ce bureau se précipiteraient vers moi pour m'offrir cent dollars. Je tenais à la main ma dépêche et je la chiffonnais avec une nonchalance caressante. On me dit de revenir à onze heures ; je revins à onze heures. On me dit de revenir à midi, je revins à midi; M, Bradlaugh n'y était pas encore; alors j’expliquai comme quoi je devais prendre le train sans faute à trois heures et que je n’a. vais pas de temps à perdre. ‘ M. Bradlaugh sera certai-: nement ici à 14 heure,” me dit-on; “va pour 14 heure, me dis-je; ma malle était toute prête, je n’aurais eu qu’à toucher mon argent, payer mon hôtel et partir. A l'heure indiquée, je paraissais de nouveau rue Farnham, 28, et j'entrais en pourparlers avec un homme qui était le chef du bureau, Je lui montrai ma dépêche et lui demandai s’il avait reçu instruction de me donner les cent dollars qui s’y trouvaient indiqués. ‘“ Non, me répondit-il; du reste, je n'ai pas d'instructions à recevoir de Montréal, Nous représentons jei une agence de la maison Bradlaugh dont le siége général est à New-York, et tous les ordres doivent nous venir directement de ce dernier endroit. Si l’on a fait un dépôt pour vous à Montréal, il faut que l'agence de Montréal en ait donné avis à New-York, d'où instruction
nous parviendra ensuite directement de vous payer; sinon, nousne pouvons agir.—Mais comment se fait-il que vous n'ayez pas encore vos instructions ? m'écriai-je; le dépôt est fait depuis plus d’une journée, et il me semble que le télégraphe a eu le temps de fonctionner depuis lors.—Sans doute, mais je ne pense pas recevoir un télégramme de New York; je recevrai plutôt une lettre de Montréal con. tenant la somme déposée sous forme de chèque payable par une banque d'Omaha, vu que vous êtes absolument inconnu, que personne ne peut vous identifier, et que, même en rece. vant un télégramme de New-York, je serais encore embar. rassé de savoir que faire.—Comment ! monsieur, repris-je, dès lors que vous recevez un ordre formel du siége général, où est donc votre responsabilité, et n’êtes-vous pas tenu de me faire justice ?—Je ne vous connais pas, monsieur, me ré. pliqua-t-il; je ne sais pas du tout qui vous êtes; il ya déjà plus d’un exemple de dépêches falsifiées ; et, quant À moi, je ne puis rien faire pour vous sans une dépêche que je reconnaîtrai à certains signes de convention pour émaner directement du bureau général de New-York. Revenez ici à sept heures ce soir; j'aurai paut-être reçu l'instruction que vous espérez ; sinon, il est probable qu’elle ne viendra que par la malle. Demain est le 4 juillet, grande fête nationale ; je prends le train ce soir même et m’absente pour un mois, mais je vais laisser pleins pouvoirs à un jeune homme qui me représente ici en mon absence et qui vous paiera, s’il y a lieu.”
Que pouvais-je répondre à cela? Rien. J'étais convaincu du reste qu’une instruction précise viendrait de New-York, dans ia journée, puisque ma dépêche le comportait expressément, et que je pourrais partir le lende-
yer ; sinon, il que vous >; le dépôt mble que le lors.—Sans zramme de mtréal con.
Jayable par at inconnu, ne en rece- 5ore embar.
epris-je,dès zénéral, où tenu de me ur, me ré.
tes; il ya et, quant À épêche que pour émak. Revereçu l'insqu'elle ne et, grande m'absente roirs à un nce et qui
étais condrait de e le comle lende-
VO
main, Je me retirai. D'’heure en heure je revins, puis toutes les demi-heures, puis tous les quarts-d’heures. A sept heures, il n’y avait pas encorc de message envoyé de New-York. Jusqu'à minuit, j'allai d'un bureau de télégraphe à l’autre demander s’il n’y avait pas de dépêche pour l'agence Bradlaugh. Rien, rien, rien. Le lendemain était le 4 juillet, et tous les bureaux seraient fermés; le surlendemain, c'était le dimanche ! Toutes les craintes et toutes ls inquiétudes revinrent à la fois en grossissant dans mon cerveau. La dépêche que j'avais reçue était-elle apocryphe ? Que signifiaient tant de retards ? Pourquoi me donner une espérance qui, se changeant en déception dans l’état où je me trouvais, pouvait me faire perdre la raison ? On ignorait sans doute que toutes mes nuits et mes jours se passaient dans une angoisse mortelle, que je ne vivais pas, que la fièvre seule me soutenait, que j'étais à bout de tous les moyens factices d'entretenir mon énergie. À deux heures du matin je me rendis à l’un des bureaux de nuit, et j'adressai une dépêche suppliante : ‘ Au nom du ciel, disais-je, tirezmoi de cet enfer; dites-moi comment mon argent doit me parvenir, je ne puis plus vivre ainsi.”
Toute la journée du 4 juillet se passa, les gamins tirèrent un nombre infini de pétards dans les rues; les drapeaux S'étalèrent sur les édifices publics, les magasins furent fermés et tous les bureaux désertés. Le lendemain, dimanche, se passa encore et le télégraphe resta muet, Le lundi, j'étais devenu farouche, le désespoir grandissait en moi et je sentais
les premières atteintes de cet état affreux qui conduit vite aux plus terribles résolutions. Je passai toute cette journée dans un énervement indicible ; un fauve pris subitement an piège et renfermé dans une cage devait avoir mon regard et la même haine contre tous les hommes. Enfin, vers six heures, comme je sortais encore une fois de mon hôtel, je vis venir à moi le jeune commis de l’agence Bradlaugh ; il tenait à la main une depêche lui enjoignant de payer cent dollars en or à la personne qui exhiberait un télégramme daté de Montréal, signé de tel nom et comportant la mention de pareille somme à lui être payée : “ Enfin, m’écriai-je, me voilà sauvé ! ” Et je faillis prendre le jeune homme dans mes bras et le soulever à trois pieds deterre. Il était ahuri; les Yankecs n’ont pas l'habitude de pareils transports, ctils sont plutôt disposés à s’en défier qu'à s’y laisser prendre, Mais il était difficile de ne pas croire à la sincérité des miens : “ Venez demain au bureau, me dit-il, entre 10 et 11 beures, et j'aurai votre affaire.” Ces paroles étaient grandes comme le monde, et je ne voyais rien dans les temps modernes qui fût aussi éloquent.
Le temps que je passai jusqu’au lendemain n’a de nom dans aucune langue ; je me levai six fois pour épier l'aurore; je bus un gallon d’eau à la glace, je fumai à outrance, je dé. jeunai comme Jupiter au milieu des déesses, et, à dix heures, j'arrivais comme un conquérant dans le bireau de l'agence Bradlaugh. Iln'y avait personne ; j’attendis, puis je sortis, puis je revins. Pendant deux heures, le bureau resta vide: l'évêque d'Omaha venait de mourir deux jours auparavant
conduit vite cette journée bitement au Lon regard et fin, vers six non hôtel, je radlaugh ; i] > payer cent télégramme 1t la mention écriai-je, me 1omme dans était ahuri; sports, ctils ser prendre, incérité des tre 10 et 11 ent grandes temps mo-
n’a de nom er l'aurore; ance, je dé.
dix heures, de l'agence 8 je sortis, resta vide:
auparavant
eton l’enterrait ce matin I} même ; tous les bureaux étaient déserts en son honneur ct les banques fermées. Enfin, à midi»
mon jeune homme parut. Je me précipitai au devant de lui *
“ Je n’ai pas encore d'argent, me dit-il, revenez à une heure
et demie. ”?
—Comment !vous n’avez pas d'argent, m’écriai-je ; qu’estce que cela signifie ? Voulez-vous vous jouer de moi? Remarquez que je veux absolument prendre le train aujourd’hui à trois heures, et que je vous tiens responsable de tous les déhis.—Le chef du bureau m'a laissé sans un sou, répliqua-t-il,. je n'ai en ma possession que trois chèques à ordre représen-tant exactement le montant qui vous revient ; il faut les faire styler au porteur pour pouvoir les négocier dans une banque et j'ai en vain cherché leurs signataires toute la matinée; ils: doivent être absents, Enfin, revenez à une heure et demie, j'espère que j'aurai alors réussi à les trouver.”
À une heure et demie précises j'é 1is de retour: ‘“ Mon argent, mon argent, m'écriai-je d’une voix terrible ; il mele faut de suite, je n'ai plus qu’une heure devant moi; l'omnibus quitte l'hôtel à deux heures et demie juste, c’est le dernier délai que je vous accorde.—Je n'ai pu trouver personne encore, répondit le jeune homme avec une espèce de honte mêlée de crainte.—Ah ! vous n'avez pu trouver personne ; eh bien! je vais les trouver, moi, vos faiseurs de chèques ; venez avec moi de suite, je l'exige”... Et je l’entraînai violemment au bas de l’escalier qui menait à son bureau. Nous allâmes au pas de course chez les trois signataires en question ; tous trois étaient absents. .
Jusqu'à deux heures un quart, démarches et courses furent inutiles. J'a ais fait descendre ma malle pour qu’elle fût toute prête à mettre dans l’omnibus; ma déter. mination de partir ce jour là même était effrayante: “ Venez avec moi à l'hôtel, dis-je au jeune homme, peutêtre le propriétaire voudra-t-il négocier vos chèques.” Nous arrivâmes, nous nous adressâmes au propriétaire qui nous répondit qu’il ne connaissait rien à tout cela et qu'il ne pouvait y remédier ;—Il restait encore une demi-heure pour le départ du train; l’omnibus vint et emporta tous les bagages excepté le mien. Mon affaire était montée à la hauteur d’un événement; les hôtes me regardaient, les uns avec défiance, les autres avec surprise; une sueur froide coulait sur tous mes membres, et en voyant partir l’omnibus, j’eus comme un mouvement de colère féroce: ‘ Par tous les diables, dis-je au jeune homme en lui sautant presque à la gorge, vous allez venir avec moi de nouveau; Omaha n'est pas grand heureusement; peut-être trouverons-nous cette fois vos individus ; un quart-d’heure me suffit pour me rendre à la gare dans un cab; vîte, courons,”” et je le tirai par le bras et nous arrivâmes tout haietants chez le plus voisin des signataires.—Ti venait de rentrer, il modifia de suite son chèque ; nous courûmes chez le second qui, lui aussi, était de retour, et qui fit comme le premier.
Ces deux chèques réunis représentaient soixante-quinze dollars ; il fallait maintenant aller les toucher à la banque; nous y courûmes et nous reçumes l'argent. Un quart-
courses le pour a déterayante :
e, peuthèques.”?
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d'heure s'était passé; je n'avais pas le temps d'aller chez le troisième signataire, et plutôt que de ne pas partir immédiatement, j'aurais préféré être rôti vif.
J'entraînai avec moi le commis de Bradlaugh tout cssoufflé, tout hors de lui, presque pris de vertige. — Nous arrivâmes à l’hôtel; mon compte était fait d'avance avec une réduction d’un dollar par jour, ce qui ne m’empêchait pas d'avoir encore à payer une note fort respectable, Je w’entendis avec le propriétaire qui devait toucher pour moi, dès le lendemain, le montant du troisième chèque et me l'expédier à Détroit où j'attendrais quelques jours. Je partis tambour battant dans un cab retenu à tout hasard, et j'arrivai à la gare au moment même où la locomotive siflet; je n’eus que le temps de jeter ma malle dans le compartiment des bagages et de sauter dans le premier car venu. La sueur m’inondait des pieds à la tête et j’avais le gosier comme un étau chauffé à blanc: heureusement que le train arrêtait a trois milles plus loin, de l’autre côté du Missouri, à Council Bluffs, et que, là, j'aurais lc temps de me désaltérer et me remettre de tant d’émotions violentes.
Maintenant, je veux faire connaître un détail curieux,
qui en vaut la peine, et que l'entraînement du récit m’a forcé d’omettre,
KE
On se rappelle qu'il y a trois lignes de chemins de fer d'Omaha à Chicago. Les trains de ces lignes partent à la même heure, sans s'éloigner de beaucoup les uns des autres, La concurrence qu’elles se font est acharnée, ingénieuse,
nc co er er dE RER ET
fertile en ressources de toute espèce ; elles ont des agents qui parcourent sans cose les hôtels et qui s'adressent direc. tement aux voyageurs pour leur vendre des tickets, Los propriétaires d'hôtel les mettent au courant de tous les dé. parts et de toutes les destinations sans avoir de préférence pour aucune des lignes ; c’est aux agents de persuader les voyageurs. Or, l’un d'eux, --Ini du Rock Island company, avait appris le matin que je .aispartir; un passager pour le Canada, ça ne se voit pas tous les jours dans ces parages Il accourut à moi, me sollicita, m’attira, me convainquit que je devais m’en retourner à Chicago par le Rock Island R.R. Ilfit tant que je le suivis jusqu’au bureau de sa compagnie pour prendre mon ticket et retenir mon lit, mais je n’avais pas encore un sou en ce moment là: Z4is all right, mo dit l'employé du bureuu en me remettant mes tickets, notre agent so rend lui-même sur le train tous les jours et accompagne jusqu'à Council Bluffs, pour veiller à leurs bagages et les rensei ‘er, les voyageurs qui nous font l'honneur de passer pa ‘re voie.”
Ainsi donc, je me trouvais nanti d’un ticket de voyage et d’un lit dans le Pullman, sans qu’il m'en coutât rien, libre de tous mes mouvements et pouvant m'échapper dans une autre direction, s’il m'avait plu de le faire, Chose à remarquer. Je vis l'agent dès le départ du train; il passa devant moi peut être vingt fois, jetant un coupd'œil de-ci, de-là, voyant à tout, ne me disant pas un mot, ayant l'air d’avoir autre chose à faire chaque fois que je m'approchais de lui pour le payer, enfin, ne se laissant approcher qu'à Councill Bluffs même, après avoir vu à tous les détails, comme si le paiement des billets étuit le dernier objet dont s’occupât la compagnie qu’il représentait.
C'était très-fort, en vérité très-fort, et archi-yankee,
b des agents essent direcickets, Los tous les dé.
e préférence ersuader les ad company, assager pour ces parages convainquit Rock Island ureau de sa ir mon lit, s là: “Zris mettant mes ain tous les ur veiller à s qui nous
t de voyage coutât rien, m'échapper e le faire, t du train; t un coupas un mot, fois que je laissant apr vu à tous t le dernier tait.
‘yankee,
Done, le 7 juillet 1874, je quittai Omaha pour revenir à Montréal d’où j'étais parti vingt-huit jours auparavant. J'étais allé jusqu’à San-Francisco d’où je revenais en moins d'un mois; j'avais passé par toutes les épreuves, toutes les misères, toutes les souffrances, et je revenais victorieux de œ qui aurait suffi à tuer dix hommes, Je compris alors pour la première fois que mon découragement était une faiblesse impie et qu’il restait peut-être encore bien des choses à faire pour moi dans l'avenir...
Je partis avec trois piastres et demie dans ma poche pour me rendre jusqu’à Détroit, à trente heures de distance; mais j'étais dans le Pullman et mon lit était payé! Dieu! quel admirable trajet! quel manteau soyeux et luxuriant que ces prairies de l'Illinois et de l’Iowa! Et les bois, et les jardins, et les villas! quelle puissance, quel luxe de végétation ! Le chemin de fer:semble courir sur des flots lentement balancés, ou plonger et replonger avec cux suivant les caprices de la brise......Mais ne je veux plus m’arrêter en route pour peindre ou raconter quoi que
ce soit; l’impatience d’arriver gagne jusqu’à ma plume qui galope et tremble à la fois sur le papier; la patrie est 1à à l'horizon, je cours, je vole. Déjà j'ai senti comme des souffles échappés du St. Laurent et qui ont franchi Jes montagnes et les plaines......non, non, pas encore... il va me falloir attendre cinq jours de plus à Détroit, Mais qu'importe! Une fois là, je n'aurai plus que deux cents lieues à faire pour atteindre Montréal ; trente heures de marche et j'aurai retraversé le continent, j'aurai fait deux fois onze cents lieues comme un éclair glissant sur ur nuage; encore une semaine pour compléter ie mois et demi dans lequel s'est accompli ce double voyage,
Il était exactement quatre heures, mercredi soir, une journée après le départ d'Omaha, quand nuus arrivâmes: Chicago. J'avais cinq heures à y passer avant que le train du Michigan Central ne partît pour Détroit, à treize heures de distance.—Tl restait au fond de mon gousset deux piastres qui me mettaient à l’abri de toute tentation, mais il me fallait cependant occuper à quelque chose les heures d’attente, Je résolus de pousser devant moi au basard de la marche et de pénétrer jusqu’au cœur de la métropole de l’ouest, devenue si rapidement célèbre, et qui
déjà fatigue la renommée.
En voyant cette ville à qui je n’avais pas songé à donner même un regard la première fois, en parcourant les grandes avenues ct les rues merveilleuses, peuplées de 400,000 habitants, là ou il n’y avait pas une maison il y a un demi-
ma plume a patrie est | comme des franchi les
I0OPE. nie à Détroit, s que deux rente heures j'aurai fait ssant sur vu?
ie mois et
re, :
di soir, une arrivâmes :
vant que le oit, à treize mon gousset e tentation, e chose les moi au bar de la mébre, et qui
bé à donner
t les grande 400,000 a un demi-
VOYAYES. 241
siècle, en voyant se mouvoir, glisser et se disséminer dans toutes les directions un peuple infatigable, en entendant le bruit immense, le bourdonnement confus, lointain, répété, incessant, de cette cité prodigieuse qui toujours travaille, toujours fermente, toujours produit pour concevoir encore l'instant d’après, où les mille échos d’une activité multiple, de l'industrie et de l’entreprise sous toutes les formes, frappent assidûment l'oreille, où l’on voit des merveilles de construction élevées en un clin-d’œil au prix de millions de dollars, où les ruines des fléaux destructeurs, à peine écroulées, sont remplacées par des édifices plus vastes et plus somptueux encore, où le ciel, chargé nuit et jour de la glorieuse fumée d’un travail que rien ne rslentit, brille encore néanmoins, joyeux et éclatant, sur les innombrables toits de la métropole, je ne pus m'empêcher d’une admiration vertigineuse et de me sentir dominé, rapetissé, comme en présence de tout ce qui est véritablement grand.
Certes, je n'oserai pas dire que ce soit beau encore, ni remarquable, ni saisissant, au point de vue de l’art et de l'achitecture savante, que la ville naissante de Chicago, mais c'est mâle et fier. On aperçoit à empreinte des enfans de géants, on se s'étonne plus de c: que les habitans de Chicago se croient les premiers hommes de l'univers, on leur pardonne une infatuation que justifient tant de prodiges accomplis, on les laisse appeler leur ville le “ grenier du monde, ” la ‘ cité des jardins du continent” et on lit sans sourire un paragraphe comme celui-ci, que j’extrais d'un auteur américain :
“ Les Mille et une Nuits ne contiennnent rien de plus merveilleux que le développement de Chicago. Rien au monde n’est plus miraculeux, plus étrange, plus incroyable que ce développement. Si par un seul exemple nous voulion
prouver la supériorité de l'Amérique sur tous les autres pays du monde, si nous étions appelés à démontrer la puissance de ses institutions, l’accroissement de 552 commerce, l’éner. gie irrésistible de son peuple, l'extension de son industrie, son aptitude à se servir de tous les avantages que la nature | lui a départis, si nous étions appelés à démontrer cela, nous n’aurions autre chose à faire qu’à citer Chicago, la ville modèle (the standard city) de l'Amérique. ”
TR
Ce qui fait avant tout la grandeur des américains en général, c’est la liberté. Ces fils de l’étendue sont libres comme l'air. Rien ne forme plus vite, rien ne fait les hommes plus mûrs et plus complets que l’usage de la liberté. Cependant, il faut admettre qu’en dehors des grandes choses qu'elle inspire, les américains sont les plus puérils et les plus futiles des hommes ; ils sont jeunes, voilà pourquoi ils sont enfants. Mais laissons là les appreciations et revenons à Chicago que je ne crois pas devoir laisser ainsi sans appuyer sur certains détails vraiment surprenants.
L'habitant de cette ville presque fabuleuse n’admet pas l'impossible ; il est persuadé que Chicago peut tout faire et finira par tout faire, C’est provoquer son sourire que de lui parler de Babylone, de Carthage, de Rome ou de Paris; il n’a aucun doute que Chicago ne devienne rapidement la première ville du monde entier, et il le démontre par des calculs de recensement qui seraient très-exacts s’ils suivaient toujours une marche régulière et s'ils gardaient des propor. tions invariables. Ainsi,cette métropole qui n’avait que trente habitants en 1829, en avait huit mille en 1344, quatre-vingt mille en 1855, cent-cinquante mille en 1863, et enfin deux-
8 autres pays la puissance merce, l'éner.
son industrie, que la nature ‘er Cela, nous ago, la ville
méricains en e sont libres t les hommes erté. Cepen: Andes choses ils et les plus quoi ils sont revenons à sans appuyer
n’admet pas tout faire et
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des propor.
t que trente quatre-vingt enfin deux-
cent-soixante mille en 1866, trois ans après seulement : — d'où il résulte, les proportions étant suivies, que Chicago devrait avoir un million en 1880, et en 1900 le double de la population actuelle de New-York. En moins d’un demi-siècle, la population de Chicago dépasserait celle de Londres et atteindrait celle de la Rome des Césars, qui comptait cinq millions d’âmes, Le Dominion tout entier n’en contient pas encore autant. i ra
Si j'allais maintenant exposer quelques statistiques de” commerce, en regard de celles de la population, le lecteur grait épouvanté de leur développement énorme:
“ Pour tout homme qui a une notion quelconque des résultats généraux du commerce d’un état ou d’une ville, dit un auteur moderne, les statistiques de Chicago ont quelque chose de fantastique, d’incroyable même.
“Les Illinoie qui habitent Chicago sont très-fiers de leur ville. Ce sont les Marseillais des Etats-Unis. Ils ont la réputation d’être vantards ; la vérité est qu'ils sont les citoyens ls plus entreprenants de la république ; ils aiment les gros chiffres, et, comme pour beaucoup d'intelligences vives et peu cultivées, la statistique a pour eux un charme tout particulier, Ils tournent gt retournent les sommes de leur commerce dans tous les sens et arrivent à faire des rapprochemens insensés. Ils savent combien de fois le bois importé annuellement à Chicagu pourrait faire le tour du monde, et ils se frottent les mains d’un air provoquant en énonçant cette singularité. En parlant d’un riche industriel, un Illinois me dit: ‘“Ila autant de dollars de revenu qu’il entre de briques dans la construction de telle église,”
Après vingt-quatre heures de séjour à Chicago, ce style byperbolique n’a plus rien qui surprenne un curopéen,
mais pour moi, j'y étais préparé, je le connaissais dx. ‘vance, je avais entendu bien souvent, et, du reste, | temps me manquait pour faire une nouvelle étude sur place; je me contentai d'admirer, à la hâte, les merveille dont j'avais tant de fois entendu parler, et, cinq heures après mon arrivée dans : ‘ cité des jardins du continent américain,” je prenais le train qui allait m’emporter à Dé troit, où je voulais rester quelques jours pour me remettre avant de revenir au Canada.
J’arrivai à Détroit le jeudi matin et je dûs attendre jusqu’au mardi suivant que le reste de mes cent dollars me fût expédié d'Omaha. Je mercredi soir, à six heures j'arrivais à Montréal. C'était bien vrai! j'étais de retour, mais je ne pouvais pas y croire et je n’osais me montrer, Les circonstances de mon départ avaient été telles qu'un retour aussi subit devait ou me rendre ridicule, ou paraître comme une fantaisie exorbitante; heureusement que j'avais eu assez de malheurs, assez d'épreuves et assez de souf frances, pendant ce court espace de temps, pour me pro téger contre tous les sarcasmes, Je me réservais d'écrire mon voyage, de faire voir qu’on ne fait pas deux mille lieues par caprice, dans des conditions aussi douloureuses,
Onnaissais d'a.
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our me pro vais d'écrire s deux mille louloureuses,
amené la mort,
qu'on ne s’expatrie pas, et qu'on ne revient pas surtout, sans avoir puisé dans l'excès même de ses maux un cou-
nge qui élève au-dessus de la raillerie et qui en impose
aux plus incrédules.
Mais à peine avais-je mis le pied dans les rues de Montréal, À peine la patrie m'était-elle rendue, que la moitié de ce que j'avais souffert était déjà envolée dans
l'oubli, et je n’en étais que plus hésitant,
Il me sem-,
bait que je n’avais pas assez la physionomie de tant de, ruelles. épreuves, que j'aurais dû avoir une figure émaciée, . de grands yeux enfoncés dans leur orbite, toutes les apparences d’une agonie prochaine; et, au lieu de cela, je revenais avec une contenance, une vigueur et une allure que j'étais loin d’avoir eues en partant! Cela était pourtant facile à expliquer; la joie du retour et l'espérance en l'avenir, substituées à la douleur du départ età un désespoir profond, avaient opéré ce rapide changement. Il est des maladies terribles, dont la violence est extrême, mais dont on guérit en vingt-quatre heures lorsqu'elles n'ont pas
L'excès de la fatigue physique est toujours salutaire lorsqu'il s'arrête à la limite où il peut de-
venir fatal ; il en est ainsi de la douleur, semblable à une fièvre intense qui, lorsqu'elle est vaincue, équivaut à un renouvellement complet du système. Chez les natures élastiques, douées d’une sensibilité et d’une mobilité telles
que les impressions de toutes sortes s’y succèdent comme
autant de coups de foudre non interrompus, la souffrance
et le bonheur ne peuvent jamais être calmes; les trans-
ports de l’un élèvent jusqu'aux nues, les abattements de
l'autre précipitent dans des abîmes pleins de ténèbres.
Mais maintenant, revenu dans la patrie, tout étonné de sentir encore en moi la vie et l’espérance, je ne tardai pas à mesurer les résultats futurs et la portée d'une épreuve que, pendant deux mois, j'avais regardée comme mortelle, Je crus découvrir en moi un autre homme, sorti du creuset du malheur, avec une faculté nouvelle, la seule qui pût désormais bien gouverner ma vie, et dont le défaut avait causé tous mes malheurs jusqu'alors. Je me demandai si cette succession précipitée, brutale, d'événements tous tournés contre moi, et agissant comme avec une intelligence féroce jusque dans les plus petits détails, était bien sim. plement une fatalité, s’il ne fallait pas remonter à une loi plus haute, loi d’une volonté inflexible, pour qui tout est préconçu et déterminé d'avance. Je me demandai si c'était bien un sort aveugle et inconscient, celui qui s'était acharné sur moi avec cette suite et cette précision implacables, et pour la première fois, impuissant révolté, toujours vaincu, j'entendis les accents de la grande voix in- -térieure, de la conseience, et je compris cette fatalité divine qui s'appelle l’expiation, aussi nécessaire, aussi juste qu’elle est universelle, et à laquelle on croit en vain pouvoir faire exception. Je courbai mon front devant Dieu en le sentant inexorable et je reconnus l’immensité de sa miséricorde dans cette torture salutaire qui, au lieu de me rendre méchant, m'avait éclairé et soumis; je reconnus surtout que si je ne pouvais encore espérer le bonheur, qui ne vient qu'après l’expiation, du moins j'avais déjà la résignation qui est le commencement de la force,
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J'étais parti le désespoir dans l’âme, je revenais presque victorieux de moi-même: l’amertume de mes regrets ge changeait rapidement en un mélancolique retour vers les chozes du passé, qui n’abandonne pas un instant mon esprit, mais qui ne le tourmente plus, qui touche mon œur, mais sans le déchirer, qui me donne une paix de jour en jour plus profonde, si ce n’est l'oubli qni est audessus de tous les efforts, et que je ne cherche pas d’ailleurs, parce qu'il n’est pas autre chose que le tombeau de l'âme ou le vide dans la vie. Enfin je revenais transformé, tout prêt à commencer une existence nouelle, et plus digne peut-être cette fois d’en atteindre l'objet.
Mes amis que je craignais tant d’abord de revoir et dont je voulais à tout prix éviter les rires, vinrent tous au-devant de moi comme s'ils ne m'avaient pas vu depuis longtemps déjà et comme si j'étais réellement un ressuscité. Mais, au milieu des joies et des transports du retour, j'avais toujours devant moi l’image de Québec, ce cher vieux Québec, dont j'ai tant ri et que j'aime tant, ce bon petit nid qu’on ne quitte jamais tout entier et que l’on retrouve toujours intact au retour.
Seulement cinq semaines après je pus y revenir, et de suite j’allai faire une longue marche sur le chemin de Ste. Foye, cette avenue incomparable où tant de soirs j'avais été promener mes rêves et mes plus douces illusions. Là, je rassemblai tous mes souvenirs, et des larmes chaudes comme celles des premiers âges de la vie, des larmes d’une
source toute nouvelle, jaillirent de mon âme consolée, Puis je pris la route du Belvédère, je longeai le chemin St, Louis et j’arrivai sur la plate-forme, à l'heure où je pouvais être seul, où le flot des promeneurs ne viendrait pas troubler l’attondrissement de mes pensées,
ur”
Ah! que vous dirai-je, que vous dirai-je, lecteurs, en terminant ce long et douloureux récit pendant lequel plus d’un d’entre vous peut-être a partagé mes cruelles an. goisses ? Je restai bien longtemps, bien longtemps sur cette plate-forme d’où mon regard embrassait un si magnifique morceau de la patrie. A cette hauteur, mon âme s'élevait avec le flot de ses innombrables souvenirs, mêlé cette fois à celui des espérances dont le cours semblait s'être si longtemps détourné de moi. Je revis mon passé disparu, comme si c'était pour la dernière fois; j’en regardai s'éloigner une à une les ombres muettes qui me quittaient tristement ; il y avait là bien des regards et des sourires qui m'attiraient encore, mais je n’en pouvais, hélas! retenir un seul : ils s’enfuyaient.…...et pourtant je les voyais toujours. Oh! non, non, chères et douces choses envolées ; il n’y a pas de nuit ni de passé pour le souvenir; vous êtes toujours vivantes, toujours présentes, et vous me resterez quand même. Ce n’est pas moi qui mettrai sur vous le linceul et le temps ne peut rien dans mon cœur. (Ce qui me reste à vivre ne vaut pas ce que j'ai vécu; je vous suivrai toujours et jamais aucune ombre ne vous dérobera à mes yeux. Toutes, toutes, désormais, vous m'êtes chères ; vous à qui je dois mes bonheurs fugitifs, je vous bénis, et vous à qui je dois mes longues angoisses, je vous par-
lée, Puis iemin St, ù je pouidrait pas
teurs, en quel plus elles an.
emps sur si magnimon âme irs, mêlé semblait on passé ; j'en requi me ds et des vais, héint je les hoses ensouvenir ; vous me
sur vous eur, (Ce L je vous srobera à s chères ; bénis, et pus par-
donne. Laissez, laissez au moins la trace de votre fuite pour qu’elle éclaire les tristes années qui me restent ; l'ombre de ce qui fut cher a encore plus de clarté que l'éclat de l’espérance, de même qu’un souvenir heureux vaut souvent plus que le bonheur.
Qu'importe que vous soyez le passé! Est-ce que des fleurs qui tombent ne sort pas le germe qui fécondera les plants nouveaux? C’est à vous, à vous qui ne pouvez mourir, que je dois le meilleur, le plus vivant et le plus vrai de moi-même.
Lorsque je vous crus perdues pour toujours, je poussai
un cri funèbre qui retentit dans bien des cœurs; aujour-: d'hui je vous retrouve décolorées, pâlies, devenues à peine
un fantôme de vous-mêmes, muis cela suffit désormais au fantôme de ce que j'ai été. Le passé qui s'échappe en hissant à l’homme une dernière illusion est une force de plus, il s’y retrempe, il mesure l'étendue de ce qu'il a
souffert, et, en se voyant sorti des épreuves, il conserve
toute la confiance et toute l'énergie de l'attente.
O mon pauvre vieux Québec! je te retrouve donc, toi que je croyais pouvoir fuir; je te retrouve avec le parfum, avec le sourire encore empreint de tout ce que nous avons été l’un pour l’autre pendant quatre années; je te retrouve, toi qui n'as pas une rue, pas une promenade, pas un jardin, pas un bosquet qui ne fürent les confidents de mes solitaires
rêveries et de l’épanchement intarissable de mon âme. Tu:
avais eu tout, tout de moi; je t'avais même engagé l’ave-
nir et j'avais juré de ne jamais te quitter, en récompense de ce que tu m'avais inspiré de touchantes et de déli. cieuses chimères. Et pourtant ! Je t'ai raillé, je t'ai bafoué, j'ai redoublé sur toi les traits et les rires; l’outrage a été public et mes livres le gardent tout entier, mais je t'aime, je t’aime |
Rien n’est beau dans le monde comme toi, mon pauvre Québec, et le monde, je le connais. L’admiration que tu inspires est encore bien au dessous du langage que tu parles au cœur. L'’étranger, qui voit tes débris entourés du cadre majestueux de montagnes qui s'étendent bien audelà du regard, te contemple encore moins dans la gran. deur prodiguée par la nat1re que dans les innombrables souvenirs enfermés dans ton sein. Tu es vieux, décrépit, tu fatigues dans ta ceinture de remparts, mais tu as la majesté sainte des grandes choses que le temps seul, après de longs efforts, parvient à effacer, Pour moi, désormais, tu es sacré, ct dans toute cette Amérique si jeune et si fière de sa jeunesse, je n'ai encore rien vu d'aussi jeune que.tes ruines,
Oh! quand je me reporte vers mes rêves si violemment et si cruellement interrompus, je me demande ce que je puis croire désormais ici-bas et sur quelle poussière nouvelle je vais essayer de bâtir pour l'avenir. Tout est donc déception, illusion, chimère! Jusqu'au bonheur lui-même qui me trompait..……....{©t pourtant il n’y a rien de vrai sans lui, et en dehors de lui qu’y at-il, que me resterat:il après l’avoir rêvé ?
Je vais me mêler à la foule des ombres qui s’agitent, je vais me laisser prendre aux passions vulgaires et me faire aussi ma. place dans le vide. Je vais descendre dans le
| récompense 3 et de déli.
> t'ai bafoué, utrage a été ais je t'aime,
mon pauvre ation que tu age que tu entourés du it bien auans la gran.
inombrables x, décrépit, is tu as Ja seul, après désormais, jeune et si aussi jeune
violemment > ce que je ssière nouut est donc r lui-même ien de vrai restera-t-il
agitent, je et me faire re dans le
fot bourbeux des intérêts et des mesquines ambitions où: h plupart des hommes noient leur âme et achèvent de per-
dre ce qui leur reste de l’empreinte divine ; je vais retom-
ber, positif et réel, sur cette terre où je n’ai jamais pu prendre racine, et que je peuplais sans cesse des fantômes. de mon IMAgINATION ..... eve sosoovooe 000000000000 L00000 © 0
Adieu, adieu, illusions, charmes, transports, enivrements de ma jeunesse à jamais disparue. Je m’enfuis loin de votre tombeau, comme le marin quitte le navire perdu où il a essuyé tous les dangers et qui était tout son monde, son: foyer, sa famille, sa patrie entière. Adieu ; je vais désor mais flotter sur l'épave de ma vie jusqu’à ce que j'’atteigno le port immortel, et personne n’entendra plus les accents de ma voix dans le ciel brumeux qui s’assombrira de jour en. jour autour de moi... personne, jusqu’à ce que je touche à la rive où tous les bruits s’éteignent, où tous les orages. sapaisent. Alors seulement, je pousserai un dernier cri celui de l'espérance éternelle qui, seule, ne trompe jamais.