‹ Chroniques [microform]Chapitre 18 sur 31 · DES · texte numérisé non relu

DES

ET

do gons arrivés depuis seulement quelques années et tous occupés d’affaires ; il faudrait qu’il se rappelât que j'étais seul, constamment seul, que de dix heures du matin à cinq heures du soir, la chaleur était telle que personne ne se montrait dans les rues, que je ne pouvais trouver aucun remède à mes embarras et qu'il me fallait attendre les mains liées, incapable de faire un pas, incapable d’une distraction que!. conque, de la moindre petite promenade dans quelque endroit avoisinant, parce que je n'avais pas seulement vingt cents pour payer un omnibus, que j'étais comme emprisonné, sans raison apparente, depuis trois jours, dans une ville où les voyageurs n’arrêtent jamais plus de quelques heures, que ma soif constamment alimentée par une chaleur accablante, par l'inquiétude et par le mouvement incessant que je me donnais, était devenue insatiable, et que pour chaque verre que je prenais, il me fallait misérablement demander crédit, que tout cela devait sans doute commencer à paraître étrange au manager de l'hôtel qui, d'un moment à l’autre, pouvait me demander de l'argent, que mon huwïliation grandissait déjà presqu’à l’égale de l'inquiétude, que je craignaïs pres. que de me montrer aux repas, qu’il me sciublait que tout le monde lisait sur ma figure le dénûment profond où je me rouvais, que je n'avais absolument aucune ressource, de que'que côté que je me tournasse, pour sortir du cercle de fer qui m'étreignait : enfin, que je ne pouvais vivre, passer une journée que par l'espoir du lendemain qui sans cesse reculait,

‘ Si une haure d’attente expire lentement, ” a dit le poëte, qu'est-ce done que vingt-quatre heures d’une angoisse qui me laissait à peine quelques instants d’un sommeil douloureux ? Le mercredi vint ; ni message ni lettre encore, Je ne

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sais pas au juste comment je revins de la malle ce jour-là : ma pauvre tête avait été si bouleversée depuis deux jours que je la sentais rapidement gagnée par la folie. Evidemment j'étais abandonné par tout le monde ; je n'avais plus un ami et l’on avait vite oublié l’absent qui ne devait plus revenir : ‘* Puisqu'il est parti, c’est son affaire, ce n’est pas à nous de le tirer d’embarras ; ”” c'était là sans doute ce que l'on disait de moi... La souffrance rend injuste ; j'oubliais en ce moment que j'avais laissé derrière moi des amis qui ne m'eûssent jamais fait défaut dans aucune circonstance de la vie ; à l’heure même où la perte de toute espérance allait peut-être me porter le coup fatal, eux songeaiont au meilleur moyen de me faire parvenir mon argent sans retard, atils n'avaient pu le trouver qu'avec beaucoup de peine, comme on va le voir.

Il y a aux Etats-Unis un système de mandats par télégraphe analogue au système de mandats que nous avons sur la poste. Il suffit de déposer à un bureau de télégraphe telle somme à destination de tel endroit pour que le destinataire la touche une heure après; mais ce genre d’opération ne se fait point entre les Etats-Unis et le Canada ; je l'ignorais encore, on ne m'en avait pas prévenu, ets

VOYAGES, comme j'avais demandé dans ma première dépêche qu'on

m'envoyêt un mandat par télégraphe, et qu'il y avait déj quatre jours depuis lors, j'avais quelques raisons de ne plus espérer.—Autre chose : en supposant qu'on m'eût envoyé une lettre de change, je n'aurais pu en toucher le mon tant sans faire constater risoureusement mon identité. Oh! les gens de l’ouest sont féroces sur ce point, ct ils ont bien raison, car ils habitent un pays où toutes les précautions sont utiles, Ils ne vous admettent en affaires que lorsque votre identité est certifiée par quelque personne connue; les meilleurs papiers du monde ne vous servi. raient de rien, car qui peut affirmer qu'ils sont authentiques? Comme j'étais le plus étranger des hommes dans Omaha, je n'aurais pu en aucune façon me faire reconnaître pour Arthur Buies, chroniqueur, voyageur spasmodique, que le sort a fait prironie seigneur ct pour tout de bon bohême incu:able,

Or, pendant que je me désespérais, mes amis avaient songé tout cela; ils s'étaient informés, et après tous renseignements pris, ils avaient convenu de faire un dépôt dans une agence commerciale, laquelle télégraphicrait à une agence scmblable à Omaha de livrer cent dollars en or à la personne qui viendrait les réclamer dans certaines conditions bien définies, Mais pour le moment j'ignorais tout cela, et les malheurs répétés avaient fini par m’enlever la confiance aussi bien que l'espoir. Avant de renoncer à tout, je résolus d'envoyer un nouveau télégramme, un télégramme pressant, suppliant, qui

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dit en dix mots ce que j'aurais écrit en cinq pages. Pour ce télégramme, il fallait deux dollars. J’engageai mon pistolet qui m'en rapporta cinq, et je courus au bureau du télégraphe.

Mou message partit, et toute la journée j'attendis en vain ue réponse, J'étais allé peut-être trente fois d’un bureau à un autre, et les opérateurs avaient fini par être tellement fitigués de moi qu'ils me regardaient à peine et me répondaient après la troisième ou la quatrième question.—Les ai-

jeahuris, les ai-je ennuyés, tanés, fendus, sciés dans tous les

sens, ces pauvres opérateurs | Ils tenaient bureau de jour et bureau de nuit ; à aeux heures, à trois heures du matin, j'arrivais et je demandais une dépêche, et toute la journée en outre je les harcelais.—Enfin, je voulus frapper un grand coup, j'allai trouver le surintendant lui-même d’une des lignes et lui déclarai qu’il me fallait absolument une réponse, que j'y avais droit, que je soupçonnais mes dépêches de r'avoir pas été régulièrement expédiées, et qu’il était tenu de s'informer si, au moins, elles avaient été livrées à leurs destinataires à Montréal.

Le surintendant me fit justice : il envoya lui-même une dépêche au bureau de Montréal et réclama une réponse «atégorique, en me disant de revenir le lendemain, Il était alors onze heures du soir ; je me rendis à mon hôtel un peu tranquillisé. Dès huit heures, le lendemain matin, je me trouvais à l'ouverture du bureau de jour. Il n’y avait pas encore de réponse, mais je n’avais pas de raison de m'en étonner ; un opérateur m’expliqua que toutes les dépêches envoyées des Etats de l'Ouest au Canada devaient subir un temps d'arrêt à Détroit, d’où elles étaient réexpédiées dans mon pays par des lignes canadiennes ; il me donna à entendre que la réponse au message du surintendant pourrait bien ne pas arriver avaut le soir.

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