CHRON:QUES
voit bientôt avec plaisir ce qui ne donnait d’abord que du dégoût. Toute exécution offre le spectacle hideux d’une foule avide que le sang allèche et qui se plaît à ce qui est horrible, parce que cela donne des émotions fortes que chacun aime à ressentir.
Une dégradante curiosité l'emporte sur la répugnancs ; chacun se presse pour voir comment mourra la victime sociale, On ne va pas devant l’échafaud pour apprendre à détester le crime, mais pour se repaître d’un criminel. L'exé- -cution n’est un exemple pour personne, parce que chacun se dit intérieurement qu'il ne commettra jamais un meurtre; l'assassin lui semble un être tellement à part, et la pendaison un fait si éloigné de lui qu’il ne peut s’en faire la moindre application, et, du reste, ce n’est pas le souvenir fortuit d’une exécution qui arrêtera le bras du meurtrier dans un mouvement de colère ou dans l'ivresse de la cuvidité. De plus, l’idée dominante de tout homme qui commet un crime délibérément, est d'échapper à la justice; cette idée l’absorbe complètement et lui fait perdre le souvenir de toute autre chose.
Or, à quoi sert de donner un exemple, s’il ne doit être utile à personne ?
Exécuter un criminel, c’est entretenir chez les hommes le goût de la cruauté; c’est donner toutes les satisfactions à cet instinct mauvais qui porte à suivre avec tant d'ardeur les convulsions de la souffrance ; c’est contentor toutes les passions honteuses auxqueiles cette satisfaction moimentanée donne une excitation durable. Demandez à tous ceux qui voient le condamné se tordre dans son agonie, de quitter ce spectacle d'horreur, Ils resteront jusqu'au dernier moment, æt le savoueront d'autant plus que la mort sera plus lente, le
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supplice plus atroce. Et c’est cela, un exemple ! Je dis que c'est de la férocité, que c'est de la barbarie convertie en justice, autorisée, appliquée par les lois, et que la société protége au nom de la civilisation,
Y at-il rien de plus horrible que de voir en plein soleil, sous le regard d’une foule immobile et palpitante, un homme assassiré froidement, donné en spectacie pour mourir, entre un bourreau payé pour tuer, et un prêtre qui prononce le nom de Dieu, ce nom qui ne devrait jamais descendre sur la foule que pour apporter la miséricorde et le salut ? Quoi! vous donnez à un homme le pouvoir d’en tuer un autre; vous lui donnez des armes pour cela, et, vous voulez que sa conscience ne se dresse pas en lui menaçante, qu’elle ne fasse pas entendre les cris d’un éternel remords, et qu'elle lui dise qu’il a commis là une action légitime ! Et pourquoi, si cet homme rend la justice, inspire-il tant d’horreur, ct ne peut-il trouver un ami qui serre sa main couverte de sang ou marquée encore de la corde du gibet ? Pourquoi cette réprobation de la société contre un homme qui la venge, et qui n’est que son instrument ? Pourquoi ne pas lui rendre les honneurs dûs à l’accomplissement de tout devoir difficile ? Si ia société a vraiment le droit de détruire un de ses membres, ce droit est sacré comme le sont tous les autres. Pourquoi alors ne pas respecter le bourreau qui ne fait qu'appliquer ce droit ? Pourquoi reculer d'horreur devant lui? Ah! j'entends le cri que lui jette la conscience humaine: ‘ Si tu fais un
métier de tuer tes semblables, est-ce à tes semblables de te serrer la main ?”” Ah! c’est en vain qu’on invoque un droit impie et une loi qui le consacre ; la nature ct la vérité sont plus fortes que lui; le sentiment universel l'emporte sur cette justice de fiction qui autorise le meurtre, parce qu il est légal, et parce qu'il porte le nom de châtiment, La justice, la vraie justice, celle qui est au fond des cœurs, et que les codes n’enscignent pas, proteste contre le crime sous toutes les formes; et flétrit le bourreau par la haine et le mépris, ne pouvant pas l’atteindre avec les armes de la loi.
Qu'on n’invoque pas la parole du Christ : ‘ Quiconque frappe avec le glaive périra par le glaive. ” [a morale du Christ, toute d'amour et de pardon, n’enseigne pas la représaille, En parlant ainsi, Jésus n'avait d'autre idée que de prouver que la violence attire la violence; il ne voulait pas institucr par là tout un système de représailles sociales, ni consacrer le meurtre juridique. Il connaissait trop le prix de la vie humaine, lui qui était venu pour sauver les hommes ; ets’il souffrit d’être exécuté lui-même, c'était pour offrir, du haut du calvaire, une protestation immortelle contre l’iniquité de la peine de mort, Si la violence attire la violence, comment peut-on appliquer cette vérité lugubre à la société qui tue froidement, sans passion, sans haine, et au nom d’une justice qu’elle méconnait ? Ces paroles du Christ, on ne les a pas comprises, et l’on a fait de la méconnaissance d’une triste vérité le fondement d’une continuelle injustice
La peine de mort comme tous les principes dont on commence à reconnaître la fausseté ct le danger, a d’affreuses conséquences. On la maintient malgré les mœurs, malgré les protestations de la conscience publique et des esprits éclairés
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Aussi, quels effets produit-elle ? elle multiplie les crimes, car rien ne séduit plus que l'espoir d’un acquittement, quand on sait qu’une peine n'existe que dans la loi et qu’elle répugne à ceux qui l’appliquent. Cette situation est profondément immorale, comme tout ce qui est composite et se contraric en matière de principes. L’exécution est une chose si horrible que chaque fois qu’un homme a commis un crime atroce, évident, et qu’ilne peut échapper à l’échafaud, l'opinion s’émeut en sa faveur ; on le représente comme une victime, on provoque des sympathies insensées qui ont le triste résultat de faire oublier le crime, ec de pervertir le sens moral, Chacun acquitte le criminel au fond de sa cons-
cience, et s'insurge ainsi moralement contre la loi. Il y a
conflit entre la justice naturelle et l'autorité ; il faut entourer le gibet de troupes ; il faut arracher le condamné à une pitié menagante, et risquer de finir par la violence ce qu’on a commencé avec toutes les apparences du droit.
Rien n’est plus facile, je le sais, rie. n’est plus expéditif que de se débarrasser d’un criminel en le suppliciant, Aux temps où la justice n’avait pas de règles certaines, où les notions en étaient inconnues, oblitérées sans cesse par l’arbitraire qui gouvernait les peuples, comme au moyen-âge ; aux temps où la violence était une maxime sociale, et que le combat s'appelait le jugement de Dieu, je comprends que l'on cherchât le moyen le plus simple et le plus prompt pour rendre ce qu’on appelait la justice. Il n’y avait pas alors d'institutions qui réformassent le criminel ; on nesongeait pas au perfectionnement des sociétés. Dans un état de violence, il ne fallait pas chercher le caline et la réflexion qui condui. sent aux saines idées philosophiques; il ne fallait pas chercher la justice là où la force s’érigeait en droit, et s’affirmait
tous les jours par de monstrueux attentats, Maïs nous qui avons passé par toutes les épreuves d’une civilisation qui a coûté tant de sacrifices, devons-nous hériter des erreurs de ces temps malheureux ? devons-nous les sanctionner et les maintenir ? Ah lila coulé assez de sang innocent durant ces longs siècles de barbarie et d’ignorance pour expier à jamais tous les crimes des hommes !
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On ne peut rendre un jugement irrévocable que lorsqu'il est infaillible, parce qu'il faut toujours laisser place à la réparation quand on peut commettre une erreur fatale. Ne pouvant pas rendre la vie à un homime, on n’est donc pas en droit de la lui ôter.
Le châtiment n'a d’autre objet que d'amender, Or on ne corrige point un homme en l’immolant et l’on pervertit les autres hommes par le spectacle de cette barbarie. On les pervertit ; des milliers de faits attestent la vérité de cette assertion ; et c’est si bien le cas que pour échapper à l’inflexibilité de la logique, à une réforme radicale de la pénalité, on propose de rendre les exécutions secrètes, C’est donc le droit de pervertir les hommes que la société a réclamé jusqu'ici.
Dicu nous a donné le droit de nous protéger ; c’est pour cela qu’il n’a pu nous donner celui de tuer un criminel qu’on a mis dans l'impuissance de nuire. Et comme corollaire, ajoutons que toute peine cest injuste dès qu’elle n’est pas nécessaire au maintien de la sécurité publique.
La peine de mort n’est pas un droit, c’est une institution, et ce qui le prouve, c’est qu’elle s’est modifiée. Le droit, étart éternel, ne se modifie pas. Autrefois on condamnait à mor: pour vol, pour cause politique, on mutilait, on torturait; la société disait qu’elle en avait le droit. Anjour-
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d’hui dans bon nombre d'états, on n'exécute plus, Ja &ociété aurait donc abdiqué un droit, et cela en faveur des criminels ! Qui oserait le prétendre ?
La notion du juste n’est pas encore acquise, parce que l'amour mutuel n’est pas encore répandu parmi les hommes. Quand on verra dans un criminel un malheureux égaré plutôt qu’un ennemi, alors il n’y aura plus de peine de mort.
On dit que la peine capitale a existé dans toutes les législations, et cela depuis que le monde est monde, Avant tout, quand on veut citer l’histoire, il faut la comprendre. Or, s’il est un enseignement historique dont l'évidence éclate, c’est la complète impuissance de l'échafaud à réprimer les crimes, Quoi! voilà un châtiment que l’on inflige depuis six mille ans, il n’a jamais produit d’effet..…...et l'épreuve n’est pas encore assez longue ! Quoi ! les statistiques démontreront que partout où la peine de mort est abolie, où l'instruction publique est répandue, les crimes sont
! moins nombreux......et l’on continuera de se servir de ce
moyen pour moraliser les masses! Etranges moralisateurs qu'une corde et un gibet! Et quand bien même l’histoire ne donnerait pas cet enseignement, est-ce que l'exemple de tous les siècles pont être invoqué contre la vérité qui est éternelle et imprescriptible ? Ah! la peine capitale n'est pas le seul débris que nous ait laissé un passé ténébreux, et
& dont la civilisation et le progrès modernes se défont péni-
blement, pas à pas. La somme des erreurs transmises de siècle en siècle est immense; quelques vérités surnagent à peine, et l’on vient parler des enseignements du passé ! !.....,
k°% C'est la misère et l'ignorance qui enfantent les crimes ; il n’y en eût jamais autant qu’au moyen-âge et sous l'empire romain, époques où l’on mettait à mort sous les plus futiles prétextes, Or, on ne d t pas .’ignorance et la mieère par des spectacles horrible, mais par l'instruction publique qui est la condition du bien-être,
Les exécutions sont un non-sens dans une société civilisée, parce qu'elle a d’autres moyens de châtiment et de répression, Elle sont un reste de ces temps de violence où l'on ne cherchait pas à moraliser, mais à jeter la terreur dans les esprits, Aussi, de quels raffinements de cruauté s’entourait une exécution.
L'homme ignorait le droit dans l’origine, c'est pour cela qu’il en a faussé tous les prir ‘nes. Il n'était qu’un être imparfait, rudimentaire, inca ‘de chercher la vérité que de grossières erreurs lui déroba:2nt sans cesse. Quand il forma une organisation sociale, ce fut au milieu des dangers ; tout était un ennemi pour Jui, la guerre ct le carnage régnaient partout ; il ne trouva d’autre remède que la mort,
d’autre expiation que par le sang. Quand de grands crimes |
étaient commis, quand de grands malheurs frappaient un peuple, on prenait l’innocent et le faible, et on le sacrifinit aux dieux vengeurs. Maïs à mesure qu'augmentait le nombre des sacrifices, l'esprit des peuples s’obscurcissait, et Jeur cœur devenait insensible,
: On a fait l'histoire des siècles d’oppression et de barbarie ; reste à écrire celle des temps civilisés, Dans cette histoire encore à faire, j'en atteste l’humanité et la raison, on no verra pas cé mot affreux ‘‘ La neine de mort. ”
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